vendredi 15 novembre 2024

[Paulin, Frédéric] Nul ennemi comme un frère

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Nul ennemi comme un frère

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2024 (Agullo)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Beyrouth, 13 avril 1975. Des membres du FPLP ouvrent le feu sur une église dans le quartier chrétien d’Ain el-Remmaneh. Quelques minutes plus tard, un bus palestinien subit les représailles sanglantes des phalangistes de Gemayel, inaugurant un déferlement de violence sans commune mesure qui dépassera bientôt les frontières du Liban et du Proche-Orient.
Michel Nada part alors pour la France, où il espère rallier la droite française à la cause chrétienne. Édouard et Charles, ses frères, choisissent la voie du sang. Dans la banlieue sud de Beyrouth, Abdul Rasool al-Amine et le Mouvement des déshérités se préparent au pire pour enfin faire entendre la voix de la minorité chiite.
À l’ambassade de France, le diplomate Philippe Kellermann va, comme son pays, se retrouver pris au piège d’une situation qui échappe à tout contrôle.
Mais comment empêcher une escalade des tensions dans un pays où la guerre semble être devenue le seul moyen de communication ? La France de Giscard et de Mitterrand en a-t-elle encore seulement le pouvoir, alors qu’elle se voit menacer au sein même de son territoire ?
Première partie du projet le plus ambitieux de Frédéric Paulin à ce jour, Nul ennemi comme un frère retrace les premières années de la guerre du Liban.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel.
Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :   

Après sa trilogie Benlazar qui remontait aux origines du djihadisme, Frédéric Paulin entame un nouveau triptyque, consacré cette fois à la guerre civile libanaise de 1975 à 1990. Ce premier volet, minutieusement documenté en même temps qu’emporté par un grand souffle romanesque, nous plonge dans le chaos des huit premières années du conflit : un retour dans le passé indispensable pour comprendre le présent.

Dense, sans chapitres, la lecture est exigeante, mais c’est un guide hors pair, fort d’une documentation titanesque, qui nous donne accès au dédale d’une guerre d’une insondable complexité. Comment ce pays, mosaïque confessionnelle qui vivait jusqu’ici en harmonie, a-t-il pu basculer dans une telle somme de violences inter-, mais aussi intracommunautaires, les interventions étrangères – invasions syrienne et israélienne, immixtions de l’Iran, de la Ligue arabe et de la France – ne faisant que démultiplier cette guerre en sous-conflits inextricables ? Le Liban se fait bientôt la chambre d’écho de toutes les crises du Proche-Orient, cette première phase culminant avec les effroyables massacres de Sabra et Chatila et s’exportant à coups d’attentats terroristes jusque sur le territoire français.

Cette réalité historique intriquée, Frédéric Paulin la met à notre portée dans un récit aussi passionnant qu’instructif, laissant le soin de nous en révéler les multiples facettes à une poignée de personnages fictifs disposant d’un large point d’observation. C’est ainsi que l’on se retrouve aussi bien aux côtés de Michel Nada, un avocat qui fuit la guerre pour tenter de rallier la Droite française à la cause maronite pendant que ses frères phalangistes se raidissent d’une manière de plus en plus sanglante autour de la cause chrétienne au Liban, du chiite Abdul Rasool Al-Amine et de la belle interprète Zia al-Faqîh, eux aussi entraînés corps et âme dans une escalade qui, sous l’influence des islamistes iraniens, donnera naissance au Hezbollah, que de Philippe Kellerman à l’ambassade de France à Beyrouth, du capitaine Christian Dixneuf des services secrets français, ou encore du commissaire Caillaux de la section antiterroriste des Renseignements Généraux.

Impeccable tant du point de vue documentaire que de la crédibilité de ses personnages imaginés dans toutes leurs complexités et ambivalences, ce polar politique s’avère largement à la hauteur de son ample ambition historique. Autant impressionné que captivé par cette première partie, l’on ne pourra que répondre avec empressement au prochain rendez-vous avec l’auteur, la suite étant annoncée pour le printemps 2025. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

— Weinberger a ordonné aux marines de quitter le Liban le 3 septembre, je vous rappelle. Une semaine plus tard, les Français et les Italiens de la Force multinationale les ont imités. Gemayel s’est fait tuer, les Israéliens sont entrés à Beyrouth-Ouest et ont pris position autour de Sabra et Chatila, ils ont envoyé les chrétiens finir le boulot, je vous dis.          
— Des conneries, tente Dixneuf. Les Israéliens sont des enfoirés parfois, c’est vrai, mais ça, ils ne peuvent pas l’accepter. Pas eux, pas les Juifs.          
— Moi je vous dis que l’invasion des camps était programmée par Begin et Sharon.          
Dixneuf prend le paquet de cigarettes de Cahour et en allume une.          
— Le rêve sioniste d’un Liban chrétien qui serait l’allié indéfectible d’Israël dans le monde arabe passe par le massacre des Palestiniens, capitaine.
 

— Et alors ? Combien d’enfants sont morts sous les bombes israéliennes ?
Sitaf se tait. Il sait comme tout le monde au Liban que dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir. Il sait que dès qu’un chiite naît, il est assez vieux pour être un chahid. [martyr]
 

Nassim Nada est vieux. Il a appris que tout homme qui fait la guerre est un criminel. Cet homme arguera de la justesse de sa cause ou de l’état de nécessité qui l’a poussé à tuer. Mais toujours il sera un criminel. Depuis ces décennies de violence, Nada a accepté qu’un homme bon puisse être un criminel parce que l’Histoire l’y oblige. Mais ce qui s’est passé à Chatila, c’est autre chose.
Tous ces morts, des femmes, des enfants, des vieillards.
Ces tortures et ces corps enterrés à la va-vite pour éviter un décompte macabre.
Ces bulldozers qui ont aplani les lieux comme pour effacer les crimes.
C’est autre chose parce qu’Édouard et Charles ont participé à ces horreurs.
Nassim Nada est vieux, il sait qu’il est responsable de ce qu’ont fait ses Nassim Nada est vieux, il sait qu’il est responsable de ce qu’ont fait ses fils là-bas. Il les a élevés dans la méfiance, il les a entraînés pour se défendre des musulmans et des Palestiniens qui un jour viendraient pour les tuer, tuer leur mère et leur sœur. Mais jamais il n’aurait cru que l’Histoire de son pays pousserait ses fils à de tels actes. Ils faisaient la guerre, ils étaient des criminels. Ce qu’ils ont fait à Chatila, cela n’en fait-il pas des monstres ?
 

— Israël a été bâti sur le territoire de la Palestine et pour ce faire, une population arabe a été contrainte à l’exil par les armes. La Nakba est impardonnable pour la conscience arabe, n’oublie jamais ça.
Il se retourne et l’observe de ce même regard bienveillant.
— Le refus d’Israël est un point sur lequel toute divergence a été condamnée par la communauté arabe, et par la Ligue des États arabes. El-Sadate est mort d’avoir outrepassé cette règle à Camp David.
Il revient s’asseoir à côté de lui, lui tapote le genou.
— Et cela s’appliquera d’autant plus au Liban que c’est le seul pays arabe qui a un chef d’État non musulman.
 

La diplomatie sans les armes, c’est de la musique sans les instruments, songe Kellermann, amer. Qui a dit ça déjà ? Bismarck, peut-être.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mercredi 13 novembre 2024

[Joncour, Serge] Chaleur humaine

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chaleur humaine

Auteur : Serge JONCOUR

Parution :  2023 (Albin Michel)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ceci est un roman total.
Entrelaçant l’histoire du monde et une histoire de famille, il embrasse notre présent et nos fautes passées. En quelques semaines, du début du mois de janvier 2020 à la fin du mois de mars, le quotidien d’une famille française va basculer en même temps que l’humanité.
Fuyant le confinement urbain, Vanessa, Caroline et Agathe se réfugient aux Bertranges, une ferme du Lot entre les collines et la rivière, où leurs parents vivent toujours. Les trois sœurs y retrouvent Alexandre, ce frère si rassurant avec qui elles sont pourtant en froid depuis quinze ans, ainsi que des animaux qui vont resserrer les liens du clan. Tandis que, du dérèglement climatique aux règlements de compte, des épidémies aux amours retrouvées, la nature reprend ses droits, ces hommes et ces femmes vont vivre un huis clos d’une rare intensité.
Avec Chaleur humaine, Serge Joncour nous tend un miroir vertigineux et, ce faisant, il ajoute une pierre essentielle à son œuvre.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Serge Joncour a pratiqué différents métiers avant d'entrer en écriture. Ses romans, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma, ont été couronnés de nombreux prix littéraires.

 

 

Avis :

Nul besoin d’avoir lu « Nature humaine » pour savourer ce second volet, tendre et malicieux, des tribulations d’une famille française aux prises avec les transformations de son siècle. Nous sommes au printemps 2020 et une inquiétante épidémie pousse trois sœurs – elles qui s’étaient tant empressées, il y a une quinzaine d’années, de céder aux sirènes de la ville, à Toulouse, Rodez et Paris – à se réfugier avec mari et enfants aux Bertranges, la ferme familiale qu’à proximité de leurs parents désormais retraités, leur frère Alexandre continue de faire vivre au plus profond du Lot. Commence une cohabitation agitée, où griefs et non-dits n’auront pourtant d’autres choix que de s’effacer face à l’impondérable et brutale réalité des contingences.

Mille petits riens peuplent cette chronique, au plus près du quotidien, du tsunami sanitaire qui ébranla le monde en venant lui rappeler ses fragilités. Ce sont eux qui, de personnages en images saisis par une plume fort naturellement travaillée, dessinent une docufiction saisissante de vie et de réalisme qui, avec l’incomparable puissance du roman, vient fixer dans nos mémoires cet épisode qui a surpris tout le monde mais qui en dit tant sur nos vies et sur notre place dans l’écosystème qu’est la planète. Tandis que l’on s’identifie sans peine aux attachants protagonistes diversement copiés sur la vie pour peindre la société dans son ensemble, l’on se retrouve transplanté, comme par une sorte de retour en un temps oublié par un monde vivant majoritairement hors-sol, dans un coin de nature préservé, une sorte d’image universelle de la France rurale.

Là, un Alexandre emblématique de ces agriculteurs mis au rancart par la société moderne voit soudain les regards se recentrer, alors que, dans le désarroi général des siens brutalement ramenés aux fondamentaux de la survie, il se retrouve dans le rôle inattendu de pilier de sa famille. Lui qui assistait dans l’indifférence générale à la lente mais inexorable transformation de son bout de territoire, les éoliennes bientôt plus présentes dans le paysage que les arbres décimés par les maladies et les parasites, récupère enfin un peu de l’attention et de la considération du monde, mais pour combien de temps ? De satisfactions rustiques en incidents divers imprimés en marge de ce confinement rural, le récit se colore de préoccupations environnementales débordant largement le seul contexte pandémique de la Covid-19.

Entrelaçant l’histoire mondiale à celle d’une famille, Serge Joncour nous tend un miroir de nos erreurs passées et de notre situation actuelle pour mieux nous inviter à réfléchir. Car, prévient-il,  « la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif. » (4/5)

 

 

Citations :

— Tu vois, papi, à force on n’a plus peur, lança Mathéo à son grand-père sans se retourner.
— Et t’avais peur de quoi, de la nuit ?
— Non, du virus, du confinement, tout ça…
— C’est bien. Alors dis-toi qu’un jour, de cette peur on en rira. Peut-être même qu’on la regrettera.
— Ah bon, pourquoi ?
Jean ne répondit pas tout de suite. Il avait cessé d’avancer, puis il continua tout bas, pour que personne ne l’entende, sinon Angèle dont il serra plus fort le bras :
— Parce qu’elle n’est rien au regard de toutes celles qui nous attendent.


Jean et Angèle en restèrent là, sachant depuis longtemps qu’il en était ainsi : la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif.


 

lundi 11 novembre 2024

[Manook, Ian] Le Pouilleux massacreur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Pouilleux massacreur

Auteur : Ian MANOOK

Parution : 2024 (La manufacture de livres)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je m’appelle Sorb, c’est le diminutif de Sorbonne. Ceux de la bande m’ont donné ce surnom parce qu’ils me trouvent plus instruit qu’eux. Ce ne sont pas vraiment des voyous, juste une bande. Des mecs de Meudon-la-Forêt, c’est tout. On zone, on fout la pagaille, on choure deux ou trois trucs, rien de méchant. »
Pourtant, un jour, une femme meurt à cause de l’un des leurs. Un accident, comme il dit, et il faut bien que les autres le couvrent quand la police arrive. Dans cette France de 1962, où la jeunesse s’ennuie dans des cités dortoirs, c’est pour eux le début d’une dégringolade vers le pire. Sorb sait que ceux de la bande finiront mal et que lui, peut-être, pourrait s’en sortir. Mais comment ?
Dans ce roman d’initiation aux accents autobiographiques, Ian Manook nous raconte une jeunesse qui promène sa désillusion des bars de banlieue aux rues chics de Paris, et le destin d’un jeune homme aux rêves trop grands pour son HLM.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Aventurier, journaliste, romancier, on ne compte plus les métiers exercés par Ian Manook. Pas plus que les nombreux prix qui ont couronné ses romans : Polar SNCF, Elle Polar, Quais du polar…

 

 

Avis :   

Rompant avec le registre des ethno-polars qui l’ont distingué, Ian Manook nous plonge cette fois dans une histoire bien franchouillarde, aux résonances autobiographiques, sur fond de délinquance en banlieue HLM dans les années 1960.

Issu comme l’auteur d’une famille arménienne établie à Meudon, dans une banlieue ouvrière qui, si blême soit-elle, s’accroche comme elle peut à tout ce qui la sépare des bidonvilles de Nanterre peuplés par la diaspora algérienne, marocaine et portugaise, Sorb ne sait que faire de sa vie et n’en fait donc pas grand-chose. Lui, l’étudiant à la Sorbonne qui fréquente une fille rebelle des beaux quartiers, qui rêve d’ascension sociale mais ne parvient pas à se dissocier de la bande de jeunes qui zone dans son quartier, est si bien en perte de repères qu’offert à toutes les influences, il est une pierre qui roule à la merci de la moindre pente.

Tout bascule lorsque, par accident, l’un des garçons cause la mort d’une femme et entraîne toute la bande dans une spirale descendante. Entré dans le récit par la découverte du cadavre et par l’ouverture d’une enquête par un commissaire à la Audiard, l’on aurait tort de se croire embarqué dans ce qui ne serait qu’un polar aux accents argotiques des années 1960. La véritable chair du roman est son ambiance directement condensée à partir du vécu de l’auteur, pour une restitution plus vraie que nature d’un temps où la stratification sociale ne laissait guère d'espoir d’échapper à son milieu.

Pendant que les filles de bourgeois, si indociles soient-elles, ont toutes les chances de finir par se soumettre au mariage de raison arrangé par leurs parents, les enfants de prolétaires sont une minorité à oser rêver de s’arracher à la grisaille de leurs quartiers, soit comme Sorb par le biais d’études supérieures, soit comme son ami Figos, engagé comme mercenaire en Afrique. Sinon, l’on s’échine de père en fils à Billancourt, entre ennui et soulagement d’échapper à pis encore, lorsque, dans une France en cette année 1962 encore traumatisée par les « événements » en Algérie, les harkis s’entassent dans des camps de fortune.

Au travers d’un Sorb hésitant dangereusement sur la ligne de crête de sa vie, l’on se retrouve ainsi à traverser l’actualité française bien chaotique de 1962, entre attentats de l’OAS, ratonnades et manifestations à Paris, répression policière au métro Charonne, enfin grand référendum destiné à sauver la légitimité de de Gaulle. Et toujours, en fil rouge débouchant sur un final superbement métaphorique, le jeu du pouilleux massacreur auquel s’adonne, au propre comme au figuré, Sorb et sa bande de copains, en chute libre vers la loubardisation.

Entre polar et roman social aux accents autobiographiques, une belle occasion de se plonger dans le tumulte politique de 1962 en France, année de tous les dangers pour les jeunes personnages du livre. (4/5)

 

 

Citations :

Les crimes ne résultent pas que de la confrontation des individus. Ils sont la conséquence de ce que la société fait de nous tous. Assassins ou victimes, ils le doivent aussi à leur éducation, à la morale ambiante, à leur situation sociale et économique, au regard de la société sur ce qu’ils sont, et au hasard. L’imparable faute à pas de chance. Le célèbre mauvais endroit au mauvais moment. Sans sa morne vie de prolo qui l’échoue chaque soir dans sa solitude, abruti de fatigue et de solitude, Laurent n’aurait pas eu besoin de se trouver une bande, il ne t’aurait pas connu, il ne t’aurait pas rejoint au Baltimore, et il ne serait pas devenu le poing du destin pour cette pauvre femme.


– Le sexe est l’expression ultime du pouvoir. Les partouzes, les ballets roses, la pédophilie, c’est l’ultime arrogance de ceux qui croient tout avoir et en veulent plus encore. Et tu sais pourquoi ?
– C’est vous le professeur en saloperies…
– Parce que c’est l’avilissement de l’autre, l’affirmation de sa victoire contre la morale, contre l’humanité, l’accession au parterre des dieux, pour disposer comme eux des pauvres humains qui ne peuvent que subir. Baiser dans ces conditions, c’est tuer. C’est poignarder avec son sexe. Il n’y a pas de pouvoir sans sexe. Jamais !


L’enfance ne fait pas de nous ce que nous devenons, mais c’est ce que nous devenons qui tue notre enfance. Après, il ne reste plus que l’idée que nous nous en faisons.


Le ciel bas est laineux. De chaque côté de la rue, des champs de boue le brisent en reflets mats dans des flaques et des ornières. Tout est sinistre et miséreux soudain. C’est une morne plaine qui s’étend jusqu’à l’horizon, jonchée d’immeubles tristes et géométriques au milieu de terrains vagues morcelés de chantiers et de cabanons. Et pour seuls arbres, des grues squelettiques qui construisent d’autres clapiers démesurés. 


– M’man, la plupart de ces hommes ont un travail et gagnent leur vie. Ils ont un salaire. Une voiture même, souvent.
– Mais alors pourquoi vivent-ils dans de telles conditions ?
– Parce que, malgré leur salaire, on ne leur donne pas de logement.
– Mais pourquoi, Mathieu, pourquoi ?
– Parce qu’ils sont Arabes, m’man.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 9 novembre 2024

[Loubière, Sophie] Obsolète

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Obsolète

Auteur : Sophie LOUBIERE

Parution : 2024 (Belfond)

Pages : 528

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

2224. Depuis le Grand Effondrement de la civilisation fossile et les crises qui ont suivi, l’humanité s’est adaptée. Économiser les ressources, se protéger du soleil, modifier son habitat, ses besoins, et adhérer au tout-recyclage. Y compris celui des femmes. Afin d’enrayer le déclin de la population, toute femme de cinquante ans est retirée de son foyer pour laisser la place à une autre, plus jeune et encore fertile. L’heure a sonné pour Rachel. Solide et sereine, elle est prête. Mais qu’en est-il de son mari et de ses enfants ? Car personne n’est jamais revenu du Grand Recyclage. Et Rachel sent bien que le Domaine des Hautes-Plaines n’est pas ce lieu de rêve que promet la Gouvernance territoriale aux futures Retirées…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Romancière et journaliste, Sophie Loubière a longtemps partagé sa carrière professionnelle entre écriture et radio. Elle est l’autrice d’une douzaine de romans, de recueils de nouvelles et de nombreuses fictions audio. En 1999, son premier roman sort dans la collection Le Poulpe, sous la direction de Jean-Bernard Pouy. Suivront plusieurs romans, dont Dernier parking avant la plage (Les Belles Lettres, 2003 ; rééd. Phénix noir, 2023), Dans l’œil noir du corbeau (Le Cherche-Midi, 2009), L’Enfant aux cailloux (Fleuve noir, 2011), traduit dans une vingtaine de pays et récompensé de cinq prix littéraires, ou encore Cinq cartes brûlées (Fleuve noir, 2020), lauréat du prix Landerneau polar, disponibles aux éditions Pocket. Obsolète est son premier roman à paraître chez Belfond Noir.

 

 

Avis:   

2224. Après le Grand Effondrement de la civilisation fossile, les hommes ont appris à vivre différemment. Terminées la consommation de masse et l’exploitation à tout va de la planète, l’autosuffisance est la règle dans une société qui, affranchie de toute considération politique, économique et religieuse, vit en harmonie avec son environnement, sans conflit ni crise puisque les humeurs sont régulées par un bracelet hormonal implanté dans la peau dès la puberté.

Un problème subsiste néanmoins : la survie de l’espèce alors que les perturbateurs endocriniens ont largement féminisé les fœtus et que les hommes non stériles sont en sous-nombre. La polygamie ayant été écartée en raison des tensions qu’elle suscite dans les familles, l’on a, pour optimiser la procréation, adopté la solution du Grand Recyclage des femmes cinquantenaires. Parvenues à l’âge fatidique, elles doivent laisser leur place à des épouses plus jeunes et fertiles, et à moins de choisir « l’euthanasie raisonnée » dont la plus faible empreinte carbone permet l’attribution de crédits aux enfants, partir pour le Domaine des Hautes Plaines, un lieu inconnu dont personne n’est jamais revenu mais où, depuis l’enfance, on leur promet qu’un autre avenir les attend.

C’est ainsi qu’en même temps que deux de ses amies, Rachel reçoit sa lettre de notification de retrait. Elle et les siens sont en plein préparatifs de son départ, un véritable arrachement pour chacun d’entre eux malgré le long conditionnement y préparant, lorsqu’un autre coup de tonnerre les ébranle un peu plus. On retrouve les corps de trois fillettes, d’évidence assassinées alors que l’on n’avait plus vu ni crime ni violence depuis des lustres. « L’Homme n’obéissait plus à ses pulsions de mort. Il œuvrait avant tout à la survie de son espèce. On lui inculquait l’empathie, l’altruisme, la tempérance, on lui enseignait la gestion des conflits. Il baignait dans un milieu paisible, bienveillant et solidaire. » Comment une telle déviance a-t-elle pu se produire ?

Voilà donc le lecteur sous le joug d’un double suspense, l’affaire criminelle à vrai dire presque au second plan tant l’on se pique de curiosité pour ce qui attend les Retirées. « Le Domaine des Hautes-Plaines. Le Grand Recyclage. Tout ça ne serait qu’un immense canular. (…) Quand j’étais gosse, j’ai entendu mes mères parler d’une broyeuse géante, et ça m’a fichu une sacrée frousse. » Pourtant, conditionnés par Maya, la bienveillante IA au service de la Gouvernance Territoriale qui accompagne chacun depuis le berceau, tous acceptent le sacrifice pour la perpétuation de l’humanité, la séparation définitive sonnant comme une mort, on l’espère seulement sociale, assortie de la promesse non vérifiable d’un paradis réservé aux femmes.

Suspense donc, mais aussi humour noir et critique grinçante de notre époque à laquelle le récit, dans son ensemble terriblement inquiétant malgré l’imagination souvent savoureuse et plutôt positive accompagnant ses mille détails, tend une sorte de miroir grossissant. A noter que si le monde de 2224 a accompli globalement dans cette histoire de gros progrès qu’il nous oppose, à nous les humains de 2024, de toute la hauteur de son incrédulité face à nos erreurs, reste, en plus des dangers du mensonge et de la manipulation ouvrant la porte à toutes les dérives, même insoupçonnées, une variable d’ajustement : l’éternel sacrifice de la condition féminine. Là encore, l’auteur attire l’attention sur une réalité contemporaine, poussant jusqu’à l’obsolescence l’invisibilité ressentie par les femmes, une fois la cinquantaine passée.

L’on s’amuse autant que l’on frémit de la projection complète et réfléchie que Sophie Loubière fait de notre avenir dans un savant dosage de suspense et d’humour : une projection dystopique qui ne fait qu’outrer notre présent pour une critique en règle. (4/5)

 

 

Citations :

Voyager un jour à travers les étoiles jusqu’à Mars. Mais à quelle fin ? Pour découvrir comment cette planète sœur de la Terre était devenue aride et froide alors qu’elles étaient identiques il y a 3,7 milliards d’années ?


Ôtez-nous nos croyances, et nous les réinventerons toutes.


L’amour que l’on éprouve, que l’on reçoit ou que l’on donne, cette pierre angulaire de notre société nouvelle, ne devait en aucun cas se fissurer. Qu’elle se brise, et ce serait l’humanité tout entière qui dégringolerait. Quoi qu’on fasse, on en revenait toujours au même point : le destin de l’homme se résumait au contact d’une paume sur la tête d’un nouveau-né. À ce qui lui serait donné – ou pas. L’amour maternel, ce faux instinct pétri d’influences, d’antécédents et de craintes, ce mythe d’innocence et de pureté, était à l’origine de tout.


D’aussi loin que remontait l’histoire de l’Homme, de tous ses crimes, le plus grand demeurait sa faculté à en nier l’existence. Parfois, il allait même jusqu’à les effacer.


Au XVIIIe siècle, dans la première édition de l’Encyclopédie, on définit l’homme comme un être sentant, réfléchissant et pensant, qui se promène librement sur la surface de la Terre, domine le monde animal et vit en société. Un être capable de bonté et de méchanceté, qui a inventé des sciences et des arts, qui s’est donné des maîtres et s’est fait des lois. La femme, elle, est définie comme la femelle de l’homme. Ça en dit long, non ?


— Qu’est-ce qu’une femme, au fond, sinon un homme non accompli ? s’interrogeait-elle avec ironie. (…)
— Ces messieurs chargés de cogiter sur la question pensaient que nous étions des hommes ratés, que nos ovaires étaient des testicules restés coincés au niveau du pubis. Quelle absurdité ! (…)
— Des médecins très sérieux avaient même décrété que nos règles n’étaient ni plus ni moins que des hémorroïdes masculines !… Ce que j’ai retenu de mes études de l’histoire de la médecine, c’est que l’homme, défini par son sexe, a toujours été au cœur des préoccupations. Les maladies des êtres masculins constituaient la seule grille de lecture. Le mâle était la norme. Les traitements médicaux étaient adaptés à leur physiologie, pas à la nôtre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 7 novembre 2024

[Vingtras, Marie] Les âmes féroces

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les âmes féroces

Auteur : Marie VINGTRAS

Parution : 2024 (Olivier)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Ici, la nuit est belle. (…) Leo avance de tache de lumière en tache de lumière et entre les deux, elle disparaît presque entièrement. Elle est alors exactement ce qu’elle paraît être : la fille qui glisse le long des murs, calme, discrète. La fille qui s’efface, la fille qu’on oublie. »
Leo n’est pas rentrée et le printemps s’entête dans sa douceur. Leo ne reviendra pas. La shérif Lauren Hobler découvre son corps au milieu des iris sauvages. Autour de la mort soudaine d’une jeune fille, Les Âmes féroces tisse plusieurs destinées. Pour élucider un mystère, mais lequel ? Celui de Leo, peut-être, et de ses silences. Celui de Lauren, coincée dans une petite ville qui ne la prend pas au sérieux. Il y a aussi Benjamin, Seth et les autres… Les gens de Mercy, qui pensent tous se connaître et en savent si peu sur eux-mêmes.
Envoûtant, surprenant et d’une grande ampleur romanesque, Les Âmes féroces traque la part d’ombre de chacun.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Marie Vingtras est née en 1972. Couronné par plusieurs prix, son roman Blizzard  a rencontré un vif succès en librairie. Les âmes féroces est son deuxième roman.

 

 

Avis:   

Avocate de profession, Marie Vingtras aime les huis clos vénéneux où, bien à l’abri des regards, la férocité des âmes macère. Trois ans après son très remarqué premier roman Blizzard, cette passionnée de littérature américaine quitte les rudesses de l’Alaska pour les civilités d’une petite ville quelque part ailleurs aux Etats-Unis. A l’image de son climat plus tempéré, cette bourgade semble couler des jours paisibles. C’est que, en apparence moins brutal, le mal s’y fait plus insidieux.

Tout commence un jour pourtant comme les autres, lorsque le corps de Leo, une jeune fille sans histoire, est retrouvé en bordure de rivière et que l’autopsie conclut à un assassinat. A Mercy où tout le monde se connaît et où il ne se passe jamais rien, un trouble crispé s’installe. La nouvelle shérif Lauren Hobler, qui plus est l’objet de réticences mal voilées car non seulement femme mais aussi homosexuelle, patine dans une enquête peinant à percer les façades bien proprettes de la ville. Mais voilà que surgit un coupable idéal, Benjamin Chapman, un professeur de français dont on découvre à cette occasion qu’il est venu s’enterrer à Mercy suite à des accusations de détournement de mineure.

Comme dans Blizzard, quatre personnages mènent tour à tour le récit dans une succession de points de vue s’éclairant mutuellement. Découpé ainsi en quatre parties, le récit avance le temps de quatre saisons pour autant d’ambiances et de styles de narration. Au printemps du drame, la shérif en est aux questionnements et aux incertitudes : « c’était sans doute ce que les gens recherchaient ici, vivre à l’abri des regards, mais je n’étais plus tout à fait sûre que ce soit sain ». L’été vient accabler le professeur de tout le poids de ses culpabilités. L’automne déverse les révélations de celle qui, autrefois la meilleure amie de Leo, s’est peu à peu, par jalousie, muée en manipulatrice perverse, les failles et les zones d’ombre ne manquant pas dans le secret des personnalités entourant les jeunes filles. Enfin, l’hiver resserre ses griffes sur la douleur du père de Leo, jusqu’au dénouement, terrible et glaçant. Dans cette histoire, rien au final ne s‘avère ni blanc ni noir, alors que sous le vernis lisse de la tranquillité et de la respectabilité pourrissent en secret petitesses, rancoeurs et vilenies.

Maîtresse en tension et en suspense, Marie Vingtras l’est tout autant des descentes en profondeur dans l’âme humaine, dans ces replis cachés sous les apparences les plus tranquilles et ordinaires. Sous l’être social se dissimule bien des complexités et qui s’aventure en société est loin d’imaginer les invisibles courants qui font et défont les relations humaines, et parfois les vies et les réputations. « Avec le genre humain, on n’est jamais sûr de rien. »

Un second roman lui aussi très réussi, aussi addictif que crédible, pour un tableau marécageux des hypocrisies de la société américaine et de l’âme humaine. (4/5)

 

 

Citations :

J’en ai profité pour appeler Janis et la prévenir que je rentrerais tard. Elle était déjà au courant de tout et ça m’a mis un sale goût dans la bouche de savoir que les mauvaises nouvelles circulent toujours plus vite que les bonnes.

De toute façon, on a jamais vu quelqu’un de pauvre expliquer la marche du monde à un plus riche, même chez les gosses.

Il n’y a que ceux qui ont tout ce qu’ils désirent qui peuvent marcher le nez en l’air. Les autres avancent les yeux rivés au sol en se demandant où se dissimule le prochain obstacle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 5 novembre 2024

[Bordes, Gilbert] La Malbête

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La Malbête

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2024 (XO)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Fort d’un minutieux travail d’enquête, Gilbert Bordes, lui, nous livre sa vérité dans ce roman fascinant.

Tapie dans l’ombre, elle rôde, rugit, menace. En cet été 1764, la rumeur se répand aussi vite que les cadavres de bergères et de jeunes enfants. Dans cette rude région isolée du Gévaudan, les habitants sont démunis devant cette bête qui ne ressemble en rien à un loup ordinaire.
Est-ce un animal échappé de l’enfer, comme le prêchent les curés, venu punir la population terrifiée pour ses maigres péchés ? une bête dressée par un criminel ? La question obsède Roger Desqeyroux, malicieux colporteur qui arpente le Gévaudan avec son âne et sa carriole.
Avec son apprenti, le jeune Mathieu, à qui il apprend à lire et à écrire, ils traquent la Malbête. Mais le mystère s’épaissit quand le colporteur constate que la bête du Gévaudan épargne Mathieu à chacune de leurs rencontres…

Des chemins arides du massif central à la cour de Louis XV, Gilbert Bordes nous plonge dans l’incroyable histoire de la Malbête. En cette période prérévolutionnaire, où les idées des philosophes cheminent jusque chez les paysans écrasés d’impôts, le pouvoir doit réagir devant cette menace qui a fait plus d’une centaine de victimes et déchaîne les superstitions.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

De 1764 à 1767 dans la province du Gévaudan – grosso modo la Lozère, une région alors particulièrement pauvre et enclavée en raison de son territoire accidenté et de ses rudes hivers –, une bête à l’agressivité singulière sème la terreur en attaquant et dévorant plus d’une centaine de personnes, principalement des enfants et des femmes chargés de garder les troupeaux. Son signalement n’évoque pas exactement un gros loup, ni même un chien-loup. Et comme, pourchassée, y compris par d’importantes forces militaires, elle déjoue tous les pièges, semble insensible aux balles et accompagne parfois ses méfaits d’étranges blessures difficilement imputables à un animal, les esprits encore plus épouvantés par le châtiment divin proclamé par l’Église ont tôt fait d’en faire l’objet de tous les fantasmes, créature du diable, loup-garou, ou bête sauvagement dressée et menée par l’intelligence meurtrière d’un homme. Toujours est-il qu’en Gévaudan, l’on ne vit plus, la disette qui plus est aggravée parce que l’on n’ose plus vaquer normalement aux tâches paysannes, tandis qu’à Versailles l’on s’alarme : il ne manquerait plus en ces temps déjà agités par l’esprit des Lumières qu’une nouvelle jacquerie éclate.

Suivant minutieusement le fil des événements dans une reconstitution historique fidèle et documentée qui donne un sérieux et passionnant aperçu de l’affaire, de son développement et de son retentissement, Gilbert Bordes mêle aux nombreuses figures réelles une poignée de personnages fictifs, prétexte à une seconde intrigue, beaucoup plus imaginative celle-là, qui a le mérite de nous attacher à deux observateurs privilégiés : le colporteur Desqeyroux et son aide le jeune Mathieu. L’on suit donc leur propre histoire d’un œil, avec l’idée qu’elle sert en réalité de fil rouge dans la découverte de ce qui fait le véritable intérêt du roman : la restitution des faits historiques, il faut le dire impressionnants dans leur vérité nue, et la compréhension du contexte qui a transformé un fait divers en affaire d’État, avant de nous le léguer sous forme de mythe et d’éternel mystère.

Et l’entreprise est réussie, qui passionne le lecteur au long de l’incroyable feuilleton de ces trois années sanglantes, reprenant une à une, en une liste accablante tant elle paraît ne jamais devoir prendre fin, les audacieuses attaques qui en viennent à compromettre les activités agricoles et à faire gronder les ventres vides. De toutes les hypothèses explicatives, l’auteur en choisit une qui en vaut sans doute bien d’autres, même si l’on aurait peut-être aimé que le mystère persiste au-delà du dénouement, comme dans la réalité. Après cet intéressant et soigné développement historique, dommage toutefois que le motif narratif imaginé autour de Mathieu s’achève de manière aussi improbable.

Nonobstant ce bémol final, l’un des meilleurs et plus passionnants ouvrages de l’auteur, dont il convient de saluer ici la minutieuse documentation historique. (3,5/5)

 

Citations :

Il ne se passe plus une journée sans que le sang coule. Les paysans tremblent, repliés dans leurs modestes maisons. Impossible de sortir les vaches et les moutons sur les pentes abritées où poussent les premières herbes. Il faut préparer la terre pour les semailles, mais les hommes n’osent plus s’éloigner de leur domicile, où ils retiennent leurs enfants.


La Bête est un loup par sa manière de marcher et d’approcher ses proies, poursuit Desqeyroux. C’est aussi un loup par ses oreilles pointues qu’elle rabat vers l’arrière, sa large gueule. Mais son pelage beaucoup plus fourni, sa crête de poils sombres sur le dos l’en différencient. Ce qui m’étonne surtout, c’est que les coups de fusil ne la terrassent pas. Je l’ai tirée une fois avec des balles contenant une double dose de poudre. Elle s’est ébrouée, puis elle est partie.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

dimanche 3 novembre 2024

[Quentin, Abel] Cabane

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Cabane

Auteur : Abel QUENTIN

Parution : 2024 (Observatoire)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.

Les résultats de l’IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel : si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu’on le connaît s’effondrera au cours du XXe siècle. Au sein de l’équipe, chacun réagit selon son tempérament ; le couple d’Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l’opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l’énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu’il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d’une traque, et la satire féroce d’une humanité qui danse au bord de l’abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d’étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d’Abel Quentin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Abel Quentin est l’auteur d’un premier roman très remarqué, Sœur (sélection prix Goncourt et finaliste du prix Goncourt des lycéens 2019).

 

 

Avis:   

S’inspirant du retentissant rapport Meadows qui, grâce à la dynamique des systèmes, démontrait dès 1972 qu’à défaut de mesures visant à inverser la tendance, les projections de croissance économique et démographique mènent tout droit le monde à un effondrement, Quentin Abel noue une intrigue aussi vaste que dérangeante autour de la passivité qui, cinquante ans après et malgré la réalisation à date de toutes les prédictions chiffrées de cette modélisation, continue à nous caractériser.

Rebaptisée dans le roman « rapport 21 », cette publication tout à fait réelle est l’occasion pour l’écrivain d’imaginer le parcours de quatre jeunes scientifiques, recrutés par un éminent professeur de Berkeley – « la Harvard de l’Ouest » dont « le corps enseignant comptait onze Nobel » – pour modéliser, grâce aux tout premiers superordinateurs, notre système de croissance en fonction de ses différents ingrédients et facteurs. Les premiers secoués par leurs terribles conclusions, soudainement lâchés par leur mentor couru se mettre à l’abri, ils vont chacun opter pour une stratégie différente, incarnant au final l’ensemble des attitudes aujourd’hui adoptées dans la société face à la catastrophe annoncée.

L’optimiste couple d’Américains Mildred et Eugene Dundee, convaincu qu’une fois informées, « les sociétés n’allaient pas sombrer sans réagir », entame à travers le monde une longue croisade médiatique à tout crin. Ces Cassandre en sortiront désabusés et brisés pour se retirer au vert, à la tête d’un petit élevage biologique.
Le polytechnicien français Paul Quérillot, assez vite convaincu qu’incapables de « nous révolter contre nous-mêmes », nous continuerions comme si de rien n’était, renverser le « système technicien » revenant à « vouloir inverser un courant maritime, ou la rotation de la Terre », se lance, perdu pour perdu, dans une course égoïste à l’argent – après tout, « Qu’est-ce qu’elles ont fait pour nous les générations futures ? »
Enfin, Johannes Gudsonn, le presque autiste génie des mathématiques, disparaît tout simplement des radars et, réfugié dans la cabane à l’origine du titre, hésite entre plusieurs voies alternatives, comme celles des mathématiciens Grothendieck et Kaczynski, devenus, l’un militant anti-techniciste à la tête du groupe Survivre et Vivre, l’autre activiste anarcho-écologiste surnommé Unabomber en raison de ses activités terroristes.

Ainsi, des quatre lanceurs d’alerte à l’origine tout feu, tout flamme, ne reste au final que le petit tas de cendres de leur impuissance et de leurs désillusions, et au bout d’un demi-siècle, le navrant constat d’un échec : parmi les différents scénarios envisagés par le modèle de 1972, le monde n’a pas dévié d’un pouce de sa trajectoire initiale vers l’effondrement. Sans colère, tout au plus ironique mais surtout profondément mélancolique, le texte qui, mêlant personnages réels et fictifs, établit une rétrospective documentée et solide tout en entretenant le suspense autour de la disparition du chercheur suédois, ne laisse globalement guère de place à l’optimisme. Face à ce « système technicien » qui, « dirigé par personne », « obéit à sa logique propre, morne et implacable », « aliénant les êtres humains sans cesse davantage, interdisant que l’on questionne son utilité, et a fortiori sa participation au bonheur humain », « chaque invention de merde appelant une autre invention de merde, sans que personne ne songe à enrayer cette routine », ne subsiste au fond qu’un incommensurable sentiment de solitude, ne menant ici qu’au retrait du monde, au suicide ou à la folie.

Un roman tout à fait passionnant, qui fait le tour de nos inactions face à l’urgence climatique avec un sens du détail n’entravant jamais la fluidité du texte, pour tenter de nous arracher, au moins le temps de sa lecture, ces oeillères qui nous font garder la vue courte, myopes comme des taupes face à un avenir moins concret que le présent immédiat. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Berkeley : la Harvard de l’Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L’excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
 

Les quatre trimaient depuis près de deux ans sur la mission que leur avaient confiée les commanditaires : « analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie mondiale », et aussi sur la question incidente, posée dans les termes d’une brutale simplicité, par des gens qui ne se payaient pas d’à-peu-près : « Les activités humaines peuvent-elles poursuivre leur croissance de façon durable, face aux limites des ressources naturelles non renouvelables, de la surface des terres arables et de la capacité d’absorption de la pollution par les écosystèmes ? »
 

Ce schéma décrivait ce qui se passerait si la croissance industrielle et démographique suivait son cours, sans que l’on fasse rien pour la juguler. Symbolisés par des courbes en trait plein, les indices de l’abondance (consommation alimentaire par terrien, production industrielle, espérance de vie, etc.) dépassaient la capacité de charge de la planète vers 2020, indiquée par une courbe en pointillé. Puis ils chutaient brutalement, en 2050. Ce qui signifiait un effondrement des conditions matérielles d’existence et une diminution brutale de la population mondiale, dans la deuxième partie du XXIe siècle.
 

Elle était optimiste, elle croyait en l’homme, disait-elle avec son sourire franc et courageux. Il suffisait d’informer les gens, si les gens étaient informés ils agiraient en conséquence. C’était son nouveau credo : « Quand les gens sauront, il y aura une onde de choc et il y aura une réaction », lançait-elle en rejetant sa mèche en arrière, d’un coup de tête (et alors Quérillot avait l’impression qu’avec ce geste elle rejetait sa féminité encombrante, au lieu de quoi elle ne parvenait qu’à être plus désirable encore). Pour elle, les choses étaient simples : les sociétés humaines n’allaient pas sombrer sans réagir. Le scénario catastrophe, ce-qui-se-passera-si-les-choses-suivent-leur-cours-tranquille, était un épouvantail utile. Il indiquait la voie du redressement. Mais il ne se produirait pas.
 

Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu’ils avaient été reçus par ces gens parce qu’ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu’ils savaient qu’aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d’accumulation qui consumait le ménage américain ; son désir obsessionnel d’acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l’essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d’une voiture plus belle que celle de son voisin.
 
 
L’avenir des États-Unis dans deux ou dix ans, disait-on en substance aux Dundee, est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des États-Unis et pendant ce temps-là les Chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les Chinois et les Russes vous font les poches en riant. Ils vous nettoient les poches, littéralement. L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste. Les gens n’avaient pas envie qu’on les angoisse avec des images de destruction et de mort. Ils en avaient eu envie un peu, un moment, à présent ils en avaient assez. Ils ont aimé se faire peur, parce que la vie était incroyablement douce, et que l’on pouvait se payer ce luxe-là, de penser aux siècles à venir. À présent la vie est un peu moins douce. Depuis la fin de l’année 1973 la crise est là, avec son cortège de craintes et ses queues aux stations-service, et les Américains ne veulent plus entendre ces histoires de monde qui danse au-dessus d’un volcan. Voilà ce que disaient les voix fatiguées et polies de leurs interlocuteurs. De plus en plus fatiguées, de moins en moins polies.


Votre travail est important. Cependant il est trop vaste, trop abstrait. Il faut que les gens fassent dans leur froc. On ne fait pas dans son froc en lisant un modèle de système dynamique. Les gens feront dans leur froc (je veux dire, vraiment) devant des phénomènes naturels, décrits par le menu. L’effet de serre. Le réchauffement dû à l’effet de serre. L’océan qui engloutit les îles du Pacifique, le désert qui bouffe l’Andalousie, des pays entiers devenus inhabitables. Le reste suivra. L’effet de serre, c’est la mère de toutes les batailles.


Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d’un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentalement. Et dans le même temps, éprouver l’emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d’expansion.


Que voulaient-ils, les journalistes ? Une phrase définitive et spectrale sur les « années perdues », un mot sur l’ambiance de Berkeley. Ou bien un énième commentaire sur la personnalité de Mildred et de Eugene, sur l’extraordinaire force dégagée par ce couple. Ils se réveillaient tous les dix ans, pour faire des papiers sur le « rapport de l’Apocalypse » (qui était devenu, ces derniers temps, « le rapport qui avait eu tort d’avoir raison trop tôt »).


À l’époque, le livre avait été un best-seller. Il n’était pas le premier consacré à l’urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l’impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. 


(…) ces frondeurs magnifiques dénonçaient la « tyrannie du Nombre », un joug plus pernicieux que la tyrannie de la Force. Celle-ci, au moins, avait un visage et des quartiers généraux : le Nid d’Aigle d’Hitler, ou le bureau de Staline. La Force était un adversaire qui avançait à visage découvert, prenait des places au grand jour, s’arrogeait des territoires. Le bruit des bottes était épouvantable mais c’était encore un bruit, et l’on pouvait s’exercer à le reconnaître. Le « système technicien » ne faisait pas de bruit, lui. Il n’avait pas de visage non plus, ni de quartiers généraux. Il n’était dirigé par personne. Il obéissait à sa logique propre, morne et implacable : la technique seule peut résoudre les problèmes engendrés par la technique. Aliénant les êtres humains sans cesse davantage, interdisant que l’on questionne son utilité, et a fortiori sa participation au bonheur humain. La technique est autonome, alertaient les penseurs-mutins. Chaque invention de merde appelle une autre invention de merde, sans que personne ne songe à enrayer cette routine. Qui aurait osé mettre en question la sortie d’une nouvelle génération d’iPhone ? En 2023, c’eût été aussi incongru que de vouloir inverser un courant maritime, ou la rotation de la Terre. Emprise invisible, mille fois plus sournoise que celle du fascisme. Contre elle, il était difficile de se révolter. Il aurait fallu, pour s’en libérer, nous révolter contre nous-mêmes.


Eh oui, on ne le dit jamais assez : ce sont les hippies qui ont fait le monde moderne. Sacré paradoxe, hein ? Parmi les jeunes gars qui bidouillaient des ordinateurs dans leur garage, beaucoup croyaient dur comme fer que l’informatique n’allait pas se faire avaler par le capitalisme. Qu’elle serait un espace alternatif. D’un côté nous détestions l’armée, Wall Street, et de l’autre nous étions persuadés que la technologie allait sauver le monde. On lisait des livres de science-fiction, et on se passionnait pour les soucoupes volantes et les dômes géodésiques. On voulait revenir aux valeurs primitives tout en bidouillant des ordinateurs. C’était sauvage, et aussi… ridicule. La technologie ne peut pas être contrôlée. C’est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n’y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l’état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l’intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j’ai toujours dit : perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j’ai fait du blé comme tout le monde. 


Les inégalités étaient un des cancers abordés par le rapport 21. De façon curieuse, d’après Mildred Dundee et ses collègues, elles participaient de la frénésie consommatrice. Une société inégalitaire consommait plus, écrivaient les auteurs. Ce, à cause d’un phénomène appelé consommation ostentatoire, forgé par un sociologue américain au début du XXe siècle. Il se résume assez simplement : chaque classe sociale veut imiter celle du dessus, et notamment ses habitudes de consommation (les « signes extérieurs de richesse »). De cette manière, les inégalités entretiennent une compétition mortifère et alimentent la spirale infernale qui conduit à l’épuisement des ressources.


Un monde sans diable est très angoissant. Presque aussi angoissant qu’un monde sans Dieu. Le rapport 21 a mis au jour un mal sans visage, un crime collectif dénué d’intention criminelle : la croissance. Des milliards d’individus qui, pris isolément, ne poursuivent aucune intention malveillante : ils vont pourtant entraîner la mort de millions d’autres, provoquer des famines, noyer les deltas.