jeudi 21 décembre 2023

[Passeron, Anthony] Les enfants endormis

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les enfants endormis

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2022 (Globe)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d’un paria.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Professeur, musicien et maintenant écrivain, Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Les enfants endormis est son premier roman.

 

 

Avis :

Enfant, Anthony Passeron a vu mourir du sida son oncle, sa tante et sa cousine, née séropositive. Depuis, cela fait plus de trente ans que sa famille vit repliée dans le silence du déni et de la honte. Alors, décidé à mettre des mots sur ces vies pour les rendre à la lumière, il entreprend de reconstituer leur histoire, entremêlant son récit d’une rétrospective, soigneusement documentée, du combat des chercheurs pour identifier, puis vaincre le virus.

« Les archives familiales ont censuré la fin de sa vie. Tout ce qui se dirait désormais, c’est qu’il est mort un matin d’avril 1987 d’une embolie pulmonaire. » Désiré, l’oncle de l’auteur, était le fils aîné d’un couple de petits commerçants, enrichis à la force du poignet et devenus les notables d’un village de l’arrière-pays niçois. Lui qui aimait la fête et les copains goûta à l’héroïne lors d’un voyage à Amsterdam. Ce fut le début d’une addiction dont le jeune homme ne put jamais se défaire, et qui, en ces années quatre-vingts où l’usage des seringues ne faisait l’objet d’aucune précaution, devait précéder l’apparition d’étranges symptômes, alors inexplicables. Leur fils ayant rejoint les rangs de ces « enfants endormis » retrouvés défoncés au petit matin dans la rue, les parents déjà frappés de stupeur par ce qui signifiait pour eux une incompréhensible et honteuse déchéance, resteraient à jamais stigmatisés, par-delà le chagrin, par la marque d’infamie portée à cette époque par le sida, et tenteraient longtemps de se réfugier dans le déni et dans la préservation des apparences.

Alors qu’à la souffrance et au désarroi des malades, pestiférés suspendus aux tâtonnements de la recherche, répond la détresse de leurs proches – combative, taiseuse ou colérique, terrorisée chez l’auteur enfant – face à l’atroce avancée de la maladie et de la mort, rien mieux que l’histoire de cette famille meurtrie dans sa chair ne pouvait souligner les terribles enjeux de l’interminable course contre la montre livrée par les chercheurs. Depuis plus de quarante ans que l’on a pris conscience de son existence, le virus du sida a tué plus de 36 millions de personnes. La narration qui, en parallèle du récit familial, suit les espoirs, les impasses et les rivalités qui jalonnent les progrès de la recherche contre le sida, est aussi un hommage à la ténacité des hommes et des femmes engagés dans ce combat longtemps déconsidéré, souvent décourageant, mais qui suscite ces mots bouleversants : « ‘’Merci.’’ La jeune femme est déconcertée : ‘’Mais pourquoi ? On n’a pas réussi à vous sauver.‘’ Les yeux mi-clos, entre deux mondes, le moribond trouve encore la force de répondre : ’’Pas pour moi. Pour les autres.’’ »

Un très beau livre, sensible et touchant, qui restitue parole et dignité à tous ces malades morts en parias et à leurs proches traumatisés par l’infamie d’une maladie longtemps jugée honteuse. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La souffrance avait pris le pas sur le plaisir depuis un bon moment déjà. Après plusieurs semaines de défonce, peu après leur rencontre, le couple s’était calmé quelques jours. Et puis ils s’étaient réveillés un matin, fatigués, fiévreux et courbaturés. Ils n’étaient pas malades à proprement parler. L’héroïne les appelait. C’était la première fois qu’ils s’étaient sentis à sa merci. Cette sensation ne les avait plus jamais lâchés. Ils avaient entamé une chute sans fin. Incapables aujourd’hui d’aller travailler, ils se retrouvaient privés de salaires. Il n’était plus question de plaisir, de transe, ni de cette sorte d’expérience transcendantale que Désiré avait découverte, un soir de fête, à Amsterdam. L’emprise semblait ne jamais pouvoir se desserrer. Désiré et Brigitte ne s’alimentaient même plus. Leurs doigts ne ressentaient plus aucun frisson au toucher de leurs peaux. L’héroïne leur avait tout volé, l’appétit, le sommeil, les étreintes. Elle les avait renvoyés chacun vers un plaisir intérieur, inaccessible. La vie n’était plus qu’une course vaine, perpétuelle, contre les effets du manque, une course perdue d’avance.
 

Leur existence s’était redéfinie, réévaluée à la lumière d’une valeur unique. Cent balles. C’était plus ou moins le prix d’une dose de mauvaise came à Nice, un billet dans la caisse de la boucherie, un bobard raconté à un ami, deux autoradios volés, quelques vinyles de la collection de Désiré… L’appartement de mon oncle s’était agrandi du vide que la drogue faisait autour de lui. Les disques, les meubles, les vêtements, la décoration… tout ce qui pouvait l’être avait été vendu.
 

Lors de la première cure de Désiré, ce dernier [psychologue] avait tracé une sorte de schéma représentant un cercle. La toxicomanie répondait à une frustration, un manque de confiance en soi, une faille personnelle que la drogue venait atténuer. C’était un cercle vicieux. L’héroïne s’engouffrait dans cette faille, qui ensuite n’appelait plus rien d’autre si ce n’est davantage de doses. Le praticien avait expliqué à Désiré qu’il ne pourrait se débarrasser de l’héroïne qu’une fois qu’il aurait identifié et comblé cette faille.
 

Entre le 10 octobre et le 12 décembre 1984, à l’hôpital de Garches, le procédé de dépistage de Jacques Leibowitch et Dominique Mathez progresse. Dans leurs premiers essais qui portent sur 10 000 prélèvements sanguins, on n’en compte qu’un ou deux déclarés à tort comme positifs. Les deux médecins expérimentent leur outil en analysant des échantillons qui proviennent des poches de sang d’Île-de-France. Ils cherchent à estimer la proportion de lots contaminés dans les banques de sang de cette région. Les résultats qu’ils obtiennent sont effrayants. Sur 2 000 poches de sang, ils constatent la présence de 20 unités contaminées. Les travaux des pasteuriens montrent, au même moment, que les receveurs de sang de donneurs contaminés deviennent positifs à leur tour. Les hémophiles, qui reçoivent régulièrement des produits sanguins concentrés provenant d’une multitude de donneurs, sont tout particulièrement exposés. Leibowitch cherche à alerter les autorités, sans beaucoup de succès, cette forte tête ayant tendance à irriter ses interlocuteurs.
Dans le même temps, à Pasteur, une technique de chauffage des produits sanguins est élaborée, qui permet de neutraliser le virus dans les poches de sang sans en altérer la qualité. Pourtant, tout comme leur fougueux collègue de l’hôpital de Garches, les chercheurs de l’Institut ne trouvent personne au ministère pour prendre leurs avertissements au sérieux.
Il semble qu’on parie sur l’hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d’économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes.
 
 
J’ai souvent essayé d’imaginer la confusion des sentiments que l’arrivée d’Émilie a dû susciter au sein de la famille, le mélange d’une joie sincère et d’une inquiétude immense. Serait-elle porteuse du virus de ses parents ? La maladie allait-elle la toucher ? Que pouvaient-ils bien en savoir, alors que les médecins eux-mêmes étaient incapables de répondre de manière certaine à ces questions ?


Brigitte tâchait de s’occuper d’Émilie, c’est donc Louise qui se rendait au chevet de son fils. Elle reconnaissait sa chambre dans le dédale de l’hôpital grâce à une pastille rouge collée sur sa porte. Ce qu’elle avait pris d’abord pour une considération particulière n’était que le début d’une salve d’humiliations qui ne cesseraient plus. Elle arrivait souvent en début d’après-midi et trouvait le plateau-repas de son fils abandonné devant la porte. Il était toujours le dernier à recevoir des soins, quand on n’oubliait tout simplement pas de s’occuper de lui. Un jour, elle a retrouvé Désiré couvert de sang séché. Aucun aide-soignant n’était venu le nettoyer à la suite d’une hémorragie. Ma grand-mère s’apprêtait à hurler, lorsque mon oncle l’en a empêchée. « Arrête, maman, ça va. On va se débrouiller. » Louise commençait à comprendre. Elle a nettoyé le sang de son fils elle-même. Ce sang qui collait une frousse terrible à tout le personnel de l’hôpital, ce sang qu’elle lui avait pourtant légué et qui n’en finissait plus de le tuer. 


Pendant les derniers temps de sa convalescence, Désiré a partagé sa chambre avec un garçon qui ne recevait presque aucune visite. Hormis celles d’un autre homme qui restait des heures à lui tenir la main et à l’embrasser. C’était la première fois que Louise assistait à ce genre de scène. D’abord un peu gênée, elle avait fini par en sourire, après les clins d’œil complices que lui adressait Désiré, et se sentir émue par ce qu’elle découvrait être de l’amour. Un amour aussi sincère que celui qu’elle venait témoigner à son fils.
La seule image qu’elle avait de l’homosexualité remontait à son enfance dans le Piémont italien. Des souvenirs de cris, de coups et de crachats. On avait tabassé sous ses yeux deux hommes qui avaient été surpris ensemble dans une grange. Des gars du village les avaient traînés jusqu’à la place avec fierté, en hurlant pour rameuter tout le monde. Attirée par cette agitation inhabituelle, Louise s’était précipitée dehors avec ses frères et sœurs. Quand la violence s’était abattue sur leurs proies, la petite fille s’était réfugiée, terrorisée, sous les jupes de sa mère. C’était l’un de ses derniers souvenirs d’avant la guerre.              
Une fois seule dans le couloir de l’hôpital avec Désiré, ma grand-mère s’interrogeait : « Mais quand même, à part son ami, y aura personne pour venir le voir, ce pauvre jeune ? »


C’est dans cette aile du service de pneumologie dédiée aux premiers malades du sida que Louise a enfin pris conscience du mal qui rongeait son fils. Le docteur Dellamonica l’avait prévenue. Après la tuberculose, d’autres affections risquaient de le frapper, dans les semaines ou les mois à venir. Au milieu de ses compagnons d’infortune, pour la plupart homosexuels ou drogués, elle ne pouvait plus nier l’évidence. Le virus la ramenait à tout ce dont elle avait tâché de s’extraire. Il était parvenu à contrarier la trajectoire qu’elle s’était efforcée de suivre depuis l’Italie. Un micro-organisme, surgi d’on ne sait où, réussissait à enrayer une longue histoire d’ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu’un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d’exclusion et d’humiliation qu’elle s’était juré, il y a longtemps, de ne plus jamais revivre. 


Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d’aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C’était d’ordinaire le lot des médecins. L’épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d’ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés.


Un soir, alors qu’elle veille un patient en soins palliatifs, Françoise Barré-Sinoussi perçoit le faible son d’une voix qui passe au travers d’un masque et tente de percer le vacarme de la machine respiratoire : « Merci. » La jeune femme est déconcertée : « Mais pourquoi ? On n’a pas réussi à vous sauver. » Les yeux mi-clos, entre deux mondes, le moribond trouve encore la force de répondre : « Pas pour moi. Pour les autres. »


En quelques heures, l’hôpital américain et sa maternité se vident entièrement dans un élan de psychose. La direction de cet établissement réputé invite le malade à quitter les lieux dans les plus brefs délais. Face à la tornade médiatique qui s’abat sur lui, Rock Hudson décide de rentrer aux États-Unis. Aucune compagnie aérienne n’accepte de le prendre à bord d’un de ses avions. L’acteur doit affréter un 747 pour lui seul afin de regagner la Californie. Dès son arrivée, les médias américains se mettent à relayer en boucle la nouvelle de sa maladie. Les commentateurs se demandent notamment s’il n’a pas contaminé d’autres stars de l’époque lors de baisers de cinéma.               
Rock Hudson est l’un des premiers artistes populaires à avoir rendu publique sa maladie. Aux yeux du monde, le sida trouve enfin un visage, celui d’une star déchue.
L’acteur décédera quelques semaines plus tard dans sa villa de Beverly Hills.


Cette fois, Désiré était hospitalisé dans une aile pluridisciplinaire spécialement dédiée aux patients atteints du sida. Les brimades qu’il avait connues dans d’autres services se faisaient plus rares. Cependant, des distinctions entre les malades pouvaient être opérées par certains. Quand ils ruinaient leurs efforts pour les remettre sur pied, les toxicomanes suscitaient moins de compassion. Les femmes séropositives, qui avaient réalisé leur désir de grossesse malgré les risques connus, laissaient aussi une grande partie du personnel perplexe. Au sein même de services consacrés aux malades qui en étaient atteints, le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu’on avait d’elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l’idée de péché. Le péché intime d’avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s’être injecté de l’héroïne en intraveineuse, d’avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d’avoir voulu satisfaire son désir d’enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades étaient plus coupables que d’autres.


Le 3 octobre 2014, un article collectif est publié dans la revue Science. Une équipe internationale, dirigée par Nuno Faria de l’université d’Oxford, affirme être parvenue à retracer l’origine historique et géographique de l’épidémie de sida.              
On savait depuis plusieurs années que le VIH était une forme de virus ayant migré des grands singes vers l’espèce humaine, probablement au cours d’un accident de chasse ou directement lors d’une consommation de viande, quelque part au sud-est du Cameroun. C’est à partir de cette région que les chercheurs ont commencé à suivre son trajet.              
Ils ont séquencé les virus contenus dans des centaines de prélèvements effectués dans cette grande région d’Afrique au cours du XXe siècle, et conservés dans un laboratoire du Nouveau-Mexique. Ainsi, ils ont pu suivre à la fois l’évolution génétique du VIH et ses déplacements géographiques. Dans les années 1920, un premier sujet contaminé se serait rendu du Cameroun à Kinshasa, au Congo. La maladie se serait ensuite progressivement diffusée dans les grandes villes voisines, comme Brazzaville, Bwamanda et Kisangani, aidée en cela par le développement de l’urbanisation, l’essor des transports et les campagnes de vaccination coloniales. La forte présence de travailleurs haïtiens dans cette région de l’Afrique au cours des années 1960 explique probablement comment le virus a traversé l’Atlantique et permet enfin de comprendre pourquoi cette population était particulièrement représentée parmi les premiers cas observés au début des années 1980. 
Au jour de la publication de ce travail gigantesque, le sida avait déjà fait plus de 36 millions de victimes à travers le monde. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

mardi 19 décembre 2023

[Frison-Roche, Roger] La peau de bison

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La peau de bison
            (Les terres de l'infini 1/2)

Auteur : Roger FRISON-ROCHE

Parution : 1970 (Arthaud - 2012)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est à Snowdrift, village perdu des immensités glacées du Grand Nord canadien, que Max, héros de la Royal Air Force, et Rosa, jeune femme d’origine indienne, abritent leurs amours. Au cœur de cette nature âpre et sauvage, Max reprend peu à peu goût à la vie et oublie les horreurs de la guerre. Mais le destin frappe à nouveau. La mort tragique de Rosa pousse Max à l’exil. Il retourne en France, où son neveu Bruno vient de fuguer. Dès lors, Max consacrera toute son énergie à sauver le jeune homme de la drogue en tentant de lui transmettre sa passion des grands espaces.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roger Frison-Roche (1906-1999) est né à Paris de parents savoyards, s'installe à Chamonix à 17 ans et passe ses diplômes de guide et de moniteur de ski. Il découvre le désert en 1936, et part alors pour presque vingt ans s'installer en Algérie, où il devient journaliste. Il est l'auteur de nombreux livres, romans et documentaires sur la montagne, le Sahara, la Laponie et le Grand Nord canadien.

 

Avis :  

Après la montagne et le Sahara qui lui ont valu ses livres les plus célèbres, Roger Frison-Roche, guide chamoniard devenu explorateur en même temps que journaliste et écrivain, s’est intéressé sur le tard, dans les années 1960, au Grand Nord, en Laponie d’abord, au Canada ensuite. Témoin du chant du cygne du mode de vie nomade des Samis en Scandinavie auquel il consacre un premier diptyque, il poursuit avec un second, se faisant cette fois le chantre des grands espaces du Grand Nord américain, terre de solitude entre nuit polaire, glaces et blizzards, mais aussi d’aventure et de liberté, loin de la folie ordinaire des hommes.

Meurtri par son expérience de pilote de la R.A.F. pendant la guerre, le quarantenaire Max Gilles se sent plus que jamais à l’étroit au sein de sa très matérialiste et bourgeoise famille établie dans l’industrie papetière à Grenoble. Il décide d’utiliser ses talents d’aviateur au manche d’un petit appareil privé assurant le ravitaillement des rares habitants des territoires du Nord-Ouest canadien. Là, à Snowdritt, un village perdu près du Grand Lac des Esclaves, à la lisière entre forêt boréale et toundra, il rencontre l’amour en la personne de Rosa, une jeune indienne qu’il épouse et qui lui fait découvrir les bonheurs simples et rustiques d’une vie en pleine nature, rude mais libre, aux enchantements pimentés d’aventure. De magiques survols, loin de toute liaison radio, des troupeaux de bœufs musqués, de caribous et de bisons vivant en paix dans ce sanctuaire encore sauvage, en bivouacs sous les aurores boréales ponctuant de longues échappées dans la forêt où seuls les Indiens ont la permission de trapper, d’expéditions aériennes parfois hasardeuses entre tempêtes et blizzards en périlleuses sorties de chasse où il faut disputer le gibier aux loups, enfin des viriles amitiés taiseuses entre voisins à l’amour sous les fourrures et les étoiles, Max s’est enfin réconcilié avec la vie lorsque, implacable, le drame surgit. Partie chasser en canoë avec son frère malgré un avis de mauvais temps, Rosa ne rentre pas…

Hymne à la nature et à la liberté, le récit mêle ses superbes évocations d’un cadre d’une âpre majesté à celles, de plus en plus tendues, d’aventures qui peuvent à tout instant virer au drame. L’ancien pilote de chasse vit d’adrénaline et exerce un métier non dénué de risques. Preuve en est ce collègue et ami, mort de faim et de froid après un atterrissage forcé dans les glaces. Alors, très vite, à l’exaltation des grands espaces s’associe chez le lecteur la conscience du danger, un péril qui va d’abord guetter Max lorsque l’hiver arctique s’abat soudain et que la blancheur aveugle et tourbillonnante du blizzard avale son avion, pour finalement mieux s’en prendre à Rosa, partie relever sa ligne de trappe dans la tourmente précédant l’embâcle. Au rythme haletant de cette portion du récit succèdera une partie de transition, que l’on pourra juger trop rapide, voire un peu bâclée. C’est que le retour de Max vers la civilisation ordinaire n’est qu’un préambule nécessaire, un passage préparant la seconde partie du diptyque, La vallée sans hommes, où, une nouvelle fois, l’aventure et la liberté se paieront au prix fort.

Peut-être pas tout à fait aussi marquant que les livres les plus connus de l’auteur, pour ne citer que Premier de cordée, La grande crevasse ou Les montagnards de la nuit, ce roman dans la plus pure tradition du récit d’aventure et de nature writing se dévore presque d’une traite, pour le plaisir de son adrénaline conjugué à celui des sublimes évocations de son cadre d’exception. L’écriture et les récits de Roger Frison-Roche n’ont pas pris une ride. (4/5)

 

Citations : 

La bise de l'est venue du grand lac pénétrait toujours plus âpre et glaciale sous les arbres de la forêt. Rosa se dressa, jeta de nouvelles branches sur le foyer et vint s'accroupir devant les braises qui craquaient doucement, ouvrant des gueules pavées de rubis, laissant filtrer à travers leurs crevasses de minces filets de fumée bleuâtre. Maintenant le feu reprenait avec une ardeur nouvelle et Rosa contemplait, avec une joie toujours renouvelée, le mystère qui d'une branche sèche fait un éblouissement de formes et de beauté ; une flamme torturée, frémissante, qui chuinte et pleure parfois comme un nouveau-né, puis lance des étincelles et se consume en une fumée bleue irréelle… 
 

Tu voulais la liberté, je te l'apporte. Là où nous allons, il n'y a pas d'autre servitude que la loi de la forêt, la loi de la nature qui modèle les hommes ; on la subit, mais on la subit sans contrainte parce qu'elle est la vérité.
 

Ils volaient depuis deux heures et avaient dépassé Hay River, lorsque le ciel subitement sembla se désintégrer. Il se déchirait en traînées lumineuses qui s'effilochaient, puis se reformaient en rideaux scintillants de pierreries – mauves, dorées, violettes –, en somptueuses robes de féerie, en traînes impériales de velours amarante, et ces draperies, qui s'accrochaient très haut, dans le cosmos, aux myriades d'étoiles et de planètes, semblaient parfois issues des nébuleuses puis tout à coup flotter sur la terre comme si au contraire elles émanaient des sources mêmes du magma. Désormais on pouvait distinguer tous les détails du relief, la plaine sans fin des eaux glacées du grand lac, les archipels couverts de forêts, les roches nues moutonnées qui entourent Yellowknife ; c'était un paysage grandiose, exaltant, que contemplait Bruno, haletant d'émotion. Une nuit de lumière.


 

dimanche 17 décembre 2023

[Tuszynska, Agata] Le jongleur

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le jongleur (Żongler)

Auteur : Agata TUSZYNSKA

Traduction : Isabelle JANNES-KALINOWSKI

Parution :  2022 en polonais,
                   2023 en français (Stock)

Pages : 568

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Prénom ? Roman, Romain, Romouchka, Émile.
Nom de famille ? Kacew, de Kacew, Gari, Gary, Ajar, Sinibaldi, Bogat. 
Lieu de naissance : Wilno, Koursk, Moscou, steppes russes, en 1914, en mai, en décembre, dans l’après-midi… »
 
Difficile de mettre de l’ordre dans la biographie hors norme de Romain Gary, unique auteur à avoir reçu deux fois le Prix Goncourt (pour Les Racines du Ciel et La Vie devant soi), diplomate, scénariste, pilote de guerre, voyageur. Homme célèbre qui s’est suicidé en 1980 après une carrière littéraire fulgurante. Mystificateur. Enfin, illusionniste qui jonglait avec les faits et les inventions, avec ses histoires et celles qu’il entendait, créateur infatigable de son opus magnum : sa propre biographie.
 
Seule Agata Tuszyska, l’autrice de Wiera Gran l’Accusée et de La Fiancée de Bruno Schulz pouvait relever ce défi ! Elle se met en scène, enquête pour chercher la vérité, tente de dévoiler les nombreux portraits de son personnage et engage avec lui un dialogue tout en essayant de résoudre les mystères de l’identité juive de l’auteur de La Promesse de l’aube et de la sienne. Elle évoque sa mère dominatrice et fascinante, Nina Owczyska, leur séjour de plusieurs années à Varsovie dans les années 1920, la route pour Nice, les deux mariages tempétueux de l’écrivain (dont celui avec la star de Hollywood Jean Seberg), sa carrière artistique et celle de diplomate. Elle raconte sa faiblesse pour les pseudonymes, les destins parallèles et le jeu. 
Dans Le Jongleur, Agata Tuszyska peint un portrait unique de Romain Gary, et montre comment son personnage va au-delà des limites de la pirouette artistique et des responsabilités humaines. Jongler devient ainsi la métaphore de l’art.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Agata Tuszyska est née en 1957 à Varsovie. Romancière, poète, biographe, ses œuvres ont été saluées par la critique internationale ainsi que par ses pairs, notamment Paul Auster. Elle est notamment l’autrice des Disciples de Schulz, Singer, paysages de la mémoire, Exercices de la perte, La fiancée de Bruno Schulz, Wiera Gran l’Accusée, Une histoire familiale de la peur et Affaires personnelles.

 

 

Avis :

Toute sa vie, Romain Gary aura brouillé les pistes, reconstruisant sans cesse son personnage, accumulant les affabulations, se dédoublant en multiples identités, faisant en définitive de son existence un véritable matériau créatif, malléable, sublimable jusqu’à l’oeuvre d’art. Jusqu’à s’y perdre aussi, pris à son propre piège. L’universitaire, journaliste et écrivain polonaise Agata Tuszynska, connue pour ses biographies et ses récits d’inspiration autobiographique, évoque le parcours de ce « jongleur » d’exception, aviateur et Compagnon de la Libération, diplomate et écrivain aux deux prix Goncourt, dans un récit documenté où se mêlent des éléments de sa propre histoire.

Roman Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, Emile Ajar : le romancier s’est si bien démultiplié pour mieux se réinventer qu’il a fini par se retrouver menacé par son propre double. Bien avant ce summum de la mystification, il n’avait cessé de réécrire ses différents rôles, se choisissant une ascendance tartare et une filiation avec le comédien et réalisateur russe Ivan Mosjoukine, s’affirmant demi-juif seulement et fils unique sans père. D’ailleurs, qui ne connaît l’amour follement fusionnel, au coeur de La promesse de l’aube, qui l’unit si exclusivement à sa mère ? Pourtant, l’écrivain avait bel et bien des demi-frères et sœur, dont il ne parla jamais : Walentyna et Pawel, issus des secondes noces de son père Leïb Kacew et morts adolescents en déportation, mais aussi Josef, enfant d’un premier mariage de sa mère Mina, et qui, lorsque Roman avait huit ans, vécut un an sous leur toit, à Wilno en Pologne – aujourd’hui Vilnius en Lituanie.

Rendue particulièrement sensible, par ses propres origines et par les silences de sa mère rescapée du ghetto de Varsovie, au vécu du jeune Roman, sauvé quant à lui par leur départ pour Nice, sa mère et lui, en toute fin des années 1920, Agata Tuszynska a fouillé les archives, parcouru les lieux sur les traces de l’enfant, du jeune homme, puis de l’homme et des siens. Avec autant de méthode que d’empathie et de finesse, elle lève les zones d’ombre, rectifie les mensonges et les omissions tous révélateurs de vérités psychologiques profondes, reconstitue dans toute sa complexité la personnalité de Gary, ses formidables ressorts en même temps que ses failles et blessures. Loin de la biographie distanciée, son récit la voit s’impliquer personnellement, s’adresser à l’écrivain comme si elle lui tendait le miroir qui le dévoilait conteur de son propre mythe, enfin en dresser un portrait sans concession, débarrassé de sa sublimation romanesque. Toujours, dans cette narration, le parcours de Gary apparaît marqué à l'encre indélébile de l'Histoire, plus précisément, - et c'est là que le vécu de l'auteur contribue à sa perspicacité - à jamais infléchi par la déflagration de la Shoah et par ses répercussions sans fin sur la mémoire et la manière d’être des survivants et de leurs descendants.

A la fois très personnel et solidement étayé par un important travail d’enquête et de documentation, le regard hautement empathique d’Agata Tuszynska fait place nette des idées reçues pour un portrait réaliste, en tout point fascinant, d’un homme qui, non content de son destin déjà exceptionnel, s’attacha constamment à le réécrire. (4/5)

 

 

Citations :

Miłosz a passé sa vie à se battre pour ne pas perdre sa maison spirituelle. La mythologie de ses plus jeunes années l’a fortement marqué. Plus il était éloigné de la terre de son enfance, en Californie par exemple, plus il cherchait un lien avec son être ancien, celui de Szetejnie et de Wilno. D’où cet attachement à la langue polonaise. Il s’y installait comme dans une forteresse et remontait le pont-levis. Peu importe ce qui se passait autour. Il était chez lui.
Roman Kacew ne possédait pas ce genre de berceau. Est-ce pour cette raison qu’il erra de par le monde sans jamais trouver de répit ?
Il connaissait le yiddish, mais il ne savait pas lire le livre du monde. Ou bien ne le voulait-il pas. Il a éludé les histoires de famille, sa mère devait lui suffire et compenser pour toutes celles-là. Dans ses récits, il n’y a ni tantes, ni oncles, ni cousines ni cousins, pas de grands-mères, il n’y a aucun signe de tous ces bubbe meises, ces histoires juives qu’on raconte à la maison et qui deviennent des légendes. Qui aime quoi, qui fait quoi, qui lit quoi, qui a envie de quoi…  
Pas non plus de grands-parents qu’il devait pourtant connaître, aucune femme à part sa mère. C’est en elle qu’il a enfermé tout son bagage émotionnel. Ce qui est frappant, c’est cette absence totale de curiosité pour le passé familial. Comme s’il s’en fichait, comme s’il venait de nulle part.
 

Roman admirait ce casse-cou qui pouvait en même temps jongler avec huit balles, se raser, taper des pieds et siffler une chanson à la mode. Les descriptions de ses représentations virtuoses remplissent les pages de ses livres. Dans plusieurs variantes brillantes. Trop nombreuses, peut-être ? « Le grand Rastelli, un pied sur un goulot de bouteille, fait tourner deux cerceaux sur l’autre pied replié derrière lui, tout en tenant une canne sur son nez, un ballon sur la canne, un verre d’eau sur le ballon, et jonglant en même temps avec sept balles. »
Mais cela allait au-delà de l’émerveillement devant tous ces cerceaux, ballons et balles en mouvement. Gary a fait de Rastelli un symbole du talent artistique, de l’art en général. Écrire était pour lui un moyen d’approcher cette perfection. Toute son œuvre témoigne d’une fascination pour le monde des magiciens et des jongleurs. Il adorait les clowns, les bouffons, les illusionnistes, les mangeurs d’étoiles de toutes sortes, les magiciens qui transforment le réel banal en irréel coloré. Le terme « jongler » prenant parfois plusieurs nuances. Pendant des années il est allé à leur recherche, pour les décrire, convaincu qu’ils étaient les détenteurs du secret de la perfection. Tout comme eux, il voulait se défaire des lois de la nature. Donner aux autres un sentiment d’illusion et leur permettre de croire à l’impossible. À une fiction créée avec aisance.
 

Pour Gary, il était dorénavant question de la balle supplémentaire (...). Rastelli était un maître, mais comme tout ce qui est humain il était contaminé par l’imperfection et condamné à l’échec. Pour l’auteur, le jongleur n’était pas mort du fait d’un hasard idiot mais du profond désespoir de n’avoir jamais pu saisir encore une autre balle. La seule qui comptait réellement pour lui. Celle qui offrait un passeport pour la perfection. Il a souvent dit que s’il avait pu percer le mystère de Rastelli, il aurait peut-être évité de nombreuses catastrophes. Encore une fausse piste. Car est-ce là un grand secret ?  
Le jeune Roman adolescent a encore le temps de se poser les questions ultimes. Celles qui peuvent mener au désespoir. La balle insaisissable est le fondement de l’art, la route vers l’excellence. La septième ? La huitième ? Peu importe. Ce qui importe, c’est que ce soit la dernière. Car peut-on vivre en ayant atteint la limite de ses capacités ? Cela en vaut-il la peine ?
Et cette dernière balle ne se cache-t-elle pas dans le barillet d’un revolver Smith & Wesson ? Il connaissait le polonais, et comme en français, le mot balle (kula) est synonyme de projectile.
 
 
Ce n’est que des années plus tard qu’il comprendrait cette triste vérité connue des adeptes de l’écriture. Le nombre de pages ne garantit rien. Pire – le succès, la gloire ne garantissent rien. Les simulacres et les masques d’écrivain non plus. Tout aussi audacieux et bigarrés soient-ils. Au bout du compte on reste devant son bureau et sa feuille de papier, devant ses balles de jonglage – seul.
Pouvait-il prévoir qu’un jour dans sa vie d’adulte, d’écrivain, il dirait que la création était un subterfuge qui lui permettait d’échapper au poids insupportable de l’existence, à la mort qui nous renvoie à notre être terrestre ?


Nos succès n’existent et n’ont une force réelle que dans les yeux de nos proches.


Le kaléidoscope est un souvenir d’enfance. Je ne savais pas qu’il deviendrait un jour un modèle philosophique de perception de la mémoire et du passé. La révélation que tout n’est ni plus ni moins qu’un agencement de miroirs en triangle. Une illusion d’optique. Un chatoiement. Une vision trompeuse basée sur les émotions du moment. Réelle juste au présent. Ni avant, ni après. La raconter, c’est du passé, une fiction. C’est-à-dire une invention.


Il traitait la vérité d’une manière particulière. Il ne respectait pas ses principes, préférant en décliner les variantes. Au rythme de son propre manège. Selon les règles du jonglage, car pour lui tout art s’y apparentait.
Il l’évoqua plusieurs fois. Dans des entretiens et dans sa prose : « Je dis ce qui me plaît, je crée ce que je veux, j’invente avec l’abandon de la sincérité la plus complète, dans la fidélité scrupuleuse à moi-même. » S’il y a çà et là du mensonge, c’est par souci de la vérité.
Dans ses livres, il fait l’éloge de l’illusion, pas de la vérité. Comme dans une légende. Peut-être parce que la fiction contient des vitamines stimulantes. Elle est plus intéressante racontée avec talent. Elle satisfait le besoin infantile de miracle, essentiel dans son histoire.
Truman Capote avait la même tendance. « Ne laissez jamais la vérité gâcher une bonne histoire », disait-il. Pour certains, c’est le b.a.-ba de la puissance littéraire.


Des années plus tard il écrira que la haine contre les Allemands l’avait quitté. Il examina le fondement du côté inhumain du nazisme. Il fallait reconnaître pour le bien de tous : « ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. »
Il disait que c’était un hasard si cela avait été le tour des Allemands. Il considérait que d’autres nations pourraient prendre la relève une fois le nazisme chassé. « Et si le nazisme n’était pas une monstruosité inhumaine ? S’il était humain ? S’il était un aveu, une vérité cachée, refoulée, camouflée, niée, tapie au fond de nous-mêmes, mais qui finit toujours par resurgir ? »  
« On ne va pas discuter pour savoir si c’est “eux”, “moi”, “je”, “les nôtres” ou “les autres”, mon vieux. C’est toujours nous. » 


Il avait coutume de dire : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend ans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. […] Il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. »


« Je l’ai rencontré une ou deux fois, mais je ne l’aimais pas. Il était profondément névrosé. Il a joué le dur toute sa vie, mais Dieu seul sait ce qu’il cachait à l’intérieur, quelle angoisse. Il avait bâti tout son personnage sur le machisme, mais je crois bien que la vérité était très différente. » Gary décrit là Hemingway. Ou bien lui-même ? Possible, car cela pourrait s’adapter à n’importe quel personnage distingué des dieux. « On peut être un très grand écrivain et un assez pauvre type… Car on met le meilleur de ce qu’on est dans son œuvre et on garde le reste pour soi-même… »


Il ne comprenait pas cette curiosité pour la vie privée des créateurs. Selon lui, cela prouvait un manque d’intérêt pour l’art. « Quand j’ai faim, disait-il, je ne vérifie pas la biographie du boulanger. »
« Finalement, qu’est-ce qu’un artiste ? » se demandait-il. Il répondait avec un aplomb immuable : « Son œuvre. » Il voulait qu’on ne juge que ses livres. Comme s’il matérialisait en mots tous les biens qu’il possédait.


Pulsion, voir le monde, plaisir du changement. Pour lui, c’était l’amour de la vie, pas du donjuanisme. Il jurait ne pas se lasser de la découverte. Affamé, glouton, acharné. Il absorbait la vie, jamais rassasié. Encore un personnage, encore une rencontre. Il écrivait aussi pour devenir quelqu’un d’autre. Vivre une autre histoire que la sienne. Se libérer de lui-même.
On aurait dit qu’il cherchait à trouver et à fuir simultanément sa propre image dans le miroir. Multipliant les visages, les angles, les reflets jusqu’à la fragmentation.


Selon lui, écrire c’était fuir le monde. Il s’enfermait de longues heures dans son cabinet pour être vraiment lui-même, comme il le disait. Il n’était « heureux » – définition du bonheur à utiliser avec précaution – que lorsqu’il invoquait des personnages littéraires. Il leur donnait l’ordre de vivre et d’aimer. Dans sa prose, ils y parvenaient parfois. Il se sentait en sécurité dans les destins étrangers. Dans le sien, moins.


Le silence entourait la judéité tout autant en Israël qu’aux États-Unis où se trouvaient la plupart des survivants. Le jeune État préférait les mythes fondateurs héroïques et les Américains voulaient eux aussi regarder vers l’avenir, pas derrière eux où s’agitaient les spectres effrayants de la guerre. On parlait, d’ailleurs de manière générale, d’Holocauste ou d’Extermination.
Le terme « Shoah » n’existait pas. C’est Claude Lanzmann qui l’employa, à la surprise de beaucoup de gens, en 1985, intitulant ainsi son célèbre documentaire. Gary fut un des premiers à faire entrer le thème de l’extermination des Juifs dans la littérature française. Avec Elie Wiesel, Anna Langfus, Piotr Rawicz. Sa voix est pourtant différente. Pas de larmes ou de demande de pitié, pas de chagrin ni de souffrance des victimes. Mais plutôt un rire bruyant, un humour sardonique, de la provocation cynique.
Il traitait l’humour comme une « façon habile de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus ». Il lui devait ses « seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. » Il disait : « Le comique a une grande vertu : c’est un lieu sûr ou le sérieux peut se réfugier et survivre. » Ses personnages le pratiquaient. Lui beaucoup moins. Pourtant il reconnaissait sa capacité à vaincre le désespoir.
Il dit aussi : « C’est comme ça : vous marchez dans les villes allemandes – et aussi à Varsovie, à Łódź et ailleurs – et ça sent le Juif. Oui, les rues sont pleines de Juifs qui ne sont pas là. C’est une impression saisissante. » Les morts dominent les vivants.


Les nazis étaient des humains, insistait-il. Il faut regarder la vérité en face. Ou bien dans le miroir ? « Les nazis étaient humains, et ce qu’il y avait d’humain en eux, c’était leur inhumanité. »


Gary a rendu visite au créateur de l’inspecteur Maigret en Amérique, ils ont passé quelques jours ensemble. Je ne sais pas s’ils purent évoquer les questions masculines essentielles, ils étaient en compagnie de leurs femmes. Je ne sais pas si cette rencontre prit la forme d’un combat de coqs pour savoir qui avait la plume la plus puissante. Ils ont dû s’accorder sur le fait que les relations affectives avec les femmes affaiblissent la force créatrice. Simenon avait accusé sa maîtresse Joséphine Baker de le distraire dans son travail et d’avoir réduit sa production littéraire d’au moins douze romans en un an (!). On dirait une blague, mais c’est un fait, unique en son genre.


Des années plus tard, aujourd’hui, beaucoup de ses lecteurs penseront que Gary a réussi son stratagème, qu’il a ridiculisé les imbéciles qui à coups de sentences littéraires condamnaient les vrais écrivains au néant. D’un côté ce n’est pas faux. Un écrivain « terminé » a vu son livre récompensé par le jury du prix Goncourt. Et ceux qui ne tarissaient plus d’éloges pour Ajar sont ceux-là mêmes qui traînaient Gary dans la boue. Mais d’un autre côté, ce Gary/Ajar victorieux sortait de chez lui avec un revolver dans la poche de son manteau. (Même si le barillet de son Smith & Wesson était toujours vide.) À Paris comme à Genève. Il avait tellement peur de tout. De se faire aborder, insulter, attaquer.


Les critiques qui lui avaient fait une « gueule » (comme chez Gombrowicz), qui l’avaient catalogué une fois pour toutes sans avoir même touché un de ses livres – voilà la première raison de la création d’Ajar. (…)
La deuxième raison était sûrement plus sérieuse – la tentation protéenne de multiplicité, d’être soi-même dans plusieurs personnes, bouger, jongler. Le charme revigorant de la nouveauté. De nouveaux livres et si possible au passage une nouvelle vie.


« J’assistais en spectateur à ma deuxième vie », reconnaissait-il avec fierté. « Aucun des critiques n’avait reconnu ma voix et pourtant c’était la même sensibilité. » C’est étrange, lui qui ne se faisait aucune illusion quant aux aptitudes intellectuelles et morales des critiques parisiens, il courait pourtant après leur reconnaissance. Malgré son succès aux États-Unis et dans le monde entier, d’ailleurs.


 

vendredi 15 décembre 2023

[Adichie, Chimamanda Ngozi] L'autre moitié du soleil

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'autre moitié du soleil
           (
Half of a Yellow Sun)

Auteur : Chimamanda Ngozi ADICHIE

Traduction : Mona de PRACONTAL

Parution : en anglais (Nigeria) en 2006
                  en français en
2008 (Gallimard)

Pages : 504

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lagos, début des années soixante. L'avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d'Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d'Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d'Odenigbo.
Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s'étalant sur les drapeaux : c'est le symbole du pays et de l'avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d'un million de victimes.
Évoquant tour à tour ces deux époques, l'auteur ne se contente pas d'apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l'Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L'autre moitié du soleil est leur chant d'amour, de mort, d'espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en 1977, Chimamanda Ngozi Adichie est nigériane. Ses romans ont été couronnés de plusieurs prix littéraires. Elle est également connue comme essayiste et militante féministe.

 

 

Avis :

Ses livres partout traduits et son engagement contre le racisme et le sexisme en Afrique et dans le monde ont fait de Chimamanda Ngozi Adichie, non seulement une grande dame de la littérature nigériane, dans la lignée de Chinua Achebe et de Wole Soyinka, mais aussi l’une des personnalités africaines les plus influentes qui soient, véritable icône internationale que l’on s’arrache pour des conférences et des entretiens. Multi-consacrée par les reconnaissances les plus prestigieuses – elle est notamment membre de l’Académie américaine des arts et des lettres –, elle est citée comme l’un des plus grands auteurs de sa génération, la BBC citant en 2019 L’autre moitié du soleil, son livre jugé le plus réussi, parmi les « 100 romans qui ont façonné le monde ».  

L’autre moitié du soleil, c’est la terrible histoire du Biafra, cette éphémère république née en 1967 de la sécession de la partie sud-est du Nigeria, qui choisit de frapper son drapeau du symbole d’un demi-soleil. Oscillant entre le début et la fin des années soixante, le récit évoque l’euphorie post-indépendance du Nigeria, vite empoisonnée par les graines de zizanie germées de l’artificiel découpage des frontières du pays par les puissances coloniales européennes, et s’appesantit sur la courte existence du Biafra, réintégré  – avec ses précieux gisements de pétrole – dans le giron nigérian après trois ans d’une guerre civile et d’un blocus qui devaient faire périr, de la famine bien plus encore que des combats, plus d’un million de Biafrais, majoritairement de l’ethnie Ibo.

Dans ce cadre historique où vient d’ailleurs s’inscrire l’histoire familiale de l’auteur – ses deux grands-pères n’ont pas survécu aux camps de réfugiés du Biafra –, le lecteur est emporté par le souffle romanesque d’une fiction peuplée d’une myriade de personnages gravitant autour de deux sœurs jumelles, Olanna et Kainene, issues de l’ethnie Ibo en même temps que des classes aisées nigérianes. La première, liée à l’universitaire Odenigbo, évolue au coeur de l’intelligentsia du pays, tandis que la seconde, unie à Richard, un Anglais blanc bien décidé à devenir aussi Ibo que possible, se démène pour reprendre la gestion des entreprises paternelles. La tourmente s’abattant bientôt sur leur monde, Richard, devenu peu à peu correspondant de guerre, tentera d’intéresser la presse internationale au sort du Biafra. Mais c’est Ugwu, un jeune et pauvre villageois entré au service d’Olanna et Odenigbo, qui entreprendra véritablement la relation, de l’intérieur, du calvaire des Ibos et des Biafrais, étape essentielle pour que cette histoire ne devienne pas le trou noir de la mémoire nigériane, et pour que les traumatismes puissent trouver les moyens de guérir un jour.

« Imagine des enfants aux bras comme des allumettes, Le ventre en ballon de foot, peau tendue à craquer. C’était le kwashiorkor – mot compliqué, Un mot pas encore assez hideux, un péché. » « Ugwu l’avait remercié et avait secoué la tête en réalisant que jamais il ne pourrait traduire cet enfant sur le papier, jamais il ne pourrait décrire assez fidèlement la peur qui voilait les yeux des mères au camp de réfugiés quand les bombardiers surgissaient du ciel et attaquaient. Il ne pourrait jamais décrire ce qu’il y avait de terriblement lugubre à bombarder des gens qui ont faim. »

Preuve par l’exemple que, pour reprendre les mots de l’auteur, « Il est temps que les Africains racontent eux-mêmes leurs histoires », ce livre cathartique, parfois qualifié de tolstoïen, participe du devoir de mémoire, alors que le Nigeria, mal cicatrisé, peine encore à trouver son unité. C’est aussi une œuvre romanesque portée par un grand souffle, que l’on peut retrouver au cinéma puisqu’elle fut adaptée au grand écran en 2013, sous le même titre, par l’écrivain et réalisateur anglo-nigérian Biyi Bandele. (4/5)

 

 

Citations :

Le Livre : Le monde s'est tu pendant que nous mourions    
Il traite du commerçant-soldat britannique Taubman Goldie qui a recouru à la coercition, aux flatteries et au meurtre pour prendre le contrôle du commerce de l'huile de palme et qui, à la Conférence de Berlin de 1884 où les Européens découpèrent l'Afrique, veilla à ce que la Grande-Bretagne devance les Français de deux protectorats autour du Niger : le Nord et le Sud.  
Les Britanniques préféraient le Nord. La chaleur y était sèche et agréable ; les Foulanis-Haoussas avaient les traits fins, ce qui les rendait supérieurs aux gens du Sud, de type négroïde, ils étaient musulmans, donc aussi civilisés que peuvent l'être des indigènes, féodaux donc parfaits pour l'administration indirecte. Des émirs fiables levaient des impôts pour les Britanniques et les Britanniques, en échange, tenaient les missionnaires chrétiens à distance.  
Le Sud humide, en revanche, grouillait de moustiques, d'animistes et de tribus disparates. Les Yoroubas formaient la plus grande tribu au Sud-Ouest. Au Sud-Est, les Ibos vivaient en petites républiques villageoises. Ils étaient indociles et d'une ambition préoccupante. Comme ils n'avaient pas le bons sens d'avoir des rois, les Britanniques créèrent les « warrant chiefs », parce que l'administration indirecte coûtait moins cher à la Couronne. On autorisa les missionnaires à venir dompter les païens, et le christianisme et l'éducation qu'ils introduisirent prospérèrent. En 1914, le général-gouverneur réunit le Nord et le Sud et son épouse choisit un nom. Le Nigeria était né.
 

Il aurait bien aimé pouvoir ressentir vraiment de la peine pour son ami le politicien qui avait été tué, mais les politiciens n'étaient pas comme les gens normaux, c'étaient des politiciens. Il lisait des articles sur eux dans le Renaissance et le Daily Times – c'étaient des gens qui payaient des voyous pour tabasser leurs adversaires, qui s'achetaient de la terre et des maisons avec l'argent du gouvernement, qui importaient des armadas de longues voitures américaines, payaient des femmes pour qu'elles bourrent leurs corsages de faux bulletins de vote et fassent semblant d'être enceintes. Quand il égouttait une casserole de haricots bouillis, le mot qui lui venait à l'esprit pour décrire l'évier visqueux était politicien.
 

La Seconde Guerre mondiale changea l'ordre du monde : l'Empire s'effondrait et il s'était formé une élite nigériane, majoritairement originaire du Sud, qui s'affirmait.
Le Nord était sur ses gardes : il redoutait la domination du Sud, plus instruit, et avait toujours souhaité un pays séparé du Sud infidèle, de toute façon. Mais les Britanniques devaient garder le Nigeria tel qu'il était : leur précieuse création, leur grand marché, leur épine dans le pied de la France. Pour se concilier le Nord, ils
truquèrent les élections de la pré-Indépendance en faveur du Nord et écrivirent une nouvelle constitution qui donnait au Nord le contrôle du gouvernement central.
Le Sud, trop impatient d'accéder à l'indépendance, accepta cette constitution. Une fois les Britanniques partis, il y aurait des bénéfices pour tout le monde : salaires
« blancs » longtemps refusés aux Nigérians, promotions, emplois prestigieux. On ignora les revendications bruyantes des minorités et les régions étaient déjà dans une rivalité si acharnée que certaines voulaient des ambassades étrangères séparées.
À l'Indépendance, en 1960, le Nigeria était une collection de fragments tenus d'une main fragile.
 
 
Il faut impérativement se souvenir que le premier massacre d'Ibos, certes d'une ampleur bien moindre que celui qui s'est produit dernièrement, a eu lieu en 1945. Ce carnage avait été précipité par le gouvernement colonial britannique lorsqu'il avait déclaré les Ibos responsables de la grève nationale, interdit les journaux ibos et, plus généralement, attisé l'hostilité envers les Ibos. L'idée que les tueries récentes seraient le produit d'une haine « séculaire » est donc trompeuse. Les tribus du Nord et les tribus du Sud sont en contact depuis longtemps ; leurs échanges remontent au moins au IXe siècle, comme l'attestent certaines des magnifiques perles découvertes sur le site historique d'Igbo-Ukwu. Il est sûr que ces groupes ont dû également se faire la guerre et se livrer à des rafles d'esclaves, mais ils ne se massacraient pas de cette façon. S'il s'agit de haine, cette haine est très récente. Elle a été causée, tout simplement, par la politique officieuse du « diviser pour régner » du pouvoir colonial britannique. Cette politique instrumentalisait les différences entre tribus et s'assurait que l'unité ne puisse pas se former, facilitant ainsi l'administration d'un pays si vaste.


La famine était une arme de guerre nigériane. La famine a brisé le Biafra, a rendu le Biafra célèbre, a permis au Biafra de tenir si longtemps. La famine a attiré l'attention des gens dans le monde et suscité des protestations et des manifestations à Londres, à Moscou et en Tchécoslovaquie. La famine a poussé la Zambie, la Tanzanie, la Côte d'Ivoire et le Gabon à reconnaître le Biafra, la famine a introduit l'Afrique dans la campagne américaine de Nixon et fait dire à tous les parents du monde qu'il fallait finir son assiette. La famine a poussé les organisations humanitaires à introduire secrètement de la nourriture au Biafra par avion, de nuit, parce que les deux camps ne parvenaient pas à se mettre d'accord sur des itinéraires. La famine a favorisé les carrières des photographes. Et la famine a fait dire à la Croix-Rouge internationale que le Biafra était sa plus grave urgence depuis la Seconde Guerre mondiale.


Ugwu a dit que ta mère était allée voir un dibia, dit-elle.
– Quoi ?
– Ugwu pense que tout ça est arrivé parce que ta mère est allée voir un dibia et que son médicament t'a ensorcelé et t'a fait coucher avec Amala. »
Odenigbo se tut un moment.
« Je suppose que c'est la seule façon pour lui de comprendre, dit-il.
– Le médicament aurait dû produire le garçon désiré, non ? dit-elle. Tout ça est tellement irrationnel.
– Pas plus irrationnel que de croire en un dieu chrétien que tu ne peux pas voir. »


Il écrit sur le monde qui garda le silence pendant que les Biafrais mouraient. Il avance que les Britanniques sont à l'origine de ce silence. Les armes et les conseils
que la Grande-Bretagne donnait au Nigeria déterminaient la position des autres pays. Le Biafra appartenait à la « sphère d'intérêt de la Grande-Bretagne ». Au Canada, le Premier ministre lança ironiquement : « Où est le Biafra ? » L'Union soviétique envoyait des techniciens et des avions au Nigeria, ravie de cette occasion d'influencer l'Afrique sans offenser l'Amérique ni la Grande-Bretagne. Et l'Afrique du Sud et la Rhodésie, fortes de leurs politiques de suprématie blanche, jubilaient de cette preuve supplémentaire que les gouvernements dirigés par des Noirs sont voués à l'échec.
La Chine communiste dénonça l'impérialisme anglo-américano-soviétique, mais ne fit pas grand-chose d'autre pour soutenir le Biafra. Les Français vendirent quelques armes au Biafra, mais ne lui accordèrent pas la reconnaissance dont il avait tant besoin. Et de nombreux pays d'Afrique noire craignirent qu'un Biafra indépendant ne déclenche d'autres sécessions, et soutinrent donc le Nigeria.


« On ne se souvient jamais activement de la mort, dit Odenigbo. La raison pour laquelle nous arrivons à vivre, c'est que nous ne nous souvenons pas que nous mourrons tous. Nous mourrons tous.
– Oui », dit Olanna ; il avait les épaules affaissées.
« Mais peut-être que c'est précisément ça, l'objet de la vie ? Que la vie est un état de déni de la mort ? » demanda-t-il.


– Grand-papa disait, en parlant des difficultés qu'il avait connues, “Ça ne m'a pas tué, ça m'a rendu avisé”. O gburo m egbu, o mee ka m malu ife.
– Je m'en souviens.
– Il y a certaines choses qui sont tellement impardonnables qu'elles rendent d'autres choses facilement pardonnables », dit Kainene.


As-tu vu ces photos en soixante-huit / D'enfants aux cheveux réduits en rouille, / Touffes étiolées lovées sur ces petites têtes, / Et puis qui tombent, comme des feuilles pourries s'émiettent ?    
Imagine des enfants aux bras comme des allumettes, / Le ventre en ballon de foot, peau tendue à craquer. / C'était le kwashiorkor – mot compliqué, / Un mot pas encore assez hideux, un péché.    
Tu n'as pas besoin d'imaginer. Les photos / S'étalaient dans les pages luxueuses de ton Life. / Les as-tu vues ? As-tu eu de la peine, un instant, / Avant, vite, d'enlacer ta femme, ton amant ?    
Leur peau avait pris la teinte acajou d'un thé léger, / Dévoilant un réseau de veines et d'os cassants ; / Des enfants nus qui riaient, comme si l'homme / N'allait pas prendre ses photos et puis partir, les laissant.


 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 13 décembre 2023

[Nothomb, Amélie] Psychopompe

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Psychopompe

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2023 (Albin Michel)

Pages : 162

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Ecrire, c'est voler." Amélie Nothomb
Palmarès des libraires - Livres Hebdo 2023
Sélectionné pour le Prix Littéraire 2023 du journal Le Monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Après Soif et Premier sang, consacrés l’un au Fils (le Christ), l’autre au Père (le sien), Amélie Nothomb clôt sa trilogie christique avec le Saint-Esprit, figuré par un oiseau psychopompe (elle-même), passeur d’âmes entre la vie et la mort.

Tout commence, sur un ton léger, par l’enfance cosmopolite de cette fille de diplomates qui, du Japon à la Thaïlande en passant par la Chine, le Bengladesh ou la Birmanie, se prendrait presque pour l’un de ces oiseaux qu’elle se plaît depuis toujours à observer. Ainsi le fabuleux engoulevent oreillard, aux oreilles pointues le faisant sembler, à ses yeux d’enfant, un dragon courroucé de devoir de temps à autre se poser. Mais l’oeuf qu’est encore la narratrice est brisé par un viol, à ses douze ans, lors d’un bain de mer au Bengladesh. La fulgurance de la scène, tout entière contenue dans « Les mains de la mer s’emparèrent de moi », s’éteint dans un quasi non-dit, une ellipse refermée par sa mère en moins de mots encore : « pauvre petite ».

« Quelque chose s’éteignit en moi. On ne me vit plus dans aucune eau. » « La violence des mains de la mer avait arraché la coquille, je n’étais plus l’œuf que j’avais été. Oisillon dépourvu de plumes, il me faudrait accéder au statut d’oiseau. Cela serait monstrueusement difficile. »
A cet exact mitan du livre, le ton s’est fait plus grave mais, concis jusqu’à l‘épure, conserve la grâce d’un vol en apesanteur. Pour sortir, tel Orphée psychopompe, des Enfers de l’anorexie, la jeune Amélie Nothomb doit trouver la force de déployer ses ailes d’adulte, et cet envol, c’est l’écriture qui le lui permet. Dès lors, le récit autobiographique se fait exégèse, dégageant rétrospectivement la cohérence de l’oeuvre de l’auteur et s’attachant à une réflexion, elle aussi à l’aune de la métaphore aviaire, sur l’acte d’écrire.

Question pour elle de « vie ou de mort », l’écriture est un vol libre qui « comporte l’énorme péril de la chute », mais « privilège absolu », « grâce » la plus élevée, elle doit, par son style, éviter « tout excédent de bagages », ne « s’embarrasser [que] d’un minimum de matière », pour « empêcher [ses] phrase[s] de sombrer ». Elle que l’écriture a fait revenir des morts - « la morte, c’était la moi d’avant » -, raconte comment son livre Premier sang lui a aussi permis de nouer un dialogue post-mortem avec son père.

Avec ce livre autobiographique qui, à la fois grave et léger, tout en élégance et en épure, s’enveloppe de la métaphore pour un récit à la fois intimiste et éclairant sur les vertus essentielles, salvatrices et psychopompes de l’écriture, c’est une clé ouvrant les espaces les plus secrets de son œuvre que nous offre l’inimitable Amélie Nothomb. (4/5)

 

Citations :

Dans la file des lépreux, il y avait un homme qui n’avait pas de nez. À la place, un vaste trou béait. Quand il parlait, on voyait la cervelle remuer. « N’oublie pas que le langage, c’est ça », me dis-je.


Quand on se sent incapable d’une pensée digne de ce nom, il reste l’observation : voici ce que m’apprit l’amour des oiseaux.


Si j’avais eu une passion pour les poissons, les serpents ou les tigres, je serais devenue une personne très différente. Quels que soient le lieu, la saison ou l’heure, on peut voir un oiseau sur cette planète. Même en plein océan, on peut assister au spectacle d’une migration de sternes arctiques. L’amour aviaire incite à être continuellement aux aguets. L’alerte est toujours de mise. Un amour qui se vit par l’observation, a fortiori par l’observation d’une espèce à ce point mobile, influe sur le caractère. La contemplation perpétuelle d’un être furtif m’enseigna l’art d’aimer l’insaisissable. On s’étonne de la fidélité amoureuse des oiseaux. Elle est pourtant très naturelle chez les individus à qui la notion de possession est étrangère.


La mangrove regorgeait d’engoulevents oreillards, mais il fallait attendre la tombée du soir pour les voir. Je patientais en contemplant les hirondelles fluviatiles. Elles avaient la particularité de partager les terriers des bêtes fouisseuses, ce qui, en ces zones inondées, ne laissait pas de m’inquiéter. J’observais le moment où elles disparaissaient entre les racines du banian pour rejoindre l’habitat de la taupe locale. Pourquoi choisir un souterrain quand on a la possibilité de nicher au sommet d’un arbre ? C’était encore plus bizarre que cette manie de l’engoulevent de dormir au sol.


Au détour d’une version, j’appris qu’Hermès, le dieu messager aux pieds ailés, pouvait être qualifié de psychopompe. Le psychopompe était celui qui accompagnait les âmes des morts dans leur voyage. Ce nom formidable jouait également à l’adjectif : ainsi, dans l’iconographie chrétienne, il y avait l’oiseau psychopompe qui permettait d’illustrer le Saint-Esprit – la fameuse colombe qui rendait la Vierge enceinte de Jésus.


Mon corps était la carcasse d’un cheval de Troie. Il contenait bel et bien un ennemi dont je ne cessais de découvrir le pouvoir narquois. Quand je me regardais dans le miroir, il disait :  
– Elle va bientôt mourir.
– Pourquoi me parles-tu à la troisième personne ?
– Es-tu sûre que c’est toi ?
Bonne question. C’était le reflet de quelqu’un que je voyais à peine et dont j’aurais été incapable de dire qui il était.
 
 
Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire soit un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. Mon rêve prit sens. Oui, j’avais découvert la gymnastique qui permettait de s’envoler : il s’agit de se positionner d’une manière particulière à l’intérieur de soi, de saisir le bon angle et la juste distance et de se précipiter.  
Se précipiter au sens propre : se lancer, tête la première, dans le précipice. Voir le sol se rapprocher et battre des ailes, non pas par fantaisie mais afin de ne pas s’écraser.  
Cocteau, dans La Difficulté d’être, définit ce qu’il nomme la ligne de l’écrivain : l’art précis avec lequel, sur la corde raide de l’écriture, il se rattrape au moment de chuter. Le style, c’est exactement cela : l’ensemble des techniques que développe chaque auteur véritable pour empêcher sa phrase de sombrer.  
C’est aussi pour cela que je ne crois pas aux ratures. Dans mon cas, tomber, c’est mourir. S’il m’arrive parfois de raturer, c’est sous l’effet d’un faux battement d’ailes, j’ai pu me rattraper à une branche au passage. Si je m’effondre, c’est que le manuscrit est raté. La résurrection s’effectuera dans un manuscrit ultérieur, pas dans le texte qui a donné lieu à ma chute.  
Quand Rilke dit que l’écriture doit être une question de vie ou de mort, je n’y vois aucune métaphore.


Il n’est pas indifférent que celui qui a découvert le vol soit aussi devenu le premier chanteur. Voler inspire une telle extase que la joie de chanter s’impose.  
Mon chant serait écriture. Comme l’alouette, je chanterais au moment de voler. Plus précisément, mon vol serait ma musique. Mélodie ténue, peut-être audible de moi seule, musique de survie cependant.


Méfiez-vous de celui qui affirme : « Je ne veux pas grand-chose : juste écrire. » Soit il ment, soit c’est pire. Écrire est le désir le plus haut, à l’égal de voler. Aucun oiseau ne pense : « Je ne veux pas grand-chose : juste voler. » Pour pratiquer le vol chaque jour, il sait que c’est colossal. L’intérêt d’écrire au quotidien, c’est aussi cela : ne jamais oublier à quel point c’est difficile.  
J’eus à apprendre également la règle de s’embarrasser d’un minimum de matière. Pour s’envoler, l’oiseau sait ce qu’il ne faut pas emporter : tout ce qui pèse. À quoi reconnaît-on l’écriture du débutant ? À ses excédents de bagages. Il n’épargne rien à sa phrase, et si on le questionne sur l’importance de tel ou tel élément, il s’insurge :  
– Ah, ça change tout, on a besoin de le savoir !
Pouvoir différencier le détail qui compte de celui qui leste, le mot puissant du mot encombrant : un art qui prend des années. 


Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des débutants refusent la phase d’apprentissage. La publication est considérée comme l’objectif. C’est aussi absurde que si l’oiseau envisageait le vol comme le moyen de participer à un meeting aérien. Combien d’entre eux ai-je entendus dire : « Mon manuscrit a été refusé. J’ai perdu mon temps. » Un texte dont l’éditeur ne veut pas, je conçois que cela blesse. En conclure qu’on a perdu son temps, c’est lui donner raison.  
Le privilège absolu, c’est d’écrire. Il n’y a pas de grâce plus élevée. La publication est parfois un plus, souvent une détérioration du plaisir initial. L’obtenir au prix d’un effort considérable, d’une angoisse maladive, d’une douloureuse obsession n’y change rien.
Il ne viendrait pas à l’esprit de l’alouette de stigmatiser les tourments que voler lui a causés. Son chant en vol n’est-il pas une expression de joie ? Aucun oiseau ne se pose en victime.  
Je me demande quand a commencé l’habitude de rechigner chez l’écrivain. Orphée se plaignait-il de son rude labeur ? Je ne pense pas. Ne peut-on voir dans ce bougonnement une tendance humaine à vouloir le beurre et l’argent du beurre ? Écrire est une grande liesse, mais le finaud se dit qu’il pourrait quand même espérer joindre à cette exaltation le plaisir de se victimiser. « Vous m’enviez d’être écrivain ? Vous ne vous rendez pas compte, c’est un travail de chien, je m’use la santé, etc. »  
Longtemps, j’ai volé sans arrière-pensées. J’avais vingt-deux ans, je venais de découvrir la technique de vol. Je me réveillais chaque matin dès quatre heures, si fort était mon désir. Le petit matin est le moment idéal. Quand on se réveille tôt, on a l’état d’esprit qu’il faut. On est seul et on peut s’adonner à ce mystérieux saut dans le vide. On a saisi le principe : le vol consiste à créer une tension et à la résoudre. À chaque instant. Si la résolution ne suscite pas de jouissance, elle n’est pas résolution : on s’effondre aussitôt.


L’amour autorise à tout se dire, il n’y contraint pas. 


L’existence alterne les moments où l’on est émetteur et ceux où l’on est récepteur. Ce qu’il y eut de bouleversant, dans un tel échange, ce fut aussi la quasi-simultanéité des rôles. À peine avais-je émis ces mots puissants que je les recevais. Qu’est-ce qui est le plus fort, les dire ou les entendre ? C’est précisément cela, le miracle de l’amour : abolir la frontière entre émission et réception. Fusionner les êtres au point de ne plus savoir qui parle ni qui entend. Toucher une main sans pouvoir trancher si c’est à soi ou à l’autre. Je souhaite à tout le monde de découvrir cette indétermination.

 

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