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dimanche 15 décembre 2019

[Jérusalmy, Raphaël] La rose de Saragosse






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La rose de Saragosse

Auteur : Raphaël JERUSALMY

Parution : 2018

Editeur : Actes Sud

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance.
Dans la nuit que l’Inquisition fait tomber sur l’Es­pagne, Raphaël Jerusalmy déploie le ténébreux ballet qui s’improvise entre ces deux-là, dans un décor à double-fond, au cœur d’une humanité en émoi, où chacun joue sa peau, où chacun porte un secret.
Sur la naissance d’une rébellion qui puise ses armes dans la puissance d’évocation – et l’art de faire parler les silences – de la gravure, La Rose de Saragosse est un ro­man vif et dense, où le mystère, la séduction et l’aventure exaltent la conquête de la liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diplômé de l’École normale supérieure et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions à caractère humanitaire et éducatif. Il est aujourd’hui marchand de livres anciens à Tel-Aviv.

 

 

Avis :

Pour venger son confrère Pedro de Arbués, assassiné en pleine cathédrale de Saragosse en 1485, le Grand Inquisiteur Tomas de Torquemada organise un gigantesque autodafé où sont brûlés des centaines d’hérétiques. Sous son impulsion, l’Inquisition espagnole est en train d’acquérir une puissance sans précédent. Pourtant, à sa grande fureur, des placards subversifs à l’effigie d’une rose se mettent à apparaître sur les murs de la ville. Un homme s’y intéresse de près : Angel de la Cruz, indicateur motivé par l’appât du gain, mais aussi artiste à ses heures. Il va bientôt croiser la route de Léa, fille d’un noble converti, au caractère bien trempé, elle aussi très versée dans les livres et les gravures. Tous deux vont se défier, pour finir par tenter de sauver leur liberté et celle de leur art.

Avec pour toile de fond la rumeur sanglante des persécutions religieuses du 15ème siècle espagnol, cette histoire dessine un joli motif poétique autour de deux personnages engagés dans la préservation de ce qu’ils ont de plus cher : l’art, fenêtre sur l’âme humaine, et ici, vecteur de liberté, symbolisée par cette rose épineuse, fragile et irréductible, d’une beauté d’autant plus délicate qu’elle fleurit dans le décor brutal d’un obscurantisme aveugle et meurtrier.

De Pedro Gracia de Benavarre et Bartolomé Bermejo jusqu’à Botticelli, en passant par les ateliers des graveurs et le nouveau pouvoir qu’ils donnent aux images en les reproduisant et en les diffusant, ce récit admirablement construit entrelace savamment les allégories pour nous livrer une histoire d’une grande beauté, aux messages intemporels : un hommage à la liberté de penser et de créer, à la puissance de l’art capable de parler sans mots, si bien comprise par les despotes de tout poil qu’ils ont toujours tenté de la contrôler et de la réprimer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Nul manieur de pinceaux n’échappe à la tentation de braver les interdits. Benavarre, Berruguete, Bermejo, tous sont engagés dans cette guerre souterraine. S’accommodant sans peine des sujets auxquels les prêtres les astreignent, ils précipitent anges et martyrs dans la bataille qu’ils livrent à l’Index. Madones et crucifixions ne sont pour eux que prétexte à dialoguer avec la matière, concocter des mixtures de sorcières avec des pigments et de l’huile, mélanger les teintes, jongler avec les dimensions pour emberlificoter l’œil, grimer la nature. Et défier le Créateur Lui-même. Leurs saint Sébastien percés de flèches, leurs Christ sanguinolents qui lèvent gentiment les yeux au ciel, ne souffrent pas vraiment. Ils resplendissent, ignorant la douleur et l’angoisse. Tout simplement parce qu’ils sont bien peints.
Et puis il y a les graveurs. Plus secrets. La plupart sont d’ailleurs anonymes. De simples faiseurs d’images qui n’inspirent pas la méfiance. Et qui, sous des apparences de naïveté, parfois de gaucherie, dissimulent une acuité redoutable. Le trait nu du pointeau donne d’emblée une impression de franchise, d’honnête besogne. Or le burin peut s’avérer tout aussi séditieux que la brosse. Ou même la plume.
Le graveur ne passe ni par les mots ni par les couleurs, qui ne sont pour lui que fioritures. Il laisse son empreinte sur l’esprit d’une manière plus subreptice. Mais aussi plus directe. Le sillon qu’il creuse dans la planche lui fraye un chemin sans détour vers l’œil, qui est la porte de l’âme. Un sentier qui se faufile tout droit jusqu’aux recoins les plus intimes de l’être. Là où se terre le Démon.

Les derniers rayons, tout en haut, abritent sa fameuse collection de gravures, sans doute la plus importante d’Espagne. Des pièces tant frottées à la main que frappées à la presse, venant de Padoue, de Nuremberg, de Mayence, amassées au fil des années. La plupart sont d’une facture gauche, surtout celles au burin, mais d’autres, ciselées à la pointe, surpassent en force, en minutie, le travail des plus grands peintres. Lesquels caressent le regard, l’invitent à la contemplation, à la promenade. Alors que le graveur s’empare de l’œil comme s’il tenait à le dresser. Et lui apprendre à braquer l’essentiel.

Ménassé possède une immense bibliothèque dont il consulte souvent les ouvrages. Mais c’est à l’étage des gravures qu’il médite le mieux, scrutant les lignes noires tracées par le stylet, puis estampées avec force sur la feuille. Il a toujours été envoûté par ces impressions à l’encre, un peu crues, parfois brutales. Elles lui semblent dotées de pouvoirs mystérieux. D’une énergie secrète qui, libérée des signes, surpasse celle de l’écrit.

Penché au-dessus de la table branlante qui lui sert d’atelier, Angel laisse l’ombre de sa main frétiller au gré des vacillements de la chandelle. Il aimerait tant dessiner avec elle, cette main qui flotte, aérienne. Que n’alourdit pas la chair. Cette sveltesse du mouvement, cette puissance du geste, il les a ressenties plus d’une fois. À la pointe de son épée. Traçant une balafre, à l’estafilade, en travers d’une joue d’aigrefin aussi lisse qu’une plaque de graveur. Qu’il sabre un visage ou qu’il en capture l’expression sur le vif, Angel procède de même. Il assouplit les jointures, débande les ligaments, laisse le poignet leste, tout en gardant le bras ferme. Il fait le vide, se désencombre, scrute sa proie tout comme son modèle, en soutient intensément le regard, avant de lui décocher un sec coup de lame. Ou de mine.

Léa entraîne Raquel Cuheno vers la dernière mezzanine, tout en haut de l’escalier en colimaçon. Là où Ménassé conserve sa collection d’estampes. Raquel se fait prier. Elle n’aime pas ces images frottées avec des rouleaux d’encre. Elle préférerait que Léa lui montre des livres d’heures aux miniatures délicates, aux enluminures finement dorées. Il s’en dégage une candeur de sainte crèche, apaisante, en parfaite harmonie avec le velouté du parchemin. Alors que les traits noirs des gravures trahissent la brutalité qu’il a fallu pour mater les nervures, chasser les copeaux, creuser la planche. Le pinceau glisse, adoucit. Tandis que le burin délarde. À l’épure. Forcé qu’il est d’aller à l’essentiel. Insistant sur les contours au lieu d’en atténuer le tracé, comme s’il soulignait des passages dans un texte.
C’est justement ce cousinage avec l’écriture qui plaît tant à Léa. Cette calligraphie aux pleins et déliés que n’encombre aucune grammaire, ou plutôt contre laquelle elle s’insurge. Car la gravure est l’art des rebelles. Elle détourne encre et papier de l’usage que leur ont assigné les scribes. Elle élargit le stylet de l’emprise des lettres et des signes, lui donnant plus de leste. Elle émancipe notre regard des diktats auxquels les peintres l’astreignent. Elle oblige à voir autrement. Sans artifices ni demi-teintes.
Bien des artistes, en Italie, en Allemagne, en discernent aujourd’hui la puissance secrète. Et la licence qu’elle leur offre. Ce n’est qu’une image, certes. Mais qui peut être reproduite à des centaines d’exemplaires. Et avoir une portée plus grande encore que celles des livres, puisqu’elle s’adresse aussi bien aux illettrés qu’aux gens des facultés, aux négociants qu’aux bergers. Par-delà tous les dialectes. Toutes les différences.

Les mots évoquent mal les choses, n’ont pas de souplesse. Ils se veulent trop exacts. Alors que le crayon glisse sur la feuille en pleine liberté. Sans rime, ni raison. S’adressant à l’âme plus que toute palabre, l’adjurant mieux que toute prière. Lui exposant son propos dès le premier coup d’œil plutôt que de l’entraîner dans un dédale de conjectures et de postulats.

— Manier le burin rend l’âme revêche, l’avertit Benavarre.
Ce n’est pas la première fois qu’il lui fait cette remarque. Et que Léa ne partage pas son opinion. Elle ne le lui a jamais dit, mais elle trouve que ses retables manquent justement de robustesse. Les vierges y sont trop amènes, alors qu’elles devraient se montrer alarmées, inquiètes, révoltées même. Parce qu’elles savent, parce qu’elles sont mères.
Quant aux anges, sur les fresques, ils ont cette pâleur de la chair qui fait la coquetterie des gitons. Les prophètes de splendides haillons savamment rehaussés au safre et au cobalt. Les martyrs les yeux chatoyants et le front lumineux. Tous rayonnent de teintes et de couleurs, subtilement délayées, que le pinceau lisse de ses caresses.
Léa préfère le burin, la poigne qu’il exige. L’encre plutôt que les artifices des pigments et des vernis. Et qu’il n’est pas  nécessaire d’étaler partout. Le peintre doit recouvrir son panneau jusque dans les moindres recoins, en cacher le bois nu. Alors que le graveur, lui, n’est point esclave du plan qu’il travaille. Il peut y laisser des blancs, des non-dits.
Des aires de liberté.

Ce n’est pas dans ce que tu regardes que réside la magie de ce que je viens de graver. Mais dans la perception que tu en as et qui est elle-même illusoire car cette rose n’a d’autre âme que la tienne.

Les frères Botticelli partagent le même atelier. Et souvent les mêmes commanditaires. Mais aussi les techniques que chacun emploie, l’un pour travailler le métal, l’autre pour peindre. Bien des graveurs italiens ont adopté les acides et les pointeaux qu’utilisent les ciseleurs, pour affiner leurs estampes, creuser la plaque avec plus de douceur, de minutie. Se libérer de la rigidité du cuivre et de l’acier. Mais aucun peintre, en dehors de Sandro Botticelli, n’a encore décelé ce que l’art du ciselage pourrait apporter à un tableau. Il a vu comment les pièces fondues par son frère prennent vie dès qu’Antonio y incise les premières volutes. Comment le terne de l’argent massif, une fois biseauté, devient étincelant et apprivoise la lumière. Comment le niellage accentue les miroitements, précise les formes, soulignant ici les courbes et les galbes, cernant là le poli des parties laissées lisses.
Alors, il s’est mis à peindre en orfèvre
.

 

 

Sur le thème de la rébellion face à l'Inquisition, vous aimerez aussi :

 

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia]


 

BILAN DE LECTURE :


19  Livres lus :

 5  Coups de coeur (5/5)
 2  Beaucoup aimés (4/5)
 7  Aimés (3/5)
 1  Moyennement aimé (2/5)
 4  Pas aimés (1/5)





BIOGRAPHIE :


Cizia Zykë est un aventurier et écrivain français né en 1949 et décédé en 2011.

Fils d'un légionnaire français d’origine albanaise et d’une mère grecque, Cizia Zykë (de son vrai prénom Jean-Charles) passe son enfance à Taroudant dans le sud du Maroc. Sa famille s’installe à Bordeaux lorsque le Maroc gagne son indépendance en 1956.

L’adolescence de Zykë est mouvementée. Ses activités au sein d’un gang de jeunes délinquants lui valent de nombreux ennuis judiciaires, dont deux séjours en prison. Il décide de quitter la France à l’âge de dix-sept ans. Les autorités lui refusant un passeport, il s’engage dans la Légion étrangère lors de la Guerre des Six Jours. 
Zykë obtient finalement un passeport en 1967 et part rejoindre son oncle installé en Argentine. Pendant les trois années qu’il passera en Amérique du Sud, il acquiert une fortune considérable dans le commerce d’objets d’art précolombien. 
Il s’installe à Toronto en Octobre 1970. Il y prend la direction d’un restaurant italien, puis se spécialise dans l’organisation de jeux de hasard clandestins et dans la récupération forcée de dettes. Survivant de justesse à une tentative d’assassinat par le chef d’un gang rival, Zykë se réfugie en Suisse en 1973. 

De retour en France, il écrit Oro, qui relate ses aventures au Costa Rica, et le publie en 1985. Il publie Sahara (sur ses aventures en Afrique) et Parodie (sur son séjour au Canada), qui compléteront sa trilogie autobiographique, en 1986 et 1987. Traduites en plusieurs langues, ce sont ses œuvres les plus célèbres. 
En 1991, Zykë retourne en France et se prépare à visiter l’Albanie, pays d’origine de son père. Zykë y passe trois ans. De son séjour en Albanie naîtront quatre romans – Les Aigles, Au nom du père, Requiem et Rédemption – et un film documentaire Kanoun, qu'il réalise avec Piro Milkani. 
En 2008-2009, Cizia Zykë se trouve en Guyane, il y prépare la sortie d'un nouvel ouvrage autobiographique dont le titre est Oro and Co. Ce récit retrace son parcours depuis 1984, lorsqu'il quitte le Costa Rica, jusqu'à nos jours pour sa dernière aventure parmi les orpailleurs clandestins.  Cizia Zykë signe là sa dernière œuvre autobiographique, un au revoir à ses lecteurs en même temps qu'un hommage appuyé à son collaborateur et ami l'écrivain Thierry Poncet, qui met fin à son aventure éditoriale.  Le 8 janvier 2009, Cizia Zykë aurait été mis en examen à Cayenne pour « complicité d'orpaillage clandestin ». D'après le journal Le Parisien : « on indique qu'il est soupçonné d'avoir ravitaillé par avion des orpailleurs clandestins, sous couvert de réaliser un documentaire. » 

Zykë meurt d'une crise cardiaque à Bordeaux en 2011.

(Source Wikipedia)



BIBLIOGRAPHIE (Romans) :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

💓    Oro (1985)
  -     Sahara (1986) 
💓    Parodie (1987)
💓    Fièvres (1988) 
  -     Paranoïa (1989)
  -     Tuan Charlie (Maléfice, Opium, Dust, Enfers) (1989)
  -     Buffet campagnard (1990)
  -     Histoires de fous (1991)  
  -     La ferme d'Eden (1991) 
  -     Alixe (1993)  
💓    Amsterdam zombie (1994)
💓    Les aigles (2000)

  -     Blasphèmes(2001)
  -     La révolte d'Amadeus Jones (2002)
  -     Au nom du père (2003)
  -     Requiem (2003)
  -     Rédemption (2004)
  -     Oro and Co (2009)

  -     Alma (2018)


Lire Zykë l'aventure de Thierry Poncet. 💓

 

 

CARACTERISTIQUES : 

Collaboration avec Thierry Poncet.
Personnalité et aventures vécues hors du commun. Talent de conteur. 
Style percutant (« écrit comme on frappe »), cru, cynique et provocateur. 
Humour noir. Politiquement incorrect.
Pour adultes avertis.




THEMES RECURRENTS : 

Récits personnels et romans fortement inspirés de ses propres aventures. 
Contes / Thrillers / Reportages.
Aventure, Liberté, Amitié, Jeu, Drogue, Femmes, Contrebande, Jungle, Désert, Orpaillage et mines d’or, Aborigènes, Albanie, Folie, Manipulation, Enfants criminels.

jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Oro






Coup de coeur 💓

 

Titre : Oro

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Hachette

Parution : 1985

Pages : 300









Présentation de l'éditeur :   

Oro est un livre culte.
Vendu à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde entier, c'est le premier volume de la célèbre trilogie autobiographique de Cizia Zykë, qui se poursuit avec Sahara, ses souvenirs de contrebandier du désert, et Parodie, ses mémoires de parrain à Toronto.
Cizia Zykë est un personnage hors normes. C'est le dernier aventurier du monde moderne. Un homme pour qui l'interdit n'existe pas.
Pour oublier la mort de son fils, il s'est lancé à la quête d'actions fortes autour du monde. Il trouve l'aventure dans la jungle de la péninsule d'Osa, au Costa Rica, parmi les serpents, les policiers véreux, les prostituées et les trafiquants.
Oro est un texte fou, libre, sans pitié et magnifique.
Un must du récit d'aventure.

 

 

Avis :

Après avoir lu Alma, j’ai eu envie de redécouvrir Cizia Zykë, et par extension Thierry Poncet. J’ai donc commencé par ressortir Oro de ma bibliothèque, puis Sahara et Parodie.
 
De ces trois récits autobiographiques, Oro demeure pour moi le plus percutant, sans doute parce que c’est le livre qui a fait découvrir au public le formidable personnage de Zykë et que l’effet de surprise y joue à plein. 

Ce sont autant le fond que la forme qui sortent de l’ordinaire : le style est d’une part rapide, nerveux, centré sur l’action, mais aussi cynique, cru, provocateur et ironique. Le récit est mené tambour battant au fil des péripéties vécues par un Zykë épris de liberté et de sensations fortes, rebelle à nos vies de moutons domestiques, et qui a fait le choix d’une existence d’aventurier : prêt à tout, d’un courage et d’une capacité de résistance peu communs, sans foi ni loi, pas gêné par l’illégalité et par la démonstration de force, mais généreux et guidé par des principes personnels de loyauté et d’honneur, ce meneur d’hommes, fin psychologue et habile manipulateur, ne s’attache à rien d’autre qu’à l’instant présent. Flambeur et jouisseur, menant ses expériences jusqu’au bout puis les abandonnant sans regret pour repartir de zéro, cet opportuniste mégalomane qui a tâté de la prison s’adonne à tous les excès : le sexe, la drogue, le jeu, le danger. Macho, exigeant et autoritaire, se comportant en prince et maître vis-à-vis de son entourage, c’est aussi un séducteur invétéré et un ami indéfectible. 

Oro relate ses aventures au Costa Rica au début des années 1980 : d’abord orpailleur clandestin, il réussit à monter une holding tout à fait légale, une mine d’or qui fait sa fortune, jusqu’à ce que ses associés véreux tentent de l’éliminer et qu’il doive fuir le pays avec juste quelques kilos d’or en poche. Les conditions de vie et de travail relatées sont extrêmes, le danger permanent, qu’il provienne de la jungle elle-même, de l’exploitation minière ou de la rapacité des hommes. Dans cet environnement sans pitié, seuls la force et le courage (associés à la coke) permettent de survivre. Zykë n’y va pas de main morte et se comporte en véritable chef de guerre : c’est à la schlague et du bout de son P38, mais aussi avec une formidable capacité à mener les hommes, à forcer le respect et à nouer les amitiés, qu’il établit son leadership et réussit l’impossible.

Oro est un récit d’aventure vécue, addictif, dépaysant, surprenant, choquant, drôle : une histoire d’homme sans illusion, sans scrupule ni concession, capable d’aller au bout de ses envies et d’en payer le prix s’il le faut. S’il sait se montrer dur et impitoyable envers ses ennemis et ceux qu’il méprise, c’est aussi un homme droit dans ses bottes, fiable et généreux, dont il fait bon être l’ami.  
Oro est une lecture coup de poing, dont on ressort hypnotisé. Coup de coeur donc. (5/5)


Citations :

Mais dans ce monde trop bien réglementé, il est dur d'être un aventurier et de suivre ses propres lois. Pour moi, la notion d'interdit n'existe pas : je veux le faire donc je le peux.  

Hélas! Ce monde moderne n'est plus assez vaste. Il est impossible de se tailler un royaume, de vivre une aventure en dehors des lois, car la lutte est inégale. Tout est fait pour les faibles, groupés tous ensemble sous la bannière des lois à respecter. Toutes mes aventures m'ont opposé à des gouvernements, en Afrique, en Asie, aux Caraïbes et la partie est toujours perdue d'avance.  

Je suis cent fois moins pourri que ces dirigeants du tiers monde auquel je me heurte, mais eux ont l'avantage de la crédibilité et de la voix internationale. 

J'ai été plusieurs fois millionnaire, mais l'argent est reparti à chaque fois et aussi facilement qu'il était venu. Je n'accorde de l'importance à l'argent que lorsque je le dépense. Si je devais économiser, je ne serais pas moi-même et je n'aurai pas pu vivre ces aventures intenses qui furent les miennes. Une mentalité étriquée ne permet pas de vivre quelque chose de grand. Toute ma vie, mon dernier centime sera dépensé pour la flambe, le confort, pour ne jamais faire de concessions à la médiocrité.

J’ai toujours utilisé une psychologie fondée sur l’intimidation, la pression exagérée et la violence verbale. Mes menaces ont fait payer mes débiteurs, plus sûrement que les coups. Dans cette comédie cruelle, j’ai plus souvent fait peur que mal. Je me suis fait une réputation de tueur sans tuer personne et j’en suis fier.

[Zykë, Cizia] Alma






J'ai aimé

Titre : Alma

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Taurnada

Parution : 2018

Pages : 211








 

Présentation de l'éditeur :   

Une petite fille aux étranges pouvoirs vient au monde. Autour d'elle, c'est l'Espagne du Moyen Âge, barbare autant que raffinée, à la fois religieuse et brutale, où la reine Isabelle la Catholique s'apprête à chasser tous les Juifs du royaume. La petite Alma, celle qui parle avec Dieu, deviendra-t-elle le guide dont son peuple a besoin, ou bien sera-t-elle comme tant d'autres balayée par le vent mauvais de l'Histoire ? L'épouvante se mêle au comique, les destins s'enchevêtrent, aussi grandioses que pitoyables, dans un récit haletant, à la force d'une légende.

 

 

Avis :

J'ai découvert Cizia Zykë il y a plus de trente ans, lors d'une émission d'Apostrophe avec Bernard Pivot qui l'interviewait pour la sortie de son premier livre Oro, récit musclé d'un des nombreux épisodes de sa vie, lorsqu'il exploitait sa mine d'or au Costa Rica. Courez donc sur internet voir (ou revoir) ce morceau choisi, il vaut son pesant d'or, c'est le cas de le dire. Depuis cette émission, j'avais dévoré quelques uns des livres de Zykë, et découvert récemment qu'il était décédé en 2011. Et voilà que, surprise, un partenariat des Editions Taurnada et de Partage Lecture (que je remercie) propose en lecture un roman posthume de l'auteur. J'ai sauté sur ce petit livre dès réception et l'ai dévoré à son tour (décidément, impossible de lire Zykë autrement). 

La dernière page tournée, je suis restée un long moment perplexe : je n'avais pas imaginé Zykë sur ce genre d'histoire, et je ne connaissais pas Thierry Poncet, qui signe la préface seule, mais qui a finalement bien rédigé Alma lui-même, d'après les notes prises lorsque les deux hommes ont commencé le projet de livre. Mes recherches et mes autres lectures de Zykë m’ont appris par la suite que les deux complices et amis ont travaillé ensemble sur de nombreux livres, Zykë comme créateur, et Poncet comme rédacteur. Je garde l'espoir qu'il pourra donc y avoir encore d'autres livres dans la lignée d'Alma...

Selon la préface, Zykë, éternel rebelle et amateur de défis, voulait surprendre avec Alma en se renouvelant à nouveau totalement. Après ses autres livres, c'est une surprise en effet de se retrouver au XVème siècle au beau milieu de l'Inquisition espagnole, dans un conte centré sur une petite fille juive, véritable figure d’ange, seule à rester intègre et fidèle à elle-même face à la persécution. 

De nombreux livres ont déjà très bien relaté cette période d'anti-sémitisme et de barbarie commise au nom de la religion. Là n'est pas l'intérêt premier d'Alma, même si l'auteur parvient, en quelques traits de plume, à plonger le lecteur dans une ambiance assez crédible et plutôt cinématographique. 

Ce qui distingue Alma est son style ironique, cynique, et parfois cru, empli d'auto-dérision et dans l'ensemble assez contempteur : Nerveusement, il tirait sur le petit bouc dont, dans une tentative de conférer à sa naine personne un air d'autorité, il avait orné son menton de poupée ; et, surtout, la manière d'apostropher et de dialoguer avec le lecteur tout au long du récit, un peu comme l'humoriste d'un one-man-show s'adresse à son public tout au long de son spectacle. 

Cette tactique permet au narrateur à la fois de flatter et de taquiner le lecteur : élevé au rang de complice heureux de vilipender à peu de frais des personnages indéniablement ignobles, celui-ci est en même temps interpellé sur le contexte actuel : Vous-mêmes, je le sais, vous aimez tout le monde... Quand par aventure vous vous querellez, c'est à cause d'une différence de point de vue sur les limites de votre jardin, des dommages causés à votre véhicule, ou bien quelque délicatesse constatée dans une file d'attente chez un commerçant. Jamais il ne vous viendrait à l'idée de vous disputer à propos de prétendues différences entre églises, synagogues, mosquées et autres temples. 

Alma est au final un livre drôle, enlevé et piquant, qui se lit agréablement, en deux coups de dents. (3/5)