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lundi 28 octobre 2024

[Navarro, Mariette] Palais de verre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Palais de verre

Auteur : Mariette NAVARRO

Parution : 2024 (Quidam)

Pages : 142

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après plusieurs années de « bons et loyaux services », Claire découvre qu’elle ne fait plus corps avec son milieu professionnel. A force de décalages infimes, de langage trahi jour après jour, elle n’est plus dans le même mouvement que ceux qui l’entourent, elle s’est détachée des valeurs jusqu’alors les siennes. Dans un sursaut, elle monte sur le toit de l’immeuble où elle travaille et fait l’expérience de la liberté au moment même de cette rupture.
En écrivant au plus près des sensations d’une femme en route vers une indépendance radicale, Mariette Navarro réaffirme, après Ultramarins, son goût pour le pas de côté et la dérive dans une langue qui happe et envoûte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique,  Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012), Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces Nous les vagues suivi de Célébrations, et de Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à Etendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. Ultramarins est son premier roman.

 

 

Avis:   

D’abord Ultramarins, maintenant Palais de verre : les deux romans de Mariette Navarro ont en commun une héroïne – l’une commandante de cargo, l’autre employée dans une grande tour de bureaux – depuis si longtemps attachée à se plier aux exigences de son métier qu’elle est la première surprise de constater un beau jour, la chose s’étant imposée d’elle-même, sans tambour ni trompette, laissant simplement dans son sillage un sentiment d’étrangeté soudaine, qu’une rupture s’est à un moment donné produite, qui la désolidarise d’un univers professionnel où elle ne se reconnaît plus.

Est-ce plus fort encore d’avoir dû batailler double, l’une pour s’imposer dans une profession masculine, l’autre pour s’élever socialement loin de sa province et de son milieu modeste ? Toujours est-il qu’après tant d’efforts vers un objectif débouchant finalement sur les aliénations grandissantes de professions absurdement devenues aussi insensées que brutales et déshumanisantes, est arrivé sans qu’elles s’en rendent compte le point de non retour. Symbolisée par le brouillard en mer ou par la tornade s’abattant sur la ville, la rupture n’attend pas la prise de conscience du protagoniste tout à sa lutte pour rester en trajectoire. C’est comme un glissement qui s’opère, le passage ni prémédité ni contrôlé – le personnage subit sa bifurcation sans l’avoir jamais décidée – vers une nouvelle dimension perçue pleine d’étrangeté et restituée par une atmosphère flirtant avec l’absurde et l’onirisme, le tout dans un profond sentiment d’isolement et de confusion.

Entre le « je » monologué de la narratrice dont la sortie de rang s’incarne métaphoriquement au travers de la trappe par laquelle elle se hisse sur le toit de l’immeuble pour une nuit de méditation hors du monde, et la rumeur du « nous », l’ensemble indistinct des collègues qui, nous indiquant au passage son prénom à elle, Claire, se souvient avec inquiétude d’un autre employé mené au suicide par l’ostracisme dicté à son égard par leur organisation, jamais aucun dialogue ne s’établit. Et, dans une juxtaposition, étudiée jusque dans le moindre mot pour accentuer le sentiment d’étrangeté, d’isolement et de dérive, de scènes volontairement génériques où chacun se reconnaîtra – on ne saura jamais le métier de Claire mais on en retiendra ce que la majorité des employés vivent au bureau –, l’on voit le personnage, pris dans un tourbillon de désarroi et de violence évoquant de manière originale et poétique le burn-out, prendre conscience qu’il est, déjà et malgré lui, coupé sans retour de ses anciens semblables, partis sans lui plus loin sur leur chemin. Est-ce un drame ? Peut-être pas, car après la décomposition et le deuil vient le temps de la recomposition, du mouvement et de l’espoir.

Habile à modeler la forme pour mieux épouser le fond, Mariette Navarro aime nous glisser dans des sortes de failles spatio-temporelles. Jouant de l’étrangeté pour nous dérouter dans tous les sens du terme, ses textes sont des invitations poétiques au pas de côté en même temps que de petits bijoux de maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La tornade crie, et son mugissement continu fait courir des frissons le long de notre dos. (…)
Pourquoi crie-t-elle ? Nous ne savons pas de quoi elle nous accuse. Nous n’avons rien fait, nous sommes du bon côté du monde et affirmons le droit de ne rien vouloir d’autre.
Voilà ce que nous ne raconterons jamais. Il y a des tunnels creusés dans nos ventres, qu’une nuit de vent révèle. Nous faisons, alors, la seule chose que nous savons faire : conjurer la violence de l’existence en l’ignorant.


On passe sa vie d’adulte à se protéger du froid mordant et de la rosée intempestive. On organise sa carrière pour la seule assurance d’un alignement de tuiles au-dessus de la tête, de quelques parois pour arrêter le vent.


Seulement, je ne sais pas ce qu’on fait juste après la désertion. Me voilà bien embarrassée. C’est là, d’habitude, que s’arrêtent les histoires que je lis. Tout est toujours contenu dans la suspension, dans un « après » ouvert et lumineux. Mais à quoi ressemblent nos visages le lendemain d’un coup d’éclat ? Quels sont les premiers pas pour reprendre sa marche, quand on a réussi à renverser son univers ?
Il doit bien y avoir de petites étapes, banales comme des compromissions, après la seconde d’héroïsme : une fois la photo prise les bras écartés, triomphants, une fois vociféré l’hymne à la liberté, il doit bien y avoir un relâchement, un flottement. Une minute où on se sent un peu bête. Un assaut des injonctions primaires : manger, uriner. Et puis des décisions sans bravoure à prendre : ouvrir des portes, descendre des escaliers, monter dans des ascenseurs, longer des trottoirs et partager le métro avec des foules.
Je suis sûre que la plupart de nos trajectoires restent inchangées, même après la bifurcation, et qu’on n’élargit pas tant que ça le cercle de nos existences.
Je me demande aussi avec quel corps on entre dans la liberté.


Mon parcours, évidemment, est à l’image de cette trappe. Une erreur d’ouverture. Un accident dans la circulation des corps et des esprits.
Je suis entrée dans ce métier comme par effraction, et aujourd’hui je veux emprunter une sortie qui ne m’est pas permise.


J’aurais dû savoir lire le danger dans les yeux de mes proches. Derrière la fierté – j’étais le premier Poucet de la lignée à chausser des bottes de sept lieues ! –, j’aurais dû voir le léger reproche, la mise en garde contre ma démesure. J’ai été cette enfant qui bascule en pensant cavaler, sur un cheval de bois manquant de se renverser pour de bon. Je suis allée le plus loin possible d’un côté comme de l’autre du grand écart social, avec, à chaque fois, un vertige immense à l’idée du chemin parcouru. Et malgré ça, est-ce que j’ai seulement avancé d’un millimètre ?


J’ai traversé les murs et vu ce qu’il y avait de l’autre côté, et cela ne m’a pas crevé les yeux ni cousu les lèvres, non, car il n’y a ici aucune grandeur mythologique. J’ai vu de l’autre côté de la barrière de mon monde – le côté dont je rêvais, et pour lequel j’ai travaillé si fort. Et cela, simplement, m’a accablée.
 
 
Je ne sais plus lors de quelle bascule ça a commencé, exactement.
Quelque chose s’est accéléré. C’était après les élections et de nouvelles modifications dans notre hiérarchie. Les instructions se sont mises à changer de nature. Notre temps ne devait plus servir qu’à rendre des comptes, qu’à réécrire nos gestes dans de longs dossiers pour en justifier chaque choix, et à faire le tri, entre nous, puis entre tous les autres.
Nous avons été quelques-uns à mollement réagir. Le coup de couteau d’une idée trop grossière a provoqué quelques remous.
Et puis nous avons plié, avalé la couleuvre, nous nous sommes tus en attendant de nous habituer. Nous avons rejoint la majorité silencieuse. Nous nous sommes accoutumés aux théories imposées, présentées comme indispensables, et contraires à nos convictions. Nous avons progressivement oublié que nous nous tenions penchés, tordus, à nous en rendre malades.
Nous avons suivi la pente, dont on sait qu’elle est hostile aux uns et favorable aux autres. J’imagine que nous espérions sauver un peu de notre peau.


(…) il est impossible que je sois la seule à me poser la question de mon adhésion, de ma présence entre ces murs. De plus en plus de personnes refuseront le dessin du labyrinthe, chercheront la liberté dans une autre dimension, et regarderont, incrédules, le décor d’une époque où se faisaient et se défaisaient des carrières illusoires.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 8 juin 2021

[Josse, Gaëlle] Ce matin-là

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Ce matin-là

Auteur : Gaëlle JOSSE

Parution : Noir sur Blanc (2021)

Pages : 224






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle. Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là
, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place. Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course ? Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer. 
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les Heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Également parus en édition de poche, ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Ils sont étudiés dans de nombreux lycées et collèges, où Gaëlle Josse est régulièrement invitée à intervenir. Le roman Les Heures silencieuses a été traduit en plusieurs langues et Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma.
Aux Éditions Notabilia/Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a publié cinq romans : Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014), L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience (2018), Une femme en contre-jour (2019) et Ce matin-là (2021).
Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents et d’adultes. Elle a reçu le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Le Dernier Gardien d’Ellis Island (Notabilia/Noir sur Blanc).


Avis :

Très investie dans son travail au sein d’une société de crédit, Clara, la trentaine, ne comprend pas ce qui lui arrive quand survient le burn-out. Du jour au lendemain incapable de poursuivre le cours de son existence, la jeune femme se retrouve durant des semaines, puis des mois, face au vide, alors que tout, subitement privé de sens, s’effrite autour d’elle. Seule son amie de toujours semble capable de lui prêter main forte...

Gaëlle Josse décrit avec la plus grande clarté la soudaine coupure d’électricité qui empêche soudain le corps de fonctionner, la brutale plongée dans un abîme où plus rien n’a de sens et où tout élan vital semble mort. L’entourage ne comprend pas, s’impatiente et se lasse. Entre médicaments, introspection et long tâtonnement dans une obscurité sans fond, il faut trouver seul la porte de sortie, l’étincelle qui permettra de se réinventer une vie. Peu à peu se dessine la trajectoire d’une vocation manquée, d’un enfermement progressif dans un emploi où la pression croissante rend bientôt insupportable un profond conflit de valeurs.

Si, indéniablement maîtrisé et superbement écrit, le récit rend parfaitement limpide le mécanisme du burn-out, l’on pourra néanmoins regretter un parti-pris narratif très optimiste et lumineux, comme si, soucieuse de ne pas trop plomber un texte construit sur une thématique si sombre et si difficile, l’auteur s’était à la fois gardée d’une trop forte charge émotionnelle et hâtée de regagner au plus vite la rive ensoleillée de l’existence. Intellectuellement séduit par la réflexion de l’écrivain, le lecteur comprend, mais sans la ressentir, une émotion trop prudemment tenue à distance, tandis qu’un certain scepticisme l’envahit quant à la rapidité et à l’évidence du nouveau choix de vie de Clara.

Après mon grand coup de coeur pour Une femme en contre-jour, ce livre intéressant et agréable, où l’on retrouve avec plaisir la jolie plume de l’écrivain, m’a relativement laissée sur ma faim. Si elle ne manque pas de charme, son histoire, un peu trop miraculeuse pour convaincre totalement, reste aussi trop sagement à la lisière de l’émotion pour laisser entrevoir la véritable profondeur du gouffre de la dépression. (4/5)


Citations :

Que faire des jours, que faire du temps, de ces journées qui s’étirent, sans saveur et sans parfum ? Le temps naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse qu’il faut grignoter, éroder minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie.

Elle regarde s’écouler des jours gris de ciment, mats, rugueux, que nulle consolation ne peut adoucir. La tenaille au ventre et l’envie de s’asseoir sur le trottoir d’à côté. Son regard erre sans se fixer, et elle ne parvient plus à entrer dans la ronde, à dire les mots du quotidien, les mots prudents, comme des passerelles tendues au-dessus des rapides. Cette impression d’avoir perdu le lieu, l’axe, le repère, la maison intérieure, de n’être qu’une plume, une feuille malmenée par le vent.

Clara entre dans la librairie, celle au bout de sa rue, où elle s’arrête rarement. Un polar, parfois. Elle retourne quelques livres sur les tables, un peu au hasard des titres, des couvertures, comme si elle attendait d’être aimantée au contact de l’un d’entre eux, et que celui-ci la prenne dans ses bras lorsqu’elle l’ouvrirait. Elle avance dans une canopée pleine de mystères, pleine d’inconnu, d’insaisissable, pleine de vies qu’elle voudrait connaître.



Du même auteur sur ce blog :


 







jeudi 9 avril 2020

[Bouraoui, Nina] Otages





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Otages

Auteur : Nina BOURAOUI

Editeur : JC Lattès

Année de parution : 2020

Pages : 170

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«  Je m’appelle Sylvie Meyer. J’ai 53 ans. Je suis mère de deux enfants. Je suis séparée de mon mari depuis un an. Je travaille à la Cagex, une entreprise de caoutchouc. Je dirige la section des ajustements. Je n’ai aucun antécédent judiciaire.  »

Sylvie est une femme banale, modeste, ponctuelle, solide, bonne camarade, une femme simple, sur qui on peut compter. Lorsque son mari l’a quittée, elle n’a rien dit, elle n’a pas pleuré, elle a essayé de faire comme si tout allait bien, d’élever ses fils, d’occuper sa place dans ce lit devenu trop grand pour elle. Lorsque son patron lui a demandé de faire des heures supplémentaires, de surveiller les autres salariés, elle n’a pas protesté  : elle a agi comme les autres l’espéraient. Jusqu’à ce matin de novembre où cette violence du monde, des autres, sa solitude, l’injustice se sont imposées à elle. En une nuit, elle détruit tout. Ce qu’elle fait est condamnable, passable de poursuite, d’un emprisonnement mais le temps de cette révolte Sylvie se sent vivante. Elle renaît.


Un portrait de femme magnifique, bouleversant  : chaque douleur et chaque mot de Sylvie deviennent les nôtres et font écho à notre vie, à notre part de pardon, à nos espoirs de liberté et de paix.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteur de La Voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Garçon manqué, La Vie heureuse, Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), Standard, Beaux rivages et plus récemment le magnifique Tous les hommes désirent naturellement savoir, sélectionné par le prix Femina et le Prix Médicis. Ses livres sont traduits dans le monde entier. Otages a d’abord été une pièce de théâtre, un monologue, écrit pour le Paris des femmes avant que Nina Bouraoui écrive une nouvelle version, romanesque, « en hommage aux otages économiques et amoureux que nous sommes ».

 

Avis :

Sylvie Meyer, la cinquantaine, a toujours gardé le cap sans se plaindre, continuant à assurer le quotidien vaille que vaille, même quand son mari l’a quittée un an plus tôt, même quand son patron a commencé à exiger d’elle des dossiers sur ses collègues en vue d’un plan de licenciements. Pourtant, un jour, sans prévenir, le vase se met à déborder : pour mettre fin à cette longue dérive qui l’a insensiblement mais irrémédiablement éloignée d’elle-même, pour sortir de cette existence qui désormais lui pèse comme un carcan, elle va disjoncter et commettre un acte répréhensible…

Rien n’est plus dévastateur que la violence silencieuse, celle qui mine de manière invisible, derrière la façade d’un quotidien apparemment anodin en réalité devenu peu à peu invivable. Sylvie est de ces femmes qui supportent sans rien dire, en serrant les dents, et dont le craquage surprend d’autant plus qu’il survient sans signe précurseur, brutal et total. Il faut dire qu’elle a encaissé au fil du temps de véritables traumatismes, dont l’un très ancien et toujours rejeté au plus profond d’elle-même : autant d’événements dont l’accumulation la retient de plus en plus loin d’elle-même et de ses valeurs profondes, comme prise en otage…

Le récit est bref et rapide, le style sans fioriture ni distanciation, utilisant le langage de tous les jours pour nous faire sentir cette lente marée du ras le bol et le seul sentiment de soulagement qui prévaut quand l’implosion se produit, totalement incompréhensible pour autrui. Ce qu’on pourrait qualifier ici de burn-out est un sursaut de révolte, une protestation qui finit par s’élever comme elle peut contre l’aliénation et la violence, parfois insidieuse, subie par cette femme de la part des hommes, dans sa vie privée comme dans sa sphère professionnelle.

Ce petit roman social, fulgurant et dans l’air du temps, ne peut laisser indifférent : violence faite aux femmes, violence dans le monde du travail, chacun trouvera un écho à ce qui le tient lui aussi en otage dans un quotidien souvent de plus en plus aliénant et déshumanisé. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


samedi 28 mars 2020

[Bellec, Hervé] Lulu tout simplement





J'ai aimé

 

Titre : Lulu tout simplement

Auteur : Hervé BELLEC

Editeur : Les Presses de la Cité

Année de parution : 2020

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

A la suite d’un burn-out qui l’empêche de jouer, Baptiste, musicien de jazz d’un certain renom, se lance dans le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Sur l’insistance de ses filles, il a accepté de se prêter à ce qu’elles espèrent être une thérapie efficace. Au tout début de son voyage, il rencontre à Sainte-Anne-d’Auray Ludivine Kirchner, une fille plutôt étrange, bohème, fantasque, touchante, qui exerce un métier étonnant.
S’ensuit un road trip cocasse, déroutant – et romantique – qui va les mener d’un sanctuaire à l’autre, sur des chemins volontairement de traverse où l’on dort à la belle étoile, voire où l’on force pour une nuit la porte d’une maison ou la cabine d’un bateau.
Une histoire belle, drôle, et tragique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hervé Bellec est l’auteur d’une vingtaine de livres qui parlent avec tendresse et humour de ses voyages, de sa Bretagne, de ses rencontres. Il a notamment publié La Nuit blanche, prix Edouard et Tristan Corbière, et plus récemment Les Sirènes du Transsibérien.

 

Avis :

Après un burn-out, le narrateur Baptiste Kerdéniel, trompettiste de jazz professionnel, se lance depuis la Bretagne sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Sa route croise celle de Ludivine Kirchner, une fille fantasque et marginale aux allures de SDF, que son étonnant métier fait inlassablement sillonner les chemins de Bretagne, de sanctuaires en lieux saints. Cette improbable rencontre entre deux personnages aussi assortis que l’huile et l’eau va s’avérer autant décisive que tragique.

Avec humour et en parsemant son récit d’anecdotes instructives et malicieuses sur l’univers des pèlerinages et les multiples lieux saints qui parsèment notamment la Bretagne, l’auteur nous entraîne dans un road trip qui ne quittera finalement quasiment pas le territoire breton. Pourtant indécrottablement rationnel et sceptique, le narrateur va peu à peu découvrir, par l’intermédiaire de Ludivine, une série de personnages a priori plutôt « illuminés » mais dont l’humanité va néanmoins lui aller droit au coeur et lui faire plus de bien qu’il n’était prêt à l’envisager.

L’on prend plaisir à imiter Baptiste et à se laisser emporter avec curiosité, intrigué par la libre extravagance de l’indomptable et solaire Ludivine, toute entière investie dans l’instant présent et l’accomplissement de ce qui lui semble les vrais essentiels de son existence. Avec elle, pas de demie mesure ni de faux semblants : la vérité la plus brute s’assume sans fard ni hypocrisie, voire avec une certaine brutalité, en tous les cas, avec une spontanéité et une authenticité réconfortantes, et un seul mot d’ordre : s’accepter et être soi-même.

Voici au final un livre drôle et attachant à rapprocher de la littérature feel good, pour un agréable voyage en terre d’Armorique en compagnie de personnages hauts en couleurs, et, peut-être, une petite réflexion sur ce qui est le véritable moteur de notre existence. (3/5)