dimanche 18 juin 2023

[Makine, Andreï] L'ancien calendrier d'un amour

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'ancien calendrier d'un amour

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 198

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  Qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance.  » (Baudelaire) 
Tel serait l’esprit de cette saga lapidaire – un siècle de fureur et de sang que va traverser Valdas Bataeff en affrontant, tout jeune, les événements tragiques de son époque. Au plus fort de la tempête, il parvient à s’arracher à la cruauté du monde  : un amour clandestin dans une parenthèse enchantée, entre l’ancien calendrier de la Russie impériale et la nouvelle chronologie imposée par les «  constructeurs de l’avenir radieux  ».
Chef-d’œuvre de concision, ce roman sur la trahison, le sacrifice et la rédemption nous fait revivre, à hauteur d’homme, les drames de la grande Histoire : révolutions, conflits mondiaux, déchirements de l’après-guerre. Pourtant, une trame secrète, au-delà des atroces comédies humaines, nous libère de leur emprise et rend infinie la fragile brièveté d’un amour blessé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine, de l’Académie française,  est l’auteur d’une œuvre importante et multiprimée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013. Il a publié chez Grasset L'Ami arménien, prix des Romancières en 2021.

 

 

Avis :

En 1582, le pape Grégoire XIII promulguait le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, occasionnant un rattrapage de dix jours sur le retard pris, au rythme d’un jour par siècle, sur l’heure solaire. Les pays récusant l’autorité papale ignorèrent longtemps cette réforme. En Russie, le changement n’intervint qu’après la révolution de 1917, supprimant alors d’un coup treize jours du calendrier : en 1918, on sauta directement du 31 janvier au 14 février.

C’est également pendant une dizaine de jours, comme sortis de l’écoulement habituel du temps, en une courte suspension entre le passé et l’avenir à l’image de cet écart entre l’ancien et le nouveau calendrier, que Valdas Bataeff a vécu l’aussi bref qu’éternel amour de sa vie, une parenthèse enchantée aussitôt refermée par la violence de l’Histoire, mais qui, maintenant qu’au soir de son existence il ne se nourrit plus guère que de nostalgie, lui apparaît clairement comme le seul moment où il a été « véritablement vivant ».

Le narrateur fait par hasard sa connaissance en 1991, alors que, se promenant dans un cimetière suspendu entre ciel et mer sur les hauteurs de Nice, il se prend à lier conversation avec le vieil homme, nimbé de la brume de ses souvenirs en même temps que des effluves de son cigare. Nous voilà plongés dans la mémoire de ce Russe blanc, né au tournant du XXe siècle dans une famille aristocratique de Saint-Pétersbourg. Alors qu’à quinze ans, découvrant les mensonges et les trahisons de sa jeune belle-mère adultère, il prend conscience des forces qui, comme dans les pièces de théâtre dont les siens sont férus, font tourner le monde - « l’attirance des corps, le pouvoir de l’argent » -, il entrevoit aussi, au travers de la belle et obsédante Taïa, serveuse de bar de cinq ans son aînée subrepticement croisée lors d’un été sur les bords de la mer Noire où elle se prête aventureusement à la contrebande de tabac, une autre forme de vie, « affranchie des lois de ce monde ».

Ce n’est pourtant que bien plus tard, comme dans un aparté volé à la tourmente de l’Histoire et coïncidant symboliquement à cette brève fenêtre de temps égarée entre les deux calendriers, que « l’éveil sensuel » provoqué par Taïa chez Valdas finit par éclore en véritable passion amoureuse. La Grande Guerre, puis la Révolution ont mis la Russie à feu et à sang. Blessé et de retour en Crimée dans un uniforme de l’armée blanche en déroute, le jeune homme ne vivra que quelques jours d’un amour partagé, fou et inoubliable, auprès de cette femme tant fantasmée et miraculeusement retrouvée. Une poignée de jours que la mort et l’exil ne pourront effacer, et qui, à jamais hors du temps, suffiront à illuminer sa vie entière : « Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus ! Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut. »

Andreï Makine nous livre un texte bref et intense, à l’écriture ciselée, mélancolique et émouvante, où, au vacarme d’un monde occupé à ses guerres et à ses cruautés, répondent les confidences chuchotées d’un vieil homme tout entier habité par l’essentiel et fragile instant d’un amour inoubliable, joliment symbolisé par cette curieuse inclusion hors du temps, perdue entre deux calendriers. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus !        
Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut.


Ressortant dans la rue, il vit la pancarte « Comité d’épuration de classe » et aussi l’annonce d’un « conseil militaire », le 7 novembre.
« C’est dans deux semaines. On a le temps de souffler », plaisanta-t-il. Taïa sourit, gênée de le détromper :
« Non, le 7, c’est aujourd’hui… »
Valdas se tapota le front, poussant un petit rire.
« Je ne m’habituerai jamais à ce nouveau calendrier ! »
Il se souvenait vaguement d’une avancée de deux semaines qu’en 1918, les Rouges avaient imposée à la chronologie, passant du calendrier julien au calendrier grégorien, pour renouer avec « le temps dans lequel vivaient les pays civilisés », selon Lénine. Ce temps « civilisé », pensait Valdas, n’avait pas empêché tous ces beaux pays, fiers de leur culture, de s’entre-tuer pendant cinq interminables années…


Un jour, ils revinrent faire leur « récolte » dans cette plaine qui contenait plus d’acier que de semences. Le temps était doux et, au loin, la mer découvrait son immensité argentée qui donnait le vertige. La tiédeur rappelait le printemps, le renouveau d’une vie. Ils auraient pu, pensaient-ils, ne jamais quitter ce champ des derniers épis. Ou, mieux encore, emporter son calme loin du nouveau calendrier, de ses mensonges et de sa brutalité.


Valdas avait une impression étrange d’avoir été peu marqué par les deux décennies, malgré ses blessures et ses années de « galère ». Comme si, au lieu de suivre le décompte du temps, il s’était égaré dans une journée ensoleillée d’octobre 1920, « entre deux calendriers » – en compagnie de Taïa, une présence qui n’avait pas du tout été affectée par l’âge !


Immobile, il passa de longues heures, face à sa table à dessin. La mystérieuse pérennité de ce qu’il avait vécu avec Taïa faisait de lui un éternel étranger aux yeux des autres. Et les femmes qui l’approchaient avaient raison de s’éloigner et de rompre. Il ressemblait à un navire échoué dont on ne voyait que les mâts se dresser au-dessus des vagues. Maigre promesse de navigation à deux.


Valdas comprenait ce calcul, mais de plus en plus souvent, en observant la vie des autres, il ressentait pour eux une véritable compassion. C’étaient des existences tranquilles, souvent confortables, munies d’excellentes relations, et pourtant, dépourvues d’une richesse essentielle : la chance d’avoir connu une vie selon l’ancien calendrier.
 
 
Non, ce n’était pas Holtzer qui avait dénoncé Valdas mais un tout jeune homme, un simple « agent de liaison » qui escomptait être bien rémunéré par les Allemands.
« C’est même plus compréhensible qu’une trahison sous les menaces et les coups, expliqua Holtzer. On n’imagine jamais le nombre de gens qui seraient prêts à trahir pour se payer un dîner ou épater une jeune femme… C’est ce que ce gars avait obtenu. »


« Bien sûr, tu diras : voilà la meilleure preuve que Dieu nous a délaissés. Sinon, comment expliquer toutes ces guerres ou ne serait-ce que le visage mutilé de ce gars qui ne doit pas être coupable de péchés bien lourds. Pourquoi le frapper ? Pour satisfaire quelle logique ? »         
Il continua à parler, toujours sur un ton de justification agacée. Par amour, Dieu accordait à l’homme le loisir de commettre le mal. Et notre faible cerveau ne pouvait pas prévoir à quelle sublime harmonie conduisaient les souffrances que nous devions accepter !


« Ce que tu as vécu… je parle de ces journées au bord de la mer Noire, c’était… le sens même de la vie. Cet amour à l’écart du temps, c’est ce que nous devrions tous espérer ! Le seul qui nous est véritablement offert par Dieu. Mais nous sommes rarement capables de le recevoir. »
Il se tut, avec l’impression de découvrir ce qu’il venait de dire. Dans un afflux de paroles dont la sincérité douloureuse frappa Valdas, il s’exclama :
« Cette chance est donnée à chacun de nous, à tout âge, mais nous avons peur d’y croire, cet amour paraît trop fragile à notre soif d’exister. Nous l’abandonnons au profit d’attachements qui ont l’air plus solides. Et la suite, tu la connais : toujours cette envie de rattraper un retard, le désir de désirer et, à la fin, le sentiment d’un très grand vide. Et pourtant, nous avons tous notre champ des derniers épis… »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 


 

vendredi 16 juin 2023

[Echenoz, Jean] Courir

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Courir

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2008 (Editions de Minuit)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

On a dû insister pour qu'Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d’accélérer. Voici l’homme qui va courir le plus vite sur la Terre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Lorsque les Allemands envahissent la Moravie, Emile a dix-sept ans et, tout en poursuivant ses études de chimie, travaille comme ouvrier dans les poussières et la puanteur de l’usine Bata à Zlin. Lui que le sport rebute doit participer à la course à pied annuelle organisée à des fins promotionnelles par son entreprise, puis, propagande nationale-socialiste oblige, au cross-country de la Wehrmacht. Il est le premier surpris d’y prendre un certain plaisir, mais, surtout, de se classer sans effort en tête des coureurs. Il décide de s’entraîner, commence à gagner ses premières courses nationales et, la guerre finie, s’attaque à des compétitions mondiales où, dans un style chaotique totalement atypique, il se montre bientôt invincible, accumulant les titres et faisant tomber les records mondiaux toutes distances confondues : Zatopek est devenu le nom le plus célèbre de l’histoire de l’athlétisme.

Mais le rideau de fer s’abat sur l’Europe de l’Est, enfermant la Tchécoslovaquie et son illustre athlète dans l’hermétique périmètre soviétique. Lorsque, exceptionnellement, il est autorisé à en sortir, c’est sous l’étroit contrôle d’officiels qui lui dictent mots et gestes, tout en usant de ses exploits inégalés et de son aura héroïque à des fins de propagande. Il flirte encore quelque temps avec les sommets, avant de commencer à raccrocher. Son soutien au Printemps de Prague précipite sa disgrâce. Envoyé comme manutentionnaire dans la terrible mine d’uranium de Jachymov où s’abrège la vie des opposants politiques, le grand Zatopek redevenu minuscule Emile sera autorisé à finir éboueur à Prague, avant, trop visible encore puisqu’on le reconnaît dans la rue, de se retrouver relégué obscur archiviste.

Cette boucle de vie, partie de rien et revenue à rien après avoir tutoyé les sommets, inspire ici à Jean Echenoz, non pas un simple récit d’inspiration biographique, mais une œuvre originale et romanesque qui, effaçant dates et chiffres, s’attache à transformer en abstraction le personnage historique ressuscité par le travail de documentation. Cet homme ordinaire qui n’a « l’air de rien », mais qui, toujours « l’air de rien », se montre capable de tout, l’écrivain l’appelle simplement Emile, avec un e ajouté qui parfait le concept générique. Son patronyme n’apparaît dans le récit que tardivement, lorsque « ce nom de Zatopek qui n’était rien, qui n’était rien qu’un drôle de nom, se met à claquer universellement » et que cela lui fait tout drôle de le voir imprimé dans les journaux, tel une « nouvelle identité publique » que la foule scande « sur tous les tons, comme pour l’en informer » et que la propagande lui vole avant de tenter de le détruire.

Sans esbroufe mais en y jetant toutes ses forces, de son pas bizarre qui le fait ressembler à « une mécanique détraquée, disloquée », ne faisant « rien comme les autres » au point d’avoir l’air de faire « n’importe quoi », l’Emile du récit n’en trace pas moins sa route, fort d’une liberté d’être lui-même que rien ni personne ne parvient jamais à lui enlever. Débarrassé de toute idéalisation héroïque, il devient une figure forte et symbolique que l’on accompagne conquis par le regard distancié et le ton délicieusement léger et ironique d’un texte qui boucle la boucle comme le coureur ses tours de piste et l’existence son tour de roue. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Comme Émile énervé par cet accueil choisit d’adopter dès le départ une très forte vitesse, il lui faut peu de temps pour se débarrasser de ses adversaires les plus puissants. Son allure est même telle qu’il a bientôt devancé d’un tour entier les derniers coureurs. Quatre-vingt mille spectateurs se lèvent alors en criant, d’un seul mouvement, car Émile leur donne un spectacle qu’ils n’avaient jamais vu : ayant déjà pris ce tour à tous ses adversaires, il entreprend maintenant de les dépasser à nouveau l’un après l’autre et, à mesure qu’eux accusent le coup et ralentissent, lui accélère encore de plus en plus. Bouche bée ou hurlante, éberlué par la performance autant que par cette manière de courir impossible, le public du stade n’en peut plus. Debout comme les autres, Larry Snider lui-même est effaré par ce style impur. Ce n’est pas normal, juge-t-il, ce n’est absolument pas normal. Ce type fait tout ce qu’il ne faut pas faire et il gagne.


Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements, parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde. Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.


Un jour on calculera que, rien qu’en s’entraînant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l’améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n’y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n’est pas beau à voir. C’est qu’il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n’a pas atteint ni n’atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu’il n’a pas le temps de s’en occuper : ce seraient trop d’heures perdues au détriment de son endurance et de l’accroissement de ses forces. Donc même si ce n’est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c’est tout.


En attendant, il est devenu l’homme à abattre, la référence absolue, l’étalon-or de la course de fond. On peut même se demander, s’interrogent gravement les chroniqueurs, s’il ne commet pas une grosse erreur psychologique en battant les records du monde à une cadence inlassable. Car enfin, maugréent-ils, il va bien arriver un jour où l’étonnement fera place à la curiosité polie, puis la curiosité à l’indifférence et, le jour où l’extraordinaire deviendra quotidien, il ne sera plus extraordinaire du tout. On ne recommencera de s’étonner que lorsque Émile perdra.

 

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mercredi 14 juin 2023

[Moulins, Xavier (de)] La nuit des pur-sang

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La nuit des pur-sang

Auteur : Xavier de MOULINS

Parution : 2023 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’aura de la horde plane au-dessus du cortège. La couleur du ciel est chamboulée. Les derniers nuages foutent le camp. D’en haut tout paraît simple et fluide. Le galop est une danse. Serait-il capable de remonter si l’occasion se présentait ? Serait-il en état ? Après tout ça. Alexandre a bien connu les chevaux dans une autre vie.

Énigmatique et saisissant, le nouveau roman de Xavier de Moulins nous entraîne dans le monde des chevaux de course, devenu le refuge d’un homme abîmé par la vie. Les pur-sang l’aideront-ils à affronter ses fantômes et ses deuils pour traverser enfin sa nuit d’encre ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Xavier de Moulins est écrivain et journaliste. Il a déjà publié chez Flammarion Le petit chat est mort (2020, Prix littéraire 30 millions d'amis), Mon garçon (2021), Toute la famille ensemble (2022) et La nuit des pur-sang (2023) chez Flammarion.

 

Avis :

Des années après le drame qui ne cesse de le hanter et qui lui a fait tourner le dos à sa passion pour le cheval, Alexandre est invité par une ancienne connaissance à l’entraînement des cracks à Maisons-Laffitte. Pendant qu’il renoue peu à peu avec le monde équestre, pour les plus grands espoirs de sa mère Elisabeth, qui, douloureusement consciente de n’avoir pas su le protéger des violences d’un père aujourd’hui décédé, cherche obstinément le moyen de lui redonner goût à la vie, l’ex-jockey Tony, reconverti en lad rééducateur de chevaux difficiles, convoie ses derniers champions sans se douter que son ultime sauvetage pourrait bien être celui d’un homme cette fois…

Jolie et émouvante, l’histoire a toutes les chances d’embuer bien des yeux, à mesure que les fils narrateurs, tissés respectivement par Alexandre, Tony et Elisabeth, laissent apparaître son motif central, au départ peu visible. Leurré par le premier chapitre, le lecteur devra d’abord faire la part entre réalité et fantasme, personnages vivants et fantômes, pour progressivement réaliser la nature et l’ampleur du traumatisme qui empêche Alexandre de se libérer d’un terrible sentiment de culpabilité et d’enfin faire son deuil du passé. C’est cette construction du livre, d’un trompe-l’oeil initial en un enchaînement de métaphores poétiques, qui, alliée à une écriture puissamment inspirée par la passion profonde de l’auteur pour le cheval et l’univers des courses hippiques, mais aussi par une expérience personnelle qui lui a dicté un personnage présentant quelques traits autobiographiques, fait toute l’originalité de cette narration, inévitablement bouleversante.

De la rééducation de chevaux débordés par leurs peurs au rebond d’un homme qui ne croit plus en lui ni en la vie, le texte fait la part belle à l’équithérapie, fondée sur cette incroyable relation entre l’animal et l’humain, l’un si bien miroir de l’autre que ce binôme affectif favorise prise de confiance et reconnexion avec soi, comme par exemple chez les jeunes autistes. Alors, même si parfois l’ensemble frise la tendance feel good et paraît rester trop en surface de ses somme toute classiques considérations sur la résilience et le droit à vivre heureux, l’on se laisse charmer par la tendresse et par la poésie de ce conte un peu surnaturel, en même temps que griser par la vitesse et la puissance de galops au petit matin, à dos de « fauve de quatre cents kilos ».

Une lecture qui pourra donner envie de revoir le film « Danse avec lui », pour une autre histoire de résilience équestre à laquelle ce livre fait irrésistiblement penser. (3,5/5)

 

Citations : 

Les statues équestres disent la vie et la mort. Si deux sabots ne touchent pas le socle, c’est que le cavalier a été tué au combat.
 

Une cinquantaine d’écuries sont installées autour de l’hippodrome, des allées cavalières bordent les routes. D’autres essaims de pur-sang apparaissent : cinq cents sortent chaque matin de leur box pour le travail sur les pistes. Les cavaleries se croisent sur le gazon ou dans les arènes de sable, plus profondes et plus difficiles pour les athlètes, qui, en s’y enfonçant, s’y musclent au trot et au galop, conquièrent et améliorent, chaque jour, conditions physique et morale, indispensables pour voler sur les hippodromes.                 
Le travail du matin permet de gagner l’après-midi sur les champs de courses. La victoire, c’est la finalité.                 
Tout est nouveau pour lui. Sophie lui explique le théâtre et le fonctionnement du centre et d’une écurie. À Maisons-Laffitte ou à Chantilly, tout est pensé pour les courses. Les cours sont collées les unes aux autres, les nuits sont bercées par les hennissements et les rêves des chevaux. Derrière chaque portail, un mystère, un monde bruisse. Chaque maison a sa méthode, une manière de penser l’entraînement, de préparer les futurs champions, de croire en ses chances et de convoquer le destin. Les après-midi sont dédiés aux compétitions, aux luttes à mort et aux corps-à-corps avec les adversaires.                 
Les cracks traversent la France en camion pour une chance de victoire sur un hippodrome. Dans ce monde dur et sans pitié, on ne compte ni ses heures ni sa sueur. La routine et la discipline sont les conditions du succès, le courage et la grâce s’occupent du reste.
 

Les chevaux ne mettent pas de frontière entre leurs émotions et leurs actions, ils cherchent avant toute chose de la cohérence chez un partenaire. Alexandre avait compris très vite qu’un cheval calme et confiant, qu’une monture courageuse appelait un cavalier calme, confiant et courageux. Une bête de quatre cents kilos est le miroir de celui qui la chevauche. Elle peut le tuer d’un coup ou le sauver. Ce qu’un cheval apprend doit s’appliquer à celui qui le monte en premier. Avec lui, on travaille d’abord sur soi ; l’âme, le corps et l’esprit.
 

Aucun cheval n’accepte pour chef quelqu’un qu’il ne respecte pas. 
 

Il n’y a pas d’âge pour renaître.
Nous passons trop de temps à faire des plans pour l’avenir, à dépendre d’événements qui n’arriveront pas, ou trop tard, à nous souvenir. On réprime trop de choses par crainte des représailles et de l’humiliation, et il faut parfois beaucoup de courage pour exprimer ses sentiments. La seule chose que nous ayons réellement, c’est aujourd’hui, et personne ne nous doit rien.
Ce n’est pas ta faute, mon enfant, si ta femme est morte. Se sentir coupable est ce qu’il y a de pire. Traîner sa culpabilité, ce n’est pas respecter sa vie. Le cœur a besoin d’amour pour guérir et cet amour doit avant tout émaner de soi.
 
 
Il le sait, avec eux, les présentations débutent bien avant que les regards se croisent. Un cheval vous scanne au moment où il vous entend approcher et peut vous sonder jusqu’à l’âme.


On peut n’avoir manqué de rien sur le papier et vivre complètement démuni.  Alexandre ressemble à un cheval battu par son propriétaire dans l’obscurité de son box. À la racine de ses peurs, il y a son père. Ce père et ses exigences.


Enfant battu. Chaque fois que nous faisons du mal, nous le faisons à tous nos descendants qui le porteront sans en être conscients jusqu’à leur mort. Ce qui empêche l’amour, c’est la peur. La violence naît d’un vide intérieur.


La séparation est une mort qui vous laisse en vie.  


Toute expérience humaine est intégralement autocréée. Chacun de nous est l’auteur de ses pensées et de ses émotions. Il faut savoir s’arrêter de s’identifier à tout ce que l’on a accumulé par le passé et arrêter de croire que le futur sera ceci ou cela. Il n’existe pas. La seule chose que nous avons s’appelle le présent. Vivre, c’est prendre conscience de ce qu’on est à l’instant. Être humain, c’est pouvoir façonner les situations dans lesquelles on vit comme on veut les vivre. Pour façonner nos situations, il faut comprendre qui on est. Ensuite seulement on peut envisager d’être bien où nous sommes. C’est tout. Les gens ne savent pas qui ils sont. C’est pour ça qu’ils sont malheureux et courent après un hypothétique bonheur qui ne dépend jamais d’eux. Il est là, le piège.


 

lundi 12 juin 2023

[Meissirel, Marie-Diane] Les accords silencieux

 

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Les accords silencieux

Auteur : Marie-Diane MEISSIREL

Parution :  2022 (Les Escales), 2023 (Pocket)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

New York, juin 1937. Tillie perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels ». Grande mélomane, elle n’égale cependant pas les pianistes de légende qu’elle côtoie, comme Rachmaninov et Horowitz. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre à leur service.
Hong Kong, septembre 2014. Pour la première fois depuis un examen raté, Xià s’autorise de nouveau à s’asseoir devant un piano et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer, retrouvant ainsi le plaisir de laisser ses doigts danser sur le clavier. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont malgré tout unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour
pour la musique…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978 à Paris, Marie-Diane Meissirel est franco-américaine. Après des études de sciences politiques et de commerce en France et à Hong Kong, elle vit désormais à Singapour. Les Accords silencieux est son premier roman paru aux Escales.

 

 

Avis :

1937, à New York. Si Tillie n’a pas le talent de son jumeau violoncelliste, elle n’en partage pas moins la passion pour la musique qui anime sa famille. Comme son père et son grand-père avant elle, elle entre donc chez Steinway & Sons, où la voilà bientôt au service des immortels, ces pianistes d’exception parmi lesquels Rachmaninov et Horowitz. 2014, à Hong Kong. La vieille dame qu’est devenue Tillie n’a plus la force de faire chanter elle-même son Steinway. Xia, une étudiante chinoise dont un concours raté a anéanti les ambitions musicales, vient jouer pour elle et ainsi garder en vie le vieux piano et les émotions qui lui sont attachées dans le coeur de sa propriétaire. Mais les deux femmes vont découvrir, qu’au-delà de cet instrument et de l’amour de la musique qui les ont réunies, elles ont aussi en commun un sombre secret, qui, sans qu’elles en aient jamais eu conscience, a infléchi le cours de leur existence.

L’idée de suivre à travers le temps le parcours d’un objet, d’une œuvre d’art ou d’un instrument de musique n’est pas neuve. D’autres s’y sont déjà essayés, comme Mizubayashi Akira avec Ame brisée, ou Marie Charvet avec L’âme du violon, tant la vulnérabilité à la barbarie, aux guerres et à l’obscurantisme – entre autres – de ces choses rares et inestimables qui, non seulement incarnent la beauté et le génie, mais se chargent aussi au fil du temps de la mémoire des vies et des âmes qu’elles ont fait vibrer, comporte, il est vrai, de potentiel éminemment tragique et romanesque. Nous voici donc à voltiger en incessants allers-retours entre lieux et époques, sur les pas cette fois d’un piano fort opportunément reconnaissable à deux papillons gravés dans son bois : des lieux et des époques dont l’auteur use et abuse toutefois jusqu’à risquer de perdre son lecteur en chemin, comme autant de pièces de puzzle dont l’assemblage finit par dévoiler les fils blancs d’un improbable imbroglio, mêlant histoires d’amour et hasards tout autant impossibles les uns que les autres.

Reste une lecture légère et romanesque, dont les rebondissements prévisibles et pas absolument passionnants font néanmoins voyager, en musique, d’un continent à l’autre et à travers les époques. Surnagent aussi quelques jolies émotions musicales, même si Mahler s’en serait probablement énervé, lui qui jugeait les mots impuissants à décrire la musique, sauf quand elle est mauvaise. (2,5/5)

 

 

Citation :

Sur la banquette en face d’elle, une fillette dans sa robe d’uniforme à col Claudine tient, serré contre son buste frêle, un étui à violon. À côté d’elle, son père pianote sur son téléphone portable. L’écolière ne sourit pas, ses yeux sont cernés par la fatigue, une profonde lassitude se lit dans son regard. Où est la joie de l’enfance sur ce visage déjà usé par la pression parentale ? s’interroge Xià. Réussir, il n’y a pas d’autre chemin en ce monde et l’apprentissage de la musique fait partie de cette marche uniformisée vers l’excellence. Parmi tous ces petits soldats armés de leurs instruments, combien seront touchés, au plus profond de leur être, par le mystère de la musique ? Xià a envie de souffler à l’oreille de l’enfant de chérir son violon comme son meilleur ami, car peut-être détient-elle entre ses mains le secret de son harmonie au monde mais elle désire tout autant la mettre en garde contre le danger de pénétrer dans cet univers intense, riche en émotions et plein de promesses de liberté.

samedi 10 juin 2023

[Martinez, Carole] La terre qui penche

 



 

Au delà du coup de coeur

 

Titre : La terre qui penche

Auteur : Carole MARTINEZ

Parution : 2015 (Gallimard)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Blanche est morte en 1361 à l’âge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-delà la mort! La vieille âme qu’elle est devenue aurait tout oublié de sa courte existence si la petite fille qu’elle a été ne la hantait pas. Vieille âme et petite fille partagent la même tombe et leurs récits alternent.
L’enfance se raconte au présent et la vieillesse s’émerveille, s’étonne, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend.
Veut-on l’offrir au diable filou pour que les temps de misère cessent, que les récoltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emporté sa mère en même temps que la moitié du monde ne revienne jamais?
Par la force d’une écriture cruelle, sensuelle et poétique à la fois, Carole Martinez laisse Blanche tisser les orties de son enfance et recoudre son destin. Nous retrouvons son univers si singulier, où la magie et le songe côtoient la violence et la truculence charnelles, toujours à l’orée du rêve mais deux siècles plus tard, dans ce domaine des Murmures qui était le cadre de son précédent roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Carole Martinez, née en 1966, est romancière et professeure de français. Son premier roman, Le cœur cousu, a été récompensé par quinze prix littéraires, dont le prix Renaudot des lycéens en 2007. Son deuxième roman, Du domaine des murmures, a lui aussi été acclamé par la critique. Publié en 2011, il a notamment reçu le prix Goncourt des lycéens. En 2016, Carole Martinez a publié La Terre qui penche, qui témoigne a nouveau de son immense talent, de cet univers si singulier, entre magie et songe, sensualité et violence, petite et grande Histoire.

 

Avis :

Quand elle est morte en 1361, Blanche n’avait que douze ans. Le récit de son existence nous parvient au travers de deux voix réunies dans la même tombe, celle de l’enfant qu’elle fut et qui se raconte au présent, avec la vivacité fraîche et naïve du jeune âge, et celle de la vieille âme qu’elle est devenue de nos jours, son fantôme lesté d’une sagesse de six cents ans et qui, se souvenant de ce passé consécutif à une terrible épidémie de peste, lui donne une perspective évocatrice du long et difficile chemin parcouru par l’humanité au travers des siècles.

Privée dès le plus jeune âge de sa mère, morte de la pestilence qui, succédant à la Guerre de Cent ans au mitan du XIVe siècle, a emporté une personne sur trois et vidé en quelques années le pays de ses forces vives, Blanche ne connaît que l’autorité brutale d’un père rendu plus paillard et soudard encore par sa puissance seigneuriale. Elle qui rêve tant d’apprendre à lire et de courir librement comme les garçons de son âge – toutes actions interdites au sexe faible et déraisonnable qu’il faut préserver de ses penchants pervers – se retrouve à onze ans arrachée à ses sœurs et emmenée dans un fief voisin, au château des Murmures, y faire son apprentissage de promise au doux mais débile Aymon.

L’imagination et le fort tempérament de Blanche colorent son récit, par ailleurs d’une grande précision historique, d’une magie onirique empruntant au conte merveilleux et à la fable fantastique qui, alliée à une langue poétique d’une envoûtante beauté, ensorcelle le lecteur sitôt la lisière des premières pages franchies et son étonnement enjambé. Et tandis qu’autour de cette période charnière, frappée d’une crise d’une telle ampleur qu'entre mauvaises conditions climatiques, famines, épidémies, razzias dévastatrices perpétrées par les grandes compagnies – ces bandes de mercenaires privés d’employeurs par la fin de la guerre –, elle devait sonner la mort du Moyen Age et le début d’un long processus de sortie de la féodalité, tandis donc que les regards de Blanche enfant et de Blanche vieille âme se renvoient en miroir ce qu’elles furent et ce qu’elles devinrent, c’est toute l’évolution du pays qui transparaît métaphoriquement, entre l’époque médiévale, son ignorance, ses peurs et ses superstitions pleines de magie, et celle d’aujourd’hui, plus rationnelle mais nostalgique de sa fantaisie perdue.

Traversé par les grandes peurs primitives liées à la mort et peuplé de figures, ogres ou fées, directement inspirées de l’imaginaire des contes et des légendes, le récit fait aussi la part belle à cette terre franc-comtoise qui penche de toute la hauteur de ses coteaux en terrasses, péniblement façonnés au détour d’épaisses forêts, en surplomb de la Loue, cette rivière-femme aussi traîtresse qu’enchanteresse qui avale les hommes venus s’y mirer. Un livre d’une grande richesse historique et poétique, au charme si puissant qu’il vous laisse éperdu d’admiration pour son écriture si imaginative et si belle. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

Citations : 

On nous lève à l’aube, ma sœur et moi, et nous devons ou broder ou filer toute la journée, c’est qu’il faut nous empêcher de trop réfléchir, car le diable s’insinue dès que la femme est désœuvrée. Le diable a vite fait de s’emparer de la pensée d’une fillette oisive, de la conduire par le bout de son joli nez, et de lui faire lever la jambe devant le premier bonhomme venu. D’après père, les femmes ne sont, par nature, que des culs. (…)
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise ! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. (…)
Non, les hommes ne sont pas soumis à leur désir : ils en sont les maîtres et l’éteignent aussitôt !
 

Est-ce cela l’enfer ? Souffrir de douleurs fantômes dans un corps qu’on n’a plus ?
Oui, gare à l’enfer, gare à l’enfer où l’esprit reste captif d’une chair qu’il a perdue !
Notre nourrice nous répétait que c’était bien le pire que d’avoir à souffrir de ce qui n’était plus…
 

J’admire cette force que j’ai eue à onze ans, cette soif de savoir, de grandir, de goûter à tout, même aux fruits interdits.
Quelle grande jouissance que celle des premières fois ! Comme la vie était intense et pleine de choses neuves !
Tout s’émousse avec le temps et, pourtant, je m’attendris encore, après six siècles d’errance, en écoutant ta voix claire. Tes petites peines sont de telles déchirures et tes larmes ne coulent pas, elles jaillissent, ardentes et pures, elles sont de feu plutôt que d’eau.
On oublie si vite nos rêves et nos désirs d’enfant, on les dilue pour les rendre acceptables, innocents et jolis. On ne se souvient que d’un monde doux et tranquille, alors que la pureté même de l’enfance est tout entière dans cette violence que tu dis sans détours.
L’enfant est un dévorant qui avalerait le monde, si le monde était assez petit pour se laisser saisir.
 

Nous sommes restées ainsi, immobiles et sereines, installées dans ma parure, goûtant l’instant, jusqu’à ce que mon père fracassât notre belle communion en faisant irruption dans la pièce, poussant la porte d’un coup de pied ou d’épaule sans frapper, avec cette brusquerie qui le caractérise, cette façon bruyante qu’il a de prendre les choses, de les reposer avec force pour ponctuer son mouvement, de fouler le sol, de tirer sur la bouche de son cheval, d’entrer dans une chambre, une église ou une femme. Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu’il existe.
 

L’homme savait bien qu’il devait mourir un jour, mais il passait sa vie à l’oublier. Un déni magnifique : malgré la mort des autres, il n’y croyait pas, cet imbécile, jamais. Mourir n’était pas sa fin, l’homme employait toute son imagination – cette qualité stupéfiante qui fait de lui la première merveille de la création – à inventer un sens à tout cela. Coûte que coûte.
 

Tu t’es réveillée tout au fond de la vallée, face à la rivière, dans le clapotis des eaux, sur une petite plage où les rayons du soleil ne pénétraient pas encore. La brume s’était retirée, abandonnant derrière elle quelques longs filaments cotonneux. La Loue faisait danser la clarté du ciel et les arbres dans son lit et tout semblait en place, orchestré par son mouvement.
 
 
Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n’y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l’air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu’il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brumes, essaye de réparer les nuées déchirées. (...)
Le jour est si faible qu’il ne traverse pas les vitraux des croisées de la grande salle. Dehors, l’obscurité est blanche. Quand je passe dans la cour pour me rendre à la chapelle ou aux écuries, je ne vois pas mes mains en plein jour, elles pourraient faire n’importe quoi, on n’en saurait rien. Même pas moi.


Maître Claude est chargé de mon éducation. Père dirait qu’il est de ces gens qu’on oublie, que l’on rencontre cent fois pour la première fois. Rien en lui n’accroche le regard. Sa taille est moyenne, sa carrure des plus courantes. Il n’est ni chauve, ni barbu, ni brun, ni blond, ni vieux, ni jeune, ni rien de particulier. Son habit même pourrait aussi bien être celui d’un autre, de n’importe qui, et quand je tente de me le figurer en pensée, je ne me souviens que du drap sombre dans lequel sa cotte est taillée, je ne vois de lui qu’une couverture noire, d’un noir mité de gris.


Être père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d’être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d’être à l’image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Être père n’est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien, il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l’incarnation d’une lignée que j’ai appris à respecter, à vénérer. J’ai songé alors que, depuis des générations, les hommes de ma maison devenaient pères en observant, en construisant ou en renversant leur propre père, pas en se penchant sur leurs enfants.


Avais-je seulement porté l’un de mes enfants avant toi ? Je ne m’en souvenais pas. J’ai alors choisi d’endosser le rôle de Joseph, plutôt que celui de Dieu, je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais. Tu m’as révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d’être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence et affaibli par mon amour. J’ai laissé Geoffroy mener des hommes en mon nom, j’ai abandonné cette vie de soldat que j’avais cru aimer jusque-là, et je t’ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m’a été un délice. Tu m’as permis de comprendre qu’on pouvait jouir du bonheur d’un autre. Ta joie découlait de ta façon de regarder le monde et de t’en imprégner. 


Père vous avait si souvent répété à toi, à ta jumelle, à ton frère, à toutes ses bâtardes, qu’il était le maître, que tu te figurais tous les pères à son image. (…)
Sur la terre du père, si petite fût-elle, une menace pesait : sous peine de mourir, il fallait obéir, ne pas chercher à devenir son égal, lui laisser la connaissance et l’implorer, le remercier de nous avoir créé un monde à défaut de nous avoir offert son ventre ou ses bras. (…)
Jamais notre père ne se serait contenté de la place de Joseph. Jamais, il n’aurait pu imaginer que l’enfant était un dieu et que sa vocation était d’initier ce petit dieu, de lui apprendre à être un homme sans l’abîmer.


La mémoire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l’illusion du réel. Pourquoi retenons-nous cette minute plutôt qu’une autre ? Ce minuscule détail-là ? Cette légère brise agitant le voile bleu du lit ? Comment arrivons-nous à nouer plusieurs sensations les unes aux autres ?
Il ne faut pas tenter de fouiller l’éclat de ces réminiscences, car à y regarder de plus près, le souvenir délicieux, tellement tangible, n’est qu’un trompe-l’œil de fortune, bricolé à partir de lambeaux de sensations. Il nous fait croire que tout y est, mais nous ne saisissons la totalité de l’instant qu’à partir d’une trame élimée dont nous négligeons les trous.


En allant vers Ornans, l’étau des montagnes se desserre peu à peu et l’on peut cultiver du blé ou de l’avoine. Mais ici, la terre penche trop, rien ne pousse que le raisin, cette plante apricieuse et fragile. Plus en aval, ils peuvent se permettre d’être mauvais vignerons et de planter des sacs à vin, mais, ici, nous sommes condamnés à rester les meilleurs, si nous voulons échanger notre vin contre du pain. Si nous voulons manger et ne pas nous contenter de boire ! Vois, les ceps disposés en espaliers et en quinconce s’enflent de lumière et ne se font pas d’ombre. Nous sommes du beau côté de la Loue, nous avons le soleil ! Hautefeuille n’a pas cette chance ! Pas de soleil sur son versant, mais il a beaucoup plus de terres par le haut, sur le plateau. Il boit notre vin comme tant d’autres. Aux beaux jours, le vent n’entre pas dans cette gorge étroite qui retient la chaleur du jour, si bien que, dès le printemps, le temps est plus clément dans notre vallée qu’ailleurs.
— Mais quand il pleut trop, les choses se gâtent ! La boue dévale ces pentes et arrache tout, pêle-mêle, poursuit Geoffroy.
— Après les orages, les gens d’ici remontent la terre, à la hotte et au seau, ils refaçonnent les coteaux, replantent les ceps, réparent le pays pour qu’il s’incline comme il faut. Sans nous, il n’y aurait plus de terre sur ces rochers depuis longtemps, rien n’y pousserait. Quel laboureur transporte ainsi son champ sur ses épaules ? Les vignerons d’ici sont les meilleurs et les plus courageux qui soient. Ils rient de leur sort, et chantent en mourant, mais jamais on ne les enterre dans les vignes, leurs corps couleraient avec la boue jusqu’à la Loue.


Des hommes creusent de profondes saignées dans la terre pour que les eaux s’écoulent mieux la prochaine fois qu’il pleuvra, qu’elles trouvent leur chemin jusqu’à la rivière ; d’autres restaurent des murets pour soutenir leurs rangées de vignes et empêcher qu’elles ne s’écroulent. Ils reconstruisent ce paysage qui ne tiendrait pas sans eux. Leur besogne ne s’achèvera jamais et, moi, je serai un jour leur maîtresse, la femme d’Aymon, le simple dont l’esprit penche autant que ce pays, je serai la femme d’un homme si faiblement charpenté que son corps se plie à toutes les métamorphoses et je devrai l’empêcher de s’ensauvager tout à fait, d’être poisson ou chien, le reconstruire chaque jour et, de mes mains, je le remodèlerai homme, comme ces vignerons remodèlent leurs coteaux.


L’église de Moustier est plantée au beau milieu d’un champ de croix, à quelques pas à peine du prieuré. Alors que nous traversons l’immense cimetière, Haute-Pierre brise le silence d’un murmure :  
— Le prieuré récolte depuis plusieurs siècles ses morts sur toute la vallée, et même au-delà. Ça rend mieux que le vin et demande moins de travail. Ça pousse tout seul, les morts ! Ce n’est ni fragile, ni capricieux. Les gens payent cher pour se coucher ici, à l’ombre de ce cloître, non loin des saints hommes qui prieront pour eux jusqu’au Jugement dernier ! Commerce idéal que celui du dernier sommeil.


La puissance des représentants du divin sur terre est aussi temporelle que le reste, les croyances, elles-mêmes, sont temporelles. Les religions grandissent, vieillissent et, sans doute, finiront-elles toutes par tourner au mythe. Certaines s’enkystent pour survivre, d’autres luttent pour s’imposer, pour rester vivantes, puissantes, effrayantes. Il arrive que des assoiffés de pouvoir dirigent des affamés de sens, leur tracent la voie à suivre, justifient la violence, se justifient par la violence, utilisent les plus sauvages pour régner sur les craintifs et terrasser les autres.
Car qui mieux que Dieu peut légitimer un pouvoir temporel ?
Que Dieu soit muet arrange bien les choses.
Il me semble qu’une religion ne prend sens que si elle se dépouille absolument de ce pouvoir-là et ne craint plus sa fin. Quand elle ne s’impose plus par force ou effroi, alors seulement, elle devient spirituelle et précieuse. Mais comme la majorité des hommes a besoin de croire en foule, qu’elle rêve d’un père puissant, pas d’un Joseph, et que nul n’accède au pouvoir par hasard, comme ce chemin qui y mène ne rend pas meilleur et que l’heure n’est pas au dépouillement, j’ai bien peur pour vous, mes chers vivants. Moi qui suis morte, je peux rire tout mon saoul des ambitieux qui se rêvent des saints en agitant l’épée du sacrifice. Je peux rire de ceux qui utilisent Dieu comme prétexte pour asseoir leur pouvoir.
Mais j’ai bien peur pour vous, pauvres vivants, qu’un éclat de rire met en péril…
Le rire est une menace, qui grignote les certitudes, découd les lèvres, déssille les hommes, dénude les rois, le mieux est de le déclarer hérétique.
Pourtant quand, oubliant la violence et l’aigreur, je repense à la beauté de ces chants lancés dans le silence du ciel, que je revois cette vallée follement hérissée de croix et de vignes, cette rivière profonde au mitan du grand lit, quand je me souviens de ce monde penché qui réjouissait mes sens, de la bonté d’Aymon, de la lumière d’Éloi à cheval sur son toit, de l’amour de Haute-Pierre pour son fils, il me semble que Dieu existe vraiment et que, parfois, il se fait hommes.


Haute-Pierre est revenu avec le prieur, un homme maigre à la peau blême, qui t’a semblé long comme un bâton. Son visage de bois mort a à peine répondu à ton salut avant de prendre congé sèchement. Tu as pensé que ces hommes-là étaient des flûtes, des corps creux à travers lesquels les mots et la musique ne faisaient que passer sans laisser de traces. Il était pourtant difficile d’imaginer qu’un être aussi froid et raide pût souffler un chant un tant soit peu mélodieux. 


Depuis que mon père l’a abandonnée au-dessus du vide, elle-même est si pleine de larmes qu’elle est insensible à la peine de sa fille comme au sommeil de son fils. Elle ne pourrait ajouter des larmes aux larmes sans déborder, et la crue ravagerait son beau visage impassible, ce visage qu’elle s’acharne à tenir fixe pour ne pas s’abîmer les traits, ce visage lisse et tranquille qu’elle a posé sur son âme comme un masque de marbre et qui n’exprimera jamais rien d’autre que sa beauté jusqu’au jour où il craquera et où les peines anciennes, accumulées sous sa chair, jailliront toutes ensemble, emportant pêle-mêle dans un flot de larmes la couleur de ses yeux, l’arrondi de ses lèvres et l’arête de son nez. La chair de ses joues s’amollira, la pâte se distendra, ne tiendra plus à l’os. Aucune saignée n’aura été creusée en prévision de ce jour-là qui permettrait à sa douleur de s’écouler directement jusqu’à la Loue sans tout détruire sur son passage. Alors Aélis sera comme un coteau ravagé par l’orage.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

jeudi 8 juin 2023

[Pedinielli, Michèle] Sans collier

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Sans collier

Auteur : Michèle PEDINIELLI

Parution : 2023 (L'Aube)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

On les appelait cani sciolti, chiens sans collier, parce qu’ils ne voulaient appartenir à aucune organisation politique dans cette Italie des années soixante-dix, quand toute une jeunesse rêvait de renverser la table pour changer le monde. Ce pan de l’histoire italienne va faire irruption de manière inattendue dans la vie de Ghjulia Boccanera, détective privée, occupée à rechercher un jeune ouvrier mystérieusement disparu d’un chantier pharaonique de Nice.
Entre menaces étranges et réminiscences floues, les ­chemins sont complexes pour dénouer les fils de cette histoire dans laquelle tout le monde semble porter un secret…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michèle Pedinielli, née à Nice d’un mélange corse et italien, est « montée à la capitale » pour devenir journaliste pendant une quinzaine d’années. Aujourd’hui de retour dans sa ville natale, elle a décidé de se consacrer à l’écriture.

 

Avis :

Le quatrième opus des enquêtes de la détective privée Ghjulia Boccanera, dite Diou, la ramène dans sa ville, Nice, également celle de l’auteur, où un ami inspecteur du travail la charge de retrouver un ouvrier roumain, subitement disparu alors qu’il travaillait sur un chantier de construction immobilière. Mais voilà qu’elle reçoit des menaces dans sa boîte aux lettres, la visant semble-t-il autant que son colocataire, Dan, galeriste homosexuel…

A cette trame principale s’entrelacent deux autres récits. L’un nous fait revivre les années de plomb en Italie, aux côtés de jeunes activistes, jusqu’à l’attentat de la gare de Bologne, l’attaque terroriste la plus importante et la plus meurtrière du XXe siècle en Europe. L’autre nous plonge dans la mémoire défaillante d’une femme qui tente désespérément de se souvenir des raisons qui l’ont menée, de cela elle est sûre, à tuer.

Avec son ironie, sa verve qui coule comme elle pense, dans une langue très orale, et sa cinquantaine travaillée par les impasses sentimentales et par une ménopause omniprésente dans la narration, Diou en friserait presque la version vieillie d’une héroïne de chick lit. Heureusement, le mélange de trois intrigues venu brouiller les pistes en de trompeurs concours de circonstances, le prolongement contemporain d’authentiques faits historiques qui ont marqué durablement l’Italie, et le regard lesté de colère que porte l’auteur sur les dérives de sa ville et, à travers elle, de la société toute entière, s’allient plus honorablement pour rendre le livre intéressant.

De l’activité terroriste en Italie dans les années quatre-vingts à l’attentat de Nice en 2016, Michèle Pedinielli évoque ainsi la difficulté de se reconstruire sur un passé sanglant. Entre promoteurs véreux et frénésie immobilière qui bétonne la périphérie de Nice, elle s’en prend aux conditions de travail sur les chantiers, à l’exploitation des sans-papiers, aux marchands de sommeil. Toute une misère sur laquelle grandit comme un cancer le trafic de stupéfiants et le mortifère mirage de l’argent facile. Toute une criminalité qui se paye au prix fort dans le monde d’en-bas, mais s’en tire parfois en toute impunité dans celui d’en-haut. Ne reste plus que l’homophobie pour alimenter les révoltes de Diou, dans un tumulte émotionnel qui lui fait prendre parti, encore et toujours, pour les cane sciolti, ces chiens sans collier, comme on appelait les jeunes Italiens des années soixante-dix qui récusaient toute appartenance politique pour mieux rêver de changer le monde.

Malgré quelques réserves sur la tendance à la dilution dans les hormones de l’intellect de son personnage principal, ce polar à l’ironie mordante qui ne bâillonne pas ses coups de gueule reste une lecture agréable, pour un portrait tout en contraste et en zones d’ombre de la ville de Nice, si chère à l’auteur. (3/5)

 

Citations : 

— Je pensais que les multinationales du bâtiment faisaient gaffe en matière de sécurité.
— Les grosses boîtes, oui, la plupart du temps, c’est tout leur intérêt d’apparaître soucieuses de la santé de leurs salariés. C’est valorisant face aux pouvoirs publics qui attribuent les marchés. Mais leurs sous-traitants ? Et les sous-traitants des sous-traitants ? Ceux qui, en bout de chaîne, doivent livrer le produit coûte que coûte dans les délais réduits qu’on leur impose ? Plus tu descends la cascade de sous-traitance, plus la pression augmente, et plus tu trouves des manquements ou des aberrations en matière de sécurité.
— Le pire des cas, c’est pour la sous-traitance, alors ?
— Le pire des cas, c’est forcément pour les sans-papiers. C’est toujours pour eux… Tu sais, lorsqu’on a construit la prestigieuse Bibliothèque nationale de France à Paris, celle qui a été baptisée “François-Mitterrand”, les ouvriers en situation irrégulière ont été employés par centaines. Fallait que ça tourne ! Et pour que ce chantier énorme ne prenne pas trop de retard, ordre a été donné aux flics de la région parisienne de ne pas les contrôler et, si cela arrivait, de les laisser repartir. Lorsque la dernière pierre a été posée, l’ordre s’est inversé : haro sur l’étranger, ils ont été traqués jusqu’au dernier ! Tout bénef pour une certaine police qui a pu multiplier ses chiffres d’arrestation, et surtout pour le constructeur : tu imagines, pas de prime de retour, et en plus, c’est l’État français qui s’est chargé d’affréter les charters. À l’époque, j’ai rencontré un commandant qui a refusé cette chasse-là. La suite de sa carrière a été difficile…
— Et dans le cas où des ouvriers se blessent ?
— S’il leur arrive quoi que ce soit, on les met dans un camion ou un avion, selon leur destination d’origine, et on les renvoie chez eux. Direct, sans discussion. Et il y a un cas comme ça à Emblema : l’un des ouvriers, un Roumain je crois, a disparu du jour au lendemain. Ça ne m’étonnerait pas qu’il lui soit arrivé une bricole dans le genre.
— Il n’a pas pu juste repartir chez lui sans avertir personne ?
— Ces gens ont parcouru plus de deux mille kilomètres pour venir se faire exploiter chez nous parce que c’est toujours mieux que chez eux. Ils savent qu’au moindre écart ils sont virés. Ils ne lâchent pas leur boulot comme ça.
 

L’adresse de l’ouvrier dans le dossier de Shérif correspond à un immeuble derrière la gare Thiers (furtive incise : je vote pour le premier candidat qui propose de la rebaptiser, ainsi que l’avenue qui la borde, afin d’effacer l’hommage au massacreur de la Commune). Comme la plupart des quartiers autour des gares, celui-ci est l’antithèse de la vie rêvée des Azuréens, un cauchemar pour l’office du tourisme, qui récupère des voyageurs traumatisés d’avoir croisé le microcosme local accro à des drogues moins élégantes que celles que l’on sniffe à bord des yachts. Un quartier dans lequel on peut estimer qu’un marchand de sommeil efficace arrive à caser dix personnes dans un deux-pièces pour des sommes exorbitantes. Remarque, depuis que j’ai appris qu’à Ajaccio certains louent des épaves de voiture aux SDF, plus grand-chose ne m’étonne dans la vaste palette de l’exploitation de l’homme par l’homme.
 
 
En remontant l’avenue Jean-Jaurès, je commence à sentir une drôle d’odeur. Enfin, « drôle d’odeur », c’est un euphémisme pour dire que ça sent franchement la merde. Plus je m’approche de la place Massena, plus ça pue. Autour de moi, ça fait la grimace, ça enfouit son visage dans son coude replié, ça fait « Maman, ça sent vraiment très mauvais ! » Même l’Apollon de la fontaine semble froncer le nez sous l’assaut des effluves pestilentiels. En débouchant en haut de la rue de l’Hôtel-de-Ville, la frénésie de plusieurs employés municipaux me renseigne sur l’origine de la chose : un camion de type pompe à merde vient de perdre les eaux devant la mairie, à deux pas de l’opéra et du restaurant fréquenté par tout ce que la droite locale compte de gens au pouvoir – c’est dire si ça ne désemplit pas –, qui y invitent leurs amis, people rutilants ou ancien président à bracelet électronique. Alors, on se déploie, on rubalise, on fait circuler, on est à la limite du plan Orsec-caca. Le pull remonté sur le nez, je m’avance vers le lieu du drame scatologique. Du trottoir d’en face, je déchiffre l’inscription sur le flanc du camion : Zettour-Ciommi, eaux usées et déchets en tous genres.
Je me dis que parfois la nature fait bien les choses.


Alberto était le premier homosexuel que Ferdi rencontrait – « Non, mon garçon, je suis peut-être le premier à le dire ouvertement, mais tu en as forcément croisé d’autres. » Les premiers temps, lorsque les filles l’emmenaient chez lui pour discuter encore et toujours des changements radicaux à imposer à la société italienne policière, corsetée et oppressante, le jeune Allemand était encore plus sur la réserve qu’à son habitude. Par le truchement de Rossella, il avait tenté d’expliquer son malaise au loup : « Pourquoi tu en fais autant, avec tes habits excentriques et tes discours sur l’amour et les hommes ? Tu fais ce que tu veux dans ta vie privée, pourquoi tu veux que ça nous regarde ? Ce que tu fais dans un lit n’est pas une question politique. » Ce fut l’unique fois où Alberto lui répondit un peu sèchement : « Darling, ma vie privée est si privée qu’elle ne doit absolument pas devenir publique, parce que je risque gros. L’ordre bourgeois, la police, les juges, les curés… Je les ai tous contre moi parce que j’aime les hommes. Et j’en ai marre. Alors, j’ai décidé de mettre ma vie privée sur la table et je la rends publique pour qu’elle devienne politique. »


 

mardi 6 juin 2023

[Ernaux, Annie] La place

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La place

Auteur : Annie ERNAUX

Parution :  1983 (Gallimard) - 1986 (Folio)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782073128645  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Il n'est jamais entré dans un musée, il ne lisait que Paris-Normandie et se servait toujours de son Opinel pour manger. Ouvrier devenu petit commerçant, il espérait que sa fille, grâce aux études, serait mieux que lui.
Cette fille, Annie Ernaux, refuse l'oubli des origines. Elle retrace la vie et la mort de celui qui avait conquis sa petite « place au soleil ». Et dévoile aussi la distance, douloureuse, survenue entre elle, étudiante, et ce père aimé qui lui disait : « Les livres, la musique, c'est bon pour toi. Moi, je n'en ai pas besoin pour vivre. »
Ce récit dépouillé possède une dimension universelle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Annie Ernaux née en 1940 est l’autrice de dix-huit livres aux Éditions Gallimard parmi lesquels La place, Passion simple, L’événement, Les années, Mémoire de fille, et dernièrement, Le jeune homme. Elle a reçu le prix Nobel de Littérature en 2022.

 

 

Avis :

Son père s’éteint en 1967, alors que, venant de réussir le Capes de Lettres, Annie Ernaux réalise le rêve qu’avait pour elle cet homme d’extraction modeste à la vie laborieuse et contrainte. Quinze ans plus tard, par amour autant que par remords, parce qu’ « écrire est le dernier recours quand on a trahi » et que son parcours, en la faisant « migrer doucement vers le monde petit-bourgeois », lui a fait peu à peu « oublier les souvenirs d’en bas comme si c’était quelque chose de mauvais goût », en tous les cas d’incompatible avec la « vision distinguée du monde » qu’elle s’est efforcée d’adopter pour complaire à son nouveau milieu, elle se lance dans le portrait, nu et sans artifices, de ce père à qui elle restitue ainsi sa vraie « place ».

Né au début du siècle dernier dans une famille normande de tâcherons agricoles, le père d’Annie Ernaux ne fréquente guère l’école avant de la quitter dès douze ans pour s’employer dans des fermes d’abord, en usine ensuite. A force de sacrifices et de travail, lui et son épouse acquièrent, après la seconde guerre mondiale, un café-épicerie à Yvetot, qui, tout symbole d’indépendance et d’élévation sociale qu’il soit, ne les met pas à l’abri de la précarité et des fins de mois difficiles partagées avec leur clientèle ouvrière. Complexé par son patois paysan, par son manque d’éducation et par sa gêne financière, le père investit toutes ses espérances dans la réussite de sa fille Annie, qui, brillante à l’école, entame bientôt des études universitaires. Peu à peu, une distance se creuse, à mesure que la jeune fille s’écarte du cadre familial, invite des amies issues de bonnes familles dont le savoir et les manières renvoient ses parents à leur sentiment d’infériorité, se marie bourgeoisement et devient professeur de lettres.

Lorsque le récit commence, son père vient de rendre son dernier souffle, et, le temps pour sa mère de descendre l’escalier avec les mots « c’est fini », c’est toute la vie de cet homme et sa relation avec sa fille qui défilent en une centaine de pages avant de revenir s‘achever à cet instant précis. Dans son souci de fidélité à la réalité, l’auteur s’est interdit toute sentimentalité et fioriture littéraire. Le texte se déploie au long d’une écriture plate, neutre, sèche et précise, qui dissèque faits et sentiments avec la rigueur d’observation d’un entomologiste. Pourtant, même si sévèrement tenue à distance, l’émotion transparaît à fleur de mots, vibre sous la retenue et emporte le lecteur, en écho à ses propres blessures familiales, à ses tristesses et à ses remords, au fond d’un intense bouleversement.

Prix Renaudot et énorme succès de librairie, un récit vrai et un grand livre d’amour filial sur fond de trahison sociale. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ma mère n’a fermé le commerce que pour l’enterrement. Sinon, elle aurait perdu des clients et elle ne pouvait pas se le permettre. Mon père décédé reposait en haut et elle servait des pastis et des rouges en bas. Larmes, silence et dignité, tel est le comportement qu’on doit avoir à la mort d’un proche, dans une vision distinguée du monde. Ma mère, comme le voisinage, obéissait à des règles de savoir-vivre où le souci de dignité n’a rien à voir.


Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou « d’émouvant. "


En m’efforçant de révéler la trame significative d’une vie dans un ensemble de faits et de choix, j’ai l’impression de perdre au fur et à mesure la figure particulière de mon père. L’épure tend à prendre toute la place, l’idée à courir toute seule. Si au contraire je laisse glisser les images du souvenir, je le revois tel qu’il était, son rire, sa démarche, il me conduit par la main à la foire et les manèges me terrifient, tous les signes d’une condition partagée avec d’autres me deviennent indifférents. À chaque fois, je m’arrache du piège de l’individuel. 


Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que « ce n’est pas assez bien chez nous »), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. 


Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné.

 

 

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