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mercredi 23 juillet 2025

[Josse, Gaëlle] La nuit des pères

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nuit des pères

Auteur : Gaëlle JOSSE

Parution : 2022 (Noir sur Blanc)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m'as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m'as dit ça, aussi. De toutes mes forces, j'ai voulu faire mentir ta malédiction. »

Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l'oubli. Après de longues années d'absence, elle appréhende ce retour. C’est l'ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer. Entre eux trois, pendant quelques jours, l'histoire familiale va se nouer et se dénouer. Sur eux, comme le vol des aigles au-dessus des sommets que ce père aimait par-dessus tout, plane l’ombre de la grande Histoire, du poison qu’elle infuse dans le sang par-delà les générations murées dans le silence. Les voix de cette famille meurtrie se succèdent pour dire l’ambivalence des sentiments filiaux et les violences invisibles, ces déchirures qui poursuivent un homme jusqu'à son crépuscule.

Avec ce texte à vif, Gaëlle Josse nous livre un roman d'une rare intensité, qui interroge nos choix, nos fragilités, et le cours de nos vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Venue a l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013 chez le même éditeur. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a obtenu, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience a reçu le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a remporté le prix Terres de Paroles 2020 et le prix Place ronde du livre photographique. Ce matin-là, paru en 2021, a également rencontré une très large audience. Elle signe son retour à la poésie avec son recueil Et recoudre le soleil, paru en 2022. La nuit des pères, son nouveau roman, est paru fin août 2022. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreuses langues et étudiés dans les lycées. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille a Paris et vit entre Paris et la région parisienne. Elle est chevalier des Arts et Lettres et Chevalier de la Légion d'Honneur.

 

Avis :

Encore sous le choc du décès de son conjoint, victime d’un arrêt cardiaque lors du tournage d’un film sur les fonds marins dont, documentariste de profession, elle assurait la réalisation, la narratrice Isabelle revient avec appréhension dans le village des Alpes qui l’a vue grandir et où elle n’a pas remis les pieds depuis longtemps. Elle répond à l’appel de son frère, Olivier, car leur père, ancien guide de montagne désormais nonagénaire, décline et commence à perdre la mémoire.
 
Ces retrouvailles font resurgir chez Isabelle les souvenirs douloureux d’un homme dur, irascible et imprévisible, dont, adulte, elle avait finit par fuir les mots blessants et la chape de plomb qu’il faisait peser sur leur famille. Mais ce passé commun qui, chez elle resté à vif, lui saute à la gorge à l’occasion de ce retour, est en train de se désagréger dans la mémoire de ce père qu’elle redoute tant de retrouver. Cet effacement n’en rend que plus vivace les hantises qui n’ont cessé d’empoisonner cet homme depuis que des faits terribles, tenus enfermés au plus secret de sa colère et de sa culpabilité, sont venus l’écraser de leur irrépressible fardeau.

Au taraudant questionnement adressé intérieurement à son père par Isabelle répondent alors enfin les révélations qui vont apporter l’apaisement et permettre à l’amour, in extremis, de trouver sa juste place. Il aura fallu son proche anéantissement dans l’oubli pour que la mémoire finisse par trouver les mots, brisant la malédiction du silence et de ses ravages souterrains, si compacts autour de certains faits honteux de l’Histoire. La douleur, même cachée, irradie. Elle se transmet de manière rampante, meurtrissant parfois plusieurs générations. Et si Olivier, en apparence plus serein, ne prend la parole qu’en dernier dans ce récit, ce n’est pas pour autant que, plus insidieusement impacté que sa soeur, il n’a pas lui aussi fait les frais de la douleur silencieuse de ses parents.

Modèle de concision et de retenue, ce roman d’une parfaite justesse est bouleversant. On le referme impressionné par la simplicité de son évidence sur un sujet aussi complexe. (4/5)

 

 

Citations : 

Je réalise combien c’est facile de partir, de tout laisser en plan, de tout laisser aux autres. Une valise, un sac à fermer, une porte à claquer, et c’est la vie devant soi. Jusqu’au moment où la précédente vous rattrape.

On n’oublie jamais ce qui nous a terrorisé, on tente juste de fermer la boîte, et ça ne marche jamais.

Nos corps, nos chairs nous trahissent avec le temps, seul demeure le regard, parfois étrangement enchâssé dans des traits qui ont glissé, fondu ou durci.

Me revient à l’instant en mémoire cet article de journal, lu il y a quelques semaines. Des Japonais, des Coréens, hommes et femmes, font corriger au laser les lignes de leurs mains. Entre esthétique et superstition. Faire corriger sa ligne de cœur, sa ligne de chance, sa ligne de vie. Quinze minutes suffisent, paraît-il, à dessiner un nouveau tracé. J’avais trouvé cela terrifiant autant que fascinant. Le pacte du docteur Faust revu à l’aune de la chirurgie esthétique. Et si cela suffisait à infléchir le destin ? Que faudrait-il céder en échange ?

Cent fois j’ai été sur le point de parler à Isabelle. Elle avait droit à cette histoire, c’est aussi la sienne. Et je me souvenais que j’avais promis, quoi que j’en pense. Ç’a été un poids accablant, une pierre sur les épaules, mais j’ai tenu. Je ne crois pas avoir eu raison. Cent fois j’ai voulu prendre cette responsabilité de rompre une promesse consentie pour apaiser un ultime départ, de la rompre en conscience, en liberté, mais chaque fois que je me trouvais au bord des mots, il y avait ces sensations de graviers dans la gorge, de plomb dans le cœur. Comme une main, posée sur mon bras, qui m’arrêtait. Il n’y a pas de jour où je ne me suis demandé si les promesses faites aux mourants étaient plus importantes que les blessures des vivants.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 11 mars 2025

[Kellou, Dorothée-Myriam] Nancy-Kabylie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nancy-Kabylie

Auteur : Dorothée-Myriam KELLOU

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  T’es en quête ! ». Voilà ce qu’un jour, sa meilleure amie lance à Dorothée Myriam Kellou. De quoi, elle l’ignore. Pourtant tous les indices sont là. Son apprentissage de la langue arabe, son parcours intellectuel, ses voyages, et le besoin de rappeler les origines algériennes de son père. Que sait-elle de sa jeunesse ? Peu de choses. Il l’invite donc à relire un projet de film qu’il lui avait adressé quelques années auparavant. Dorothée y découvre qu’en 1960, son père et sa famille ont été contraints de quitter leur village de Mansourah, où des populations avaient été déplacées sous le contrôle de l’armée française. Chapitre mal connu d’une guerre sur laquelle beaucoup d’ombres demeurent.

Dorothée Myriam Kellou tente d’y apporter sa part de lumière. De Nancy où elle a grandi, en passant par l'Égypte, la Palestine et les Etats-Unis, la jeune femme vogue pour mieux s’ancrer. Dans ce livre très personnel, Dorothée remonte le temps, celui où ses parents - Catherine, jeune française en voyage solidaire en Algérie, et Malek, jeune réalisateur algérien aux sympathies communistes -, se sont connus et aimés. L'autrice évoque aussi son enfance, sa double culture, la force et les tiraillements qu'elle engendre. Le  poids du silence en héritage : la guerre, les déplacements de population, les camps. Toutes ces  vérités qu’on tait, la violence éprouvée quand enfin elles éclatent. Avec son père, Dorothée retournera sur les lieux de cette histoire traumatique  : une maison, un arbre, des témoins d’alors la feront resurgir. Père et fille en feront un film, et ainsi, répareront l’oubli.  

Enquête, récit intime, réflexion sur l'histoire, la mémoire, l'identité et la transmission, voyage initiatique, hommage au père et à son pays : ce premier texte de Dorothée Myriam Kellou est inclassable et remarquable pour cette raison même. Il tâtonne, interroge, raconte une Algérie tantôt douloureuse, tantôt rêvée, ouvrant la voie de l’apaisement et de la réconciliation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dorothée-Myriam Kellou est journaliste et réalisatrice. Elle a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, et a reçu le prix Trace de l'investigation journalistique à Washington D. C. Elle a réalisé « A Mansourah, tu nous as séparés » sur la mémoire intime des regroupements de populations pendant la guerre d'Algérie, et reçu plusieurs prix, dont le prix des droits humains au FIDADOC d’Agadir en 2019 et une étoile de la scam en 2021. Elle a également réalisé une série documentaire sonore pour France culture, « L'Algérie des camps », lauréat du prix Albert Londres/France culture.

 

Avis :  

De mère française et de père algérien, Dorothée-Myriam Kellou a d’abord vécu sa double identité dans son seul double prénom. Jusqu’à ce qu’une remarque - « Tu  dis que t’es algérienne mais tu ne parles pas arabe ! » - la renvoie, encore enfant, au silence paternel. Pourquoi ce choix de l’effacement des origines ? Compléter la part manquante d’elle-même devient alors une obsession. Le trait d’union dans son prénom, il va lui falloir le retracer entre ses deux enracinements : Nancy-Kabylie. C’est ce « grand voyage initiatique » que ce livre s’attache à raconter, un parcours intérieur intime pour recomposer le miroir brisé de la mémoire.

Commencé avec l’apprentissage de la langue arabe, ce périple emmène l’auteur en Egypte, en Palestine et aux Etats-Unis, où ses études la sensibilisent au post-colonialisme au travers des écrits fondateurs de Frantz Fanon et d’Edward Saïd. Sa fille le pressant de questions sur sa vie en Algérie, le père, Malek Kellou, n’a alors pour réponses que les blancs de sa mémoire, oblitérée par le traumatisme de la guerre. Réalisateur de télévision, il a le projet d’un documentaire, « Lettres à mes filles », qui ne voit jamais le jour. Il devait y raconter comment, malgré les verrous posés sur ses souvenirs, ceux-ci lui sont pourtant revenus en pleine figure, lorsqu’en 1990 il est tombé nez à nez avec la statue, nouvellement installée à Nancy, qui le terrorisait, enfant, à proximité de son village : celle du sergent Blandan, militaire français tué lors de la conquête coloniale de l’Algérie.

Dès lors, le père et la fille vont tenter ensemble d’apprivoiser cette mémoire traumatique. Ce seront plusieurs voyages au village familial de Kabylie, l’un de ceux que l’armée française avait vidés de leurs populations pour les enclore, loin de tout contact avec le FLN, dans des camps de regroupement qui ont irrémédiablement désorganisé l’agriculture et les campagnes algériennes. De ce retour ils tireront un film documentaire, « A Mansourah, tu nous as séparés » : l’occasion de mettre des mots sur la violence et les horreurs vécues, étape incontournable sur le chemin de la résilience.

Ce récit très personnel de restauration d’une mémoire oblitérée et néanmoins transmise inconsciemment s’assortit d’une réflexion sur les effets dévastateurs des non-dits et du déni qui entourent encore la guerre d’Algérie et les torts causés aux populations. L’on pense à Léonora Miano, Tommy Orange, Naomi Fontaine, Alice Zeniter et tant d’autres dont les témoignages et romans décrivent eux aussi l’héritage, d’autant plus ravageur que mal ou pas reconnu, d’autres drames plus ou moins récents, génocidaires, esclavagistes ou colonialistes. Non seulement « Le récit ancre », mais « S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses », comme celles proposées par l’islamisme. Pour avancer et vivre ensemble harmonieusement, il faut des mots. Alors, seulement les héritiers pourront, eux aussi, conclure comme l’auteur : « À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases. »

Journaliste et réalisatrice indépendante aux combats courageux – c’est notamment elle qui, en 2016, a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, affaire développée par Justine Augier dans son livre Personne morale –, Dorothée-Myriam Kellou livre ici un récit intime qui éclaire de façon touchante les raisons de ses engagements. (4/5) 

 

Citations : 

La nostalgie, c’est contempler un passé heureux dans un miroir brisé dont il ne reste que de petits morceaux tranchants.


Est-ce qu’on peut se noyer dans le souvenir comme dans un verre d’eau ?


(…) partout où l’on va, le seul lieu qui reste, c’est soi.


Trait d’union. Je pourrais l’utiliser en français : française trait d’union algérienne. Française- algérienne. Ça s’écrit, ça se lit, mais pas si souvent que ça. Revendiquer une binationalité et une forme de transnationalité, pas d’extranéité, par la ponctuation. Exister en deux et avec deux pays en soi, pas l’un sans l’autre, pas  l’un dans l’ombre de l’autre, l’un et l’autre, en pleine  lumière. L’un avec l’autre. Plus besoin de compenser  sans cesse le déséquilibre. Tiret. Je le trace plusieurs  fois. Tiret, tiret, tiret. J’aime l’équilibre qu’apporte ce trait d’union. Il est confortable, mais sépare. Et si je le remplaçais par un astérisque ? Ce symbole typographique ressemble à une étoile. Il dénote aussi la multiplication. Je suis française*algérienne. Nous sommes  des multiples, étoilés. Cet astérisque devient le point  manifeste de mon utopie politique en France. Peut-être naïvement.


A Washington, je découvre l’histoire des tribus amérindiennes qui vivaient encore au XVIIe siècle sur le territoire des Nacotchtank, un peuple commerçant établi  entre les deux grands fleuves du district de Columbia : le Potomac et l’Anacostia. Ils ont fui la colonisation et ont trouvé refuge dans la plus grande tribu Piscataway du sud du Maryland. Je m’étonne de ce désir de documenter et de dire la vérité pour tenter de réparer les préjudices causés par l’histoire et améliorer les relations entre les membres de la société. La vérité historique n’est pas seulement étudiée ici, elle est encouragée. L’université me soutiendra d’ailleurs dans mes recherches l’été suivant, en France et en Algérie.


Plus tard, je comprendrai le lien, les effets au long terme des regroupements : la déstructuration profonde de l’identité paysanne algérienne. C’est dans le  « triangle de la mort » que des massacres de civils attribués aux terroristes du GIA ont été perpétrés. C’est aussi dans cette région que l’armée française a regroupé massivement les populations pendant la guerre d’indépendance. Une chercheuse que je rencontrerai en toute discrétion quelques années plus tard me confiera le résultat de ses travaux d’ethnographie du djihadisme en cours de publication. Le GIA a beaucoup recruté dans les anciens quartiers de regroupement, devenus pour certains domaines autogérés et villages socialistes au moment de l’indépendance. Pourquoi ? Car le salafisme djihadiste propose une place dans l’histoire, une filiation que ces déracinés n’ont plus. Ils deviennent, en épousant cette idéologie, les descendants des premiers compagnons du Prophète. Ils sortent du déracinement ennoblis par cette nouvelle ascendance.


Non, la colonisation était une « bénédiction », hurlent certains. Ils crient fort et nous assourdissent. La France a construit des routes, des écoles et des hôpitaux. « Que la colonisation ait aussi développé le pays n’est pas contestable : c’était d’ailleurs le projet colonial partout dans l’empire mais c’était un développement au service de la puissance qui s’était imposée par la force », rappelle l’historienne Raphaëlle Branche. 


À  chaque reconnaissance officielle des crimes passés, les nostalgiques de l’empire (vingt fois plus grand que la métropole) dénoncent une logique de « repentance ». Les mots de l’extrême droite s’infiltrent partout. Ce mot de repentance fait écho à d’autres mots inscrits dans notre vocabulaire. « Français de souche », « grand remplacement ». Ne trahissent-ils pas une  peur ancienne ? Celle de l’ancien colon attaché à ses privilèges ? À croire qu’ils ne supportent pas de voir nos têtes sur des affiches, qu’elles soient de cinéma ou électorales. Mais au fond, que comprend-on de ce mot à connotation religieuse, repentance ? Attendons- nous la moindre expiation ? Et au fond, quel mal y a-t- il à reconnaître et s’excuser pour des crimes passés ? Faut-il lui préférer la réconciliation, comme si nous étions encore en guerre ? Pour moi, la seule réconciliation qui vaille, c’est avec soi-même et son histoire.


Le récit ancre. S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses.


J’ai la chance d’avoir retrouvé ma vraie filiation. De connaître l’histoire de mon nom de famille. (…)
À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases.


De quelle liberté une femme jouit-elle si c’est sous la contrainte qu’elle retire le voile ? 



Lisez ici mon interview de Dorothée-Myriam Kellou.


 

jeudi 6 juin 2024

[Tadjer, Akli] De ruines et de gloire

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De ruines et de gloire

Auteur : Akli TADJER

Parution : 2024 (Les Escales)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d’Algérie à travers le regard d'un jeune avocat contraint de défendre l’« ennemi ».
 
Algérie. Mars 1962. Malgré le cessez-le-feu décrété par de Gaulle, les affrontements entre tenants de l’Algérie française et indépendantistes du FLN se poursuivent. La panique est générale ; la suspicion, omniprésente. Adam El Hachemi Aït Amar, jeune avocat, rêve de mettre ses compétences au service de l’Algérie libre, mais lorsqu’on lui confie la défense d’Émilienne Postorino, activiste en faveur de l’Algérie française, il se trouve confronté à une situation délicate : défendre l’ennemi et tout ce contre quoi il s’est engagé.

Sous la plume éminemment romanesque d’Akli Tadjer, c’est toute la complexité d’une époque et d’un pays en plein chaos, mais aussi de la psyché humaine, qui prend vie. De ruines et de gloire est un roman puissant, aux résonances très contemporaines.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Akli Tadjer est l’auteur de nombreux romans, traduits à l’étranger, dont trois, Les ANI du Tassili, Le Porteur de cartable et Il était une fois… peut-être pas, ont été adaptés à la télévision. La Reine du tango (JC Lattès, 2016) a reçu le prix Nice Baie des Anges et D’amour et de guerre le Grand Prix du Roman Métis 2021. De ruines et de gloire est son troisième roman publié aux Escales.

 

Avis :

Troisième et dernier volet d’une saga relatant le parcours d’une famille Kabyle de 1939 à 1962, ce roman nous plonge, pendant les derniers mois de la guerre d’indépendance, dans une Algérie sur le point de tourner la page du colonialisme.

Mars 1962. Les accords d’Evian aboutissant à un cessez-le-feu n’ont pas été signés depuis huit jours qu’éclate la fusillade de la rue d’Isly. Tournant à la panique pour une raison indéterminée, une manifestation de civils favorables à l’Algérie française est mitraillée par des soldats tricolores. Des dizaines de morts et deux centaines de blessés tombent sur le pavé d’Alger. A son grand désarroi, l’avocat frais émoulu Adam El Hachemi Aït Amar, tout entier à ses idéaux d’une Algérie indépendante rassemblant démocratiquement habitants de souche et immigrés français, se voit confier la défense d’Emilienne Postorino, une fervente partisane de l’Algérie française, accusée d’avoir déclenché la panique et le massacre en tirant la première.

Ajouté à la perspective quasi certaine de l’indépendance – un référendum d’autodétermination doit avoir lieu dans trois mois –, cet épisode qui, entre attentats de l’OAS et du FLN, enlèvements et assassinats, vient renchérir sur le climat de violence, précipite l’exode massif de ceux que l’on appellera pieds-noirs et harkis. C’est donc dans un contexte plus que jamais tourmenté qu’Adam, déchiré entre convictions personnelles, éthique professionnelle et inquiétude pour son père vaquant à de mystérieuses affaires dans sa campagne, doit décider quel parti adopter.

« Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur. » Pour notre personnage capable de se garder de tout manichéisme dans un environnement pourtant dramatiquement clivé, ce sera donc la voie du coeur, sans haine et avec la prise de recul autorisant une pondération lucide et douce-amère. Lui qui a dû fuir Paris pour échapper à la conscription ne sait que trop ce que déracinement veut dire et saura reconnaître aussi bien les torts et travers réciproques que l’intensité des drames vécus de part et d’autre.

Immersif et rythmé, le récit très cinématographique embarque efficacement le lecteur dans ses péripéties historiques. Et même si les épisodes relatifs au père finissent, dans leur improbable conclusion, par verser dans l’outrance mélodramatique, l’on se laisse volontiers séduire par cette histoire si bien contée qui sait avec intelligence et empathie souligner responsabilités et souffrances de chaque camp. A noter qu’il n’est pas besoin d’avoir lu les précédents tomes de la saga pour apprécier celui-ci. (4/5)

 

Citations :

— Je suis avocat depuis vingt minutes et j’aimerais que vous me donniez des conseils, maître. Enfin, un seul suffira.
Il avait plissé ses yeux jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un trait et je l’avais écouté.
— Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur.
 

Une société civilisée doit-elle faire mourir un condamné ?
Du plus profond de mon âme, j’ai la conviction, depuis ma lecture du Dernier Jour d’un condamné, qu’elle n’en a pas le droit moral. Ce n’est ni du laxisme ni de la faiblesse que de penser qu’une horreur ne saurait en faire taire une autre, ni de la lâcheté que de mettre sur le même plan le crime du condamné et celui commis par des hommes de loi au nom du peuple.
Demain et les jours à venir, des têtes tomberont encore dans ce panier en bois noirci de sang séché. Aujourd’hui, je sais qu’il est vain et naïf d’imaginer que cette guillotine cachée sous cette bâche soit mise au rebut, mais je me battrai contre la peine de mort : c’est le sens que je veux donner à ma vie d’homme, et à ma vie d’avocat. Je n’aurai pas, c’est sûr, les mots puissants, justes, implacables du plaidoyer de Victor Hugo pour l’abolition de ce châtiment suprême, mais ce seront les miens. Des mots qui diront que la justice n’est pas la vengeance des hommes mais qu’elle doit être leur humanité.
 

— Je vais vous laisser votre bled, maître. Vous allez nous regretter. On a tout fait, ici.
— Tout fait pour vous. Vous êtes venus chez nous pour créer un pays sans nous. Voilà la vérité.
 

Le pire n’est jamais sûr, dit-on. Sous d’autres cieux sans doute, sous d’autres latitudes certainement, mais en Algérie les dictons ont tous été battus en brèche. Le pire n’est jamais une option, c’est une certitude.
 

— Vos pieds sont ici, mais votre tête est restée là-bas. C’est ce que j’appelle l’esprit colonial.
 

Quand on a vingt ans, on croit qu’on a l’éternité devant soi pour refaire le monde, mais quand on est un vieux monsieur comme moi, on réalise que la vie dure le temps d’une étincelle. Allez à l’essentiel. L’essentiel, c’est l’audace, l’amour, la liberté.
 

— Je me suis promis de ne pas l’abandonner et je tiendrai parole.
— J’aime votre fougue, mais ne la confondez pas avec de la candeur. Personne ne vous fera de cadeaux. En France, quel que soit votre talent d’avocat, vous resterez un bicot pour vos confrères.
— Je ne suis pas si candide que ça, maître, mais si je ne tiens pas ma promesse, comment pourrai-je me regarder dans la glace ?
— Vous aimez votre cliente ?
— Aimez ? Non, je ne l’aime pas, si c’est à ça que vous faites allusion. Mais les déracinés me touchent parce que je sais ce que c’est d’être toujours l’étranger dans le regard de l’autre. Émilienne Postorino est de cette race-là. Elle va subir l’exil dans un pays qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’aime pas et dont elle ne veut pas entendre parler.


 

samedi 24 décembre 2022

[Zeniter, Alice] L'art de perdre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'art de perdre

Auteur : Alice ZENITER

Parution : 2017 (Flammarion)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?
Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?
Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alice Zeniter est née en 1986. Elle publie son premier roman en 2003, Deux moins un égal zéro, aux Éditions du Petit Véhicule à l'âge de 16 ans. Alice Zeniter étudie ensuite à l'École normale supérieure puis publie son second romain Jusque dans nos bras (2011).
Elle enseigne le français en Hongrie, où elle vit plusieurs années. Elle y est également assistante-stagiaire à la mise en scène dans la compagnie théâtrale Krétakör.
Par la suite, elle publiera six romans, parmi lesquels Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), L’Art de perdre (Flammarion, 2017) et Comme un empire dans un empire (Flammarion, 2020).
Dramaturge et metteuse en scène, elle a reçu de nombreux prix littéraires dont le prix du Livre Inter, le prix des Lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas en 2013, le Prix Renaudot des Lycéens 2015 et le Prix Goncourt des lycéens en 2017.
Alice Zeniter écrit aussi pour le théâtre avec Spécimens humains avec monstres (2011), Un ours, of course !, spectacle musical jeunesse (Actes Sud, 2015) et Hansel et Gretel, le début de la faim (2018).

 

Avis :

L’on dit qu’en cas d’exil, la première génération n’est que déchirement, la seconde désir d’oubli et d’intégration, mais que la troisième brûle de renouer avec ses racines, en tout cas de retracer l’histoire familiale. C’est ce que semble confirmer Alice Zeniter, petite-fille de harkis, dans ce roman largement autobiographique. Naïma, jeune française d’origine kabyle, tente de reconstituer le passé de son grand-père Ali et de son père Hamid, dans ce qui s’avère une entreprise compliquée : le premier n’est en effet plus de ce monde, et le second n’est que silence obstiné lorsqu’il s’agit de son enfance algérienne et des circonstances qui ont mené les siens à tout quitter pour la France.

Des rudes mais paisibles montagnes kabyles à la relégation dans les cités de banlieue françaises, en passant par la guerre, ses impostures et ses trahisons, puis par les camps de transit où certains ont croupi jusqu’à quinze ans dans des conditions de vie épouvantables, c’est une fresque historique passionnante, en même temps qu’une saga familiale d’une émouvante authenticité, qui nous plonge dans la détresse des harkis - rejetés comme « traîtres » par l’Algérie, mal accueillis comme immigrés indésirables par la France - et dans le désarroi de leurs descendants, encore aujourd’hui ostracisés en même temps que l’ensemble des « Arabes » dans une société française en proie à des débats identitaires.

Face aux lacunes laissées béantes par les non-dits de son histoire familiale, l’auteur, alias Naïma, explore les recoins de l’Histoire officielle, mettant au jour des ombres et des complexités ignorées. Des sombres réalités de la colonisation à la guerre d’indépendance, des manipulations politiques aux terribles massacres perpétrés de part et d’autre, l’on se retrouve aux côtés de pauvres gens transformés, malgré eux et par d’aléatoires enchaînements de circonstances, en fétus balayés par des vents qui les dépassent, et qui les chassent bientôt, après les avoir écartelés entre des choix impossibles, vers une zone grise infernale, épicentre de toutes les hontes et humiliations.

Parias sans pays, les parents et grands-parents de Naïma auront préféré enfermer l’Algérie dans le double-fond secret d’une nouvelle existence malheureuse, se gardant d’en transmettre la moindre bribe. Sans cesse renvoyée à ses origines par le regard d’autrui, la très française Naïma se retrouve pourtant elle aussi dans un déstabilisant entre-deux qui la jette dans une quête identitaire. Et c’est une narration pleine de vie et d’émotions, peuplée de personnages attachants, creusés en profondeur, qui nous emporte, dans un grand souffle où se mêlent exactitude et romanesque, vers une fin ouverte sur une possible réconciliation avec soi, et, peut-être, entre les deux rives de la Méditerranée.

Un grand roman, porté par une belle écriture très picturale, sur l’art de perdre que, sur plusieurs générations, l’on apprend dans l’exil, et un coup de coeur équivalent à celui ressenti pour un autre récit d’une petite-fille de harkis : Le tailleur de Relizane d’Olivia Elkaim. (5/5)

 

 

Citations : 

— Ils ont aussi tué le garde-champêtre de Draâ El Mizan.   
— Lui, c'est bien fait, dit Mohand.   Personne ne défend le garde-champêtre, sa fonction est honnie.
Avant que les Français ne tentent de faire des forêts un domaine public comme en métropole, elles constituaient pour les familles une réserve de bois que tous se partageaient, un terrain pour les bêtes. Maintenant, la coupe et le pâturage sauvages sont interdits, ce qui veut dire concrètement qu'ils continuent à se pratiquer mais sont passibles de sanctions. Personne n'aime à voir surgir les gardes-champêtres qui surveillent les forêts et font pleuvoir les amendes, dont on sait qu'une partie restera dans leurs poches. Personne ici ne comprend, à vrai dire, pourquoi les Français ont tenu à devenir maîtres des pins et des cèdres si ce n'est par un excès d'orgueil qui leur paraît ridicule.
 

Quand il parle de l'avenir de Hamid à Ali, celui-ci hausse les épaules. À l'école on n'apprend rien, ou en tout cas rien qui ait trait à la terre, à laquelle est irrémédiablement lié le futur de Hamid (Pourquoi faire naître d'autres possibilités ?). Or ce métier de la terre est si dur, même lorsqu'il apporte la richesse, qu'il vaut mieux laisser les enfants courir là où ils veulent jusqu'au jour où ils auront à travailler. Ce n'est pas une vie de les forcer à s'asseoir sur un banc pendant les seules années dont ils peuvent profiter en toute liberté. Hamid est encore à l'âge où la participation au groupe (famille, clan, village) ne passe pas nécessairement par le travail. De l'enfant, on tolère qu'il ne fasse rien, qu'il joue. De l'homme adulte, en revanche, on méprise l'inoccupation. Celui qui ne fait rien, dit-on au village, qu'il taille au moins sa canne.
La frontière entre les deux âges n'est pas claire. Hamid, pour le moment, croit que son enfance sera éternelle et que les adultes sont une espèce différente de la sienne. C'est pour cela qu'ils s'agitent, partent en ville, claquent les portes de voiture, font le tour des champs, rendent visite au sous-préfet. Il ne sait pas qu'un jour lui aussi devra rejoindre le mouvement permanent. Alors il joue comme s'il n'y avait rien d'autre à faire, ce qui est la vérité – pour l'instant. Il poursuit des insectes. Il parle aux chèvres. Il mange ce qu'on lui tend. Il rit. Il est heureux.
Il est heureux parce qu'il ne sait pas qu'il vit dans un pays sans adolescence. Le basculement est rude, ici, d'un âge à l'autre.
 

À l'école, Annie apprend que la Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris.
 

C'est ça, une guerre d'indépendance : pour répondre à la violence d'une poignée de combattants de la liberté qui se sont généralement formés eux-mêmes, dans une cave, une grotte ou un bout de forêt, une armée de métier, étincelante de canons en tous genres, s'en va écraser des civils qui partaient en promenade.
 

Le cadavre d'Akli paraît l'attendre, appuyé contre le mur barbouillé de l'Association. Le vieux de la Première Guerre mondiale a les yeux ouverts, d'une fixité grise. (…) De la bouche d'Akli sort, comme une langue de pantin grotesque, une médaille militaire qui brille sombrement. Sur sa poitrine, quelqu'un a gravé FLN de la pointe d'un couteau. Derrière lui, sur le mur, la même inscription est répétée en lettres de sang et, à côté du vieux, une pancarte de carton informe que les chiens vendus aux Français connaîtront le même sort. Ali repense à ce qu'Akli expliquait de la « vente » de ses bras à l'armée française lors de la djemaa extraordinaire de 1955. À qui est le corps, disait-il, si l'on ne demande plus aux Français de payer pour les efforts que le corps a fournis ? Aux Français. En touchant sa pension, il considérait qu'il s'extrayait de la servitude. Le FLN, lui, pensait le contraire. 
 
 
Là-bas, sur les hauts plateaux au nord de M'Sila, le FLN a tué près de quatre cents villageois, accusés d'avoir soutenu le MNA de Messali Hadj, son concurrent direct dans la lutte pour l'indépendance. Les cadavres alignés ne paraissent pas plus gros que des brindilles sur les photographies. Ali tire sur sa cigarette, recrache la fumée et, dans l'Association déserte, il aligne les questions : Et eux ? Pourquoi ? Eux, des traîtres ? Ils étaient indépendantistes avant vous ! Comment auraient-ils pu vous trahir alors que vous n'existiez pas ! 


Des villages sont évacués de force et sommairement rebâtis ailleurs, derrière des barrières et des fossés. Il y a des processions d'hommes escargots portant sur leur dos, presque comme dans la comptine, leur maisonnette – en pièces détachées. Les autorités françaises qualifient sobrement ces populations de « regroupées ».  Sur les zones fantômes, vidées de leurs habitants, on lâche des bombes et parfois du napalm. Naïma n'en croira pas ses yeux quand elle lira cette information, tant elle a toujours été persuadée que le liquide meurtrier appartenait à une autre guerre, plus tardive, qui en aurait eu l'exclusivité. Les militaires, entre eux, parlent de « bidons spéciaux ».
Cette guerre avance à couvert sous les euphémismes.


Ali se rend désormais souvent à la caserne pour échanger quelques informations avec le capitaine. Il ne dit pas grand-chose (rien, racontera-t-il après, lors des procès imaginaires qui se tiendront dans le camp, rien du tout, quand je donnais des noms, c'étaient ceux des morts), juste ce qu'il faut pour conserver avec l'armée ce lien de confiance qui peut protéger le village.
Il fait le choix, se dira Naïma plus tard en lisant des témoignages qui pourraient être (mais qui ne sont pas) ceux de son grand-père, d'être protégé d'assassins qu'il déteste par d'autres assassins qu'il déteste.


Comment naît un pays ? Et qui en accouche ?  
Dans certaines parties de la Kabylie, il existe une croyance que l'on appelle « l'enfant endormi ». Elle explique pourquoi une femme peut donner naissance alors que son mari est absent depuis des années : c'est que l'enfant a été conçu par le mari puis s'est assoupi dans le ventre pour n'en sortir que bien plus tard.  
L'Algérie est comme l'enfant endormi : elle a été conçue il y a longtemps, si longtemps que personne ne parvient à s'accorder sur une date, et elle est restée des années en sommeil, jusqu'au printemps 1962. Au moment des accords d'Évian, le FLN tient à faire préciser que l'Algérie « recouvre » son indépendance.


— Lui, il t'a dit ça ? Lui, il veut venger le pays ? C'est un martien ! L'indépendance, il a commencé à y croire une fois que les accords ont été signés ! Et maintenant il roule des épaules à dire qu'il a fait la peau à la France. Il aurait vendu son père et sa mère à la France, si la France elle en avait voulu !
Hamid entendra plusieurs fois cette expression dans les années qui vont suivre : c'est un martien. Il finira par comprendre qu'elle désigne ceux qui ont rejoint le FLN au mois de mars, au moment de la signature des accords.  
 
 
— Le FLN s'est engagé à ne pas maltraiter les harkis.  
Ali éclate d'un rire amer, répercuté dans le nez, dissonant :  
— Et vous les croyez ?   
Daumasse ne peut pas ignorer ce qui se passe partout dans le pays depuis quelques mois : les tribunaux improvisés dans les villages, les règlements de comptes au milieu de la nuit, les embuscades sur les routes. La nouvelle de la signature des accords n'était pas encore parvenue aux habitants des campagnes les plus reculées que les « veuves de la libération » commençaient à fleurir.  
Ali passe d'un pied d'appui à l'autre, grand corps oscillant comme l'aiguille d'un métronome, ses yeux plantés dans ceux du sergent qui s'impatiente. C'est toujours pareil avec les Bougnoules : on leur donne la main, ils veulent le bras. Daumasse se demande qui est l'enfant de putain au cœur de catéchumène qui a eu la brillante idée de les enrôler.  
— Écoute, mon vieux, dit-il dans un dernier effort, tu n'avais qu'à choisir le bon côté.  
— Toi, tu as choisi le mauvais ?  
— Non, mais moi je suis français.  
— Moi aussi.     
Quand Daumasse désarmera la harka de la caserne quelques jours plus tard, au moment de quitter la base, il dira à ses hommes en montrant les supplétifs désavoués après des années d'obéissance : « S'ils essaient de monter dans les camions, marchez-leur sur les mains. » Il leur montrera même l'exemple, semelle noire des godillots contre jointures blanchies par l'effort. « Allez, pas d'état d'âme ! »


Le camp Joffre – appelé aussi camp de Rivesaltes – où, après les longs jours d'un voyage sans sommeil, arrivent Ali, Yema et leurs trois enfants est un enclos plein de fantômes : ceux des républicains espagnols qui ont fui Franco pour se retrouver parqués ici, ceux des Juifs et des Tziganes que Vichy a raflés dans la zone libre, ceux de quelques prisonniers de guerre d'origine diverse que la dysenterie ou le typhus ont fauchés loin de la ligne de front. C'est, depuis sa création trente ans plus tôt, un lieu où l'on enferme ceux dont on ne sait que faire en attendant, officiellement, de trouver une solution, en espérant, officieusement, pouvoir les oublier jusqu'à ce qu'ils disparaissent d'eux-mêmes. C'est un lieu pour les hommes qui n'ont pas d'Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir une ne veut les y intégrer. Ou bien un lieu pour ceux auxquels deux Histoires prêtent des statuts contradictoires comme c'est le cas des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qu'on y accueille à partir de l'été 1962.


L'Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des terroristes. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d'accueil. Peut-être vaut-il mieux qu'on ne les appelle pas. Aucun nom proposé ne peut les désigner. Ils glissent sur eux sans parvenir à en dire quoi que ce soit. Rapatriés ? Le pays où ils débarquent, beaucoup ne l'ont jamais vu, comment alors prétendre qu'ils y retournent, qu'ils rentrent à la maison ? Et puis, ce nom ne les différencierait pas des pieds-noirs qui exigent qu'on les sépare de cette masse bronzée et crépue. Français musulmans ? C'est nier qu'il existe des athées et même quelques chrétiens parmi eux et ça ne dit rien de leur histoire. Harkis ?… Curieusement, c'est le nom qui leur reste. Et il est étrange de penser qu'un mot qui, au départ, désigne le mouvement (harka) se fige ici, à la mauvaise place et semble-t-il pour toujours. 
 
 
— Il a sept kilos de ferraille sur la poitrine. Et toi, tu ne lui sers pas à boire ?  
Le patron du bar rougit mais persiste dans son attitude hargneuse. Il est trop tard maintenant pour qu'il fasse volte-face. Les gens que l'on prend pour des salauds, souvent, sont des timides qui n'osent pas demander qu'on recommence à zéro.


Lors de la pause déjeuner, il pioche dans la gamelle de son père et constate que celui-ci montre à l'égard de ses collègues et de ses supérieurs une déférence qu'il ne lui connaît pas à la maison. Il distribue du « mon frère » et du « mon oncle » aux Arabes, du « monsieur » aux Français. Hamid se sent mal à l'aise devant cette version affaiblie d'Ali. Il voudrait lui dire : ce ne sont pas tes frères, ni tes oncles et eux, là-bas, ce ne sont pas des messieurs plus que toi. Plus tard, en grandissant, il complexifiera ce premier message qu'il n'a – de toute manière – jamais osé adresser à son père : Pourquoi est-ce que tu t'humilies ? La politesse se rend. L'amitié se partage. On ne fait pas des sourires ni des courbettes à ceux qui ne nous disent même pas bonjour.


Il n'est pas heureux mais au moins il ressent, ici, une chose qu'il avait oubliée depuis l'été 1962 : une impression de stabilité, une possibilité de penser la durée. Un ordre s'est reconstruit, un ordre qu'il peut espérer pérenne et tant pis s'il s'est retrouvé au bas de l'échelle : la durée lui permet au moins d'entrevoir que ses enfants peuvent avoir un avenir. Pour ne pas troubler la nouvelle structure, il s'oublie lui-même. C'est une tentative douloureuse et complexe, parfois son orgueil et sa colère remontent. Mais la plupart du temps, il répète les gestes, accomplit les actions, parle de moins en moins. Il se tient dans la place minuscule qui lui est désormais impartie.


Mon père dit que c'est merveilleux de dormir. J'entends ça depuis que je suis tout petit : la nuit, ça sert à ce que tu puisses imaginer la vie sans les problèmes. Sauf que moi, j'ai l'impression que c'est l'inverse. Quand je suis réveillé, je vois ce que je peux faire pour que la vie devienne meilleure mais quand je dors, ça me retombe dessus, tous les problèmes à la fois, et je ne peux rien faire parce que, justement, je dors.


Dans la cuisine, Ali reste immobile et silencieux. Les tuyaux de la salle de bains ronflent et déflagrent dans les murs. Il sait qu'il ne parviendra pas à garder les enfants près de lui. Ils sont déjà partis trop loin.  
Ils ne veulent pas du monde de leurs parents, un monde minuscule qui ne va que de l'appartement à l'usine, ou de l'appartement aux magasins. Un monde qui s'ouvre à peine l'été quand ils rendent visite à leur oncle Messaoud en Provence, puis se referme après un mois de soleil. Un monde qui n'existe pas parce qu'il est une Algérie qui n'existe plus ou n'a jamais existé, recréée à la marge de la France.
Ils veulent une vie entière, pas une survie. Et plus que tout, ils ne veulent plus avoir à dire merci pour les miettes qui leur sont données. Voilà, c'est ça qu'ils ont eu jusqu'ici : une vie de miettes. Il n'a pas réussi à offrir mieux à sa famille. 
 
 
En quittant le Pont-Féron, Hamid a voulu devenir une page blanche. Il a cru qu'il pourrait se réinventer mais il réalise parfois qu'il est réinventé par tous les autres au même moment. Le silence n'est pas un espace neutre, c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes. Parce qu'il se tait, il existe désormais en une multitude de versions qui ne correspondent pas entre elles et surtout qui ne correspondent pas à la sienne mais qui font leur chemin dans les pensées des autres.
Pour être sûr d'être compris, il faudrait qu'il raconte. Il sait que Clarisse n'attend que ça. Le problème, c'est qu'il n'a aucune envie de raconter. Elle le regarde avec inquiétude dériver sur une mer de silence.


Tu sais, parfois je ne suis pas sûr à quoi ça a servi tout ça. L'indépendance, d'accord. Mais quand tu vois le village aujourd'hui, tu te dis qu'on est toujours mangé par la France. Complètement. Les jeunes, ils n'essaient même pas de trouver du travail au pays. Ils demandent les papiers et ils partent pour la France. Après quand ils reviennent, ils font les malins. Ils sortent l'argent en veux-tu en voilà. Ils font semblant d'avoir oublié comment ça marche au village et ils n'ont que la France à la bouche. Tu pourrais croire que là-bas, ils sont les rois. Mais je suis allé chez mon neveu, à Lyon. Il m'avait dit l'été dernier qu'il m'accueille quand je viens, sans problème. Mais quand j'arrive à Lyon, il ne répond pas au téléphone. Il fait semblant d'être disparu. Moi, comme je sais où il travaille, je vais le trouver. Il est tout gêné. Il me dit : « Mon oncle ! Quelle surprise ! » Et il commence à m'expliquer que ce n'est pas un bon moment pour lui. Que sa situation n'est pas facile. Bon, il ne va pas me laisser dans la rue comme un chien. Alors il m'emmène à l'appartement. Quand il ouvre la porte, c'est la nuit là-dedans. Et ils sont quatre hommes du village qui vivent ensemble dans une toute petite chambre. C'est ça, la France. Je partage le matelas avec lui. Il me dit : « Tu viens pour les francs. Bon. Je vais te les trouver. » Mais je sais bien qu'il ne peut pas. Il n'a pas un seul grain dans sa poche. Même pour aller au café, il emprunte à ses voisins. Et quand je pars, il me dit : « Mon oncle, c'est mieux de ne pas en parler. » Je ne demande même pas quoi. Je sais qu'il veut dire sa vie. Parce que l'été prochain, quand il rentrera, il continuera à faire le malin. Il creusera un peu plus le sillon de la France dans le cœur des jeunes qui voudront partir aussi. C'est ça qu'il est le village, une caisse de résonance pour les mensonges que ramènent les émigrés. Il est suspendu à leur bouche qui ne donne que des fausses paroles. Peut-être que tu as de la chance, finalement. Tu ne peux pas l'entendre. D'accord. Mais au moins, toi, tu n'as à mentir à personne puisque tu ne reviens pas. Et puis tu as ta famille. Nous, au village, on voit les femmes et les enfants qui n'ont pas le mari, pas le père. Ce sont comme des veuves et des fils de veuves alors que l'homme est encore vivant, mais il travaille de l'autre côté de la mer. L'Algérie compte ses absents en permanence. Tu sais qu'en 1966, ils ont fait le recensement, ils ont mis les absents dedans aussi. La prochaine fois, ils feront quoi ? Les morts ?


Naïma aimerait n'avoir peur de rien. Ce n'est pas le cas. Elle a doublement peur, croit-elle. Elle a reçu en héritage les peurs de son père et elle a développé les siennes. Clarisse, sa mère, ne lui en a légué aucune. Clarisse semble ne rien craindre et Naïma se dit parfois que la vie doit être comme les chiens : quand elle sent que l'autre n'a pas peur, elle n'attaque pas.  
 
 
Au début de la guerre d'Algérie, Ali n'avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l'armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n'avait pas pensé. Il n'a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d'Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu'en tuant au nom de l'islam, elles provoquent une haine de l'islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n'est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c'est précisément ce qu'ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d'Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre.


— Bon… le problème, c'est qu'on n'a pas mis longtemps à réaliser que l'indépendance, ce n'était pas tout. Qui a dit ça – est-ce que c'est Shakespeare ? – le pouvoir n'est jamais innocent. Pourquoi alors est-ce qu'on continue à rêver qu'on peut être dirigé par des gens bien ? Ceux qui veulent assez fort le pouvoir pour l'obtenir, ce sont ceux qui ont des egos monstrueux, des ambitions démesurées, ce sont tous des tyrans en puissance. Sinon ils ne voudraient pas cette place… L'élection de Ben Bella, il y en avait déjà qui disaient que c'était truqué, qu'il n'aurait jamais dû se retrouver à cette place, qu'il avait court-circuité les négociations internes. Moi je ne les écoutais pas parce que je voulais que l'indépendance soit belle. Mais en 1965, c'est devenu difficile de croire qu'on vivait dans une démocratie…


Elle lit, sans beaucoup de surprise, que plusieurs anciens harkis se sont vu récemment refuser le droit d'entrer sur le territoire. Un homme a été arrêté à la frontière à cause d'actes commis par son frère, ce qui la trouble davantage puisque cela laisserait entendre que la responsabilité, la culpabilité et le châtiment voyagent d'un membre à l'autre d'une même famille, sans distinction. (…)
En 1975, découvre-t-elle enfin, l'Algérie a empêché un fils de harki de sortir du pays. C'est une situation qu'elle n'avait pas imaginée : pouvoir entrer mais pas repartir. C'est pourtant ce qui est arrivé à Borzani Kradaoui, âgé de sept ans et venu passer des vacances à Oran avec sa mère cette année-là. Les autorités algériennes ont prétendu que le gamin ne possédait pas « l'autorisation paternelle de voyage à l'étranger que la loi exige ». Selon d'autres versions, on aurait glissé à la mère, laissée libre : « Tu diras à ton harki de mari qu'il vienne le chercher lui-même. » 


Certains garçons racontent n'être jamais sortis du camp en près de quinze ans : « Toujours, toujours on nous disait : Tu vas faire quoi dehors ? C'est plein de fellaghas. Ils te couperont la gorge. Et nous, comme des cons, on y a cru. » Ils parlent des années passées à vivre sous la férule d'une administration de type colonial dans laquelle l'électricité leur était coupée tous les soirs à vingt-deux heures, posséder une télévision leur était interdit, des années à dépendre de la Croix-Rouge qui venait distribuer du lait concentré et des patates, des années à tourner en rond. Quelques-uns ont eu l'audace de percer des trous dans les clôtures et se sont aventurés dans les champs voisins – ceux qui se sont fait attraper ont fini en centre de correction. Sur les images cahotantes, les garçons aux cheveux noirs, aux visages furieux et juvéniles portent des vêtements de vieux, des frusques d'une époque qui paraît bien antérieure aux années 1970.     
Il n'y a pas longtemps, Sol écrivait un article sur les camps de réfugiés dirigés par le HCR et, levant la tête de son ordinateur portable, elle a demandé à Naïma :  
— Tu connais la durée moyenne passée dans un camp par réfugié ?  
Celle-ci a secoué la tête.  
— Dix-sept ans. 
 
 
Elle a cette beauté fanée des grosses fleurs, qui paraissent être au summum de leur déploiement chatoyant quand déjà un simple effleurement suffirait à en détacher tous les pétales.


La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste accepté l'idée qu'il ne fallait pas qu'elles les fassent. Tu as vu à Alger le nombre de terrasses où il n'y a que des hommes ? Ces bars ne sont pas interdits aux femmes, il n'y a rien pour le signaler et si j'y entre, le personnel ne me mettra pas dehors, pourtant aucune femme ne s'y installe. De même qu'aucune femme ne fume dans la rue – et ne parlons pas de l'alcool. Moi je dis que tant que la loi ne me défend pas les choses, je continuerai à les faire, dussé-je être la dernière Algérienne à boire une bière tête nue. (…)
On ne peut pas résister à tout, hélas. Moi je sais qu'ils ont en partie gagné parce qu'ils ont réussi à me mettre en tête que j'aurais préféré être un homme.


— Depuis qu'on a quitté la ville, il n'y a plus une seule femme dehors, souffle-t-elle.
 Il hausse les épaules, un peu amer :
 — C'est vrai que par ici, ça s'est pas mal islamisé…
 Une demi-heure plus tard, ils finissent pourtant par en apercevoir une, entourée de quelques chèvres. Ils pensent qu'elle leur tourne le dos jusqu'à ce qu'ils la dépassent et réalisent qu'elle porte un sitar noir si épais qu'il les empêche de déterminer de quel côté se trouve son visage.


Elle ne croit pas qu'il existe des gens capables de produire un quelconque type d'œuvre sans recevoir de validation ni d'encouragement. Elle pense que ceux dont on admire l'indépendance créatrice et l'isolement ont simplement réussi à déplacer en eux-mêmes cette validation. Ils sont leur propre regard extérieur, ils se tapotent sur l'épaule en se disant qu'ils ont été braves.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

 

jeudi 18 mars 2021

[Elkaim, Olivia] Le tailleur de Relizane

 



 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le tailleur de Relizane

Auteur : Olivia ELKAIM

Parution : 2020 (Stock)

Pages : 352

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Relizane, pendant la guerre d’Algérie. Lorsqu’en pleine nuit, on frappe à la porte, Marcel, le grand-père d’Olivia Elkaim, craint pour sa vie et celles de sa femme et de leurs deux enfants. On lui enfile une cagoule sur la tête, il est jeté dans un camion et emmené dans le désert. Va-t-il être condamné à mort ou gracié ? Il revient sain et sauf à Relizane trois jours plus tard, et ses proches se demandent quel est le secret de ce sauf-conduit. A quoi a-t-il collaboré ? Quels gages a-t-il donné et à qui ? Viviane, son épouse, ses frères, sa mère, ses voisins, tous questionnent le tailleur juif. Mais il garde le silence. Quand un jeune apprenti arabe se présente devant son échoppe, Marcel comprend que tôt ou tard, il lui faudra quitter son pays natal. 

Après ce début d’une folle intensité romanesque, Olivia Elkaim retrace l’histoire de sa famille, l’exil des siens, leur arrachement à cette terre africaine, et leur fuite chaotique vers une France où rien ne les attend - ni confort, ni sympathie, ni même aucune aide administrative. 

Ces valeureux que le soleil caressait il y a peu, deviennent des réprouvés qui ne connaîtront que l’ombre d’une cave humide à Angers. Les grands-parents d’Olivia Elkaim, Viviane et Marcel, sont deux magnifiques personnages, entre Albert Cohen et Anna Magnani, qui ne cesseront de rêver d’échapper à cette triste France. 

Au-delà de tout ce que nous savons du retour d’une famille pied-noire en métropole, au-delà du drame humain, familial, politique, souvent commenté par les historiens, Olivia Elkaim explore sa part algérienne, juive, lyrique, à la fois enchantée et hantée, que son père Pierre avait tenté en vain de lui transmettre.
Par ce livre qui rend hommage à ses ancêtres, et à travers la photographie jaunie d’une grand-tante, retrouvée par hasard dans le cimetière juif de Relizane, elle se révèle aussi à elle-même. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

D’origine algérienne, journaliste chargée de la bioéthique à La Vie, romancière, Olivia Elkaim est l’auteure entre autres de Nous étions une histoire (Stock, 2014) et de Je suis Jeanne Hébuterne (Stock, 2017).


 

Avis :

Installés en Algérie bien avant la présence française, les Elkaim sont naturalisés français par décret en 1870, comme tous les Juifs du territoire. Ecartelés entre Occident et Orient pendant la guerre d’Algérie, les grands-parents de l’auteur sont finalement forcés de fuir et de rejoindre la cohorte des pieds-noirs si mal accueillie en France. Ce n’est que bien plus tard, après leur décès, qu’Olivia Elkaim est amenée à reconstituer leur parcours, prenant alors conscience de l’ampleur de leur drame, au fur et à mesure que l’hostilité et la misère venaient verser du sel sur les blessures de leur déracinement.

Une grande émotion imprègne les pages de ce récit qui se lit comme un roman. Ne s’étant intéressée que tardivement à son histoire familiale, l’auteur réalise avec regret combien longtemps elle est restée indifférente aux cicatrices dont était cousu le coeur de ses grands-parents. Au-delà de la cruauté de leur drame, c’est l’impuissance d’une tendresse qui ne trouve à s’exprimer que trop tard pour être partagée avec ses destinataires qui rend le texte si poignant. Alors, à son tour, le lecteur se sent saisi par l’envie de serrer sur son coeur ce couple qui reprend vie sous la plume puissamment évocatrice d’Olivia Elkaim.

L’on se retrouve ainsi plongé dans les couleurs et les odeurs d’une Algérie à laquelle Marcel et Viviane s’accrochent désespérément, comme à un navire en train de couler. Ils sont bientôt jetés dans le flux d’un exode dont ils ne se doutent pas encore, ni qu’il sera sans retour, ni qu’ils y perdront, non seulement leurs possessions, y compris les plus sentimentales, mais aussi leur dignité et leur identité. Indésirables de part et d’autre de la Méditerranée, marqués malgré eux de l’injuste sceau d’une infamie et d’une traîtrise dont le sentiment prévaut dans l’opinion publique, le couple et ses enfants vont bientôt découvrir que le pire reste à venir. Contraints à des conditions de vie effroyables, ils finiront à force de courage par se faire un chemin, mais resteront bafoués pendant des décennies par une administration française sourde et aveugle. Quels plus grands symboles de leur souffrance que cette clef soigneusement conservée qui n’ouvrira jamais plus aucune porte, et que ce souvenir d’un modeste cimetière aux tombes désormais vouées à l’oubli et à l’abandon ?

Avec la troisième génération aujourd’hui, une page se tourne : en pleine réappropriation d’un passé qu’elle avait longtemps rejeté, la narratrice se découvre enfin capable d’empathie pour l’amertume et la mélancolie de ses grands-parents. Maintenant que les témoins directs ont disparus, ce livre est l’occasion d’une réconciliation avec des origines qu’elle se déclare prête à ne plus oublier, en même temps qu’un nécessaire témoignage et un émouvant hommage. C’est la gorge serrée et les cils humides qu’on en achève la lecture. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Ça voulait dire quoi, être français, être algérien ? Marcel n’avait pas beaucoup d’instruction. Il ne lisait jamais de livres. Écrits trop petit, phrases trop longues… Il ne comprenait pas tous les mots. Mais ces questions-là le taraudaient en silence.   
Il était français par accident. Ses quatre grands-parents étaient des Juifs indigènes, issus de familles berbères autochtones installées depuis plusieurs siècles à Relizane. Ils avaient été naturalisés, comme les 35 000 Juifs du territoire, en 1871, par le décret Crémieux. Mais ils n’avaient rien réclamé, eux ! Marcel ne comprenait pas par quelle magie lui et toute sa famille avaient plus de droits que les Musulmans maintenus sous le régime de l’indigénat.   
Sa nationalité française le plaçait dans une position de colon. Oui, il devenait un colon au même titre que certains exploitants agricoles, ceux qui traitaient les Arabes comme leurs esclaves. Il y avait tellement d’histoires, y compris ici, à Relizane, de domestiques engrossées par des patrons blancs, forcées d’avorter ou expédiées dans le Sud, de jeunes types fouettés à mort pour un seau d’oranges volé. Ça lui donnait envie de vomir.

Il s’attarde près de la sépulture de la deuxième Clotilde – prénom maudit chez les Elkaim –, dont on tait qu’elle s’était suicidée à quinze ans pour échapper au mariage. Sa sœur avait dit non, mais personne ne l’avait écoutée. Les bijoux, le trousseau, tout était réglé, l’époux choisi pour elle, la date fixée avec le rabbin. Quelques jours avant la cérémonie, Clotilde avait avalé de l’eau de Javel et un litre de soude caustique. Sa sœur s’était dissoute de l’intérieur, visage hurlant, mains serrées sur les bouteilles vides.
 
– Qu’est-ce qu’on va devenir, Marcel ? Il va falloir partir. Les enfants… Ils vivent comme des prisonniers.
Viviane murmure pour ne pas réveiller Pierre et Jean. Elle répète, comme un perroquet, des choses entendues ici ou là.
– La France, c’est le pays des droits de l’Homme.
– Les Levy qu’on voyait à la synagogue, ils se sont installés à Haïfa. Il faut réfléchir, pas se précipiter.
– Haïfa… en Israël ? Arrête tes bêtises. Nous, on est français.
– Ce que la France te donne, elle peut le reprendre. T’as déjà oublié la guerre ? Toi aussi, t’es devenue une apatride, à toi aussi, on t’a marqué « juive indigène » sur la carte d’identité. Tu te souviens de la cousine Arlette ? C’était la première de sa classe, on l’a empêchée de hisser le drapeau, juste parce qu’elle était juive.
– Dans mon cœur, je suis française, je n’ai jamais été rien d’autre. Ni indigène, ni séfarade, ni je ne sais quoi. Française. Je suis née juive, je mourrai juive et parfois, ça me pèse, tout le tralala pour faire plaisir à ta mère, au rabbin, à la communauté, pour être bien vue des uns et des autres. Mais française, tu vois, c’est comme un cadeau qu’on m’a fait.
– T’es trop romantique, Viviane. Tu comprends pas que ça va nous obliger à tout abandonner, ton romantisme de pacotille, ça va nous obliger à tout recommencer ailleurs ?
– Tu ne m’as jamais entendu dire un seul mot en arabe, en espagnol, jamais ! Et pourtant mes parents les parlaient à la maison. Je n’ai peut-être pas été beaucoup à l’école mais je sais que le français est ma langue et l’Histoire de France, mon histoire ! Je veux que mes enfants soient des enfants de la République française.

Dans les archives de Marcel, je retrouve des articles (Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur) et des extraits du discours de Jacques Chirac en 1995, reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la déportation et l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale : « Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’État. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre. » Marcel a ajouté dans la marge : « Pourcoi Degaule a jamais di ca, lui ? » (sic).
 
Je perds mes moyens dès qu’il s’agit de refaire mes papiers. Une peur tenace m’étreint face aux agents préfectoraux. Et si l’un d’eux me demandait, d’un air forcément patelin, de prouver que je suis bien d’ici ?
« Cochez :
– Vous êtes français parce que vous êtes né en France et l’un de vos parents est né en France.
– Parce que l’un de vos parents est né dans un ancien département ou territoire français (sous certaines conditions de dates et de lieux). »
Ma vue se trouble devant les formulaires d’état civil.   
La création d’un ministère de l’Identité nationale, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, m’avait plongée dans l’effroi. Devrais-je un jour, moi aussi, me justifier ? Mon identité n’était-elle pas fixe et définitive, française ?

Mes aïeux s’établissent à Relizane, plusieurs siècles avant la colonisation de l’Algérie par la France, au début de la régence d’Alger. Sans doute espéraient-ils, en s’installant dans ce bled pourtant si peu hospitalier, malgré leur statut de dhimmi et la peur des persécutions, ne plus jamais avoir à en repartir, se fixer là pour toujours.

Les voyages et tous types de déplacements me rendent folle. Préparer une valise, même pour un court week-end, me réclame un effort de plusieurs jours. Je voudrais rester figée au même endroit, ne jamais avoir affaire aux gares et aux aéroports. Quand j’arrive dans un hôtel, je déballe ma valise à roulettes, m’installe sur-le-champ, comme si j’allais demeurer là toute ma vie. Pour moi, les départs sont toujours définitifs et les retours jamais certains.

Quand mon père, mon oncle, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère débarquent à Toulouse, une nuit de la fin juin 1962, ils sont, comme tous les rapatriés d’Algérie, les méprisés de la société française.

En Conseil des ministres, le 18 juillet 1962, Louis Joxe, chargé des affaires algériennes, s’exclame : « Les pieds-noirs vont inoculer le fascisme en France. Dans beaucoup de cas, il n’est pas souhaitable qu’ils retournent en Algérie ni qu’ils s’installent en France. Il vaudrait mieux qu’ils aillent en Argentine, au Brésil ou en Australie. »
Georges Pompidou, Premier ministre, abonde : « Pourquoi ne pas demander aux Affaires étrangères de proposer des immigrants aux pays d’Amérique du Sud ou à l’Australie ? Ils représenteraient la France et la culture française. »
Quelques jours avant, Gaston Defferre, maire socialiste de Marseille, a donné une interview à Paris-Presse : « Que les pieds-noirs aillent se faire pendre ailleurs où ils voudront ! »
 
Jusque récemment, le terme « pieds-noirs » me mettait tellement mal à l’aise que je me refusais à le prononcer. Dans mon esprit enfantin, mon père avait les plantes de pied crasseuses, comme sa peau l’était lorsque, après quatre jours et quatre nuits à La Sénia, il avait grimpé dans l’avion pour Toulouse. Il était un « pied-noir », c’était son identité. La société entière lui reprochait de puer, de porter sur le corps les stigmates visibles de son exil, de les exposer à des regards qui ne voulaient pas les voir.   
Souliers supposés vernis des premiers immigrants au XIXe siècle, jambes des colons noircies en défrichant les marécages, soutiers des bateaux à vapeur aux pieds salis par le charbon… Je cherche sur Internet : l’origine du terme est incertaine. « Pied-noir » désigne les Français d’Algérie et, par extension, ceux d’ascendance européenne installés dans les protectorats du Maroc et de Tunisie. Entre 1962 et 1965, environ un million d’entre eux ont débarqué en France. Parmi eux, 100 000 Juifs sur les 130 000 que comptait le pays natal de mes grands-parents.

Cet été-là, 67 956 rapatriés débarquent dans la région Midi-Pyrénées. C’est beaucoup moins qu’à Marseille, où 450 000 pieds-noirs affluent par l’aéroport de Marignane et par la mer. Chaque jour, les paquebots, cargos, navires-citernes, et même les chalutiers, déversent des milliers de pauvres gens. Face à cette marée humaine, les pouvoirs publics sont dépassés.


 

jeudi 4 mars 2021

[Chiche, Sarah] Saturne

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Saturne

Auteur : Sarah CHICHE

Parution : 2020 (Seuil)

Pages : 208

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sarah Chiche est écrivain. Elle est notamment l’auteur du roman Les Enténébrés (Seuil, 2019, prix de la Closerie des Lilas). Elle est également psychologue clinicienne et psychanalyste.

 

 

Avis :

Issu d’une riche famille de médecins exilée en France après l’indépendance de l’Algérie, Harry meurt d’une leucémie à trente-quatre ans, laissant une petite fille de quinze mois et une épouse dont il était amoureux fou, mais que tout le clan familial déteste. Quelque trente ans plus tard, après une dépression extrême qui a failli lui coûter la vie, l’enfant devenue adulte entreprend l’écriture de ce roman, évoquant sa vie hantée par la perte et le deuil, mais aussi par l’ombre d’une passion qui a définitivement fait voler sa famille en éclats.

La traversée de ce roman largement autobiographique prend longtemps l’allure d’une plongée dans le puits sans fond de la dépression et de fa folie, alors que, pour la narratrice, seuls les mots haineux et la rancoeur des autres membres de la famille viennent rompre le silence et le non-dit qui enveloppent l’absence d’un père devenu tabou et légende noire. Comment se construire et vivre sur le gouffre d’une disparition qui a à jamais scellé amour et haine dans un écheveau aussi inextricable qu’inexplicable pour une enfant déchirée par les conflits entre les siens ?

Il lui faudra pour cela réussir à trouver sa place auprès de ce père mystérieux et objet de tous les antagonismes familiaux, par le biais de quelques images filmées au temps de ses tout premiers jours. Avant cela, au travers de minces mais puissantes évocations surgies du passé, entre les blancs et les ellipses, il nous faudra aussi comprendre l’histoire de cet homme, son amour pour son aîné et la haine renvoyée par ce dernier, leur rivalité autour d’une passion folle et transgressive pour une femme jugée infréquentable par les leurs, les déchirures cachées derrière l’aisance bourgeoise d’une famille faussement reconstruite sur l’inguérissable fêlure de l’exil et l’exécration rencontrée sur le sol de la métropole.

En reconstruisant l’histoire de ce père qu’elle n’a jamais connu, Sarah Chiche crée sa propre fiction en réponse à toutes celles forgées par sa famille autour du disparu : seul moyen pour elle, le temps de l’écriture, de remplir une béance intérieure que la vie réelle ne comblera jamais. Un texte fort, sidérant et terrible, autour d’un deuil impossible, à l’origine d’un véritable collapsus psychologique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Vous êtes, lui dit-il, toujours plusieurs possibilités de vous-même sans que jamais l’une de ces possibilités s’affirme entièrement pour éclipser les autres.
 

Toute vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
(…)
Or, il arrive que nul ne sache dire quand cela commence. À quel moment exactement, au lieu de continuer à traverser avec regret les souvenirs d’une enfance et d’une adolescence qui ne nous ont donné ni l’amour ni la sécurité affective dont nous aurions eu tant besoin, au lieu de faire face aux problèmes généraux de la vie d’adulte – ses échecs, ses coups de boutoir, ses moments de découragement – avec une aimable docilité, nous décidons de nous vouer à l’ardeur et à la démolition d’un monde et, nous vouant à l’ardeur et à la démolition de ce monde, nous sommes prêts à en mourir. L’amour devient parfois le vecteur de ce crime parfait.
 

Les Japonais nomment Takotsubo, qui veut dire « piège à poulpe », ce syndrome où, à la suite d’une rupture amoureuse, d’un deuil ou d’un choc émotionnel intense, le cœur se déforme, ses muscles s’affaiblissent et deviennent si paresseux que, tout à coup, littéralement, il se brise. La sidération de l’organe – ici, dans le syndrome de Takotsubo, la sidération du myocarde – se retrouve également, mais cette fois sur le plan de l’esprit, dans un cas de mélancolie extrême, de dépression anxieuse ravageante à son stade ultime. Dans ce trouble mental, connu sous le nom de délire des négations, la personne peut, à la suite d’un trop grand choc, avoir la conviction qu’elle n’a plus d’organes ou que certains d’entre eux sont pourris mais qu’elle ne peut pas mourir car elle n’est jamais née.
 

Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. Toute éducation est un échec : les parents et les grands-parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant. Peut-être que dans notre famille les choses se passaient d’une façon plus grotesque que dans d’autres mais, si l’on prend la peine d’y réfléchir, il semble que, quel que soit le milieu, dans une famille la haine vise toujours, d’une manière ou d’une autre, l’extermination de ses membres les plus vulnérables. Je n’ai plus de peine pour ce qui nous est arrivé : incapable d’oublier, j’ai dû tout pardonner. J’ai de la peine pour cet art avec lequel les adultes mettent à mort leurs propres enfants.
 
 
Mon père était mort. Puis mon grand-père. Puis mon arrière-grand-mère. Ma grand-mère et mon oncle avaient acquis de nouvelles cliniques. L’argent continuait à être dépensé pour tout ce qui fait plaisir, tout ce dont on a besoin, mais surtout pour ce dont on n’avait pas besoin du tout, ce à quoi on n’avait même jamais pensé. Ce n’est pas que, comme certains enfants qui obtiennent tout ce qu’ils demandent, j’étais pourrie gâtée. Non, c’était tout autre chose : on m’ensevelissait en permanence sous quantité de cadeaux somptueux que je n’avais pas même demandés, dont je n’avais jamais rêvé, de sorte que je vivais dans un monde où les objets apparaissaient tout aussi brusquement que les gens y disparaissaient, et où, du reste, comme les autres, on l’aura compris, je ne vivais pas vraiment.


On me disait que j’étais orpheline. On me disait qu’il me manquait quelque chose. Mais je ne savais pas quoi. On sait ce que l’on a perdu quand on se souvient l’avoir connu. On ne sait pas ce que l’on a perdu de ce qui a toujours déjà été perdu.


On dresse donc des enfants à haïr, à mort. Quand ils sont suffisamment conditionnés à la haine, par une alternance de caresses trompeuses et d’humiliations inavouables, quand leur tête est assez colonisée par des histoires atroces, qui les précèdent et dont ils sont les fruits malades, on les lâche dans ce qu’ils prennent à tort pour la liberté mais qui n’est qu’une autre cage, juste plus vaste. Et ils mordent.


La certitude que je ne pouvais pas me tuer puisque j’étais déjà morte s’est installée par degrés, en même temps que la sensation inexprimable d’être entièrement réfugiée dans une tête gigantesque contenant toutes les vies des vivants et des morts. Par décence, il ne m’était jamais venu à l’idée d’appeler qui que ce soit au secours. J’avais trop honte. On n’embarrasse pas les autres avec son chagrin. Chaque fois que d’anciens amis ou ma mère m’envoyaient un message pour savoir tout de même comment j’allais, je répondais simplement, toujours par écrit, « Tout va très bien ». On jugera peut-être tout cela insensé. Pourtant, nos vies sont semées de ces moments où, affligés par un malheur que l’on ne peut souhaiter à personne, on arrive à le cacher à tout le monde : les enfants violés ou battus le savent mieux que quiconque.


On sait ce qu’est la dévalorisation. Plus perçante est la haine de soi. Elle méduse. On se regarde comme les autres vous regardent, comme un être qui aurait tout pour être libre et heureux, et qui rencontre cette haine féroce de soi, dans laquelle toutes vos pensées se réfugient pour vous faire mourir de l’intérieur.
 
 
Mais ce qui tue, ça n’est pas seulement la douleur morale. Ce qui tue, c’est aussi la condescendance et le mépris de ceux qui pensent que la douleur d’un deuil qui se prolonge relève d’une paresse de la volonté ou d’une faiblesse complaisante.


On prétend que c’est en revivant, par le souvenir, toute la complexité de nos liens avec la personne disparue que l’on peut supporter de la perdre, accepter de s’en détacher, et, un jour, retrouver le goût de vivre, la joie d’aimer. C’est exact, la plupart du temps.
Mais ce que vivent les gens comme moi, c’est autre chose. Pour nous, le temps du deuil ne cesse jamais. Car nous ne souhaitons surtout pas qu’il cesse. Nous ne voulons pas de son évacuation forcée. Nous ne tenons pas à surmonter la perte. Nous n’aimons pas être consolés, séparés de la chose perdue. Nous vivons, en permanence, dans et avec nos morts, dans le sombre rayonnement de nos mondes engloutis ; et c’est cela qui nous rend heureux. De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du Soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais Saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture – le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois, qu’il revienne, et, enfin, le rejoindre. Et je ne connais pas de joie plus forte.

 

 

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