Coup de coeur 💓💓
Titre : S'adapter
Auteur : Clara DUPONT-MONOD
Parution : 2021 (Stock)
Pages : 200
Présentation de l'éditeur :
Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.
La naissance d'un enfant handicapé racontée par sa fratrie. Un livre magnifique et lumineux.
Prix Femina et Prix Landerneau 2021.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Quand vous naît un enfant ou un frère handicapé, et même si pour vous rien ne sera jamais plus comme avant, la terre ne s’arrête pas de tourner. Désormais, il y a aura le monde ordinaire, qui continuera sans vous, et votre petit cercle, isolé parce qu’en rotation autour de son propre centre de gravité. Pour ses membres, c’est un complet recadrage qui marque la fin de l’insouciance et trace une frontière invisible avec les autres. Chacun assume avec les moyens du bord, et d’une façon chaque fois très personnelle, mais une constante perdure : l’amour pour cet enfant pas comme les autres.
Cet amour-là, avec ce qu’il apporte et ce qu’il coûte, irradie le texte, qui, raconté comme une tragédie grecque par les immémoriales pierres des Cévennes, sans prénoms, avec pour personnages centraux l’enfant, l’aîné, la cadette et le dernier, et en périphérie les parents et la grand-mère, prend la portée universelle d’une magnifique histoire d’humanité s’efforçant sans bruit de survivre à la fatalité. Ici, pas de tabous, ni de non-dits. Pas non plus de sentimentalisme, ni de pathos. Mais la narration sensible et délicate, impressionnante de vérité, des impacts et des réactions, en bref des bouleversements profonds au sein de la fratrie dans son face-à-face avec la différence, le handicap et la mort.
Clara Dupont-Monod pénètre à ce point son sujet et fait preuve d’une telle finesse psychologique que l’on ne peut douter de la part autobiographique de son récit. Magnifique et bouleversant dans l’évidence de sa sincérité sobre et pudique, ce livre très personnel impressionne par sa portée si manifestement universelle. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
Dans les mairies, les services sociaux, les instances prétendument dédiées à l’aide des familles, les ministères, on leur enfonçait la tête sous l’eau, multipliant les difficultés. Le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, IEM, CDAPH. Les interlocuteurs se montraient absurdement tatillons ou d’une odieuse nonchalance, cela dépendait. Les parents en parlaient le soir à voix basse. Ils durent se plier à des règles folles. Ils entrèrent dans des pièces grises où les attendait un jury qui déciderait si, oui ou non, ils seraient éligibles à une allocation, un recours, une étiquette, une place. Ils durent prouver que, depuis la naissance de l’enfant, la vie avait changé à leurs frais ; prouver aussi que leur enfant était différent, certificats médicaux, bilans neuropsychométriques, classés dans une pochette plus précieuse encore que leur portefeuille. On leur demanda aussi de dessiner un « projet de vie » alors que, de celle d’avant, il restait si peu. Les parents en croisèrent d’autres, brisés, à court d’argent, car les aides tardaient à tomber, ou ahuris parce qu’un département ne transmettait pas le dossier à un autre département, et qu’en cas de déménagement il fallait tout reprendre à zéro. Ils découvrirent l’obligation, tous les trois ans, de prouver que l’enfant était toujours handicapé (« Parce que vous pensez que ses jambes ont repoussé en trois ans ? » avait hurlé une mère devant un bureau). Entendirent un couple craquer car, visiblement, leur enfant n’était pas assez inadapté pour bénéficier d’aide, mais trop pour espérer être inséré. La mère avait cessé de travailler pour s’occuper de l’enfant puisque personne ne le prenait en charge. Les parents découvrirent le grand no man’s land des marges, peuplées d’êtres sans soin ni projet ni ami. Ils apprirent que la maladie mentale, handicap invisible, ajoutait une difficulté supplémentaire, « il faudrait que ma fille soit amochée physiquement pour que vous bougiez votre cul ? » grinça un père à l’accueil d’un centre médico-social, ouvert seulement le matin.
(…) une phrase résonna, quelque chose comme « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Elle était prononcée au micro par le témoin. C’était la phrase qui, immanquablement, ressortait à chaque discours de mariage ; elle était, paraît-il, de Saint-Exupéry, et il la détesta tant il la trouvait idiote. C’était une logique d’équipe, pas de couple. Quel drôle de monde où l’on apparente l’amour à un but, et quel dommage de ne pas comprendre qu’au contraire, l’amour c’est se noyer dans les yeux de l’autre, même si ces yeux sont aveugles.
La fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez.
La grand-mère parlait peu. Et comme souvent les taiseux, elle parlait par des actes. De la ville, elle rapporta le walkman qu’il fallait, puis les baskets dernier cri. Elle abonna la cadette aux revues de son âge. Elle l’emmena voir les nouveaux films au cinéma dans le bourg d’à côté, si bien que la cadette, dans la cour de l’école, pouvait dire : « Moi aussi, j’ai vu À la poursuite du diamant vert. » Elle pouvait tenir une discussion serrée sur Modern Talking, porter un sweat-shirt Chevignon, mâcher du Tubble Gum. La grand-mère la hissait à la hauteur des autres. Elle lui offrait une normalité. Beaucoup plus tard, devenue adulte, la cadette s’entendrait dire à une amie : « Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. » Avant d’ajouter, pour elle-même : « Car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or, n’avoir ni froid ni peur n’est pas normal. Il faut venir vers eux. »
Pourquoi tes amies, Marthe, Rose et Jeanine, ne me jugent pas ?
– Parce qu’elles sont tristes. Et quand on est triste, on ne juge pas.
– N’importe quoi. Je connais plein de gens tristes qui sont méchants.
– Alors ce sont des gens malheureux. Mais pas tristes.
Dira-t-on un jour l’agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?
(…) elle comprit soudain que son frère aîné ne guérirait pas de l’enfant. Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c’était ce que l’enfant avait planté en lui. C’était sa trace. Guérir, cela voulait dire perdre la trace, perdre l’enfant à tout jamais. Elle savait désormais que le lien peut avoir différentes formes. La guerre est un lien. Le chagrin aussi.
Les parents l’annoncèrent par téléphone. « Nous attendons un autre enfant. » (…)
Derrière eux palpitait la grande attente des parents blessés, unis en une angoisse, celle d’abîmer la vie alors qu’ils souhaitent la donner.
Un enfant différent est une épreuve très difficile. La majorité des couples se séparent.
Dans cette famille, plus personne ne dormait correctement. Le sommeil était le moulage des peines, il portait leur empreinte.






