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jeudi 23 juillet 2026

Critique : "Court-circuit" de Wolf Haas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Court-circuit" de Wolf Haas

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Coup de coeur 💓

 

Titre : Court-circuit (Wackelkontakt)

Auteur : Wolf HAAS

Traduction : Rose LABOURIE

Parution : en allemand (Autriche) en 2025,
                   en français en 2026 (Flammarion)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782080499875  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Franz Escher attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise. Pour tuer le temps, il se plonge dans un livre sur Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. Elio Russo est en prison et attend d’être exfiltré. Ayant trahi les siens, il craint pour sa vie et, incapable de fermer l’œil, il se met à lire en pleine nuit. Son livre parle d’un certain Franz Escher. Qui attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise.
Court-circuit est un feu d’artifice narratif : à la manière des illusions de M. C. Escher, deux histoires sans aucun rapport à première vue s’entremêlent, au fil des pages, en une valse étourdissante qui nous électrise et nous tient en haleine jusqu’au court-circuit final.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Wolf Haas est né en 1960 à Maria Alm dans les Alpes de Berchtesgaden et vit à Vienne. Il a publié de nombreux romans, et a notamment signé une série de polars. Son oeuvre a été récompensée par le prix de littérature de Brême, le prix Wilhelm Raabe, le prix Jonathan Swift et le prix Erich Kästner.

 

Avis :

Connu pour la construction ludique et l’humour noir de ses polars, l’écrivain autrichien Wolf Haas poursuit ses expériences littéraires avec la mise en abyme de deux récits qui, renvoyant l’un vers l’autre par un astucieux jeu de miroirs, produisent un bouclage fictionnel aux allures de ruban de Möbius. Ce court-circuit narratif, où chaque histoire alimente et reflète l’autre, installe une circularité troublante qui brouille progressivement les frontières entre lecture, narration et réalité, jusqu’à faire du titre non seulement un motif thématique, mais le principe même d’organisation du roman. 

Pendant qu’un électricien répare chez lui une prise défectueuse, Franz Escher entame une lecture dont le protagoniste, Elio Russo, mafioso repenti en attente d’exfiltration dans le cadre d’un programme de protection des témoins, ouvre quant à lui un livre relatant la vie d’un certain Franz Escher. L’histoire que chacun se met à dévider par un bout sans se connaître se tend alors comme un fil narratif partagé, où l’avancée de l’un semble infléchir le destin de l’autre. Ce jeu de lectures croisées, qui fait progresser l’intrigue en même temps qu’il la dédouble, construit peu à peu un lien fictionnel si étroit que chacun se retrouve entraîné par le récit qu’il lit, comme si la fiction, en se refermant sur elle-même, finissait par imposer sa logique au réel. 

Au-delà de l’exercice de style bluffant et jubilatoire qui suffirait déjà à hypnotiser le lecteur, le roman montre comment la fiction agissante reconfigure les trajectoires des personnages et, par ricochet, la perception que l’on a de leur réalité. Ce double récit en miroir interroge la performativité de la narration, plus précisément la manière dont elle fait émerger un sens en perpétuelle mutation, qui se déplace et se reconfigure au gré des renvois internes. Plutôt que d’installer des certitudes, elle instaure un mouvement continu où chaque élément narratif semble se redéfinir à mesure qu’il apparaît. Le livre se lit alors comme une démonstration ludique de ce que peut la littérature lorsqu’elle se prend elle-même pour objet, révélant que le « court-circuit » annoncé par le titre est en vérité une manière de déjouer les attentes du lecteur autant que les conventions du récit linéaire, et de rappeler que toute histoire, même la plus réaliste en apparence, repose sur un équilibre fragile entre invention et croyance.

L’ingéniosité de sa construction électrise ce roman‑puzzle qui, circulant d’échos en reprises au fil de circonvolutions incessantes, ne perd jamais sa fluidité ludique. À mesure que les deux récits se répondent, s’installe une atmosphère étonnante, où la gravité des situations combinée à un humour discret, volontiers absurde, instille un plaisir de lecture aussi troublant que jubilatoire. Jouant à déplacer les repères et à brouiller la frontière entre sérieux et fantaisie, la narration, d’une malice parfaitement maîtrisée, fascine et réjouit de bout en bout. Coup de coeur. (5/5)

 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782381962290  
                           en librairie

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

vendredi 26 septembre 2025

[Pourchet, Maria] Tressaillir

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Tressaillir

Auteur : Maria POURCHET

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782234097155  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« J’ai coupé un lien avec quelque chose d’aussi étouffant que vital et je ne suis désormais plus branchée sur rien. Ni amour, ni foi, ni médecine. »
Une femme est partie. Elle a quitté la maison, défait sa vie. Elle pensait découvrir une liberté neuve mais elle éprouve, prostrée dans une chambre d’hôtel, l’élémentaire supplice de l’arrachement. Et si rompre n’était pas à sa portée ? Si la seule issue au chagrin, c’était revenir ? Car sans un homme à ses côtés, cette femme a peur. Depuis toujours sur le qui-vive, elle a peur.
Mais au fond, de quoi ?

Dans ce texte du retour aux origines et du retour de la joie, Maria Pourchet entreprend une archéologie de ces terreurs d’enfant qui hantent les adultes. Elle nous transporte au coeur des forêts du Grand Est sur les traces de drames intimes et collectifs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maria Pourchet est écrivaine. Elle est notamment l’autrice de Rome en un jour (2013), Toutes les femmes sauf une (Prix Révélation de la SGDL 2018), Feu (2021) et Western (Prix de Flore 2023). 

 

 

Avis :

Après Feu et Western, Maria Pourchet boucle une trilogie consacrée à des femmes en rupture. Mais là où les précédents récits s’enflammaient ou s’insurgeaient, Tressaillir est une histoire de retrait sans fracas. Michelle, la narratrice, quitte son compagnon Sirius et leur fille Lou, non par colère ni par désir d’ailleurs, mais pour sortir d'une vie devenue trop lourde et trop étroite. Ce départ qui n'est pas une échappée a tout d’une chute et d’une désagrégation consentie.

Réfugiée dans une chambre d’hôtel impersonnelle, elle laisse son corps s’affaisser et sa pensée se disperser, gestes suspendus et repères dissous dans le brouillard de la dépression. Pourtant, tout au fond, malgré la peur ancienne et mal identifiée qui sape sa confiance, quelque chose résiste. Elle ne part pas pour se libérer, mais pour se protéger. Ce qu’elle fuit, c’est moins l’homme qu’elle quitte que l’image d’elle-même qu’elle ne parvient plus à soutenir. Elle se tourne vers une relation antérieure, espérant y trouver un abri : non pas l’amour, mais un regard qui ne menace pas.

Ce qui entrave Michelle ne vient pas seulement du présent. Le roman laisse affleurer un souvenir enfoui, un traumatisme diffus lié à la forêt vosgienne de son enfance, hantée par l’affaire Grégory. Jamais nommé frontalement, ce drame collectif agit comme une ombre portée, imprégnant les lieux, les silences et les peurs. Quelque chose s’est figé là, dans cette région natale, qui continue de travailler Michelle à son insu, la maintenant sous l’emprise invisible d’un passé non résolu et d’un malaise transmis sans mots qui l’empêchent d’avancer et de se reconstruire.

A vif, syncopée, traversée de sarcasmes et d’éclats poétiques, l’écriture reflète cette tension. Avec ses phrases qui heurtent, bifurquent et s’interrompent, c'est une voix qui se débat et tente de se maintenir dans le langage comme on tente de rester debout. 

Jamais nommée, la dépression est partout, dans le ralentissement, l’effacement du désir et l’impossibilité de se projeter. Pourtant, au bout du tunnel qu’est le roman, une lueur apparaît quand un psychiatre ouvre discrètement un espace de parole. Ce n’est ni une solution ni une promesse, mais un léger déplacement dans le regard porté sur soi, qui suffit à desserrer la peur et la sensation de menace.

Tremblante et incertaine, Michelle incarne pourtant le refus des rôles imposés. Contrainte au retrait parce qu’épuisée, elle incarne un féminisme si discret qu’il ne s’énonce jamais, mais pulse comme une nécessité vitale. Sa rébellion surgit d’un instinct de survie, quand la fatigue d’exister et la peur héritée rendent toute adhésion impossible. Cette asphyxie, cette démission sans éclat, Maria Pourchet en fait la matière vive d’un roman traversé par une langue nerveuse, sarcastique, incandescente – où la souffrance ne se raconte pas, mais s’éprouve. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Alors réapparaît l’horreur qui à seize ans me clouait déjà à la tapisserie. Chercher un garçon. Attendre que l’un me choisisse en jouant celle qui décide et se haïr pour ça en plus du reste. Et il faudrait retrouver. À nouveau prendre cette cambrure de guetteuse. Les regarder passer, imaginant la place qui leur reste, ce qu’ils ont encore ou non à donner, n’en trouver aucun d’assez neuf, d’assez vaste. Se surprendre sur le marché de la troisième main à trier les pas finis des pas nets, songer mon Dieu je pourrais terminer avec un type pareil. Car à mon âge, quand on retrouve, c’est pour commencer à finir.


J’ai depuis quelques jours un passé. Je pensais l’avoir depuis un moment, vingt-cinq ans minimum, mais je confondais. Avec une région verte et noire, avec mes cheveux courts et des garçons vite faits, avec des problèmes de fric et des gens que je ne vois plus. Une friche où s’égaraient des chats perdus, ma mère, l’école, la forêt, apprendre à nager, apprendre à lire, le corps troué de l’adolescence, la jeunesse ratée, les amours tristes, les doux, les endurants, démissionner, enfanter. Je pensais avoir vécu, évasivement, mais vécu. 
En réalité, le passé vient d’arriver. 
Le passé s’installe à l’instant où on exécute la décision d’en finir avec ce qui ne s’appelle déjà plus une existence. Qui s’appelle un temps. Puisqu’il en précède un autre dont on ne sait rien. Qui pourrait tout aussi bien m’engloutir. L’opération est d’une intense brutalité, docteur.


Paris on vient pour commencer et on y reste pour pouvoir recommencer.


Treize ans, effarouchée et sans grâces manifestes, dans la tribu collégienne qui classe et qualifie les individus selon quatre critères – la force, la beauté, l’obéissance, l’utilité – je ne suis reconnue pour rien. Que faire sinon disparaître. Et la disparition est à portée de main qui s’emporte partout, un livre. C’est donc à cet âge que j’ai lu tous les livres disponibles. Un par jour, un par nuit.


Le langage produit chez ceux qui le possèdent des effets de pouvoir et de surplomb et occasionne chez ceux qui ne le possèdent pas des effets de paupérisation et de faiblesse. Comme le fric et la beauté.


Aimer non pas un corps, pas un amour, aimer plus élémentaire et plus fort parce que aimer un semblable sans l’attente d’aucune métamorphose, d’aucun serment mais le contraire : se jeter pour quelques heures dans le réconfort du même, silencieux. Aimer pour la peau, aimer parce que c’est humain, aimer pour une fois comme les animaux ne sauraient pas. Cela n’arrive qu’ainsi, n’arrive qu’à deux camarades coincés loin de chez soi entre la fatigue et l’abandon. Et tandis qu’Éric embrassait mes seins, mon sexe, en ronronnant dans sa gorge l’air de folk de la voiture, pas encore décidé à faire plus que réchauffer nos os grandis au même endroit, je lui promis de ne plus jamais l’oublier.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mardi 21 mars 2023

[Baglin, Claire] En salle

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En salle

Auteur : Claire BAGLIN

Parution : 2022 (Editions de Minuit)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.
En deux récits alternés, la narratrice d’En salle raconte cet écart. D’un côté, une enfance marquée par la figure d’un père ouvrier. De l’autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l’épreuve, le vide, l’aliénation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Claire Baglin est née en 1998. En salle est son premier roman.

 

Avis :

Lorsque la narratrice et son petit frère étaient enfants, leur plus grand plaisir était un repas au fastfood, les rares fois où leur famille, très serrée financièrement, s’autorisait un extra. Mais voilà que, désormais étudiante, la jeune femme décroche un job d’été dans ce même restaurant…

En d’incessants ricochets entre passé et présent, sur un ton lapidaire alignant en rafales, comme autant de flashes stroboscopiques, des images sèches, sans psychologie ni sentiments, le récit met d’emblée en place un frappant jeu de miroirs où, la magie de l’enfance envolée, la narratrice découvre l’envers du décor du fastfood, les gestes répétitifs et la cadence à tenir en cuisine dans la chaleur et l’odeur de friture, le stress des commandes au Drive et l’infernale pression en salle, prenant du même coup toute la mesure, alors que les souvenirs remontent, de l’usure subie par son père à l’usine, au fil d’une vie toute entière aliénée par son labeur d’ouvrier.

De l’usine au fastfood et du fastfood à l’usine, Claire Baglin dissèque ainsi, avec une précision froide et ironique qui n’empêche pas la tristesse de percer dans une sensation d’étouffement révolté, les conditions de travail au bas de l’échelle, l’épuisement dans l’obsession du rendement et dans la répétition de tâches déshumanisées, la mesquinerie de la compétition et des rapports de force sous l’égide de petits chefs redoutables, la violence et l’humiliation d’une pression sociale de plus en plus assise sur la précarité de contrats à temps partiel ou de rémunérations à la tâche, comme dans le cas des livreurs à vélo.

Dans son observation quasi documentaire et totalement factuelle, sans parti-pris ni commentaire, qui nous laisse entièrement libres de nos ressentis et de nos conclusions, la seule chose qui fait toute la différence avec l’expérience de son père, c’est qu’elle quittera ce laminoir à la fin de l’été, pour reprendre ses études et s’échapper, on l’espère, vers d’autres horizons…

Un premier roman dont la froideur clinique redouble l’efficacité, pour un tableau choc de notre société au travers d’un monde du travail absolument terrifiant. (4/5)

 

 

Citations : 

La pelle à frites dans la main, je remplis les cornets, racle les bacs mais les alarmes m’arrêtent, je lâche tout, réponds à l’appel. J’appuie, la sonnerie s’arrête, je secoue la panière, j’en plonge une nouvelle et mon soulagement dure quatre secondes, il faut valider, vingt secondes, il faut secouer, trois minutes, il faut sortir les frites. Une équipière me reprend pourquoi tu lâches ta pelle, je veux que tu ne la relâches que quand tu as fait toute ta prod’. Je ne suis plus seule avec mes frites, ils surveillent mon travail, de la façon dont je tiens la pelle aux mouvements des panières, je dois enchaîner. Reprendre l’outil, remplir, les cornets partent sitôt prêts, je tasse dans les sachets, dans les boîtes, je coule, les commandes s’alignent. Quelqu’un me dit en fait il faut que tu plonges dès que tu relèves une panière, tu vois ? tac, tac, tu vois ou ? pourquoi tu le fais pas alors ?        
Les signaux sonores, lents, deux en même temps, rapides, au début j’hésite, c’est les friteuses qui sonnent ou les poissons panés plus loin dans la cuisine ? À la fin je sais, le bruit vient de ma poitrine comme quand les basses la font vibrer, comme quand je posais ma main d’enfant sur mon cœur avec l’impression qu’il allait exploser au son des Démons de minuit. De nouvelles alarmes, les commandes internet sur le tableau de bord derrière moi, mes mains sont trop grasses, le bruit me fatigue, je secoue la panière, lâche, reprends, ça sonne, volte-face, la pelle avec le sachet au bout, la panière suspendue au-dessus des cuves, égoutter, secouer doucement, l’huile crépite et vient pincer mes avant-bras, allez c’est bon là, il faut pas y passer des heures non plus, je la vide, je la jette avec les autres. Les clients qui renvoient leurs frites trop froides, envie de plonger leurs mains dans l’huile bouillante, les miennes rouges, le sel griffe.        
Un équipier a besoin d’une moyenne frite en urge et je la fais. Merci moyenne frite ! Ils ne connaissent toujours pas mon prénom. Je tasse, secoue, relâche enfin. Une alerte, il faut secouer secouer secouer mais pas le temps. Quelqu’un appuie sur le bouton à ma place, agite brutalement la panière pour me reprocher de ne pas l’avoir fait et les autres reviennent. Ils disent en fait il faut que tu, mais je n’écoute plus, il y a une énième explication au bout et je n’ai pas le temps. Dans mon dos, le directeur chante qu’on ira tous au paradis, on ira.
 

Jérôme tient les deux bouts, essuie son front, il ne démine pas une bombe, il n’est pas stressé, il a froid et la transpiration roule sur son front, de la fièvre. Il se dit qu’il a chopé la crève et très vite, t’as pas oublié de couper le courant ? comme quand on change une ampoule, éteindre la lumière, t’as pas oublié ? Il pense au copain qui a gardé son alliance et le doigt est parti avec, à celui qui a vu ses jambes se faire écraser sous une presse. Le courant passe, 220 volts, traverse les câbles et le corps de Jérôme, suit le circuit enfin rétabli. (…)
Jérôme se fatigue, il se dit je vais tomber dans les pommes, j’en peux plus. La radio grésille, depuis combien de temps il est là, à recevoir du courant, il ne sent plus ses pieds qui lui faisaient si mal, il veut que ses pieds lui fassent mal de nouveau mais seul son cœur bat à toute vitesse, le reste est engourdi, un corps étranger. Alors il se penche et sans vraiment savoir comment, il parvient à se sortir de l’emprise, libérant un de ses deux bras. Le premier bras dégagé, tout lâche soudain.
À l’infirmerie, la secrétaire dit il faut l’inscrire en accident de travail, mais il sait que l’erreur va lui être imputée, qu’il peut se faire licencier pour avoir négligé ce point de sécurité, alors non non c’est bon. Un chef est présent et insiste pour le ramener chez lui comme on fait pour un enfant qui a mal au ventre. Dans la voiture le chef ne cesse de parler pour anéantir le temps. Quinze minutes plus tard, devant l’immeuble, avant que Jérôme sorte de la voiture, le chef pose enfin la question qui le brûle depuis le début, c’était ta faute non ?


 

mercredi 15 février 2023

[Dong, Xi] Destin trafiqué

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Destin trafiqué (篡改的命)

Auteur : DONG Xi

Traduction : Baoqing et Elsa SHAO

Parution : en chinois en 2015
                  en français (Actes Sud) en 2022

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’une famille paysanne qui cherche coûte que coûte à échapper à sa condition pour rejoindre le monde fantasmé de la ville et s’élever dans l’échelle sociale. Une comédie humaine au style alerte, une histoire vivante d’oppression et de résistance écrite dans une langue chatoyante, dépourvue de pathos, burlesque et drôle malgré sa noirceur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dong Xi est né en 1966 dans la province du Guangxi. Après des études suivies dans des conditions précaires, il devient professeur de chinois puis écrivain et scénariste. Ses nouvelles rencontres rapidement leurs lecteurs, elles sont adaptées pour la télévision et remportent un vif succès.
Dong Xi a publié deux livres traduits en français aux éditions de l'Aube.

 

Avis :

Lorsque, né pauvre dans la campagne chinoise, Wang Changchi réussit le gaokao, le concours réputé le plus difficile au monde durant lequel, après des années d’intense préparation, des millions d’étudiants sous pression se disputent l’accès aux universités du pays, le jeune homme réalise le vœu le plus cher de ses parents, eux qui, depuis sa naissance, ont tout sacrifié pour que leur fils échappe à leur misérable condition paysanne et accède au graal d’une carrière administrative en ville.

Pourtant, un autre lui ayant volé sa place en usant de corruption, sans relations et trop désargenté pour lui aussi jouer de pots-de-vin, Changchi se retrouve manœuvre sur des chantiers de construction, trimant pour un salaire de misère, aussitôt englouti dans le loyer de son abject dortoir collectif, quand ses employeurs ne disparaissent pas sans lui payer son dû. Victime d’un accident du travail qui le laisse infirme, pour subsister il se fait remplaçant d’un homme riche en prison, doit se résigner à ce que son épouse fasse « des massages de pieds » la nuit et, dans son obstination à réclamer une indemnisation, se voit floué avec la complicité de juges corrompus, puis menacé par la police pour un crime que l’on voudrait lui faire endosser.

C’est ainsi qu’à peine entrouverte au prix de tant d’efforts, la porte vers une vie meilleure se reclaque violemment au nez de Changchi, les rejetant lui et les siens dans une cascade de déboires qui, malgré leurs efforts obstinés, les conduit irrémédiablement à l’abîme, comme aspirés par la fatalité du destin de pauvres dans cette Chine socialiste où, en vérité, rien ne protège les humbles des pratiques les plus outrancièrement capitalistes, et où la corruption dévoie le fonctionnement des règles sociales.

Alors, puisque dans ce pays « la justice n’existe pas, [que] tout se joue le jour de notre naissance [et qu’]on n’a pas franchi la ligne de départ qu’on a déjà perdu », Changchi ira jusqu’au bout de la logique. Lorsque lui aussi se sacrifiera pour le bonheur de son fils, ce sera en trichant avec le destin. Puisque ce dernier s’avère préfabriqué, il fera de son tout jeune enfant, en le confiant à l'adoption, un oeuf de coucou au sein-même de la très riche et bourgeoise famille de son ancien employeur...

Etonné qu’un roman aussi ouvertement critique à l’égard de la Chine ait pu y paraître, l’on s’immerge avec curiosité dans cette histoire dont les résonances burlesques et sardoniques ne font qu'en rendre plus désespérée l’amère noirceur. Fétus de paille dans un jeu pipé aux mains des puissants, les citoyens lambda, sans parler des paysans méprisés, n’y ont droit qu’à la résignation d’un destin sans espoir, frelaté dans l’oeuf quoi qu'ils fassent... (4/5)

 

Citations :

Il dut se résoudre à aller voir Xingze, lequel fut ravi de le revoir. Il lui tapa sur l’épaule, lui servit du thé et lui proposa de rester déjeuner. Mais dès que Changchi commença à parler d’emprunter de l’argent, le visage de son hôte s’assombrit. Il est vrai que sa femme et lui avaient accumulé une petite somme grâce à leurs privations, mais c’était pour leur garçon qui allait bientôt entrer au jardin d’enfants. Comme ils n’avaient pas de permis de résidence urbain, ils avaient dû faire jouer leurs relations pour trouver un établissement. Et faire jouer ses relations, ce n’est pas prononcer un discours de dirigeant politique : pas de paroles en l’air, il faut des espèces sonnantes et trébuchantes. Changchi voulut connaître la somme, il répondit qu’il fallait entre cinquante et cent mille yuans pour un jardin d’enfants de qualité, et un minimum de dix ou vingt mille pour un établissement quelconque. Changchi ne s’était jamais imaginé qu’il aurait à dépenser de telles sommes pour le jardin d’enfants. C’était terrible ! Après cela, il se sentait trop gêné pour réitérer sa demande mais, ne voyant pas d’autre issue, il étouffa ses scrupules et bégaya qu’il lui rendrait l’argent dès qu’il aurait gagné le procès. Mais l’autre lui répliqua que de tels procès étaient comme les poupées russes auxquelles jouait son fils : quand on croit avoir gagné, il y a toujours un nouveau procès qui s’ouvre derrière. Même quand tu as l’espoir de gagner un procès, tu n’as pas les moyens de le faire. — Quand nos parents, les larmes aux yeux, nous ont mis sur la route de la ville, ce n’était pas dans l’idée que nous ferions des procès à ces gens-là, car pour ça, il faut des relations, et nous ne sommes pas de taille. Notre seul atout, c’est notre force de travail. Il faut que nous utilisions notre force pour gagner l’argent que les riches ont dans leurs poches. Sois réaliste : trouve-toi un autre chantier où être maçon, au lieu de perdre ton temps et ton argent avec des procès, que tu n’as d’ailleurs aucune assurance de gagner.
 

Prenons la ville la plus proche, Canton. Pour y aller à deux, les billets de train vous coûteront quatre cents yuans. Il faudra compter deux mille au minimum pour les prélèvements, mille pour les tests. Il faut penser aussi à l’hébergement et aux repas. Le voyage coûtera au bas mot quatre mille yuans, et c’est sans compter les imprévus. Les hôpitaux sont immenses, les patients y grouillent comme des fourmis. Pour faire les prélèvements, tu risques d’attendre, qui sait pendant combien de jours ? Et chaque jour, ce seront des dépenses supplémentaires, autant de billets de banque partis en fumée. En tout ce ne sera pas moins de cinq mille yuans qui vont y passer avant même que le procès ne commence. Mon Dieu, où penses-tu trouver autant d’argent ? En plus, ce procès t’a déjà fait perdre un mois de salaire, au moins quatre à cinq cents yuans. Donc, en comptant le salaire, ce procès t’aura coûté cinq mille cinq cents yuans, sans compter les frais de procédure et d’avocat. Autant dire que tu ne tireras aucun profit de cette affaire. Et puis, qui peut prédire la durée du procès ? Sans parler d’années, tu risques de ne pas même tenir un ou deux mois. Écoute, de nos jours, dans un procès, c’est à celui qui a le plus d’argent et de relations. Tu n’as ni l’un ni l’autre. 
 

Mais, après avoir travaillé autant comme peintre, vu tant de maisons de riches, leur mobilier, je les envie et je suis en colère. Je suis un être humain comme eux, pourquoi y a-t-il de tels écarts entre mon niveau de vie et le leur ? Ne travaillerais-je pas assez ? Serais-je moins intelligent qu’eux ? Non, la seule cause est que je suis né à la campagne. Depuis le moment où ma mère m’a conçu, j’étais parti pour perdre. Mon père a eu l’ambition de changer mon destin, moi aussi j’ai serré les dents et tout fait pour y arriver, mais tu as vu toi-même ce que ça a donné. Arriverons-nous à y changer quelque chose ? Peut-être quelques changements quantitatifs, une poignée de yuans en plus, mais il n’y aura pas de changements qualitatifs. Un bœuf reste un bœuf, un cheval sera toujours un cheval, ils ne deviendront jamais des phénix, même si on les conduit à Pékin ou à Shanghai.
 
 
Le concours d’entrée à l’université a été supprimé en 1966 à la suite de la Révolution culturelle. Les lycéens ont été envoyés massivement à la campagne pour être “rééduqués”. Entre 1970 et 1976 (excepté 1971, année blanche), des étudiants ont été recrutés mais sur critères politiques. En 1977, l’année où le concours a été rétabli, 270 000 candidats ont été reçus, avec un taux de réussite de 4,7 %. Jusqu’en 1980, ce taux n’a pas dépassé 10 %.


Tu sais que des gens se blessent sur des chantiers mais ne touchent pas le moindre dédommagement. Ils ont beau crier leurs doléances pendant des années, un panneau accroché au cou, ils finissent dans une cellule de prison sans qu’on sache comment. Qu’est-ce que le préjudice moral ? C’est un truc brandi par les Occidentaux mais difficile à appliquer. Car ces nouveautés des Occidentaux sont bien souvent corrompues ou décadentes, et ne conviennent pas forcément à la situation chinoise. 


“La pauvreté fait changer, le changement libère, la liberté fait durer.’’ [Livre des mutations]


Pourquoi je n’aurais pas eu le droit de donner mon enfant pour lui assurer la vie heureuse que je ne pouvais pas lui donner ? Aujourd’hui il se déplace en voiture de luxe, il habite dans une grande maison, il fréquente la meilleure école, tu peux lui donner tout ça ? J’ai fini par comprendre qu’il existe deux visions de l’amour, une vision étroite et une vision large. Quand on a une vision étroite, on garde son enfant avec soi, et sa vie ressemblera à la tienne, à la mienne, ou à celle de Liu Jianping, Xingze ou Zhang Hui. Dans la vision large, on lui donne les moyens de vivre heureux, de devenir quelqu’un, on lui enlève tous les soucis.


— Récupère-le, ou je ne suis plus ton père.
— Pourquoi vouloir abattre un bananier qui est sur le point de donner des fruits ? Dazhi mène maintenant la vie que tu aurais voulu lui donner, je me trompe ? C’est comme ces pots de fleurs dans la rue, ce n’est pas nous qui les arrosons, mais cela ne nous empêche pas de les apprécier.


 

dimanche 24 octobre 2021

[Reza, Yasmina] Serge

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Serge

Auteur : Yasmina REZA

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Chez ma mère, sur sa table de chevet, il y avait une photo de nous trois rigolant enchevêtrés l’un sur l’autre dans une brouette. C’est comme si on nous avait poussés dedans à une vitesse vertigineuse et qu’on nous avait versés dans le temps. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière et dramaturge de renommée mondiale, Yasmina Reza a publié chez Flammarion L'Aube le soir ou la nuit, Comment vous racontez la partie, Heureux les heureux (prix littéraire Le Monde 2013), Bella Figura, Babylone (prix Renaudot 2016) et Anne-Marie la Beauté.

 

 

Avis :

Les trois frères et sœur Popper ont beau avoir atteint l’âge mûr, leurs rapports n’ont guère changé depuis l’enfance. Serge, l’aîné, la soixantaine fanfaronne, fait comme s’il continuait à croire en son étoile malgré ses affaires foireuses et ses deux mariages ratés. Jean, le narrateur, effacé et jugé « sans personnalité », joue l’éternel tampon au sein de la famille. Nana, la rebelle qui a épousé un Espagnol gauchiste sans le sou, reste à cinquante ans la petite princesse chahutée par ses frères. Peu après la mort de leur mère, eux qui s’aiment autant qu’ils s’insupportent, se retrouvent réunis pour un pèlerinage à Auschwitz, sur les traces de leurs aïeux ashkénazes hongrois.

« Serge » est d’abord l’histoire d’une famille, avec ses dissensions, ses jalousies et ses conflits, mais aussi ses liens indéfectibles. Le temps a passé depuis les jeux insouciants de l’enfance, les trois Popper se sont frottés à la vie, et, tandis que la génération de leurs parents s’éteint sans bruit, leur tendant le miroir de leur prochain déclin, ils commencent à décompter leurs échecs et leurs renoncements, s’observant les uns les autres avec un esprit d’autant plus critique qu’il les renvoie à leur propre image et à leurs angoisses personnelles. Yasmina Reza impressionne par l’intelligence et la parfaite justesse de son observation railleuse. Elle nous livre une satire féroce, où l’ironie corrosive laisse parfois percer quelques bouffées de tendresse, au contact de Lucas, cet enfant dont Jean semble être le seul à détecter la différence et la fragilité, ou encore de Maurice, le vieux cousin malade et impotent auquel Jean rend visite avec une affection triste.

L’incapacité des personnages à relativiser leurs petits maux et leurs querelles apparaît dans toute sa dérision, lorsqu’en visite au camp d’Auschwitz, désabusés par l’ahurissant décalage entre la réalité historique des lieux et la décontraction des hordes de touristes en tongs dont rien ne semble décourager la manie des selfies, ils se retrouvent plus émus de leurs dissensions immédiates qu’atteints par la mémoire de l’horreur la plus absolue. Le constat de l’écrivain est implacable : l’homme n’est au fond capable de ne se préoccuper vraiment que de ce qui le touche intimement, peu importe les cataclysmes passés, présents ou futurs, s’ils ne le menacent pas directement. Alors, faudra-t-il attendre la réalisation du pire pour l’un des Popper, pour qu’enfin, la fratrie se ressoude ?

Yasmina Reza signe ici un livre terriblement désenchanté sous son ironie ravageuse. D’une plume acide, elle y décape les innombrables faux-semblants dont nous habillons le vide et le ridicule de nos égocentrismes. Un roman intelligent, dérangeant, et profondément tragique sous la raillerie. (4/5)

 

Citations :

Je regarde les mains sur le drap. Les mains amaigries, veinulées, vieilles amies fidèles, désœuvrées sur le tissu. J’en saisis une dans la mienne. Elle est froide. Je fais rouler les doigts sous les miens. Je le pétris doucement ce squelette velouté.

Les conjoints interagissent, la transmutation qui en résulte est aussi imprévisible que le visage de leur descendance.

Est-ce le jour, la nuit ? La neige a laissé sa trace partout, sur les traverses du chemin de fer, sur les remblais de terre. Elle habille la toiture noirâtre de centaines de pointillés blancs comme une dentelle géométrique. Dans une salle sombre de l’exposition française, projetée en grand sur un mur, cette photo du portail d’entrée de Birkenau, un crépuscule noir et blanc un peu rougeoyant, prise de l’intérieur du camp au milieu des rails. À hauteur du ciel et du poste de garde vitré l’espace est barré de fils électriques et de fils barbelés. Le long de ces portées sinistres on peut lire en lettres blanches brillantes et glaciales comme la diapositive elle-même « Vernichtungslager ». « Toi qui sais l’allemand qu’est-ce que ça veut dire ? » « Nicht, c’est : rien, néant. Vers le rien, vers le néant. Cela veut dire camp d’anéantissement. » Dans Charlotte Delbo, Le Convoi du 24 janvier.         
En une seule image, l’allégorie de la désolation happe le visiteur. Supériorité des images sur le réel. Le réel a besoin d’interprétation pour rester réel.

Souviens-toi. Mais pourquoi ? Pour ne pas le refaire ? Mais tu le referas. Un savoir qui n’est pas intimement relié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire. Ce fétichisme de la mémoire est un simulacre. Quand le président avait fait son ineffable itinérance mémorielle, un chauffeur de taxi m’avait fait ce résumé « Hier soir j’ai vu le reportage à Verdun. On leur dit quinze mille morts sous vos pieds, les boyaux à l’air ! Les touristes extasiés. Ils viennent avec leurs gosses : grand-papa s’est battu pour toi. Pour moi ? Et comment il me connaît ? dit le gamin. »

Les Fouéré ont pris un chien. Rien d’étonnant. Ils font partie des couples qui finissent par s’ajuster dans la vieillesse. Après des années de chaos ils finissent main dans la main avec voyages, chien, parfois une masure quelque part. Toute sa vie Nicole avait aspiré à un autre que Jean-Louis et quand ils ne se faisaient pas la gueule les Fouéré s’étripaient avec des formules humiliantes. Mais un beau jour ils ont perçu le petit coucou de la mort et ils ont posé les armes. On accepte que la vie soit un truc de solitude tant qu’il y a de l’avenir.
 
On a abandonné tous nos vecteurs de puissance pour un monde irénique à base de bienveillance, auto-préservation et autres mantras solidaires.

Je n’ai pas su me comporter affectivement dans ces lieux aux noms cosmiques, Auschwitz et Birkenau. J’ai oscillé entre froideur et recherche d’émotion qui n’est autre qu’un certificat de bonne conduite. De même me dis-je, tous ces souviens-toi, toutes ces furieuses injonctions de mémoire ne sont-ils pas autant de subterfuges pour lisser l’événement et le ranger en bonne conscience dans l’histoire ?

Le père disait, il a la bougeotte, toujours mieux ailleurs ! Ça n’augurait rien qui vaille à ses yeux. Il ne voyait que vanité dans cette agitation, il ne voyait que folie ou maladie. Moi je n’ai jamais cru qu’il s’agissait d’une simple agitation. Les oiseaux ne sont ni agités ni fous. Ils cherchent le meilleur endroit et ne le trouvent pas. Tout le monde croit à un meilleur endroit.

Dans la chambre nous nous taisons. Chacun des deux côtés du lit dont les barreaux sont à présent baissés. Me revient en mémoire la descente allègre des Champs-Élysées derrière l’homme carré en manteau de laine de chameau, nous étirions nos jambes pour rester dans ses pas, jusqu’au Normandie où Kirk Douglas nous attendait avec un esquimau. Se peut-il que Serge revoie aussi ce trajet de pure joie ?         
Une image suffit pour faire tenir un homme entier.
 
Quand revient l’été revient le temps. La nature vous rit au nez. L’esprit de félicité écorche l’âme. L’été contient tous les étés, ceux d’avant et ceux que nous ne verrons jamais. L’été dernier notre mère vivait encore. Elle périclitait doucement dans son rez-de-chaussée d’Asnières sous le gardiennage d’aides-soignantes plus ou moins compatissantes luttant du lit à la chaise de cuisine où elle s’attablait pour rien contre un mal de cœur incessant. Pendant presque deux semaines elle s’était retrouvée seule livrée aux gardes-chiourmes. Nous n’avions pas jugé utile d’établir un roulement pour qu’elle ne soit pas abandonnée. Je l’appelais de Vallorcine où je participais à des expéditions en montagne. Elle parlait d’une voix amenuisée qui me torturait et ne se plaignait presque pas. À chaque coup de fil j’appelais dans la foulée Serge (en Grèce avec Valentina) ou Nana (dans leur cabane de Torre-dos-Moreno). Eux faisaient la même chose. Chaque fois on se demandait si l’un de nous ne devrait pas rentrer et personne ne rentrait. Certains étés remontent à loin. L’été des oies noires, en route vers le Portugal. L’été du GR 20 en Corse et des deux chiens avec qui nous avions marché qui couraient derrière la bagnole. L’été de mes concours. L’été de Jérusalem dans le car avec Serge. Plus éloigné encore, un été au square Roger-Oudot, Nanny Miro sur un banc, son sac mou posé à côté et dedans un autre sac mou d’où sortaient les pelotes de laine et le fil qu’elle tricotait. Longue série d’images logées dans un cerveau ordinaire et qui disparaîtront avec lui. Images sans portée et sans lien si ce n’est le scintillement perfide de l’été, cette lame qui revient chaque année pour nous blesser.


 

lundi 6 septembre 2021

[Labruffe, Alexandre] Un hiver à Wuhan

 




 

J'ai aimé

Titre : Un hiver à Wuhan

Auteur : Alexandre LABRUFFE

Parution : 2020 (Gallimard)

Pages : 128






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

«Poussé par un prof de chinois, j’ai tout quitté, du jour au lendemain, pour aller contrôler, fleur au fusil, la qualité des produits français fabriqués en Chine. Être l’œil de l’Occident, son chien de garde, le garant du Made in China : comme un aboutissement prématuré de ma vie.»

Ce récit fragmenté concilie un regard documentaire affuté et l’humour désespéré d’un conte voltairien. Alexandre Labruffe y alterne les souvenirs de ses séjours sur place : de 1996, comme contrôleur stagiaire dans des usines locales, à l’automne 2019, en tant qu’attaché culturel à Wuhan. Il recense les micro-apocalypses qui fondent le miracle économique de la République populaire depuis deux décennies et devient le témoin halluciné d’une crise sanitaire révélant sa nature libérale-totalitaire.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1974, Alexandre Labruffe a étudié le chinois et est titulaire d'un DEA en Communication appliquée à la culture. Après des postes dans des Alliances françaises en Chine puis en Corée du Sud, il est, depuis 2015, de retour à Paris, où il collabore à divers projets artistiques, théâtraux ou cinématographiques, tout en poursuivant sa thèse en Arts et Cinéma à l’Université Paris-3. Il a publié son premier roman en 2019 : Chroniques d’une station-service.

 

Avis :

Depuis 1996 où un stage l’a emmené faire du contrôle qualité dans des usines chinoises, et 2019 où il a été nommé attaché culturel à Wuhan, les séjours d’Alexandre Labruffe au « Pays du Milieu » lui ont permis d’y constater l’ampleur des mutations survenues ce dernier quart de siècle : un miracle économique jalonné de catastrophes écologiques et sanitaires, sous un vernis pseudo-libéral masquant mal une réalité demeurée profondément totalitaire. Dans ce contexte, l’épidémie de Covid-19 n’a même presque plus rien pour surprendre...

Le tableau a de quoi effrayer. Usines consacrées au seul dieu du rendement à tout crin et à tout prix, villes asphyxiées par la pollution, fleuves dépotoirs, sol-air-eau contaminés, crises sanitaires à répétition gérées à l’économie ou simplement ignorées : les micro-apocalypses pavent le quotidien d’une population chinoise par ailleurs surveillée dans ses moindres faits et gestes, alimentant un récit halluciné aux allures de dystopie, dont l’humour grinçant achève de souligner l’infernale noirceur.
 
Alors, quand fin 2019, éclate à Wuhan une nouvelle crise à propos d’un terrible virus dont on ne sait rien encore, aucun étonnement ne traverse l’auteur alors sur place. Rentré à Paris avant le confinement de la ville chinoise, il n’aura rien à nous apprendre que l’on se sache déjà sur la suite des événements, juste l’envie de partager son sombre constat que tout cela nous pendait bien au nez.

Si le vécu, l’humour et la plume d’Alexandre Labruffe rendent à la fois intéressante et agréable la lecture de ce très court livre, je l’ai malgré tout achevée sur un petit arrière-goût de frustration. Cette mise en perspective de la naissance en Chine de la pandémie actuelle aurait mérité plus d'analyse et moins d'émotion, sous peine de - opportunisme oblige ? -,  risquer de paraître trop forcer le trait pour mieux faire sensation. (3/5)


Citations :

Hôtel HORIZON, à Changsha, 300 km de Wuhan, où je suis en mission. Je mate la télé, les informations, qui annoncent la résurgence d’une épidémie de peste porcine. Depuis les années 2000, le pays carbure au rythme des airpocalypses et des crises sanitaires à répétition : peste porcine, grippe aviaire, lait à la mélanine ou au mercure, soda au chlore, faux œufs, choux au formol, pastèques explosives, vaccins antirabiques trafiqués, etc. C’est un inventaire post-moderne à la Prévert. Un abécédaire de la catastrophe. Le pire : toujours à venir.
Une image à l’écran : sur un fleuve, dérivant et flottant, des milliers de porcs défunts.
Suicide collectif ?
Non. La présentatrice révèle que c’est le moyen le plus économique de se débarrasser des cadavres des colonies décimées. Certains éleveurs n’ont pas eu ce « scrupule », ont dézingué les porcs contaminés à l’arsenic (ce qui les rend plus soyeux) et les ont mis sur le marché. À l’écran : des boucs émissaires arrêtés, menottés, vilipendés.
Nourris aux antibiotiques, contaminés par la peste, tués à l’arsenic.
Paix à l’âme des porcs, au triptyque de leur tragédie.
Je décrète sur-le-champ mon devenir végétarien.

SINCERITY & ETERNITY,
l’enseigne d’un diamantaire
qui vend le mariage, l’amour, enrobé dans une pierre,
Une fièvre souvent solitaire.

Une explosion dans une usine pétrochimique, en périphérie de la ville où je vis, Hangzhou, a eu lieu la veille. Elle est à l’origine d’une pollution du fleuve Qiantang, où navigue désormais, non sans grâce, une nappe de solvant toxique que j’observe de loin. On est en 2009. Le fleuve est la principale source d’approvisionnement en eau de la ville. La nappe aurait infiltré et contaminé les stations d’épuration. L’information cachée par les autorités a fuité via des canaux non officiels. La version change. Un ami chinois m’assure maintenant que ce n’est pas une explosion mais un accident de la route : d’un pont, un 35 tonnes transportant des produits chimiques serait tombé dans la rivière, y déversant tout son contenu.
Seule certitude dans cet océan d’effroi, l’eau potable est contaminée.
Des SMS d’alerte saturent mon vieux Nokia. Une salve d’injonctions. Avant la pénurie qui s’annonce, faire le plein d’eau minérale et pétillante, de nourriture, de nouilles lyophilisées. Ne plus sortir. Ne plus se laver les mains, ni cuisiner avec l’eau du robinet. Se doucher à l’eau minérale.


mercredi 24 mars 2021

[Plamondon, Eric] Aller aux fraises

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Aller aux fraises

Auteur : Eric PLAMONDON

Parution : 2021 (Quidam Editeur)

Pages : 88






 

 

Présentation de l'éditeur :  

Aller aux fraises, c’est une langue qui sillonne les bois, les champs, les usines, les routes sans fin, les bords de rivière. C’est le sort de ceux qui deviennent extraordinaires à force d’être ordinaires. On s’y laisse porter par les souvenirs d’un père qui s’agrègent pour devenir les légendes du fils. Ce fils qui veut construire son propre récit et qui retrouve sa mère le temps d’un nouveau cycle.  Eric Plamondon raconte la démesure de l’ordinaire. Sur le vif. C’est aussi drôle qu’émouvant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né au Québec en 1969, Eric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. 
Taqawan (Quidam 2018) a reçu les éloges tant de la presse que des libraires, et a obtenu le prix France-Québec 2018, ainsi que le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.


Avis :

Ce mince volume est un recueil de trois nouvelles.

La première, Aller aux fraises, nous renvoie aux dix-sept ans de l’auteur, à l’insouciance d’une jeunesse pressée de vivre l’amour, la fête, l’alcool, et qui, tout entière tournée vers l’aube de ce qui lui semble encore la liberté parfaite, ne réalise pas encore tout ce qui finit aussi à cette saison de la vie. Il faudra quitter la maison sans savoir qu'on n'y reviendra jamais vraiment. C'est la fin de l'enfance, la fin d'une vie, le moment où on quitte ses parents et le début d'une autre. La nostalgie point dans les souvenirs de l’auteur, à son tour à l’âge qu’avait son père à l’époque. Elle se fait poignante, alors que se dessine toute la portée du constat paternel, si pudique et si poétique dans son laconisme, d’un fils parvenu au temps d’aller aux fraises.

La deuxième, Cendres, poursuit l’hommage de l’auteur à son père en rapportant une de ses anecdotes, dans une évocation révélatrice du puissant lien filial de l’écrivain. La narration se déploie autour de quelques personnages modestes, prompts à venir oublier leurs pénibles professions ouvrières autour du billard et au fond des bouteilles du bar local. Leurs légendaires et flamboyantes parties auront un prix, mais cimenteront une amitié touchante de sincérité et de maladresse. D’une irrévérencieuse drôlerie, le texte s’égaye de dialogues savoureux, aux accents profondément authentiques.

Enfin, Thetford Mines évoque les longues et parfois aventureuses allées et venues de l’auteur, encore étudiant, entre le domicile de sa mère et celui de sa blonde : deux heures de route aller, deux heures de route retour, beau temps mauvais temps, une tempête de neige n’arrêtant pas un Québécois pour si peu. La nouvelle nous emmène sur les grandes routes rectilignes qui, en traversant les forêts, se mettent à jouer aux montagnes russes à l’approche des Appalaches. Le décor varie du blanc neigeux au gris pierreux des terrils, la ville désormais économiquement sinistrée de Thetford Mines se prêtant au passage à l’évocation des mines d’amiante, de la grande grève de 1949 et du bouleversement politique et social qu’elle provoqua au Québec.

On ne se lasse pas du talent de conteur et de la finesse d’évocation d’Eric Plamondon, qui, au travers de l’ordinaire, sait si bien exprimer la fragilité des hommes, du temps qui passe et de la vie. Chacun de ces trois courts textes est un trésor d’émotions pudiquement suggérées, en même temps qu’un régal des mots et de la langue, alors qu’y chantent pour notre plus grand plaisir l’accent et les expressions québécoises. Sous le charme, le lecteur referme ce livre avec au coeur l’envie de faire encore, dès que possible, un p'tit boute en compagnie de cet auteur. (4/5)


Citations :

Je me dirigeais tout droit vers les responsabilités, les histoires d’amour compliquées, les haines partagées, les collègues insignifiants, le mariage, le divorce, avoir un enfant, voir ses parents vieillir, changer d’idée, douter, chercher des réponses, sombrer, se relever, tenter, recommencer et, souvent, me souvenir de la fois où mon père m’avait dit : « On dirait que t’es allé aux fraises. »

Il y avait de la magie dans cette roche qui résistait aux flammes et avec laquelle on pouvait faire du tissu à l’épreuve du feu. Et Gilles de me raconter que déjà à l’époque de César on confectionnait des nappes de banquet en fibre de chrysotile et que, pour les nettoyer, on les jetait dans les flammes d’où elles ressortaient d’un blanc immaculé.
 
Si les problèmes de santé des travailleurs de l’amiante avaient été reconnus officiellement en 1948, on savait déjà chez les Romains que les esclaves qui filaient le tissu avec des fibres d’amiante développaient des problèmes respiratoires parfois mortels. L’amiantose ne datait pas d’hier.

J’étais à peine arrivé que c’était déjà le dimanche matin, la langueur de ce jour entre deux où on hésite à terminer quelque chose en sachant que demain sera pénible. L’épaisseur des dimanches, leur lourdeur monotone, leurs heures à rallonge, l’angoisse du coucher, la tête qui va trop vite et le corps qui se refuse à l’attaque de la semaine et au réveille-matin.

J’avais l’impression de m’enfoncer dans la tempête, de plonger en son sein alors que ce n’étaient que les cieux qui passaient au-dessus de moi en balayant toute la Belle Province. Les phares de la Honda Civic creusaient un tunnel dans le blanc des tourbillons de cristaux. Ce n’était plus le véhicule qui avançait mais les éléments qui se précipitaient vers moi. J’étais comme Han Solo quand il fait passer le Faucon Millenium en hyper-espace et que des milliards de points lumineux semblent bombarder le cockpit : étoiles, super nova, naines blanches, soleils, galaxies… Mon retour devenait l’errance d’un naufragé solitaire.



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