dimanche 16 juin 2024

[Wright, Richard] L'homme qui vivait sous terre

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'homme qui vivait sous terre
            (The Man Who Lived Underground)

Auteur : Richard WRIGHT

Traduction : Nathalie AZOULAI

Parution : 1941 en anglais (Etats-Unis),
                  2024 pour la version intégrale
                  en français (Christian Bourgois)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Fred Daniels, un jeune homme noir, se fait arrêter par la police à la fin d’une journée de travail, alors qu’il s’apprêtait à retrouver sa femme sur le point d’accoucher. Un double meurtre a été commis dans le voisinage, et la police a besoin d’un coupable : ce sera Fred Daniels. Mais il parvient à s’échapper presque miraculeusement. Une plaque d’égout qui se soulève lui donne envie de s’y glisser. Il découvre la ville par en dessous, grâce à des connexions insoupçonnées entre le système des égouts, les caves et les souterrains de la ville. Il parvient ainsi à survivre, à se nourrir, et même à entendre le chant des églises. Puis, il décide de remonter à la lumière…

La version originelle d’un texte de Richard Wright enfin publiée : L’Homme qui vivait sous terre est connu dans sa forme courte, en tant que nouvelle. Restauré comme roman, dans une langue évocatrice, on découvre un grand livre sur le racisme, aux accents kafkaïens.

Écrit dans les années 1940 – juste avant le succès de Black Boy – ce roman se lit comme une dénonciation de la violence de l’Amérique raciste du milieu du XXe siècle. À l’époque du mouvement Black Lives Matter, il résonne puissamment.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Wright est né en 1908 à Natchez. Son premier roman, Un enfant du pays (1940), lui confère une renommée immédiate qui fait de lui le premier grand romancier noir américain. À partir de 1946, il vit à Paris où il est accueilli par Jean-Paul Sartre et le groupe des Temps modernes. Il est mort en 1960.

 

Avis :  

Ecrit dans la foulée du succès d’édition Native Song qui fait alors de Richard Wright « l’auteur noir le plus en vue d’Amérique », L’homme qui vivait sous terre est d’abord refusé par son éditeur, effrayé par sa dénonciation sans fard du racisme dans l’Amérique de ces années 1940. Le livre finit quand même par paraître, mais réduit par la censure au format de nouvelle. Avec quelque quatre-vingts ans de retard, il nous est enfin proposé dans sa version d’origine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a rien perdu de sa force d’impact !

Un jeune Américain, Fred Daniels, s’apprête à rentrer chez lui après sa journée de travail, lorsqu’il est arrêté par la police. Un double meurtre vient d’avoir lieu dans le quartier et lui qui passait par là avec sa peau noire fait un coupable fort opportun. Malgré son évidente innocence, ses aveux soutirés au terme d’un passage à tabac suffiront aisément à clore l’affaire. C’est tout ce qui compte pour des autorités jugées sur leur apparente efficacité. De toute façon, que pèse ce pauvre gars seul au monde face aux préjugés, mis à part une fragile épouse enceinte et un employeur particulier en l’occurrence absent pour plusieurs semaines ?

Son sort semble donc scellé, quand l’énergie du désespoir lui donne la force de s’échapper. Aux abois, il se glisse par une bouche d’égout entrouverte et se retrouve en un instant « hors du monde ». Là, sous terre, il survit de rapines en perçant les murs de caves et de sous-sols qui, comme autant de périscopes pointant sur le monde, lui ouvrent par la même occasion de subreptices échappées sur la vie privée des hommes. Viendra pour lui le moment de regagner la surface, impatient de partager sa nouvelle compréhension des égarements humains. Sauf qu’entre-temps, les vrais coupables du meurtre auront été identifiés et que ce fou intempestivement ressurgi pour débattre de sa culpabilité deviendra cette fois, toujours pour son malheur, un chien dans un jeu de quilles…

Le récit présente clairement deux faces. Il y a d’abord, côté pile, le réalisme à couper le souffle d’une peinture du racisme et des violences policières qui n’a rien perdu de son actualité, preuve en est l’affaire George Floyd en 2020. Puis, côté face, en même temps que le protagoniste se retrouve à errer dans un envers du monde en jouant les passe-murailles, l’allégorie prend le dessus. Dans ce qui se manifeste comme une folie croissante, en réalité une aliénation causée par la totale incommunicabilité entre Fred Daniels et le monde et par le sentiment de culpabilité en résultant, s’incarne le malaise d’une population noire américaine obligée de faire son chemin, comme elle peut et non sans dommages, dans une société qui ne la reconnaît pas et où elle ne peut donc non plus se reconnaître.

L’auteur s’en explique dans le complément à cette édition, intitulé Souvenirs de ma grand-mère. Il y revient sur l’extrême religiosité de cette dernière, façon pour elle de rendre vivable un monde qui ne l’était pas en s’en extrayant par la création d’une bulle artificielle. Elle aussi vivait attachée au monde, mais hors du monde, dans une dimension parallèle devenue nécessaire à sa santé mentale, puisque, Noire, les codes dominants des Blancs la renvoyait à une étrangeté troublante et dépersonnalisante. Dans ce roman, Richard Wright indique avoir voulu « mettre un homme hors de la vie tout en le maintenant dans la vie, exactement comme [s]a grand-mère. » Brodant alors librement autour de ce thème constitutif, comme la musique de jazz inventée par les Afro-Américains enroule ses improvisations autour de son rythme central, il conclut avoir écrit, avec ce livre, « un morceau de jazz en prose. »

Rares sont les romans d'une telle intensité narrative. Ce cri de révolte aura mis plus de huit décennies avant de pouvoir enfin retentir intact et, force est de le constater, toujours terriblement d’actualité. C’est aussi une œuvre d’une grande qualité littéraire et artistique, dont la genèse expliquée par l’auteur permet d'en comprendre l’importance toute personnelle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Car c’est ainsi que lui apparaissait désormais le monde d’en haut, comme une forêt sauvage où rôdaient la mort et des bêtes aveugles.
 

Dès lors que quelqu’un prend pour acquis de s’exprimer sur son sort misérable et d’improviser à partir de cette tonalité de base, l’intensité est garantie. Et c’est cette sorte d’intensité que j’ai essayé d’obtenir dans L’Homme qui vivait sous terre. 
 

Tout ça m’amène à parler d’un autre aspect de l’écriture qui pourrait découler ou relever de cette forme fondamentalement noire qu’est le jazz. Dès mes débuts, j’ai découvert que j’aspirais à atteindre un certain point dans mon histoire. Je veux dire par là que je commence à raconter une histoire mais que je sais quand cette histoire commence réellement : quand mon personnage rompt. Que veut dire rompre dans ce sens ? Eh bien, dans toute bonne histoire, il me semble qu’on arrive à un point où le personnage devient fluide, où, à travers un faisceau d’événements, il atteint un point de tension où l’auteur peut faire de lui ce qu’il veut, où tout peut coller. C’est comme un train à grande vitesse qui avance de plus en plus vite jusqu’à aspirer et soulever sur son passage tous les matériaux qui flottent mollement le long de la voie ferrée. C’est ce point dans une histoire qu’atteint un personnage rudement mis à l’épreuve lorsqu’il oublie ses habitudes, ses origines, son autocensure, son déterminisme et que, se sentant libre, il agit avec une latitude que le cadre étroit de sa vie quotidienne ne lui donnait pas. Il me semble que c’est ce qui arrive dans une chanson de jazz : quand le rythme s’impose suffisamment, on peut introduire toutes sortes de variations surprenantes. À dire vrai même, on les attend quand on écoute la musique ou qu’on lit l’histoire, sans bien sûr savoir ce qui va arriver. C’est cette incertitude même quant à la suite qui crée la tension dramatique…
 

Pour le personnage, cette rupture représente à mes yeux ce moment dans la vie où le passé se retire et où il doit, s’il veut continuer à vivre, se lancer dans l’inconnu pour créer un monde, un monde nouveau, où revivre. Selon moi, à tort ou à raison, la marque de la bonne littérature réside précisément dans cette capacité à créer du nouveau, dans la liberté, la nécessité et la volonté de créer ce nouveau.
 

Mais j’avais beau le remarquer, je voyais bien que l’idée d’un homme qui se retire du monde ressemblait étonnamment à la vie de ma grand-mère : elle s’était, dans sa vie religieuse, retirée du monde aussi loin qu’on puisse le faire, avait vécu dans le monde autant qu’on puisse y vivre sans avoir rien à voir avec lui. Et voilà que je donnais une expression à tout ça d’une manière que j’espérais artistique.
 

Pendant que j’écrivais L’Homme qui vivait sous terre, toutes ces idées tournaient dans ma tête : ma grand-mère et la culpabilité qu’elle avait à l’égard de l’existence, sa façon d’être dans le monde et en dehors. Toutes les images et tous les symboles du livre ne sont que des improvisations autour d’une basse continue et sous-jacente, comme un musicien de jazz qui improvise à la trompette. Je ne savais jamais quelle image ou quel symbole allait se présenter mais j’allais d’une phrase à l’autre en me laissant guider par l’émotion. On peut dire que, d’une certaine façon, L’Homme qui vivait sous terre est un morceau de jazz en prose, enfin, si, comme moi, vous n’avez pas peur du mot « jazz ».


 

vendredi 14 juin 2024

[Reverdy, Thomas B.] Le grand secours

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le grand secours

Auteur : Thomas B. REVERDY

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Prix Landerneau des lecteurs 2023.
Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture.
Tout au long de cette journée fatidique, chacun d’entre eux devra réinventer le sens de sa liberté, dans un ultime sursaut de vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas B. Reverdy est né en 1974. Il est l’auteur de sept romans, parmi lesquels La Montée des eaux (Seuil, 2003) et, aux Éditions Flammarion, Les Évaporés (prix Joseph-Kessel 2014), Il était une ville (prix des Libraires 2016), L’Hiver du mécontentement (prix Interallié 2018) et Climax (2021).

 

 

Avis :

De son expérience d’enseignant en Seine-Saint-Denis, Thomas B. Reverdy tire une fiction terriblement vraie qui met en scène, en une seule journée explosive, le quotidien banalement chaotique d’un lycée de banlieue parisienne en voie de ghettoïsation.

Unité d’action, de temps et de lieu : nous sommes dans une tragédie classique mais très contemporaine, qui, pour être inventée, ne nous tend pas moins un troublant miroir de l’actualité. Séquencé d’heure en heure pour épouser le rythme d’un établissement scolaire, le récit nous immerge un jour entier dans un lycée de Bondy Nord, planté comme un îlot dans un courant boueux au confluent de l’autoroute A3, du canal de l’Ourcq, d’une zone industrielle et d’un campement de Roms. C’est à ce carrefour dantesque à deux pas du lycée que se resserre le nœud gordien d’un drame que la violence entreprendra de trancher. Tout commence en ces lieux par une altercation, de bon matin, entre un adolescent et un homme que la rumeur identifie bientôt comme un policier en civil. Tel un empoisonnement se répandant rapidement dans le sang, la colère se met aussitôt à enfler et, le temps que le mot d’ordre inonde les réseaux sociaux, une émeute s’apprête à déferler sur le quartier.

Inconscients du raz-de-marée qui se prépare dans un menaçant crescendo de tension narrative, lycéens et professeurs s’efforcent de leur côté de traverser au mieux cette nouvelle journée scolaire. Plusieurs lignes narratives s’entrecroisent et multiplient les points de vue. Tandis que Mo, un lycéen ni pire ni meilleur qu’un autre, s'évertue à plaire à la belle Sara sans s’attirer les railleries des caïds, que Candice la professeur de théâtre s’attèle dans le chahut habituel à une mission d’année en d’année toujours plus difficile, Paul, un écrivain confidentiel animant pour la première fois un atelier d’écriture en milieu scolaire, découvre en observateur candide les réalités de l’enseignement en banlieue défavorisée. Des classes à l’infirmerie en passant par l'infernal chaos de la cantine, des conversations autour de la machine à café aux réunions syndicales, apparaît par petites touches virtuoses un tableau d’ensemble frappant de justesse et de clairvoyance. Pendant que la proviseure atténue les vagues pour complaire à sa hiérarchie et que la CPE court follement de crise en crise, les enseignants rescapés de la démotivation affrontent la déconsidération, le manque de moyens et l’érosion des ambitions, dans des locaux aussi délabrés que ces quartiers de banlieue laissés à l’abandon.

Lorsque surviendra la déflagration, semblable à d’autres observées dans la réalité, l’on aura déjà saisi, au contact de personnages campés avec tendresse dans toute leur authenticité, leur terrible désenchantement en même temps que le miracle de leur ténacité quand l’effondrement général menace. Aux aspirations et aux talents des élèves résistant à la spirale mortifère du ghetto – à Bondy aussi, les pigeons ne demandent qu’à s’élancer vers le ciel, même s’ils reviennent toujours à leur pigeonnier bâti face au lycée – continue malgré tout de répondre le dévouement d’enseignants refusant de les abandonner. Mais le théâtre brûle, bientôt ne restera plus pour les sauver que le « grand secours », cette vanne anti-incendie qui permet d’inonder la scène...

Oscillant entre découragement et espoir autour d’un sentiment d’urgence, Thomas B. Reverdy signe de sa plume fine et nerveuse un roman du réel, magnifique de poésie et d’intensité, en même temps qu’un formidable hommage aux enseignants qui gardent la vocation malgré un terrible manque de moyens. (5/5)

 

 

Citations :

C’était vraiment la corrida, ce premier trimestre. Elle y est arrivée mais c’est de plus en plus dur, c’est ce qu’elle se dit, la faute à la politique d’orientation, ou à la politique de la ville, ou à la politique sociale, ou à la société de consommation, aux gamins sauvages, à la drogue qui gangrène tout, aux réseaux sociaux qui remplacent à la fois les informations et le savoir par une bouillie d’invectives, ou bien c’est elle qui vieillit. Les élèves, eux, ils ont toujours le même âge.
 

C’était vraiment la prof avec du métier, on pouvait penser qu’elle ne rencontrait jamais de problèmes d’autorité. Elle m’a dit : Quand je monte les marches pour aller en cours, je me répète tout du long, Ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier. C’était le premier conseil. Le second : Et quand ils me font chier, parce que ça finit quand même par arriver, je ne fais jamais de menace que je ne suis pas en état de mettre à exécution. Si tu dis à un élève de sortir, c’est que tu sais qu’à ce moment-là tu as assez d’énergie pour le sortir toi-même par la peau du cul. Si c’est pas le cas, si c’est en fin de journée, si t’es fatiguée, si t’as déjà trop gueulé, ne le dis pas. Si tu dis un truc, c’est que tu es capable de l’imposer, sinon tu fermes ta gueule. Tu leur donnes un exercice, une page à lire, tu crées une activité, au pire tu essuies cinq minutes de bordel et tu mets ton mouchoir dessus, tu passes à autre chose et tu respires.
C’est pour ça que les flics ne devraient pas avoir d’armes. Une fois que tu as dit que tu allais tirer, qu’est-ce que tu fais si le mec continue à courir ?
 

Autrefois job étudiant, surveillant est à présent un emploi précaire qui attire le genre de jeunes gens courageux qui n’ont pas vraiment le choix. Il faut avoir le sens des responsabilités, le contact facile avec les ados, une certaine forme d’autorité naturelle. Ce n’est pas simple. Même si cette personne existe, il faut encore qu’elle ait envie de faire ce travail ridiculement mal payé, contraignant et ingrat, et qu’elle ait envie de le faire à Bondy. En d’autres termes, il faut qu’elle n’ait pas peur. Qu’elle connaisse déjà. Qu’elle sache que, en fait, ça se gère. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle vienne de là. C’est la définition du ghetto.
 

En gros, ici, les élèves ont toujours été arabes ou noirs. Il y avait un peu plus de mélange avant, c’est vrai, il y avait même des enfants de profs. Les Blancs ont fini par déserter complètement e quartier, ils se débrouillent pour aller au Raincy par le jeu des options, et sinon dans le privé. On serait aux États-Unis, on appellerait ça le white fly. Mais disons que les élèves sont à peu près les mêmes. C’est pas grave. C’est un échec social et politique complet, c’est la honte d’une nation civilisée, mais c’est pas grave. Tant qu’ils ont en face d’eux des adultes qui leur montrent autre chose, qui les élèvent, qui leur disent que le monde est plus vaste que ça et qui leur donnent des exemples et des codes, parce que l’exemple ça marche, quand même, en matière d’éducation, tant que tu as des adultes différents, c’est pas si grave. Ça fonctionne. Ça frotte, mais du coup ça fonctionne. Quand tout le monde est pareil, en vase clos, avec quatre pions sur cinq qui sont des anciens élèves, voilà, c’est le ghetto. On fait le boulot quand même, mais c’est de plus en plus dur.
 

Au moment des conseils de classe, qui ont eu lieu malgré tout, le commissariat a proposé aux profs de les escorter jusqu’au RER, et leur a demandé d’éviter de faire ce trajet seuls dans la mesure du possible.
 
 
L’an dernier, un élève de cinquième qui s’endormait en cours, et faisait des cauchemars dont il se réveillait en criant, a fini par expliquer qu’il vivait dans une ancienne clinique de Bondy reconvertie en hôtel pour sans-papiers, où les loyers des chambres étaient exorbitants. Comme il n’y avait plus assez de place quand ses parents sont arrivés, on l’avait mis, lui, avec d’autres enfants, dans l’ancienne morgue de la clinique, dans les tiroirs sortis du mur comme si c’étaient des lits superposés.
On n’imagine pas ce qu’on fait aux enfants.


Qui n’a pas peur de répondre à une annonce du genre : Cherche professeur de français pour vacations sur tout type de poste collège et/ou lycée sur l’académie de Créteil. Niveau licence requis. Sans garantie d’emploi sur l’année et sans congés payés. Éventuellement sur plusieurs établissements. Emploi du temps sur six jours. Salaire minimum. Postes à pourvoir en général dans les zones urbaines sensibles et les zones franches, dans des établissements situés en zone sensible, prioritaire +, ou prévention violence. Qui ? Qui n’a pas peur ?


Le ghetto, ce n’est pas quand tous les élèves viennent du même quartier pourri, mais également leurs professeurs. Le vase clos, abandonné de la République. 


Ici, on les a relégués, abandonnés. Les grands ensembles, construits pour reloger après la guerre de 40 et puis après la guerre d’Algérie, ils appartenaient à la mairie de Paris. Tu imagines ? À La Courneuve, à Aulnay, à Bondy Nord, les mairies n’avaient même pas la main sur les populations qu’on entassait chez eux juste parce qu’on ne voulait pas les voir dans la capitale, pas dans la Ville lumière. Et bien sûr, pas la main non plus sur l’aménagement, sur l’entretien. Tu parles comme Paris en avait quelque chose à foutre. Il faut les voir, les immeubles. L’état des façades. Les portes d’entrée au verre cassé, les digicodes foutus, les peintures de 1982, les parties communes dégradées. Les canisses aux balcons, les rideaux tirés, tous ces gens qui s’enferment, qui deviennent fous de vivre les uns sur les autres. À Bondy Nord, il n’y a pas un seul ascenseur qui marche, pas un seul. La mairie a récupéré les immeubles il y a moins de quinze ans, quand le maire PS a tapé du poing sur la table. Alors le lycée, c’est pareil. Tant qu’on tient les murs, ils tirent sur la corde. À moyens constants, au début, avec une population qui explose. À moindre coût. Jusqu’à ce que tout s’écroule. Des émeutes.


 

mercredi 12 juin 2024

[Jauffret, Régis] Dans le ventre de Klara

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans le ventre de Klara

Auteur : Régis JAUFFRET

Parution : 2024 (Récamier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

"Ce roman est constitué de faits et d'imaginaire comme un corps de chair et d'os." - Régis Jauffret
De juillet 1888 à avril 1889, Klara Hitler porte dans son ventre celui qui est destiné à devenir l'incarnation du mal absolu. Pour la première fois, la mère du monstre prend la parole sous la plume magistrale de Régis Jauffret, et nous confie le récit de sa grossesse funeste. 
Neuf mois de violence et de religiosité étouffante, desquels naîtra celui qui incarnera le nazisme et la Shoah. Neuf mois durant lesquels Klara est traversée, habitée, possédée déjà par l'innommable, partagée entre l'amour pour son enfant à venir et les visions qu'elle reçoit malgré elle des crimes que ce fœtus, une fois devenu homme, commettra contre l'humanité tout entière.

Peu d'auteurs ont su explorer l'indicible avec le génie narratif dont fait preuve Régis Jauffret. Lui seul pouvait faire ce voyage dans les abysses, avec la conscience que seule la littérature peut explorer profondément l'âme humaine. Un roman sombre, violent et magnifique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Régis Jauffret est né à Marseille en 1955. Il fait ses débuts d'écrivain en 1985 avec Seule au milieu d'elle. Il connaît un grand succès en 1998 avec Histoire d'amour. En 2007, il publie Microfictions et remporte le prix Goncourt de la nouvelle. Lauréat du prix Décembre pour Univers, univers, puis du prix Femina pour Asiles de fous, Régis Jauffret est l'une des voix les plus importantes de la littérature française contemporaine.

 

 

Avis :

« Les femmes sont grosses de l’avenir du monde. » Un avenir parfois funeste, comme dans le cas de Klara Hitler, lorsque de juillet 1888 à avril 1889 elle porte dans son ventre celui qui s’avèrera la « bête immonde ». Comblant par la fiction les pointillés dessinés par une riche documentation historique, Régis Jauffret raconte cette gestation que, certes ignorante du mal qu’elle porte en germe, il nous présente traversée de sombres fulgurances extralucides, en une implacable superposition d’un présent mortifère, asphyxié par l’obscurantisme religieux et par l’autorité violente du mari, et de visions subreptices d’un futur innommable que lui et nous connaissons.

L’auteur que, depuis son livre Papa consacré à son père emmené par la Gestapo, l’on sait douloureusement marqué par cette époque, a rassemblé tout ce que l’on sait des parents d’Hitler avant de choisir de donner la parole à la mère. Il imagine qu’elle avait pour habitude de se confier à un tableau noir, sitôt couvert de ses mots fiévreux, sitôt effacé dans un réflexe craintif de silence et de soumission. Cette femme dont le récit ne donne jamais le nom, d’abord servante puis épouse, après dispense ecclésiastique, de son oncle, vit terrifiée sous la double emprise de cet homme mesquin, rigide et autoritaire, et d’un curé obscurantiste qui la renvoie à un coupable et inférieur statut féminin justifiant toutes les tyrannies.

Son récit plante le décor cauchemardesque d’une histoire familiale trouble, entre naissances illégitimes et origines incertaines, inceste et consanguinité, le tout confit dans les mentalités arriérées d’une petite ville d’Autriche-Hongrie tolérant toutes les turpitudes pourvu qu’elles portent le masque d’une bienséance bigote et fondamentaliste. Viennent s’y imprimer les terrifiantes confessions intimes d’une femme asservie par la peur et la maltraitance, convaincue jusqu’à la folie de sa coupable infériorité féminine et donc entièrement soumise à l’entreprise de châtiment et d’expiation qui la poursuit dans tous ses gestes et dans le moindre recoin de ses pensées. Tandis qu’elle s’efforce de se conformer au rôle que ses tortionnaires lui assignent – celui d’un ventre répugnant mais muettement soumis aux pulsions de son mari et aux besoins de la reproduction –, se glissent dans son esprit déjà halluciné les flashes de visions qu’elle a toutes les raisons de croire nées de sa diabolique mauvaiseté, mais qui parlent tout autrement au lecteur post-Shoah.

Certes un tantinet répétitif à la longue et imputant sans doute un peu trop le nazisme à la naissance d’un seul homme, ce texte, mûri par des années de préparation – l’auteur l’a remanié après une première édition italienne début 2023, sous le titre 1889  – et porté par la virtuosité d’une plume merveilleusement travaillée, a la puissance d’un grand livre, terriblement noir et douloureux, construit à partir d’obsessions personnelles profondes sur cette aberration : qu’un fœtus incarnant tous les espoirs d’avenir d’une mère se transforme en plus grand génocidaire de l’histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Les mères demeureront toujours comptables des péchés commis plus tard par l’enfant qu’elles ont porté. On nous accusera d’avoir concocté neuf mois durant un assassin, un monstre, un être qui fera regretter Dieu d’avoir créé Adam et on nous reprochera d’avoir engendré ces fratries asphyxiées aux cendres dispersées, fumant la terre des potagers dont la récolte nourrira les bambins des bourreaux, et, nous prêtant le pouvoir de divination des sorcières, on nous blâmera de n’avoir pas cousu nos vulves afin de les préserver de l’existence et du supplice.
L’intervention des pères est trop fugace pour les compromettre en aucune façon. Oncle me l’a dit.
 

Puisque mes enfants ont peu vécu, ils n’ont pas eu le temps de gravement pécher et ils ont grimpé directement au paradis. Peut-être ont-ils écopé malgré tout de quelques heures de purgatoire pour les deux ou trois bêtises qu’ils avaient eu le temps de commettre avant de tomber malades mais la Vierge les aura graciés et placés à la droite du Père. Au lieu de les pleurer je devrais me réjouir d’avoir de la sorte réalisé le rêve des mères chrétiennes de mettre au monde de futurs citoyens du Ciel.
 

Aloïs et Angela étaient solides, incassables. Angela avait survécu l’an passé à la fièvre typhoïde et en 1886 Aloïs avait vaincu le croup qui emporterait Gustav en décembre de l’année suivante et bientôt Ida. On m’avait empêchée d’aller aux obsèques de Gustav car je [la mère] ne maîtrisais pas ma peine. Oncle [le père] n’avait assisté à aucun des enterrements car ils s’étaient déroulés pendant ses heures de travail.
 

A la fin de l’année, mes seins s’infectèrent. Je ne pus allaiter Gustav pendant dix jours. Ensuite, mon lait coula clair et puis ne coula plus. Oncle m’ordonna de compenser la dépense que représentait l’usage du biberon par un moindre appétit de ma part qui contre-balancerait l’achat de lait supplémentaire et il amputa mon budget.
Avec ma sœur nous mîmes un point d’honneur à économiser notre nourriture, si bien qu’à la fin de la semaine il nous restait malgré tout quelques pfennigs. Nous les accumulions en silence, regardant au fil du temps grossir avec joie notre pécule. Nous le cachions dans un pot de terre sur une étagère de la cuisine.
Un dimanche matin, Aloïs le fit tomber en présence d’Oncle. Il se brisa, les piécettes se répandirent. Il fallut s’expliquer. J’avouais.
- Puisque je te donne trop, tu auras moins.
Il fit ramasser la monnaie par Aloïs et en souriant l’empocha.
 

Nous autres femmes portons en nous le squelette qui garnira un de ces ventres de bois dont les tombes sont pleines. Pas de quoi pavoiser, au contraire nous devrions pleurer le futur mort dont nous sommes le tombeau provisoire avant de le jeter au monde le temps qu’il faute, pèche, soit moissonné par la mort et damné.
 

Les femmes sont grosses de l’avenir du monde.


 

lundi 10 juin 2024

[Milesi, Jean-Louis] Au loin, quelques chevaux, deux plumes...

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Au loin, quelques chevaux,
           deux plumes...

Auteur : Jean-Louis MILESI

Parution : 2023 (Presses de la Cité),
                  2024 (Pocket)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juillet 1900. Le bourgeois Edward Sheriff Curtis quitte sa famille et son studio de Seattle pour une expédition dans le Nebraska, rêvant de la photographie qui le rendrait mondialement célèbre. Au milieu de nulle part, il est attaqué et dépouillé par des bandits. Étrangement, à cause d’une image échappée de son portefeuille, Curtis a la vie sauve. Encore plus étrange, le bandit qui l’a épargné l’entraîne avec lui dans un long et dangereux périple. Qui est ce mystérieux cow-boy ? Quel lien le relie à la pendaison de trente-huit Sioux dans le Minnesota, quarante ans plus tôt ? Que font-ils dans cette réserve au milieu d’Indiens si loin de son imaginaire d’enfant que Curtis est incapable de les photographier ?

Une fresque audacieuse et magnifique, portée par le souffle du Grand Ouest américain : la première fiction consacrée au photographe Edward S. Curtis, qui raconte la naissance de sa vocation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Louis Milesi a reçu plusieurs prix pour les scénarios et dialogues qu’il a écrits : Marius et Jeannette, Les Neiges du Kilimandjaro, Marie-Jo et ses deux amours pour Robert Guédiguian. Plus récemment, le film d’animation Josep, d’Aurel. Auteur-réalisateur, il a également été récompensé pour ses films Lino et Fragile. Il a publié un premier roman, Les Bottes de Clint Eastwood (2017, Éditions Le Passage). « Jean-Louis Milesi… a tout plaqué pour les États-Unis. Tant mieux… » (L’Obs)

 

Avis :

Au tournant du XXe siècle, ne subsistent plus en Amérique du Nord que quelques dizaines de milliers d’Indiens. Ils étaient plus d’un million cent ans plus tôt. Soucieux de conserver une trace mémorielle de leurs cultures et traditions, un homme, le photographe Edward Sheriff Curtis, se lance alors dans une véritable course contre le temps. Il sillonne l’Amérique vingt-cinq ans durant et devient le premier photographe-ethnologue des Amérindiens. Ce roman au titre doucement nostalgique imagine la naissance de sa vocation, au coeur d’une agonie tristement orchestrée.

1900. Autodidacte d’origine modeste parvenu à la trentaine, Curtis pourrait se contenter de vivre bourgeoisement, auprès de son épouse et de ses enfants, des portraits guindés pour lesquels ses clients aiment à prendre la pose dans son studio de Seattle. Qui sait, la célébrité pourrait même lui sourire, pour peu que l’une ou l’autre de ses plaques de verre finisse par fixer l’image de quelque personnalité influente. Mais notre homme, curieux des photographies en milieu naturel, a la bougeotte. Le voilà qui, après une expédition en Alaska qui lui a permis d’immortaliser les découvertes de son ami l’anthropologue Georges Grinell, récidive pour une nouvelle aventure, ornithologique cette fois, qui doit les mener dans une réserve indienne du nord du Montana, à plusieurs milliers de dangereux kilomètres.

En route pour son lointain rendez-vous, Curtis est dévalisé et laissé pour mort par des bandits de grand chemin. Son destin semble sur le point de tourner court, quand, changeant mystérieusement d’intention à cause d’une image trouvée dans la poche du blessé, l’un de ses assaillants entreprend de le sauver. Leurré par son prénom Henry et par sa tenue de cow-boy, Curtis est alors loin de réaliser que son nouveau compagnon de route est en vérité un Indien métis et que, bientôt liés d’amitié par les péripéties qui les attendent, les deux hommes auront bien d’autres sujets de préoccupation que les vols d’étourneaux dans le Montana.
 
De fait, c’est vers le Dakota du Sud qu’ils se dirigent désormais, là où, expulsés du Minnesota après la guerre des Sioux et la pendaison collective de trente-huit Dakotas – la plus grande exécution de masse de l’histoire des Etats-Unis – en 1862, les Indiens ont été contraints de se rassembler dans la « Grande Réserve Sioux ». Tandis qu’Henry, ou plus exactement Mika Ohiteka, espère autant qu’il le redoute y retrouver les siens, Curtis y découvre à ses côtés les misérables conditions de vie imposées aux Indiens, ainsi que la politique d’assimilation à toute force qui, entre sédentarisation, christianisation et isolement des enfants dans d’impitoyables pensionnats, si maltraitants que leurs cimetières débordent, entend effacer jusqu’à la mémoire de leur peuple.

A la fois roman historique et récit d’aventure aux accents de western, cette biographie romancée est l’histoire d’une rencontre, celle de deux hommes que tout oppose, mais qui, à mesure qu’insensiblement se tissent entre eux des liens d’estime et d’amitié, va ouvrir les yeux d’un Blanc sur l’entreprise d’effacement de tout un peuple et d’une culture ancestrale. Toujours juste dans son empathie, la sonorité de ses dialogues et sa précision toute cinématographique, l’écrivain scénariste réussit une fresque passionnante, où à la triste impuissance face au désastre répond la détermination de faire savoir et d’interdire l’invisibilisation et l’oubli. Un hommage flamboyant aux Amérindiens et une formidable invitation à découvrir, au-delà de l’image de couverture empruntée à Curtis, une œuvre photographique exceptionnelle, à valeur autant mémorielle qu’artistique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

La disparition de chaque vieil homme ou femme signifie la disparition de traditions, de connaissances des rites sacrés que nul autre ne possède ; par conséquent, les informations qu'il faut transmettre aux générations futures, en respectant le mode de vie de l'une des grandes races de l'humanité, doivent être recueillies immédiatement, sinon cette chance sera perdue à tout jamais. (Edward Sheriff Curtis - 1907)


Comment une photographie peut-elle être vivante ? Il ne se l’explique pas. Mais il sentait ce bouillonnement. Cette chose en lui qu’il retenait prisonnière. Cette photographie qu’il devait faire sortir, qu’il devait libérer pour la donner, l’offrir aux autres, partager avec eux son regard sur cet instant qui finit d’exister dès que l’obturateur se referme. Et qui n’existera plus. De cet instant disparu ne demeure que la capture d’un visage, d’un regard. Peut-être d’une grâce, d’une flamme, d’une âme. A celui qui regarde d’en faire ce qu’il veut. A lui de saisir ou non l’émotion que le photographe y a glissée. D’être touché par ce petit bout du monde qu’un autre a défini, capturé.


 

samedi 8 juin 2024

[Dupays, Stéphanie] Un puma dans le coeur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un puma dans le coeur

Auteur : Stéphanie DUPAYS

Parution : 2023 (Olivier)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«Morte de chagrin, le cœur brisé. »
C’est la légende familiale qui entoure l’arrière-grand-mère de la narratrice; Anne Décimus aurait suivi son mari dans la mort. L’étrange proximité que Stéphanie Dupays ressent avec son ancêtre la pousse à mener l’enquête. Elle découvre alors un secret qui fait vaciller ses certitudes : Anne a passé la majeure partie de sa vie dans un asile; elle est décédée quarante ans après la date que tous pensaient officielle. Comment l’existence de cette femme a-t-elle pu être effacée au point que même les siens ignorent tout d’elle? Un puma dans le cœur raconte un cheminement intime vers la compréhension et la reconquête d’un héritage. En sondant les liens et les malentendus qui unissent ou séparent les êtres d’une même famille, ce sont nos failles originelles que ce roman bouleversant interroge. Mêlant fiction et récit personnel, Stéphanie Dupays redonne une voix à une femme extraordinaire qui ne savait pas comment supporter le monde et qu’on a réduite au silence. Elle prouve que la littérature peut apaiser les fantômes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Stéphanie Dupays a publié deux romans au Mercure de France : Brillante en 2016 (prix Charles-Exbrayat) et Comme elle l’imagine en 2019.

 

Avis :  

Quoi qu’en dise la légende familiale, l’arrière-grand-mère de Stéphanie Dupays n’est pas morte de chagrin en 1926, après avoir perdu ses deux grands fils et son mari. Son acte de décès officiel atteste qu’elle a vécu encore trente-huit ans après cette date. Mais alors, qu’est-elle devenue pendant ces quatre décennies sans signe de vie, ses filles abandonnées à un orphelinat ? Et pourquoi cette conviction, ancrée dans la famille, qu’elle avait rendu son dernier souffle à cinquante-et-un ans, elle qui manqua de peu être nonagénaire ?

En deux parties intitulées « On n’est pas seul dans sa peau » et « Mémoires d’une ombre », l’auteur relate la quête, qui, des traces imperceptibles transmises dans l’inconscient familial par son aïeule, à celles, sèchement conservées dans les archives de l’administration hospitalière, va lui permettre de débusquer le secret enseveli sous les gravats du déni et de l’oubli, et, par l’écriture, d’enfin relier au présent et remettre à sa place une morte qui, sans sépulture, ni lieu, ni inscription, risquait, comme il est d’usage pour les fantômes, de peser à leur insu sur la psyché de ses descendantes.

En vérité, si Anne Décimus n’est par morte en 1926 comme les siens ont préféré s’en convaincre, c’est pour connaître un destin peut-être plus funeste encore. Car, à défaut de lui ôter la vie au sens strict, le chagrin l’en a quand même bel et bien privée en lui faisant perdre la raison à une époque où l’on savait encore moins qu’aujourd’hui prendre en charge la maladie mentale. « Lorsque le père de Paul Claudel meurt et que sa sœur, Camille, est internée, l’écrivain André Suarès écrit à Paul : ‘’Vous voilà face à face avec deux aspects de la nuit. Et la mort n’est pas celui des deux qui a le plus de ténèbres.’’ »

Afin de se représenter ce qu’a bien pu vivre cette femme, si bien effacée du monde qu’au-delà de son enfermement à perpétuité, les siens ont préféré la considérer comme morte et réinventer son histoire, Stéphanie Dupays s’est enquis, au moyen d’une abondante documentation, du sort réservé aux internés psychiatriques tout au long du XXe siècle. Ajoutées aux lettres et requêtes que son aïeule adressa longtemps à ses médecins et à l’encadrement de son asile, ces informations contextuelles lui permettent de retracer, entre hypothèses et doutes, le probable et terrifiant parcours d’Anne, une parmi tant de ces ombres que l’on s’empressait d’oublier entre quatre murs, souvent dans des conditions que l’on peinerait à imaginer si elles n’avaient été dénoncées par des journalistes d’investigation comme Albert Londres ou Nellie Bly.

Sans indignation ni pathos, l’auteur relate simplement cette histoire, à la fois intime et représentative de cette époque encore récente où la maladie mentale, objet d’aléatoires expérimentations médicales, s’enfermait derrière de hauts murs, pendant que l’impuissance, la honte et la peur allaient jusqu’à pousser les proches à préférer croire à la mort de leurs internés. C’est aussi une délicate auscultation des insidieux effets produits, de génération en génération, par les secrets de famille, en même temps qu’une sorte de baume, aussi touchant qu’apaisant, enfin offert, par-delà le temps, le déni et la souffrance, à une aïeule doublement tourmentée, par la maladie et par l’oubli des siens.

«  Ce qui caractérise la folie, plus que le délire, est la solitude abyssale. Une solitude tellement grande qu’elle déconnecte de ses semblables. C’est comme parler une langue étrangère que personne ne comprend et à laquelle personne ne répond. » (4/5)

 

Citations : 

Moi aussi je suis – un peu – privée de quelque chose. Par contagion. Je ne sais précisément nommer la perte. Ce n’est évidemment pas une douleur semblable à celle d’un deuil. Il y a une perte tout aussi palpable bien que différente. Une image tourne dans mon cerveau. Le choc d’une balle sur un pare-brise. À partir de l’impact central, la brisure se propage en une étoile constellée de minuscules cristaux. Très loin dans le temps et dans l’espace, l’onde de choc a fêlé quelque chose en moi.
 

Avec un proche qui perd la mémoire, l’entourage se retrouve en position de perpétuel messager des mauvaises nouvelles. Quand j’en parlai plus tard à l’auxiliaire de vie, elle me dit que j’avais eu raison de me taire car quand on le détrompe, le malade ressent le choc de l’annonce non pas une fois mais cinq, dix, cent fois.
 

Dans toute volonté de connaître il y a une goutte de cruauté a dit Nietzsche.
 

La romancière polonaise a dix-neuf ans quand sa mère lui révèle ses origines juives. Elle occulte immédiatement la révélation : « Je pense de plus en plus souvent que nous sommes davantage encore l’oubli. Ce que nous oublions. Ce que, dans un geste d’autodéfense, nous rayons de notre mémoire, nous chassons de notre conscient, nous esquivons dans nos pensées. Ce que nous invalidons pour que ce soit plus facile ou plus léger, pour ne pas souffrir ou ne pas raviver la souffrance. » Agata Tuszyńska continue de vivre comme si elle ne savait rien et masque ses origines, jusqu’au jour où elle se lance dans une enquête sur ses ancêtres, apprivoise peu à peu son histoire et en fait un livre.
 

Le TGV file en direction de Paris, je rentre chez moi. Dans le train, un double sentiment de libération et d’inachevé me saisit. Je me sens comme une fugitive. Je dévisage mon reflet sur la vitre. Le ciel flamboie, menaçant, dans une atmosphère de fin du monde. C’est comme changer de fuseau horaire car ma vie dans la capitale est l’exact inverse de la vie chez mes parents. La campagne girondine impose son rythme horizontal, à ras de la grave, sa terre sableuse. Champs de colza, prés, vignes, Garonne, tout est sur le même plan. Paris est verticale, je passe sans vertige des profondeurs du métro à mon bureau au seizième étage d’une tour avec vue sur la Seine. Je cours de théâtre en musée, de salle de concert en galerie. J’y vis une vie d’ermite entourée de beaucoup de monde.
 

Sur les conseils d’une amie analyste, je lis un texte de Nicolas Abraham et Maria Torok, les deux psychanalystes qui ont inventé la notion de crypte intérieure pour désigner ces secrets si bien gardés qu’ils ne laissent aucune trace, pas même sous forme de symptômes. La douleur est tue et oubliée, confinée dans une partie du moi de façon totalement hermétique. Mais parfois, le fantôme s’échappe et hante les générations suivantes. Quand il y a un secret de famille, il s’exprime d’une autre manière dans la génération suivante ou la suivante encore. C’est à elles de délivrer le fantôme.
 
 
En 1925, Albert Londres a fait le tour des asiles français, non pas masqué comme sa consœur américaine mais à visage découvert. Et son constat n’est pas plus reluisant que celui fait par Nellie Bly outre-Atlantique un demi-siècle plus tôt. Le grand reporter raconte un monde de morts vivants, isolés, maltraités, mal nourris, désespérés : « Les trois quarts des asiles sont préhistoriques, les infirmiers sont d’une rusticité alarmante, le passage à tabac est quotidien. » L’odeur est répugnante, au moment des repas les macaronis volent dans le réfectoire et, la nuit, les cris et les pleurs rendent impossible toute tentative de repos.


Comment dormir avec cette lumière qui reste allumée toute la nuit pour faciliter la surveillance ? Comment trouver le repos quand la gardienne martèle le parquet de ses bottines ? Ça crie, ça parle, ça s’agite. Le pire, c’est l’absence d’espace à soi, de jardin secret. Tout acte est en pleine lumière, l’intimité a disparu. Camille Claudel, internée à peu près au même moment qu’Anne Décimus, ne dit pas autre chose : « Les maisons de fous, ce sont des maisons exprès pour faire souffrir. » Dans ses lettres, la sculptrice dénonce un hôpital rigide, peuplé de « toutes sortes de créatures énervées, violentes, criardes, menaçantes ». Elle supplie sa mère de l’exfiltrer de cet enfer.


L’opinion publique croit volontiers qu’« on n’enferme pas assez » les fous. Et, à chaque fait divers mettant en cause une personne atteinte de pathologie mentale, les réactions hargneuses explosent. Il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que se répande l’idée que l’hôpital, en actant la rupture entre l’aliéné et la société, le boucle dans sa psychose et se transforme en machine à produire des malades chroniques. Anne est née trop tôt, pas au bon endroit, et était peut-être trop atteinte.


Chaque fois que j’évoque le séjour d’Anne en hôpital psychiatrique auprès de personnes férues d’histoire, le même étonnement revient : comment a-t-elle survécu à la guerre alors que des dizaines de milliers de malades sont morts de dénutrition dans les asiles ? Camille Claudel, morte de faim à l’asile de Montfavet en 1943, est une victime illustre, parmi quarante mille anonymes. Cet épisode reste méconnu jusqu’à ce que le scandale éclate quand, en 1987, un psychiatre lyonnais, Max Lafont, dénonce « l’extermination douce » dans un livre qui fit grand bruit. L’indifférence fait place à l’indignation, à la recherche forcenée des coupables et à une querelle d’historiens. Certains soutiennent la thèse d’une extermination intentionnelle mise en œuvre par Vichy obéissant au projet d’euthanasie du régime hitlérien, d’autres analysent la surmortalité des aliénés comme une conséquence de leur vulnérabilité sans qu’il y ait eu de volonté politique de les exterminer. C’est cette dernière approche qui s’est imposée aujourd’hui. Mais s’il n’y a pas eu de « génocide des fous » comme en Allemagne, la démonstration de cette « lâcheté collective » en est presque plus choquante.


Chaque culture a beau avoir ses propres rites, il y a toujours un moment qui marque le passage dans l’au-delà. Les morts sans sépulture, les morts sans lieu, les morts sans inscription, les morts sans écriture deviennent des fantômes menaçants. Les évoquer, c’est leur rendre hommage, les relier à l’histoire présente et les remettre à leur place. Pour que nos mains cessent de trembler.


 

jeudi 6 juin 2024

[Tadjer, Akli] De ruines et de gloire

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De ruines et de gloire

Auteur : Akli TADJER

Parution : 2024 (Les Escales)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d’Algérie à travers le regard d'un jeune avocat contraint de défendre l’« ennemi ».
 
Algérie. Mars 1962. Malgré le cessez-le-feu décrété par de Gaulle, les affrontements entre tenants de l’Algérie française et indépendantistes du FLN se poursuivent. La panique est générale ; la suspicion, omniprésente. Adam El Hachemi Aït Amar, jeune avocat, rêve de mettre ses compétences au service de l’Algérie libre, mais lorsqu’on lui confie la défense d’Émilienne Postorino, activiste en faveur de l’Algérie française, il se trouve confronté à une situation délicate : défendre l’ennemi et tout ce contre quoi il s’est engagé.

Sous la plume éminemment romanesque d’Akli Tadjer, c’est toute la complexité d’une époque et d’un pays en plein chaos, mais aussi de la psyché humaine, qui prend vie. De ruines et de gloire est un roman puissant, aux résonances très contemporaines.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Akli Tadjer est l’auteur de nombreux romans, traduits à l’étranger, dont trois, Les ANI du Tassili, Le Porteur de cartable et Il était une fois… peut-être pas, ont été adaptés à la télévision. La Reine du tango (JC Lattès, 2016) a reçu le prix Nice Baie des Anges et D’amour et de guerre le Grand Prix du Roman Métis 2021. De ruines et de gloire est son troisième roman publié aux Escales.

 

Avis :

Troisième et dernier volet d’une saga relatant le parcours d’une famille Kabyle de 1939 à 1962, ce roman nous plonge, pendant les derniers mois de la guerre d’indépendance, dans une Algérie sur le point de tourner la page du colonialisme.

Mars 1962. Les accords d’Evian aboutissant à un cessez-le-feu n’ont pas été signés depuis huit jours qu’éclate la fusillade de la rue d’Isly. Tournant à la panique pour une raison indéterminée, une manifestation de civils favorables à l’Algérie française est mitraillée par des soldats tricolores. Des dizaines de morts et deux centaines de blessés tombent sur le pavé d’Alger. A son grand désarroi, l’avocat frais émoulu Adam El Hachemi Aït Amar, tout entier à ses idéaux d’une Algérie indépendante rassemblant démocratiquement habitants de souche et immigrés français, se voit confier la défense d’Emilienne Postorino, une fervente partisane de l’Algérie française, accusée d’avoir déclenché la panique et le massacre en tirant la première.

Ajouté à la perspective quasi certaine de l’indépendance – un référendum d’autodétermination doit avoir lieu dans trois mois –, cet épisode qui, entre attentats de l’OAS et du FLN, enlèvements et assassinats, vient renchérir sur le climat de violence, précipite l’exode massif de ceux que l’on appellera pieds-noirs et harkis. C’est donc dans un contexte plus que jamais tourmenté qu’Adam, déchiré entre convictions personnelles, éthique professionnelle et inquiétude pour son père vaquant à de mystérieuses affaires dans sa campagne, doit décider quel parti adopter.

« Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur. » Pour notre personnage capable de se garder de tout manichéisme dans un environnement pourtant dramatiquement clivé, ce sera donc la voie du coeur, sans haine et avec la prise de recul autorisant une pondération lucide et douce-amère. Lui qui a dû fuir Paris pour échapper à la conscription ne sait que trop ce que déracinement veut dire et saura reconnaître aussi bien les torts et travers réciproques que l’intensité des drames vécus de part et d’autre.

Immersif et rythmé, le récit très cinématographique embarque efficacement le lecteur dans ses péripéties historiques. Et même si les épisodes relatifs au père finissent, dans leur improbable conclusion, par verser dans l’outrance mélodramatique, l’on se laisse volontiers séduire par cette histoire si bien contée qui sait avec intelligence et empathie souligner responsabilités et souffrances de chaque camp. A noter qu’il n’est pas besoin d’avoir lu les précédents tomes de la saga pour apprécier celui-ci. (4/5)

 

Citations :

— Je suis avocat depuis vingt minutes et j’aimerais que vous me donniez des conseils, maître. Enfin, un seul suffira.
Il avait plissé ses yeux jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un trait et je l’avais écouté.
— Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur.
 

Une société civilisée doit-elle faire mourir un condamné ?
Du plus profond de mon âme, j’ai la conviction, depuis ma lecture du Dernier Jour d’un condamné, qu’elle n’en a pas le droit moral. Ce n’est ni du laxisme ni de la faiblesse que de penser qu’une horreur ne saurait en faire taire une autre, ni de la lâcheté que de mettre sur le même plan le crime du condamné et celui commis par des hommes de loi au nom du peuple.
Demain et les jours à venir, des têtes tomberont encore dans ce panier en bois noirci de sang séché. Aujourd’hui, je sais qu’il est vain et naïf d’imaginer que cette guillotine cachée sous cette bâche soit mise au rebut, mais je me battrai contre la peine de mort : c’est le sens que je veux donner à ma vie d’homme, et à ma vie d’avocat. Je n’aurai pas, c’est sûr, les mots puissants, justes, implacables du plaidoyer de Victor Hugo pour l’abolition de ce châtiment suprême, mais ce seront les miens. Des mots qui diront que la justice n’est pas la vengeance des hommes mais qu’elle doit être leur humanité.
 

— Je vais vous laisser votre bled, maître. Vous allez nous regretter. On a tout fait, ici.
— Tout fait pour vous. Vous êtes venus chez nous pour créer un pays sans nous. Voilà la vérité.
 

Le pire n’est jamais sûr, dit-on. Sous d’autres cieux sans doute, sous d’autres latitudes certainement, mais en Algérie les dictons ont tous été battus en brèche. Le pire n’est jamais une option, c’est une certitude.
 

— Vos pieds sont ici, mais votre tête est restée là-bas. C’est ce que j’appelle l’esprit colonial.
 

Quand on a vingt ans, on croit qu’on a l’éternité devant soi pour refaire le monde, mais quand on est un vieux monsieur comme moi, on réalise que la vie dure le temps d’une étincelle. Allez à l’essentiel. L’essentiel, c’est l’audace, l’amour, la liberté.
 

— Je me suis promis de ne pas l’abandonner et je tiendrai parole.
— J’aime votre fougue, mais ne la confondez pas avec de la candeur. Personne ne vous fera de cadeaux. En France, quel que soit votre talent d’avocat, vous resterez un bicot pour vos confrères.
— Je ne suis pas si candide que ça, maître, mais si je ne tiens pas ma promesse, comment pourrai-je me regarder dans la glace ?
— Vous aimez votre cliente ?
— Aimez ? Non, je ne l’aime pas, si c’est à ça que vous faites allusion. Mais les déracinés me touchent parce que je sais ce que c’est d’être toujours l’étranger dans le regard de l’autre. Émilienne Postorino est de cette race-là. Elle va subir l’exil dans un pays qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’aime pas et dont elle ne veut pas entendre parler.


 

mardi 4 juin 2024

[Hinault, Caroline] Traverser les forêts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Traverser les forêts

Auteur : Caroline HINAULT

Parution : 2024 (Rouergue)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois femmes, une forêt.
La forêt c’est la dernière forêt primaire d’Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d’une grande faune disparue ailleurs.
C’est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C’est là qu’est revenue s’installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l’Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l’ancienne maison forestière de ses parents.
C’est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu’Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu’elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d’événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l’automne 2021. Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes. Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru dans la collection Rouergue noir en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire-Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse. Son deuxième roman, Traverser les forêts, paraît en 2024.

 

Avis :

Après son formidable et multi-récompensé premier roman Solak qui livrait à eux-mêmes une poignée de fauves humains en pleine étendue arctique, Caroline Hinault continue son exploration des confins de la civilisation, cette fois au plus profond et inhospitalier de la dernière grande forêt primaire d’Europe, là où, entre Pologne et Biélorussie, la chasse aux migrants menée par le gouvernement de Varsovie tranche implacablement avec l’hospitalité qu’il accorde par ailleurs aux réfugiés ukrainiens. Plongée dans l’enfer de Białowieża…

Impénétrable, marécageuse et sauvage, soumise à un climat dur et froid aux interminables hivers, la forêt de Białowieża est un paradis pour la faune et la flore qui s’y épanouissent loin de toute influence humaine. Loups, ours, chevaux et bisons s’y heurtent pourtant en son beau milieu à un long et infranchissable mur de béton, acier et barbelés, édifié le long de la frontière polono-biélorusse. La Pologne qui entend barrer le passage aux migrants affluant du Moyen-Orient et d’Afrique a fait de la région une zone de non-droit, décrétant un état d’urgence qui lui permet d’écarter journalistes, ONG humanitaires et organisations internationales. Elle y pratique une traque aux migrants et aux militants qui tentent de leur venir en aide. Nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils ne sont pas refoulés, errent jusqu’à la mort dans cet enfer désormais tristement semé de vestiges humains.

C’est en pensant à la Divine Comédie de Dante, dont les cercles entre Enfer et Paradis viennent se mêler au roman, que Caroline Hinault entrecroise dans ce labyrinthe forestier, autant éden que géhenne, le destin de trois femmes. La jeune Alma qui fuit la Syrie avec son frère vient buter sur le mur qui menace de mettre fin à leur épuisant voyage en les jetant, soit dans les bras des patrouilles, soit dans ceux, mortels, du froid et de la faim. Nina, descendue des rêves d’Occident que sa beauté semblait lui promettre, est revenue habiter cette région désormais « zone rouge », quadrillée par les militaires. Enfin, Véra, journaliste biélorusse en butte à la dictature de son pays, entend faire ici une pause solitaire, le temps d’une saison, pour « mettre à distance la saleté du monde » et écrire.

« Quoi d’autre que le taillage des mots pour tenter d’habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ? »
« Ecrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c’est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours : synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène. »


Armée du style direct et des images percutantes qui lui permettent si bien de nous prendre aux tripes, l’auteur nous électrise d’une narration hantée par les grandes préoccupations de notre siècle, alors que politiques et enjeux écologiques se heurtent de plus en plus sur le front de crises environnementales et migratoires. Embrassant l’ensemble de la problématique au travers de trois figures, une migrante, un témoin local et un regard extérieur, sa peinture à la fois réaliste et poétique nous étreint de son extrême intensité pour finalement trouver l’espoir entre nature writing, célébration des pouvoirs de contre-feu de la littérature et étincelles d’humanité subsistant même sous la plus épaisse couche de cendres.

Sans reproduire tout à fait le choc de son hypnotisant Solak, Caroline Hinault n’en réussit que mieux à nous étreindre le coeur avec ce second roman aussi addictif qu’impactant. (4/5)

 

Citations :

Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l’on peut même parfois passer des années, en frontaliers d’une vie fantasmée.


Elle croise le regard d’un garde dans lequel elle devine la question qui brûle le fond des yeux de toute l’Europe. Pourquoi être partis de leur pays ? S’être jetés de leur plein gré sur les routes ? Et aussitôt, plus loin dans la prunelle, la sentence. Coupable. Qu’y aurait-il eu à répondre à cela ? Comment expliquer l’impasse à ceux qui ont toujours vécu au pays du choix ? Le point de bascule en soi auquel il faut accéder pour dire adieu, partir vers une langue et un pays inconnus ? Assumer la perte. Le risque. Soutenir le jugement. Affronter un destin que le monde estimera, de toute façon, mérité.
Alma n’aspire qu’à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire : si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c’est bien qu’il y a une raison suffisante. C’est bien que ce qu’ils s’apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d’une partie d’eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu’ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu’on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu’y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours.


Chaque nouvelle atrocité de la guerre qu’elle apprenait autour d’elle, dans son quartier, dans les rues de l’enfance, chaque nouveau pourquoi balancé dans la poubelle du sens, agrandissaient un peu plus le gouffre en elle. Le monde lui avait planté dans le cœur une douleur métallique dont l’anneau bipait à chaque mouvement. Elle sentait son moteur intérieur menacé d’une panne létale. Devait sauver sa peau. Fuir l’absence d’avenir dans un pays détruit. Les difficultés quotidiennes, immenses. Pour tout. Le tunnel obstrué des années devant soi. Et, plus profondément encore, plus intimement, la vie excavée des possibles. Il fallait faire un choix. Terrible. Qui nécessitait une force qu’elle ignorait avoir en elle. Tout quitter. Tenter de repousser l’obscurité.
Elle avait encore l’espoir, du haut de ses dix-huit ans, que quelque chose de beau l’attendait, qu’elle avait droit, elle aussi, à une part de lumière qu’il ne s’agissait pas de réclamer à quiconque, mais de construire, pour peu qu’on lui en laisse l’opportunité. Lorsque Bessem, son cousin dont le père était mort dans les geôles du régime, leur avait parlé des visas pour la Biélorussie, Alma avait choisi. Dans la cuisine, derrière le passe-plat rouge, ses parents avaient pleuré. Elle les avait serrés dans ses bras. Et murmuré : la vie ne peut pas être le regret qu’on en a de son vivant.


À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d’être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l’autre côté de l’écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ? Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ?


Je me suis arrêtée derrière un tronc. La file laineuse avançait calmement. Une vingtaine de danseuses délicates chaussées d’invisibles molletons. Un long collier de poils recouvrait leur mâchoire, les stalactites de leur barbe pendaient sous les naseaux. La semi-cape du coffre paraissait une moquette enfilée par un animal plus chétif et formait une ligne de démarcation avec la toison postérieure plus rase, qu’on aurait crue tondue. [bisons] 


Tu ne t’es pas mariée et n’as pas eu d’enfants, au grand désespoir de tes parents qui te regardent encore parfois comme si tu avais arraché des lés entiers de papier peint sur le mur de leurs valeurs.


Il a ajouté qu’écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d’autres choses, c’était tenter, et qu’il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.


Alors c’est vrai, j’ai choisi l’impureté du texte, l’exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J’ai choisi le langage, car quoi d’autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d’autre que le taillage des mots pour tenter d’habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?


Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d’animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c’est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours : synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.


On peut y voir une forme d’égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l’art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps – pas aussi vite que la privation d’eau, de nourriture, de soin. Je crois pourtant que c’est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l’absurde.


Il sait oui, que cette forêt primaire qu’il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d’en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d’un paradis qui ne veut pas d’eux.
Tu restes muette, l’article sous les yeux. C’est ton pays qui affrète des avions, main dans la main avec son voisin russe, pour déstabiliser l’Europe. Et visiblement, ça marche. Sikorski allait t’en parler, il se doutait bien que tu allais y être confrontée un jour ou l’autre, mais il ne savait pas comment apporter ces nouvelles dans le sanctuaire de vos discussions. Il retardait le moment de briser un lien spécial qui lui faisait du bien à lui aussi. Il emploie ces mots : sanctuaire, lien spécial, et cet aveu, malgré le contexte, te procure une joie acide.
Il t’explique qu’un réseau d’habitants s’organise pour collecter de la nourriture, du matériel, des duvets et déposer ces sacs de survie un peu partout près de la frontière, en espérant qu’ils soient trouvés.


On n’est qu’au début de quelque chose de terrible : le gouvernement veut accélérer la construction d’un mur, créer une « zone rouge » impossible d’accès sauf pour les riverains.
Il secoue la tête, dépité par cette volonté de clôturer un continent, de l’enfermer dans un nœud coulant d’acier : comment est-il possible qu’au moment où tant de gens luttent pour éviter la grande liquidation de la planète avant fermeture définitive, d’autres, à la grande braderie de la bêtise, aient dégoté la vieille fripe mitée du mur, promesse de béton, de pollution et d’abattage qui empêchera la libre circulation de toutes les espèces ?


Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c’est ce désir de paradis en nous.

 

 

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