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mercredi 24 juillet 2024

[Johnson, Craig] Dark Horse

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dark horse (The Dark Horse)

Auteur : Craig JOHNSON

Traduction : Sophie ASLANIDES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2009,
                  réédité en français en 2024
                  (Gallmeister)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

L’affaire paraissait pourtant simple. Wade Barsad, un homme au passé trouble, a enfermé les chevaux de sa femme Mary dans une grange avant d’y mettre le feu. En retour, celle-ci lui a tiré six balles dans la tête durant son sommeil. Telle est du moins la version officielle. Mais le shérif Walt Longmire, persuadé de l’innocence de Mary, décide de se rendre sur les lieux du crime et débarque incognito à Absalom, petite ville du comté voisin où il n’a pas juridiction. Très vite, il se heurte à l’hostilité de la plupart des habitants et ne tarde pas à découvrir qu’une grande partie de la population avait de bonnes raisons de vouloir la mort de Wade.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Craig Johnson naît en 1961 à Huntington, en Virginie-Occidentale. Il grandit dans une petite ville du Midwest qui, au grand dam de sa mère, était traversée par une voie ferrée. À l’âge de huit ans, il profite du fait que le train ralentit à chaque passage pour y embarquer clandestinement et partir à l'aventure. Cette première escapade dans le vaste monde s’achève lorsque son père, après avoir parcouru près de six cents kilomètres, vient le récupérer dans une gare de triage où le garnement a été repéré.

Après ses études, c’est cette fois en auto-stop, chargé d’un sac de surplus de l’armée et d’un pistolet semi-automatique Colt que Craig se rend dans l’Ouest. Petit-fils de forgeron, il n’a pas de mal à se faire embaucher dans plusieurs ranchs du Montana et du Wyoming. Il fait même quelques incursions dans l’univers du rodéo : il ne se débrouille pas trop mal aux épreuves de dressage, mais son lancer de lasso est assez minable.

Par la suite, il obtient un doctorat d'études dramatiques et se balade pas mal à travers les États-Unis. Il devient successivement pêcheur professionnel, chauffeur routier, charpentier et cow-boy. Il enseigne également à l’université et fait un temps partie de la police de New York, avant de se consacrer pleinement à l’écriture.

Son premier roman, Little Bird (The Cold Dish en VO), paraît en 2005 aux États-Unis. Il met en scène le shérif Walt Longmire et constitue le premier volet d’une saga qui fait régulièrement partie des listes de best-sellers aux États-Unis. La série Longmire, adaptation télévisée de l’univers de Craig Johnson, a connu un immense succès aux États-Unis. Elle est diffusée en France sur la chaîne D8.

Craig vit avec sa femme, Judy, au pied des Bighorn Mountains, dans le Wyoming. Son ranch est situé à la confluence des rivières Clear Creek et Piney Creek, à la sortie de Ucross, une charmante petite ville qui compte vingt-cinq habitants.

 

Avis :  

Avec une vingtaine d’ouvrages publiés en vingt ans, souvent primés, adaptés à la télévision américaine, la série policière consacrée au shérif Walt Longmire a fait la célébrité de Craig Johnson. La troisième réédition en français de son opus numéro cinq est l’occasion de (re)découvrir ce personnage magistral, tellement crédible, dont les aventures se déroulent dans le comté fictif d'Absaroka, dans le Wyoming où vit l’auteur.

« Le AR avait été BAR à une certaine époque, mais la mauvaise qualité de la menuiserie et le vent omniprésent avaient changé son nom, ou bien le B avait peut-être décidé d’aller faire la bringue ailleurs. » Avec son décor comme échappé d’un western, le vent soulevant paille et poussière pour seul souffle de vie apparent et la rugosité peu amène pour l‘étranger de ses habitants, la petite ville d’Absalom ne brille pas par son hospitalité. Recroquevillée au pied des vastes et hautes mesas qui la surplombent de leurs plateaux sauvages, un peu plus coupée du monde encore par la désaffection du vieux pont qui y mène, elle n’a que méfiance et hostilité à offrir au visiteur qui vient de se présenter comme inspecteur d’assurances et qui prétend enquêter sur l’affaire que tous préfèrent murer dans un silence prudent.

Encore ne savent-ils pas, ces Absalomiens repliés sur leurs secrets fermentés, que l’intrus est en vérité le shérif Longmire, sous couverture parce que hors de sa circonscription du comté voisin, et qu’il est discrètement mandaté pour relayer l’enquête policière officielle, étouffée par d'intrigantes pressions. Il est vrai que les faits semblent d’une parfaite limpidité, étayée par les aveux mêmes de celle qui dort désormais en prison en attendant son procès. Son mari ayant mis le feu aux écuries abritant les chevaux qui étaient toute sa vie à elle, Mary Barsad s’est vengée en déchargeant son fusil sur cet homme par ailleurs réputé insupportable. Tellement insupportable que tous ici avaient de bons motifs de le haïr et maintenant d’excellentes raisons de préférer se taire plutôt que d’innocenter une coupable idéale.

Entre paysages et décors ensorcelants, personnages et dialogues stupéfiants d’authenticité, tout droit jaillis de l’imprégnation locale de l’auteur, enfin humour déclenchant jusqu’à de francs éclats de rire, l’intrigue réserve son lot de surprises, de bains d’ambiance et d’accélérations galopantes dans tous les sens du terme, pour une lecture aussi captivante qu’attachante : un vrai régal qui prend aussitôt le goût du revenez-y, d’autres épisodes vous attendent. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation : 

Je pensai à la manière dont nous labourions et cultivions la terre, dont nous y plantions des arbres, l’enfermions avec des clôtures, y construisions des maisons et faisions tout notre possible pour repousser l’éternité de la distance – tout pour donner au paysage une espèce d’échelle humaine. Mais peu importait ce que nous faisions pour essayer de façonner l’Ouest, c’était l’Ouest qui nous façonnait inévitablement.


 

mercredi 14 juin 2023

[Moulins, Xavier (de)] La nuit des pur-sang

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La nuit des pur-sang

Auteur : Xavier de MOULINS

Parution : 2023 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’aura de la horde plane au-dessus du cortège. La couleur du ciel est chamboulée. Les derniers nuages foutent le camp. D’en haut tout paraît simple et fluide. Le galop est une danse. Serait-il capable de remonter si l’occasion se présentait ? Serait-il en état ? Après tout ça. Alexandre a bien connu les chevaux dans une autre vie.

Énigmatique et saisissant, le nouveau roman de Xavier de Moulins nous entraîne dans le monde des chevaux de course, devenu le refuge d’un homme abîmé par la vie. Les pur-sang l’aideront-ils à affronter ses fantômes et ses deuils pour traverser enfin sa nuit d’encre ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Xavier de Moulins est écrivain et journaliste. Il a déjà publié chez Flammarion Le petit chat est mort (2020, Prix littéraire 30 millions d'amis), Mon garçon (2021), Toute la famille ensemble (2022) et La nuit des pur-sang (2023) chez Flammarion.

 

Avis :

Des années après le drame qui ne cesse de le hanter et qui lui a fait tourner le dos à sa passion pour le cheval, Alexandre est invité par une ancienne connaissance à l’entraînement des cracks à Maisons-Laffitte. Pendant qu’il renoue peu à peu avec le monde équestre, pour les plus grands espoirs de sa mère Elisabeth, qui, douloureusement consciente de n’avoir pas su le protéger des violences d’un père aujourd’hui décédé, cherche obstinément le moyen de lui redonner goût à la vie, l’ex-jockey Tony, reconverti en lad rééducateur de chevaux difficiles, convoie ses derniers champions sans se douter que son ultime sauvetage pourrait bien être celui d’un homme cette fois…

Jolie et émouvante, l’histoire a toutes les chances d’embuer bien des yeux, à mesure que les fils narrateurs, tissés respectivement par Alexandre, Tony et Elisabeth, laissent apparaître son motif central, au départ peu visible. Leurré par le premier chapitre, le lecteur devra d’abord faire la part entre réalité et fantasme, personnages vivants et fantômes, pour progressivement réaliser la nature et l’ampleur du traumatisme qui empêche Alexandre de se libérer d’un terrible sentiment de culpabilité et d’enfin faire son deuil du passé. C’est cette construction du livre, d’un trompe-l’oeil initial en un enchaînement de métaphores poétiques, qui, alliée à une écriture puissamment inspirée par la passion profonde de l’auteur pour le cheval et l’univers des courses hippiques, mais aussi par une expérience personnelle qui lui a dicté un personnage présentant quelques traits autobiographiques, fait toute l’originalité de cette narration, inévitablement bouleversante.

De la rééducation de chevaux débordés par leurs peurs au rebond d’un homme qui ne croit plus en lui ni en la vie, le texte fait la part belle à l’équithérapie, fondée sur cette incroyable relation entre l’animal et l’humain, l’un si bien miroir de l’autre que ce binôme affectif favorise prise de confiance et reconnexion avec soi, comme par exemple chez les jeunes autistes. Alors, même si parfois l’ensemble frise la tendance feel good et paraît rester trop en surface de ses somme toute classiques considérations sur la résilience et le droit à vivre heureux, l’on se laisse charmer par la tendresse et par la poésie de ce conte un peu surnaturel, en même temps que griser par la vitesse et la puissance de galops au petit matin, à dos de « fauve de quatre cents kilos ».

Une lecture qui pourra donner envie de revoir le film « Danse avec lui », pour une autre histoire de résilience équestre à laquelle ce livre fait irrésistiblement penser. (3,5/5)

 

Citations : 

Les statues équestres disent la vie et la mort. Si deux sabots ne touchent pas le socle, c’est que le cavalier a été tué au combat.
 

Une cinquantaine d’écuries sont installées autour de l’hippodrome, des allées cavalières bordent les routes. D’autres essaims de pur-sang apparaissent : cinq cents sortent chaque matin de leur box pour le travail sur les pistes. Les cavaleries se croisent sur le gazon ou dans les arènes de sable, plus profondes et plus difficiles pour les athlètes, qui, en s’y enfonçant, s’y musclent au trot et au galop, conquièrent et améliorent, chaque jour, conditions physique et morale, indispensables pour voler sur les hippodromes.                 
Le travail du matin permet de gagner l’après-midi sur les champs de courses. La victoire, c’est la finalité.                 
Tout est nouveau pour lui. Sophie lui explique le théâtre et le fonctionnement du centre et d’une écurie. À Maisons-Laffitte ou à Chantilly, tout est pensé pour les courses. Les cours sont collées les unes aux autres, les nuits sont bercées par les hennissements et les rêves des chevaux. Derrière chaque portail, un mystère, un monde bruisse. Chaque maison a sa méthode, une manière de penser l’entraînement, de préparer les futurs champions, de croire en ses chances et de convoquer le destin. Les après-midi sont dédiés aux compétitions, aux luttes à mort et aux corps-à-corps avec les adversaires.                 
Les cracks traversent la France en camion pour une chance de victoire sur un hippodrome. Dans ce monde dur et sans pitié, on ne compte ni ses heures ni sa sueur. La routine et la discipline sont les conditions du succès, le courage et la grâce s’occupent du reste.
 

Les chevaux ne mettent pas de frontière entre leurs émotions et leurs actions, ils cherchent avant toute chose de la cohérence chez un partenaire. Alexandre avait compris très vite qu’un cheval calme et confiant, qu’une monture courageuse appelait un cavalier calme, confiant et courageux. Une bête de quatre cents kilos est le miroir de celui qui la chevauche. Elle peut le tuer d’un coup ou le sauver. Ce qu’un cheval apprend doit s’appliquer à celui qui le monte en premier. Avec lui, on travaille d’abord sur soi ; l’âme, le corps et l’esprit.
 

Aucun cheval n’accepte pour chef quelqu’un qu’il ne respecte pas. 
 

Il n’y a pas d’âge pour renaître.
Nous passons trop de temps à faire des plans pour l’avenir, à dépendre d’événements qui n’arriveront pas, ou trop tard, à nous souvenir. On réprime trop de choses par crainte des représailles et de l’humiliation, et il faut parfois beaucoup de courage pour exprimer ses sentiments. La seule chose que nous ayons réellement, c’est aujourd’hui, et personne ne nous doit rien.
Ce n’est pas ta faute, mon enfant, si ta femme est morte. Se sentir coupable est ce qu’il y a de pire. Traîner sa culpabilité, ce n’est pas respecter sa vie. Le cœur a besoin d’amour pour guérir et cet amour doit avant tout émaner de soi.
 
 
Il le sait, avec eux, les présentations débutent bien avant que les regards se croisent. Un cheval vous scanne au moment où il vous entend approcher et peut vous sonder jusqu’à l’âme.


On peut n’avoir manqué de rien sur le papier et vivre complètement démuni.  Alexandre ressemble à un cheval battu par son propriétaire dans l’obscurité de son box. À la racine de ses peurs, il y a son père. Ce père et ses exigences.


Enfant battu. Chaque fois que nous faisons du mal, nous le faisons à tous nos descendants qui le porteront sans en être conscients jusqu’à leur mort. Ce qui empêche l’amour, c’est la peur. La violence naît d’un vide intérieur.


La séparation est une mort qui vous laisse en vie.  


Toute expérience humaine est intégralement autocréée. Chacun de nous est l’auteur de ses pensées et de ses émotions. Il faut savoir s’arrêter de s’identifier à tout ce que l’on a accumulé par le passé et arrêter de croire que le futur sera ceci ou cela. Il n’existe pas. La seule chose que nous avons s’appelle le présent. Vivre, c’est prendre conscience de ce qu’on est à l’instant. Être humain, c’est pouvoir façonner les situations dans lesquelles on vit comme on veut les vivre. Pour façonner nos situations, il faut comprendre qui on est. Ensuite seulement on peut envisager d’être bien où nous sommes. C’est tout. Les gens ne savent pas qui ils sont. C’est pour ça qu’ils sont malheureux et courent après un hypothétique bonheur qui ne dépend jamais d’eux. Il est là, le piège.


 

samedi 23 juillet 2022

[Steinbeck, John] Le poney rouge

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le poney rouge (The Red Pony)     

Auteur : John STEINBECK

Traduction : Marcel DUHAMEL, Max MORISE

Parution : 1933 en anglais (Etats-Unis),
                  dès 1946 en français (Gallimard)
Pages : 280

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Jody, petit garçon rêveur et solitaire, vit dans un ranch de Californie, avec ses parents et Billy Buck, le garçon d'écurie, son ami. Sa vie est paisible, entre l'école et les travaux de la ferme. Un matin, Jody découvre dans la grange un poney rouge, un cadeau de son père. Aidé par Billy Buck, Jody entreprend de dresser Galiban, le poney. Et peu à peu arrive le moment où, pour la première fois, Jody va pouvoir monter Galiban! Mais le poney tombe malade.
Un petit garçon aux cheveux de paille, un regard timide et poli, un père sévère mais bon. Et la vie saine et rude de la ferme, un pays de grands espaces, chauffé à blanc par le soleil. Jody fait l'apprentissage de la responsabilité avec le poney qu'on lui a donné. Fort, juste et tendre.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

L'Américain John Steinbeck (1902-1968), Prix Nobel de littérature en 1962, est considéré comme « un géant des lettres américaines ». Si son roman Les raisins de la colère (1939), lauréat du Prix Pulitzer, est considéré comme son chef d'oeuvre, plusieurs de ses livres sont devenus des classiques de la littérature. Avec souvent pour cadre la Californie, ils ont pour thèmes récurrents le destin et l'injustice, notamment chez les travailleurs et les fermiers opprimés.
 

 

Avis :

Dans les années trente en Californie, le jeune Jody grandit entre l’école et les tâches qui lui sont confiées au ranch de ses parents. Lorsque son père lui offre un poney et les responsabilités qui vont avec, l'enfant s’emploie activement à son dressage avec l’aide de son ami Billy Buck, le garçon d’écurie. Mais, alors qu’approche le jour où Jody pourra enfin le monter, le poney attrape la gourme, cette redoutable angine équine.

Le drame frappe cruellement le petit garçon, amené à se battre contre ce qui prend corps pour la première fois dans sa vie : l’impuissance humaine face à l’adversité, lorsqu’elle s’acharne sur ceux que vous aimez et vous accule à d’impossibles choix. Et même si l’histoire se passe à la campagne, là où le contact proche des animaux vous aguerrit très tôt aux réalités de la vie et de la mort, les épreuves qui attendent Jody sont d’une dureté à le marquer au fer rouge, quelques scènes difficiles pouvant même interroger le classement de ce livre en littérature jeunesse. Ce qui s’annonçait comme un apprentissage autant qu’une récompense, tourne en réalité à une confrontation, précoce et brutale, aux très rudes contingences du métier de fermier dans le Far West du début du XXe siècle.

Ce court roman, qui figure parmi les toutes premières œuvres de l’auteur, annonce déjà les grands thèmes qui domineront sa production littéraire : la dure vie des ruraux ordinaires de Californie dans les années trente, en des lieux où il a lui-même vécu. Dans ces vastes espaces encore presque sauvages, vivre est un acharnement qui vous durcit dès l’âge le plus tendre, et la construction du Nouveau Monde se fait dans un étroit mélange d’espoir et de violence.

Un récit poignant, d’une simplicité brutale, où s’exprime toute la cruauté de la lutte pour la survie sur ce qui est encore une terre de conquête : un Far West qui vous rabote et vous dessèche les sentiments, pour qu’une fois racornis, ils cessent, une fois pour toutes, de vous rendre faible et vulnérable. (4/5)

 

 

Citation :  

Gitano n'était qu'un vieillard avant qu'on ne rencontre ses yeux noirs et éteints. Mais derrière ces yeux-là , il y avait une chose inconnue. Il n'en disait jamais assez long pour qu'on puisse deviner ce qu'il y avait à l'intérieur derrière ses yeux.


 

lundi 11 juillet 2022

[Mascaro, Alain] Avant que le monde ne se ferme

 


 
 

 

Coup de coeur 💓 

Titre : Avant que le monde ne se ferme

Auteur : Alain MASCARO

Parution : 2021 (Autrement)

Pages : 256

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Anton Torvath est tzigane et dresseur de chevaux. Né au cœur de la steppe kirghize peu après la Première Guerre mondiale, il grandit au sein d’un cirque, entouré d’un clan bigarré de jongleurs, de trapézistes et de dompteurs. Ce « fils du vent » va traverser la première moitié du «  siècle des génocides », devenant à la fois témoin de la folie des hommes et mémoire d’un peuple sans mémoire. Accompagné de Jag, l’homme au violon, de Simon, le médecin philosophe, ou de la mystérieuse Yadia, ex-officier de l’Armée rouge, Anton va voyager dans une Europe où le bruit des bottes écrase tout. Sauf le souffle du vent.
À la fois épopée et récit intime, Avant que le monde ne se ferme est un premier roman à l’écriture ample et poétique. Alain Mascaro s’empare du folklore et de la sagesse tziganes comme pour mieux mettre à nu la barbarie du monde.
 

   

Un mot sur l'auteur :

Né en 1964, Alain Mascaro a quitté son poste de professeur de lettres pour voyager avec sa compagne.
Son premier roman "Avant que le monde ne se ferme" a reçu le Prix Première Plume et Talents Cultura 2021.

 

 

Avis :

Né dans les steppes kirghises au lendemain de la Grande Guerre, le jeune tzigane Anton Torvath grandit au sein d’un cirque, où il dresse des chevaux. Lui et les siens mènent l’existence libre des « Fils du vent », à cent lieues des préoccupations de plus en plus folles de l’Europe où ils se trouvent dans les années trente. Pris au piège de la barbarie nazie, le petit chapiteau rouge et bleu manquera de peu disparaître définitivement. Mais c’est sans compter la détermination des survivants à ne jamais laisser s’éteindre le souffle du vent...

Terrible miroir que nous tend Anton, à nous les gadjé, au fil d’une moitié de XXe siècle marquée par les génocides. Pendant que montent les tensions d’avant-guerre en Europe, le jeune tzigane s’enivre d’une enfance goûtée instant après instant au sein d’un clan haut en couleurs, fier de sa vie sans attache qui lui fait profiter des beautés du monde au hasard de ses lents voyages au pas des chevaux. Cette vie libre de "mouflons" réfractaires à la domesticité des "moutons" est mise à mal de la pire des façons par le génocide nazi, dans un summum de l’horreur prouvant au-delà du concevable combien l’humanité est capable de se fourvoyer. Obstinés à reconstruire un avenir conforme à leurs valeurs de liberté, les survivants se heurtent au triomphe d'une conception de plus en plus "économique" du monde, centrée sur la possession et l'argent. Alors que les espaces sauvages se font peaux de chagrin, que frontières et passeports dessinent des murs parfois infranchissables, restent bien peu d'ouvertures pour laisser passer le vent.  

A ses passages sombres et terribles, propres à faire douter de la notion-même d'humanité, le récit oppose la lumineuse présence de quelques personnages dont la sagesse et la bonté simples et instinctives serviront, d'abord de tuteurs à l'apprentissage d'Anton, puis de bouées de sauvetage empêchant le jeune homme de sombrer tout à fait dans l'enfer des camps de la mort. Et puisque la barbarie des hommes se révèle capable de les emmener si loin au-delà de toute raison, mais aussi parce que notre monde contemporain oublie toujours plus de "vivre" pour préférer "avoir",  l'on acceptera avec bonheur que le récit s'arme d'une poésie parfois légèrement teintée de magie, n'hésitant pas à franchir les limites de la vraisemblance, pour mieux nous rappeler le vrai sens de la vie et le goût perdu de la liberté.

Investir chaque instant sans laisser au poids du passé ni à la crainte de l'avenir la possibilité de le gâcher, refuser l'aliénation au lieu de rester frileusement dans d'inacceptables compromis, oser dire non sans reculer devant le prix : c'est parfois l'avenir du monde qui est en jeu - ici face au nazisme au siècle dernier, mais on pensera aisément à d'autres exemples contemporains, ne serait-ce qu'à l'intégrisme religieux, et ainsi à d'autres ouvrages récents sur la liberté, en Turquie avec Madame Hayat d'Ahmet Altan ou au Kurdistan avec S’il n’en reste qu’une de Patrice Franceschi -, mais aussi, plus directement, la façon dont nous acceptons de vivre ou de subir notre existence au quotidien. Alors, à l'image des derniers tziganes bataillant pour préserver leur rapport au monde, et d'ailleurs de l'auteur qui a fait le choix un jour de tout plaquer pour écrire et voyager, peut-être un certain nombre de lecteurs trouveront dans ce livre l'envie de rejoindre aussi les rangs des cimarrones, ces esclaves ou animaux domestiques enfuis pour retrouver la maîtrise de leur destin... Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Préparez les attelages, ordonna Svetan, nous partons à l’aube. »          
Le violon du vieux Jag cessa soudain de rire. Tous quittèrent le cercle du brasier et s’enfoncèrent dans la nuit. L’haleine des chevaux soufflait des nuages et les étoiles au ciel semblaient cligner des yeux.
 

Dans la kumpania, on se méfiait beaucoup de ceux qui savaient lire. Les livres étaient des prisons pour les mots, des prisons pour les hommes. Les premiers comme les seconds n’étaient libres qu’à virevolter dans l’air ; ils dépérissaient sitôt qu’on les fixait sur une page blanche ou un lopin de terre.
 
 
Papu Jag, demandait par exemple Nanosh, y a-t-il des hommes dans la Lune ?          
— Il n’y en a plus qu’un seul, hélas, répondait Jag. Mais autrefois, il y en avait beaucoup ! Ils menaient une vie facile : leur seul travail était d’entretenir le feu pour que la lune brille. À cette époque-là, elle était toujours pleine. Mais un mauvais homme, un gadjo qui n’aimait pas ses semblables les bannit de la lune. Depuis, le mauvais homme doit entretenir le feu tout seul, et il n’y parvient pas, c’est pourquoi la lune s’éteint régulièrement. Quand elle commence à se rallumer, c’est que le gadjo est en train de souffler sur les cendres. Quant aux hommes qu’il a chassés, ils se sont dispersés très loin dans le ciel et Devel leur a donné la mission d’allumer chaque jour les étoiles. Si vous regardez bien, vous les verrez qui portent des fagots… 
 

En vérité, il était réputé très riche parce qu’il avait dépensé bien des fortunes dans sa vie et que c’était cela la vraie richesse : ne rien garder, flamber, jeter l’argent par les fenêtres, sans quoi l’argent devenait vite un boulet qui entravait les pas et noircissait les âmes.
 

L’histoire des hommes était ainsi faite qu’on ne pouvait faire un pas sans s’embourber dans un charnier. Il y aurait bientôt la guerre ; Anton l’avait lu dans les journaux, mais c’était surtout inscrit dans le cheminement même de l’humanité. Il suffisait d’ouvrir un roman, à plus forte raison un livre d’Histoire, pour s’en rendre compte : ce n’étaient que récits de combats, autodafés et massacres que l’on nommait épopées ; des centaines de « héros » s’étaient approprié le monde, obligeant les chroniqueurs à narrer holocaustes et fratricides, comme s’il n’y avait rien d’autre à consigner. (…)
Pourtant le monde n’était pas fait que de conquérants sanguinaires, de princes et de rois fous, de militaires cruels ; les petits, les sans-nom, les sans-grade étaient bien plus nombreux et cependant ils courbaient la tête sous le joug. Anton ne comprenait pas pourquoi.
 
 
Dis-moi, mon garçon, demandait Jag qui aimait les fables, qu’est-ce qui est mieux pour un mouton, le berger ou le loup ?          
— Le berger.          
— Et qui tond le mouton ?          
— Le berger.          
— Et qui le tue pour le manger ?          
— Le loup !
— Non, Anton. C’est encore le berger. Il est bien rare qu’un loup parvienne à tuer un mouton, parce que le berger veille, et il a de gros chiens. Mais qui donc protège le mouton quand le berger vient l’immoler ?          
— Personne.          
— Et pourtant de qui a peur le mouton : du berger ou du loup ?          
— Du loup !          
— Oui mon garçon, voilà bien tout le drame des hommes : ils sont exactement comme les moutons. On leur fait croire à l’existence de loups et ceux qui sont censés les protéger sont en fait ceux qui les tondent et les tuent.


Il inculqua à Anton l’essentiel : le sens de l’éphémère. Les vies étaient fragiles et passaient vite, si vite, il fallait toujours l’avoir à l’esprit et se garder vivant ; le reste, à commencer par l’espérance d’une vie éternelle, n’était que foutaises.          
« Ici et maintenant, voilà ce qui compte. Ne te laisse pas voler ta vie, Anton, c’est ton bien le plus précieux. »          
Il disait encore :          
« Te souviens-tu des mouflons que nous avons vus dans l’Altaï ? Sais-tu que les moutons étaient tous des mouflons avant d’être domestiqués ? Des deux, qui préfères-tu être ? »


Je ne suis pas dresseur de chevaux, mon garçon, mais si j’ai proposé ce nom pour ton cheval, c’était pour te suggérer quelque chose… Pour ce que j’en sais, Cimarrón est un mot d’un ancien peuple d’Haïti7, il désigne un animal sauvage domestiqué retourné à l’état de nature ; autrement dit, un animal intelligent ! Par la suite, on l’a employé pour désigner un esclave en rupture de ban, un esclave qui a fui pour retrouver sa liberté. Parce que même chez les bêtes serviles, même chez les esclaves, il reste toujours quelque chose qui ne se rend pas, quelque chose d’inaliénable. Voilà ! Alors si tu veux obtenir quelque chose d’un animal domestique, parle à ce qui en lui est encore sauvage et tu verras que tu obtiendras plus que tu n’aurais obtenu en t’adressant à la part domestique. Et il en va de même des hommes. Les gadjé sont des animaux domestiques, et nous aussi un peu, je crois, même si on s’en défend. Quoi qu’il en soit, si tu veux obtenir quelque chose d’un homme, parle au Fils du vent qui est encore en lui ; parle à sa liberté et non pas à tout ce qui l’entrave. Enlève la selle et le mors à ton cheval ; enlève aux hommes leurs oripeaux sociaux, leurs chaînes et tout ce qui les entrave : considère-les nus et tu sauras qui ils sont…
 
 
Dans les premiers jours du mois de mai 1945, le colonel Saül Aaron Wittgenstein, de la troisième armée américaine, pénétra dans la forteresse de Mauthausen, deux jours après la libération du camp. Ce qu’il avait de plus cristallin en lui, les fines cordes tendues sur la harpe de son âme, la candeur, l’idéalisme, la foi, tout cela se brisa à jamais. Ce fut comme une noire illumination. Il ne s’exclama pas comme ses pairs ou ses subordonnés devant la barbarie nazie, il ne la considéra pas comme extérieure à lui mais comme une part de lui-même, comme inhérente à l’homme, indéfectiblement. Dès lors, il en conçut une profonde aversion pour ses semblables et, partant, pour lui-même.


Anton était entré dans la petite galaxie des Wittgenstein comme un météore flamboyant. Il bouleversa tout ce qu’ils avaient lentement et patiemment construit, leur douce inertie, cette pyramide de quiétude et de croyances, ce savant équilibre entre les désirs assouvis et ceux à étouffer, la vieille patine de bien-être régulièrement passée à l’encaustique des certitudes, jusqu’à l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes.


Tu crois donc qu’il faut une raison au voyage ? Le voyage porte en lui sa propre raison, mon ami ! On va à un endroit sans savoir pourquoi et ce n’est que lorsqu’on y est que l’on comprend pourquoi on est venu ! Les gadjé ne connaissent pas le sens de la route. Si les Fils du vent parcourent la peau du monde, ce n’est pas pour le simple plaisir d’aller d’un endroit à un autre ou pour simplement connaître l’errance ; c’est une façon de dire que leur pays n’est pas ici ou là, pour la simple raison qu’il n’est nulle part, en tout cas pas enclos entre des frontières ! Nous ne sommes que de passage, comprends-tu ? Nous sommes comme le chat de Kipling : tous les lieux se valent pour nous. C’est pour cela que les Fils du vent sont capables de prédire l’avenir, eux qui ne connaissent que le présent, parce qu’ils ne sont pas enracinés comme des arbres ou fichés en terre comme les pieux des clôtures, mais qu’ils ont gardé un lien primordial avec l’univers, avec la terre, avec le vent !


Ci et là encore, il avait croisé quelques survivants, de Łódź ou des Lager, la plupart marqués dans leur âme et leur chair, tourmentés par le simple fait d’avoir survécu là où tant d’autres étaient morts. Il les reconnaissait presque du premier coup d’œil. (…)
Seuls les bourreaux dormaient du sommeil du juste, c’était une constante ; les victimes, elles, continuaient à souffrir leur vie durant, jamais leurs plaies ne cicatrisaient entièrement. 
 
 
Jag bougonnait. Encore. Contre (…)  les organisateurs de spectacles, les impresarii, les banquiers, les hommes d’affaires, tous ceux qui tournaient autour du cirque comme des vautours et qui vouaient un effarant culte à l’argent.          
« Et pour quoi en faire, je te le demande ? Rien de vivant. Ni joie, ni fêtes, ni cadeaux ! Juste davantage d’argent et de pouvoir. »          
Un nouveau Golem se profilait, apparemment moins sanguinaire, mais tout aussi inhumain et qu’on allait ériger au rang des dieux : l’économie.          
« Les Fils du vent vont être broyés ! Les vanniers, les rémouleurs, les maquignons, les forains, que veux-tu qu’ils fassent contre cette machine ? Tôt ou tard ils seront broyés… »          
Jag bougonnait aussi contre tout ce qui se mettait en travers de la route. Les contrôles de police, les barrières, les clôtures…          
« Tu verras que si un jour on retourne dans les steppes, on trouvera de ces barbelés… »          
Pourquoi diable les gadjé voulaient-ils morceler la terre, la réduire en parcelles closes et encloses ? Les panneaux Propriété privée – Défense d’entrer s’étaient mis à pousser comme des liserons. De la route, on apercevait un étang, une rivière, un ruisseau, ou bien une prairie pleine de fleurs, un bosquet clair, une clairière, et quand on s’approchait, on tombait sur une clôture ou une barrière.
« Ce genre de choses, c’est pour parquer les troupeaux, rien d’autre ! »          
Anton entendait parfaitement ce que disait Jag. Lui aussi souffrait de voir le monde se fermer. Il rêvait toujours d’horizons infinis, de plaines immenses, de moutonnements et de steppes, de libres galops.


 Les hommes sans cesse rêvent du zénith, disait encore Jag, et oublient le nadir. Pour être à l’équilibre, il faut avoir les deux, la tête dans la lumière, et les pieds ancrés dans le sol, parfois dans la boue ! Le vent dans les cheveux et les pieds sur terre, voilà ce qu’il faut pour être heureux ! 


Les existences parfois s’écrivent dans des langues inconnues, forçant ceux qui les vivent à tenter de déchiffrer les hiéroglyphes qu’ils ont pourtant eux-mêmes gravés.


Tu as une dette envers les morts, Anton. Tu as survécu ; et puisque tu as survécu, tu te dois de vivre et d’être heureux. Ce n’est pas un droit, mais un devoir. Peut-on vivre et être heureux par devoir ? te demandes-tu. Oui, à condition que ce soit librement et pleinement consenti. Si tel est le cas, alors s’efface le poids du devoir et ne reste plus que la joie, l’intense jubilation de vivre.


Lorsqu’il arriva en vue des faubourgs de la capitale autrichienne, il eut la brève tentation de continuer à marcher tout droit vers le soleil levant, à travers l’Europe et l’Asie centrales. Mais il y avait plus que des frontières à traverser maintenant, il y avait un rideau de fer, et ce que Jag avait fait en temps de guerre, il était désormais impossible de le faire en tant de paix, si l’on pouvait appeler cela la paix. Quel étrange et absurde monde que celui des gadjé ! Il allait falloir louvoyer, être malin, trouver des interstices, des subterfuges, d’infimes trous de souris pour pouvoir se glisser jusqu’aux steppes lointaines et retrouver la lumière, le feu, le sang de l’enfance, peut-être la délivrance.


 

dimanche 4 octobre 2020

[Ducorps, Iris] A demi-sang

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : A demi-sang

Auteur : Iris DUCORPS

Parution : 2020 (Malo Quirvane)

Pages : 48

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une enfance américaine, pauvre, pleine d’espérances humaines et de casse sociale. L’Amérique des mariages entre immigrants bordures et jeunes filles cheyennes. L’Amérique des chevaux, des écoles de danse qui vendent du rêve. L’Amérique des riches mécènes qui parient sur les chevaux et sur les enfants. L’Amérique des orphelinats. L’envers du rêve américain, c’est l’enfance de Lilas L.S. Snuck.
 
L.S. est une série de petits polars autonome mettant en scène des personnages, que l’on retrouve livre après livre, pendant la guerre froide. Cet épisode, signé Iris Ducorps, revient sur l’enfance de Lilas L.S. Snuck, qui donne son nom à la série. La blonde courtisane perverse et retorse fut une enfant métis, d’amérindienne et de bordure, élevée dans la misère américaine, parmi les chevaux, les danseuses rêvant de scènes d’opéra, les riches mécènes qui misent sur les enfants comme sur les chevaux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de télévision, Iris Ducorps travaille sur des séries françaises et africaines.
Elle fut notamment script doctor pour la série Invisibles d’Alex Ogou et Aka Assié (TSK Studio, Côte d’Ivoire, Prix de la meilleure série étrangère francophone Festival de la Rochelle 2018).
Elle est co-auteur, avec Henri Joseph Kumba Bididi et Alain Didier Oyoué, de la série gabonaise Les amants de Bikelé (Les films de l’Equateur, 2007).
Elle est l’auteur de plusieurs épisodes de Petits secrets entre voisins, Petits secrets en famille, Une histoire une urgence, (TF1 Productions, 2013-18), ainsi que de Cœur Océan (France2, 2011), de Talons aiguilles et bottes de paille (France2, 2012, co-création originale).
Elle travaille actuellement sur la saison 4 de Sam (Authentic Prod) et intervient sur la série togolaise Oasis (Yobo Studios). Elle a d’autres projets en cours mais dont elle ne dira rien ici par superstition.
Quand elle descend de son bureau, c’est pour monter à cheval.

 

 

Avis :

L’adolescente Lilas grandit dans la région de Chicago, entre l’univers de la danse, passion héritée de sa mère Cheyenne morte il y a quelques années, et celui des chevaux de course, où son père est palefrenier.

Même si cette nouvelle peut tout à fait être lue indépendamment, elle fait partie d’une série – la série L.S., du nom de son héroïne -, dont un autre épisode est paru l’an dernier : Lilas L.S. Snuck y est déjà adulte et entretient une liaison avec un malfrat notoire. C’est la présentation de cette autre nouvelle qui m’a fait comprendre que la série se déroule dans les années cinquante, ce qui ne transparaît pas du tout dans A demi-sang.

Editée dans un petit format au grammage luxueux et à la mise en page sobre et soignée, cette courte histoire a elle-même tout de l’épure. Récit réduit à l’essentiel, phrases courtes, description très visuelle et cinématographique laissant au lecteur le soin d’interpréter les émotions des personnages : l’auteur n’est pas scénariste pour rien. Le résultat est un texte affilé comme une lame, tendu d’une cruauté qui ne s’embarrasse pas de sentiments, et que la distanciation émotionnelle nimbe curieusement d’une aura esthétique et poétique.

Ce petit livre laisse au final une impression étrange : celle d’avoir, le temps de quelques pages, ouvert la petite boîte à musique où se trouve enfermée la jeune danseuse Lilas, programmée par une imparable et cruelle mécanique à un destin sans pitié. (3/5)

lundi 17 février 2020

[Krier, Sylvie] Un cheval dans la tête





J'ai aimé

 

Titre : Un cheval dans la tête

Auteur : Sylvie KRIER

Parution : 2019

Editeur : Serge Safran

Pages : 206

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Jack, marginal épris de liberté, élève des chevaux. Aidé par Chayton, individu troublant, il peine à joindre les deux bouts. Débarque sa fille, une adolescente qu’il connaît à peine tandis qu’à ses côtés Célie, jeune femme énigmatique, se débat dans une histoire familiale qui agonise.
Jack prend alors la route pour essayer de s’en sortir, allant au-devant de drôles d’aventures. Et puis un jour, un industriel lui propose d’acquérir une partie de son cheptel. Et d’aller choisir un étalon à Séville. Cette offre inespérée permettra-t-elle à Jack de reprendre sa vie en main ?
Le corps-à-corps entre idéal et réalité, parfois épique, souvent émouvant, imprègne de manière captivante tout l’entourage de Jack et son cheptel aux allures de ranch du Far West.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sylvie Krier est née à Auxerre. Après avoir fait des études de pharmacie à Dijon, elle exerce dans l’Yonne puis dans le Loiret. Elle vit aujourd’hui dans le sud de la France, près d’Avignon.

 

 

Avis :

Ancien cascadeur équestre aujourd'hui à la tête d'un élevage de chevaux, Jack mène une vie libre et marginale, entièrement vouée à sa passion, mais constamment sur la corde raide : pourchassé par les huissiers, saura-t-il préserver encore longtemps son mode de vie bohème et précaire, d'autant que son ex-femme lui expédie sans crier gare leur fille adolescente et rebelle, qu'il ne connaît qu'à peine ? Il se lance alors dans un road-trip à travers la France, dans l'espoir de trouver une solution auprès de ses diverses relations. L'apparition d'un associé providentiel le tirera peut-être d'affaires.

Tous les personnages de cette histoire se retrouvent coincés entre leurs aspirations personnelles - amoureuses, familiales ou professionnelles -, et une réalité contrariante où les contraintes de toutes sortes, en particulier économiques pour Jack, viennent brider la liberté à laquelle ils sont si attachés. Si Jack, sa presque compagne Célie et sa fille si typiquement adolescente paraissent touchants et désarmants dans leur désarroi et leurs tentatives parfois maladroites pour rester à flot, on ne peut pas en dire autant de la génération des grands-parents, que leur égocentrisme teinté d'immaturité rend assez peu sympathiques.

Ce livre s'avère agréable grâce à son style fluide, ses personnages et ses situations évoqués de manière vivante et crédible. Je m'attendais toutefois à ce que les chevaux soient bien davantage au centre du récit, et surtout l'occasion de quelques jolis passages lyriques ou éthologiques susceptibles d'illustrer la passion de Jack. Ils sont finalement plus ici le symbole d'une liberté que l’objet d’un véritable attachement. J’ai même été surprise par la scène où Jack tue son cheval Cody lors d’une séance de dressage : Il refusait d’avancer. J’avais pris la chambrière, j’avais tapé. Cody ruait. À chaque ruade, je tapais, convaincu de le faire céder. Mais il ne cédait pas. Il avait peur de cet objet insolite auquel il était attaché. La crainte tendait son corps comme une pelote d’acier. Les salières se creusaient au-dessus de ses yeux. De l’eau coulait sous son ventre goutte à goutte, sur ses joues, en laissant une odeur de sel. Je tapais. Je tapais au même rythme que le sang qui battait dans mes tempes en faisant un bruit assourdissant. Je ne sentais plus mes muscles. Cody ruait. Même épuisé, il ruait dans l’air. Ses jarrets claquaient comme des coups de feu. Une grande flaque mouillait la terre sous son ventre. Soudain, son corps s’était mis à trembler violemment. Il s’était immobilisé, pétrifié, comme s’il allait perdre sa substance. Ses muqueuses avaient blanchi, ses yeux avaient laissé filer la terreur. Il avait continué à ruisseler malgré la paille dont je l’avais frictionné. Des litres et des litres d’eau. Il s’était couché en tendant la tête vers moi. Étalé sur le côté, il avait émis un petit hennissement juste avant de mourir. Amour et respect des chevaux, vraiment ?


Ce moment de lecture, aussi plaisant soit-il, m'a donc globalement laissée sur ma faim, encore attisée par un dénouement très ouvert et sans véritable conclusion, peut-être un peu trop positif pour paraître vraiment réaliste : une petite déception qui me fait ranger ce livre sur l'étagère des romans agréables mais pas suffisamment marquants pour vraiment sortir du lot. (3/5)


  
La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020