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jeudi 10 octobre 2024

[Taïa, Abdellah] Le Bastion des Larmes

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Bastion des Larmes

Auteur : Abdellah TAÏA

Parution : 2024 (Julliard)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À la mort de sa mère, Youssef, un professeur marocain exilé en France depuis un quart de siècle, revient à Salé, sa ville natale, à la demande de ses sœurs, pour liquider l’héritage familial. En lui, c’est tout un passé qui ressurgit, où se mêlent inextricablement souffrances et bonheur de vivre.
À travers lui, les voix du passé résonnent et l’interpellent, dont celle de Najib, son ami et amant de jeunesse au destin tragique, happé par le trafic de drogue et la corruption d’un colonel de l’armée du roi Hassan II. À mesure que Youssef s’enfonce dans les ruelles de la ville actuelle, un monde perdu reprend forme, guetté par la misère et la violence, où la différence, sexuelle, sociale, se paie au prix fort. Frontière ultime de ce roman splendide, le Bastion des Larmes, nom donné aux remparts de la vieille ville, à l’ombre desquels Youssef a jadis fait une promesse à Najib. « Notre passé… notre grande fiction », médite Youssef, tandis qu’il s’apprête à entrer pleinement dans son héritage, celui d’une enfance terrible, d’un amour absolu, aussi, pour ses sœurs magnifiques et sa mère disparue.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Abdellah Taïa est né à Rabat (Maroc) en 1973. Il a publié aux Éditions du Seuil plusieurs romans, traduits dans de nombreuses langues, notamment Une mélancolie arabeLe Jour du roi (Prix de Flore 2010) et Vivre à ta lumièreLe Bastion des Larmes est son premier livre aux Éditions Julliard.

 

 

Avis :

Après bien des années d’atermoiement et d’insistance de ses six sœurs restées sur place, Youssef, professeur exilé en France depuis plusieurs décennies, se décide enfin à revenir à Salé, la ville marocaine de son enfance, pour solder l’héritage de leur mère morte. Là-bas l’attendent les souvenirs d’une jeunesse douloureuse, humiliée et violée parce que trop différente et efféminée, et qui ne cesse de le hanter à travers la voix fantomatique de Najib, son premier amour perdu. Ce dernier est quant à lui déjà revenu à Salé. Devenu gros bonnet de la drogue sous la protection d’un colonel de l’armée du roi Hassan II, un homme suffisamment puissant pour s’affranchir des lois et pour vivre sans dommage son homosexualité, il a, pour sa part, décidé de s’y venger de ses anciens tortionnaires en les rendant dépendants de ses largesses. Une revanche personnelle qui ne change rien au terrible sort communément réservé aux homosexuels dans un pays qui les criminalise toujours…

Il y a bien sûr beaucoup de l’auteur dans ce récit, lui l’homosexuel que la société marocaine ne veut pas voir et qu’à travers ses personnages, il sort de sa réclusion en le plaçant au centre de ses romans. Prolongement de lui-même, Youssef se fait la voix des minorités LGBT bafouées dans son pays, mais aussi celle des femmes – Abdellah Taïa a huit soeurs aînées qui, après leur mère, lui ont appris à inventer la liberté quand elle manque – et de tous ceux qui se retrouvent laminés par le pouvoir d’autrui. Transgressif, parfois cru, son livre est un geste politique, un acte de révolte contre la violence sociale. On y découvre une société marocaine paradoxale, empreinte d’un rigorisme moral et religieux n’empêchant aucunement, ni la corruption de faire florès, ni les puissants de favoriser, ouvertement et en toute impunité, des intérêts personnels aussi immoraux qu’illégaux. Malheur aux faibles et sans défense : « Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée. » Et personne ne penserait à s'y insurger contre le viol systémique des garçons trop féminins.

Si certaines scènes sont effroyables, elles sont le strict reflet d’une réalité insupportablement ordinaire contre laquelle l’auteur a décidé de se battre à coups de mots, parce que, pour que les choses changent, il faut d’abord qu’il y ait prise de conscience, et que sans les victimes pour se révolter et oser crier la vérité, cela n’adviendra jamais. Cette rébellion, il l’inscrit jusque dans le titre du roman, en référence à l’histoire de sa ville, Salé, et aux vestiges encore visibles de la muraille construite après le raid meurtrier des Castillans en 1260. Une ville que son personnage n’évoque qu’avec effroi, mais aussi avec beaucoup d’amour. Car, au final, c’est bien l’amour, de sa mère, de ses sœurs, et celui qu’il ressent pour les autres victimes – Najib ou ce petit garçon abusé au hammam – qui le préservent du désespoir en lui redonnant l’estime de lui-même et la force de résister.

Un livre douloureux, magnifique et cruel, où la colère et la révolte finissent par trouver l’amour en réponse à l’hypocrisie et à la haine homophobe qui plombent la société marocaine. (4/5)

 

 

Citation :

Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée.


 

samedi 23 décembre 2023

[Brown, Natasha] Assemblage

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Assemblage (Assembly)

Auteur : Natasha BROWN

Traduction : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : en anglais en 2021
                  en français en 2023 (Grasset)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Découvrir l’âge adulte en pleine crise économique. Rester serviable dans un monde brutal et hostile. Sortir, étudier à "Oxbridge", débuter une carrière. Faire tout ce qu’il faut, comme il faut. Acheter un appartement. Acheter des œuvres d’art. Acheter du bonheur. Et surtout, baisser les yeux. Rester discrète. Continuer comme si de rien n’était.La narratrice d’Assemblage est une femme britannique noire. Elle se prépare à assister à une somptueuse garden-party dans la propriété familiale de son petit ami, située au cœur de la campagne anglaise. C’est l’occasion pour elle d’examiner toutes les facettes de sa personnalité qu’elle a soigneusement assemblées pour passer inaperçue. Mais alors que les minutes défilent et que son avenir semble se dessiner malgré elle, une question la saisit : est-il encore temps de tout recommencer  ?

Le premier roman de Natasha Brown a été une véritable déflagration dans le paysage littéraire britannique. «  Virtuose  » (the Guardian), «  tranchant comme un diamant  » (The Observer), Assemblage raconte le destin d’une jeune femme et son combat intime pour la liberté.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de mathématiques à Cambridge University, Natasha Brown a travaillé pendant une dizaine d’années dans le secteur bancaire. Son premier roman, Assemblage, est encensé dès sa sortie par la critique et les libraires du Royaume-Uni, puis traduit dans le monde entier. Natasha Brown est aujourd’hui considérée comme le grand espoir des lettres britanniques.

 

Avis :

Sur la lancée de ses études de mathématiques à Cambridge, Natasha Brown a fait carrière dans la finance, avant, la quarantaine approchant, de prendre un congé pour écrire ce livre. On y découvre son manifeste alter ego : une narratrice noire d’origine modeste, elle aussi diplômée de la prestigieuse université britannique, hissée à la force du poignet au rang d’analyste financière gagnant grassement sa vie à la City et de petite amie d’un héritier blanc de la haute bourgeoisie anglaise. Mais voilà que l’annonce d’un cancer agit comme un détonateur dans cette vie jusqu’ici toute entière menée par l’obsession de l’intégration et de la réussite sociale. Elle qui, à force « de labeur et d’huile de coude » et dans un « dépassement sans fin », n’a eu de cesse de se fondre dans les mœurs et les codes de la société britannique, ouvre soudain les yeux : « Je suis tout ce qu’on m’a dit de devenir. Ça ne suffit pas. »

Et, tandis que taisant ses soucis de santé, elle se rend à la garden-party guindée organisée par la famille de son petit ami, celle que l’on présente avec condescendance comme « la nouvelle bonne amie de notre benjamin » se prend intérieurement, dans une colère froide mêlée d’angoisse et de lassitude, à ausculter les fêlures cachées sous son sourire, toutes ces fissures qui rendent si fragile l’assemblage qu’elle est devenue pour se faire accepter – « Sois la meilleure. Travaille plus, travaille mieux. Dépasse toutes les attentes. Mais aussi, sois invisible, imperceptible. Ne mets personne mal à l’aise. Ne gêne personne. N’existe qu’au négatif, dans l’espace alentour. Ne t’insère pas dans le courant de l’Histoire. Ne te fais pas remarquer. Deviens de l’air » – et qui, en fin de compte, n’a jamais servi qu’à la rendre « plus tolérable », irrémédiablement en butte à un racisme diffus et pernicieux la faisant se sentir illégitime et étrangère, comme si elle n’était pas britannique à part entière.

Au travail, elle est d’abord synonyme de diversité, de cette diversité bien comme il faut qui assied la « crédibilité progressiste » de son entourage et dont elle doit contribuer à la promotion par des conférences dans les écoles tout en supportant les réflexions : « C’est tellement plus facile pour vous les Noirs et les Latinos. » Ravies d’un tel alibi, les bonnes consciences se félicitent d’y voir la grandeur si magnanime de l’Angleterre, surtout que – pour une Noire ? – elle « parle si bien ! » Dans le même temps, la rue lui crache du « putain de n***sse » et le personnel d’Heathrow la renvoie d’office au check-in classe éco. Alors, soudain fatiguée, elle résume ainsi sa situation : « Née ici, de parents nés ici, jamais vécu ailleurs – pourtant, jamais d’ici. »

Entre observation clinique et introspection fiévreuse, la narration abrupte et morcelée s’assemble autour de cette femme noire que son quasi anonymat – d’elle, on ne connaîtra rien de personnel, même pas un prénom – transforme en figure emblématique pour dénoncer l’indécrottable hypocrisie d’une société britannique terriblement fermée malgré les beaux discours : « Toujours, cette pression, pile à cet endroit. Assimilez-vous, assimilez-vous… Dissolvez-vous dans le melting-pot. Puis coulez-vous dans le moule. Pliez vos os jusqu’à ce qu’ils craquent, se fendent, jusqu’à ce que ça rentre. Forcez-vous à épouser leur forme. (…) Et toujours, en ligne de basse, sous le vocabulaire insistant de la tolérance et de la convivialité – disparaissez ! Fondez-vous dans la soupe multiculturelle de Londres. »

La lucidité dure et désabusée de ce texte douche tout espoir du revers de ses phrases implacables : ce sont désormais d’invisibles – mais tout aussi infranchissables – parois de verre que, de façon insidieuse et très politiquement correcte, le racisme use aujourd’hui en Angleterre. Un livre qui fait mal, tant il paraît désespéré. (4/5)

 

 

Citations :  

Qu’est-ce qui poussait Rach à vouloir cette carrière ? Moi, je savais pourquoi j’étais là. Les banques – je comprenais ce que c’était. Des machines à fric impitoyables, efficaces, ayant pour sous-produit une forme de mobilité sociale. Franchement, quelle autre entreprise aurait pu m’offrir une opportunité semblable ? Contrairement à mon petit ami, je n’avais ni le réseau ni l’argent prérequis pour me lancer en politique. L’industrie financière était pour moi la seule façon viable de gravir les échelons. J’avais troqué ma vie pour une fraction du confort des classes moyennes. Pour un avenir. Mes parents, mes grands-parents n’avaient pas eu ce genre d’opportunités ; il me semblait interdit de gâcher les miennes. Pourtant, je n’avais pas le cœur tranquille en propageant ces mêmes croyances auprès d’une nouvelle génération d’enfants. Cela maquillait le manque de progrès – il s’agissait de modeler leurs aspirations pour leur donner une forme docile, uniforme ; de modeler leurs identités pour en faire des travailleurs reconnaissants, laborieux, conscients de leur rôle social. Connaissant les limites de toute ascension.
 

Ses parents me toléraient. En bons parents progressistes. Ils étaient patients envers leur fils sur la question de ses fréquentations. Ils s’imaginaient, m’imaginais-je, que c’était une phase. Pourquoi la prolonger en lui accordant une attention négative ? Et donc ils s’en accommodaient. L’accueillaient – m’accueillaient moi, ostensiblement.
 

L’ambivalence de la mère était plus classique. Elle m’a présentée un jour d’une circonvolution maladroite, « la nouvelle bonne amie de notre benjamin ». Suivi d’un sourire entendu à la connaissance qui venait de l’interroger. Malgré tout, je la comprenais. Il me semblait voir la chose par ses yeux : aux amours de son fils, oui, elle acquiesçait. Mais il y avait aussi la famille dont elle venait, celle qu’elle avait rejointe par alliance. L’avenir, les enfants et la pureté – pas dans un sens racial crasse, non. Bien sûr que non. Il était question d’une pureté de lignée, d’histoire : de mœurs et de sensibilités culturelles partagées. La préservation d’un mode de vie, d’une classe, l’échelon supérieur, indispensable, de la société. Il ne fallait pas que la croissance atrophiée de son fils (et qu’était cette relation, sinon une fantaisie puérile ?) ait des répercussions sur le patronyme familial.
Sans surprise, j’ai appris que tous les titres et le patrimoine venaient du père. Il y avait une incertitude sous l’hostilité de la mère à laquelle je m’identifiais presque.
 

Mais je l’éprouve. L’appréhension. Chaque jour, une nouvelle opportunité de merder. Chaque décision, chaque réunion, chaque rapport. Il n’y a pas de succès, seulement des échecs temporairement évités. L’appréhension. Du bourdonnement, de la sonnerie de mon réveil jusqu’au moment où enfin je me rendors. L’appréhension. Je reste allongée sur le canapé ou dans mon lit ou juste étendue par terre. L’appréhension. Je me repasse la journée, je l’ausculte, à la recherche d’erreurs, de faux pas, de – de quelque chose. L’appréhension, l’appréhension, l’appréhension, l’appréhension. Un rien pourrait s’avérer la ruine de tout. Je le sais. Cette vérité résonne dans ma poitrine, une ligne de basse qui cogne. L’appréhension, l’appréhension, ça m’étouffe. L’appréhension.
 

Quand il est d’humeur joueuse, mon petit ami me dit que je suis pétée de thunes. Bien plus que lui. Il dit que le un pour cent des riches, c’est moi.  Mais l’argent, ça n’est pas tout. Lui, il est fortuné. Sa fortune est répartie en actifs, fidéicommis et holdings aux clauses de propriété complexes. Autant de choses qu’il fait mine de refuser de comprendre. Des intérêts composés, s’accumulant sur des générations.
Quelle différence ça fait ? demande-t-il. Je lui réponds. L’un de nous va bosser à six heures du matin. L’autre feuillette les journaux au café du coin.
 
 
Ces directives : écoutez, ne dites rien, faites ceci, ne faites pas cela. Quand est-ce que ça va prendre fin ? Et où est-ce que ça m’a menée ? La même histoire, encore et toujours. Je suis tout ce qu’on m’a dit de devenir. Ça ne suffit pas. Une destruction physique à présent, à la hauteur de la destruction mentale. Disséquer, empoisonner, détruire cette nouvelle part maligne de moi. Mais il y a toujours autre chose : une requête de plus, une critique de plus. Ces acquiescements, ces efforts, ce dépassement sans fin – pourquoi ?


 

mardi 5 juillet 2022

[Plath, Sylvia] La cloche de détresse

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La cloche de détresse
            (
The Bell Jar)     

Auteur : Sylvia PLATH

Traduction : Michel PERSITZ

Parution : 1963 en anglais (Etats-Unis),
                  dès 1972 en français
                   (Gallimard en 1988)
Pages : 280

 

 

 

 
 

Présentation de l'éditeur : 

Esther Greenwood, dix-neuf ans, est invitée à New York après avoir remporté un concours de poésie. Une existence agitée et futile faite de réceptions s’ouvre à elle. Tout bascule quand elle retourne dans sa ville natale et apprend qu’elle n’est pas reçue à son cours de littérature d’été. Elle devra alors passer ses vacances dans l’ennui, face à elle-même. Comment se libérer de la condition qui l’attend ? Esther peut-elle réaliser ses ambitions littéraires sans ressembler à toutes les femmes de son époque ? Découragée, la jeune femme ne mange plus, ne dort plus, n’écrit plus, ne lit plus. Esther glisse peu à peu dans une dépression sévère qui la détache de la vie, des siens, de son avenir et même de son corps. Elle cherche à en finir avec une obstination qui déroute, dérange tout en nous mettant face à l’Amérique des années 50.
D’inspiration autobiographique et écrit à la première personne, La cloche de détresse est l’unique roman de Sylvia Plath qui met fin à ses jours un mois après sa publication. Elle nous offre ici une écriture éblouissante, à la fois poétique, torturée et haletante où se mélangent critique de la société et réflexions sur ce qui définit la femme de son époque.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Poètesse et romancière américaine, Sylvia Plath est née en 1932 dans le Massachusetts. Mariée à Londres avec le poète Ted Hughes, elle a mis fin à ses jours en 1963.
 

 

Avis :

Célèbre d’abord pour sa poésie, Sylvia Plath a publié cet unique roman sous un pseudonyme, en 1963, un mois avant son suicide. Il s’agit d’un roman à clef, inspiré de ses propres troubles bipolaires. Il a été réédité après sa mort, sous sa véritable identité cette fois, provoquant une polémique et s’attirant le procès d’une femme qui s’était reconnue dans l’un des personnages du livre.

Nous sommes dans les années cinquante et l’Américaine Esther Greenwood a dix-neuf ans. Elle est l’une des lauréates d’un concours de poésie organisé par un magazine de mode, et, avec d’autres filles, elle est conviée à un séjour à New York pendant lequel elle découvre une vie futile et mondaine qui l’attire autant qu’elle lui répugne. De retour chez sa mère, alors qu’une profonde dépression s’empare d’elle, elle consulte un psychiatre, suit une thérapie qui ne l’empêche pas d’enchaîner les tentatives de suicide, et se retrouve en institution psychiatrique pour un long séjour dont elle sortira pleine d’espoir. Une fin qui résonne bien tristement quand on sait le dramatique épilogue qui devait succéder à l’écriture de ces pages.

Paradoxalement, aussi terrible soit-elle, jamais cette histoire n’écrase son lecteur de la pesanteur de son désespoir. C’est au fil d’un humour corrosif, qui épingle les travers de la société avec une lucidité pleine de révolte, que l’on s’achemine vers la perception de cette cloche de verre invisible qui se referme peu à peu sur la narratrice, l’emprisonnant toujours plus étroitement dans un sentiment d’étrangeté au monde, avant de déboucher sur celui de l’inanité de vivre.

Cette fille brillante, qui rêve de devenir écrivain à une époque où écrire est encore un geste essentiellement masculin, se voit sans cesse renvoyée à un avenir d’épouse et de mère, au mieux, si son futur mari l’autorise à travailler, à un emploi subalterne de secrétaire : « Ma mère me répétait sans cesse que personne ne voulait d’une licenciée en lettres tout court. Par contre, une licenciée en lettres connaissant la sténo, ça c’était autre chose, on se la disputerait. On se l’arracherait parmi les jeunes cadres en flèche, et elle prendrait en sténo lettre passionnante après lettre passionnante. » Et ce n’est pas le si décevant prix décroché par ses talents littéraires - un séjour dans un hôtel réservé aux femmes, dévolu à de futiles occupations réputées féminines, entre chiffons et maquillage, cadeaux ridicules et infantilisants, et dont elle ne parvient à s’échapper que pour découvrir la très inégale liberté sexuelle des femmes comparée à celle des hommes – qui pourrait lui redonner espoir. « Le problème était que cela faisait longtemps que je ne servais à rien. » « La seule chose pour laquelle j’étais douée, c’était de gagner des bourses et des prix, mais cette ère-là touchait à sa fin. Je me sentais comme un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodromes, ou un champion de football universitaire parachuté à Wall Street dans un costume d’homme d’affaires, ses jours de gloire réduits à une petite coupe en or posée sur sa cheminée avec une date gravée dessus, comme sur une pierre tombale. »

A cette désespérance dont, comme tout le monde alors, il ne peut envisager les dérangeantes origines sociétales, le monde médical n’oppose qu’enfermement et électrochocs, se limitant à des pratiques inadaptées dont les établissements les plus hauts de gamme ne parviennent pas à gommer l’inhumanité foncière. Combien de filles, d’épouses, enfermées et maltraitées parce que non conformes aux normes féminines de leur époque ? Les allusions faites en passant dès le début du roman, puis la restitution de faits précis identiques aux terribles expériences vécues par l’auteur, pointent toutes vers le désespoir de cette femme que sa révolte contre l'écrasante domination patriarcale, les convenances et les attentes sociales à l'égard de ses contemporaines, a mené à une dépression traitée de manière coercitive comme une espèce de folie qu'il convenait d'éradiquer. Esther, tout comme Sylvia, sort calmée de son hospitalisation, bien décidée à se conformer à ce que la société attend d'elle. On en connaît hélas la suite dramatique.

Portrait d'une jeune femme déchirée entre son désir d'acceptation sociale et sa rébellion contre l'inégalité des sexes, ce livre très nettement autobiographique est un acte de désobéissance, une façon de clamer sa révolte alors qu'elle cherche l'issue entre pression sociale et aspirations personnelles, se refusant
à choisir entre une carrière d'écrivain et une vie privée heureuse. En y rendant palpable l'étouffement vécu par les femmes, elle réussit une critique au vitriol de la société patriarcale et de cet American Way of Life que le monde envie alors à l'Amérique, transformant ce récit d'un ressenti intime en un document qui n'a pas fini d'alimenter les réflexions sociologiques sur son époque, d'intriguer les innombrables analystes d'une oeuvre désormais reconnue, et de simplement toucher le lecteur, séduit par les qualités du roman autant que consterné du si tragique destin de son auteur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé.
 

Je me sentais fondre dans l’ombre comme le négatif d’une personne que je n’aurais jamais vue de ma vie.
 

Le silence me déprimait. Ce n’était pas le silence du silence. C’était mon propre silence.
 

Je savais pertinemment que les voitures faisaient du bruit, que les gens à l’intérieur des voitures et derrière les fenêtres éclairées faisaient tous du bruit, que le fleuve aussi faisait du bruit, mais je ne pouvais rien entendre. La ville était accrochée à ma fenêtre comme une photo géante, brillante et clignotante, mais pour ce que j’en avais à faire, elle aurait tout aussi bien pu ne pas exister.
 

Le miroir au-dessus de mon bureau me paraissait légèrement déformant et beaucoup trop brillant. Je m’y voyais comme dans la boule de mercure d’un dentiste. J’ai pensé me glisser entre les draps et essayer de dormir, mais cela me faisait l’effet d’introduire une lettre sale et piétinée dans une enveloppe propre et neuve. 
 

Je ne savais pas non plus la sténo.   
Cela signifiait que je ne pourrais pas trouver un bon boulot après le collège. Ma mère me répétait sans cesse que personne ne voulait d’une licenciée en lettres tout court. Par contre, une licenciée en lettres connaissant la sténo, ça c’était autre chose, on se la disputerait. On se l’arracherait parmi les jeunes cadres en flèche, et elle prendrait en sténo lettre passionnante après lettre passionnante.   
Le problème était que j’avais horreur de servir les hommes en aucune façon. Je voulais dicter moi-même mes lettres passionnantes. 
 
 
Le problème était que cela faisait longtemps que je ne servais à rien, et le pire, que ce n’était que maintenant que je m’en rendais compte.     
La seule chose pour laquelle j’étais douée, c’était de gagner des bourses et des prix, mais cette ère-là touchait à sa fin.     
Je me sentais comme un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodromes, ou un champion de football universitaire parachuté à Wall Street dans un costume d’homme d’affaires, ses jours de gloire réduits à une petite coupe en or posée sur sa cheminée avec une date gravée dessus, comme sur une pierre tombale.     
Je voyais ma vie se ramifier sous mes yeux comme le figuier de l’histoire.     
Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. Une figue représentait un mari, un foyer heureux avec des enfants, une autre figue était une poétesse célèbre, une autre un brillant professeur et encore une autre Ee Gee la rédactrice en chef célèbre, toujours une autre, l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Sud, une autre figue représentait Constantin, Socrate, Attila, un tas d’autres amants aux noms étranges et aux professions extraordinaires, il y avait encore une figue championne olympique et bien d’autres figues au-dessus que je ne distinguais même pas.     
Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol.


Elle expliquait toutes les raisons pour lesquelles une jeune fille ne devait coucher avec personne d’autre que son mari et ce, uniquement après le mariage.     
Le point crucial de l’article consistait en ce que l’univers masculin diffère de l’univers féminin, les émotions ressenties par un homme sont différentes de celles ressenties par une femme ; seul le mariage peut rapprocher correctement ces deux types de conceptions du monde et d’émotions.
Ma mère affirmait que c’était le genre de chose qu’une jeune fille ne comprend que lorsqu’il est trop tard, alors, il fallait bien écouter les conseils des gens qui en savent long sur ce sujet, par exemple, ceux d’une femme mariée.     
L’avocate écrivait que les meilleurs hommes souhaitent rester purs pour leur femme, et que même s’ils ne l’étaient plus, ils souhaitaient néanmoins être ceux qui enseignent les choses du sexe à leur épouse. Bien entendu, ils allaient tenter de persuader des jeunes filles d’avoir des rapports sexuels avec eux, en affirmant qu’ils les épouseraient plus tard… mais dès qu’elles avaient cédé, ils perdaient toute estime pour elles, ils commençaient à dire que si elles avaient fait ça avec eux, elles le referaient avec d’autres et finiraient par ruiner leur vie.     
Cette femme achevait son article en disant qu’il valait mieux être prudente que désolée… de toute façon il n’y avait aucun moyen sûr à cent pour cent de ne pas se retrouver enceinte. Et alors là, on se retrouverait franchement dans la panade.     
A mes yeux, la seule chose que cet article ne semblait pas du tout envisager, c’était le point de vue de la femme.     
C’est peut-être chouette de rester pure et d’épouser un homme pur, mais que faire s’il avoue soudain après le mariage qu’il n’est plus vierge ? Comme c’était le cas de Buddy Willard.     
Je n’acceptais pas l’idée que la femme soit obligée de rester chaste alors que l’homme lui peut mener une double vie, l’une restant pure et l’autre pas.
 
 
Au lieu que le monde soit divisé entre catholiques et protestants, entre démocrates et républicains, entre Blancs et Noirs, ou même entre hommes et femmes, je le voyais divisé entre les gens qui avaient couché avec quelqu’un et ceux qui ne l’avaient pas encore fait. Cela me semblait la seule différence fondamentale qui distingue les gens les uns des autres.     
Je pensais que des changements spectaculaires allaient se produire le jour où je franchirais la barrière…


J’ai essayé d’imaginer ce que serait ma vie si Constantin était mon mari.     
Cela signifierait qu’il faudrait que je me lève à sept heures pour lui préparer des œufs au bacon, des toasts, du café, lambiner en chemise de nuit et bigoudis pour faire la vaisselle et le lit une fois qu’il serait parti travailler. Et quand il reviendrait après une journée dynamique et exaltante, il voudrait un bon dîner, mais moi, je passerais la soirée à laver d’autres assiettes sales jusqu’à ce que je m’effondre dans le lit, à bout de forces.     
Cela me semblait une vie triste et gâchée pour une jeune fille qui avait passé quinze ans de sa vie à ramasser des prix d’excellence… Mais je savais que c’était ça le mariage. Du matin au soir les seules occupations de Mme Willard étaient le lavage, la cuisine et la vaisselle. Elle était femme de professeur à l’université et elle-même avait été professeur dans une école privée.


Lors d’une visite rendue à Buddy, j’avais trouvé Mme Willard tressant un plaid avec des morceaux de laine provenant de vieux costumes de M. Willard. Elle avait passé des semaines sur ce plaid, j’avais admiré les carreaux de tweed, marron, verts et bleus qui composaient le plaid, mais une fois achevé, au lieu de l’accrocher au mur comme je pensais qu’elle allait le faire, elle l’avait jeté par terre pour remplacer le paillasson de la cuisine. En quelques jours il était souillé, terne, et il était impossible de le distinguer d’un paillasson ordinaire acheté pour moins d’un dollar dans n’importe quel Prisunic.  Je n’ignorais pas que derrière les roses, les baisers, les soupers au restaurant que les hommes déversent sur une femme avant de l’épouser, ce qu’ils souhaitent réellement une fois la cérémonie achevée, c’est qu’elle s’écrase sous leurs pieds comme le plaid de la cuisine de Mme Willard.
Ma mère m’avait raconté que dès qu’ils avaient quitté Reno pour leur lune de miel – mon père ayant déjà été marié avait dû demander le divorce – mon père lui avait dit : « Enfin ! Quel soulagement ! Maintenant on va cesser de jouer la comédie et enfin être nous-mêmes ! » – à partir de ce jour, ma mère n’avait plus connu une minute de liberté.
Je me souvenais aussi de Buddy Willard affirmant de sa voix sinistre et assurée qu’une fois que j’aurais des enfants, je me sentirais différente, je n’aurais plus envie d’écrire des poèmes. J’ai donc commencé à croire que c’était bien vrai, que quand on est mariée et qu’on a des enfants, c’est comme un lavage de cerveau, après, on vit engourdie comme une esclave dans un État totalitaire.
 
 
Je commençais à comprendre pourquoi les misogynes transformaient les femmes en imbéciles. Les misogynes étaient comme des dieux : invulnérables et ivres de puissance. Ils s’abaissaient jusqu’à vous, puis ils disparaissaient. On ne pouvait jamais les rattraper.


Le plafond matelassé de la voiture se refermait sur moi comme le toit d’un fourgon cellulaire. Les maisons de bois, resplendissantes, blanches, toutes identiques, séparées par un carré de gazon bien entretenu, défilaient comme autant de barreaux formant une grande cage d’où l’on ne pouvait s’évader.     
C’était la première fois que j’allais passer l’été dans la banlieue.


Je voyais les années de ma vie jalonner une route comme des poteaux télégraphiques, reliés les uns aux autres par des fils. J’en ai compté un, deux, trois… dix-neuf poteaux mais après… les fils dansaient dans le vide. Malgré tous mes efforts je ne voyais pas de poteaux après le dix-neuvième.


Je voyais les jours de l’année s’étaler devant moi, comme une succession de boîtes blanches, brillantes, et pour séparer chaque boîte de la suivante, il y avait comme une ombre noire, le sommeil… Malheureusement pour moi, la longue zone d’ombre qui séparait les boîtes les unes des autres avait disparu, et je voyais chaque jour briller devant moi une sorte de large route blanche, désertique.     
Il me semblait idiot de laver un jour ce qu’il faudrait relaver le lendemain.     
J’étais fatiguée, rien que d’y penser.     


Je m’étais imaginé un homme laid et doux, qui aurait levé les yeux en disant : « Ah… » d’une voix encourageante, comme s’il décelait quelque chose que je ne pouvais voir, alors, j’aurais trouvé les mots pour lui dire combien j’avais peur, peur de m’enfoncer de plus en plus profondément dans un sac noir sans air, sans issue.     
Puis il s’adosserait à son fauteuil, il joindrait le bout de ses doigts pour faire une petite colline et il me dirait pourquoi je ne pouvais pas dormir, pourquoi je ne pouvais pas lire, pourquoi je ne pouvais pas manger et pourquoi tout ce que faisaient les gens me semblait tellement vain puisqu’au fond, ils allaient tous mourir.     
Et alors, pensais-je, il m’aiderait, pas à pas, à redevenir moi-même.
Je voulais faire les choses une fois pour toutes et en finir avec elles pour de bon.


 

samedi 5 mars 2022

[Vesper, Inga] Un long, si long après-midi

 

 

 

J'ai aimé

Titre : Un long, si long après-midi
            (The Long, Long Afternoon)

Auteur : Inga VESPER

Traduction : Thomas LECLERE

Parution : 2021 en anglais,
                  2022 en français (La Martinière)

Pages : 416

 

  

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le grand roman de l’été 2022 ! Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle La Couleur des sentiments ou Desperate Housewives, Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires.

«Hier, j’ai embrassé mon mari pour la dernière fois. Il ne le sait pas, bien sûr. Pas encore.»
Dans sa cuisine baignée de soleil californien, Joyce rêve à sa fenêtre. Elle est blanche, elle est riche. Son horizon de femme au foyer, pourtant, s’arrête aux haies bien taillées de son jardin. Ruby, elle, travaille comme femme de ménage chez Joyce et rêve de changer de vie. Mais en 1959, la société américaine n’a rien à offrir à une jeune fille noire et pauvre. Quand Joyce disparaît, le vernis des faux-semblants du rêve américain se craquelle. La lutte pour l’égalité des femmes et des afro-américains n’en est qu’à ses débuts, mais ces deux héroïnes bouleversantes font déjà entendre leur cri. Celui d’un espoir brûlant de liberté.

 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Inga Vesper vit en Ecosse. Elle a longtemps travaillé comme aide-soignante, avant de se tourner vers le journalisme-reportage (en Syrie et en Tanzanie notamment). Un long, si long après-midi est son premier roman.

 

 

Avis :

En cet été 1959, rien ne semble pouvoir troubler la sérénité du riche quartier de Sunnylakes, en banlieue de Los Angeles, où Joyce mène une existence monotone auprès de son mari et de ses deux petites filles. Pourtant, un de ces mornes après-midis où Ruby, leur femme de ménage, vient chez eux pour y effectuer ses tâches habituelles, elle trouve les enfants seules, abandonnées à elles-mêmes. Sa patronne s'est volatilisée, tandis qu'une large tâche de sang macule le sol de la cuisine. Aussitôt désignée à toutes les suspicions par sa peau noire, Ruby fait une coupable idéale avant même que l'enquête ne commence.

Des maisons cossues semées en banlieue sur leurs jolis carrés de pelouse, de grosses voitures pour les relier à de vastes surfaces commerciales, des appareils électroménagers et la mode vestimentaire comme clés du bonheur des maîtresses de maison : l’American way of life présente à Sunnylakes toutes les facettes qui font l’envie du monde en cette fin des années cinquante. Du rêve américain à la réalité, il y a pourtant beaucoup à dire. Racisme et sexisme battent alors leur plein, ouvrant un long chemin pour la lutte des minorités pour leurs droits. Pendant que les Noirs, comme Ruby, se heurtent à une ségrégation et à des préjugés implacables, les femmes vivent sous la tutelle de leurs maris, dans une dépendance, entretenue par les stéréotypes sexués, qui commence par la négation de leurs droits génésiques.

Alors quand Joyce, qui étouffe dans un mariage sclérosant et une maternité non choisie, laisse échapper des réactions non conformes à l’image de réussite si chère à son mari et à sa belle-mère, quand tout le voisinage scrute à la loupe la moindre fausse note qui deviendrait aussitôt scandale, quand finalement les apparences ne suffisent plus à masquer les lézardes de l’intimité, toutes les conditions sont réunies pour qu’un drame éclate et prenne des proportions d’autant plus calamiteuses que seule prévaut la volonté de l’étouffer. Et comme il est impensable pour cette bonne société de se voir confronter à ses propres failles, quel meilleur bouc émissaire que la petite bonne, dont la peau noire attire d’avance, et bien commodément, toutes les vindictes.

Rédigé d’une plume, sans grande aspérité peut-être, mais fluide et efficace, ce premier roman réussit à vous immerger dans son atmosphère poisseuse, au fil d’une lecture captivante aux multiples rebondissements et surprises. Au-delà de l’enquête policière certes parfois un rien caricaturale, c’est l’envers du rêve américain, au travers de la condition féminine et du racisme de 1959, qui vient ajouter l’intérêt à l’agrément du récit. (3,5/5).

 

Citations :

Les géraniums ont besoin d’eau ; ils vont devoir patienter. Ruby n’arrivera pas avant l’après-midi et c’est le dernier jour de mes règles. Franck n’aime pas quand j’arrose mes fleurs pendant mes règles. Il dit que les émanations féminines les feraient faner. Mieux vaut laisser la bonne s’en charger.
Je me range à son avis, bien sûr. Je ne lui fait pas remarquer qu’il dit aussi que les Noirs n’ont aucun talent pour faire pousser les choses, ce qui explique qu’ils n’aient pas de jardinières et que leurs bébés meurent souvent.

Je ne devrais pas peindre. Franck n’aime pas ça, bien que Genevieve Crane dise que j’ai un talent incroyable. C’est un mauvais exemple pour les enfants, une mère qui se fait plaisir, quand il y a des repas à prévoir, des tapis à aspirer et des bouquets de fleurs à arranger.

Et il se demande comment il se sentirait s’il vivait à Sunnylakes et qu’il devait faire face à une journée parfaite de plus, enfermé dans sa cuisine parfaite, attendant que ses enfants parfaits soient couchés afin que son mari parfait puisse lui en faire un autre. La nuit dernière, il a arraché une publicité Miltown dans un magazine de Fran et l’a punaisée sur un mur. Une maîtresse de maison innocente à la fin d’une journée productive, recevant gracieusement un baiser sur la joue de l’homme de la maison alors qu’elle fait briller un dernier couvert. « Depuis que j’utilise Miltown, nos disputes sont devenues des baisers. »

Vous ne comprenez pas. Elle était folle. Je vous ai dit qu’elle ne voulait plus de moi, qu’elle ne m’aimait plus. Elle me traitait d’idiot et de crétin, elle disait que j’avais gâché sa vie...des trucs qu’une femme normale ne dirait jamais à son mari. J’ai dû en parler aux médecins. Ils l’ont mise sous traitement. Un traitement fort.


 

vendredi 13 novembre 2020

[Wetmore, Elizabeth] Glory

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Glory (Valentine)

Auteur : Elizabeth WETMORE

Traductrice : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Les Escales

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.
14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead. L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.
Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. Glory est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1976, près de la petite ville pétrolière d’Odessa au Texas, une adolescente d’origine mexicaine, Gloria Ramirez, échappe de peu à son violeur et réussit à se traîner, ensanglantée, jusqu’à la ferme de Mary-Rose. Cette mère au foyer prend courageusement la défense de la jeune fille, d’abord fusil en main lorsque l’assaillant la poursuit, puis au tribunal où elle entreprend de témoigner. Mais, dans ce sud ségrégationniste et sexiste, opinion publique et justice penchent forcément en faveur des blancs et du machisme.

Elizabeth Wetmore excelle à nous plonger dans l’atmosphère particulière, mélange d’âpreté, d’oppression et de désolation, qui baigne cette ville de bout du monde, perdue dans le désert. Exsangue sous les assauts de la poussière, de la chaleur et de la crise économique, elle se retrouve soudain l’épicentre d’une fièvre pétrolière aussi miraculeuse que désastreuse. Ses terres désormais dévastées et souillées, empuantie par les émanations mortifères, elle est envahie par une faune assoiffée de dollars, masculine et célibataire, manne providentielle mais également source accrue de violence et d’insécurité. Aux dures et dangereuses conditions de travail des champs pétrolifères répondent excès en tout genre, cautionnés par la loi du plus fort, en l’occurrence blanche et conservatrice, qui continue, en ces années soixante-dix, à s’imposer en droite ligne de l’époque du Far West.

Au-delà de la terrible histoire de Gloria et de l’impunité de son agresseur, c’est à son impact sur ses témoins que s’intéresse le récit, dans une succession de portraits psychologiques où la rébellion s’achève dans l’impuissance et la folie, et où le désespoir se mêle à la résignation. Femmes vouées à la vie morne d’épouses et de mères de famille soumises, accédant au mieux à des emplois subalternes qui les exposent quotidiennement à la grivoiserie et aux agressions ; Mexicains en situation plus ou moins régulière, trimant pour à peine survivre, constamment sur la brèche de l’expulsion ; ancien du Vietnam, condamné à la marginalité et à la misère pour être revenu handicapé : tous n’ont d’autre choix que de partir ou d’accepter un ordre social ségrégationniste et sexiste qui a totalement et inextricablement façonné mentalités et institutions.

Cette vaste fresque qui prend le temps de camper en détails ambiance et personnages, monte peu à peu en puissance pour atteindre un paroxysme de tension, proprement haletant, sur son dernier quart. Elle s’achève sur l’amertume d’une conclusion noire et désespérée : le constat d’une iniquité inébranlable, tant ses racines sont profondes, et tant elle gangrène les bases mêmes de la société américaine de l’époque, comme sans doute encore celle d’aujourd’hui. Elizabeth Wetmore impressionne par l’ampleur et la profondeur de ce premier roman. (4/5)


Citations :  

Glory n’a peut-être jamais vu de gens aussi peu ragoûtants. Le garçon a un gros trou dans les dents de devant, et la fillette détachent les lambeaux de peau qui pèlent sur ses épaules trop exposées au soleil pour ensuite les manger en douce tout en poursuivant sa lecture. Les bras et les jambes de la mère sont potelés, glabres, et roses, tel un mollusque extrait de sa coquille.

À chaque rentrée, durant les trente années où elle a enseigné l’anglais dans des salles de classe surchauffées peuplées de fils de fermier, de pom-pom girls et de péquenots puant l’après-rasage, Corrine repérait dans sa liste d’élèves le nom d’au moins un gamin différent ou rêveur. Les bonnes années, elle en dégottait peut-être deux ou trois – les marginaux, les bizarres, les violoncellistes, les génies, les joueurs de tuba défigurés par l’acné, les poètes, les garçons dont l’asthme excluait toute velléité de jouer au football et les filles qui n’avaient pas appris à étouffer leur intelligence. À ces élèves-là, Corrine affirmait : les histoires nous sauvent la vie. Aux autres, elle lançait : je vous réveillerai quand ce sera terminé.

Parce que si je m’interroge sur ce qui n’existe plus entre Robert et moi… Mary Rose s’était interrompue et avait fixé ses mains, les tortillant dans un sens et dans l’autre. Eh bien… qu’est-ce que j’en sais au fond ? Merde, j’ai eu mon premier costume de pom-pom girl quand je portais encore des couches. Comme nous toutes. Si on a de la chance, on a douze ans quand un homme ou un garçon, voire une femme bien attentionnée qui veut juste nous expliquer la vie, nous révèle le but de notre existence sur terre. On est là pour leur remonter le moral. Leur sourire et apporter un peu de lumière dans la pièce. Pour les soutenir et les connaître, et être gentilles avec tous ceux qu’on rencontre. J’avais dix-sept ans quand j’ai épousé Robert et j’ai quitté la maison de mon père pour aller directement vivre dans la sienne. Mary Rose s’était assise dans une chaise de jardin, avait posé sa tête sur la table et s’était mise à pleurer. C’est ce que je suis censée faire, c’est ça ? avait-elle soufflé. Lui remonter le moral ?
 
Dans un cadre suspendu dans l’entrée, madame Sibley possède un fragment de l’uniforme gris de l’arrière-arrière-arrière-grand-père de son défunt mari. La relique trône à côté d’un daguerréotype du héros en question. Elle possède aussi un coffre en cèdre plein de photographies de la vieille plantation familiale et elle ne parvient toujours pas à ­comprendre comment sa famille, en quelques générations, a pu en arriver là : se retrouver coincée dans ­l’ouest du Texas à se frotter sans cesse les yeux à cause de la poussière et à s’efforcer de conserver son toit tandis que les Mexicains et les féministes dominent le monde. 
 
Les hommes meurent parce qu’ils essaient d’aller plus vite que le train et que leurs camionnettes calent sur les rails, ou parce qu’ils boivent et se tire accidentellement dessus, ou parce qu’ils boivent, escaladent un château d’eau, et dégringolent l’équivalent de dix étages. Pendant la saison de castration, parce qu’ils perdent l’équilibre dans le couloir de contention et que le veau leur flanque un coup de pied dans le cœur. À la pêche, parce qu’ils se noient dans le lac ou s’endorment au volant sur le chemin du retour. Dans un carambolage sur l’autoroute, au cours d’une fusillade au Dixie Motel, ou à cause d’une fuite de sulfure d’hydrogène aux abords de Gardendale. On dirait que la bêtise a encore tué, déclare Evelyn lorsqu’un des habitués annonce la nouvelle en fin d’après-midi. Ça se passe comme ça d’habitude mais aujourd’hui, le 1er septembre, le schiste de Bone Springs refait parler de lui. Désormais les hommes mourront à cause de la méthamphétamine, de la cocaïne, et des antidouleurs. Ils mourront à cause de déversements accidentels de pétrole ou de tiges de forage mal stockées ou de feux provoqués par des émanations de gaz. Et les femmes, comment meurent-elles ? D’ordinaire, lorsqu’un homme les tue.

Victor aurait des dizaines d’histoires à raconter à sa nièce sur le Texas. Tellement ! Mais ce soir il ne songe qu’aux choses tristes. Des ancêtres pendus à des poteaux dans Brownsville, leurs femmes et leurs enfants obligés de se réfugier à Matamoros et de regarder pour le restant de leurs jours les terres de l’autre côté du fleuve, ces terres qui appartenaient à leur famille depuis six générations. Des Texas Rangers tirant sur des fermiers mexicains comme sur des lapins pendant la récolte de canne à sucre, ou ligotant des hommes à des acacias avant d’incendier les arbres, ou leur enfonçant dans la gorge des tessons de bouteille de bière.
Ils le faisaient pour le plaisir, lui dirait Victor. Ou parce qu’ils avaient parié. Parce qu’ils étaient saouls, ou parce qu’ils détestaient les Mexicains, ou parce qu’ils avaient entendu dire que les Mexicains étaient de mèche avec des esclaves affranchis ou ce qu’il restait de Comanches et qu’ils venaient tous pour piquer les terres, les femmes et les filles des colons blancs. Et ils le faisaient peut-être parfois parce qu’ils se savaient coupables, et après avoir déjà poussé si loin leur propre iniquité, ils pensaient n’avoir plus rien à perdre. Mais ils le faisaient principalement parce qu’ils le pouvaient. Río Bravo, comme l’appelait le papa de Victor – un fleuve déchaîné, un fleuve de scélérats et de desperados –, mais papa ne parlait pas de lui ni des siens. Il parlait des âmes perdues qui avaient lynché des centaines d’hommes et quelques femmes entre 1910 et 1920. Il parlait des Texas Rangers qui durant l’été 1956 avaient fait monter dans une bétaillère deux des oncles de Victor, et vingt autres hommes, pour les abandonner dans la Sierra Madre avec une unique bouteille d’eau et un conseil : débrouillez-vous entre vous, les gars. Regarde dans n’importe quelle ravine autour de la frontière, pourrait préciser Victor à sa nièce, dans n’importe quel cours d’eau à sec, n’importe quelle cuvette, regarde sous les acacias rabougris qui font quand même un peu d’ombre pour se protéger du soleil, et tu nous y trouveras ; tu nous trouveras partout. Tu pourrais bâtir une maison avec les squelettes de nos ancêtres, une cathédrale avec leurs os et leurs crânes.