Coup de coeur 💓
Titre : Patronyme
Auteur : Vanessa SPRINGORA
Parution : 2025 (Grasset)
Pages : 368
Présentation de l'éditeur :
C’est le début d’une traque obsessionnelle pour comprendre qui était ce grand-père dont elle porte le nom d’emprunt, quelle était sa véritable identité, et de quelle manière il a pu, ou non, « consentir », voire collaborer activement, à la barbarie. Au fil de recherches qui s’étendront sur deux années, s’appuyant sur les documents familiaux et les archives tchèques, allemandes et françaises, elle part en quête de témoins, qu’elle retrouvera en Moravie, pour recomposer le puzzle d’un itinéraire plausible, auquel il manquera toujours des pièces. Comment en serait-il autrement dans une Tchécoslovaquie qui a changé cinq fois de frontières, de nationalité, de régime, prise en tenaille entre les deux totalitarismes du XXe siècle ? À travers le parcours accidenté d’un jeune homme pris dans la tourmente de l’Histoire, c’est toute la tragédie du XXe siècle qui ressurgit, au moment où la guerre qui fait rage sur notre continent ravive à la fois la mémoire du passé et la crainte d’un avenir de sauvagerie.
Dans ce texte kaléidoscopique, alternant fiction et analyse, récit de voyage, légendes familiales, versions alternatives et compagnonnage avec Kafka, Gombrowicz, Zweig et Kundera, Vanessa Springora questionne le roman de ses origines, les péripéties de son nom de famille et la mythologie des figures masculines de son enfance, dans une tentative d’élucidation de leurs destins contrariés. Éclairant l’existence de son père, et la sienne, à l’aune de ses découvertes, elle livre une réflexion sur le caractère implacable de la généalogie et la puissance dévastatrice du non-dit.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Après son retentissant premier ouvrage Consentement qui détaillait sa relation sous emprise avec Gabriel Matzneff – elle avait quatorze ans, lui cinquante –, Vanessa Springora poursuit sa trajectoire littéraire avec un nouveau récit tout aussi accompli et magistral sur cette fois l’emprise du passé, au travers du parcours secrètement trouble de son grand-père et des désordres psychologiques qui en ont découlé chez son père.Ebranlée, elle écume les archives, se rend en Moravie, là où est né son grand-père, et, entre questionnements et hypothèses qu’elle ne parviendra pas toujours à clore, finit par reconstituer le puzzle d’une histoire individuelle liée à celle des Sudètes, ce territoire qui fut successivement allemand et tchèque. En même temps qu’elle découvre le vrai nom de son grand-père et les raisons qui l’ont poussé à réécrire son histoire, le voile se déchire aussi sur la personnalité et les ressorts psychologiques de son père, rongé jusqu’à la pathologie mentale par le poison du secret et du mensonge, ceci d’autant plus que son homosexualité cachée l’amenait à ajouter de nouvelles couches aux fictions familiales.
Citations :
En somme, la mythomanie serait un mécanisme défensif qui consisterait à reprendre à son compte de façon mimétique les mensonges dont on a soi-même souffert.
L’humiliation, le sentiment de déclassement et d’injustice seraient également à l’origine de la mythomanie.
Je me demande à quel moment on doit anticiper sa propre disparition, effacer les traces de ce qu’on ne souhaite partager avec personne, pas même avec ses enfants, ou plutôt, surtout pas avec ses enfants. On fait longtemps l’autruche, comme s’ils ne risquaient pas de se retrouver brutalement confrontés à la partie la plus privée de notre vie. Alors qu’il est si facile de sortir insouciant de chez soi le matin et de passer sous les roues d’un camion.
J’avoue que l’écriture, ce point commun inattendu entre lui et moi, commence à fissurer ma carapace de colère et de dégoût. Comme le Monsieur Teste de Paul Valéry, mon père est l’auteur de mille histoires qu’il n’a jamais écrites que dans sa tête. À son sujet, on peut parler d’un processus constant d’invention, de réécriture de sa vie. Il a sans cesse cherché à se réfugier dans une reconstruction acceptable, vivable, du monde extérieur, et c’est en soi une activité de romancier. On se fabrique les refuges que l’on peut.
Et puisque écrire, c’est habiter le monde d’une façon différente, c’est vivre à l’intérieur des mythes que l’on bâtit, je me demande ce qui distingue fondamentalement les écrivains des mythomanes.
Durant des années, je refoule le fait que mon père griffonne des croix gammées et la tronche d’Hitler, comme ça, l’air de rien, comme si c’était Mickey ou Pif le chien. Ce jour-là, à sa façon très perverse, il m’a transmis un secret, un secret qu’il a peut-être découvert dans l’enfance, et qui est, depuis, son fardeau.
Il n’est pas toujours bien perçu d’évoquer ce que le patriarcat fait subir aux hommes, les assignations qui pèsent sur eux aussi. Si le corps des femmes appartient à leurs pères, puis à leurs maris, le corps des hommes, à peine nés, devient la propriété de l’État et de l’armée.
En leur fourrant dès l’enfance pistolet, fusil en plastique, flèche ou épée entre les mains, en les déguisant en chevaliers ou en cow-boy, qu’on le veuille ou non, on les entraîne à devenir de futurs soldats, on les voue à la guerre ; on les prédestine au meurtre ; leur vie est mise au service de la violence légitime.
Ça n’est pas grand-chose, ce geste, mais c’est incroyable comme la sensation est encore vivace en moi, la force de ses bras d’homme, sa façon de me soulever comme un poids-plume, ses mains si délicates, toute la tendresse qui s’y logeait, tandis que je faisais semblant de dormir encore en savourant le fait d’être une chose inerte ; toute cette douceur en lui, cette douceur qui continue à le définir encore aujourd’hui à mes yeux. Alors que peut-être, il portait tant de violence, de mort dans son cœur… et peut-être tant de sang sur les mains ?
La Tchéquie que je retrouve en 2022 n’a recouvré sa liberté que depuis trente ans. Entre 1938 et 1989, elle s’est pris de plein fouet les deux grands totalitarismes du xxe siècle, le nazisme puis le stalinisme. En pensant à mon grand-père, j’essaie de me représenter ce que ça fait d’avoir vu au cours de sa vie son propre pays changer cinq fois de frontières, de nationalité, de régime.
Jiři tente alors de m’inculquer la distinction qu’opèrent un certain nombre de pays d’Europe centrale entre « nationalité » et « citoyenneté », distinction complexe pour une Française puisque chez nous, les deux notions sont imbriquées. Du fait que plusieurs peuples, parlant différentes langues, se retrouvent à partager un même territoire au gré des caprices de l’histoire, on peut être citoyen tchécoslovaque (résidant en Tchécoslovaquie) et de « nationalité » allemande, si sa langue maternelle est l’allemand (ce qui était le cas des Sudètes). Je ne lui cache pas que cette variante de notre bonne vieille distinction entre droit du sol et droit du sang (le sang s’incarnant ici dans la langue) me paraît assez complexe.
(...) en Tchécoslovaquie, le parti des Sudètes, dirigé par un certain Konrad Henlein, a rallié de plus en plus d’adeptes. Poussé par Hitler, Henlein réclamait à cor et à cri l’incorporation des régions frontalières au IIIe Reich. Au point de provoquer la tenue d’une conférence internationale à Munich, à laquelle ont été invités les Britanniques (Chamberlain), les Français (Daladier), les Allemands (Hitler) et les Italiens (Mussolini).
— Et le président tchécoslovaque, dans tout ça, où était-il ?
— Edvard Beneš ? Il n’a pas été convié. Ces quatre chefs d’État étrangers se sont réunis en Bavière pour démanteler un pays entier, sans la présence du principal intéressé ! Cette conférence est restée tristement célèbre parce que les premiers ministres français et anglais y ont lâchement pactisé avec Hitler. Croyant servir la paix, ils ont non seulement abandonné la Tchécoslovaquie, mais écopé un an plus tard d’une nouvelle guerre mondiale. Puis, Hitler a évidemment trahi la promesse de s’en tenir aux régions germanophones. Il a continué d’avancer ses pions.
Dans Le Monde d’hier, Zweig décrit les années vingt comme un moment de liberté ébouriffante, au point d’avoir du mal à s’y retrouver, entre les nouvelles formes artistiques, le cubisme, le surréalisme, qui lui échappent, et cette jeunesse qui transgresse tous les tabous, ces garçons qui portent les cheveux longs, ces filles coiffée à la garçonne, et tout ce petit monde qui couche ensemble sans plus tenir compte de son identité. Tout cela bouscule ses certitudes… Jusqu’au grand renversement des années trente qui sonne le glas de ce vent de permissivité. « Travail, famille, patrie », le retour de bâton s’achève par le déclenchement d’une nouvelle Guerre mondiale. Comment ne pas craindre aujourd’hui le même horizon ?
Le révisionnisme a été une pratique courante en Tchécoslovaquie. Au gré des changements de pouvoir, on n’a cessé d’y gommer les noms de ceux dont la culture, l’origine, et les opinions dérangeaient. Kafka : effacé par les nazis ; Kundera : effacé par les communistes. Pas étonnant que la République tchèque ait choisi comme devise l’expression Pravda vitezi (La vérité vaincra). Et comme hymne national : « Où est ma patrie ? »
Ta vie s’est fracassée contre le double mur du silence de tes parents et d’un rideau de fer qui t’empêchait de renouer avec tes racines. Honte de tes origines sudètes en plein après-guerre, honte d’un père apatride et pourchassé, honte qu’il ait porté l’uniforme allemand et les insignes nazis, honte de devoir toujours te justifier quand on te demandait d’où tu venais, honte de ce nom qui ne correspondait à rien, n’avait jamais existé, honte de ne pas avoir le droit de connaître le pays de ton père, honte de ne rien savoir de l’histoire de tes parents, honte de ton orientation sexuelle. Tu aurais pu te rebeller, demander des comptes à ton père, le confronter à ses mensonges, pour te libérer. Mais tu as choisi de vivre à ton tour dans une fiction, et de légitimer son passé si trouble en épousant sa noirceur. Tu as fini par te réfugier dans cette existence rêvée d’espion, dont la caractéristique était de te dissimuler, en définitive, comme lui, sous une identité factice, de te faire passer pour ce que tu n’étais pas.
Ton existence entière a été broyée par le mensonge, alors, mentir, c’était « de bonne guerre », compte tenu des omissions de ton père. Tu avais grandi sur les sables mouvants de l’incertitude. Mais si Josef a menti toute sa vie, c’était pour des raisons tangibles : dissimuler le fait d’avoir été du mauvais côté de l’Histoire, assurer sa survie et protéger l’avenir de sa famille. Il vous a tout de même donné, à toi et à ton frère, une vie décente et un avenir.
Toi, tu n’as jamais su pourquoi tu mentais, si ce n’était pour pouvoir pardonner ses fautes à ton père, ses crimes éventuels, sa complicité, irréfutable. Le mensonge avait pour toi la fonction d’un voile. Il colmatait les interstices d’une histoire trouée. C’était aussi un camouflage, une façon de rendre ton destin indéchiffrable, comme l’était à tes yeux le passé de Josef. Avec le recul, le fait que tu aies songé à devenir détective privé me semble la chose la plus émouvante qui soit. Parce qu’il t’était précisément interdit d’enquêter sur cette part manquante de ton histoire. Tu en as respecté le tabou jusqu’à ta mort. Mais le désir de débusquer la vérité n’a jamais cessé de te tarauder.
Josef « l’espringueur », en un sens, n’a réussi qu’à moitié son exercice de haute-voltige. Ce faux-nom, cet anonymat salutaire qu’il nous a légué, c’était une ardoise magique dont il s’est servi pour s’offrir une seconde chance, une autre vie. Mais s’il a cru laisser un horizon vierge à ceux qui le porteraient après lui, il s’est trompé. L’Histoire n’est pas un tableau noir d’écolier qu’on efface d’un simple coup de chiffon. Là où il est, je laisse mon grand-père à sa conscience et peut-être à ses remords.



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