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vendredi 2 janvier 2026

[Claudel, Philippe] Wanted

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Wanted

Auteur : Philippe CLAUDEL

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 140 

Accès au livre : ISBN 9782253256984  
                           en librairie

  

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur : 

« Mon idée est toute simple, non ? Je suis étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. » Elon Musk

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock, Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’Arbre du pays Toraja, L’Archipel du Chien et Crépuscule. Président de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

 

 

Avis :

« Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » 
« Voici bien longtemps que nous ne vivons plus dans la réalité : nous vivons simplement dans une fable qui a pris les apparences du réel. » 
Puisque, comme l’annoncent ces deux épigraphes, à observer les principaux dirigeants actuels de la planète rivaliser de folie dans leur incontrôlable soif de pouvoir, la réalité semble s’être mise à dépasser la pire des fictions, l’écrivain président du Goncourt a imaginé une fiction qui, s’attachant avec un humour féroce à dépasser à son tour cette réalité, n’en paraît pas moins d’un réalisme confondant.

Lors d’une conférence de presse ubuesque, Donald Trump écoute sans sourciller Elon Musk promettre un milliard de dollars à qui « butera ce fils de pute de Vladimir Poutine », avant de s’adresser lui-même au dirigeant russe : « Tu as voulu me baiser », « tant pis pour toi », « Vladimir, tout cela est ta faute. »  S’ensuit un récit de politique-fiction qui, pour être satirique, n’en paraît jamais outrancier, tant les comportements et les dialogues sonnent crédibles autour de ce trio de dangereux égos, trois clowns caricaturés jusqu’au bout de leurs fanfaronnades de génies auto-proclamés, mais aussi trois méchants revenus au temps des cow-boys et des chasseurs de prime, qui, méprisant l’État de droit, la démocratie et la diplomatie au profit de leur propre puissance, n’ont pour seuls dieux que l’argent et la brutalité, préparant un futur, comme le préfigure aussi Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs, livré à la voracité sans limites d’intérêts privés que n’entravent plus ni régulations ni contre-pouvoirs.

Derrière les masques grotesques de ces hommes, jouant du chaos, du mensonge et de l’imprévisibilité pour asseoir leur domination, la satire tire la sonnette d’alarme et dénonce les réalités tragiques d’un ultralibéralisme doctrinaire prêt à tout pour se débarrasser des entraves à la liberté de faire de l’argent. Et si le texte trempé au feu d’une ironie grinçante et jubilatoire fait rire, c’est d’un rire amer, prompt à laisser transparaître le désespoir d’une vision crépusculaire, alors que, déboussolées et impuissantes, les démocraties se voient menacées d’un brusque retour en arrière.

Usant de la satire et de la dystopie entre rire jaune et humour noir, Philippe Claudel nous adresse un pamphlet où le dépassement de la réalité ne paraît même plus fictionnel. Pesé dans chacun de ses mots dans un style efficace, habile à croquer plus vrai que nature l’infernal trio aux manettes de la planète, ce livre comme soufflé dans l’urgence de la colère est aussi sérieux que drôle, tant il est vrai que, comme au temps de Molière ou de Voltaire, la comédie peut comporter de tragédie déguisée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le même chercheur dans son article où il développe son concept de wild diplomacy affirme, je le cite : “Ce qui jadis, qu’on le veuille ou non, sous-tendait les relations internationales et contribuait à les régler, était une forme d’adhésion plus ou moins étroite à un ordre moral hérité des grands préceptes religieux ou laïcs, des philosophies antiques et modernes, des savoirs humanistes. Il y avait ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. On supposait toujours chez l’autre, même chez son ennemi, une faculté à écouter et à se corriger, qui empêchait de recourir sur l’heure à une forme moderne de la loi du talion. Les organisations internationales, telles que la SDN ou l’ONU qui lui a succédé, ne doivent leur existence et leur exercice qu’à cette foi inébranlable dans la raison et la morale. Dans l’ère contemporaine de la wild diplomacy, rien de tout cela n’existe et ne doit être pris en compte : la morale a été bannie, le dialogue a été banni, ne demeure que la puissance de l’acte, qui s’appuie sur la puissance de l’argent. Sans puissance, pas de résultat, et sans argent, pas de puissance. On est passé de l’ère du logos à celle du drama : l’action a supplanté le verbe. Elle l’a démonétisé.” 


(…) chez le décideur aujourd’hui le langage comme émanation d’une morale plie face à une puissance d’action amorale, choisie pour son seul côté efficient.


FAG : Celui qui possède aujourd’hui l’argent peut donc forger le monde comme il le souhaite, décider de qui va vivre, de qui va mourir ? 
EM : Ne soyez pas naïf, je vous en prie. Tout cela n’est pas nouveau. Dans l’histoire de l’humanité, citez-moi un moment, un pays, où celui qui ne possédait rien est parvenu à imposer ses vues à celui qui possédait beaucoup. Ça n’a jamais eu lieu. J’ai simplement tombé le masque. Plutôt que d’agir en me dissimulant, j’ai mis mon argent sur le tapis et j’ai dit banco. Ça peut paraître vulgaire, mais en reprenant vos grands mots ou ceux de votre chercheur colombien, j’ai montré comment l’argent pouvait avoir un usage moral ! 
FAG : Ou comment on pouvait habiller de morale un usage criminel de l’argent ?


Depuis la fin du XXe siècle, on avait assisté à l’effritement du pouvoir politique dans les pays démocratiques au bénéfice du pouvoir économique détenu par quelques figures majeures du capitalisme. Si on conservait les apparences, la machinerie avait quelque peu changé. Et le phénomène qu’on appela la mondialisation permit en quelques décennies à ceux auquel le capitalisme avait donné des pouvoirs de super-héros d’agir non seulement sur la politique de leur pays d’origine, mais aussi sur celle de la planète entière. 
Ils le firent au départ avec un souci de discrétion, sans intervenir à visages découverts, mais par le biais de chantages discrets, de pressions exercées au plus haut niveau, de déplacements de capitaux ou de sites de production, jouant avec les travailleurs comme avec des pions, se souciant davantage de la colonne des profits pécuniaires plutôt que de celle des pertes humaines.


Qui se servit de l’un au bénéfice de l’autre ? Qui de Trump ou de Musk fut le pantin et le marionnettiste ? Le bouffon et l’être narcissique ? Leur couple possédait-il un dominant et un dominé, un possédant et un possédé, ou bien au contraire chacun n’était-il pas l’égal et le complémentaire de l’autre, se flattant et se nourrissant mutuellement sans cesse, clowns jumeaux mégalomanes tétant avec voracité et à l’unisson dollars et pouvoir, repeignant chaque jour leurs folies aux couleurs du bon sens en constatant son impact sur le monde, uni dans un jeu de gagnant-gagnant, pour employer le vocabulaire de la matrice dont ils étaient tous les deux issus : le monde des affaires, des dégraissages, des jeux boursiers, des OPA, des deals ?


Ne pouvant espérer un jour être lui-même élu président des États-Unis, en raison de sa naissance en Afrique du Sud, Elon Musk n’avait d’autre choix pour parvenir à ses fins que de profiter d’un méga-lanceur, comme sa fusée Starship le faisait pour envoyer dans l’espace la partie la plus essentielle de son assemblage, et ce méga-lanceur s’appelait Donald Trump : que lui importait après tout que ce dernier vienne un jour ou l’autre à se désintégrer dans l’atmosphère ? Lui-même serait loin, propulsé tout près de Mars, son but ultime, que quelques intellectuels dont Noam Chomsky, dans les semaines précédant la cérémonie de remise des Nobel, analysèrent comme une métaphore du trajet fantasmatique de Musk (…)
 
 
Le Mars d’Elon Musk, écrivit Chomsky dans un long texte publié par le New York Times le 29 novembre, ne se situe pas à 62 millions de kilomètres de la Terre : il est sur Terre. Il consiste en une prise de pouvoir absolue et totale sur le monde. Jadis l’Amérique avait peur d’une invasion martienne. Toute une littérature s’est construite sur cela, et l’industrie du cinéma en a tiré bien des films. Mais aujourd’hui, c’est chose faite, sans qu’on ne le mesure encore vraiment : oui, je vous le dis, le Martien est sur Terre. Il a pour nom Musk. Il fait de notre planète sa planète. Cette conquête fut progressive mais son accélération exponentielle, à la mesure de l’accroissement de sa fortune. Et sa fortune est sortie des coffres et des banques pour devenir géographique. Argent et territoire se sont confondus. Bientôt la Terre ne sera plus la Terre. Elle aura pour nom Mars et pour maître Elon Musk.


Dès le début de son second mandant, durant lequel d’ailleurs il voulait changer la loi afin qu’il devienne son deuxième mandat, il n’avait eu de cesse de museler les penseurs, les intellectuels, les scientifiques de toute nature, en supprimant des lignes budgétaires, des crédits, en fermant des laboratoires, en entravant le travail des chercheurs et des universitaires. Peu ou prou, avec des méthodes en apparence moins violentes mais tout aussi terribles, il s’inscrivait dans la lignée de prédécesseurs de fétide mémoire qu’avaient été les nazis, qui n’avaient eu de cesse de soutenir les brutes au détriment des poètes, des clairvoyants et des philosophes.


Sous Trump 1 et sous Trump 2, la progression de la bêtise avait été telle que plus de quinze pour cent des étudiants en première année dans les universités les plus prestigieuses du pays étaient persuadés que la Terre était plate, que le monde avait été créé il y a six mille ans, et que l’homme et le singe n’avaient radicalement rien en commun. Ce pourcentage dans la population globale montait à des hauteurs indécentes. Le reste du monde n’était pas épargné tant les idées et les attitudes de Trump avaient de quoi séduire les plus crétins et les conforter dans le fait qu’une opinion pouvait équivaloir à un savoir.


Et lorsque des hommes d’affaires comme Musk affirmaient vouloir se reproduire le plus possible afin de créer, de façon eugéniste, des cohortes de génies, il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. 


 

vendredi 2 septembre 2022

[Malka, Richard] Le droit d'emmerder Dieu

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le droit d'emmerder Dieu

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de réfléchir, d’analyser et de prendre des risques pour rester libres. Libres de nous engager et d’être ce que nous voulons. C’est à nous, et à personne d’autre, qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire avec force, pour couvrir le son des couteaux sous nos gorges.
À nous de rire, de dessiner, d’aimer, de jouir de nos libertés, de vivre la tête haute, face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustration – en coproduction avec des universitaires gavés de communautarisme anglo-saxon et des intellectuels qui sont les héritiers de ceux qui ont soutenu parmi les pires dictateurs du XXe siècle, de Staline à Pol Pot.


Ainsi plaide Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, lors du procès des attentats de janvier 2015. Procès intellectuel, procès historique, au cours duquel l’auteur retrace, avec puissance, le cheminement souterrain et idéologique du Mal. Chaque mot pèse. Chaque mot frappe. Ou apporte la douceur, évoquant les noms des disparus, des amis, leurs plumes, leurs pinceaux, leur distance ironique et tendre.
Bien plus qu’une plaidoirie, un éloge de la vie libre, joyeuse et éclairée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Richard Malka, célèbre avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur de Tyrannie (Grasset, 2018, en cours d’adaptation en série), et, avec Georges Kiejman, d’Eloge de l’irrévérence (Grasset, 2019).

 

 

Avis :

Ce livre est la publication intégrale de la plaidoirie de l’auteur, avocat de Charlie Hebdo, lors du procès des attentats de janvier 2015. Richard Malka y revient sur la genèse de la crise des caricatures, retraçant comment une manipulation mêlant vrais et faux dessins a entrepris d’enflammer les esprits dès 2006, comment la plupart des personnalités en vue, politiques et intellectuelles, ont aussitôt cédé du terrain dans des prises de position visant l’apaisement, et comment la réprobation générale a fait de Charlie Hebdo la cible désignée aux exactions que l’on connaît.

Dans une argumentation remontant aux apports fondamentaux des Encyclopédistes et de leur esprit critique au siècle des Lumières, l’auteur s’alarme de nos doutes et de nos compromissions face à la terreur, tandis qu’ils ouvrent la porte à la remise en cause d’acquis aussi essentiels que la liberté de penser, d’objecter, de s’exprimer. Renoncer à critiquer une religion, c’est accepter la mise au pas de la pensée et de la raison, prôner l’inaccessibilité de certaines idées au débat, laisser la conviction s’imposer par la force. Reconnaître la supériorité absolue d’une religion, c’est permettre l’intolérance autant que soumettre l’intelligence, c’est faire le lit de l’obscurantisme et du despotisme : une triste réalité où se débattent bien des peuples aujourd’hui privés de la plus élémentaire liberté, et qui ne devrait pouvoir prétendre mettre un pied dans le pays des Droits de l’Homme sans rencontrer une réaction catégorique, franche et massive.

Alors quand, au nom d’une certaine conception – toute humaine –, de la suprématie divine, les locaux d’un organisme de presse sont incendiés, ses rédacteurs assassinés, un professeur décapité, rester sans réaction, ou pire, céder à l’intimidation d’une quelconque façon, revient à accepter le ver dans le fruit, comme s’il n’allait pas finir par le dévorer tout entier. Une forme de lâcheté dont, appliquée à un autre contexte d’extrême intolérance, celui des années trente, on a vu l’exorbitant prix qu’elle peut mener à payer ensuite…

Richard Malka nous livre un texte pesé dans chacun de ses mots, aussi fulgurant dans son imparable argumentation que touchant dans sa tendresse manifeste pour ses amis de Charlie Hebdo, tués pour quelques traits de crayon symbolisant notre liberté face à l’oppression de l’obscurantisme. Un livre essentiel, à mettre entre toutes les mains, qui ne peut que forcer le respect pour cet homme menacé et contraint de vivre sous protection. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le sens de ce procès, c’est aussi de démontrer que le droit prime sur la force. Tout cela serait déjà beaucoup, et suffisant, pour n’importe quel procès. Mais pas pour celui-là, pas au regard des crimes commis. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ne sont pas seulement des crimes. Ils ont une signification, une portée politique, philosophique, métaphysique. Les attentats commis par les frères Kouachi et par Amedy Coulibaly convergent vers la même idée. Ils sont indissociables, ils ont été préparés de concert, ils ont le même but. Quand Coulibaly tue des Juifs, il ne tue pas que des Juifs, il tue l’Autre. Le Juif, c’est l’Autre. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques de l’humanité, de l’Égypte ancienne à l’Allemagne nazie, des ghettos de Pologne aux quartiers réservés du Maghreb, en passant par les shtetls de Bessarabie.          
Le Juif, c’est celui qui est différent, qui garde son identité à travers les millénaires, qui refuse de se fondre. C’est l’idée de l’irréductible singularité, donc de la diversité. Charlie Hebdo aussi, c’est l’Autre. Celui qui est libre, libertaire, qui s’exprime sans entraves et, pire, qui rit de ceux dont la pensée totalitaire refuse la différence. Le sens de ces crimes, c’est l’annihilation de l’Autre, de la différence. Si l’on ne répond pas à cela, alors on se sera arrêté au milieu du chemin, on aura sanctionné l’acte, le crime, sans appréhender sa portée.
 

C’est toute la problématique de ce procès et la solution est simple. Vous avez organisé cette audience en deux temps bien distincts : le temps des victimes et celui des accusés. De la même manière, je crois qu’il faut accepter qu’il n’y ait pas un, mais deux procès en un : celui des accusés, et celui des idées que l’on a voulu assassiner et enterrer. Ce sont les fameuses « valeurs républicaines ébranlées » qu’évoque le président Hayat dans son ordonnance autorisant l’enregistrement de ce procès.
 

C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de s’engager, de réfléchir, d’analyser et parfois de prendre des risques pour rester libres d’être ce que nous voulons. C’est à nous et à personne d’autre qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire pour couvrir le son des couteaux sur nos gorges.         
À nous de rire, de dessiner, de jouir de nos libertés, de vivre la tête haute, face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustrations, en coproduction avec des universitaires gavés de communautarisme anglo-saxon et d’intellectuels, héritiers de ceux qui ont soutenu parmi les pires dictateurs du XXe siècle, de Staline à Pol Pot.         
C’est à nous de nous battre, comme l’a dit Riss, pour rester libres. Nous et ceux qui nous succéderont. Voilà ce qui se joue aujourd’hui.         
Et rester libres, cela implique de pouvoir encore parler librement, sans être menacés de mort, abattus par des kalachnikovs ou décapités. Or ce n’est plus le cas dans notre pays.
 
 
C’est aujourd’hui qu’il faut se battre, aujourd’hui que cela se joue.          
Alors comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce que c’est que cette guerre qui oppose des dessinateurs avec des crayons ou des enseignants avec leurs tableaux noirs à des fanatiques armés de kalachnikovs ou de couteaux de boucherie ? Par quel enchevêtrement d’idées, de faits historiques, de discours et d’événements en est-on arrivé à cette situation où, pour la première fois dans le monde occidental depuis au moins la fin de la guerre, un journal, après avoir été décimé, est obligé de se retrancher dans un bunker à l’adresse secrète ? Et enfin, qui a nourri le crocodile en espérant être le dernier à être mangé, pour citer Churchill à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, parce que c’est toujours la même histoire : quand on est confronté à des phénomènes qui nous font peur, certains choisissent de pactiser. Mais à un moment, le crocodile munichois devient tellement gros, à force d’être nourri de nos renoncements, que ce qui aurait pu être arrêté avec un peu de courage devient un monstre qui menace de nous engloutir. Et là, le prix à payer pour rester libres devient beaucoup plus élevé.


La science a cet avantage sur la religion qu’elle peut se déjuger sans se discréditer. La raison progresse par ses erreurs quand la foi meurt de ses errements.


Cinq ans plus tard, forts de cet exemple, une dizaine d’hommes se réunissent. Ils s’appellent D’Alembert, Diderot, Rousseau… (…)
Et leur œuvre va devenir l’Encyclopédie, immédiatement mise à l’Index par le pape pour hérésie. Ils ont regardé le monde débarrassé de Dieu, ils l’ont regardé sous l’angle de la raison et tout va changer. Le monde ne sera plus jamais le même, on change de paradigme.          
En quelques années, on va passer d’une société qui écartelait en place publique à Beccaria qui réclame l’abolition de la peine de mort. On va revendiquer l’égalité entre les hommes et les femmes, c’était inimaginable jusqu’alors. En quelques années, des voix s’élèvent pour exiger l’égalité pour les Juifs et l’abolition de l’esclavage. Les encyclopédistes ont changé le monde et les valeurs bourgeoises – le travail, la transmission des connaissances – vont remplacer les valeurs aristocratiques – la gloire par les armes, l’élitisme.


Les révolutionnaires sont les enfants des encyclopédistes et ils savent ce qu’ils leur doivent. Alors lorsqu’en 1789, ils proclament la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ils vont sacraliser la liberté d’expression et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, déclarer qu’il s’agit d’une liberté fondamentale avec une magnifique formule, celle de Mirabeau, réservée à cette seule liberté, « l’un des droits les plus précieux de l’homme ». Ils savent que c’est la liberté-mère et que sans elle, aucune autre ne peut exister.
 
 
Renoncer à la libre critique des religions, renoncer aux caricatures de Mahomet, ce serait renoncer à notre histoire, à l’Encyclopédie, à la Révolution et aux grandes lois de la Troisième République, à l’esprit critique, à la raison, à un monde régi par les lois des hommes plutôt que par celles de Dieu. Ce serait renoncer à enseigner que l’homme est cousin du singe et ne provient pas d’un songe, renoncer aussi à ce que la Terre ne soit pas totalement ronde. Ce serait renoncer à considérer la femme comme l’égale d’un homme. Ce serait renoncer à ce que les homosexuels ne soient pas punis de mort après d’atroces supplices, et je précise que, curieusement, les 72 pays au monde où l’homosexualité reste une abomination sont à peu près les mêmes que ceux où le délit de blasphème continue à exister. Ce serait renoncer à jouer la pièce de Charb sur les escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes comme on a déjà renoncé à jouer l’Idoménée de Mozart ou le Mahomet de Voltaire parce que la peur a gagné. Les auteurs ont bien compris que, lorsque les islamistes désapprouvaient une œuvre, ils voulaient non seulement supprimer celle-ci, mais aussi l’auteur de l’œuvre. Ce serait renoncer à l’indomptable liberté humaine pour vivre enchaînés.


Oui, il faut prendre des risques pour essayer de faire en sorte que nos enfants ne vivent pas dans le monde des Kouachi, des Coulibaly et des Imran Khan. La liberté de critique des idées et des croyances, c’est le verrou qui garde en cage le monstre du totalitarisme.


Les croyances ne peuvent jamais exiger le respect. Seuls les hommes y ont droit. Aucune croyance, aucune idée, aucune opinion ne peut exiger de ne pas être débattue, critiquée, caricaturée.


Le problème, c’est que la religion catholique a causé bien plus de morts que toutes les autres. La Saint-Barthélemy, c’est trois mille morts à Paris en une seule nuit. Ce bâtiment entier ne suffirait pas à en organiser le procès. Et trente mille morts en France la nuit en question. Les croisades et l’Inquisition additionnées, ce sont des millions de morts. Et pour en revenir à l’islam dans une période récente : deux cent mille morts en Algérie durant la décennie noire, quatre cent mille morts en Syrie, les Yézidis massacrés…     
Non, les religions ne sont pas faites que de paix et d’amour, elles sont ce que les hommes en font. (…)
Les religions ont structuré l’humanité en lui apportant une morale, mais elles peuvent aussi conduire au pire.


Ces personnes comprennent-elles que renoncer à la liberté d’expression, cela reviendrait aussi à abandonner des millions de musulmans, des journalistes, des intellectuels, des écrivains, des femmes, des étudiants qui se battent pour vivre libres. Si le pays des Lumières renonçait à cette liberté, ils n’auraient plus aucun espoir. Nous ne pouvons pas les laisser tomber. Ils ont besoin de nous pour continuer à espérer.
 
 
Je ne sais pas quelle direction nous prendrons, celle du crépuscule des Lumières ou celle d’une nouvelle aube. Dans tous les cas, il y aura probablement, et malheureusement, d’autres attentats, d’autres morts et d’autres procès. Alors autant que ce soit pour redevenir ce peuple qui, il y a bien longtemps, inspira l’idée de liberté au monde, celle de l’acceptation de l’Autre. C’est notre rêve commun depuis trois cents ans et nous n’en avons pas de rechange. Il n’y a pas de salut dans la lâcheté. J’espère que nous ne serons pas la génération qui aura tourné le dos à son histoire et à son avenir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 15 décembre 2019

[Jérusalmy, Raphaël] La rose de Saragosse






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La rose de Saragosse

Auteur : Raphaël JERUSALMY

Parution : 2018

Editeur : Actes Sud

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance.
Dans la nuit que l’Inquisition fait tomber sur l’Es­pagne, Raphaël Jerusalmy déploie le ténébreux ballet qui s’improvise entre ces deux-là, dans un décor à double-fond, au cœur d’une humanité en émoi, où chacun joue sa peau, où chacun porte un secret.
Sur la naissance d’une rébellion qui puise ses armes dans la puissance d’évocation – et l’art de faire parler les silences – de la gravure, La Rose de Saragosse est un ro­man vif et dense, où le mystère, la séduction et l’aventure exaltent la conquête de la liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diplômé de l’École normale supérieure et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions à caractère humanitaire et éducatif. Il est aujourd’hui marchand de livres anciens à Tel-Aviv.

 

 

Avis :

Pour venger son confrère Pedro de Arbués, assassiné en pleine cathédrale de Saragosse en 1485, le Grand Inquisiteur Tomas de Torquemada organise un gigantesque autodafé où sont brûlés des centaines d’hérétiques. Sous son impulsion, l’Inquisition espagnole est en train d’acquérir une puissance sans précédent. Pourtant, à sa grande fureur, des placards subversifs à l’effigie d’une rose se mettent à apparaître sur les murs de la ville. Un homme s’y intéresse de près : Angel de la Cruz, indicateur motivé par l’appât du gain, mais aussi artiste à ses heures. Il va bientôt croiser la route de Léa, fille d’un noble converti, au caractère bien trempé, elle aussi très versée dans les livres et les gravures. Tous deux vont se défier, pour finir par tenter de sauver leur liberté et celle de leur art.

Avec pour toile de fond la rumeur sanglante des persécutions religieuses du 15ème siècle espagnol, cette histoire dessine un joli motif poétique autour de deux personnages engagés dans la préservation de ce qu’ils ont de plus cher : l’art, fenêtre sur l’âme humaine, et ici, vecteur de liberté, symbolisée par cette rose épineuse, fragile et irréductible, d’une beauté d’autant plus délicate qu’elle fleurit dans le décor brutal d’un obscurantisme aveugle et meurtrier.

De Pedro Gracia de Benavarre et Bartolomé Bermejo jusqu’à Botticelli, en passant par les ateliers des graveurs et le nouveau pouvoir qu’ils donnent aux images en les reproduisant et en les diffusant, ce récit admirablement construit entrelace savamment les allégories pour nous livrer une histoire d’une grande beauté, aux messages intemporels : un hommage à la liberté de penser et de créer, à la puissance de l’art capable de parler sans mots, si bien comprise par les despotes de tout poil qu’ils ont toujours tenté de la contrôler et de la réprimer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Nul manieur de pinceaux n’échappe à la tentation de braver les interdits. Benavarre, Berruguete, Bermejo, tous sont engagés dans cette guerre souterraine. S’accommodant sans peine des sujets auxquels les prêtres les astreignent, ils précipitent anges et martyrs dans la bataille qu’ils livrent à l’Index. Madones et crucifixions ne sont pour eux que prétexte à dialoguer avec la matière, concocter des mixtures de sorcières avec des pigments et de l’huile, mélanger les teintes, jongler avec les dimensions pour emberlificoter l’œil, grimer la nature. Et défier le Créateur Lui-même. Leurs saint Sébastien percés de flèches, leurs Christ sanguinolents qui lèvent gentiment les yeux au ciel, ne souffrent pas vraiment. Ils resplendissent, ignorant la douleur et l’angoisse. Tout simplement parce qu’ils sont bien peints.
Et puis il y a les graveurs. Plus secrets. La plupart sont d’ailleurs anonymes. De simples faiseurs d’images qui n’inspirent pas la méfiance. Et qui, sous des apparences de naïveté, parfois de gaucherie, dissimulent une acuité redoutable. Le trait nu du pointeau donne d’emblée une impression de franchise, d’honnête besogne. Or le burin peut s’avérer tout aussi séditieux que la brosse. Ou même la plume.
Le graveur ne passe ni par les mots ni par les couleurs, qui ne sont pour lui que fioritures. Il laisse son empreinte sur l’esprit d’une manière plus subreptice. Mais aussi plus directe. Le sillon qu’il creuse dans la planche lui fraye un chemin sans détour vers l’œil, qui est la porte de l’âme. Un sentier qui se faufile tout droit jusqu’aux recoins les plus intimes de l’être. Là où se terre le Démon.

Les derniers rayons, tout en haut, abritent sa fameuse collection de gravures, sans doute la plus importante d’Espagne. Des pièces tant frottées à la main que frappées à la presse, venant de Padoue, de Nuremberg, de Mayence, amassées au fil des années. La plupart sont d’une facture gauche, surtout celles au burin, mais d’autres, ciselées à la pointe, surpassent en force, en minutie, le travail des plus grands peintres. Lesquels caressent le regard, l’invitent à la contemplation, à la promenade. Alors que le graveur s’empare de l’œil comme s’il tenait à le dresser. Et lui apprendre à braquer l’essentiel.

Ménassé possède une immense bibliothèque dont il consulte souvent les ouvrages. Mais c’est à l’étage des gravures qu’il médite le mieux, scrutant les lignes noires tracées par le stylet, puis estampées avec force sur la feuille. Il a toujours été envoûté par ces impressions à l’encre, un peu crues, parfois brutales. Elles lui semblent dotées de pouvoirs mystérieux. D’une énergie secrète qui, libérée des signes, surpasse celle de l’écrit.

Penché au-dessus de la table branlante qui lui sert d’atelier, Angel laisse l’ombre de sa main frétiller au gré des vacillements de la chandelle. Il aimerait tant dessiner avec elle, cette main qui flotte, aérienne. Que n’alourdit pas la chair. Cette sveltesse du mouvement, cette puissance du geste, il les a ressenties plus d’une fois. À la pointe de son épée. Traçant une balafre, à l’estafilade, en travers d’une joue d’aigrefin aussi lisse qu’une plaque de graveur. Qu’il sabre un visage ou qu’il en capture l’expression sur le vif, Angel procède de même. Il assouplit les jointures, débande les ligaments, laisse le poignet leste, tout en gardant le bras ferme. Il fait le vide, se désencombre, scrute sa proie tout comme son modèle, en soutient intensément le regard, avant de lui décocher un sec coup de lame. Ou de mine.

Léa entraîne Raquel Cuheno vers la dernière mezzanine, tout en haut de l’escalier en colimaçon. Là où Ménassé conserve sa collection d’estampes. Raquel se fait prier. Elle n’aime pas ces images frottées avec des rouleaux d’encre. Elle préférerait que Léa lui montre des livres d’heures aux miniatures délicates, aux enluminures finement dorées. Il s’en dégage une candeur de sainte crèche, apaisante, en parfaite harmonie avec le velouté du parchemin. Alors que les traits noirs des gravures trahissent la brutalité qu’il a fallu pour mater les nervures, chasser les copeaux, creuser la planche. Le pinceau glisse, adoucit. Tandis que le burin délarde. À l’épure. Forcé qu’il est d’aller à l’essentiel. Insistant sur les contours au lieu d’en atténuer le tracé, comme s’il soulignait des passages dans un texte.
C’est justement ce cousinage avec l’écriture qui plaît tant à Léa. Cette calligraphie aux pleins et déliés que n’encombre aucune grammaire, ou plutôt contre laquelle elle s’insurge. Car la gravure est l’art des rebelles. Elle détourne encre et papier de l’usage que leur ont assigné les scribes. Elle élargit le stylet de l’emprise des lettres et des signes, lui donnant plus de leste. Elle émancipe notre regard des diktats auxquels les peintres l’astreignent. Elle oblige à voir autrement. Sans artifices ni demi-teintes.
Bien des artistes, en Italie, en Allemagne, en discernent aujourd’hui la puissance secrète. Et la licence qu’elle leur offre. Ce n’est qu’une image, certes. Mais qui peut être reproduite à des centaines d’exemplaires. Et avoir une portée plus grande encore que celles des livres, puisqu’elle s’adresse aussi bien aux illettrés qu’aux gens des facultés, aux négociants qu’aux bergers. Par-delà tous les dialectes. Toutes les différences.

Les mots évoquent mal les choses, n’ont pas de souplesse. Ils se veulent trop exacts. Alors que le crayon glisse sur la feuille en pleine liberté. Sans rime, ni raison. S’adressant à l’âme plus que toute palabre, l’adjurant mieux que toute prière. Lui exposant son propos dès le premier coup d’œil plutôt que de l’entraîner dans un dédale de conjectures et de postulats.

— Manier le burin rend l’âme revêche, l’avertit Benavarre.
Ce n’est pas la première fois qu’il lui fait cette remarque. Et que Léa ne partage pas son opinion. Elle ne le lui a jamais dit, mais elle trouve que ses retables manquent justement de robustesse. Les vierges y sont trop amènes, alors qu’elles devraient se montrer alarmées, inquiètes, révoltées même. Parce qu’elles savent, parce qu’elles sont mères.
Quant aux anges, sur les fresques, ils ont cette pâleur de la chair qui fait la coquetterie des gitons. Les prophètes de splendides haillons savamment rehaussés au safre et au cobalt. Les martyrs les yeux chatoyants et le front lumineux. Tous rayonnent de teintes et de couleurs, subtilement délayées, que le pinceau lisse de ses caresses.
Léa préfère le burin, la poigne qu’il exige. L’encre plutôt que les artifices des pigments et des vernis. Et qu’il n’est pas  nécessaire d’étaler partout. Le peintre doit recouvrir son panneau jusque dans les moindres recoins, en cacher le bois nu. Alors que le graveur, lui, n’est point esclave du plan qu’il travaille. Il peut y laisser des blancs, des non-dits.
Des aires de liberté.

Ce n’est pas dans ce que tu regardes que réside la magie de ce que je viens de graver. Mais dans la perception que tu en as et qui est elle-même illusoire car cette rose n’a d’autre âme que la tienne.

Les frères Botticelli partagent le même atelier. Et souvent les mêmes commanditaires. Mais aussi les techniques que chacun emploie, l’un pour travailler le métal, l’autre pour peindre. Bien des graveurs italiens ont adopté les acides et les pointeaux qu’utilisent les ciseleurs, pour affiner leurs estampes, creuser la plaque avec plus de douceur, de minutie. Se libérer de la rigidité du cuivre et de l’acier. Mais aucun peintre, en dehors de Sandro Botticelli, n’a encore décelé ce que l’art du ciselage pourrait apporter à un tableau. Il a vu comment les pièces fondues par son frère prennent vie dès qu’Antonio y incise les premières volutes. Comment le terne de l’argent massif, une fois biseauté, devient étincelant et apprivoise la lumière. Comment le niellage accentue les miroitements, précise les formes, soulignant ici les courbes et les galbes, cernant là le poli des parties laissées lisses.
Alors, il s’est mis à peindre en orfèvre
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