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lundi 18 mars 2024

[McEwan, Ian] Leçons

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Leçons (Lessons)

Auteur : Ian McEWAN

Traduction : France CAMUS-PICHON

Parution : 2022 en anglais,
                   2023 en français (Métailié)

Pages : 656

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors que la menace de Tchernobyl plane sur l’Europe, la vie londonienne de l’aspirant poète Roland Baines se fissure soudainement. Peu après la naissance de leur fils, son épouse l’abandonne pour se consacrer à l’écriture de son roman, plutôt qu’à son rôle de mère. Commence alors pour Roland une trépidante exploration de son passé afin de remonter aux prémices d’un tel échec. Par bribes se dévoilent ses premières années vécues en Libye auprès d’un père tyrannique. Puis son arrivée forcée en Angleterre en 1962 où il rejoint un pensionnat austère à l’âge de douze ans. Là débutent de curieuses leçons de piano, avec sa très sévère et follement lubrique professeure, Miriam Cornell. Roland prend ensuite le large vers l’Allemagne, puis il tombe amoureux d’Alissa qui partage son goût pour la littérature.
Les années passent, le monde dysfonctionne toujours davantage, et Roland ne parvient jamais à reprendre sa vie en main ni à en tirer de leçons. Et si retrouver son ancienne professeure de piano pouvait le libérer ?
Roman ambitieux au souffle impressionnant, Leçons raconte la grande épopée d’une vie faite de rêves abîmés. L’intime se mêle ici magistralement à la grande Histoire, dépeinte brillamment par Ian McEwan qui nous offre un antihéros au charme irrésistible et une réflexion passionnante sur la vocation artistique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ian McEwan est l’un des écrivains anglais les plus doués de sa génération. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans, parmi lesquels L’enfant volé (prix Femina étranger 1993), Expiation, Sur la plage de Chesil, L’intérêt de l’enfant, Dans une coque de noix et Une machine comme moi. Leçons a connu un immense succès en Angleterre.

 

 

Avis :

Qu’est-ce qui fait une vie ? Tous les destins sont le produit de circonstances, « événements et accidents, personnels et mondiaux, minuscules et capitaux » , qui nous lancent sur un chemin plutôt qu’un autre. « Le monde se divise à chaque instant concevable en une infinitude de possibilités invisibles. » Et si, « tous ces itinéraires qui n’[ont] pas été empruntés », l’on jouait le temps d’un livre à les imaginer « encore présents et praticables » ?

C’est un peu l’aventure dans laquelle, avec génie et humour, Ian McEwan s’est lancé en imaginant une sorte d’envers, à la fois à sa propre histoire et au point de vue habituel de la société, au travers des mémoires d’un homme, non seulement passé à côté de sa vocation artistique, mais aussi abusé par une femme pendant l’adolescence, puis abandonné avec un bébé sur les bras par une autre, prête à tous les sacrifices pour le bien de sa carrière littéraire. Et toujours, infléchissant le destin de ses doubles de fiction, le poids de l’Histoire, avec ses hauts et ses bas plus ou moins visibles sur l’instant, mais qui n’en tissent pas moins l’inextricable toile d’araignée dans laquelle tous tentent avec plus ou moins de bonheur de tracer leur chemin.

Lorsque s’ouvre le récit, Roland Baines, trente-sept ans et vivotant de ses petits métiers, se retrouve seul avec Lawrence, son fils âgé de six mois. Alissa vient de les abandonner tous deux, avec pour seule explication qu’elle s’était trompée de vie. Pour Roland commence une longue rumination de ses échecs, lui dont l’existence, sautée brutalement, comme celle de l’auteur, de Tripoli où son père, officier écossais de l’armée britannique, était en poste, à un pensionnat britannique, fut comme « reprogrammée » à partir de ses onze ans par l’influence d’un professeur. Si, dans la vie réelle, ce « professeur extraordinaire » transmit à Ian McEwan le feu sacré de la littérature, geste essentiel dans le parcours du futur écrivain, le rôle est tenu dans le roman par une professeur de piano, autoritaire et possessive, qui, éprise de l’adolescent plus encore que de ses réels talents musicaux, le tiendra sous son emprise sexuelle entre ses quatorze et seize ans. Une expérience – en ces années 1970 où d’aucuns défendaient la pédophilie au nom de la liberté sexuelle – qui devait secrètement, mais irrémédiablement, bouleverser sa future vie sentimentale, lui interdisant longtemps le bonheur, mais aussi mettre un terme à ses études et gâcher son avenir artistique. Ainsi réduit à la précarité, seul et sans formation, c’est lui qui, plus tard, se retrouvera empêché, comme les filles-mères autrefois, par une paternité célibataire dans des conditions économiques difficiles.

On le voit, l’ironie n’est pas exempte de ce récit d’une réalité parallèle, produit d’événements aussi fortuits que celle vécue en vrai par l’auteur, que la narration s’emploie à malaxer avec les mêmes ingrédients historiques. Fait des mille riens – et pourtant –  d’une existence anonyme, ce récit de toute une vie est aussi, avec un naturel incroyable d’aisance, de précision et de clairvoyance, une fresque, ample et ambitieuse, retraçant cent ans d’évolution de la société britannique en particulier, du monde en général. Des étudiants antinazis de la Rose Blanche éliminés par le régime hitlérien au temps du père allemand d’Alissa à la chute du mur de Berlin en passant par la crise des missiles à Cuba ou encore par le nuage de Tchernobyl, des excès du libéralisme thatchérien au Brexit mais aussi, plus largement, à la prise de conscience de la vulnérabilité de la planète, tous les baby-boomers retrouveront en ces pages l’écrin historique de leur propre parcours de vie.

S’il est ici question de leçons, ce n’est sûrement pas de vie, alors que, balle dans le flipper de la vie, chacun pourra, comme l’auteur et ses personnages, entre ironie, tendresse et nostalgie, calquer son propre itinéraire sur la vitre de l’Histoire, mais, sans conteste, de génie littéraire, confirmant, s’il en était besoin, la place de choix occupée par Ian McEwan dans le paysage littéraire britannique et mondial. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

De temps à autre, lorsqu’il se sentait d’humeur durablement introspective, Roland réfléchissait aux événements et accidents, personnels et mondiaux, minuscules et capitaux qui avaient façonné et déterminé son existence. Son cas n’avait rien de particulier – tous les destins se constituent de la sorte. Rien de tel qu’une guerre pour faire pénétrer de force les événements publics dans la vie privée. Si Hitler n’avait pas envahi la Pologne, déroutant ainsi la division écossaise du soldat Baines de sa mission en Égypte vers le nord de la France, puis vers Dunkerque et les graves blessures aux jambes du soldat, jamais celui-ci n’aurait été déclaré inapte au combat et posté à Aldershot, lieu de sa rencontre avec Rosalind, et Roland n’existerait pas. Si la jeune Jane Farmer avait fait un saut de l’autre côté des Alpes, comme le demandait Cyril Connolly dans sa tentative pour améliorer l’alimentation de la nation après guerre, Alissa n’existerait pas. Banal et merveilleux. Au début des années 1930, si le soldat Baines ne s’était pas mis à l’harmonica, peut-être aurait-il eu moins envie que son fils prenne des leçons de piano pour accroître sa popularité. Ensuite, si Khrouchtchev n’avait pas installé de missiles nucléaires à Cuba et si Kennedy n’avait pas ordonné un blocus naval de l’île, Roland ne serait pas allé à vélo chez Miriam Cornell à Erwarton ce fameux samedi matin, la licorne serait restée enchaînée dans son enclos, et Roland aurait été reçu aux examens lui donnant accès à l’université pour étudier la littérature et les langues. Il n’aurait pas été à la dérive pendant plus d’une décennie, parvenant finalement à chasser Miriam Cornell de ses pensées pour devenir à l’approche de la trentaine un autodidacte passionné. Il n’aurait pas pris de cours de conversation allemande en 1977 à l’institut Goethe de South Kensington avec Alissa Eberhardt. Et Lawrence n’existerait pas.
 

Dès que tu avais des enfants, lui expliquait Ruth, tu étais prisonnier du système [RDA]. Un écart des parents, une critique irréfléchie, et les enfants risquaient de se voir interdire l’accès à l’université ou à une carrière digne de ce nom. Une de leurs amies, mère célibataire, avait fait des demandes de visa répétées – n’écoutant aucune mise en garde. Résultat : l’État avait menacé de lui retirer son fils, un adolescent timide de treize ans, pour le placer à l’Assistance publique, institution réputée pour sa brutalité. Cette mère n’avait jamais refait de demande de visa. Ruth et Florian se tenaient donc « à carreau ». Oui, il y avait la musique et les livres, mais c’était un risque tolérable et nécessaire. Ruth veillait, disait-elle, à ce que son mari ait les cheveux coupés court, malgré ses protestations. Un look vaguement hippie – celui d’un « dissident normal », selon les termes officiels – pouvait attirer l’attention. Si le rapport d’un informateur laissait entendre que Florian avait « un mode de vie asocial », appartenait à « un groupe négativiste » ou était en proie à « l’égocentrisme », les ennuis commenceraient.
 

Comme il était facile de se laisser porter par une vie que l’on n’avait pas choisie, par des réactions successives aux événements. Jamais il n’avait pris de décision importante. Sauf d’arrêter ses études. Non, c’était aussi par réaction. Il supposait s’être bricolé une sorte d’éducation, mais l’avait fait n’importe comment, en proie à la gêne et à la honte. Alors qu’Alissa… Il voyait la beauté du geste. Par une matinée venteuse et ensoleillée en milieu de semaine, elle avait radicalement transformé son existence lorsque, sa petite valise faite et laissant ses clés derrière elle, elle avait franchi la porte d’entrée, dévorée par une ambition pour laquelle elle était prête à souffrir et à faire souffrir. 
 
 
Selon la préface de l’édition de poche de Roland, Flaubert était lui-même tombé amoureux à quatorze ans d’une femme de vingt-six ans, mariée elle aussi. Elle avait fait partie de sa vie, par intermittence, durant près d’un demi-siècle. Quant à savoir si leur amour avait été consommé, les avis des universitaires divergeaient. Roland éteignit sa lampe et, quoique gagné par le sommeil, il fixa l’obscurité, cherchant à se rappeler son propre monde supérieur. Aucun bruit dans la chambre voisine. Avec Madame* Cornell, avait-il fait un pas de plus que Flaubert et son Frédéric sur le Pont-Neuf, ou était-il resté loin derrière ? Il ne pensait pas que le simple contact d’une main eût pu le transporter jusqu’à une telle félicité. Mme Arnoux avait offert la sienne à ses autres invités, et quand était venu le tour de Frédéric il avait éprouvé « comme une pénétration à tous les atomes de sa peau ». Un état d’excitation enviable dont tous les enfants des années 1960 s’étaient privés dans leur impatience à découvrir le plaisir charnel. Il ferma les yeux. Il faudrait des conventions sociales très strictes, un déni généralisé et beaucoup de malheur pour connaître des sensations si intenses après une poignée de main de pure courtoisie. Alors que le sommeil l’emportait sur ses pensées la réponse s’imposa : il était resté très loin derrière.


Une première intervenante se leva. Il y avait un sujet tabou, déclara-t-elle. À coup sûr, la discussion devait porter sur l’attitude des artistes hommes envers leurs épouses, leurs compagnes et les enfants qu’ils avaient contribué à mettre au monde. Ces hommes fuyaient leurs responsabilités, avaient des aventures, buvaient ou devenaient violents, et se retranchaient comme de bien entendu derrière les exigences de leur noble vocation, de leur art. Historiquement, on avait très peu d’exemples de femmes ayant sacrifié autrui à leur art et elles encouraient alors une réprobation sévère. Elles risquaient davantage de s’en prendre à elles-mêmes, de se refuser le droit d’être mères, pour devenir artistes. On jugeait les hommes avec plus d’indulgence. Dès qu’il était question d’art, de poésie, de peinture ou autre, on avait simplement affaire à un cas banal de domination masculine. Les hommes voulaient tout : enfants, réussite, femmes entièrement dévouées à leur créativité. Applaudissements nourris. Le professeur semblait perplexe. Il n’avait pas envisagé le problème en ces termes, ce qui était surprenant puisqu’une nouvelle vague de féminisme avait gagné les universités une génération plus tôt.


Parlant sans notes, il rappela à l’assemblée l’année de naissance de Rosalind : 1915. Difficile, dit-il, de penser à une autre période de l’histoire où en quatre-vingt-dix ans d’existence on aurait pu vivre autant de changements que Rosalind. Elle était née deux ans avant la révolution russe, et les horribles massacres de la Première Guerre mondiale commençaient. Les inventions qui transformeraient le vingtième siècle – la radio, la voiture, le téléphone, l’avion – n’étaient pas encore entrées dans la vie des habitants d’Ash. L’avènement de la télévision, des ordinateurs, d’internet prendrait des années et était inimaginable. Comme la Seconde Guerre mondiale, avec ses massacres encore plus horribles. Elle transformerait l’existence de Rosalind et de ses proches. En 1915, Ash en était encore à la voiture à cheval, un monde hiérarchisé, agricole, replié sur lui-même. Une visite chez le médecin pouvait grever le budget d’une famille d’ouvriers. Rosalind portait des bottines orthopédiques à trois ans pour remédier aux effets de la malnutrition. À la fin de sa vie un vaisseau spatial était entré dans l’orbite de Mars, on redoutait les inconnues du réchauffement climatique et on se demandait si l’intelligence artificielle ne remplacerait pas un jour les humains. 
 
 
Historiquement, affirma-t-il, le christianisme avait été un éteignoir pour l’imagination européenne. L’expiration de sa tyrannie, quel cadeau ! Ce qui passait pour de la piété n’était que du conformisme imposé par un totalitarisme intellectuel d’État. Contester ou défier celui-ci au seizième siècle équivalait à risquer sa vie. Comme protester contre le réalisme socialiste dans l’Union soviétique de Staline. Cinquante générations durant, le christianisme avait fait obstacle non seulement au progrès scientifique mais plus ou moins à toute vie culturelle, à toute liberté d’expression et à tout questionnement. Il avait mis aux oubliettes pendant une éternité les philosophies tolérantes de l’Antiquité classique, condamné des milliers d’esprits brillants au puits sans fond d’ineptes querelles théologiques. Il avait propagé son prétendu Verbe au prix d’horribles violences et s’était maintenu en place par la torture, les persécutions et la mort. Doux Jésus, laissez-moi rire ! L’expérience que l’humanité avait du monde comprenait une infinité de sujets, et pourtant dans l’Europe entière les grands musées étaient pleins de la même camelote criarde. Pire que la musique de variétés. C’était le concours de l’Eurovision peint à l’huile et dans un cadre doré. En discourant il s’étonnait de la véhémence de ses sentiments et de son plaisir à se défouler. Ce flot de paroles – cette explosion – disait autre chose. Quel soulagement, conclut-il en se calmant, de voir une représentation d’un intérieur bourgeois, d’une miche de pain sur une planche en bois près d’un couteau, d’un couple de patineurs main dans la main sur un canal pris par les glaces, essayant de s’offrir un peu de bon temps « pendant que le foutu prêtre avait le dos tourné. Bénie soit la peinture hollandaise ! ».


Deux siècles s’étaient écoulés avant que les sommités en place ne jugent utile d’examiner au microscope les micro-organismes décrits par Antonie Van Leeuwenhoek en 1673. Elles avaient pris position contre l’hygiène parce que c’était une insulte à la profession, contre l’anesthésie parce que la douleur était un élément de la maladie voulu par Dieu, contre la théorie des microbes parce qu’Aristote et Gallien pensaient différemment, contre la médecine basée sur les preuves parce qu’on ne procédait pas ainsi. Elles se cramponnèrent le plus longtemps possible à leurs sangsues et à leurs ventouses. Au milieu du vingtième siècle, elles défendirent l’ablation généralisée des amygdales chez les enfants, malgré les preuves de son inefficacité. Au bout du compte, la profession finissait toujours par s’incliner. Un jour ces sommités s’inclineraient, et reconnaîtraient le droit d’une personne sensée de choisir la mort plutôt que des souffrances insupportables et incurables.  
 
 
Les traits dont il se souvenait étaient bien là, prisonniers de joues et de paupières bouffies. Il dut imaginer que la beauté de la femme qu’il avait aimée était peinte à la surface d’un ballon dégonflé. En soufflant aussi fort qu’il l’oserait, il les retrouverait, ces yeux, ce nez, cette bouche et ce menton familiers, s’éloignant les uns des autres, flottant telles des galaxies dans l’univers en expansion. Alissa était là quelque part, le fixant, essayant elle aussi de le retrouver, lui, parmi ses propres débris, ce non-être chauve et porcin à l’air déçu.  
 
 
Quelle logique, quelles motivations, quel renoncement désespéré pouvaient, d’heure en heure, tous nous transporter à l’intérieur d’une génération de l’optimisme enthousiaste lors de la chute du Mur de Berlin à l’assaut du Capitole américain ? Roland avait cru que 1989 serait un portail largement ouvert sur l’avenir, par lequel tout le monde s’engouffrerait. Ce n’avait été qu’un point culminant. À présent, de Jérusalem au Nouveau-Mexique, on construisait des murs. Tant de leçons non retenues. Cet assaut de janvier contre le Capitole pouvait n’être qu’une faille, un moment singulier de honte dont on discuterait avec étonnement pendant des années. Ou un portail ouvrant sur une nouvelle sorte d’Amérique, l’administration actuelle étant un simple interrègne, une variante de la république de Weimar. Rendez-vous sur l’avenue des Héros-du-6-Janvier. D’un point culminant à un tas de fumier en trente ans. Seuls un regard rétrospectif, des recherches historiques bien conduites pouvaient distinguer les points culminants et les failles des portails.


La tentation des vieillards, nés au beau milieu des événements, était de voir dans leur mort la fin de tout, la fin des temps. De cette façon leur mort aurait plus de sens. Il acceptait de voir le pessimisme comme un bon compagnon de la réflexion et de l’étude, et l’optimisme comme l’affaire des hommes politiques, que personne ne croyait. Il connaissait les raisons de se réjouir et avait parfois cité les indicateurs, les taux d’alphabétisation et ainsi de suite. Mais c’était par comparaison avec un passé épouvantable. Impossible de le nier, de nouvelles horreurs nous entouraient. Des nations gouvernées par des gangs criminels en cols blancs ne cherchant que leur enrichissement personnel, maintenus en place par des services de sécurité, par la réécriture de l’Histoire et un nationalisme passionné. La Russie n’était qu’un exemple parmi d’autres. Les États-Unis en proie à un délire colérique, conspirationniste et suprémaciste pouvaient en devenir un autre. La Chine faisait mentir l’affirmation selon laquelle le commerce avec le monde extérieur ouvrait les esprits et les sociétés. Avec les technologies à sa disposition, elle pouvait perfectionner l’État totalitaire et offrir un nouveau modèle d’organisation sociale pour concurrencer ou remplacer les démocraties libérales – une dictature reposant sur une circulation fiable des biens de consommation et un certain degré de génocides ciblés. Le cauchemar de Roland était que la liberté d’expression, un privilège en recul, ne disparaisse pendant mille ans. L’Europe chrétienne du Moyen Âge s’en était passée tout aussi longtemps. L’islam n’y avait jamais attaché beaucoup d’importance.
Mais chacun de ces problèmes était local, limité à la modeste échelle du temps humain. Ils se réduisaient à un noyau amer contenu dans la coque d’un problème plus vaste, le réchauffement de la planète, la disparition des animaux et des plantes, la perturbation des systèmes interdépendants que sont les océans, la terre, l’atmosphère et la vie, magnifiques équilibres nourriciers que nous forcions à changer sans bien les comprendre.


 

lundi 12 juin 2023

[Meissirel, Marie-Diane] Les accords silencieux

 

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Les accords silencieux

Auteur : Marie-Diane MEISSIREL

Parution :  2022 (Les Escales), 2023 (Pocket)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

New York, juin 1937. Tillie perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels ». Grande mélomane, elle n’égale cependant pas les pianistes de légende qu’elle côtoie, comme Rachmaninov et Horowitz. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre à leur service.
Hong Kong, septembre 2014. Pour la première fois depuis un examen raté, Xià s’autorise de nouveau à s’asseoir devant un piano et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer, retrouvant ainsi le plaisir de laisser ses doigts danser sur le clavier. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont malgré tout unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour
pour la musique…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978 à Paris, Marie-Diane Meissirel est franco-américaine. Après des études de sciences politiques et de commerce en France et à Hong Kong, elle vit désormais à Singapour. Les Accords silencieux est son premier roman paru aux Escales.

 

 

Avis :

1937, à New York. Si Tillie n’a pas le talent de son jumeau violoncelliste, elle n’en partage pas moins la passion pour la musique qui anime sa famille. Comme son père et son grand-père avant elle, elle entre donc chez Steinway & Sons, où la voilà bientôt au service des immortels, ces pianistes d’exception parmi lesquels Rachmaninov et Horowitz. 2014, à Hong Kong. La vieille dame qu’est devenue Tillie n’a plus la force de faire chanter elle-même son Steinway. Xia, une étudiante chinoise dont un concours raté a anéanti les ambitions musicales, vient jouer pour elle et ainsi garder en vie le vieux piano et les émotions qui lui sont attachées dans le coeur de sa propriétaire. Mais les deux femmes vont découvrir, qu’au-delà de cet instrument et de l’amour de la musique qui les ont réunies, elles ont aussi en commun un sombre secret, qui, sans qu’elles en aient jamais eu conscience, a infléchi le cours de leur existence.

L’idée de suivre à travers le temps le parcours d’un objet, d’une œuvre d’art ou d’un instrument de musique n’est pas neuve. D’autres s’y sont déjà essayés, comme Mizubayashi Akira avec Ame brisée, ou Marie Charvet avec L’âme du violon, tant la vulnérabilité à la barbarie, aux guerres et à l’obscurantisme – entre autres – de ces choses rares et inestimables qui, non seulement incarnent la beauté et le génie, mais se chargent aussi au fil du temps de la mémoire des vies et des âmes qu’elles ont fait vibrer, comporte, il est vrai, de potentiel éminemment tragique et romanesque. Nous voici donc à voltiger en incessants allers-retours entre lieux et époques, sur les pas cette fois d’un piano fort opportunément reconnaissable à deux papillons gravés dans son bois : des lieux et des époques dont l’auteur use et abuse toutefois jusqu’à risquer de perdre son lecteur en chemin, comme autant de pièces de puzzle dont l’assemblage finit par dévoiler les fils blancs d’un improbable imbroglio, mêlant histoires d’amour et hasards tout autant impossibles les uns que les autres.

Reste une lecture légère et romanesque, dont les rebondissements prévisibles et pas absolument passionnants font néanmoins voyager, en musique, d’un continent à l’autre et à travers les époques. Surnagent aussi quelques jolies émotions musicales, même si Mahler s’en serait probablement énervé, lui qui jugeait les mots impuissants à décrire la musique, sauf quand elle est mauvaise. (2,5/5)

 

 

Citation :

Sur la banquette en face d’elle, une fillette dans sa robe d’uniforme à col Claudine tient, serré contre son buste frêle, un étui à violon. À côté d’elle, son père pianote sur son téléphone portable. L’écolière ne sourit pas, ses yeux sont cernés par la fatigue, une profonde lassitude se lit dans son regard. Où est la joie de l’enfance sur ce visage déjà usé par la pression parentale ? s’interroge Xià. Réussir, il n’y a pas d’autre chemin en ce monde et l’apprentissage de la musique fait partie de cette marche uniformisée vers l’excellence. Parmi tous ces petits soldats armés de leurs instruments, combien seront touchés, au plus profond de leur être, par le mystère de la musique ? Xià a envie de souffler à l’oreille de l’enfant de chérir son violon comme son meilleur ami, car peut-être détient-elle entre ses mains le secret de son harmonie au monde mais elle désire tout autant la mettre en garde contre le danger de pénétrer dans cet univers intense, riche en émotions et plein de promesses de liberté.

jeudi 15 décembre 2022

[Faguer, Emmanuelle] Les Désobéissantes

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Désobéissantes

Auteur : Emmanuelle FAGUER

Parution : 2023 (Harper Collins)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

On dit de lui qu’il a eu mille vies. Une enfance passée à l’orphelinat, une jeunesse marquée par le succès et, au faîte de sa gloire, des fiançailles avec une riche Américaine. Il était discret, virtuose, solitaire. La dernière femme de sa vie aurait pu parler. Mais en ce matin d’octobre elle gît au pied de l’escalier.
Entre les murs d’un manoir en Picardie, l’étrange duo formé par la domestique Elizabeth Storm et le pianiste Marcus Solar n’est plus. Et c’est un drôle de moment qu’a choisi l’artiste pour tirer sa révérence puisque, après vingt-six ans passés à l’abri des regards, il s’apprêtait à donner une série de concerts exceptionnels.
Qui était Marcus Solar, star déchue morte d’une overdose de morphine à soixante-dix ans et sur le point d’entrer dans la légende ? Quels mystères renfermait-il pour disparaître à la veille du grand soir, emportant avec lui une vieille femme sans passé  ?
Et qui sont ces femmes qui ouvrent et ferment la ronde tragique d’une enquête à laquelle semblent vouloir s’inviter l’amitié, la honte et les regrets  ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Emmanuelle Faguer  est scénariste. À vingt-huit ans, elle signe avec Les Désobéissantes son premier polar.

 

 

Avis :

A soixante-dix ans, alors que presque trois décennies se sont écoulées depuis son retrait, au sommet de sa gloire, de toute vie publique, le pianiste virtuose Marcus Solar a annoncé son grand retour pour une tournée exceptionnelle. Mais voilà qu’il est retrouvé mort, en même temps qu’Elizabeth, sa vieille et fidèle domestique, dans son manoir de Picardie : lui d’une overdose de morphine, elle au pied de l’escalier où elle semble être tombée en courant appeler les secours. L’affaire, nullement suspecte, est vite classée. C’est sans compter la curiosité de la jeune inspectrice Leïla Cherfa et du capitaine de police Ronan Weber, qui, s’intéressant à titre privé au destin hors du commun de la star disparue, mettent bientôt le doigt sur d’intrigantes zones d’ombre.

Pourquoi décide-t-on, en pleine ascension, d’interrompre une carrière d’exception ? Et pourquoi mettre fin à ses jours la veille d’un retour décidé quand personne ne l’attendait plus ? Dans cette vie peu banale, sauvée de l’orphelinat et de la maltraitance par le don d’une oreille absolue repérée par hasard, puis vouée à la passion de la musique jusqu’à un brutal et inexplicable repli sur soi-même, c’est comme si chaque velléité affective s’était retrouvée tour à tour soufflée comme une chandelle, ouvrant la voie à une profonde et incommensurable solitude.

Ainsi, l’amour s’est éteint quand Marcus, au firmament de sa gloire, a rompu mystérieusement ses fiançailles avec Rose, une riche Américaine. L’amitié s’est perdue avec la disparition inexpliquée de l’indéfectible Diane, juste avant que le pianiste n’annonce sa retraite anticipée. Le lien presque paternel, qui commençait à se nouer avec sa jeune agente Gabrielle depuis sa décision de revenir sur le devant de la scène, est mort-né en même temps que son suicide anéantissait ses projets. Enfin, le dévouement d’Elizabeth, sa discrète ombre de toujours, s’est avéré impuissant à le protéger. Est-ce bien seulement la pratique d’un art exclusif qui explique une telle succession de ruptures et d’échecs ? Ou d’autres facteurs plus obscurs s’en sont-ils mêlés pour aboutir à une tragédie peut-être bien moins innocente qu’elle ne semble ?

Ménageant ses effets avec un art consommé du suspense, l’auteur nous entraîne dans un page-turner dont les intrications savamment élaborées ne masquent toutefois pas tout à fait leur improbabilité générale et une certaine platitude d’écriture. Entre violence conjugale, homosexualité refoulée, et toute une palette d’affects contrariés aux imprévisibles effets en cascade, ce premier roman reste un très honorable moment de lecture, à dévorer sans ennui ni déplaisir. (3/5)

 

 

Citation :  

La musique n’avait pas comblé le manque des autres. Elle n’avait fait que renforcer leur absence.


 

dimanche 25 avril 2021

[Andrea, Jean-Baptiste] Des diables et des saints

 






Coup de coeur 💓💓

Titre : Des diables et des saints

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2021

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 268






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Joseph est un vieil homme qui joue divinement du Beethoven sur les pianos publics. On le croise un jour dans une gare, un autre dans un aéroport. Il gâche son talent de concertiste au milieu des voyageurs indifférents. Il attend. Mais qui, et pourquoi ?

Alors qu’il a seize ans, l’adolescent est envoyé dans un pensionnat religieux des Pyrénées, Les Confins. Tout est dans le nom. Après Les Confins, il n’y a plus rien. Ici, on recueille les abandonnés, les demeurés. Les journées sont faites de routine, de corvées, de  maltraitances. Jusqu’à la rencontre avec Rose.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. D’abord réalisateur-scénariste, il s’est ensuite lancé dans l’écriture : un premier roman au succès immédiat, Ma reine (douze prix littéraires dont le Femina des lycéens et le prix du Premier Roman). Son deuxième roman, Cent millions d’années et un jour, confirmera cet accueil enthousiaste des lecteurs.


Avis :

Le vieux Joseph gâche ses talents de pianiste concertiste en jouant Beethoven à la perfection dans les gares et les aéroports, où il semble indéfiniment guetter quelqu’un. Cinquante ans plus tôt, un adolescent débarque au pensionnat religieux Les Confins, dans les Pyrénées. Récemment orphelin, il découvre privations et brimades dans cet établissement quasi pénitentiaire, où échouent enfants abandonnés ou différents. Mais il y aperçoit aussi Rose, une jeune fille dont la famille possède une résidence à proximité.

Le coeur du roman est très sombre, puisqu’il nous plonge dans la violence et la maltraitance subies par des enfants confiés à un pensionnat religieux. L’aperçu des conditions de vie ineptes, soigneusement camouflées pour ne pas transparaître au-dehors – châtiments corporels, mise à l’isolement, malnutrition, humiliations… –, s’accompagne du portrait au vitriol d’un homme d’église au coeur sec, totalement dépourvu d’empathie, obsédé par une discipline brutale et vengeresse. Sa cruauté, perversement dissimulée sous une façade charitable et paterne destinée aux occasionnels témoins extérieurs, s’exerce sans frein dans l’enceinte fermée qui livre à sa merci des victimes sans recours.

Pourtant, jamais le récit ne cède tout à fait à la noirceur. L’amitié et la solidarité entre pensionnaires, puis bientôt l’amour pour une jeune fille elle-même en rébellion contre la condition féminine de son milieu bourgeois, viennent préserver émotion et humanité dans un texte traversé par l’espoir, l’envie de liberté, et la beauté musicale. Nombreux sont les personnages bouleversants. A commencer par le vieux professeur de piano de Joseph autrefois, un génie bougon et exigeant qui n’aura jamais su à quel point il aura servi de tuteur à son élève. Mais aussi, Momo, l’enfant que sa déficience rend doublement orphelin, de sa famille et de lui-même, et pour qui l’enfer du pensionnat vaut encore mieux que ce qui l’attend au-dehors. Et bien sûr, Joseph vieilli, qui se souvient, et dont on devine, au travers des non-dits, le gouffre qu’est demeuré sa vie, lui permettant du même coup, avec une cruauté ironique, d’atteindre à son tour la perfection musicale.

L’on retrouve avec plaisir le style de Jean-Baptiste Andrea, son juste choix des mots et des images, avec toutefois le regret que l’écriture paraisse un peu moins travaillée que dans Cent millions d’années et un jour. Même si cette déception est toute relative, je n’ai pas retrouvé aussi nettement et aussi souvent la beauté des phrases qui m’avait alors séduite au-delà du coup de coeur, faisant de ce précédent roman de l’auteur une de mes lectures phares de l’année 2019. Cela n’empêche pas Des diables et des saints de rejoindre mes coups de coeur de 2021, la nuance de jugement s’établissant seulement entre l’excellent et l’exceptionnel. (5/5)


Citations :

Une motrice TGV s’échoue voie L, haletant par toutes ses ouïes. Une baleine électrique qui nage depuis Nice à trois cents kilomètres-heure, le fretin indigeste qu’elle recrache sur le quai, tourbillonnant en une pâte lourde de verre fondu. Les corps qui se déplient et foncent vers le sommeil, l’alcool, la crise cardiaque, l’ennui, que sais-je. Tout est là, espoirs et délaissements. Vous ne l’entendez pas.

Mes parents m’élevaient comme un projet, avec une fougue de dictateurs. Ils m’aimaient comme on aime un plan quinquennal. Mais ils m’aimaient. J’étais leur plan quinquennal.

Le rythme ! gueulait Rothenberg. Le rythme ! » Le vieux Rothenberg m’enseignait le piano. Il était froissé comme du papier, visage, cou, mains, un braille de rides à donner le vertige. J’avais envie de le repasser chaque fois que je le voyais.

En 1908, en Sibérie, une onde de choc d’origine mystérieuse vitrifia la terre, abattit soixante millions d’arbres, souffla tout ce qui pouvait l’être sur cent kilomètres. Elle envoya un vortex de poussière et de cendres jusqu’en Espagne. On ne trouva pas la moindre trace d’impact, pas le moindre débris au sol. Les explications scientifiques les plus récentes attribuent le phénomène à l’explosion d’un météore à moins de dix kilomètres de la Terre.

Elle paraissait fâchée, je n’avais pourtant rien fait. Je n’avais pas encore acquis cette sagesse des hommes mûrs, qui savent qu’en matière de susceptibilité, il en va des femmes comme de l’Église. Que l’on a forcément péché, en-pensée-en-parole-par-action-et-par-omission, et qu’il faut savoir demander pardon même si l’on n’a rien fait, puisqu’il ne sert à rien de s’opposer à un décret divin.

Mieux ici. Momo préférait Les Confins à la vie qui l’attendait dehors. Je me plaignais de mon statut de réprouvé, de paria, depuis mon arrivée. Il suffit de deux mots, mieux ici, pour me faire comprendre que nous avions de la chance. Qu’il y avait pire que d’être orphelin de ses parents, c’était d’être orphelin de soi.


Du même auteur sur ce blog :


 


 


 

lundi 16 septembre 2019

[Ragougneau Alexis] Opus 77






J'ai beaucoup aimé

Titre : Opus 77

Auteur : Alexis RAGOUGNEAU

Année de parution : 2019

Editeur : Viviane Hamy

Pages : 256







 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :

L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton
.


Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. »


Note : Le titre est un hommage au concerto pour orchestre et violon de Dimitri Chostakovitch.


Un mot sur l'auteur :

Alexis Ragougneau est né en 1973.
Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. Les lecteurs, les libraires et les journalistes se montrent enthousiastes, aussi bien en France qu’à l’étranger.


Touche à tout de génie, il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Niels, un roman d’une rare puissance, voit le jour et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.


Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec Opus 77. Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre, il propose à la fois une histoire familiale pétrie de silences et de non-dits, un portrait de femme qui allie force et fragilité ainsi qu’une étude des liens qui peuvent unir l’artiste au monde.


Également auteur de théâtre, il a publié plusieurs pièces aux Éditions de L’Amandier et La Fontaine.


Avis :

Lors de la messe de funérailles du célèbre chef d’orchestre Claessens, sa fille, la narratrice, elle-même pianiste de renommée internationale, entame au piano la très difficile pièce pour violon et orchestre de Chostakovitch : Opus 77. Tous ceux qui comptent dans le monde de la musique classique sont réunis, comme pour un dernier spectacle où chacun s’observe, se jauge, guettant l’éloge ou la critique, prêt à basculer en un instant du sourire au coup de griffe. Tous, sauf David Claessens, le fils, violoniste prodige en son temps, devenu fils et musicien prodigues, en raison, d’une part de dévastateurs secrets de famille, d’autre part, de l’intransigeance de son art et de son indifférence aux conventions du Ghota musical.

Pendant qu’elle joue, Ariane Claessens se remémore : son enfance avec son frère David dans cette famille vouée à la musique, l’exigeant apprentissage du piano pour l’une, du violon pour l’autre, leur relation complexe à leur père, la lente destruction de leur mère, chanteuse lyrique peu à peu réduite au silence… Et surtout la griserie et les pièges de la dévorante célébrité, la pression et la peur de faillir, les règles d’un microcosme qui ne tolère aucune déviance à ses normes, une compétition impitoyable et sans fin où le talent ne peut percer et durer qu’avec la reconnaissance de la profession.

Tout le récit s’articule autour de cet Opus 77, composé par un Chostakovitch victime du totalitarisme soviétique, œuvre dramatique et dissonante, véritable cri de rébellion contre la censure et l’oppression : « Jamais peut-être musique n'a davantage symbolisé le combat de la lumière face aux forces obscures. »

Car c’est précisément à ce combat entre ombre et lumière, qu’après y avoir vu leurs parents s’y brûler les ailes, se retrouvent confrontés le frère et la sœur. Ariane réussit à mener sa carrière, en choisissant la conformité et en murant ses états d’âme au plus profond d’elle-même, devenant « le plus complexe, le plus indéchiffrable, le plus parfait automate jamais créé de main d’homme ». David, dont le talent est tout à fait exceptionnel, mais parce qu’il fait fi des us et des avis de ses alter egos, s’exclut, s’isole et s’immole.

A travers cet excellent livre qui sait maintenir l’intérêt du lecteur de bout en bout, résonne toute la question de la liberté individuelle et artistique dans notre société, où les stratégies mercantiles, mais aussi la contrainte croissante du politiquement correct, finissent par lisser et formater la création. (4/5)


Citations :

Dans le monde de la musique classique, il y a ceux qu’on appelle les connaisseurs. Si l’on veut faire carrière, il est indispensable de les caresser dans le sens du poil. Ce sont eux qui décident du sort des solistes en déterminant ce qui relève du bon et du mauvais goût. Cet establishment composé d’une dizaine de journalistes, d’agents, de dirigeants de maisons de disques, de musiciens et de professeurs, auxquels viennent s’ajouter quelques riches mélomanes, se choisit ses champions, les porte aux nues, leur fournit soutien inconditionnel et parfois financier à chaque étape de leur progression. En échange, il faut filer doux, flatter, remercier, faire des courbettes, surtout ne pas sortir des clous.
Qu’un artiste décide de suivre une ligne différente, orienter sa recherche dans une autre direction sans en demander la permission à ces gardiens du temple, et c’est la profession entière qui, comme un seul homme, lui tourne le dos. La pire des punitions n’est jamais la critique, même acerbe, mais l’oubli. Lorsque le téléphone cesse de sonner. Lorsque le musicien passe de mode. Son carnet de bal se vide pour ainsi dire du jour au lendemain. D’autres, plus jeunes, plus photogéniques, jugés plus talentueux ou plus singuliers, se bousculent pour signer les contrats à sa place. La traversée du désert commence.
Le plus sage est de se ménager un créneau et n’en plus bouger. Entendons-nous bien : tous, au niveau où nous sommes, nous affichons une technique en béton. La différence ne se fait plus tant au niveau du talent, mais dans notre capacité d’attirer l’attention. Il faut faire preuve d’une originalité bien calculée. Ni trop ni pas assez. Le détail physique ou vestimentaire qui change tout, qui rend populaire, qui fait acheter des disques. Bien entendu les femmes sont condamnées à afficher une beauté ravageuse, sinon ce n’est même pas la peine de mettre un pied sur scène. Et en même temps vous trouverez toujours quelqu’un parmi la meute des connaisseurs pour vous dézinguer en coulisses, précisément parce que vous êtes trop belle pour être une véritable artiste.


Tout musicien avec une once d’ambition doit pouvoir se targuer de jouer un instrument remarquable. C’est d’ailleurs l’une des premières questions, l’une des questions fondamentales qu’il faut poser à un soliste international. Quel violon jouez-vous ? Il est du meilleur effet de donner le nom d’un luthier légendaire, de préférence italien, agrémenté d’une date, idéalement entre 1700 et 1800. Si l’instrument vous a été prêté par une prestigieuse fondation financée par une multinationale, c’est encore mieux, cela signifie que vous avez été choisi parmi des candidats triés sur le volet pour jouer un morceau de bois valant plus d’un million de dollars. Voilà la règle du jeu. Le violoniste et son violon sont censés ne faire qu’un, et le prestige de l’un déteint assurément sur l’autre. A tel point que l’on se demande parfois si ce n’est pas l’instrument qui fait le champion.

C’est tout le paradoxe de cette course à l’échalote. A dix-sept ans on vous demande de jouer Mozart avec la fraîcheur d’un enfant et la roublardise d’un vieux maître en fin de parcours. Impossible grand écart, auquel certains, pourtant, les fameux Wunderkinder, se plient avec une apparente facilité sans que personne se demande par quels chemins, sombres ou lumineux, sont passés ces enfants vieillis avant l’âge. A ceux-là, les maisons de disques, les chefs d’orchestre et les agents font les yeux doux. Toujours cette obsession de dénicher le prodige au berceau, afin de mieux le façonner aux exigences de l’industrie.

Les connaisseurs. Je crois vous en avoir parlé. Il en suffit d’un seul, malintentionné, pour me ruiner la soirée. Rang 3, place 44. Il n’est pas content parce qu’on ne l’a pas placé assez au centre, ou assez près, ou assez loin de la scène. Il n’est pas content parce qu’il n’approuve pas le programme, parce qu’il n’aime pas ma robe ou mes chaussures, parce qu’il trouve que je fais un peu pétasse. Il n’est pas content parce qu’il ne m’aime pas, tout simplement. Alors, pendant tout le concert, il affichera une mine sinistre, et son hostilité fera tache sur toute la rangée, comme une traînée radioactive. Depuis la piano, je pourrai la sentir, l’odeur infecte du charognard. Toute la troisième rangée, contaminée par son humeur. A la fin il refusera d’applaudir, pas un battement de mains, mais il viendra me voir, au moment des signatures, tout sourire ; il me dira à quel point j’ai été merveilleuse, la reine de la soirée, et je saurai à son regard, à son intonation, qu’il m’éreintera le lendemain, dans les milieux avertis ou, mieux, dans son journal si c’est un scribouillard.

Le paradoxe de l’interprétation est que la façon la plus directe de communiquer avec le public est d’oublier son existence.

Chez un musicien, regardez toujours les mains ; évitez le visage comme la peste. Les mains ne portent pas de masque, celui de l’émotion feinte, de l’extase de pacotille. Les mains sont incapables du moindre mensonge, tandis que le visage, lui…