samedi 16 octobre 2021

[Tharreau, Estelle] Les eaux noires

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les eaux noires

Auteur : Estelle THARREAU

Parution : 2021 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Lorsque les eaux noires recrachent le corps de la fille de Joséfa, personne ne peut imaginer la descente aux enfers qui attend les habitants de la Baie des Naufragés.
L'assassin restant introuvable, à l'abri des petits secrets et des grands vices, une mécanique de malheur va alors tout balayer sur son passage…
Les révélations d'un corbeau, la détresse d'une mère et le cynisme d'un flic alimenteront l'engrenage de la rumeur, de la suspicion et de la haine.
Joséfa réussira-t-elle à survivre à la vérité ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Lorsque le corps de sa fille est rejeté par les eaux noires de la Baie des Naufragés, Joséfa n’a plus qu’une obsession du fond de sa détresse : que l’on identifie l’assassin. Mais l’enquête piétine, tandis que ragots et suspicions font rage, aiguillonnés par les insinuations venimeuses d’un mystérieux corbeau…

Ce modeste et minuscule quartier, situé à l’écart d’une petite station balnéaire du nord de la France, ne respirait déjà pas vraiment la joie de vivre en temps ordinaire. L’atmosphère y devient carrément poisseuse, lorsque ses quelques habitants se retrouvent l’objet de tous les soupçons. Si la plupart n’ont rien à se reprocher dans cette affaire de meurtre, aucun n’a très envie d’attirer l’attention sur ses petites habitudes et ses travers cachés sous les apparences de la respectabilité. Alors, tout ce petit monde s’observe avec méfiance, dans un climat propice aux pires rumeurs et calomnies. Celles-ci n’exacerbent que davantage une nervosité qu’un rien peut incendier, sans même parler des insidieux messages anonymes agissant comme de l’huile sur le feu.

Dans ce huis clos méphitique, évoluent des personnages aux multiples failles et zones d’ombre. Tous agissent, avec plutôt moins que plus de bonheur, en fonction d’intérêts et de sentiments mal contrôlés et mal assumés, dans un quotidien étriqué où les frustrations et les rancoeurs, mêlées de honte et de culpabilité, fermentent mesquinement dans la peur du qu’en dira-t-on et le souci de l’acceptation sociale.
Comble de l’hypocrisie quand son mutisme revient à couvrir un grand crime, cette petite société finit par se donner bonne conscience en se vengeant de ses propres lâchetés et compromissions par le lynchage de ceux qu’elle croit, sans preuve, coupables de petits vices. De même, elle en arrive à se dédouaner de ses responsabilités, en se prenant à douter des bonnes mœurs de la victime et de sa mère, dont le malheur porté avec colère et agressivité dérange. L’on n’aime guère se voir tendre un miroir de ses propres faiblesses, alors, faute d’un vrai coupable, l’on accuse les victimes de l’avoir finalement bien cherché, et l’on prend sa revanche avec d’autant plus de virulence, que l’on s’attaque, à bon compte et sans preuve, à quelque fautif commodément trouvé pour servir de dérivatif.

Bien plus que l’intrigue elle-même et son suspense somme toute modéré, c’est la manière dont l’auteur réussit à épaissir son ambiance fétide, à décortiquer le processus ravageur de la rumeur, et à faire fermenter les rancoeurs au sein d’un échantillon ordinaire et représentatif de notre société, qui impressionne le lecteur. Car, et c’est bien le plus terrible, tout y est d’une parfaite justesse psychologique et d’une totale crédibilité. (4/5)

 

 

Citations :

Elle alluma. Comme elle, tout était propre, inerte et usé. La propreté était la pierre angulaire de sa dignité. Ce qu’elle devait préserver pour faire oublier le reste. Joséfa ne vivait pas dans la pauvreté. Elle se tenait juste au bord de ce précipice, dans cet équilibre incertain qu’on appelle pudiquement la précarité. Tout comme elle, sa maison en était remplie : une femme et des objets vieux jamais renouvelés, jamais ménagés, toujours sous pression, utilisés jusqu’à la corde, rafistolés avec les moyens du bord sans avoir l’assurance de tenir jusqu’au bout. Un être et des choses du passé, incrustés dans le présent et au futur impossible.

La précarité, c’était cela aussi : ne pas avoir les moyens financiers de s’enfuir et de recommencer une nouvelle vie, ailleurs, loin de ses démons et de ses bourreaux.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
   



jeudi 14 octobre 2021

[St JOHN MANDEL, Emily] L'hôtel de verre

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'hôtel de verre (The Glass Hotel)

Auteur : Emily St JOHN MANDEL

Traducteur : Gérard DE CHERGE

Parution : 2020 en anglais (Canada),
                   2021 en français

Editeur : Rivages

Pages : 300

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…

  

Un mot sur l'auteur : 

Emily St John Mandel est une romancière canadienne anglophone, aujourd'hui installée à New York. Son livre à ce jour le plus récompensé est Station Eleven, roman dystopique, paru en 2014, qui se déroule dans un monde post-apocalyptique après qu'un virus a ravagé la Terre.

 

 

Avis :

Une femme, Vincent, tombe de nuit d’un porte-conteneurs malmené par la tempête. Treize ans plus tôt, elle travaillait avec son frère Paul à l’hôtel Caiette, un luxueux établissement isolé sur l’île de Vancouver. Son destin basculait le soir où, juste quand le milliardaire new yorkais Jonathan Alkaitis pénétrait dans l’hôtel, un mystérieux et inquiétant tag apparaissait sur la façade vitrée : « Et si vous avaliez du verre brisé »…

Le récit commence là où il finira, dans un plongeon à pic et un tumulte d’images ultimes. Happé par la frénésie de l’incipit, le lecteur apprendra bientôt ce qui s’est enclenché un quart de siècle plus tôt, préparant Vincent à se laisser emporter par une illusion qui la perdra, en même temps que presque tous les personnages. Ce mirage a un nom et un visage : Jonathan Alkaitis, alter ego romanesque de Bernard Madoff, organisateur d’une gigantesque escroquerie construite sur le principe de la pyramide de Ponzi.

Comment une arnaque aussi massive, que d’aucuns avaient pourtant publiquement percée à jour, a-t-elle pu prendre autant d’ampleur et durer si longtemps ? Emily St John Mandel met en évidence les mécanismes humains qui ont conduit les protagonistes à se laisser enfermer, plus ou moins consciemment, dans une vulnérable mais séduisante bulle d’irréalité, à l’image de cet hôtel de verre, cocon douillet et exclusif à l’écart du monde, dont on en vient à oublier qu’il pourrait voler en éclats comme du cristal. Choisissant de ne voir que ce qu’il veut bien, selon l’opportuniste principe qu'il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir, chacun s’aveugle en jouant du flou entre réel et virtuel, entre mensonge et apparences, pour apprendre à s’arranger avec ses craintes et ses scrupules, dans un complexe jeu de dupes où l’illusion finit par prendre corps.

Cette exploration psychologique construit peu à peu une galerie de portraits nuancés, souvent ambivalents, d’une grande humanité. Il s’en dégage une mélancolie de plus en plus prégnante, au fur et à mesure que s’estompe l’effet hypnotique du mirage qui maintenaient les personnages dans leurs illusions et leurs faux-semblants. Bientôt ne subsistent plus que la réalité crue du malheur et de la déchéance pour les uns, l’insupportable hantise de la culpabilité pour les autres, dans une évocation où affleurent émotion et poésie.

Savamment enchevêtrés, les éléments narratifs de cette histoire s’assemblent en un tableau désenchanté d’une société tellement obsédée par l’argent, qu’elle en arrive collectivement à se convaincre de la réalité de fantasmes insensés. Une lecture troublante sur la plasticité de nos représentations mentales, lorsque l’intérêt parvient à ce point à distordre notre perception du réel. (4/5)

 

Citations :

Vous savez ce que j’ai appris au sujet de l’argent ? Quand j’ai essayé de comprendre pourquoi ma vie à Singapour me semblait plus ou moins identique à celle que j’avais à Londres, c’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi.

Ce n’était pas ça qui la retenait dans cette nouvelle vie étrange, dans le royaume de l’argent ; ce n’étaient pas les vêtements, les objets, les sacs à main ni les chaussures. Ce n’étaient pas la luxueuse maison, les voyages ; ce n’était pas la compagnie de Jonathan, même si elle avait pour lui une sincère affection ; ce n’était même pas l’inertie. Ce qui la retenait dans le royaume, c’était le fait – précédemment inconcevable – de ne pas avoir à penser à l’argent, car c’est bien cela que l’argent vous procure : la liberté de cesser d’y penser. Si vous n’en avez jamais été privé, vous ne pouvez pas comprendre la profondeur de cette donnée, à quel point cela change radicalement votre vie.

Dans le monde extérieur, il restait éveillé la nuit, inquiet à l’idée d’être envoyé en prison ; maintenant, il dort très bien entre deux séances de comptage. Il y a une exquise insouciance à se réveiller chaque matin en sachant que le pire est déjà arrivé.

- Pourquoi voulais-tu prendre la mer ? (…) Je ne veux pas être indiscret, si tu préfères ne pas en parler. (…)
- Non, ça va. En fait, ce n’était pas vraiment… Je n’ai pas quitté la terre ferme à cause de ce que cet homme a fait, spécifiquement. Je l’ai quittée parce que je n’arrêtais pas de tomber sur les gens qu’il ne fallait pas.
– C’est ça le problème avec la terre, dit Geoffrey. Il y a trop de gens dessus.
 
Tout en marchant vers le métro, il réfléchit même à la façon dont il présenterait la chose : « Je me suis rendu compte qu’il y avait de l’escroquerie dans l’air », s’imaginait-il déclarer à un futur employeur admiratif, « et ce jour-là je suis parti. Jamais je n’aurais imaginé plaquer un emploi comme celui-là, mais parfois il faut savoir fixer des limites. » Même si la limite, pour Oskar, avait été franchie onze ans auparavant, la première fois qu’on lui avait demandé d’antidater une transaction. « Il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir », affirma-t-il par la suite, lors d’un contre-interrogatoire. Le ministère public le déchiqueta sur ce point précis mais Oskar, en l’occurrence, parlait pour plusieurs d’entre nous qui avaient beaucoup réfléchi à cette dualité : savoir et ne pas savoir, être honorable et ne pas être honorable, savoir que vous n’êtes pas quelqu’un de bien mais essayer quand même d’être quelqu’un de bien dans les limites de la corruption. Nous étions tous prêts à mourir pour la vérité dans nos vies secrètes, ou sinon exactement à mourir, du moins à passer deux ou trois coups de téléphone confidentiels et tâcher de feindre la surprise quand les autorités arriveraient ; mais dans la vie réelle, nous touchions un salaire exorbitant pour rester bouche cousue, et vous n’avez pas besoin d’être un individu totalement horrible pour fermer les yeux sur certaines choses – ou même participer activement à certaines autres choses – quand il ne s’agit pas uniquement de vous, parce que, parmi nous, qui est absolument seul au monde ? Il y a toujours d’autres personnes dans le tableau. Nos salaires et nos primes payaient un toit sur nos têtes, des papillotes en forme de poisson rouge, les études des enfants, les frais des maisons de retraite, les remboursements sur l’appartement de la mère d’Oskar à Varsovie, etc.

Il est possible de savoir qu’on est un criminel, un menteur, un homme sans grande moralité, et en même temps de ne pas le savoir, en ce sens qu’on a le sentiment de ne pas mériter sa punition, d’avoir droit, malgré les faits bruts, à de la clémence, à une sorte de traitement spécial. On peut savoir qu’on est coupable d’un crime très grave, qu’on a volé d’énormes sommes d’argent à de multiples clients et que cela a entraîné la misère pour certains d’entre eux et le suicide pour d’autres, on peut savoir tout cela et néanmoins considérer qu’on est victime d’une injustice quand le jugement tombe.


 

mardi 12 octobre 2021

[Halter, Marek] L'inconnue de Birobidjan

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inconnue de Birobidjan

Auteur : Marek HALTER

Parution : 2012 (Robert Laffont)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Juin 1950, Washington. Accusée d'assassinat et d'espionnage, Maria Apron risque la chaise électrique. Pour se défendre, elle n'a que sa beauté et ses souvenirs. Telle Schéhérazade, elle va raconter son histoire pour sauver sa tête.
Maria Apron, de son vrai nom Marina Andreïeva Gousseïev, commence par une révélation fracassante : en octobre 1932, étoile montante du théâtre moscovite, elle se laisse séduire par Staline. Mais, ce soir-là, l'épouse du tyran se suicide, et Staline veut effacer tous les témoins. La vie pleine de promesses de Maria se mue en une fuite éperdue.
Réfugiée au Birobidjan, le petit pays juif créé par Staline en Sibérie, Marina découvre l'incroyable vitalité du répertoire yiddish. Elle renoue avec le travail d'actrice, oublie la folie stalinienne et devient juive parmi les Juifs, alors que les nazis les massacrent partout en Occident. Puis elle tombe amoureuse. Il s'appelle Michael, il est médecin et américain. Marina croit enfin au bonheur. Mais qui peut échapper au maître du Kremlin ? Michael, accusé d'espionnage, est condamné au Goulag. Pour le tirer du camp où il doit mourir, Marina brave l'enfer sibérien.
En Sibérie comme dans l'Amérique de McCarthy, Marina défie l'Histoire, avec pour seules armes l'amour d'un homme, la puissance du théâtre et la beauté d'une langue.

  

Un mot sur l'auteur : 

L’œuvre – immense – de Marek Halter a été traduite en plus de vingt langues et s’est vendue à des millions d’exemplaires à travers le monde. Depuis plus de dix ans, il explore dans des romans-événements la place des grandes figures féminines dans les religions monothéistes. Les Éditions Robert Laffont ont publié Les Femmes de la Bible (Sarah, 2003, Tsippora, 2003, Lilah, 2004), Marie (2006), La Reine de Saba (2008) et Les Femmes de l’Islam (Khadija, 2014, Fatima, 2015, Aïcha, 2015). Où allons nous mes amis ? (2017), appelle à l'apaisement et à la réconciliation dans une France toujours plus exposée aux tensions religieuses.

 

 

Avis :

En 1950, alors que l’hystérie anti-communiste menée par McCarthy bat son plein et que le HUAC (House Un-American Activities Committee) s’en prend au milieu du cinéma depuis quelques années déjà, l’actrice Maria Apron est accusée d’être entrée aux Etats-Unis sous une fausse identité après avoir tué un agent secret américain infiltré en Union Soviétique. De son vrai nom Marina Gousseiev, la jeune femme tente de s’expliquer. Oui, elle est bien russe. Non, elle n’a jamais été communiste. Au contraire, poursuivie par les autorités soviétiques, elle a dû fuir Moscou et, se faisant passer pour juive, s’est réfugiée au Birobidjan, cet état juif autonome créé par Staline dans l’extrême Est du pays, à la frontière mandchoue. C’est là qu’elle a connu et aimé un médecin américain du nom d’Apron, bientôt envoyé au goulag pour espionnage, et qu’elle s’est retrouvée à nouveau contrainte de fuir, cette fois aux Etats-Unis…

Certes rocambolesque, cette histoire ne s’en lit pas moins avec grand plaisir tant elle est bien menée et bien écrite, et tant elle présente d’intérêt historique. Car, au-delà des très rebondissantes aventures de sa très romanesque héroïne, plus encore que son évocation de la terreur stalinienne, des conditions du goulag et de la chasse aux sorcières après-guerre aux Etats-Unis, c’est la découverte du sort méconnu des Juifs en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale qui rend ce roman passionnant. On y apprend ainsi l’instauration du Birobidjan en 1934, premier territoire juif officiel, son rôle de terre d’accueil pendant la Shoah et sa vitalité culturelle en yiddish. Une vitalité qui connaîtra le coup de grâce avec la création de l’État d’Israël.

Utile rappel historique donc, mais aussi hommage aux auteurs juifs en Russie, en tête desquels on retiendra Pasternak, prix Nobel de littérature dont tout le monde connaît Le Docteur Jivago, le texte de Marek Halter se teinte aussi d’ironie, lorsqu’en pleine époque nazie en Europe, son héroïne russe cherche le salut... en se faisant passer pour juive ! Cette couverture la transformera d’ailleurs profondément, puisque la jeune femme n’aura de cesse de gagner sa légitimité au sein d’une communauté qui l’aura accueillie sans réserve. Appliquée à partager le mode de vie, la langue, la culture et le sort de son entourage juif, elle finit par devenir laïquement juive, conformément à cette conviction qu’à l’auteur qu’ « on ne naît pas juif, on le devient», et qu’ « un individu qui se dit juif est juif ».

Ses points d’intérêt tant historiques que culturels, en plus du libéralisme religieux qu’il laisse entrevoir, font de ce roman, par ailleurs agréablement écrit et mené, une lecture tout à fait recommandable, à laquelle on pardonnera aisément ses premiers abords "rocambolesquement" romanesques. (4/5)
 

 

Citations :

Avec son couteau, Staline nous a montré une étendue de steppe aussi vaste que l’Ukraine au long du fleuve Amour. Sur la frontière mandchoue. Quelques baraques de bois pour faire un village. Voilà ce que c’était, le Birobidjan. Un nulle part comme il y en a partout en Sibérie, à huit cents kilomètres de Vladivostok. (…)
— Ensuite, Kalinine et Staline ont expliqué que c’était une idée formidable. Depuis la Révolution, les bolcheviks avaient déjà fait beaucoup pour les Juifs. Ils ne vivaient plus dans les « zones réservées ». Ils pouvaient choisir leur travail. Des camarades citoyens comme les autres. Un peuple comme les autres de la grande union des peuples soviétiques. Sauf qu’ils n’avaient toujours pas de terre ni de pays. Les Juifs rêvaient encore et encore de leur Israël… « Eh bien, nous, les bolcheviks, a dit Staline, nous réalisons leur rêve. Le rêve de tous les Juifs du monde : on leur donne un pays. Le Birobidjan. Israël en Sibérie ! » Polina Molotova était bouche bée. Elle est juive. Comme bien d’autres au Politburo, à l’époque. Kaganovitch, Boukharine… Et quand ce n’étaient pas les hommes qui étaient juifs, c’étaient leurs épouses. Kalinine riait et expliquait : « Ils seront libres. Le Birobidjan sera un oblast indépendant, comme tous les oblasts de l’Union soviétique. Ils cultiveront la terre, et ce sera toujours mieux que les koulaks. Au moins, là, pas de famine à craindre… » Staline a ajouté : « Ils parleront le yiddish. Pas l’hébreu. L’hébreu, c’est bon pour les synagogues. Le yiddish, c’est leur vraie langue depuis mille ans. Ils mangent, ils dansent, ils chantent en yiddish. Parfait. Une langue, un peuple, un pays. Voilà la recette du bonheur des bolcheviks ! »
 

Même si elle dit la vérité, si elle n’est pas une espionne de Staline, McCarthy et sa bande feront tout pour l’enfoncer. Il faut qu’elle soit coupable, autrement elle ne les intéresse pas. Ils s’en débarrasseront sous un prétexte ou un autre. Il leur faut une espionne. Une bonne vieille sorcière d’aujourd’hui. De quoi faire peur au bon peuple et leur assurer quelques milliers de votes de plus.
 

Elle avait déclaré qu’elle enseignait à l’Actors Studio. Elle y avait des élèves, des collègues. Peut-être même des amies. Mais c’était avant que le FBI vienne la cueillir. Aujourd’hui, chacun savait que la bande de McCarthy avait posé sa grosse patte sur elle. Plus question d’avoir des amis. Pas même des connaissances. Ceux qui l’avaient embrassée chaque jour pendant des mois en la retrouvant au travail ne la reconnaîtraient même pas en photo. McCarthy et l’HUAC avaient au moins fait comprendre ça au pays : le communisme et l’espionnage étaient plus contagieux qu’une maladie vénérienne.
 
 
Que Kapler fût juif, elle ne l’ignorait pas, évidemment. Elle l’avait toujours su. Quelle importance ? Quand ils s’étaient rencontrés sur le tournage de Kozintsev, elle avait oublié ces pétitions depuis longtemps. On signait parce qu’il fallait signer. Comme on détestait les Juifs par habitude. Mais les Juifs, ce n’était personne en particulier. C’était seulement la fureur de voir des hommes et des femmes réussir là où l’on réussissait moins. De les voir puissants quand on ne l’était pas. Pauvres quand on ne supportait plus de l’être. 
 

— Je suppose que vous n’êtes pas familiarisés avec la géographie de ce coin du globe. On est à moins de cinq cents kilomètres à vol d’oiseau des côtes du Pacifique, huit cents de l’île japonaise d’Hokkaidō. Donc très loin de Moscou. Huit ou neuf mille kilomètres. Et ce n’est pas un paradis. Il faut vraiment avoir envie d’aller là. Faut imaginer la taïga sibérienne, les mélèzes à perte de vue, les marais, les moustiques, une terre où rien ne pousse, le froid terrible l’hiver et la canicule l’été. Voilà pour la géographie. Mais, dans cette histoire de Birobidjan, la géographie, c’est essentiel.  
— Que voulez-vous dire ? demanda Wood.  
— Le Birobidjan n’est pas seulement un État de l’Union soviétique, monsieur, c’est un État juif. Le premier État juif depuis la Bible, avant même la création d’Israël, il y a quelques années. Une des plus jolies astuces de Staline, il faut le reconnaître. (…)
— Les Français appellent ça un coup de billard à trois bandes, monsieur. Comme vous le savez, depuis avant la Révolution de 1917, on ne compte plus les Juifs chez les communistes. On pourrait même dire que le communisme est une affaire de Juifs, jusque tout en haut, au Kremlin. À la fin des années 20, il y avait plus de Juifs que de non-Juifs au Politburo et chez les épouses des haut placés. Certains ont commencé à s’en inquiéter. Quelqu’un autour de Staline a alors eu une brillante idée. Je crois bien que c’est le vieux président, Kalinine. Depuis des siècles, les Juifs n’avaient plus de pays. On trouvait des Juifs partout, de l’Allemagne à l’Union soviétique, dans toute l’Europe, mais ils n’avaient pas leur propre nation. Pourquoi ne pas leur en donner une ? Une bonne astuce. De quoi prouver au reste du monde que les bolcheviks étaient des gars généreux tout en réglant le problème des Juifs. Je veux dire, sans passer par les violences habituelles, les pogroms et ces trucs-là… Bien sûr, de leur côté, les Juifs ne demandaient pas mieux. Depuis le temps qu’ils souhaitaient avoir un pays à eux ! Ne restait plus qu’un problème à régler : où placer ce nouveau pays sur la carte de l’URSS ? C’est là que l’Oncle Joe a été très malin. (…)
— Les Juifs proposèrent de s’établir en Crimée ou en Ukraine. Beaucoup d’entre eux vivaient dans ces régions depuis dix ou douze générations. Mais la Crimée et l’Ukraine, c’étaient des régions riches. Beau climat, jolie terre, du soleil… Trop de belles choses pour que Staline les abandonne aux Juifs. Sans compter que les bolcheviks détestaient l’Ukraine. Un pays de paysans que Lénine avait voulu mettre à genoux. Il fallait trouver un autre endroit. Ça a pris deux ou trois années de réflexion, et les Japs ont fourni la solution à Staline. En 1931, ils ont envahi la Mandchourie. Ils se sont installés à Harbin comme chez eux. Autant dire qu’ils campaient sur le fleuve Amour. Ils pourraient franchir la frontière de l’URSS quand bon leur semblerait. On peut penser ce qu’on veut de Staline, mais ce n’est pas le genre à se laisser endormir. Il a vite compris ce qu’il risquait. Il a regardé la carte et a vu le grand vide devant les Japonais de Mandchourie : le Birobidjan. Il n’en a pas fallu plus pour le décider. En 32, le Birobidjan est devenu une « région autonome juive ». Le tour était joué. Peut-être que les Juifs n’étaient pas plus contents que ça d’aller s’enterrer au fond de la Sibérie. Mais, après tout, ce n’était pas un camp de concentration, et l’Oncle Joe leur offrait un pays. Ils n’allaient pas faire la fine bouche ! Et, ma foi, tout un petit monde a poussé dans ce trou perdu : des écoles, des usines, des kolkhozes, des casernes. On ne connaît pas les véritables chiffres, mais nos sources estiment à vingt ou trente mille les Juifs qui ont émigré là avec leurs synagogues et leur yiddish. Il faut dire qu’il n’y a pas eu que des Juifs. Aussi les autres, les vrais Russes, que la distance avec Moscou devait rassurer, je suppose. Et, en fin de compte, comme vous le savez, les Japs ont préféré nous attaquer à Pearl Harbor plutôt que s’en prendre à l’Oncle Joe. Peut-être bien que cette histoire de Birobidjan a pesé son poids dans le choix des Japonais…


Le train avançait à peine plus vite qu’un traîneau. La steppe blanche, infinie, mollement ondulée, glissait sous leurs yeux. On n’y devinait aucune route. Pas même la trace d’un animal. Lorsque la voie longeait un escarpement, un talus, la fumée grasse de la locomotive poudrait la neige d’un énorme coup de pinceau noir. Une balafre de suie qui s’enfonçait dans le blanc comme l’encre d’un tatouage dans la peau.


Mais Staline est plus malin qu’Hitler. Il a compris que les morts ne servent à rien. C’est inutile, un mort. Même un mort juif. Les cadavres ne charrient pas le charbon dans les mines et ne cousent pas d’uniformes. Et pourquoi n’exterminer que les Juifs quand tous les vivants peuvent être coupables de vivre ? Staline ne réduit pas les êtres en cendre et ne les transforment pas en savon. Il use. Il use les corps, l’intelligence, la volonté, l’amour… 


Marina est aussi belle qu’une femme peut désirer l’être. Il y a de quoi être jalouse. Pourtant, elle porte sa beauté comme elle porterait la cicatrice d’un meurtre. Comme si sa beauté l’avait tuée, et depuis longtemps.


Le 26 ou le 27 avril, la radio a annoncé la mort d’Hitler. Comme à chaque grande victoire, Vladivostok a été en liesse. J’ai proposé à M. A. Gousseïev d’aller danser. Elle a refusé. (...)
« Ce n’est pas un soir où les Juifs peuvent danser. Ce serait comme danser sur les cendres de nos morts. Vous, vous pouvez aller danser sur le cadavre d’Hitler. Pour vous, pour ceux d’ici, c’est la fin de la guerre. Pour nous, les Juifs, c’est seulement le début d’un souvenir qui ne finira jamais de nous dévorer le cœur. »


 

dimanche 10 octobre 2021

[Le Clerc, Xavier] Cent vingt francs

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Cent vingt francs

Auteur : Xavier LE CLERC

Parution : 2021 (Gallimard)              

Pages : 152

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Saïd, qui s’était engagé pour nourrir les siens, s’interrogeait. Le jeune soldat blond avait-il reçu une prime de deux cents francs à son arrivée ? Recevait-il lui aussi une solde journalière de cinquante centimes ? Était-ce assez en Allemagne pour s’acheter tous les mois un demi-kilo de pain, trois oeufs et un peu de lait ? Sa famille postulerait-elle pour une prime de veuvage de cent vingt francs ?
Cent vingt francs. C’était le prix d’un homme, du malheur de sa famille. Et Saïd, qui n’avait jamais appris à calculer, se demandait combien de kilos de pain, d’œufs et de lait pourrait bien valoir son propre corps déchiqueté, tant il avait pris l’habitude de s’imaginer les viscères à l’air, dévorées par les rats, avec le fatalisme d’un paysan qui avait connu et qui donc connaîtrait de nouveau, un jour lointain peut-être, mais un jour sûrement, la mauvaise récolte de trop. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Xavier Le Clerc, né en Algérie, retrace avec pudeur et empathie l’histoire de son propre arrière-grand-père kabyle, mort à Verdun en 1917. Il a publié un premier roman, De grâce (JC Lattès), sous son premier nom, Hamid Aït-Taleb.

 

 

Avis :

Né en 1893 dans une Algérie ravagée par la famine, Saïd s’engage comme zouave à dix-huit ans. Pour ce paysan kabyle, sa solde, et s’il meurt, la prime de veuvage de cent vingt francs, sont les seuls moyens d’espérer nourrir sa famille. Il participe à la campagne de pacification du Maroc, puis est envoyé dans les tranchées de Verdun, où il se lie d’amitié avec Babacar, un tirailleur Sénégalais comme lui en butte aux préjugés métropolitains. Tués en 1917, ni Saïd ni Babacar ne reviendront jamais au pays.

Saïd est l’arrière-grand-père de l’auteur qui, avec en main, et pour seuls vestiges, une carte postale où pose un zouave moustachu aux yeux clairs, et un certificat de décès portant un nom et un matricule, a entrepris de le déterrer de l’oubli avec toute la force de son imagination. L’évocation est réussie, et c’est d’une manière vivante et crédible, au fil d’une écriture fluide et agréable, que cet homme disparu depuis un siècle reprend vie sous nos yeux, en même temps que tout un pan d’histoire, de l’Algérie comme de la France.

D’une parfaite empathie, le texte impressionne par sa dignité pleine de pudeur, tandis qu’il se contente d’évoquer délicatement, sans juger ni commenter, le désastre d’une famine dont on sait qu’elle fut provoquée par l’abandon de cultures vivrières en faveur d’une nouvelle agriculture tournée vers l’exportation à destination de la France, le dévouement sans faille d’hommes contraints au sacrifice sans que disparaissent pour autant les préjugés à leur encontre, et, enfin, en quelques discrètes mais poignantes lignes de conclusion, les blessures de leurs descendants, Français « issus de l’immigration » dont on continue de « questionner les racines ». La narration se préoccupe aussi largement du sort des femmes algériennes de l’époque, au travers de plusieurs beaux personnages, comme la vieille Kabyle Keltoum et la jeune juive Dora, francisée par le décret Crémieux : toutes deux ont compris que, pour se préserver la moindre parcelle de liberté, mieux vaut rester à tout prix célibataire. Car, si les indigènes vivent alors sous la coupe coloniale, les femmes subissent elles, en plus, le joug des hommes.

Sincère et délicat, ce très beau texte servi par une plume agréablement travaillée se lit avec émotion, pour que jamais l’on n'oublie le digne héritage d’hommes et de femmes que l’histoire a spoliés de leur vie et de leur liberté. (4/5)

 

Citations : 

« Dès ma naissance, j’ai été une mauvaise nouvelle, lança la vieille Keltoum à Tassahdith. Le pire, c’est que c’est nous les femmes, nous les premières à déplorer la naissance des filles. On se met à pleurer, on se lamente de la mauvaise récolte. Alors j’espère que tu accueilleras ton enfant avec le même bonheur, qu’il soit un garçon ou une fille.  
— Mais tu sais bien ! C’est plus utile d’avoir un garçon pour les champs…
— Tu vas accoucher d’un enfant ou d’une bête de trait ?
— Tu vois bien de quoi je veux parler. Pas une fille que je connais qui aurait la force d’un homme.  
— Et qui va chercher de l’eau alors ? Qui porte les lourdes amphores qui briseraient le dos d’un soldat ? Qui porte les montagnes de bois ? Nous avons autant de force qu’eux, encore plus de mérite. Et pourtant, on apprend à nos fils à marcher sur leurs sœurs. Et en grandissant, certaines refusent de se marier, comme moi. Quel choix j’avais, moi ? J’avais quinze ans. Je ne voulais pas être mariée. Peut-être un jour, mais pas maintenant, je me disais. Pas avec ce grabataire que je ne connais même pas. Mes parents voulaient me forcer.  
— Ils voulaient probablement ton bien, tu sais…
— Ils veulent toujours notre bien ! Jusqu’à ce qu’ils veuillent notre mort ! Et puis il y a celles qui sont nées difformes, tellement laides qu’on dirait l’enfant d’un homme et d’une mule. Tu te souviens de la pauvre Khadija. La petite qui avait la tête déformée. Qu’est-ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour mériter ça ? Moi je la trouvais belle. Elle avait un sourire tellement sincère. Elle que tout le monde regardait de haut, avec méfiance, avant de passer son chemin. Comme si scruter sa laideur trop longtemps, la dévisager, risquait de les déformer eux aussi !  
— Je me souviens d’elle, la pauvre. Toujours souriante même quand on la repoussait. Aucun enfant ne voulait jouer avec elle. Elle avait la santé fragile, la pauvre. Qu’Allah la bénisse.  
— Mais il y a aussi les autres femmes, celles qui sont jugées trop belles, trop bavardes, trop curieuses, trop mutiques. Celles qui désobéissent comme moi, qui répondent aux coups, qui veulent sortir sans raison, qui veulent apprendre à écrire…  
— Avant de te rencontrer, je ne pensais pas qu’une femme puisse lire et écrire, à part chez les Français.  
— Bien sûr que nous pouvons tout autant que les hommes. Tu vois, nous les femmes en trop, nous les laides, nous les sorcières comme ils disent. On nous jette l’opprobre. Pas un mollard au visage, non. Un crachat, ça s’essuie facilement. Non, leur mépris nous marque au fer rouge. Tu ne la sens pas cette odeur ? L’odeur de roussi du rejet ? Tu ne la reconnais pas l’odeur du crâne de mouton grillé ? Une puanteur si forte qu’elle en corrompt les sens et l’amour-propre ! C’est pour ça qu’on en arrive à pleurer la naissance des filles, à regretter notre propre existence. »
 
La plaie des sauterelles se répandait du Sahara à Alger. Sans répit pour le Constantinois où Saïd, à peine né, s’efforça lui aussi d’éteindre un bref sanglot, le temps du premier souffle.  
N’allez pas imaginer les pleurs stridents d’un nourrisson à l’appétit féroce. Mais plutôt un lourd silence. Un mutisme épais qui égrène lentement les dernières forces engourdies. Comme s’il fallait ne pas réveiller la mort, aux aguets comme un serpent. La famine vous enserre, vous étouffe tandis que votre faible pouls s’accélère. Votre tête dodeline alors dans le néant. La faim mène votre esprit dans un labyrinthe d’où l’on ne revient guère. Un linceul vous recouvre. Une torpeur grisâtre qui habille la chaleur atone de votre corps. Feindre de n’être plus qu’un tas de cendres ou le devenir. Se figer. S’éteindre. Voilà, quand la faim vous prend, ce qu’il reste de vous.

Saïd n’avait jamais été pris en photo auparavant. Pas même le jour de son mariage. Sa femme et ses deux enfants. Il ne pensait qu’à les nourrir, les protéger. C’était pour eux tout ce cirque. Il en va du destin comme de quelques tours de clé. Saïd posait sobrement, l’air remonté comme un jouet mécanique. Il ne lui restait que six ans à vivre, à obéir au mouvement irrépressible et brutal de la guerre. Saïd ne savait pas que c’est la naissance qui remonte la clé. Que ses engrenages actionnent les cames, les leviers du malheur. Que la spirale infernale commence souvent le ventre vide. Que la danse du mauvais sort est toujours saccadée.

Sophia portait une croix autour du cou, comme toutes les filles sages qui se transformaient en mégères à la récréation et me regardaient de travers. Soi-disant mon peuple aurait tué Dieu sur la Croix. Toutes des gueules grises déjà vieilles. Le premier rang, on aurait dit des pierres tombales sans épitaphe ! Pourquoi donc habiller son cou de la scène d’un crime ? C’était comme si les royalistes se baladaient avec une guillotine en pendentif. 

Et si nos vies n’étaient régies que par la mécanique de nos naissances ? L’engrenage qui exclut de la nationalité, de l’école, de la santé ne conduit-il pas irrémédiablement à la pauvreté, à l’exploitation ? Une misère que l’on déguise sous l’appellation d’indigénat, comme pour la circonscrire à une catégorie moins civilisée, moins humaine, et se donner bonne conscience de spolier les terres, d’exploiter les affamés, de fusiller des hommes comme des lièvres.
Parce que oui, les indigènes sont nés pour servir, ils ne connaissent pas mieux. Oui, il est plus simple de se regarder dans le miroir ainsi. Après tout, n’est-ce pas de ce pacte peu reluisant que dépendent l’Empire, ma vie, mon confort ? Me traversaient l’esprit toutes les tentatives de papa pour refouler notre passé dans l’arrière-boutique, nous persuader que nous n’étions pas des indigènes. Ma grand-mère portait pourtant des robes de velours brodées d’arabesques, croyait aux mêmes rites magiques, aux mêmes superstitions. Nos ancêtres se mélangeaient comme la foule des marchés, partageaient les mêmes épices, les mêmes sécheresses.  La France nous avait donné la nationalité, il y a trente ans, comme une faveur aux Juifs. Un enfant à qui l’on donne un jouet ou un bracelet n’est jamais à l’abri que l’objet de son bonheur, un jour ou l’autre, ne se casse ou ne lui soit repris. Alors une vision effroyable me traversa l’esprit. Et si demain l’égalité nous était reprise ? Si nous les Juifs redevenions indigènes, privés de nos droits, de notre citoyenneté ? Si nous devions porter à nouveau la rouelle du Moyen Âge ? Si l’enfer des bûchers reprenait ? Si des anathèmes, des saccages, des pillages semaient partout l’éclat cristallin des débris de verre ? Si, dans la haine déchaînée, nos illusions se brisaient comme nos vitrines ?

Tant de bataillons, de chair à canon, comment te déblayer d’un amas de cadavres ? Quel tri sordide. J’ai vite compris que ton histoire me dépassait. Pourtant, sans elle, ma génération ne saurait trouver la paix. On pourrait croire que c’est toi le fantôme. Après tout tu es mort il y a bien cent ans. Mais nous sommes les fantômes. C’est nous qui sommes tourmentés et qui tourmentons. C’est nous qui bourdonnons comme des mouches contre la vitre.  
Pourquoi nous appelle-t-on encore les jeunes issus de l’immigration ? Pourquoi sommes-nous des arbres isolés du reste de la forêt dont on questionne les racines ? Peut-être un jour entendrons-nous ton sacrifice, celui de tant d’autres indigènes aussi. Peut-être un jour comprendrons-nous que toi aussi tu as donné ton sang dans la boue de Verdun. Que nous sommes un peuple magnifique de sangs mêlés. Que nous ne remplaçons donc personne.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

vendredi 8 octobre 2021

[Mével, Matthieu] Un vagabond dans la langue

 


 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un vagabond dans la langue

Auteur : Matthieu MEVEL

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2021

Pages : 115

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Mon dernier frère était comme nous à la différence qu’il parlait mal. Il faut imaginer sa parole comme des fragments abîmés : certains mots sont mal articulés, d’autres sont déformés et parfois incompréhensibles, les derniers sont aussi inutiles que des jouets cassés dans un grenier. »

Séverin est le benjamin d’une fratrie de quatre garçons. Il est autiste, mais personne ne prononce ce mot, peu familier dans les années 1980. Ses parents ont fait le choix de ne pas creuser son écart d’avec le monde et toute la famille cherche à appréhender de manière décalée cette expérience étrange de la parole. Ainsi, la langue de Séverin, difficilement compréhensible, devient une langue partagée, un élément de cohésion. C’est à elle que son frère aîné, Matthieu, rend hommage avec ce roman autobiographique.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Voici comment Matthieu Mével se présente lui-même :

Matthieu Mével est écrivain (poésie, théâtre) et metteur en scène. Il a travaillé depuis 1998 dans des théâtres (théâtre de La Main d’or, Paris, théâtre des Amandiers, Nanterre, théâtre Kleist Forum, Frankfort/Oder, Allemagne), des galeries (Galerie Mercer Union, Toronto, Galerie italienne, Paris, Casa Vecina, Mexico) et réalisé des performances dans les villes de Copenhague, Bruxelles, Rome, Toronto, Dieppe, Paris et Mexico. Il a publié une pièce de théâtre, Echantillons de l’homme de moins (Publie.net en numérique, L'Entretemps Editions pour la version imprimée) et des articles pour des revues (Action Poétique, Théâtre / Public, Registres). Son premier recueil de poésie, Mon beau brouillage, a été publié aux éditions Argol en septembre 2010. Il vit à Rome.

Lisez ici ma conversation avec Matthieu Mével, à propos de ce livre.

 

 

Avis :

Grandi dans les années quatre-vingts quand la France parlait et se préoccupait encore très peu de ce trouble neurodéveloppemental, Séverin, le dernier des trois frères de l’auteur, est autiste. Il a son langage à lui, déformé, mal articulé et pas toujours facile à comprendre, mais totalement intégré par sa famille : une langue spécifique qui a suscité chez Matthieu Mével, acteur, écrivain et metteur en scène de théâtre, une réflexion très personnelle sur la parole, qu’il entremêle à ce récit autobiographique, et qui nourrit son travail d’enseignement du métier de comédien.

Même si, comme l’exprime si justement l’auteur, le terme autiste « n’est que l’indication d’une idée bien plus générale »,  et même s’il faudrait, pour rendre justice à chaque cas, autant de mots différents que les Inuit emploient pour nommer la neige, tous les parents d’une personne atteinte de ce trouble reconnaîtront quelque chose de leur enfant dans Séverin. Sans parler de son parcours, des difficultés à envisager l’autisme en France bien au-delà des années quatre-vingt… Mais, pour ce frère qu’est Matthieu Mével, ce ne sont pas tant ces aléas, brièvement mentionnés, qui importent dans ce récit. Ce qui, à ses yeux, définit le plus le benjamin de sa fratrie, ce qui, lui, l’a le plus marqué et durablement influencé à son contact, c’est l’empêchement de la parole, l’enfermement dans un état de conscience qui, privé de mots, ne parvient ni à comprendre ni à exprimer les émotions, provoquant débordements, violences et troubles du comportement.

Si, en partageant et en sous-titrant ses conversations avec son frère, pour nous comme en une langue étrangère, l’auteur met en avant l’importance des mots pour l’expression et la maîtrise des émotions, c’est aussi réciproquement de la nécessité de l’émotion derrière les mots que ce texte nous fait prendre conscience, par la démonstration directe et évidente du jeu du comédien. Ainsi, pas d’émotion consciente sans parole, mais pas de parole qui vaille sans émotion : un constat qui n’en finit pas d’influencer la vie et le métier de l’auteur, dans ses livres comme au théâtre.

Impossible de ne pas se laisser toucher par l’infrangible affection fraternelle qui imprègne les pages de ce récit : un lien si fort qu’indirectement, il modèle au quotidien les ressentis, les raisonnements et l’enseignement de Matthieu Mével, certainement pas engagé par hasard dans différents métiers de la parole. (4/5)

 

 

Citations :

Il était « autiste » (on nous proposa ce mot bien plus tard). C’était à la mode dans les années 1980 de ne pas nommer la maladie, pour ne pas enfermer l’enfant dans une « étiquette ». Sa différence nageait donc dans une absence de mots. Sa maladie n’avait pas de nom. On utilisa les mots « retard » ou « handicapé », on a ensuite évoqué, sans bien comprendre ce que cela signifiait, ses « caractéristiques autistiques ». Le mot « autiste » – qui désigne des troubles de la communication – ressemble aux mots « table » ou « neige ». Il n’est que l’indication d’une idée bien plus générale. Il paraît que les Inuits utilisent plusieurs mots pour dire la neige. Un mot désigne la neige qui tombe, un autre mot la neige qui fond. En vivant avec la neige, ils ont besoin de mots plus précis pour évoquer les variations de la neige. Il faudrait plusieurs mots pour parler des autistes qui sont tous incroyablement différents. Certains scientifiques ont estimé qu’Albert Einstein pourrait avoir été atteint du syndrome d’Asperger (« je n’ai jamais pensé en mots » disait-il), mais il existe aussi des autistes non verbaux, qui sont incapables de prononcer le moindre mot, et vivent enfermés dans leur impossibilité, non seulement de communiquer, mais même d’entrer en relation avec ce qui les entoure.

Le théâtre est un élargissement de la vie de la parole : quelque chose qui la concentre pour la libérer sous nos yeux. Quand j’enseignais l’expression orale, je me heurtais à l’idée de ce que peut signifier bien parler : ça consistait souvent à parler d’une voix forte, articulée, à marteler son message avec les mains. À la diction parfaite et à l’élocution assurée je préfère la maladresse des accents. Aux belles phrases, le souffle de l’émotion, la nécessité qui traîne dans l’esprit comme un entêtement.

L’étranger est ennuyeux : il est lent, heurté, laborieux. Sa parole est pleine de trous, d’erreurs, de silence. Dans une langue étrangère, on est plus attentif aux sons, aux timbres, aux rythmes des voix. Le sens des mots perd de son importance. Il se baigne dans l’obscurité d’un océan de sons étrangers. Parfois, je ne comprenais rien à ce qu’on me disait. Ce ne fut guère une période malheureuse. On devrait être obligé de quitter son pays, pendant quelques mois, pour faire l’expérience de ce que signifie mal parler, ou vivre comme un étranger.

Ce ne sont pas les mots qui comptent, ce sont les rapports entre les mots. Les écarts, les sauts, les trous, les élans qui dansent sous les mots, dans le désir de parler. Ces élans qui dansent sous les mots, ce sont des sentiments. La parole surgit dans une émotion. Si je transpose cet enseignement au théâtre, je dirais les choses ainsi : jouer ne consiste pas à réciter le texte, mais à retrouver sous la partie émergée de l’iceberg (le texte dit par l’acteur) l’état émotif qui a engendré la parole. La parole jaillit dans une émotion qui lui donne son souffle, son rythme, sa voix. Séverin est plus proche de son état émotif que des mots qu’il emploie. D’ailleurs, il peut être submergé par ses émotions.
 
On sait aujourd’hui que l’autisme est un dysfonctionnement des connexions neuronales. Le cerveau autistique est surconnecté dans certaines zones et sous-connecté dans d’autres. Séverin perçoit certainement le chaud, mais il ne sait pas quoi faire de cette information, car il est comme assiégé par la multitude des autres informations qui accompagnent la sensation du chaud. Il doit associer en quelque sorte « manuellement » toutes ces informations. Il les traite une par une, tandis qu’un cerveau normal les gère de façon automatique. On descend un escalier sans penser à nos pieds, sauf si les marches sont verglacées. Séverin affronte toutes les informations, comme s’il descendait un escalier glissant, avec l’obsession de ses pieds, de son corps, de la chute. J’imagine que les pensées doivent tourner dans sa tête comme les mouvements de la mécanique quantique pour chaque pas, chaque parole. Si l’on pense sans cesse à nos pieds, au verglas, à la chute, vivre est un effort épuisant, on ne profite guère de la neige. La vie de Séverin est un effort constant pour se lier au monde, et cet effort l’épuise. D’ailleurs, il peut s’endormir à n’importe quelle heure de la journée, dans un canapé du salon, ou dans sa chambre. Pour jouer, l’acteur crée, par la répétition, des automatismes (comme un sportif) jusqu’à ce que le texte s’incarne en lui. Il ne peut pas tout jouer manuellement, mot à mot : il automatise. Il s’agit de réduire la conscience du jeu à son minimum, c’est aussi la beauté de l’inconscience des enfants, quand ils jouent sans faire attention à ce qu’ils font. Les enfants, c’est leur grâce, ne savent pas encore qu’ils peuvent se faire mal en descendant l’escalier verglacé. Pour Séverin, toute la vie est couverte d’un manteau de neige. Son corps est tendu, contrarié, épuisé à chaque pas. Ce n’est pas qu’il ne pense pas – l’absence d’une langue articulée l’empêche de partager avec nous ses sensations, ses élans, ses inquiétudes –, c’est plutôt qu’il pense trop, ou plutôt qu’il vit enfermé dans ses pensées intranquilles. L’autiste est l’homme intranquille par excellence.

Je regrette, dans les romans, ce que Platon reproche aux acteurs, qui peuvent faire passer pour vrai ce qui est faux : cette vie de seconde main. Ce que j’aime dans un livre, c’est le rythme des phrases, la façon dont la parole vit vraiment sur la page. Cette parole vient d’une émotion à laquelle l’écrivain s’est comme abandonné en écrivant. Cette émotion peut être retenue, il ne s’agit pas de crier. Et je cherche la même chose dans la parole de l’acteur. La vérité d’un acteur, c’est sa façon d’être là (à son maximum) sans tricher. Le maximum n’a rien à voir avec un plus. On peut être plus vrai dans une forme de retrait. Dans l’impassibilité du visage de Keaton, ou dans le silence de Beckett, il y a un maximum. L’acteur brille dans ce maximum qui est un excès de soi. Voilà ce que j’imaginais pour la conférence que je devais faire à l’Institut français à la fin du mois de juin. L’excès consiste à aggraver son cas, à trouver son expression la plus singulière, ce pays où l’on est le plus vrai. L’excès est une couronne que l’on pose sur sa propre tête.
 
Au théâtre, j’entends de façon vive les défauts de la voix. Toutes les grandes voix ont poussé sur un défaut. Mon frère m’appelle « Machieu ». Il m’a enseigné dès l’enfance qu’il n’est guère besoin de bien parler pour communiquer des sentiments. On gueule souvent au théâtre. Comment mieux dire que j’aime les bègues, les clowns, les défauts ? Toutes les maladresses qui font dérailler la langue. Les émotions artificielles sont des fausses notes qui me hurlent dessus. Les langues que j’aime sont fragiles, bizarres, singulières, elles arrivent par effraction. Les comiques sont du côté de la fragilité. Les peuples ne s’y trompent pas qui aiment tant les comiques : Molière, Chaplin, Totò, de Funès. Les grandes voix sont tragiques : Billie Holiday, Nina Simone, Maria Casarès, la Callas. La voix est du côté de la fragilité de la tragédie (elle chante sa plainte), le corps est du côté de la fragilité de la comédie.

Tu ne dois pas réciter le texte, le réciter platement, tu dois jouer avec la vérité des émotions. Ce ne sont pas des émotions toutes faites, ce sont les tiennes au moment où tu dis le texte. (…)
Si une parole n’est pas incarnée dans une émotion, elle a la tristesse de ce qui est mécanique, répété, artificiel. Il ne s’agit pas de faire résonner des mots, mais de retrouver les émotions dans lesquelles ils sont nés sous la main de l’auteur. C’est pour ça qu’on dit jouer, comme un enfant joue. L’enfant a une participation spontanée et immédiate à la vie. Il est constamment connecté au présent. Il ne contrôle pas (ou moins bien) sa participation à la vie. L’adulte a appris à contrôler l’imprévu. Le contrôle est une façon de se gouverner.

Le théâtre nous murmure un secret : les mots qui ne sont que des mots ne sont rien. L’acteur sait que la vie n’est pas dans le texte, mais en lui-même. Les émotions, c’est la vie invisible qui danse entre les mots.

D’où viennent les phrases que l’on veut emmener avec soi ? Pourquoi une voix nous touche-t-elle plus qu’une autre ? Pourquoi apprendre des poèmes par cœur ? Au fond, chaque existence creuse une ou deux questions qui nous brûlent les lèvres.

Je crois qu’on ne cesse de reprendre infiniment la même phrase ratée. Un livre est un souvenir qui se déploie, gonfle et éclate dans le corps du lecteur. Les grands livres dérangent la chambre des mots-souvenirs. Cette déstabilisation secoue les pensées et fait aussi du bien. 
 
Le Premier ministre avait baissé la tête comme s’il cherchait des idées à l’intérieur de lui-même. Sur son visage, je lisais une tension légèrement surjouée. Il martelait ses mots pour leur donner de l’importance avec les mains jointes du bon élève de la communication. Il assénait ses phrases comme des slogans. Je voyais des phrases d’occasion louées pour une soirée déguisée. L’allergie commençait à m’irriter la gorge. Ses phrases s’étiraient comme une soirée ennuyeuse. La « langue de bois » est le signe d’une société obsédée par l’idée de tout contrôler. Cette parole de la télévision me semblait triste comme ces panneaux publicitaires qui ont fleuri sur les routes du Morbihan et qui donnent à la campagne française cet air d’une fin de fête ratée. La pratique du théâtre m’a rendu familier de la vie d’une parole dans le corps. Je regarde cette vie de la parole comme un enfant regarde les avions. Les apiculteurs savent interpréter le mouvement vivant des abeilles, je sais si un acteur fait l’expérience dans son corps de la vie de la parole, ou s’il est confortablement installé dans le train-train de la répétition.

mercredi 6 octobre 2021

[Chevillard, Eric] Prosper à l'oeuvre

  



 

 

J'ai aimé

 

Titre : Prosper à l'oeuvre

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2019 (Notabilia)

Pages : 112

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prosper est de retour ! L’écrivain le plus insupportable de Saint-Germain-des-Prés est aux prises avec les tourments d’un auteur à succès : il passe à la télé, parle de littérature, dirige une master class et, suite au succès de son premier roman, tente d’écrire un polar. Il attend la visite de l’inspiration en travaillant ses métaphores, il recrute ses personnages, s’outille, plante le décor, remonte les bretelles à ses nègres, essaime des indices de sa plume turgescente… sans oublier de faire monter ses à-valoir.

C’est avec une délectation jouissive qu’on plonge dans cette diatribe féroce contre la littérature industrielle et le monde des écrivains à succès. Un livre satirique et hilarant, toujours illustré par Jean-François Martin.

« Prosper Brouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon. Il publie principalement aux Éditions de Minuit. Son roman Le Vaillant Petit Tailleur a reçu le prix Wepler en 2003. En 2014, il est lauréat du prix Vialatte pour l’ensemble de son œuvre. Son blog, L’Autofictif, fait l’objet d’une publication annuelle aux éditions de L’Arbre Vengeur. Le premier volume des aventures de Prosper Brouillon, Défense de Prosper Brouillon, est paru chez Notabilia en 2017.

 

 

Avis :

Auteur à succès passé maître du marketing littéraire, vache à lait courtisée par son éditeur, Prosper Brouillon écrit au kilomètre entre interviews, salons littéraires et juteuses master class. Peu importe le sujet, polar ou roman d’aventures, pourvu qu’il plaise au lecteur et oblige « ce rat cupide à cracher ses vingt euros ». Sa production purement mercantile ne l’empêche pas de se croire arrivé parmi les plus grands de la littérature et de rêver aux plus hautes distinctions. Pour continuer à occuper les têtes de gondole, il lui faut pourtant encore venir à bout de la corvée de remplissage des pages de son prochain roman…

Nous voici donc immergés dans le processus créatif de Prosper, le temps de comprendre la genèse de sa prochaine publication de génie. Le ridicule ne tue pas, heureusement pour notre homme, inconscient de ses platitudes et de ses formules ampoulées. A lui seul, il incarne tous les travers du microcosme littéraire, lorsque sa soumission aux diktats commerciaux finit par faire du livre et du romancier de purs et calibrés produits de consommation. Le regard d’Eric Chevillard est féroce et sa satire perfide. Il s’en donne à coeur joie pour forcer méchamment le trait, au gré d’une dérision grinçante dont on sent bien qu’elle masque une vraie envie de pleurer.
 
Et tandis que les raides et anguleuses silhouettes en noir et blanc de Prosper, plaquées sur le fond rouge de ses plates chimères romanesques par l’illustrateur Jean-François Martin, viennent, à leur manière décalée, faire écho aux pointes acerbes et cyniques dont se hérisse le texte, le lecteur sourit de tant de verve et d’habileté pour tourner en ridicule une indéniable réalité.

Ce pamphlet bien troussé se dévore d’une traite, dans un moment de fantaisie rigolarde qui n’en fait pas moins mouche. (3,5/5)

 

Citations :

Prosper Brouillon est tombé un jour sur une interview de Maximilien dans laquelle le journaliste cherchait des poux à son sujet. Or Max avait eu l’élégance de répondre qu’il le publiait uniquement pour l’argent qu’il rapportait à la maison, grâce auquel celle-ci avait les moyens de publier aussi de prodigieux poètes invendables. Prosper pourtant s’était mépris sur le sens de cette argumentation, reprochant à l’éditeur son hypocrisie, son double langage, sa déloyauté. Max heureusement avait su dissiper sans peine ce déplorable malentendu. « Toi, tu es un poète qui vend, lui avait-il expliqué, voilà ce que je voulais dire, d’ailleurs nous allons doubler ton à-valoir. » Flatté, Prosper promit d’ajouter une couche de poésie rentable à son prochain livre afin de contribuer mieux encore à la bonne santé de la maison et de permettre à Max de soutenir toujours plus philanthropiquement à perte les prodigieux poètes illisibles qui n’y pouvaient sans doute rien, les malheureux, ils devaient être nés comme ça, avec ces difficultés d’expression que l’éducation n’avait su corriger, la responsabilité en incombait sans doute à la fois à des parents défaillants et à une école trop laxiste.

Quand il se remet à son roman au terme de cette tournée triomphale, bien sûr, il ne sait plus très bien où il en était resté. Ça l’ennuie un peu de devoir tout relire. Prosper Brouillon s’en vante parfois : il n’a jamais beaucoup lu. Il écrit, on ne peut pas tout faire. Puis cela lui évite de subir des influences.

Quelle histoire ? Prosper Brouillon se demande en effet comment poursuivre. Le début est prometteur (il est derrière lui), la fin sera formidable aussi (invitations à la télévision, négociations avec les producteurs de cinéma, placards publicitaires dans le métro) : entre les deux, c’est le moment qu’il n’aime pas beaucoup, la corvée du coffrage, du remplissage.

Car il serait faux de penser que Prosper Brouillon ignore le doute et l’hésitation. Sa belle assurance s’émousse quelquefois. Il n’a pas peur du vide – quand comprendra-t-on que l’angoisse de la page blanche désigne l’émotion de la feuille elle-même lorsqu’un écrivain la menace de sa plume ? Certaines préfèrent se rouler en boule et se laisser choir dans la corbeille.
 
Par bonheur, à l’instar de nombre de ses plus talentueux collègues et amis et cependant invasifs et très surestimés écrivains à succès, Prosper Brouillon a justement fourbi sa plume dans la publicité. C’est sans conteste la meilleure école de lucrative writing.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

lundi 4 octobre 2021

[Ndiaye, Marie] La vengeance m'appartient

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vengeance m'appartient

Auteur : Marie NDIAYE

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 240

  

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Me Susane, quarante-deux ans, avocate récemment installée à Bordeaux, reçoit la visite de Gilles Principaux. Elle croit reconnaître en cet homme celui qu’elle a rencontré quand elle avait dix ans, et lui quatorze — mais elle a tout oublié de ce qui s’est réellement passé ce jour-là dans la chambre du jeune garçon. Seule demeure l’évidence éblouissante d’une passion.
Or Gilles Principaux vient voir Me Susane pour qu’elle prenne la défense de sa femme Marlyne, qui a commis un crime atroce… Qui est, en vérité, Gilles Principaux ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Prix du Théâtre de l'Académie française (2012)
Prix Marguerite-Yourcenar (pour l'ensemble de son œuvre) (2020)
Prix Ulysse (pour l'ensemble de son œuvre) (2018)

 

 

Avis :

Maître Susane, avocate d’âge mûr installée à Bordeaux, reçoit à son cabinet un nouveau client, Gilles Principaux, venu lui demander d’assurer la défense de son épouse Marlyne, coupable d’un crime abominable. Curieusement, sans qu’elle puisse fonder son impression sur quoi que ce soit de tangible, l’avocate croit reconnaître en cet homme un adolescent rencontré quand elle avait dix ans. De leur tête-à-tête dans la chambre du jeune garçon, elle ne se souvient de rien, mais a gardé l’empreinte de ce qu’elle interprète aujourd’hui comme un moment d’éblouissante passion.

D’emblée piqué par une impression d’étrangeté et de mystère, tout entier tendu dans l’attente d’explications, le lecteur engagé tambour battant dans cette lecture risque fort de la découvrir de plus en plus opaque et de l’achever sur le constat désemparé de n’y avoir rien compris. C’est que la construction du livre reflète l’obscur cheminement de Maître Susane, depuis le refoulement au fond de son inconscient d’un traumatisme que l’on ne pourra que deviner, jusqu’au déchirement progressif du voile protecteur de l’oubli lorsque, trente ans plus tard, elle reconnaît confusément la toxicité d’un autre homme au point de le confondre avec son ancienne connaissance.  

Comme rien de tout cela ne se déroule de manière linéaire mais nous est suggéré par touches et allusions désordonnées, comme autant de pièces d’un puzzle éparpillé, le lecteur se retrouve lui aussi le jouet aveugle et impuissant de l’inconscient de Maître Suzane, dont il devient de plus en plus évident qu’il la protège plus ou moins bien de la dépression et de troubles relationnels, consécutifs au choc jamais verbalisé vécu dans son enfance. 
 
Le récit se sera jamais très explicite sur la psychologie et les motivations de chacun des époux Principaux. Leur histoire s’avèrera finalement le déclencheur d’une prise de conscience tardive de son traumatisme par Maître Susane, et l’occasion pour elle, telle une formidable revanche, de comprendre et de révéler la responsabilité du mari, perversement possessif et manipulateur, dans le passage à l’acte de l’épouse, coupable flagrante mais aussi victime ignorée.

A la virtuosité de la construction et à la profondeur psychologique des personnages vient s’ajouter une écriture travaillée dans ses moindres détails, y compris les tics de langage des personnages. Dans l’accumulation de ses « mais », Marlyne exprime sa protestation contre l’enfermement invisible de sa vie conjugale et fournit les raisons de son coup de folie. Dans celle de ses « car », son mari se justifie de la normalité de ses propres comportements. Le texte devient ainsi un bijou de symbolisme, tant sur la forme que sur le fond.

D’un premier abord désarçonnant pour ne pas dire abscons, cet étonnant roman est une performance littéraire et une expérience de lecture troublante et exigeante. Obsédante et inquiétante, son histoire s’avère la face émergée de profondeurs vertigineuses, nous faisant prendre conscience du gouffre insondable de notre mémoire et de notre inconscient, sur lequel nous construisons nos personnalités et nos existences. Chaque lecteur y trouvera sa propre interprétation et devra répondre seul aux questions restées ouvertes. (4/5)

 

Citations : 

Chaque jour je pensais au moment où il rentrerait et j’avais peur. Je ne voulais pas qu’il se sente contrarié, énervé parce que les choses n’étaient pas bien en place. Il était gentil, oui, jamais il n’avait une parole méchante. Mais je pouvais sentir sa déception, son mécontentement quand je n’avais pas bien fait, on sent ces choses dans les couples, on ne dit rien mais on sent tout, on comprend tout.

Elle savait, sans que quiconque lui eût fait de réflexion à ce sujet, que l’irréparable absence de joliesse chez une petite fille chérie ne peut que désappointer cruellement les parents. Elle savait aussi que ces derniers ont une propension paradoxale mais coutumière, fatale donc pardonnable, à tenir rigueur à la petite fille de n’être point jolie plutôt qu’à blâmer leurs propres défauts qui, nombreux, multipliés dans l’acte de reproduction, se retrouvent flagrants et désolants sur le visage et dans la silhouette de l’enfant.

— Mais je viens vous voir très souvent, pourquoi dites-vous que vous me voyez rarement…
— Tu passes en coup de vent, on ne se rappelle même pas que tu es venue. Si bien que ce qui est pour toi « très souvent » devient « presque jamais » dans notre souvenir. Après, hein, avait ajouté Mme Susane avec hauteur, tu peux toujours nous mettre ton agenda sous les yeux avec « visite aux parents » coché dix fois par mois, ça ne changera rien à ce qu’on ressent et c’est bien ça le plus important, n’est-ce pas ?