dimanche 18 septembre 2022

[Dupont-Monod, Clara] S'adapter

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : S'adapter

Auteur : Clara DUPONT-MONOD

Parution : 2021 (Stock)

Pages : 200

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.

La naissance d'un enfant handicapé racontée par sa fratrie. Un livre magnifique et lumineux.
Prix Femina et Prix Landerneau 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Clara Dupont-Monod est l’auteure de plusieurs romans dont La Passion selon Juette (Grasset, 2007), Le roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014) et chez Stock en 2018, La Révolte.

 

Avis :

A la naissance de leur troisième enfant, les parents apprennent bientôt qu’une anomalie génétique le condamne à brève échéance, après quelques années d’une existence quasi végétative. Dans leur maison cévenole, la vie s’organise autour du séisme qui vient de creuser une faille invisible entre eux et leur entourage. Chaque membre de la famille « s’adapte » à sa manière. Le fils aîné se sent investi d’une responsabilité protectrice et, devenant l’ange gardien de l’enfant, sombre peu à peu avec lui. La cadette, toute à sa rage de voir l’énergie et la joie de vivre des siens littéralement siphonnées par ce petit frère, s’installe dans le rejet et le besoin de prendre le large. Enfin, le benjamin, né sur le tard, grandit dans l’ombre d’un fantôme et le souci de « réparer » ses parents.

Quand vous naît un enfant ou un frère handicapé, et même si pour vous rien ne sera jamais plus comme avant, la terre ne s’arrête pas de tourner. Désormais, il y a aura le monde ordinaire, qui continuera sans vous, et votre petit cercle, isolé parce qu’en rotation autour de son propre centre de gravité. Pour ses membres, c’est un complet recadrage qui marque la fin de l’insouciance et trace une frontière invisible avec les autres. Chacun assume avec les moyens du bord, et d’une façon chaque fois très personnelle, mais une constante perdure : l’amour pour cet enfant pas comme les autres.

Cet amour-là, avec ce qu’il apporte et ce qu’il coûte, irradie le texte, qui, raconté comme une tragédie grecque par les immémoriales pierres des Cévennes, sans prénoms, avec pour personnages centraux l’enfant, l’aîné, la cadette et le dernier, et en périphérie les parents et la grand-mère, prend la portée universelle d’une magnifique histoire d’humanité s’efforçant sans bruit de survivre à la fatalité. Ici, pas de tabous, ni de non-dits. Pas non plus de sentimentalisme, ni de pathos. Mais la narration sensible et délicate, impressionnante de vérité, des impacts et des réactions, en bref des bouleversements profonds au sein de la fratrie dans son face-à-face avec la différence, le handicap et la mort.

Clara Dupont-Monod pénètre à ce point son sujet et fait preuve d’une telle finesse psychologique que l’on ne peut douter de la part autobiographique de son récit. Magnifique et bouleversant dans l’évidence de sa sincérité sobre et pudique, ce livre très personnel impressionne par sa portée si manifestement universelle. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Personne ne comprit réellement qu’à cet instant-là, une fracture se dessinait. Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insouciance, or l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.
 

Dans les mairies, les services sociaux, les instances prétendument dédiées à l’aide des familles, les ministères, on leur enfonçait la tête sous l’eau, multipliant les difficultés. Le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, IEM, CDAPH. Les interlocuteurs se montraient absurdement tatillons ou d’une odieuse nonchalance, cela dépendait. Les parents en parlaient le soir à voix basse. Ils durent se plier à des règles folles. Ils entrèrent dans des pièces grises où les attendait un jury qui déciderait si, oui ou non, ils seraient éligibles à une allocation, un recours, une étiquette, une place. Ils durent prouver que, depuis la naissance de l’enfant, la vie avait changé à leurs frais ; prouver aussi que leur enfant était différent, certificats médicaux, bilans neuropsychométriques, classés dans une pochette plus précieuse encore que leur portefeuille. On leur demanda aussi de dessiner un « projet de vie » alors que, de celle d’avant, il restait si peu. Les parents en croisèrent d’autres, brisés, à court d’argent, car les aides tardaient à tomber, ou ahuris parce qu’un département ne transmettait pas le dossier à un autre département, et qu’en cas de déménagement il fallait tout reprendre à zéro. Ils découvrirent l’obligation, tous les trois ans, de prouver que l’enfant était toujours handicapé (« Parce que vous pensez que ses jambes ont repoussé en trois ans ? » avait hurlé une mère devant un bureau). Entendirent un couple craquer car, visiblement, leur enfant n’était pas assez inadapté pour bénéficier d’aide, mais trop pour espérer être inséré. La mère avait cessé de travailler pour s’occuper de l’enfant puisque personne ne le prenait en charge. Les parents découvrirent le grand no man’s land des marges, peuplées d’êtres sans soin ni projet ni ami. Ils apprirent que la maladie mentale, handicap invisible, ajoutait une difficulté supplémentaire, « il faudrait que ma fille soit amochée physiquement pour que vous bougiez votre cul ? » grinça un père à l’accueil d’un centre médico-social, ouvert seulement le matin.
 

(…) une phrase résonna, quelque chose comme « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Elle était prononcée au micro par le témoin. C’était la phrase qui, immanquablement, ressortait à chaque discours de mariage ; elle était, paraît-il, de Saint-Exupéry, et il la détesta tant il la trouvait idiote. C’était une logique d’équipe, pas de couple. Quel drôle de monde où l’on apparente l’amour à un but, et quel dommage de ne pas comprendre qu’au contraire, l’amour c’est se noyer dans les yeux de l’autre, même si ces yeux sont aveugles. 
 

La fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez.
 
 
Je n’ai pas ce maintien propre aux femmes des montagnes, faites de roche et de poudre, polies par des siècles de vaillante soumission. Des femmes debout sur leurs chevilles de faïence, dont l’apparente résignation n’est qu’un leurre. Des femmes qui ressemblent aux pierres d’ici. On les croit friables (l’origine du mot « schiste » ne signifie-t-elle pas « que l’on peut fendre » ?), mais en réalité, rien n’est plus solide qu’elles. Car, avec le sort, les femmes se montrent rusées. Elles ont la sagesse de ne jamais le défier. Elles s’inclinent mais, par-derrière, elles s’adaptent. Elles prévoient des sources de réconfort, organisent une résistance, ménagent leur énergie, déjouent les peines. Est-ce un hasard si mon frère aîné met l’endurance au-dessus de tout ? Faire avec et non faire contre. Je ne sais pas faire. Moi, la cadette, je m’oppose sans cesse. Je me cogne et crie à la révolte contre le destin, je n’entends pas que les forces en présence sont inégales, je serai perdante mais je m’obstine à rejeter. Je suis un refus à moi seule. Je n’appartiens pas aux reines d’ici.


La grand-mère parlait peu. Et comme souvent les taiseux, elle parlait par des actes. De la ville, elle rapporta le walkman qu’il fallait, puis les baskets dernier cri. Elle abonna la cadette aux revues de son âge. Elle l’emmena voir les nouveaux films au cinéma dans le bourg d’à côté, si bien que la cadette, dans la cour de l’école, pouvait dire : « Moi aussi, j’ai vu À la poursuite du diamant vert. » Elle pouvait tenir une discussion serrée sur Modern Talking, porter un sweat-shirt Chevignon, mâcher du Tubble Gum. La grand-mère la hissait à la hauteur des autres. Elle lui offrait une normalité. Beaucoup plus tard, devenue adulte, la cadette s’entendrait dire à une amie : « Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. » Avant d’ajouter, pour elle-même : « Car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or, n’avoir ni froid ni peur n’est pas normal. Il faut venir vers eux. »


Pourquoi tes amies, Marthe, Rose et Jeanine, ne me jugent pas ?
– Parce qu’elles sont tristes. Et quand on est triste, on ne juge pas.
– N’importe quoi. Je connais plein de gens tristes qui sont méchants.
– Alors ce sont des gens malheureux. Mais pas tristes.
 
 
Un effondrement peut parfois prendre la forme inverse de ce qu’il recouvre. Le désespoir mue en dureté. Ce fut le cas. L’appel cogneur, l’impulsion, le bouillonnement de colère, tous ces courants qui tambourinaient à sa porte disparurent instantanément, cédant la place à un désert froid. Son cœur se couvrit d’une pellicule de gel. Cette intransigeance lui vint d’instinct. La cadette devint bloc de pierre. Son cœur avait été arraché, elle n’en avait plus, pour elle c’était clos.


Dira-t-on un jour l’agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?


(…) elle comprit soudain que son frère aîné ne guérirait pas de l’enfant. Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c’était ce que l’enfant avait planté en lui. C’était sa trace. Guérir, cela voulait dire perdre la trace, perdre l’enfant à tout jamais. Elle savait désormais que le lien peut avoir différentes formes. La guerre est un lien. Le chagrin aussi.


Les parents l’annoncèrent par téléphone. « Nous attendons un autre enfant. » (…)
Derrière eux palpitait la grande attente des parents blessés, unis en une angoisse, celle d’abîmer la vie alors qu’ils souhaitent la donner.


Un enfant différent est une épreuve très difficile. La majorité des couples se séparent.


Dans cette famille, plus personne ne dormait correctement. Le sommeil était le moulage des peines, il portait leur empreinte.


 

vendredi 16 septembre 2022

[Fajardo, José Manuel] Haine

 




J'ai aimé

 

Titre : Haine (Odio)

Auteur : José Manuel FAJARDO

Traducteur : Claude BLETON

Parution : en espagnol en 2020
                   en français en 2021 (Métailié)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La haine que nous voyons se déchaîner sur les réseaux sociaux n’a rien de neuf, elle utilise juste de nouveaux canaux techniques. Ce court roman nous amène à distinguer ses invariants à travers la puissance de la littérature.

Au XIXe siècle, dans les rues de Londres plongées dans le brouillard et la misère, se promène un fabricant de cannes aigri, ne trouvant aucune reconnaissance sociale, qui va s’enfoncer de plus en plus dans les bas-fonds de la ville.

Au début du XXIe siècle, dans la banlieue parisienne, nous assistons à la transformation d’un jeune homme frustré et incapable d’affronter les autres autrement que par la colère et la violence.

La mise en miroir de ces personnages révèle l’image des démons de la haine de l’autre à travers deux époques, les tire de l’anonymat, et montre les traces de leurs chemins cachés et mortifères parmi nous. L’auteur se livre à un exorcisme littéraire de notre époque. Un texte fort, pertinent et original.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

José Manuel FAJARDO est né à Grenade en 1957. Journaliste et historien de formation, il a vécu au Pays basque, en France et au Portugal. Il est l’auteur, entre autres, de Lettre du bout du monde, Les Imposteurs, Les Démons à ma porte et L’Eau à la bouche, ainsi que d’essais historiques. Il est le traducteur de Céline.

 

 

Avis :

Jack Wildwood est fabricant de cannes dans le chaud et misérable quartier de Soho, à Londres, au XIXe siècle. Coincé dans un impossible intermédiaire entre la lie des bas-fonds mal-famés où il réside et le luxe superbement méprisant de ses clients aux mœurs par ailleurs passablement corrompues, il sent chaque jour grandir sa rancoeur et son dégoût d’autrui. Harcha vit de nos jours dans une zone pestiférée de la banlieue parisienne. Enfant d’immigrés algériens, il est en proie à une révolte croissante, lui que le déterminisme social et les préjugés raciaux renvoient sans échappatoire à l’humiliation, au rejet et à la pauvreté de sa cité ghetto. Une pichenette du destin suffit à les faire basculer, l'un comme l'autre, dans la violence.

Deux hommes, deux époques, mais un dénominateur commun : la haine, née de la frustration et de la colère. Jack et Harcha se trouvent tous deux à une croisée de chemins décisive. Alors qu’ils aspirent de toutes leurs forces à s’extirper du monde d’en-bas, dont ils côtoient avec effroi l’infernale indigence et les maux associés, celui d’en-haut, indifférent à leur cruelle désillusion, les repousse avec mépris du mauvais côté du miroir. En porte-à-faux dans une société qu’ils estiment ne pas leur concéder de juste place, en mal d’identité comme de reconnaissance, ils s’emplissent peu à peu d’une rage entretenue par le désespoir, l’injustice et l’humiliation, qui ne demande bientôt plus qu’une étincelle pour exploser. Et puisque ce monde ne mérite que leur dégoût, Jack et Harcha vont chacun tenter de le punir et de le purifier à leur manière : nous sommes à la veille de la longue série de crimes de Jack l’Eventreur à Londres, et des attentats terroristes de 2015 à Paris.

Le texte est court, efficace, presque clinique. Si le parallèle entre ces personnages séparés de deux siècles a de quoi surprendre, il a le mérite d’illustrer, on ne peut plus clairement, comment le sentiment d’exclusion et la rancoeur à l’égard d’une société perçue comme déviante et injuste, peut engendrer de réactions violentes et destructrices. Ce qui différencie les deux époques est que ce qui restait le coup de folie d’un individu au XIXe siècle, peut faire aujourd’hui boule de neige au travers des réseaux sociaux, ces poings levés se retrouvant aisément armés par d’opportunistes manipulateurs. En tous les cas, à y regarder de plus près, force est de constater que, loin de subir d’exogènes attaques ennemies, c’est en son propre sein que la société occidentale forge les facteurs de la violence qui la frappe de nos jours.

Rien de tel que les images fortes pour supporter un propos. A priori incongru, le parallèle historique choisi par l’auteur permet d’envisager sous un jour éclairant la fragilité de certains esprits face aux manipulations à but terroriste. Et comme à cet intérêt s’adjoint le plaisir d’un texte bien écrit et truffé de références littéraires, l’on aurait bien tort de bouder ce surprenant petit livre. (3,5/5)

 

Citations :

À la tombée de la nuit, la ville plongeait dans un épais brouillard qui semblait plutôt monter du fleuve que tomber du ciel, une purulence de ses eaux pestilentielles, un brouillard qui rampait dans les ruelles et virait au jaunâtre, comme s’il prélevait au passage la crasse des quais et des quartiers portuaires, malgré les derniers rayons du soleil qui lui arrachaient encore quelques éclats de cuivre trompeurs. À l’aube, sa densité était oppressante et avec l’arrivée du matin il se transformait paresseusement en brume légère qui ne s’évaporait que lorsque la journée était bien avancée. Londres devenait alors une ville concrète, réelle, si réelle qu’elle en devenait insupportable. Pour cette raison sans doute, les habitants des quartiers les plus pauvres finissaient par apprécier la brume qui enveloppait leurs nuits. Elle était la mère sévère qui les emmitouflait et occultait les misères de leur vie, une ardoise sur laquelle ils pouvaient dessiner leurs rêves en attendant que le soleil soulève le voile au matin et que la ville, populeuse, fébrile, aussi bouillonnante qu’une marmite que les eaux de la Tamise ne pouvaient refroidir, montre son visage féroce. Une ville auréolée d’un halo de corruption, qui flottait avec une densité particulière sur les bâtiments noirs de crasse de Soho, une deuxième brume invisible au regard, mais perceptible aux émois de la peau, qui se hérissait au spectacle de ses rues

Sa haine était devenue aussi naturelle que sa respiration, un sentiment dépourvu de toute connotation morale, une seconde peau dont il n’avait même pas conscience.


 

mercredi 14 septembre 2022

[Changy, Victoire (de)] L'île longue

 

 

 
 

J'ai aimé

 

Titre : L'île longue

Auteur : Victoire DE CHANGY

Parution : 2019 (Autrement)         

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Seule, une jeune femme prend l'avion pour Téhéran. Du dédale des rues aux marchés fourmillants, elle plonge dans la vie iranienne et se lie à Tala, qui vient de perdre sa mère dont elle ignore le passé. Quel secret cette femme gardait-elle enfoui? Leur quête les mène, avec la petite Bijan, jusqu' aux rivages de Qeshm, «l'île longue» au sable noir et d'argent. C'est là, entre mer et désert, que se révèle à elles le prix de la liberté.

A travers son écriture envoûtante, Victoire de Changy démêle les fils d'une histoire intime et politique et confirme son talent d'auteure
adulte. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Victoire de Changy, née en 1988, travaille dans le milieu de la culture et de la poésie à Bruxelles. Une dose de douleur nécessaire, salué par la critique, a été finaliste en 2017 du prestigieux prix Rossel, équivalent belge du prix Goncourt.

 

 

Avis :

Partie seule à Téhéran, la narratrice y fait la rencontre de Tala et de sa petite fille Bijan. Ensemble, elles se lancent sur les traces du passé mystérieux de la mère de Tala, qui, en mourant, n’a laissé qu’une poignée de photographies prises sur l’île de Qeshm, l’île longue.

Menée par une jeune femme occidentale dont on ne connaîtra rien, même pas le prénom, sinon que son voyage solitaire en Iran ne soulève que réprobation et incompréhension, la narration déconcerte dès le premier abord par l’ampleur des ellipses qui nous jettent un peu perdus dans une histoire comme prise en cours de route, qu’il faudra accepter comme elle vient, sans toujours tout comprendre du premier coup. Peu à peu, les repères se mettent malgré tout en place, et de ce flou artistique, aux phrases parfois étranges tant la suggestion l’emporte sur l’explication, finit par émerger un motif auquel se raccrocher.

Ainsi donc, une Iranienne et une étrangère se rencontrent par hasard dans une Téhéran labyrinthique et fourmillante, où surnage, quand on y est femme, la sensation étouffante d’une pression menaçante, concrétisée notamment par les strictes consignes entourant le port du voile. Leur relation instantanément intime rend très vite fusionnel le trio qu’elles forment avec la petite Bijan. C’est donc toutes les trois qu’elles entreprennent le voyage jusqu’à l’île longue, située à une dizaine de kilomètres de la côte Sud de l’Iran, là d’où est originaire la mère de Tala, morte sans avoir jamais rien dévoilé de son passé, si ce n’est la maladie et les douleurs qu’elle en avait conservées.

Dès lors, dans ce paradis de sable noir pailleté d’argent, à l’atmosphère néanmoins étrange, empoisonnée par la curieuse aversion que suscitent chez les habitants les photographies de la mère de Tala, le récit qui, à tâtons, se met à explorer une mémoire occultée par la peur, verse de plus en plus dans un onirisme un peu obscur, mais dont la poésie au parfum de conte persan permet de suggérer en douceur l’horreur de l’enfermement et de la torture, quand « ils » ont décidé de briser toute liberté de penser et de s'exprimer.

Inventive et maîtrisée, la plume de Victoire de Changy est impressionnante de virtuosité et de puissance de suggestion. Elle pousse toutefois si loin l’approche à la fois impressionniste et symbolique de son sujet, que l’on peine à ne pas s’égarer dans la narration, magnifique mais souvent déconcertante. Le résultat est un livre singulier, à la poésie presque abstraite, pour dénoncer la dictature et la privation de liberté, en particulier celles des femmes, dans un Iran splendide d’ombre et de lumière. (3,5/5)


 

lundi 12 septembre 2022

[Foenkinos, David] Numéro deux

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Numéro deux

Auteur : David FOENKINOS

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a pas été choisi. »

 

 

Un mot sur l'auteur : 

David Foenkinos est romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur. 
En 2009, son roman La Délicatesse est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires. Il obtient au total dix prix et devient un phénomène de vente dans le monde entier.

 

 

Avis :

Un jeune Londonien de dix ans participe au casting, qui, en 1999, doit sélectionner le garçon qui interprètera Harry Potter au cinéma. A son grand désespoir, alors qu’ils n’étaient plus que deux candidats en lice, il n’est finalement pas choisi.

Il suffit parfois d’un rien pour que le destin bascule. Et pas toujours dans le bon sens, quoi qu’en dise le fameux adage sur le hasard qui fait bien les choses. Martin Hill, propulsé à portée de rêve par un extraordinaire concours de circonstances, se voit aussitôt ravir cette chance inespérée, alors que rien ne permettant de le départager de son dernier concurrent, le choix qu’il faut bien opérer l’écarte définitivement. Se remet-on jamais d’avoir perdu le ticket gagnant au loto ? D’avoir raté l’embranchement décisif qui pouvait transformer votre existence au-delà de toute espérance ? La plupart du temps, « notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas », mais, pour Martin, bientôt témoin désespéré de l’inextinguible Potter Mania qui viendra notamment, au travers du merchandising, contaminer jusqu’aux objets les plus usuels de son quotidien, tout n’est, sa vie durant, que rappel cuisant de son échec et de ce qu’il a l’impression qu’un autre lui a volé.

Même si construit autour de multiples et bien réelles anecdotes liées à la saga Harry Potter, Martin Hill est un personnage fictif. Inventé à partir du plus impressionnant engouement collectif qui soit, phénomène de société exploité commercialement jusqu’à la lie, il est un puissant prétexte à bien des réflexions. Dans un monde mené par le culte de la performance et de l’image, où le bonheur s’affiche - et se réverbère à l’infini sur les réseaux sociaux - à grands coups de standards aussi vains que factices, ne finit-on pas par trouver la réalité bien plus terne et plus détestable qu’elle ne l’est, et par se laisser dérober le véritable bonheur d’exister, dissous dans la frustration et un absurde sentiment d’échec ? A envier tout ce qu’on nous fait miroiter comme désirable, à quantifier la réussite à l’aune de la notoriété et de la fortune, à ne se satisfaire que d’avoir plus que son voisin, n’en oublie-t-on pas de vivre, tout simplement ?

Mêlant un humour discrètement affleurant à son génie des petites phrases qui font mouche, David Foenkinos réussit d’une bien originale façon à nous faire comprendre, que cet autre que nous envions tant, est peut-être, bien souvent, juste caché au fond de nous-mêmes, incapable de se rendre compte de son bonheur et de sa chance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On associe toujours le hasard à une force positive qui nous propulse vers des moments merveilleux. De manière étonnante, sa version négative est très rarement évoquée, comme si le hasard avait confié la gestion de son image à un génie de la communication. La preuve : on dit communément que le hasard fait bien les choses, ce qui occulte totalement l’idée qu’il peut tout autant mal les faire.
 

Voilà donc pourquoi Daniel Radcliffe avait été choisi. Une question d’intuition : il aurait la force mentale de traverser une expérience extrême. Mais, plus encore. Au cœur de cette déclaration, la directrice de casting utilise une expression fascinante : « ce petit quelque chose en plus ». Cette qualité impossible à définir avait donc été décisive. Si Martin avait demandé : « Pourquoi lui et pas moi ? », on lui aurait répondu que tout était de la faute de ce petit quelque chose en plus.
Cela pouvait rendre fou de passer à côté de tellement pour si peu.  
C’est ainsi qu’une vie humaine bascule du mauvais côté. C’est toujours un rien qui fait la différence, comme si le simple positionnement d’une virgule pouvait changer la signification d’un roman de huit cents pages.
 

Elle avait été son premier grand amour, celui qui se transforme souvent en condamnation à perpétuité du souvenir.
 

Avec les années, on acquiert peu à peu la capacité de supporter les coups. La vie humaine se résume peut-être à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs.
 

Lors de cette première nuit, Martin ne cessa de se repasser le casting. À quel moment avait-il raté quelque chose ? Qu’aurait-il pu mieux faire ? De toute façon, cela ne changerait rien. La vie n’a pas de marche arrière. Il avait manqué sa chance, et devait maintenant affronter l’avenir avec ce naufrage. Bien sûr, il ne pouvait pas endosser toute la responsabilité. L’autre acteur avait sûrement été meilleur. Et ça, il n’y pouvait rien. C’était la fatalité. Tout juste pouvait-il maudire le destin qui avait propulsé cet Autre sur son chemin. Il y a si souvent quelqu’un pour prendre votre place, pour vous barrer la route. Cela lui était déjà arrivé à l’école, ou au club de sport ; des occasions où il avait failli être premier avant l’apparition de quelqu’un de plus performant que lui. Est-ce toujours ainsi ? Toute vie humaine est, à un moment ou un autre, gâchée par une autre vie humaine.
 
 
C’est en novembre 2001 que sa vie bascula. Étrangement, Martin n’avait pas anticipé l’inévitable. Ni ses parents, d’ailleurs. Pourtant, il semblait assez clair que l’adaptation de ce livre phénomène ne passerait pas inaperçue. Ce fut pire que cela. Les avant-premières du film provoquèrent d’emblée une forme d’hystérie collective, battant tous les records. Le jour de la sortie, le 16 novembre, il n’était question que de Harry Potter. L’horreur commença vraiment pour Martin : il lui serait dorénavant impossible d’échapper à ce qu’il avait raté. Ce fameux droit à l’oubli que l’on évoque pour les criminels, il ne pouvait pas s’en prévaloir. Pire, on aurait dit que le pays entier soufflait sur les braises de son échec. Il devenait complexe d’allumer la télévision sans tomber sur l’expression radieuse de Daniel Radcliffe, sans écouter le récit de son quotidien merveilleux. Son visage était placardé partout dans Londres. On le trouvait génial, on voulait tout savoir de lui ; on disait même qu’il allait bientôt rencontrer la reine. La vie de l’Autre s’imposait en permanence.


Pour la première fois, Martin tenta de mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Selon lui, c’était comme être quitté par une fille et devoir la croiser chaque jour. Et puis non, cette comparaison sentimentale ne lui semblait pas assez forte. C’était bien pire que ça. « Tout me rappelle sans cesse mon échec, c’est horrible… » finit-il par dire.


On l’a surnommé « l’homme le plus malchanceux du monde ». Il faut dire qu’il a été écarté des Beatles quelques semaines seulement avant que le groupe ne devienne le plus légendaire de tous les temps. (…)
Pendant que ses anciens camarades deviennent riches et célèbres, il demeure à l’écart tel un pestiféré de la gloire. Son échec est pire qu’un échec, car tout le monde en a connaissance. Toute sa vie, il sera en permanence confronté à ce qu’il a manqué. On ne peut pas allumer la télévision, écouter la radio, lire un magazine sans tomber sur les Quatre garçons dans le vent. Sa vie devient un enfer, au point qu’il tente de se suicider en 1965. Il remonte doucement la pente, mais il juge préférable d’arrêter la musique. Il n’a pas envie qu’on vienne l’écouter par curiosité malsaine. Alors qu’il galère, ses anciens partenaires devenus multimillionnaires ne lui viennent pas en aide. Le temps passe, il finit par devenir boulanger. Mais il n’échappa jamais à sa malédiction. Dans le regard de chacun, il sera pour toujours celui qui a failli être un Beatles.


Cette éclaircie n’empêchait pas Martin de rester sur ses gardes ; il continuait d’avoir la peur au ventre quand il se retrouvait seul avec Marc. Tout pouvait recommencer. C’est peut-être ça, la plus grande réussite d’un agresseur : provoquer une terreur sourde sans avoir plus rien à faire.


On l’interrogeait sur les raisons de son absence, il demeurait évasif. Son silence fascinait même certains élèves. C’était une leçon à tirer pour quiconque voulait devenir populaire ; on prête toujours aux taiseux d’incroyables histoires.


Un jour, lors d’une pause, il fit un tour pour rendre visite à Mona Lisa. Comme prévu, autour du tableau le plus célèbre du monde, c’était l’effervescence. En observant ce spectacle, Martin pensa : « La Joconde, c’est le Harry Potter de la peinture. » Autour de ce minuscule cadre, plus rien n’existait. Son regard balaya alors les autres œuvres de la salle des États. Pour les visiteurs présents, elles étaient invisibles. Martin s’identifia à elles : lui aussi avait été tout proche du rêve avant d’être plongé dans l’anonymat. Son destin était celui d’un tableau accroché à côté de La Joconde.
 
 
Parmi les candidats, il rencontra un écrivain finaliste du prix Goncourt 1978. Cette année-là, Patrick Modiano l’avait obtenu, à l’âge de trente-trois ans, pour son sixième roman, Rue des Boutiques Obscures. Depuis, le lauréat enchaînait les succès, et fascinait les foules lors de ses passages télévisuels chez Bernard Pivot. Pour le perdant, la gloire de l’Autre était devenue la prolongation permanente de son échec. (…)
Tous les perdants de concours médiatiques avaient vécu cette même souffrance : un échec accentué par l’image permanente de la joie du gagnant. On pouvait toujours leur dire : « C’est formidable d’être allé jusqu’en finale ! » Mais non, personne ne pouvait se réjouir d’un parcours achevé si près du but. Il était préférable de rester dans l’ombre plutôt que de frôler la lumière. L’amertume en était décuplée. Le refoulé retournait dans les profondeurs du désintérêt général pendant que le lauréat s’aveuglait des attentions de tous. Si un Goncourt ne valait pas un Potter en matière d’intensité, les épreuves étaient tout de même comparables.


Sophie avait demandé : « Et toi ? Tu fais quoi ? » Il fallait donc toujours se définir, avoir des choses à dire sur soi, offrir son passé pour recevoir du présent. Il rêvait d’une rencontre ne reposant sur rien de concret. Cela lui rappelait les mots de Flaubert à Louise Collet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien qui se tiendrait par la force intérieure de son style. » Oui, c’était exactement ça son désir, celui de vivre une rencontre sans devoir se raconter, une rencontre qui ne tiendrait que par la force intérieure de son style.


Elle ne voulait pas aller à cette soirée. L’une de ses amies avait fortement insisté. N’est-ce pas toujours ainsi ? Les grandes rencontres s’opèrent dans l’ombre de notre volonté. Sachant cela, on devrait toujours faire le contraire de ce que l’on avait prévu.


Rencontrer quelqu’un, c’est se permettre d’exister à nouveau sans son passé. On se raconte comme on veut, on peut sauter des pages, et même commencer par la fin.


Ce qui est violent dans l’échec, c’est d’avoir perdu la maîtrise de son destin.


La pire conséquence d’un échec, c’est qu’il transforme le reste de votre vie en un perpétuel échec.


— Quand je vais sur Instagram et que je vois la vie merveilleuse des gens, il m’arrive aussi d’avoir l’impression que la mienne est nulle ou ratée. 
— …
— On vit aujourd’hui sous la dictature du bonheur des autres. Ou, en tout cas, leur prétendu bonheur…


Il est rare que l’on ait ainsi accès à son destin opposé ; notre route unique n’offre pas le moindre accès aux chemins que nous n’empruntons pas. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

 

samedi 10 septembre 2022

[Rosenfeld, Adèle] Les méduses n'ont pas d'oreilles

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les méduses n'ont pas d'oreilles

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Quelques sons parviennent encore à l’oreille droite de Louise, mais plus rien à gauche. Celle qui s’est construite depuis son enfance sur un entre-deux – ni totalement entendante, ni totalement sourde – voit son audition baisser drastiquement lors de son dernier examen chez l’ORL. Face à cette perte inéluctable, son médecin lui propose un implant cochléaire. Un implant cornélien, car l’intervention est irréversible et lourde de conséquences pour l’ouïe de la jeune femme. Elle perdrait sa faible audition naturelle au profit d’une audition synthétique, et avec elle son rapport au monde si singulier, plein d’images et d’ombres poétiques.
Jusqu’à présent, Louise a toujours eu besoin des lèvres des autres pour entendre. C’est grâce à la lumière qu’elle peut comprendre les mots qu’elle enfile ensuite, tels des perles de son, pour reconstituer les conversations. Mais parfois le fil lâche et surgissent alors des malentendus, des visions loufoques qui s’infiltrent dans son esprit et s’incarnent en de fabuleux personnages  : un soldat de la Première Guerre mondiale, un chien nommé Cirrus ou encore une botaniste fantasque qui l’accompagnent pendant ces longs mois de réflexion, de doute, au cours desquels elle tente de préserver son univers grâce à un herbier sonore. Un univers onirique qui se heurte constamment aux grands changements de la vie de Louise  – les émois d’un début de relation amoureuse, un premier emploi à la mairie, une amitié qui se délite. Le temps presse et la jeune femme doit annoncer sa décision…
 Dans ce texte plein d’humour et de douceur, Adèle Rosenfeld tient en joue la peur du silence en explorant les failles du langage ainsi que la puissance de l’imaginaire. Les méduses n’ont pas d’oreilles est une plongée dans le monde des sourds et des malentendants, un premier roman éblouissant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Adèle Rosenfeld est née en 1986, Les méduses n’ont pas d’oreilles est son premier roman.

 

 

Avis :

Louise est malentendante depuis la naissance. Restée longtemps sourde moyenne, elle est parvenue jusqu’ici à le cacher en lisant sur les lèvres de ses interlocuteurs. Mais l’aggravation de son handicap la met désormais au pied au mur. Maintenant sourde sévère, elle ne comprend plus ce qu’on lui dit et ne peut plus tromper personne. Il lui faut prendre une décision : accepter la pose d’un implant et perdre immédiatement ce qui lui reste d’audition naturelle, ou assumer une surdité bientôt totale et irréversible.

L’histoire de Louise est tout droit inspirée de celle de l’auteur. A ses côtés, l'on découvre les difficultés directement liées à la surdité, mais aussi, les répercussions psychologiques et sociales du handicap, dans une restitution qui questionne notre rapport à la normalité. Honteuse de sa différence, Louise s'est longtemps appliquée à la gommer dans sa relation à autrui, s'appliquant farouchement à donner le change pour ne pas sembler déficiente parmi les entendants. Ses efforts pour paraître comme tout le monde deviennent contre-productifs, lorsque, son audition se détériorant encore et personne ne prenant la peine de comprendre la véritable raison de ses difficultés relationnelles et professionnelles, Louise s’enfonce dans un malentendu - quoi de plus pré-destiné – propre à la faire passer pour demeurée. C'est ainsi que, très insidieusement, la pression normative de la société mène la jeune femme à se condamner, quasi de fait, à l'échec, instituant une inadaptation sociale qui n'avait pourtant aucune raison d'être.

Pour Louise qui, dans sa situation intermédiaire de malentendante, avait toujours pu (se) convaincre de faire partie de l’univers "normal" des entendants, se pose soudain la question de son identité et de son rapport au monde. Rejoindra-t-elle la communauté des sourds ? Un implant lui permettra-t-il de continuer à s’assimiler aux entendants ? Quoi qu’il en soit, Louise doit faire le deuil de toute perception auditive naturelle et n’envisage qu'avec angoisse cette nouvelle interaction avec ce qui l’entoure. A vrai dire, le rapport au monde qu’entretient la jeune malentendante est déjà très particulier. Sa mauvaise audition favorise distorsions et malentendus, et, au fur et à mesure que son imagination comble les trous de sa compréhension, se développent en elle d’étranges images, qui confèrent au récit poésie, onirisme et fantaisie. Cette singularité se fait souvent touchante, comme lorsque Louise s’évertue à la construction d’un herbier sonore, dans l’espoir d’emmener une trace des sons dans son futur monde du silence.

En même temps qu’un émouvant témoignage sur la surdité, empli d’un questionnement plein d’humour sur notre rapport au monde et à la normalité, ce premier roman est une bien jolie création littéraire, toute en originalité et poésie, qui mérite qu’on s’y attarde. (4/5)

 

 

Citations :

Orpheline. Oui, c’était sûrement ça que j’avais toujours éprouvé, le sentiment de n’appartenir à aucun monde. Pas assez sourde pour être rattachée à la culture sourde, pas assez entendante pour participer pleinement au monde des entendants. Tout tenait à ce que je me persuadais d’être ou de ne pas être. Les dommages collatéraux qui avaient salement ébréché mon ego et la confiance en moi étaient, pour les autres, des troubles orphelins qu’ils avaient du mal à comprendre. Est-ce que le manque qui m’habitait venait de là ? De cette absence qu’il fallait combler par l’excès ?
 

Je n’étais pas seule dans ce cas, précisait-elle, tous les malentendants passent par des phases dépressives, résultat de tous les efforts cumulés qui ne sont pas perçus par la société entendante. Il est difficile de mesurer cette énergie et l’entourage peine à s’en rendre compte, c’est le propre de ce handicap invisible. Le sujet malentendant a tendance, dès lors, à se couper du monde.
 

Je n’entendais jamais la porte s’ouvrir au matin malgré l’appel de l’infirmière. Les infirmières semblaient agacées. Même dans le service d’hospitalisation ORL, mal entendre relevait encore de la lutte des classes avec les entendants.
 

C’est alors que je me suis souvenue de cette phrase de Victor Hugo : « Qu’importe la surdité de l’oreille, quand l’esprit entend ? La seule surdité, la vraie surdité, la surdité incurable, c’est celle de l’intelligence. » Ni lui, ni Anna ne pouvaient me consoler.
 

J’adorais Blue Train.
Plus tard, j’ai reconnu les premières notes du premier morceau de l’album, elles coulaient en moi comme jamais elles ne m’étaient parvenues.
J’avais dit à Thomas, le saxophone, c’est ce qui se rapproche le plus de la voix humaine, parfois je les confonds.
Puis, il m’avait écrit cette phrase de Miles Davis : « La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer le silence », m’invitant à accepter que le silence était premier sur le son.
À la fin, j’ai dû pleurer de plaisir quand la basse a percé, puis le piano. J’entendais chacun des instruments.
Comment était-ce possible ? « Tu te souviens l’audiogramme ? » Thomas l’avait donné à un de ses amis régisseur et il avait adapté Blue Train à ma courbe auditive, réglant chacune des fréquences pour qu’elles me parviennent au mieux.
 

En termes d’imaginaire collectif, le sourd était passé à la trappe, nulle légende dorée autour d’oreilles crevées. Les sourds n’avaient pas leur place dans les mythes fondateurs de l’humanité. L’empathie de l’humanité était indéniablement réservée aux aveugles. En Chine, les sourds étaient jetés à la mer ; en Gaule, ils étaient sacrifiés à leurs dieux ; à Sparte, ils étaient précipités du haut des falaises ; à Rome et Athènes, ils étaient exposés sur les places publiques ou abandonnés dans les campagnes.
Œdipe s’était crevé les yeux, mais pourquoi ? Il aurait dû plutôt se crever les oreilles. En réalité, c’était une affaire d’oreilles. Œdipe a mal entendu le message de l’oracle, c’était un malentendant, il n’avait pas su écouter les mises en garde. Mais le sourd n’a pas la grandeur de l’aveugle, ni son calme philosophique. Et l’engouement de la psychanalyse a persévéré dans ce malentendu. Non, vraiment, ça n’avait aucun sens, les psy ne sont ni yeux ni bouches, ils sont oreilles.
 
 
Dans la vitrine suivante, des carrés gris avec en leur centre des petits trous noirs étaient épinglés sur des plaques numérotées. Je me référais à la légende pour y lire qu’il s’agissait d’oreilles de poissons. Un bouton était disposé à côté, j’ai appuyé dessus, déclenchant une salve de vibrations qui sont remontées jusque dans mes avant-bras. Un panneau lumineux s’est affiché pour compléter les informations : l’expérience sensorielle nous présentait la façon dont le poisson appréhendait le son, par vibrations.
Puis, on s’orientait vers le carré suivant complètement translucide : l’ouïe de méduse, l’opposé du trou noir que représente l’oreille chez les poissons et chez l’homme.
À la place d’un bouton, on pouvait plonger son doigt dans un amas visqueux qui, de temps en temps, se contractait comme une vulve. Le petit encart lumineux précisait que les méduses n’avaient pas d’oreilles, qu’elles possédaient des organes sensoriels orientés vers la sensibilité visuelle ou l’équilibre. Je me sentais méduse, flottant dans la masse, sans visibilité.
L’huître occupait l’espace de transition vers l’oreille humaine. On pouvait glisser de nouveau son doigt et ça pinçait. L’encart lumineux précisait que l’huître réagissait aux audiogrammes qu’une équipe de chercheurs avait produits en se refermant brutalement, surtout lors des fréquences graves. Leur sensibilité aux vibrations du son leur permettait d’entendre le ressac, les dorades et les navires. L’encart, enfin, expliquait que ces derniers nuisaient à la santé des huîtres qui s’ouvraient et se refermaient bien trop fréquemment. Je les comprenais.


Mais l’article que j’ai découvert ensuite m’a interpellée : « Selon ces études, les personnes sourdes montrent une augmentation de leur capacité à traiter le mouvement visuel. Entre autres, elles sont plus rapides et précises à percevoir la direction du mouvement dans le champ visuel périphérique et elles produisent des ondes de potentiels évoqués visuels d’une plus grande amplitude. »


J’avais ainsi lu le texte intitulé : « Le passé échappe ». Il expliquait que les tentatives qui se développaient pour archiver le Web n’y faisaient rien, que le passé échappait, que le futur allait être encore moins enregistrable et conservable. La fragilité des supports, leur durée de vie extrêmement courte faisaient que nous entrions plus encore dans l’oubli. Je courais le danger de voir s’effacer de mes oreilles tout ce que je ne consignais pas quotidiennement dans mon herbier sonore.


La bouche d’Anna s’ouvrait pour les l, me dévoilant ainsi sa langue qui cherchait à décoller les miettes coincées entre ses dents. Les phrases d’Anna étaient pleines de voyelles extrêmes, striant son visage de multiples ridelles, comme si sa bouche était l’endroit d’impact du ricochet dans l’eau et son visage des ronds en gigogne.
 
 
La Revue anarchiste des neurosciences avait publié un dossier entier sur les déracinés du langage. Un psycho-pédiatre spécialisé en linguistique et en phonologie avait entrepris d’analyser les cris et les sons inarticulés d’un panel d’enfants déficients mentaux et était parvenu à la conclusion que chacun disposait du matériel sonore de toutes les langues – le th anglais, le r roulé espagnol, le r guttural arabe, le ch allemand. Il démontrait ainsi que tout être humain avait à l’origine de quoi articuler toutes les langues existantes mais aussi toutes les langues possibles, et qu’en assimilant la langue maternelle, il perdait les phonèmes inutilisés. La conclusion m’a rendue perplexe : notre langue était plus riche quand nous étions privés de langue maternelle.


Un écrivain, pfff, il peut toujours recommencer quelque chose d’imparfait. La vie non, ce que nous avons vécu ne peut être ni corrigé ni jeté. C’est terrible.


J’ai longtemps réfléchi et je me suis dit que si le silence faisait partie du langage, il n’était pas son contraire mais une entité intrinsèque à la langue. Le silence était un lieu où résider dans le langage. Le silence libérait des mots et des images que le langage retenait prisonniers. Je n’étais donc pas perdue mais en chemin.


L’homme est un être plein d’espoir et de désespoir, a-t-il repris, si le désespoir l’emportait constamment, tout le monde sombrerait, et comme il n’est pas raisonnable de conserver de l’espoir dans ce monde dans lequel nous vivons, c’est la preuve même que l’homme n’est pas un être raisonnable. La renaissance d’une chose si absurde que l’espoir montre bien que vous allez tenir, et que ce n’est pas votre raison, mais votre déraison qui va faire que vous allez dépasser cette situation. Servez-vous-en pour avancer, ne regardez pas l’aspect raisonnable des choses, Louise, mais puisez dans la folie la force pour grandir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

jeudi 8 septembre 2022

[Bordes, Gilbert] Jésus : trois jours avant sa mort

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jésus : trois jours avant sa mort

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2022 (XO)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui était vraiment Jésus ? L’« homme Jésus » qui, pendant l’occupation romaine, prêchait l’amour de son prochain et la liberté, le non-violent capable de colères face aux marchands, l’ami de Marie-Madeleine, le descendant de David, héritier de la couronne d’Israël, dont la popularité gênait les pouvoirs en place : les prêtres du Temple, le tétrarque Hérode, et – dans une posture plus trouble – le procurateur Ponce Pilate ?

Durant les trois jours qui suivirent son entrée dans Jérusalem pour la Pâque, s’est joué l’avenir de Jésus et sa condamnation à la croix. Ce sont ces trois jours, essentiels pour l’humanité, que Gilbert Bordes raconte à la lumière des érudits et des historiens. L’histoire d’un complot pour éliminer celui qui menaçait les puissants. Un crime politique.

Avec ce roman sidérant de réalisme, Gilbert Bordes montre aux croyants la profondeur humaine d’un Jésus trop souvent masquée par les paraboles. Aux autres, il  fait découvrir un homme semblable à eux-mêmes et leur ouvre – dans un récit où s’engage une course pour sauver le prophète – les portes d’une intense réflexion spirituelle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Grand romancier de l’histoire, Gilbert Bordes est membre de l’École de Brive. il a remporté le prix RTL-grand public et le prix des Maisons de la presse.

 

Avis :

L’état des connaissances historiques permet aujourd’hui aux scientifiques, croyants ou non, d’affirmer l’existence au premier siècle de notre ère d’un rabbi juif nommé Jésus, dont la parole charismatique rassemblait les foules, et qui fut crucifié sur l’ordre du Romain Ponce Pilate, alors préfet en Judée, à la demande des grands prêtres juifs de Jérusalem. S‘inspirant de ces sources en laissant de côté l’immense versant symbolique et mythique développé autour de Jésus, Gilbert Bordes s’est intéressé à ce qu’ont pu être les réalités humaines du personnage, retraçant ses trois derniers jours dans une narration aussi concrète que possible, indéniablement bouleversante.

Rien, bien sûr, ne permet de retracer avec certitude les détails de ces trois jours. Mais ce que l’on sait du contexte historique – Dans une Palestine troublée par les luttes intestines pour le pouvoir, alors que Rome s’avère incapable d’intégrer les particularités juives, si contraignantes sur les règles de vie qu’elles sont l’occasion de conflits incessants avec l’occupant, les crises violentes se multiplient, d’émeutes en massacres répressifs, rendant bien délicat l’équilibre politique entre l’autorité romaine représentée par Ponce Pilate, le tétrarque Hérode devenu son vassal, et les grands prêtres juifs agressés dans leurs traditions. Le discours transgressivement égalitaire, et donc reçu comme intégrateur, d’un Jésus bienveillant aux humbles est perçu comme une menace par les notables juifs, et ce sont eux qui manoeuvrent pour le faire condamner par Pilate, qui seul a le droit de prononcer la peine de mort. –, ce qui nous est parvenu du contexte historique donc, même abordé ici avec, semble-t-il, pour principale référence le polémique Gérald Messadié, permet au conteur qu’est Gilbert Bordes de combler les pointillés dans une restitution si frappante de réalisme, qu’elle ne peut que réunir ses lecteurs, quelles que soient leurs convictions sur le plan religieux, dans la même profonde émotion.

Car, si Jésus a bien existé, et qu’aussi raisonnablement que Gilbert Bordes a entrepris de la reconstituer, l’on aborde, nonobstant toute considération religieuse, la terrible élimination d’un homme rendu gênant par sa libre parole, à contre-courant des positions établies, alors qu’elle ne prônait qu’amour et liberté, puis ensuite son incommensurable impact sur le monde, c’est toute une réflexion sur les valeurs essentielles et universelles de l’humanité qui se met en branle au plus profond de soi, dans une exploration morale, philosophique et éthique, qui, même dissociée de la religion et de la foi en un Dieu, renvoie bien néanmoins à une forme de spiritualité.

Etonnamment, alors que tout un chacun connaît l’histoire et son dénouement, Gilbert Bordes parvient à instaurer une tension chez son lecteur, pleine d’espoir en dépit de toute raison, alors qu’une véritable course s’engage pour tenter de sauver malgré lui cet homme qu’une foi inébranlable en son destin rend imperméable à toute prudence. Et c’est un récit aux multiples péripéties pleines de surprises et de détails historiques, dont, il est vrai, on ne sait plus toujours lesquels sont reconnus, lesquels sujets à controverse – mais peu importe, le livre dépasse largement les limites de ces débats –, qui cascade jusqu’à son terme, pour s’achever dans une émotion qui pourra bien prendre au dépourvu jusque les plus sceptiques.

Ce livre, passionnant dans son approche si humaine et si réaliste du personnage sans doute le plus mythique de l’Histoire de l’humanité, possède une portée universelle, propice à l’émotion et à la réflexion, auxquels les précédents ouvrages de l'auteur, souvent centrés sur l’intimité d’un terroir, ne nous ont pas accoutumés. On en redemande ! (4/5)

 

 

Citations : 

Voilà trois années qu’il ne cesse de multiplier les blasphèmes contre notre religion, qu’il monte la population contre nous. Il serait un agent payé par les Romains qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Si on le laisse faire, dans moins d’un siècle, on ne parlera plus du peuple juif. Cet homme doit mourir au plus vite afin de faire taire ses milliers de partisans qu’il ne faudra pas hésiter à passer au fil de l’épée.
- N’a-t-il pas déclaré : « Je détruirai ce Temple et je le reconstruirai en trois jours ! » ajouta le voisin de Gedalha. Mais qui est cet homme qui se croit tout permis ? Le Messie ?
Caïapha se redressa lentement en s’appuyant sur le rebord du meuble devant lui, inspira et déclara :
- Je vous l’ai dit, cet homme doit mourir et il mourra avant une semaine. Il a commis les crimes auxquels on s’attendait et qui dévoilent sa nature perverse. Il va mourir ici, à Jérusalem, dans la ville sacrée. Le Temple et le peuple juif doivent montrer par cet acte fort qu’ils ne cèdent à aucune pression. Car Jésus n’est pas de notre côté.


Quand le soir arrivait, la troupe s’arrêtait dans un village, ou un groupe de fermes. C’était la fête. Alors, Jésus parlait et les gens écoutaient avec ravissement. Mais dans ces paroles bienfaisantes, Annas avait bien perçu la menace pour la société de Jérusalem. Sous ses apparences de douceur, de générosité, Jésus appelait le peuple à la révolte.


- Tu dis aussi, ajouta le lépreux, que-que si on te ta-a-pe sur une joue…
D’un geste, Jésus l’arrêta et sourit :
- Si tu as un animal furieux en face de toi, tu as le devoir de te défendre par la force. Et quand il y en a plusieurs, les animaux comme les hommes ne pensent plus par eux-mêmes.
Par ces paroles, Jésus ne venait-il pas de justifier la guerre, les luttes fratricides entre provinces et factions qui endeuillaient la Palestine ? Il conclut :
- Les coupables sont ceux qui portent le premier coup.

 

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