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mardi 26 mai 2026

Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Comme en amour" de Alice Ferney



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Comme en amour

Auteur : Alice FERNEY

Parution : 2025 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330209254  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment naît l’amitié ? Par quelles étapes passe-t-elle pour croître et s’affermir ? Qu’est-ce qui peut la détruire ? Que tolère-t-on de ses amis ? Peut-on rester indifférent à leurs goûts, à leurs idées politiques, à la manière dont ils traitent les autres ? Comment l’amitié s’accommode-t-elle des élans amoureux ? Et une femme peut-elle être l’amie d’un séducteur ?

Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?

En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice Ferney est née en 1961 à Paris, où elle réside aujourd’hui. Elle a publié treize romans, tous aux éditions Actes Sud, dont Grâce et dénuement, L’Élégance des veuves (adapté au cinéma sous le titre Éternité par Tran Anh Hung), La Conversation amoureuse, immense succès de librairie et traduit dans une dizaine de langues, ou Les Bourgeois, prix Historia du roman historique.

 

 

Avis :

Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, ce roman se présente comme son contrepoint : une histoire qui met cette fois l’amitié au coeur du récit, et non le désir. Alice Ferney reprend la dynamique de l’échange intime, mais elle la transpose dans un registre tout aussi riche et nuancé, là où l’attachement se tisse dans la parole, la complicité et la confiance plutôt que dans le corps. À travers une relation qui, nourrie de confidences et de silences, gagne peu à peu en intensité jusqu’à se transformer en dilemme, le texte explore la frontière mouvante entre fidélité et exigences morales, entre élan de loyauté et nécessité de ne pas se perdre soi-même dans l’acceptation des failles de l’autre.

Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité. 

Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.

En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)

 

Citations :

J’ai été élevée à être obéissante plutôt qu’intelligente. Quand on y réfléchit, c’est une manière de vous rendre impuissant. À seize ans, je me suis mise à lire avec rage. Lire, c’est vraiment devenir en secret moins ignorant et bêta. J’y vois le remède contre tous les déterminismes.


Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.


— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril. 
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.


L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.


Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée. 


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.


Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.


L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?

 

vendredi 10 janvier 2025

[Sorman, Joy] Le témoin

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le témoin

Auteur : Joy SORMAN

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avec Le témoin, Joy Sorman poursuit, cette fois à travers la fiction, son exploration de nos « lieux communs », ceux qui racontent le monde et jettent une lumière crue et acérée sur la société dans laquelle nous vivons. Dans ce roman mâtiné de réel, l’auteure imagine qu’un homme, nommé Bart, pénètre à l’intérieur du palais de justice de Paris et décide de s’y installer clandestinement. Caché la nuit dans un plafond et arpentant le jour les salles d’audience, il assiste au spectacle de la justice – ou est-ce plutôt à celui de l’injustice ? Mais pour quelle raison Bart a-t-il quitté sa vie et organisé sa disparition ? Que cherche-t-il dans ce lieu inhabitable ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joy Sorman est née en 1973. Elle se consacre d’abord à l’enseignement de la philosophie avant de se diriger vers l’écriture. En 2005 paraît son premier roman, Boys, boys, boys, lauréat du prix de Flore. En 2013, elle reçoit le prix François-Mauriac de l’Académie française pour Comme une bête. En 2014, La Peau de l’ours est sélectionné dans la liste du prix Goncourt. En 2021 elle publie À la folie chez Flammarion, qui est un grand succès critique et public.

 

Avis :

Après la boucherie, l’habitat insalubre ou encore l’hôpital psychiatrique, Joy Sorman investit la machine judiciaire pour un nouvel ouvrage, entre roman et documentaire, pointant encore une fois de terribles failles.

Son préalable à l’écriture étant une phase d’enquête immersive, l’auteur a assisté, une fois par semaine pendant un an, aux audiences du palais de Justice de Paris Porte de Clichy. Violences conjugales, incestes, stupéfiants, comparutions immédiates ou procès pour terrorisme : elle s’est faite le témoin des différentes formes de justice avant d’imaginer son personnage, Bart, un cinquantenaire au chômage qui, se sentant injustement mis au rebut de la société, décide de s’installer jour et nuit à l’intérieur d’un tribunal pour au moins se rassurer en observant la justice dans son fief.

A mesure des procès auxquels il assiste, comme l’auteur avant lui, en pur observateur distancié, ses commentaires révèle une réalité dérangeante. Une fois familiarisé avec les procédures et le langage qui codifient le monde judiciaire, Bart réalise avec stupeur le flux d’affaires misérables traité chaque jour à l’abattage par des Cours engorgées et débordées. Ce sont toujours les mêmes histoires, petits délits à répétition et affaires sordides de stupéfiants et de violence, impliquant la même frange de population pauvre parlant mal le français, traitées mécaniquement en quelques minutes par des magistrats épuisés par des conditions de travail de plus en plus difficiles. Pas le temps de s’appesantir sur les individus et leurs histoires personnelles. Leur parcours chaotique marqué par la maltraitance n’appelle en retour qu’une autre forme de maltraitance sociale, dans une spirale infernale irrémédiablement descendante puisque les mesures punitives ne règlent aucun des problèmes de fond à l’origine de ces situations.

Bientôt, un constat s’impose à Bart, frappé de voir qu’« ici plus qu’ailleurs le mépris de classe s’exprime dans la langue » et laisse « le pouvoir du côté de ceux qui manient le verbe comme un lasso » : l’activité judiciaire qu’il est venue observer finit par se résumer à une confrontation sans fin entre magistrats et couches défavorisées de la population, en une sorte de reflet symbolique d’une lutte des classes sociales empreinte de violence systémique. Loin de rendre la justice, les tribunaux travaillent au maintien d’un statu quo considéré comme naturel et légitime par les politiques et par ceux qui vivent bien, les yeux obstinément détournés des circonstances collectivement engendrées menant au dévissage de certains. L’on retrouve ici la question d’une responsabilité sociale collective si bien escamotée que n’est pas près de régresser l’engorgement des tribunaux et des prisons : un sujet traité chacun à sa façon par divers auteurs, comme l’ex-avocate pénaliste Constance Debré dans son roman Offenses, ou encore Estelle Tharreau dans plusieurs des siens.

Ni essai ni pamphlet, le roman permet à Joy Sorman d’ajouter une histoire symbolique à ses tristes constats sur le terrain. Du chômage et du dévissage économique à la glissade du mauvais côté du miroir judiciaire, quand votre dégaine désocialisée et votre squat clandestin d’un tribunal vous désigne déjà à la suspicion, la ligne de crête peut s’avérer glissante, achevant alors fort ironiquement de boucler la boucle du récit.

Un livre documenté et édifiant qui, comme l’auteur s’en est maintenant fait une spécialité à mesure de ses investigations de thématiques sociétales peu glorieuses, nous replace face à ce que nous refusons habituellement de voir. (4/5)

 

Citations :

Bart avait imaginé un peu de solennité pour ces hommes sortant de garde à vue, mais rien de cérémonieux ici, c’est mécanique, routinier et torve comme l’est une procédure bureaucratique.
L’un sort, un autre entre, à un rythme de plus en plus soutenu, indexé sur l’exaspération des magistrats, c’est un défilé vertigineux, Bart fatigue, et à présent, pourvu que ce soit le dernier, un policier introduit un homme, des hommes toujours, qui déclare vivre en foyer, a besoin d’un interprète, est accusé de trafic de cigarettes, un pauvre gars à qui on reproche d’avoir détenu frauduleusement des produits de tabac manufacturés sans justificatif d’origine, en vue de leur vente, d’avoir à Paris, ou en tout cas sur le territoire national, entre le 21 février et le 22 mars, sans être titulaire de la qualité de débitant de tabac, en l’espèce proposé à la vente sur la voie publique des cigarettes. Bart a l’attention qui flanche, mais il y aura encore une poignée d’hommes qui ont volé ou se sont battus, ivres ou camés, SDF ou en foyer, puis enfin, à vingt et une heures, la séance est levée, après huit heures d’audience.  
(...) Novice en la matière, Bart avait imaginé la dureté et les difficultés, mais assister au spectacle d’une justice d’urgence et d’abattage est d’une tout autre matière que de se figurer seulement cette brutalité. 
 

Bart avait découvert la veille l’importance de ces expertises psychiatriques au procès de monsieur Jacob et en avait conçu de la méfiance. Il lui semble aujourd’hui, à l’écoute de ce rapport accablant, que ces psychiatres qui ne sont pas censés juger mais éclairer font précisément l’inverse, préparant le terrain à la punition, fartant la piste répressive pour que s’élance le tribunal. (…)
Bart découvre aussi l’appétit des juges pour ces experts dont toute parole semble être tenue pour vraie, celui-là assénant des verdicts cliniques comme on plante des banderilles, pratiquant des examens inquisitoires comme on trépane, qui plus est en s’appuyant sur un entretien mené trois ans auparavant, au début de la détention, avec un homme fatalement différent de celui qui se tient aujourd’hui dans le box.
L’expert semble occuper une place de choix dans la scénographie judiciaire, symboliquement juché sur l’estrade entre le juge assesseur et le procureur, il est l’homme qui prétend décrire des tendances morales, pas davantage, mais aussitôt converties en infractions pénales par la cour, car il semble bien qu’on reproche au jeune magasinier son immaturité, qu’on l’accuse d’avoir un tempérament influençable, avant même de l’accuser d’avoir voulu rejoindre la Syrie. Sa faiblesse d’esprit ne sera pas considérée comme une circonstance atténuante, plutôt comme la confirmation de ses dispositions criminelles. L’homme à la barre n’a pas seulement commis une infraction, il ne s’est pas contenté de transgresser la loi, il a de mauvais penchants, un caractère déviant et suspect.
Le psychiatre redouble donc le délit – un acte répréhensible augmenté d’une mauvaise nature – quand Bart avait espéré qu’un expert en obscurité de l’âme serait plutôt venu au secours du prévenu.
 
 
Et quitte à entendre des experts, pourquoi pas un sociologue plutôt qu’un psychologue, qui serait venu évoquer un milieu, un environnement, mortifère peut-être, un état du monde, des forces sociales et pas seulement des pulsions intimes, qui serait venu multiplier les pistes, les tentatives de compréhension, puisqu’il y a toujours soi et le monde, il y a toujours des rapports, des liens, quand les mots du psychiatre ne nous donnent qu’une moitié d’homme, prélevée et isolée dans une éprouvette psychique, baignant dans sa solution acide d’immaturité et de vulnérabilité, hors de tout échange avec l’extérieur, hors de toute histoire, scruté par un savant comme une somme de manques, de carences, d’incapacités, jamais regardé plutôt comme un être dépossédé, privé, malmené, par, au choix, l’école, la famille, le marché du travail, que sais-je encore.


C’est à l’occasion d’un de ces programmes de la nuit consacré aux attentats qu’il avait appris qu’en matière de terrorisme, les intentions suffisent, que la justice terroriste moderne et quotidienne est tout autant préventive que prédictive – incohérente et déraisonnable avait-il pensé –, les individus n’étant plus jugés sur ce qu’ils ont fait mais sur ce qu’ils auraient pu faire, non pas sur ce qui a été commis mais sur ce qu’ils auraient pu commettre, pourraient peut-être commettre – désormais, plus besoin d’avoir agi pour être coupable. Une justice qui condamne avant le délit, l’anticipant, le supputant, le craignant, parfois le délirant, une justice qui juge une potentielle dangerosité et une réelle angoisse, celle de la société tout entière, une justice soumise à l’insistance médiatique et dogmatique, à la pression de l’opinion publique et de la veulerie politique, ses intérêts bien compris, à la confusion entre attentats sanglants déjoués et errance sociale et psychologique de pauvres types. C’est ce que Bart en avait retenu, et ce à quoi il assiste aujourd’hui. Et le prévenu le sait sans doute aussi, enfermé depuis trois ans pour des soupçons de terrorisme, il a appris à le savoir dans son quartier de déradicalisation, là où on fouille les crânes à la recherche de scories haineuses, escomptant que ces scories fassent office de preuves.


Comment prouver que l’on n’est pas dangereux ? L’innocence à la rigueur se démontre, mais pas l’innocuité. Est-ce que ces trois-là ne sont pas aussi nuisibles qu’inoffensifs ? À Bart cela semble assuré mais il ne saurait l’exprimer, comme il ne saurait trahir sa contrariété, celle qu’il ressent devant le caractère imprécis de cette infraction d’association de malfaiteurs terroriste, assez vague pour y faire correspondre une multitude de comportements, suffisamment molle pour se prêter à une justice d’exception, dérogatoire, au nom du risque zéro, pour s’abstraire du droit commun ; mais chez Bart l’amertume se signale sans excès, à bas bruit, ses traits restent fixes, l’agitation ne gagne pas son corps, les émotions rampent en silence sous la peau, ne chauffent pas son sang, atténuées dans leur expression par une nature discrète et taiseuse, alors il se contente de quitter la salle d’audience, et seule une moue de dépit ride furtivement son visage quand il découvre, face à lui, imprimé sur le mur de bois clair, narguant tous ceux qui sortent de la salle 4.33, un extrait de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable. 


Bart (...) ressent une certaine appréhension à la vue de ces prévenus qui ne soignent pas leur présentation, aggravent d’emblée leur cas, le plus souvent faute de connaître les règles esthético-morales qui prévalent à l’audience, et confortent ainsi les préjugés du tribunal – le jugement étant l’expression officielle des idées reçues de la classe que la justice entend défendre, celle des honnêtes citoyens.


Quand Bart l’a vue se poster à la barre, bien campée, il a tout de suite su – il commence à avoir une petite expérience de la justice – que la jeune femme serait jugée pour ce qu’elle est, sa conduite générale, autant que pour ce qu’elle a éventuellement commis. Peu importe ce qu’on lui reproche, d’avoir à le démontrer ou non, le soupçon porte davantage sur sa personne, et si elle n’a pas dealé de drogue cette fois-ci, elle le fera très certainement plus tard, ou l’a déjà fait, son tempérament criminel ne faisant aucun doute aux yeux de la cour, une mauvaise nature que confirme l’étude de personnalité : la mère de la mise en cause était schizophrène et elle n’a pas connu son père, a été placée en foyer à six ans puis en famille d’accueil à dix, elle est autonome depuis ses dix-huit ans, a passé un bac pro restauration, a traversé une longue période de chômage avant une récente reconversion dans le marketing digital.


Mesdames messieurs du tribunal, je vous le demande, qui ici peut prouver l’efficacité du choc carcéral sur les récidivistes ? Vous connaissez la réponse mais je vais le dire à votre place, la prison fabrique des délinquants, ne réduit pas le nombre de crimes, plus on enferme plus la criminalité augmente, c’est documenté, les peines courtes favorisent la récidive, et l’incarcération, la vie qu’elle fait mener aux détenus, attise la colère et la misère, ils sont rongés par l’ennui, l’arbitraire, les abus de pouvoir, les mauvais traitements, l’humiliation, la promiscuité, ils en veulent à la terre entière et à la justice en particulier, à vous tous et à moi, dehors leurs familles dépérissent, s’appauvrissent davantage, succombent à leur tour à la délinquance, à l’intérieur quand on ne s’agresse pas on s’entraide, on prépare la sortie, pas la réinsertion mais le prochain mauvais coup qui permettra de rentrer à la maison et de remplir le frigo puisqu’on a perdu son boulot en prison, les inégalités s’aggravent, sédimentent, sans retour possible. Depuis deux cents ans on ne jure que par la prison qui prospère en circuit fermé, cultive la délinquance puis enferme les délinquants qu’elle a fabriqués, coûte un prix indécent et inutile à la communauté, financier et humain, c’est un gouffre, une aberration, c’est crétin et pervers, contre-productif, mais si on continue c’est bien qu’il doit y avoir d’autres raisons que le redressement moral, la correction, la réparation, c’est qu’on y trouve un intérêt supérieur, tapi sous une couche d’arguments fallacieux et vains, la constitution d’une population cantonnée, rappelée à l’ordre. On ne supprime pas les délits mais on les borne, on les assigne, on les gère à l’échelle d’une classe sociale, à qui on tient la bride courte, une classe jugée moralement décatie qu’on réprime, la répression valant traitement des inégalités, administration de la pauvreté, escamotage du problème, paresse politique, vilénie.


Le président ne dira pas comment faire autrement, quels sont les autres choix, ne proposera pas d’alternative, et Bart ne voit pas ce que ce jeune homme aurait bien pu faire d’autre que voler pour honorer sa dette. Il aurait eu le temps de se faire briser dix fois les genoux avant qu’un salaire de misère comme livreur à vélo chez Uber Eats ne lui permette de rembourser, mais le magistrat restera fidèle à la doctrine qui préside à ces singulières audiences : la misère, sa réalité crasse et butée, non négociable, cet imposant bloc de vie délabrée qui devrait prendre toute la place dans la salle d’audience, se planter là au milieu du tribunal et encombrer la vue de tous, atteindre les murs et le plafond, doit rester à la porte du palais. On accepte d’en apercevoir l’ombre furtive et rapide, la pauvreté de monsieur certes, la relégation, le chômage, le racisme, un élément parmi d’autres, et plutôt à la charge de l’accusé qu’on soupçonnera d’une récidive fatale faute d’insertion, quand cette pauvreté résorbe tout, gouverne la vie du prévenu. Bart verra le juge la saisir du bout des doigts seulement, avec une moue dubitative, avant de la lâcher et de détourner les yeux. Il ne veut pas savoir, ou le strict minimum, manière de ne pas paraître excessivement grossier, et le déni est à la mesure du bouleversement que cet aveu causerait : la précarité est implacable, inflexible, injuste. L’admettre à l’audience obligerait à relaxer tous les prévenus, à reconnaître leur impossibilité à faire autrement, car leur volonté n’est rien face à la tyrannie des forces sociales, alors on maintient l’étanchéité avec ce monde qui remue au-dehors, la foule dont Bart entend ici les échos tumultueux.


Au fil des audiences, Bart a noté que les prises de parole des procureurs, avec la dimension grandiloquente qu’exige leur statut, cèdent bien souvent à l’outrance et à la généralisation – il s’agit de tenir un discours sur l’insécurité dans les transports, l’insécurité généralisée, la menace qui se répand dans tous les plis de la ville. L’accusé est un prétexte, qui pensait avoir frappé un individu isolé mais qui en réalité a mis la société tout entière en péril, qui pensait avoir violenté une femme mais qui en réalité a giflé l’État lui-même. Bart a fini par comprendre que la dramatisation de l’acte autorisait la sévérité de la punition, le délit n’étant plus localisé, singulier, personnel, mais une agression contre la société ; c’est d’ailleurs à ce titre qu’il est répréhensible, il est un symbole, une métonymie, il dépasse largement cet homme schizophrène sous tutelle, il dépasse la victime qui ne s’est pas présentée à l’audience, comme si cela se passait entre un individu et l’État plus encore qu’entre un individu et un autre.


Bart aura le sentiment que l’air harassé avec lequel la peine est prononcée est celui d’un juge qui sait que ces condamnations à l’emporte-pièce sont inefficaces, aveugles, finalement sans objet, qu’elles tombent mécaniquement, non parce qu’elles seraient justes, pertinentes, efficaces, mais parce qu’il faut dire quelque chose, il faut bien faire quelque chose, jouer puisqu’on est sur scène, justifier l’audience qui se tient, la présence de tous, il faut combler les exigences et la fièvre des gouvernants et des gouvernés, leur désir que justice soit faite. Les juges, pauvres juges pense Bart, doivent rendre des comptes, on guette leur verdict, avec sous les yeux la carte des tarifs judiciaires, le tribunal ne voudrait pas être accusé de laxisme, il doit montrer qu’il a pris la mesure du problème, et ne pas se mettre le ministre et la police à dos, le métier est déjà assez éreintant et ingrat comme ça.


Il faut de nouveau repartir pour une salve de comparutions et Bart a maintenant le sentiment étrange que le juge a enflé depuis le début de l’audience, comme si l’ennui et l’irritation avaient dilaté sa silhouette, alourdi son visage, cerné désormais de bajoues, le menton gras reposant sur le rabat blanc plissé de sa robe, tel un personnage boursouflé d’une gravure de Daumier, caricature de la fonction. Tout son corps semble s’être relâché, à la fois distendu et congestionné, une baudruche, comme s’il allait éclater sous la pression immense et absurde, se désintégrer sous l’effet de l’accablement. La lassitude gagne maintenant toutes ses phrases, s’adressant aux assesseurs il ne s’exprime plus que par hochements de tête et marmonnements, tassé dans son fauteuil au fil des comparutions, leur rythme forcené, sans atermoiements, sans temps mort, écrasé par l’accumulation de contentieux, la litanie des stupéfiants, des vols, des violences, des trafics, ce manège sur lequel tournent toujours les mêmes, mêmes magistrats, mêmes délits, mêmes accusés fils d’immigrés, chômeurs, toxicomanes, SDF, et même peines prononcées selon une grille qui semble déterminée d’avance. Il n’a ni le courage ni le loisir d’expliquer la condamnation, de la justifier, le temps imparti lui permet seulement de vérifier les identités, de demander aux prévenus s’ils reconnaissent les faits, de les énoncer succinctement, il se contente de détenir la police d’audience, les yeux rivés sur l’horloge ; car c’est sous la guillotine du temps que repose la tête du prévenu, et plus le magistrat est agacé, plus l’avocat commis d’office blasé, plus la lame s’abattra férocement, sa trajectoire guidée par une somme d’éléments plus ou moins aléatoires – le Code pénal, l’apparence du prévenu, le surmenage du juge.


(…) ils le savent cependant, le nombre de dossiers à traiter est déraisonnable, et le président regrette certainement d’avoir accepté de juger la totalité des affaires mises au rôle par le parquet, pris dans l’éreintante routine judiciaire, l’abattage administratif, un monstre qui ne cesse de grossir et de dévorer ses enfants, qui ne connaît pas la satiété puisqu’on réprime de plus en plus, étendant le domaine de la punition à des gestes qui longtemps n’ont pas été criminels, le deviennent au gré des faits divers et des gesticulations politiques qui en résultent (…)


On crée du flux, la comparution immédiate n’est plus une procédure d’exception mais la gestion quotidienne d’une somme de comportements et de gueules qui ne nous reviennent pas, on s’efforce d’être rapide, efficace et rentable mais on est submergé, on traite en temps réel, les commissariats appellent le parquet de permanence, espèrent une garde à vue, un défèrement au tribunal pour améliorer leur taux de réussite, en un ou deux jours un individu interpellé fera l’objet d’un jugement, et finira le plus souvent incarcéré puisqu’on est plus sévèrement jugé en comparution immédiate que dans une procédure classique, la machine gronde, turbine, crache, brûlante et fumante, et Bart lui aussi se représente ces comparus immédiats comme des marchandises déposées sur le tapis roulant d’une chaîne d’assemblage, d’une ligne de montage, de démontage en l’occurrence, ces hommes équarris en public, dépecés par la boucle de la justice, les 3 × 8 des magistrats et des avocats, la greffière qui tape sans répit derrière son écran, la sonnerie de la pointeuse qui annonce le début de la séance, la salle d’audience transformée en usine, les peines en cadence et des coupables devenus les produits manufacturés du système pénal, une rampe de lancement les menant directement, une fois jugés, de la salle d’audience à la prison ; il imagine ces hommes propulsés par air comprimé dans un réseau secret et souterrain allant du dépôt du tribunal aux cellules des centres pénitentiaires, avalés par la trappe de la justice et recrachés à l’autre bout de la chaîne répressive.


Bart, qui s’efforce de constater plutôt que de déplorer, ne saurait accabler les juges pour cela, voudrait seulement que les choses soient dites, qu’on se mette d’accord sur le fait qu’une justice rendue par des hommes – irrationnels, pulsionnels, versatiles, c’est-à-dire injustes – à propos d’autres hommes – irrationnels, pulsionnels, versatiles, c’est-à-dire obscurs – ne peut pas être objective, car comment prendre une décision quand il reste toujours de l’indécidable, qui saurait racler le fond des crânes, sonder la fosse obscure des cœurs ?


(…) la prison n’est que cela, du temps prélevé, dû ; on paye son crime avec son temps, une quantité de temps de liberté qu’il faut céder quand c’est tout ce que possèdent les insolvables, leur seule propriété, il s’agit de payer sa dette avec le seul bien dont on jouit encore, un paquet de mois et d’années, du temps de vie qui en prison devient un temps pour rien, mortifère, asphyxié, vide, une matière noire qui aspire et siphonne la consistance des jours.


Les événements ont pourtant toujours de multiples origines, lesquelles ont par exemple amené Bart à s’installer au palais de justice ou cette femme en Syrie ; mais pour établir une responsabilité mieux vaut en identifier une seule, qu’on isolera, un individu de préférence, une cause de chair et de sang, qui pourra se présenter à la barre, incarnant et personnifiant le crime, le péché, cette accusée qui a fauté et qui doit expier, que l’on tiendra pour responsable, puisque la responsabilité est moins le constat d’une logique objective et interne – c’est si emmêlé à l’intérieur de cette femme, si obscur et aléatoire – qu’un jugement porté depuis l’extérieur de cette femme, depuis une estrade, un jugement qui se veut exemplaire, car le condamné est toujours un exemple, qui parfois paye pour tous ceux qui ont échappé, un exemple fabriqué à coups de considérations morales et d’hypothèses invérifiables – la malveillance, la perfidie d’une femme partie en Syrie.
Mais, à l’avoir écoutée, et puis ce sourire mélancolique, Bart a le sentiment que cette femme est moins une cause qu’un effet, un effet de tout ce qui est arrivé, une succession d’événements délétères. Et Bart lui-même se sent un effet plutôt qu’une cause, non l’origine d’une vie mais son résultat, à peine quelqu’un en réalité, peut-être une membrane qui vibre, du papier carbone, de la pâte, une matière malléable et poreuse.


Et c’est parce qu’il ne croit plus à la responsabilité individuelle, parce que je est un leurre et que moi est incertain – il lui préfère le nous, plus honnête, plus précis –, que Bart a le sentiment que la culpabilité de cette femme dédouane tous les autres, le dédouane lui aussi, lui permet de s’extraire de la longue et complexe chaîne des causalités – une femme responsable et tous les autres irresponsables, non coupables, non punissables, la communauté blanchie ; une femme paye pour nous, la réprouver est notre soulagement et notre acquittement.


L’impasse lui semble maintenant évidente : si le procureur représente les intérêts de la société, la défend, qui attaque la société, qui dénonce sa responsabilité à l’audience ? Bart l’appelle en secret à comparaître pour ses méfaits, pour sa part dans l’enchaînement des événements qui a conduit une femme en Syrie car, si la culpabilité est individuelle, la responsabilité est collective.


 

mercredi 13 novembre 2024

[Joncour, Serge] Chaleur humaine

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chaleur humaine

Auteur : Serge JONCOUR

Parution :  2023 (Albin Michel)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ceci est un roman total.
Entrelaçant l’histoire du monde et une histoire de famille, il embrasse notre présent et nos fautes passées. En quelques semaines, du début du mois de janvier 2020 à la fin du mois de mars, le quotidien d’une famille française va basculer en même temps que l’humanité.
Fuyant le confinement urbain, Vanessa, Caroline et Agathe se réfugient aux Bertranges, une ferme du Lot entre les collines et la rivière, où leurs parents vivent toujours. Les trois sœurs y retrouvent Alexandre, ce frère si rassurant avec qui elles sont pourtant en froid depuis quinze ans, ainsi que des animaux qui vont resserrer les liens du clan. Tandis que, du dérèglement climatique aux règlements de compte, des épidémies aux amours retrouvées, la nature reprend ses droits, ces hommes et ces femmes vont vivre un huis clos d’une rare intensité.
Avec Chaleur humaine, Serge Joncour nous tend un miroir vertigineux et, ce faisant, il ajoute une pierre essentielle à son œuvre.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Serge Joncour a pratiqué différents métiers avant d'entrer en écriture. Ses romans, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma, ont été couronnés de nombreux prix littéraires.

 

 

Avis :

Nul besoin d’avoir lu « Nature humaine » pour savourer ce second volet, tendre et malicieux, des tribulations d’une famille française aux prises avec les transformations de son siècle. Nous sommes au printemps 2020 et une inquiétante épidémie pousse trois sœurs – elles qui s’étaient tant empressées, il y a une quinzaine d’années, de céder aux sirènes de la ville, à Toulouse, Rodez et Paris – à se réfugier avec mari et enfants aux Bertranges, la ferme familiale qu’à proximité de leurs parents désormais retraités, leur frère Alexandre continue de faire vivre au plus profond du Lot. Commence une cohabitation agitée, où griefs et non-dits n’auront pourtant d’autres choix que de s’effacer face à l’impondérable et brutale réalité des contingences.

Mille petits riens peuplent cette chronique, au plus près du quotidien, du tsunami sanitaire qui ébranla le monde en venant lui rappeler ses fragilités. Ce sont eux qui, de personnages en images saisis par une plume fort naturellement travaillée, dessinent une docufiction saisissante de vie et de réalisme qui, avec l’incomparable puissance du roman, vient fixer dans nos mémoires cet épisode qui a surpris tout le monde mais qui en dit tant sur nos vies et sur notre place dans l’écosystème qu’est la planète. Tandis que l’on s’identifie sans peine aux attachants protagonistes diversement copiés sur la vie pour peindre la société dans son ensemble, l’on se retrouve transplanté, comme par une sorte de retour en un temps oublié par un monde vivant majoritairement hors-sol, dans un coin de nature préservé, une sorte d’image universelle de la France rurale.

Là, un Alexandre emblématique de ces agriculteurs mis au rancart par la société moderne voit soudain les regards se recentrer, alors que, dans le désarroi général des siens brutalement ramenés aux fondamentaux de la survie, il se retrouve dans le rôle inattendu de pilier de sa famille. Lui qui assistait dans l’indifférence générale à la lente mais inexorable transformation de son bout de territoire, les éoliennes bientôt plus présentes dans le paysage que les arbres décimés par les maladies et les parasites, récupère enfin un peu de l’attention et de la considération du monde, mais pour combien de temps ? De satisfactions rustiques en incidents divers imprimés en marge de ce confinement rural, le récit se colore de préoccupations environnementales débordant largement le seul contexte pandémique de la Covid-19.

Entrelaçant l’histoire mondiale à celle d’une famille, Serge Joncour nous tend un miroir de nos erreurs passées et de notre situation actuelle pour mieux nous inviter à réfléchir. Car, prévient-il,  « la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif. » (4/5)

 

 

Citations :

— Tu vois, papi, à force on n’a plus peur, lança Mathéo à son grand-père sans se retourner.
— Et t’avais peur de quoi, de la nuit ?
— Non, du virus, du confinement, tout ça…
— C’est bien. Alors dis-toi qu’un jour, de cette peur on en rira. Peut-être même qu’on la regrettera.
— Ah bon, pourquoi ?
Jean ne répondit pas tout de suite. Il avait cessé d’avancer, puis il continua tout bas, pour que personne ne l’entende, sinon Angèle dont il serra plus fort le bras :
— Parce qu’elle n’est rien au regard de toutes celles qui nous attendent.


Jean et Angèle en restèrent là, sachant depuis longtemps qu’il en était ainsi : la vie va d’une peur à l’autre, d’un péril à l’autre, en conséquence il convient de s’abreuver du moindre répit, de la moindre paix, parce que le monde promet de donner soif.


 

samedi 16 septembre 2023

[Chami, Yasmine] Casablanca Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casablanca Circus

Auteur : Yasmine CHAMI

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le destin du plus ancien bidonville de Casablanca alors que les autorités au pouvoir veulent déplacer, recaser disent-ils, ses habitants à des kilomètres du centre-ville. L’avenir d’un couple amoureux, celui d’un jeune architecte et de sa femme historienne alors que les enjeux politiques de cette affaire viennent les opposer profondément, détruire leurs convictions face à la pieuvre de l’urbanisme, la violence de la mondialisation, l’attrait du carriérisme. Et plus encore la représentation du masculin initiée par la famille dans les pays du sud.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966 à Casablanca, Yasmine Chami poursuit ses études supérieures au Lycée Louis le Grand à Paris, avant d'intégrer l'Ecole Normale Supérieure Ulm en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales. Elle se tourne alors vers l'anthropologie et travaille sur les lignées de femmes migrantes, remontant les généalogies et les histoires de la France vers le Maroc, dans une tentative d'élucidation des conséquences de la migration sur les représentations de la maternité et de la filiation. Elle publie son premier roman Cérémonie en 1999 chez Actes Sud. À la naissance de ses fils en 2001 à New York, elle décide de retourner vivre au Maroc où elle dirige la Villa des Arts de Casablanca avant de fonder et diriger pendant 10 ans une entreprise de production audio visuelle qui propose à travers des émissions sociales diffusées par la télévision marocaine une compréhension des enjeux des évolutions de la société marocaine liées à l'urbanisation. Elle y aborde entre autres les questions liées au patriarcat, l'éducation, la place des femmes, l'argent, la sexualité et la transmission religieuse, questionnant toujours le rapport entre normes et réalités. Depuis 2011, elle se consacre à l'enseignement. Casablanca Circus est son cinquième roman.

 

Avis :  

Après des années d’études à Paris, un jeune couple de retour au Maroc s’y retrouve confronté à un décalage inattendu. De leurs rêves et idéaux à la réalité vécue, leurs illusions ne tardent pas à s’effriter face aux antagonismes sociaux et culturels qui s’ouvrent entre eux et leur famille, viennent infléchir leur carrière, et, bientôt, s’immiscent jusque dans leur intimité au travers du rapport entre masculin et féminin.

Tous deux originaires de Casablanca, May et Chérif se sont tout de suite sentis sur la même longueur d’onde, lorsque, étudiants, ils se sont rencontrés à Paris. Rapprochés par leurs appartenances communes, leurs frustrations et aspirations de gens du Sud du monde découvrant l’Occident, ils n’ont alors pas réalisé tout ce qui, dans leur ville natale, viendrait les séparer. Elle a toujours vécu dans les beaux quartiers et leur luxe tapageur. Lui est issu d’un milieu modeste et, dans son désir d’acceptation par sa belle-famille autant que par la bonne société de Casablanca, se retrouve très vite obsédé par une obligation de réussite professionnelle. Tandis que pour le faire briller, son métier d’architecte l’amène à toujours plus de compromissions politiques, entre népotisme et conflits d’intérêts, elle, de son côté, se voit de plus en plus réduite au rôle de faire-valoir, ses travaux d’historienne désormais tout à fait secondaires, surtout depuis la naissance de leur fille.

Au travers de ce couple malgré lui sur la ligne de friction de multiples frontières et contradictions, se révèle une ville de tous les contrastes, véritable coeur du roman. De ses quartiers prestigieux aux luxueuses demeures jusqu’à son misérable bidonville que les plans d’urbanisme prévoient de reléguer loin du centre et du bord de mer, de sa classe de nantis prêts à bien des arrangements jusqu’à son humanité la plus précaire, mais aussi la plus fraternelle, c’est un brassement de puissants courants de convection qui semble animer la tectonique sociale et territoriale de cette ville protéiforme défiant les cases et les définitions pré-établies.

Enchâssant dans cette ample fermentation la gestation d’une vie nouvelle à travers les cahiers où, durant sa grossesse, May s’adresse à sa future fille et lui promet le monde meilleur, plus juste et égalitaire, pour lequel elle entend mener bataille, le récit mène une réflexion rigoureuse, lucide et engagée, sur les constructions du masculin et du féminin au Maroc, questionnant l’équilibre des pouvoirs en place. Toute en subtilité et empathie, adjoignant à son histoire de touchants personnages secondaires illustratifs d’autant de situations réelles – comme la non-reconnaissance par l’état civil des enfants nés hors mariage, qui, privés de papiers et d’identité, n’ont droit à aucune existence dans la société –, la narration est aussi un vibrant hommage à ceux qui font bouger les lignes vers plus de justice sociale et pour les droits liés au genre, en même temps qu’un chant d’amour pour cette ville et ce pays sur lesquels l’auteur porte un véritable regard d’anthropologue.

Une grande acuité d’analyse préside à cet ouvrage dont, peut-être plus que les qualités romanesques, l’on retiendra surtout la portée sociologique et l’engagement féministe. Il en résulte une lecture réellement éclairante sur les ressorts de la société marocaine et sur ce qui y construit les relations entre les hommes et les femmes. (4/5)

 

Citations : 

“C’est Dieu qui décide, confirme-t-elle en me guidant vers la sortie avec tendresse. Il peut tout”.
Chérif le soir a haussé les épaules, “Dieu si elle veut, mais plutôt les politiques publiques en faveur de la jeunesse, la réhabilitation des quartiers, la remise à niveau de l’école, la réouverture des maisons de jeunes fermées dès les années 1980, le théâtre, la musique, le sport, c’est ce qui sauve de la drogue, ce qui construit la jeunesse populaire. Ce pays est plein de jeunes, mais vit en l’ignorant !”  
“Ce n’est pas si simple, a plaidé mon père après le dîner, et ma mère a hoché la tête en signe d’acquiescement, la réalité est complexe.”
Je n’ai rien dit parce que je sais que leur accord sur ce sujet est profond, inébranlable, mais j’y vois un subterfuge tacitement reconduit pour ne pas affronter dans une culpabilité dévorante la réalité de cette jeunesse abandonnée. Comment jouir de tant de privilèges s’il faut dans le même temps remettre en question toute l’organisation sociale et politique qui les protège ?
 

“Rien n’est simple, May. Les maisons de jeunes ont été fermées dès la fin des années 1970, après les coups d’État, elles étaient, c’est évident, des lieux extraordinaires de création, d’expression, le pays regorgeait de talents, la question de notre lien avec la modernité était au centre des préoccupations intellectuelles et politiques, tu as lu Khatibi et Khair-Eddine, il y avait des poètes, Zriqa bien sûr et Laabi mais pas seulement, je me souviens de l’un d’entre eux, ton oncle Yazid l’adorait au début des années quatre-vingt, Abdallah Alwaddane, il ne reste plus trace de lui… Il y avait aussi des peintres et des romanciers, Chraïbi, vois-tu, Edmond Amran el Maleh, proche de Mohamed Berrada, mais aussi de Jean Genet et de Juan Goytisolo, Zefzaf et tant d’autres… Toute une génération ouverte sur les transformations du monde, le non-alignement et les Palestiniens, la question de la langue, et l’évolution politique du pays, la révolte contre le passé, la tradition mais aussi le pouvoir et les inégalités. Les maisons de jeunes ont été délibérément condamnées et remplacées par des masjids consacrés à la récitation du Coran. Tu as raison évidemment. Mais aujourd’hui les jeunes, qui ont été laissés à l’abandon, c’est un fait, sont embrigadés par des imams obscurantistes, prosélytes, qui trouvent des ramifications dans de nombreuses associations de proximité, c’est très complexe, ma fille… Rouvrir de tels lieux serait aussi un risque important de les voir investis par les islamistes.”
 

'’Nous savons que nous pouvons rêver et inventer autre chose, c’est pourquoi nous rentrons chez nous, n’est-ce pas ? Pour ne pas vieillir exilés, séparés de nos enfants par notre propre enfance dont les récits ne pourraient résonner avec la leur d’aucune manière, pour pleurer et rire ensemble des travers de notre terre, pour nous indigner légitimement de ce qui est injuste, non pas en étrangers mais dans le vif de cette appartenance qui nous fonde et nous tient unis aux autres. Et aussi bien sûr pour apporter notre contribution, inventer à notre tour une autre manière de vivre tous ensemble, en accord avec ce que nous pensons juste.’’
 
 
C’est ainsi que May, bouclant à nouveau leurs valises, constatait dès la perspective de leur installation l’évidence d’une organisation qui la mettait en première ligne de la gestion des impératifs liés à l’éducation de leurs enfants, et assujettissait sa présence à Casablanca à la proximité de la maison de ses parents conçue comme un repère stable et pourquoi pas enviable, un atout pour Chérif inconsciemment libéré du poids exclusif de la sécurité des siens, dans une configuration mentale qu’il ne percevait pas mais qui agrégeait sa femme, Ilias et Selma en une entité homogène légèrement pesante.


La rupture pour nous, j’étais adolescent alors, ce n’est pas septembre 2001, c’est l’Irak, May, nous avons compris que nous ferions les frais de la nouvelle configuration américaine du Moyen-Orient. Et que les Palestiniens connaîtraient le sort des Indiens d’Amérique. Ces sociétés portent en elles de si grands crimes impunis, le génocide des Indiens et la destruction de leur monde, l’esclavage à une échelle inouïe, avec des corps et des âmes réduits à leur stricte valeur marchande, la prédation coloniale et l’humiliation de tant de peuples, la Shoah, les deux bombes envoyées sur Hiroshima et Nagasaki, comment avons-nous été assez naïfs pour croire à ce socle de valeurs dont se prévaut l’Occident et qu’il bafoue si aisément hors de son territoire, mais aussi bien chez lui, les juifs en ont fait les frais. La raison toute-puissante est effrayante, elle produit des œuvres immenses, mais lorsque Dieu s’absente, elle résonne d’un bruit de bottes et de schlague.


Mais ce qui agitait May tandis qu’elle parcourait avec précaution l’espace rocailleux qui la séparait de la pointe extrême de la presqu’île, c’était l’étonnante permanence de la ségrégation, les nouvelles élites nationales, le plus souvent francophones, prenant la place des anciens colons dans les quartiers d’habitation huppés, maintenant de fait la division de Casablanca entre ville européenne et ville populaire.


J’ai fait des rencontres uniques dans cette ville. Je vais y mettre au monde ma fille. J’y suis née. C’est dire si j’y suis liée. J’aime sa beauté, et l’éprouvante laideur de ses faubourgs me révolte. La prédation qui y règne aussi. Le cynisme dont on veut nous faire croire qu’il est la forme ultime du pragmatisme moderne. Ce que j’ai cru, en revenant y vivre, c’est que Chérif et moi ensemble, nous pouvions inventer une manière d’y exister autrement. Ça a sans doute été ma naïveté. Nessim n’est que le visage dans lequel s’est incarnée face à nous la voracité de Casablanca, sa violence, sa perversion comme tu dis, ce qu’elle impose à ceux qui, mus par une ambition légitime, doivent accepter la corruption de leurs intentions, de leurs actes pour avancer… et l’écrasement que les aménagements de ses espaces inscrivent jusque dans sa géographie, la hogra des plus démunis dont on se débarrasse comme de débris encombrants. Regarde les aménagements du bord de mer, l’enrichissement fulgurant des promoteurs, les passe-droits pour les marchés publics, les attributions opaques dont bénéficient toujours les mêmes, masqués derrière des sociétés écrans. Je suis écœurée à la seule pensée de souscrire de près ou de loin à cette prédation.
Othmane regarda pensivement sa belle-sœur : “Tu es écœurée, May, mais que devrais-je dire moi qui suis le témoin de la manière dont les cliniques privées retiennent en otages les patients arrivés en urgence, atteints dans leur corps, ligotés par la terreur de souffrir, de mourir, exigeant un dépôt exorbitant sous forme de chèque, monnayant la santé au prix fort… Certains médecins sont aujourd’hui des affairistes, de mèche avec les laboratoires privés, avec les centres de radiologie, avec les firmes pharmaceutiques. Ce sont eux que l’on respecte parce qu’ils roulent dans des voitures de luxe tandis que je me déplace à pied, en tramway ou dans ma vieille Fiat. Nos élites sont rongées par l’avidité, la parade et l’apparat, elles adorent le veau d’or May. Est-ce que Chérif va y succomber ? Je ne le crois pas, ce n’est pas ce qu’il cherche, même s’il semble fasciné par le monde de Nessim non pas l’argent en soi, mais l’argent pour pouvoir agir et faire exister sa vision de la ville. L’architecture est politique.
 
 
C’est ainsi qu’enveloppés de la bienheureuse indistinction que confère à Paris, comme dans les grandes cités occidentales, l’appartenance initiale au Sud du monde, ils avaient renforcé leur lien en s’éprouvant unis dans des positions communes, évidentes, en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, contre la présence américaine au Moyen-Orient, pour l’existence d’un État palestinien, et pour la fin de la conception néocoloniale des liens entre la France et les pays africains. De la même manière, leurs appartenances conscientes et inconscientes accordées, ils éprouvaient la même impatience lassée face au racisme décomplexé des médias grand public qui embrassaient les vieux stéréotypes coloniaux jamais réellement disparus en même temps que leur adaptation au goût du jour sous la forme d’une islamophobie légitimée par la menace de l’islam politique par ailleurs largement toléré au moment de son implantation dans l’Hexagone au cours des décennies précédentes.
Ces positions revendiquées dans l’intimité mais aussi dans leur cercle d’amis proches, eux-mêmes français ou venus de pays appartenant aux deux rives de la Méditerranée, avaient masqué ce qui venait les séparer dans leur ville natale, leurs identités d’homme et de femme en premier lieu, mais aussi les univers sociaux qui avaient été les leurs avant leur rencontre et leur vie ensemble.


“Nous avons été hostiles ces jours-ci, May. Ne te désolidarise plus de moi ainsi.” Une exigence, mais aussi une manière de me faire porter seule la responsabilité de ce qui nous sépare, comme si ce que je pensais n’avait pas d’importance, ou moins que ses projets. C’est ce que la ville a fait de nous, ma fille, en quelques mois, ma parole est devenue enfantine, idéaliste, et surtout seconde, face à la nécessité pour ton père de s’affirmer, de construire une réussite selon des termes qui jusque-là ne semblaient pas le définir.


Chérif connaissait assez sa femme pour prévoir qu’elle n’accepterait pas de vivre selon des codes et des perceptions qui prescrivaient son retrait, d’autant que la réussite financière de Chérif installerait définitivement au regard de la société sa position à elle, attendue et évidente, une mère de famille dont toute la force et l’intelligence se déploieraient pour garder à ses côtés le père de ses enfants. Dans un renversement prévisible, Chérif, désirable et convoité, grandirait en puissance et en stabilité cependant que May serait invisiblement sommée de concourir à la réussite de son conjoint autant qu’à la sienne propre sinon davantage, sous peine de devenir infiniment vulnérable.


C’est ainsi que le sacrifice des femmes soutient notre société, ma chérie, les milliers de sacrifices invisibles qui permettent aux hommes d’être ce qu’ils sont. Ce que je découvre à mon corps défendant dans le karyane, c’est qu’ici, dans ces maisons de tôle et de plastique, si bringuebalantes, exposées aux vents de l’Atlantique qui mugit à leurs portes, les hommes et les femmes connaissent leur destin commun, chacun sait ce qu’il doit obscurément à l’autre, ce qui n’empêche ni les violences ni les déséquilibres. Mais plus les maisons sont fortifiées, plus le sentiment de sécurité grandit, plus la puissance sociale augmente, moins la conscience de cette communauté de destin est présente. Sans doute parce que cette puissance est celle des hommes davantage que celle des femmes. Souvent je me suis interrogée adolescente, puis jeune femme, sur la dureté qui imprègne les visages de mes tantes maternelles parées comme des châsses, leur amertume perceptible, leur sécheresse de cœur suivie de brusques et brèves effusions sentimentales et là je comprends la vigilance de tous les instants qu’implique leur lien avec ces hommes installés dans leur supériorité, encensés par toute la société, dont elles ont organisé la réussite avant d’en être exclues au profit d’une jeune maîtresse plus complaisante. Chaque bijou, chaque voyage, chaque privilège est une dîme versée et obtenue de haute lutte, et qui consacre aux yeux de leurs sœurs de caste la longévité d’un pouvoir incertain. À Paris, malgré des lois plus favorables, je n’ai pas constaté autre chose, exprimé autrement, c’est certain, les femmes y ont gagné de haute lutte la quasi libre disposition de leur corps, des droits, mais les révélations du mouvement MeToo ont mis à nu la trame des rapports de pouvoir et de domination sexuelle des hommes sur les femmes.  


Nous nous sommes attablées toutes les deux et j’ai mangé de bon appétit tandis qu’elle me racontait les nouveaux développements du mariage de Latefa dont la future belle-mère était une peste jalouse, puis elle a conclu avec satisfaction : “Seul Dieu connaît la perfection, j’ai conseillé à ma fille d’ignorer ses provocations et de toujours lui témoigner du respect. Ainsi elle ne trouvera rien à dire à son fils.”
Une mère aux prises avec son fils amoureux, face à elle une toute jeune femme et surtout une autre femme de sa génération, ma Rabea, leur lutte pour le pouvoir, les deux jeunes au milieu du duel larvé… Quelle vie pour ce couple otage d’une guerre ancienne ? Je me surprends à estimer le prix à payer pour ces liens familiaux étroits, le risque de l’étranglement de ces jeunes gens qui tentent de construire leur vie. Mais quelle alternative ? Rabea me sourit à son tour, convaincue que j’apprécie sa stratégie pleine de perfide sagesse. Et elle me dit sur le seuil : “Si elle veut faire la guerre à ma fille, elle va me trouver !” Voilà, mieux qu’un feuilleton turc !


(…) elle a effleuré de ses prunelles voilées mon ventre arrondi, et quand j’ai rencontré son regard, elle a souri avec une tristesse cachée. Peut-être qu’elle pensait à la grossesse honteuse de sa fille, peut-être même qu’elle regrettait à ce moment précis sa complicité avec la réaction violente de ses fils, de son mari. Pourquoi ne s’était-elle pas tenue, solidaire, aux côtés de Zohra ? Elle observait à présent, assises de l’autre côté de la pièce, lui faisant face, sa fille et sa petite-fille si évidemment liées, la main de Rahma dans celle de Zohra. Ce qui aurait pu être… Ce qu’elles auraient dû partager… J’y ai pensé aussi, toute cette violence aveugle de la loi des hommes qui ampute les femmes… Partout. Toujours. Leur obsession d’une pureté qui n’est que l’envers de leur désir, comme un fantasme fou de l’engendrement sans le sexe, la Vierge mère infiniment répliquée dans toutes les femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères… Chez nous… Et ailleurs…


Je me suis souvenue, assise dans ce salon, au milieu de cette famille frappée de plein fouet par la violence des injonctions liées à la sexualité des femmes, de ma colère face aux images de Donald Trump, élu par tous ces hommes blancs en perte de vitesse, inquiets de leur dégringolade sociale, de ce qu’ils ressentaient comme une perte de puissance et de statut : ils se sont identifiés sans peine à ce président misogyne qui a incarné avec une jouissance non dissimulée le triomphe du patriarcat, du libéralisme économique, de la suprématie de l’homme blanc, le grand retour du refoulé de l’Occident pris au piège de ce qu’il continue de faire dans une tourmente infernale aux corps des femmes : industrie de la pornographie, culte de la minceur, de l’éternelle jeunesse, sexualisation des petites filles dans une ronde de fantasmes qui tous profanent infiniment la vie des femmes.


“C’est un ambitieux, fulmina Chérif, il veut présenter des chiffres de relogement au-dessus de ceux attendus pour être promu ailleurs. May avait raison, les habitants du karyane sont sacrifiés au nom de calculs politiciens dissimulés derrière l’impératif de l’éradication des bidonvilles ! Nous ne pouvons pas accepter ça.”
Nessim fumait son cigare avec calme : “C’est la ville qui est ainsi. Votre agence doit vivre, vos familles aussi. Si vous ne voulez plus participer à ce projet, cent architectes sont prêts à le faire pour une moindre rémunération. Nous autres promoteurs ne faisons pas les lois, nous travaillons avec les budgets alloués. Les habitants du karyane vont troquer des habitats de fortune pour des logements urbains décents, électrifiés, avec des sanitaires, une vraie cuisine équipée, dans un quartier salubre. Pensez-y. Et vous pourrez avec les revenus de votre participation à ce projet financer ailleurs la construction d’une école écologique à Tétouan ou Imilchil. Ainsi va le monde… Ainsi va Casablanca… Nous apprenons à négocier avec nos idéaux… Le fameux principe de réalité, mon cher, conclut-il en se tournant vers Chérif.
 


 

mardi 6 juin 2023

[Ernaux, Annie] La place

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La place

Auteur : Annie ERNAUX

Parution :  1983 (Gallimard) - 1986 (Folio)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782073128645  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Il n'est jamais entré dans un musée, il ne lisait que Paris-Normandie et se servait toujours de son Opinel pour manger. Ouvrier devenu petit commerçant, il espérait que sa fille, grâce aux études, serait mieux que lui.
Cette fille, Annie Ernaux, refuse l'oubli des origines. Elle retrace la vie et la mort de celui qui avait conquis sa petite « place au soleil ». Et dévoile aussi la distance, douloureuse, survenue entre elle, étudiante, et ce père aimé qui lui disait : « Les livres, la musique, c'est bon pour toi. Moi, je n'en ai pas besoin pour vivre. »
Ce récit dépouillé possède une dimension universelle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Annie Ernaux née en 1940 est l’autrice de dix-huit livres aux Éditions Gallimard parmi lesquels La place, Passion simple, L’événement, Les années, Mémoire de fille, et dernièrement, Le jeune homme. Elle a reçu le prix Nobel de Littérature en 2022.

 

 

Avis :

Son père s’éteint en 1967, alors que, venant de réussir le Capes de Lettres, Annie Ernaux réalise le rêve qu’avait pour elle cet homme d’extraction modeste à la vie laborieuse et contrainte. Quinze ans plus tard, par amour autant que par remords, parce qu’ « écrire est le dernier recours quand on a trahi » et que son parcours, en la faisant « migrer doucement vers le monde petit-bourgeois », lui a fait peu à peu « oublier les souvenirs d’en bas comme si c’était quelque chose de mauvais goût », en tous les cas d’incompatible avec la « vision distinguée du monde » qu’elle s’est efforcée d’adopter pour complaire à son nouveau milieu, elle se lance dans le portrait, nu et sans artifices, de ce père à qui elle restitue ainsi sa vraie « place ».

Né au début du siècle dernier dans une famille normande de tâcherons agricoles, le père d’Annie Ernaux ne fréquente guère l’école avant de la quitter dès douze ans pour s’employer dans des fermes d’abord, en usine ensuite. A force de sacrifices et de travail, lui et son épouse acquièrent, après la seconde guerre mondiale, un café-épicerie à Yvetot, qui, tout symbole d’indépendance et d’élévation sociale qu’il soit, ne les met pas à l’abri de la précarité et des fins de mois difficiles partagées avec leur clientèle ouvrière. Complexé par son patois paysan, par son manque d’éducation et par sa gêne financière, le père investit toutes ses espérances dans la réussite de sa fille Annie, qui, brillante à l’école, entame bientôt des études universitaires. Peu à peu, une distance se creuse, à mesure que la jeune fille s’écarte du cadre familial, invite des amies issues de bonnes familles dont le savoir et les manières renvoient ses parents à leur sentiment d’infériorité, se marie bourgeoisement et devient professeur de lettres.

Lorsque le récit commence, son père vient de rendre son dernier souffle, et, le temps pour sa mère de descendre l’escalier avec les mots « c’est fini », c’est toute la vie de cet homme et sa relation avec sa fille qui défilent en une centaine de pages avant de revenir s‘achever à cet instant précis. Dans son souci de fidélité à la réalité, l’auteur s’est interdit toute sentimentalité et fioriture littéraire. Le texte se déploie au long d’une écriture plate, neutre, sèche et précise, qui dissèque faits et sentiments avec la rigueur d’observation d’un entomologiste. Pourtant, même si sévèrement tenue à distance, l’émotion transparaît à fleur de mots, vibre sous la retenue et emporte le lecteur, en écho à ses propres blessures familiales, à ses tristesses et à ses remords, au fond d’un intense bouleversement.

Prix Renaudot et énorme succès de librairie, un récit vrai et un grand livre d’amour filial sur fond de trahison sociale. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges en bas. Larmes, silence et dignité, tel est le comportement qu’on doit avoir à la mort d’un proche, dans une vision distinguée du monde. Ma mère, comme le voisinage, obéissait à des règles de savoir-vivre où le souci de dignité n’a rien à voir.


Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou « d’émouvant. "


En m’efforçant de révéler la trame significative d’une vie dans un ensemble de faits et de choix, j’ai l’impression de perdre au fur et à mesure la figure particulière de mon père. L’épure tend à prendre toute la place, l’idée à courir toute seule. Si au contraire je laisse glisser les images du souvenir, je le revois tel qu’il était, son rire, sa démarche, il me conduit par la main à la foire et les manèges me terrifient, tous les signes d’une condition partagée avec d’autres me deviennent indifférents. À chaque fois, je m’arrache du piège de l’individuel. 


Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que « ce n’est pas assez bien chez nous »), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. 


Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

 

mercredi 29 mars 2023

[Ernaux, Annie] Une femme

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une femme

Auteur : Annie ERNAUX

Parution : 1988 (Gallimard)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Annie Ernaux s'efforce ici de retrouver les différents visages et la vie de sa mère, morte le 7 avril 1986, au terme d'une maladie qui avait détruit sa mémoire et son intégrité intellectuelle et physique. Elle, si active, si ouverte au monde. Quête de l'existence d'une femme, ouvrière, puis commerçante anxieuse de « tenir son rang » et d'apprendre. Mise au jour, aussi, de l'évolution et de l'ambivalence des sentiments d'une fille pour sa mère : amour, haine, tendresse, culpabilité, et, pour finir, attachement viscéral à la vieille femme diminuée. « Je n'entendrai plus sa voix... J'ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue. »

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Annie Ernaux est née en 1940 à Lillebonne, en Normandie, dans un milieu modeste. Après des études universitaires à Rouen et à Bordeaux, elle devient professeur certifiée, puis agrégée de lettres modernes. Son oeuvre littéraire, principalement autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie. Elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2022.

 

 

Avis :

Atteinte de la maladie d’Alzheimer, la mère d’Annie Ernaux vient de s’éteindre dans sa maison de retraite. Consciente dans son chagrin qu’avec cette mort disparaît « le dernier lien avec le monde dont elle est issue », l’écrivain revient sur la vie de celle qui, de modeste extraction, sut lui donner l’envie d’apprendre, et, par là-même, lui fournit la clé de son ascension sociale.

Née au début du XXe siècle en Normandie profonde, au coeur d’« une région entièrement agricole, aux mains de grands propriétaires », quatrième sur les six enfants d’un employé de ferme et d’une tisserande à domicile, qui, épuisés à la tâche, ne firent pas de vieux os, cette femme fut d’abord ouvrière, dès ses douze ans. Peu après son mariage, elle et son mari achetèrent à crédit un café-épicerie « dans la Vallée, zone des filatures datant du XIXe siècle, qui ordonnaient le temps et l'existence des gens de la naissance à la mort. Encore aujourd'hui, dire la Vallée d'avant-guerre, c'est tout dire, la plus forte concentration d'alcooliques et de filles mères, l'humidité ruisselant des murs et les nourrissons morts de diarrhée verte en deux heures. » Elle y subsista à grand-peine, mais, férue de lecture et soucieuse de « tenir son rang », elle ne cessa de pousser sa fille vers les études qui devaient la propulser dans la sphère de « la bonne éducation, l'élégance et la culture », la comblant de fierté par procuration tout en lui faisant prendre « toute la mesure de son sentiment d'indignité », indignité dont, écrit Annie Ernaux, « elle ne me dissociait pas (peut-être fallait-il encore une génération pour l'effacer), dans cette phrase qu'elle m'a dite, la veille de mon mariage : ‘’Tâche de bien tenir ton ménage, il ne faudrait pas qu'il te renvoie.’’ »

Malgré l’émotion que l’on devine à travers les lignes et que sa discrétion rend encore plus bouleversante, la narration s’en tient à une sobriété presque clinique, qui, bannissant introspection et effet de style au profit d’une concision lucide et objective, fait de cet intime portrait maternel et de tout ce qu’il représente pour l’auteur comme socle de son élévation sociale, une véritable analyse sociologique. Cette femme n’est pas ici seulement la mère d’Annie Ernaux, elle incarne et représente un milieu et une époque, elle est le trait d’union entre deux mondes et deux conditions : un lien qui disparaît avec elle et que ce livre entreprend en quelque sorte de préserver, devenant à la fois témoignage et fixation de ses racines dans la mémoire de la narratrice.

D’une grande finesse d’observation et d’une parfaite justesse, ce texte impressionne par sa sincérité sans artifice et par sa manière, si simple en apparence, de mettre en mots la vérité. Chez Annie Ernaux, nul n’est besoin de discours ni d’analyse : il lui suffit de montrer pour asseoir magistralement son propos. (4/5)

 

 

Citations : 

Fière d'être ouvrière dans une grande usine :  quelque chose comme être civilisée par rapport aux sauvages, les filles de la campagne restées derrière les vaches, et libre au regard des esclaves, les bonnes des maisons bourgeoises obligées de « servir le cul des maîtres ». Mais sentant tout ce qui la séparait, de manière indéfinissable, de son rêve : la demoiselle de magasin.
 

Mais à une époque et dans une petite ville où l'essentiel de la vie sociale consistait à en apprendre le plus possible sur les gens, où s'exerçait une surveillance constante et naturelle sur la conduite des femmes, on ne pouvait qu'être prise entre le désir de « profiter de sa jeunesse » et l'obsession d'être « montrée du doigt ». Ma mère s'est efforcée de se conformer au jugement le plus favorable porté sur les filles travaillant en usine :  « ouvrière mais sérieuse », pratiquant la messe et les sacrements, le pain bénit, brodant son trousseau chez les sœurs de l'orphelinat, n'allant jamais au bois seule avec un garçon. Ignorant que ses jupes raccourcies, ses cheveux à la garçonne, ses yeux « hardis », le fait surtout qu'elle travaille avec des hommes, suffisaient à empêcher qu'on la considère comme ce qu'elle aspirait à être, « une jeune fille comme il faut ».
La jeunesse de ma mère, cela en partie : un effort pour échapper au destin le plus probable, la pauvreté sûrement, l'alcool peut-être. À tout ce qui arrive à une ouvrière quand elle « se laisse aller » (fumer, par exemple, traîner le soir dans la rue, sortir avec des taches sur soi) et que plus aucun « jeune homme sérieux » ne veut d'elle.
 

Pour une femme, le mariage était la vie ou la mort, l'espérance de s'en sortir mieux à deux ou la plongée définitive. Il fallait donc reconnaître l'homme capable de « rendre une femme heureuse ». Naturellement, pas un gars de la terre, même riche, qui vous ferait traire les vaches dans un village sans électricité. Mon père travaillait à la corderie, il était grand, bien mis de sa personne, un « petit genre ». Il ne buvait pas, gardait sa paye pour monter son ménage. Il était d'un caractère calme, gai, et il avait sept ans de plus qu'elle (on ne prenait pas un « galopin » !). En souriant et rougissant, elle racontait : « J'étais très courtisée, on m'a demandée en mariage plusieurs fois, c'est ton père que j'ai choisi. » Ajoutant souvent : « Il n'avait pas l'air commun. »
 

En 1931, ils ont acheté à crédit un débit de boissons et d'alimentation à Lillebonne, une cité ouvrière de 7 000 habitants, à vingt-cinq kilomètres d'Yvetot. Le café-épicerie était situé dans la Vallée, zone des filatures datant du dix-neuxième siècle, qui ordonnaient le temps et l'existence des gens de la naissance à la mort. Encore aujourd'hui, dire la Vallée d'avant-guerre, c'est tout dire, la plus forte concentration d'alcooliques et de filles mères, l'humidité ruisselant des murs et les nourrissons morts de diarrhée verte en deux heures. 
 
 
Vivre chez ses enfants, c'était partager un mode d'existence dont elle était fière (à la famille : « Ils ont une belle situation ! »). C'était aussi (…) vivre à l'intérieur d'un monde qui l'accueillait d'un côté et l'excluait de l'autre. Un jour, avec colère : « Je ne fais pas bien dans le tableau. »                         
Donc elle ne répondait pas au téléphone quand il sonnait près d'elle, frappait d'une manière ostensible avant de pénétrer dans le salon où son gendre regardait un match à la télé, réclamait sans cesse du travail, « si on ne me donne rien à faire, je n'ai plus qu'a m'en aller » et, en riant à moitié, « il faut bien que je paye ma place ! ». Nous avions des scènes toutes les deux à propos de cette attitude, je lui reprochais de s'humilier exprès. J'ai mis longtemps à comprendre que ma mère ressentait dans ma propre maison le malaise qui avait été le mien, adolescente, dans les « milieux mieux que nous » (comme s'il n'était donné qu'aux « inférieurs » de souffrir de différences que les autres estiment sans importance). Et qu'en feignant de se considérer comme une employée, elle transformait instinctivement la domination culturelle, réelle, de ses enfants lisant Le Monde ou écoutant Bach, en une domination économique, imaginaire, de patron à ouvrier : une façon de se révolter.


À nouveau, nous nous adressions la parole sur ce ton particulier, fait d'agacement et de grief perpétuel, qui faisait toujours croire, à tort, que nous nous disputions et que je reconnaîtrais, entre une mère et une fille, dans n'importe quelle langue.

 

 

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