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vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782714404138  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 14 juin 2024

[Reverdy, Thomas B.] Le grand secours

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le grand secours

Auteur : Thomas B. REVERDY

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Prix Landerneau des lecteurs 2023.
Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture.
Tout au long de cette journée fatidique, chacun d’entre eux devra réinventer le sens de sa liberté, dans un ultime sursaut de vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas B. Reverdy est né en 1974. Il est l’auteur de sept romans, parmi lesquels La Montée des eaux (Seuil, 2003) et, aux Éditions Flammarion, Les Évaporés (prix Joseph-Kessel 2014), Il était une ville (prix des Libraires 2016), L’Hiver du mécontentement (prix Interallié 2018) et Climax (2021).

 

 

Avis :

De son expérience d’enseignant en Seine-Saint-Denis, Thomas B. Reverdy tire une fiction terriblement vraie qui met en scène, en une seule journée explosive, le quotidien banalement chaotique d’un lycée de banlieue parisienne en voie de ghettoïsation.

Unité d’action, de temps et de lieu : nous sommes dans une tragédie classique mais très contemporaine, qui, pour être inventée, ne nous tend pas moins un troublant miroir de l’actualité. Séquencé d’heure en heure pour épouser le rythme d’un établissement scolaire, le récit nous immerge un jour entier dans un lycée de Bondy Nord, planté comme un îlot dans un courant boueux au confluent de l’autoroute A3, du canal de l’Ourcq, d’une zone industrielle et d’un campement de Roms. C’est à ce carrefour dantesque à deux pas du lycée que se resserre le nœud gordien d’un drame que la violence entreprendra de trancher. Tout commence en ces lieux par une altercation, de bon matin, entre un adolescent et un homme que la rumeur identifie bientôt comme un policier en civil. Tel un empoisonnement se répandant rapidement dans le sang, la colère se met aussitôt à enfler et, le temps que le mot d’ordre inonde les réseaux sociaux, une émeute s’apprête à déferler sur le quartier.

Inconscients du raz-de-marée qui se prépare dans un menaçant crescendo de tension narrative, lycéens et professeurs s’efforcent de leur côté de traverser au mieux cette nouvelle journée scolaire. Plusieurs lignes narratives s’entrecroisent et multiplient les points de vue. Tandis que Mo, un lycéen ni pire ni meilleur qu’un autre, s'évertue à plaire à la belle Sara sans s’attirer les railleries des caïds, que Candice la professeur de théâtre s’attèle dans le chahut habituel à une mission d’année en d’année toujours plus difficile, Paul, un écrivain confidentiel animant pour la première fois un atelier d’écriture en milieu scolaire, découvre en observateur candide les réalités de l’enseignement en banlieue défavorisée. Des classes à l’infirmerie en passant par l'infernal chaos de la cantine, des conversations autour de la machine à café aux réunions syndicales, apparaît par petites touches virtuoses un tableau d’ensemble frappant de justesse et de clairvoyance. Pendant que la proviseure atténue les vagues pour complaire à sa hiérarchie et que la CPE court follement de crise en crise, les enseignants rescapés de la démotivation affrontent la déconsidération, le manque de moyens et l’érosion des ambitions, dans des locaux aussi délabrés que ces quartiers de banlieue laissés à l’abandon.

Lorsque surviendra la déflagration, semblable à d’autres observées dans la réalité, l’on aura déjà saisi, au contact de personnages campés avec tendresse dans toute leur authenticité, leur terrible désenchantement en même temps que le miracle de leur ténacité quand l’effondrement général menace. Aux aspirations et aux talents des élèves résistant à la spirale mortifère du ghetto – à Bondy aussi, les pigeons ne demandent qu’à s’élancer vers le ciel, même s’ils reviennent toujours à leur pigeonnier bâti face au lycée – continue malgré tout de répondre le dévouement d’enseignants refusant de les abandonner. Mais le théâtre brûle, bientôt ne restera plus pour les sauver que le « grand secours », cette vanne anti-incendie qui permet d’inonder la scène...

Oscillant entre découragement et espoir autour d’un sentiment d’urgence, Thomas B. Reverdy signe de sa plume fine et nerveuse un roman du réel, magnifique de poésie et d’intensité, en même temps qu’un formidable hommage aux enseignants qui gardent la vocation malgré un terrible manque de moyens. (5/5)

 

 

Citations :

C’était vraiment la corrida, ce premier trimestre. Elle y est arrivée mais c’est de plus en plus dur, c’est ce qu’elle se dit, la faute à la politique d’orientation, ou à la politique de la ville, ou à la politique sociale, ou à la société de consommation, aux gamins sauvages, à la drogue qui gangrène tout, aux réseaux sociaux qui remplacent à la fois les informations et le savoir par une bouillie d’invectives, ou bien c’est elle qui vieillit. Les élèves, eux, ils ont toujours le même âge.
 

C’était vraiment la prof avec du métier, on pouvait penser qu’elle ne rencontrait jamais de problèmes d’autorité. Elle m’a dit : Quand je monte les marches pour aller en cours, je me répète tout du long, Ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier. C’était le premier conseil. Le second : Et quand ils me font chier, parce que ça finit quand même par arriver, je ne fais jamais de menace que je ne suis pas en état de mettre à exécution. Si tu dis à un élève de sortir, c’est que tu sais qu’à ce moment-là tu as assez d’énergie pour le sortir toi-même par la peau du cul. Si c’est pas le cas, si c’est en fin de journée, si t’es fatiguée, si t’as déjà trop gueulé, ne le dis pas. Si tu dis un truc, c’est que tu es capable de l’imposer, sinon tu fermes ta gueule. Tu leur donnes un exercice, une page à lire, tu crées une activité, au pire tu essuies cinq minutes de bordel et tu mets ton mouchoir dessus, tu passes à autre chose et tu respires.
C’est pour ça que les flics ne devraient pas avoir d’armes. Une fois que tu as dit que tu allais tirer, qu’est-ce que tu fais si le mec continue à courir ?
 

Autrefois job étudiant, surveillant est à présent un emploi précaire qui attire le genre de jeunes gens courageux qui n’ont pas vraiment le choix. Il faut avoir le sens des responsabilités, le contact facile avec les ados, une certaine forme d’autorité naturelle. Ce n’est pas simple. Même si cette personne existe, il faut encore qu’elle ait envie de faire ce travail ridiculement mal payé, contraignant et ingrat, et qu’elle ait envie de le faire à Bondy. En d’autres termes, il faut qu’elle n’ait pas peur. Qu’elle connaisse déjà. Qu’elle sache que, en fait, ça se gère. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle vienne de là. C’est la définition du ghetto.
 

En gros, ici, les élèves ont toujours été arabes ou noirs. Il y avait un peu plus de mélange avant, c’est vrai, il y avait même des enfants de profs. Les Blancs ont fini par déserter complètement e quartier, ils se débrouillent pour aller au Raincy par le jeu des options, et sinon dans le privé. On serait aux États-Unis, on appellerait ça le white fly. Mais disons que les élèves sont à peu près les mêmes. C’est pas grave. C’est un échec social et politique complet, c’est la honte d’une nation civilisée, mais c’est pas grave. Tant qu’ils ont en face d’eux des adultes qui leur montrent autre chose, qui les élèvent, qui leur disent que le monde est plus vaste que ça et qui leur donnent des exemples et des codes, parce que l’exemple ça marche, quand même, en matière d’éducation, tant que tu as des adultes différents, c’est pas si grave. Ça fonctionne. Ça frotte, mais du coup ça fonctionne. Quand tout le monde est pareil, en vase clos, avec quatre pions sur cinq qui sont des anciens élèves, voilà, c’est le ghetto. On fait le boulot quand même, mais c’est de plus en plus dur.
 

Au moment des conseils de classe, qui ont eu lieu malgré tout, le commissariat a proposé aux profs de les escorter jusqu’au RER, et leur a demandé d’éviter de faire ce trajet seuls dans la mesure du possible.
 
 
L’an dernier, un élève de cinquième qui s’endormait en cours, et faisait des cauchemars dont il se réveillait en criant, a fini par expliquer qu’il vivait dans une ancienne clinique de Bondy reconvertie en hôtel pour sans-papiers, où les loyers des chambres étaient exorbitants. Comme il n’y avait plus assez de place quand ses parents sont arrivés, on l’avait mis, lui, avec d’autres enfants, dans l’ancienne morgue de la clinique, dans les tiroirs sortis du mur comme si c’étaient des lits superposés.
On n’imagine pas ce qu’on fait aux enfants.


Qui n’a pas peur de répondre à une annonce du genre : Cherche professeur de français pour vacations sur tout type de poste collège et/ou lycée sur l’académie de Créteil. Niveau licence requis. Sans garantie d’emploi sur l’année et sans congés payés. Éventuellement sur plusieurs établissements. Emploi du temps sur six jours. Salaire minimum. Postes à pourvoir en général dans les zones urbaines sensibles et les zones franches, dans des établissements situés en zone sensible, prioritaire +, ou prévention violence. Qui ? Qui n’a pas peur ?


Le ghetto, ce n’est pas quand tous les élèves viennent du même quartier pourri, mais également leurs professeurs. Le vase clos, abandonné de la République. 


Ici, on les a relégués, abandonnés. Les grands ensembles, construits pour reloger après la guerre de 40 et puis après la guerre d’Algérie, ils appartenaient à la mairie de Paris. Tu imagines ? À La Courneuve, à Aulnay, à Bondy Nord, les mairies n’avaient même pas la main sur les populations qu’on entassait chez eux juste parce qu’on ne voulait pas les voir dans la capitale, pas dans la Ville lumière. Et bien sûr, pas la main non plus sur l’aménagement, sur l’entretien. Tu parles comme Paris en avait quelque chose à foutre. Il faut les voir, les immeubles. L’état des façades. Les portes d’entrée au verre cassé, les digicodes foutus, les peintures de 1982, les parties communes dégradées. Les canisses aux balcons, les rideaux tirés, tous ces gens qui s’enferment, qui deviennent fous de vivre les uns sur les autres. À Bondy Nord, il n’y a pas un seul ascenseur qui marche, pas un seul. La mairie a récupéré les immeubles il y a moins de quinze ans, quand le maire PS a tapé du poing sur la table. Alors le lycée, c’est pareil. Tant qu’on tient les murs, ils tirent sur la corde. À moyens constants, au début, avec une population qui explose. À moindre coût. Jusqu’à ce que tout s’écroule. Des émeutes.


 

dimanche 11 février 2024

[Mauriac, François] Le sagouin

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le sagouin

Auteur : François MAURIAC

Parution :  1951

Pages : 144 (Pocket)

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Il semble que François Mauriac ait mis le meilleur de son art dans cette cruelle peinture d'une famille de hobereaux du Sud-Ouest dont l'héritier, un pauvre homme dégénéré, s'est mésallié en épousant une jeune fille qui n'a pu résister au désir de quitter son milieu bourgeois et de devenir baronne. De cette union mal assortie est né un fils, Guillou. Nous suivons le calvaire de cet enfant, si disgracié physiquement, si sale, si arriéré que sa mère ne l'appelle que "le Sagouin". Nous le verrons aussi tout près peut-être du salut parce que quelqu'un, l'instituteur du village, le traite en être humain. Victime de la haine de sa mère à qui il ne rappelle que d'odieux souvenirs, victime des préjugés du village, le pauvre Guillou entraînera son faible père dans la tragédie.
Cette "sombre et parfaite nouvelle" - le mot est de Robert Kemp - est un récit d'une grande intensité qui évoque un monde de haine et de souffrance avec une remarquable sobriété de moyens et un art achevé.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

François Mauriac (1885  - 1970) est élu membre de l'Académie française en 1933. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1952.

 

 

Avis :

Très occupé de journalisme politique pendant et après la seconde guerre mondiale, l’académicien girondin François Mauriac ne renoue avec le roman qu’au tournant des années cinquante, peu de temps avant son obtention du prix Nobel de littérature. Poursuivant sa peinture des turpitudes cachées des familles bourgeoises, il signe avec Le Sagouin, entre nouvelle et court roman, un récit glaçant et désespérément noir.

Le Sagouin est un garçon d’une dizaine d’années, enfant chétif et craintif dont la furie de mère, la main lourde et le verbe injurieux, ne supporte pas le physique ingrat et l’esprit attardé hérités de son père, ce « dégénéré » qu’elle s’emploie de toutes ses forces à exécrer depuis qu’elle l'a épousé pour devenir baronne. Renvoyé par les Jésuites après deux tentatives d’intégration en pensionnat, interdit de précepteur depuis de troubles commérages qui ont provoqué la mutation du curé, de trop bonne famille enfin pour fréquenter les bancs de l’école communale, il ne lui reste qu’une dernière chance pour espérer sortir un tant soit peu du cloaque familial : que ce « rouge » d’instituteur accepte de le recevoir pour des leçons particulières. C’est sans compter les convictions idéologiques, qu’après un premier contact pourtant prometteur avec l’enfant, le maître d’école décide de faire passer avant sa vocation éducative. Pour le garçon et son père, le contre-coup s’avèrera terrible…

Quelques traits suffisent à l’écrivain pour nouer le drame autour du pauvre Guillou, innocent sacrifié sur l’autel des ambitions égoïstes et jalouses des adultes qui l’entourent. Dans cette France de 1920 qui voit les conflits sociaux saper l’ordre ancien et la stratification bien établie des classes, chacun des personnages rumine ses frustrations jusqu’à la haine et, barricadé dans ses principes, s’enferme dans une rigidité propice aux antagonismes aveugles. Issue de la bourgeoisie bordelaise, la mère qui rêvait tant de noblesse vit dans un dépit haineux le mépris de sa belle-mère, méchamment obstinée à lui faire payer la mésalliance de son fils et à défendre le prestige vacillant d’une famille habituée à dominer le village des hauteurs de son château et de ses privilèges. A l’opposé, l’instituteur, fier de ses idées socialistes et laïques, se refuse à pactiser avec un quelconque représentant de la noblesse, en fut-il le malheureux et impuissant rejeton, stigmatisé comme idiot par les siens et par tous les enfants du village, en réalité un enfant sensible, capable de lire et de comprendre, mais miné par la peur et par un profond sentiment d’insécurité.

Dans ce jeu de frictions entre adultes, mise à part la bonne qui, sans voix au chapitre, est la seule à témoigner quelque affection au garçon, ce sont les femmes qui mènent le bal avec un acharnement à la mesure de leur méchanceté. Fermement rappelé à ses intérêts par son épouse, même l’instituteur achève dans cette histoire d’enterrer ses idéaux pédagogiques, tandis que, simples pions méprisés et bafoués dans le combat pour l’autorité qui oppose la mère et la grand-mère, enfant et mari se retrouvent niés jusque dans leur droit à exister. Le dénouement tragique menant à l’ultime sacrifice du père et du fils, le récit s’achève alors par une sorte de châtiment divin rappelant la ferveur catholique de l’auteur. Aucun des personnages ne l’emportera au paradis.

Tout l’univers de Mauriac est contenu dans ce récit fulgurant, intense et poignant, caractéristique de son tourment de se trouver si attaché à l’étouffant milieu bourgeois qu’il ne cessa de peindre avec une lucidité sombre et critique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

(…) ce mariage, c’était une porte, croyait-elle, ouverte sur l’inconnu, un point de départ vers elle ne savait quelle vie. Elle n’ignore plus aujourd’hui que ce qu’on appelle un milieu fermé, l’est à la lettre : y pénétrer semblait difficile, presque impossible ; mais en sortir !…


 

samedi 28 mai 2022

[Hornakova-Civade, Lenka] Un regard bleu

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un regard bleu           

Auteur : Lenka HORNAKOVA-CIVADE

Parution : 2022 (Alma éditeur)

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Amsterdam 1656. Alors que Rembrandt voit ses créanciers à sa porte, il croise le regard bleu d’un inconnu dans la foule, qui immédiatement capte son attention. Cet homme, Comenius, est un philosophe et pédagogue tchèque qui a été contraint par la guerre de quitter son pays. Cette première rencontre signe le début d’une amitié insolite et de plusieurs face-à-face passionnés, intimes et inattendus. Sur fond de siècle flamboyant, nous sommes conviés à les écouter tantôt débattant des questions de leur temps, tantôt confiant leurs doutes d’homme et de père. Mais dans l’atelier, ce regard bleu qu’il faudrait parvenir à rendre sur la toile, demeure insaisissable. Au fil des séances, le portrait que Rembrandt peint auquel Comenius sert de modèle devient alors l’enjeu de ces riches heures entre deux génies. Le peintre signera-t-il ce tableau ? Lui donnera-t-il un titre ? Rembrandt et Comenius se livrent ici un combat singulier dont l’issue est à la fois inévitable et surprenante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1971 en République tchèque, Lenka Horňáková-Civade vit en France. Elle mène de front l’écriture et la peinture. Giboulées de soleil, son premier roman, a reçu le prix Renaudot des lycéens 2016. Son deuxième roman Une verrière sous le ciel a reçu le prix littéraire Richelieu de la francophonie 2019. Elle a fait paraître son troisième roman, La Symphonie du nouveau monde, en 2019.

 

 

Avis :

A Amsterdam en 1656, alors que, fulminant, Rembrandt assiste à la saisie de ses biens par ses créanciers, il croise un obsédant regard bleu dans la foule venue assister à sa déconfiture. Contre toute attente, ce premier contact avec le philosophe et pédagogue tchèque Comenius, contraint à l’exil par la Guerre de Trente Ans, initie une relation amicale entre les deux hommes, qui, au fil de leurs discussions dans l’atelier où Rembrandt s’évertuera à capturer sur sa toile le regard qui l’a tant troublé, en viendront insensiblement à s’apprécier chaque fois un peu plus.

C’est en tombant à la Galerie des Offices à Florence sur une toile, sans titre ni signature, mais récemment authentifiée comme un portrait de Jan Amos Komensky, dit Comenius, par Rembrandt, que Lenka Hornakova-Civade a eu l’idée de ce roman. Ce tableau suggérant que les deux hommes se sont sans doute côtoyés à Amsterdam, elle a imaginé leur dialogue, dans une confrontation de leurs visions du monde, l’un peintre majeur de notre histoire, l’autre penseur ancré dans la mémoire collective tchèque.

Peu connu en France, ce dernier s’avère d’une modernité étonnante – en particulier au regard de l’actualité récente -, lorsqu’en véritable visionnaire dans l’Europe à feu et à sang du XVIIe siècle, il propose, seul contre tous, un programme digne de l’UNESCO : éducation pour tous grâce un système scolaire international, coordination politique européenne pour le maintien de la paix entre nations, réconciliation des Eglises au sein d’un christianisme tolérant. Belle utopie à une époque qui en était encore, notamment, à juger pernicieuse l’éducation des filles, aux capacités intellectuelles d’ailleurs communément admises inférieures à celles des garçons, et où chaque souverain tentait d’imposer sa religion dans une Europe déchirée par des guerres incessantes entre catholiques et protestants.

De ces deux géants investis d’un génie en nette rupture avec leur temps, Lenka Hornakova-Civade réussit à nous faire toucher du doigt les extraordinaires personnalités, dans une mise en scène qui, pour être imaginaire, se nourrit avec naturel d’une solide documentation et nous fait découvrir, de manière passionnante, aussi bien les réflexions philosophiques de l’un, que l’infinie exigence artistique de l’autre. Sur ce dernier plan, elle a l’avantage de sa propre expérience de peintre, qui, de manière évidente, contribue à nous rendre palpable le travail de l’artiste, du capharnaüm tout en odeurs et jeux de lumière de son atelier, jusqu’à ses humeurs et le plus précis de ses gestes. Au fil des pages, c’est comme si le lecteur pénétrait l’intimité de la demeure du peintre, en même temps qu’il se sent transporté dans l’un de ces tableaux représentant la florissante Amsterdam du XVIIe siècle, alors entrepôt du monde au carrefour de toutes les routes commerciales, mais aussi creuset culturel et artistique à son apogée.

Alors, si, comme Ernst van de Wetering, l’historien d’art néerlandais qui certifia comme un Rembrandt ce fameux tableau resté sans nom ni signature, vous vous demandez avec curiosité ce que deux génies aussi atypiques que Rembrandt et Comenius ont bien pu se dire pendant les séances de peinture qui les tenaient assis l'un en face de l'autre, il ne vous reste plus qu’à entreprendre cet immersif voyage dans le temps que nous offre ce roman, à tous égards recommandable. (4/5)

 

 

Citations :  

Je suis un homme libre et j’en connais le prix. Jamais un prince n’a pu se vanter de m’avoir à son service, jamais. Certains de mes collègues sont partis en Angleterre, ils soumettent leurs pinceaux à la volonté des princes, ils doivent plaire au seigneur qui les paie. Une sécurité toute relative, comparée à la liberté dont je jouis. Quel plaisir de refuser un sujet ou un client ! Et quel plaisir d’accepter puis de n’en faire qu’à ma tête. Ma réputation est à ce prix. De toute façon, pas de princes chez nous, dans les Provinces-Unies, qui entretiennent leur cour comme dans les royaumes et seigneuries voisines. Ici, nous sommes en république et nous nous en glorifions. Je reconnais que ma liberté en découle, cela me convient. Le voyage ne m’attire pas. Le monde est dans ma maison, il vient à moi et je le modèle. On se moquait de moi quand je refusais toutes les propositions et incitations à voyager. L’Italie, l’Italie, tous n’avaient que l’Italie à la bouche, ne juraient que par elle. On m’évoquait sa lumière. N’est-elle pas dans les tissus vénitiens ? On me parlait de ses peintres. Je les ai tous étudiés grâce aux gravures et copies qui arrivent régulièrement à Amsterdam. Toutes passaient par mon atelier, toutes, même celles venues des Indes et de la Chine. Rien n’échappe à mon œil. On me soutient que c’est une des raisons de ma déchéance actuelle. Titus le pense tout bas, Hendrickje le dit tout haut, des larmes de reproches dans la voix.
 

Tu te souviens, à l’époque, une tulipe coûtait plus cher que la plus belle de tes robes ? 
C’était avant la grande folie des tulipes, avant la grande spéculation, mais déjà leur prix était exorbitant. Tu n’étais pas d’accord pour que j’investisse dans les tulipes. Un pari fou, acheter des oignons en hiver et croire en de belles fleurs le printemps venu. Quelle excitation ! Dans toute bonne maison, pendant des années, on ne parlait que des tulipes, des couleurs à venir, on troquait des fermes, des champs, des bestiaux contre des bulbes qui tenaient dans une simple poche. Bien sûr que j’en avais achetés. Comment aurais-je pu passer à côté ? 
 

Posséder tous ces objets ne fait pas de moi un être beau ni bon, je devrais le savoir. Mais un homme de goût, oui, et un homme puissant également. L’argent et la puissance n’ont rien à voir avec la beauté, mais on a la fâcheuse habitude de les associer. Sans doute croit-on que la richesse et le pouvoir nous rendent propriétaires de la beauté. La beauté qui constitue le seul recours pour nous sauver de ce bas monde, de cette peur, notre compagne permanente – la peur de la mort.
 

La peste est de retour. On a déjà recensé plusieurs cas dans les quartiers pauvres du dehors. La fermeture des portes de la ville n’y fera rien, puisque la circulation sera maintenue sur les canaux extérieurs et intérieurs quoi qu’il arrive. On triera les bateaux, on exigera une quarantaine au large, mais en fonction des marchandises et de la pression des commerçants ; elle ne sera pas respectée. C’est le vice de notre temps, se hâter, vouloir tout précipiter. Tout, y compris le temps de la prière. Oui, tout, sauf quand il s’agit de prendre le chemin vers la paix.  
En ville, on ferme tout de même les volets des maisons plus tôt que d’habitude. On aura besoin de davantage de bougies. Malheureusement, celles-ci vont être plus chères et plus petites, vu que tout le monde en voudra une quantité importante, à commencer par les églises pour les prières contre la maladie. Entre les mains des morts, on mettra les bougies plus fines. Le prix du tabac monte vite, puisque certains médecins assurent à leurs malades que fumer ou le mâcher tient à distance et repousse les miasmes, éloignant ainsi la peste. Je n’aime pas le tabac et j’ai des doutes sur son efficacité, tout comme sur celle de la prière dans ce cas-là. Il me semble bien plus raisonnable d’éviter les malades dans la mesure du possible. On est toujours surpris par la peste, elle n’envoie pas de signes avant-coureurs, mon expérience personnelle et les médecins le confirment. Je l’ai vue à l’œuvre, plusieurs fois, et de la manière la plus effroyable.
 
 
Peu de grands bâtiments me plaisent. Mais j’aime les bibliothèques. L’espace y est pensé et fait pour le confort des livres et des lecteurs, c’est-à-dire assez généreux pour que le silence assiste l’étude et que la présence des autres ne dérange pas. Les églises sont tout à fait à part. Quant aux palais princiers et autres demeures nobles, ostentatoires, ils sont certes une vitrine de la richesse et des savoirs en matière d’art et d’artisanat. Mais on n’y trouve pas la vie.


« Pensez-vous, Comenius, que les guerres sont inévitables ? Ne peut-on pas même avancer qu’elles sont “humaines” ? Vous les dites contre Dieu, pourtant c’est en son nom que les hommes les font. Qu’en pensez-vous, les hommes sont ainsi faits ?  
— C’est aux mères d’expliquer la guerre et ses méfaits, et d’affirmer leur attachement à la vie de leurs pères, leurs fils, leurs époux. L’enfant qui ne sait rien apprend ce qu’on lui enseigne. Et s’il apprend mal, c’est parce qu’on lui a mal enseigné, qu’on l’a mal guidé lors de son apprentissage, lors de la formation de ses raisonnements.  
— Comment voulez-vous qu’une mère ne félicite pas son fils pour sa victoire lors d’une bagarre ? Vous voulez changer la nature humaine ?  
— L’améliorer, la corriger.  
— Quelle utopie. Avez-vous un remède à cette situation ?  
— L’Opera didactica omnia. Ma Grande didactique. Avec Joachim Hübner et Peter Figulus, mes collaborateurs, nous avons pu réunir la majorité de mes textes importants, ils figurent dans cet ouvrage.  
— Une œuvre considérable, me dit-on.  
— Longue. Vaste. Personne ne prétend que cela est une chose facile que d’améliorer l’homme. »  Marguerite acquiesce, je poursuis :  « Vous voyez, trente ans, comme la guerre, trente ans de travail et l’œuvre a vu le jour dans sa forme complète et en latin, ici à Amsterdam. L’œuvre de la patience et du recommencement. J’ai commencé à la rédiger en 1627, alors en langue tchèque, encore sur ma terre natale. Le contenu de ce livre n’est pas propre aux Tchèques et aux Moraves, mais concerne tous les êtres sans distinction de nationalité, de religion, de lieu de naissance, de sexe ou de richesse. J’ai donc élaboré une version en latin. Ce sera ensuite à chaque nation de juger si elle se satisfait de cette version, ou si elle va s’appliquer à la traduire dans sa propre langue.  
— Et le sujet du livre ?
— Ce dont nous parlons, une méthode relative à l’éducation de l’enfant depuis sa naissance jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans. Si la mère est la première à instruire l’enfant, elle n’est pas et ne doit être la seule. J’y expose les principes généraux applicables à tous.
 — À tous ?
 — Oui, il est possible de tout enseigner à tous. Il s’agit de concevoir une éducation universelle, appuyée sur une organisation scolaire adéquate, et notamment sur de bonnes écoles bien conçues et pourvues de maîtres éclairés.
 — Cela suffira-t-il pour déclarer la guerre à la guerre ?
 — Mon arme, c’est l’école. Je le répète, puisqu’il le faut, l’école pour tous. Le même enseignement dispensé tant aux riches qu’aux pauvres, aux citadins qu’à ceux de la campagne, aux garçons qu’aux filles. Une instruction gratuite et répartie sur plusieurs années, divisée en différents degrés, dans une école qui instruit, améliore et enrichit l’individu et la société tout entière. Et, bien sûr, tout ceci dans le respect et l’amour de Dieu.
 — En voilà un projet ambitieux. Aux coûts démesurés.
 — Bâtir une école ne doit pas coûter plus cher que de construire un bateau de guerre ou un palais princier. Et c’est un bien meilleur investissement.
 
 
Je montre le dessin sur la table :  
« Mais il ne me ressemble pas.  
— Et alors ? Tu n’es pas Homère. Tu crois que mes autres tableaux sont fidèles à leur modèle ? Que les portraits de Marguerite de Geer ou de la mère de Jan Six sont ressemblants ?  
— N’est-ce pas l’essence du portrait ?
 — L’important n’est pas tant la ressemblance mais la reconnaissance. Que le sujet se reconnaisse et que tout le monde acquiesce. C’est cela l’art. Pour tout te dire, tu es une évocation du poète, mon œil t’a choisi.


On m’a déjà traité d’hérétique, y compris mes pairs du synode de notre Église. Pour la publication de mes textes pédagogiques, il me fallait leur accord, mais ils jugèrent que Dieu n’y était pas assez cité. J’avoue, pour leur plaire, j’ai convié Dieu dans cette œuvre, sans pour autant rien enlever de matière pour l’enseignant. J’ai bien compris qu’il fallait éclairer tous les hommes pour ne pas dorénavant confondre Dieu et le maître d’école. Mais cela, je ne l’ai pas écrit tout de suite.


« Permets-moi, Rembrandt, et tes voyages ?
 — Je ne voyage pas. Mes tableaux le font, ils conquièrent le monde entier. Et le monde se presse à Amsterdam. Ainsi, sans bouger, ai-je toujours tout vu de ce que j’avais besoin de voir. Des récits m’ont été contés. J’étudie ce que les voyages des autres m’apportent. J’examine ce qui me vient de l’extérieur. Tout cela nourrit mon imagination. Les copies et les gravures des peintres d’ici ou d’ailleurs, je les échange contre les miennes. Les cartes du monde et les nouvelles découvertes, je les connais. Les nouveautés culinaires, les épices, les fleurs et les animaux exotiques, les objets de toutes fantaisies, curieux, effrayants ou exquis, tout cela passait par ma maison, soit dans leur état naturel ou bien sous forme de gravure, dessin ou tableau. Je prends, j’en fais mon affaire, je copie, j’ausculte, j’autopsie, je comprends. »


« Laisse-moi te présenter mon livre. Je veux depuis longtemps rédiger une encyclopédie. À toute époque, les hommes ont fait des efforts pour réunir et ordonner les savoirs sur le monde, les étoiles, les divinités. Et pour cause. Il est très séduisant, très utile et bénéfique pour tous de rassembler le monde dans un livre. Il s’agit d’apprendre le monde, pas seulement de le rassembler en une somme inerte de savoirs.
 — Je ne suis pas un enfant, monsieur le professeur ! » s’exclame-t-il, tout en riant.
 Ce livre, tout comme mon idée du savoir et de l’école pour tous les enfants dès le plus jeune âge, se heurte le plus souvent à l’incompréhension et au mépris. Certains en ont même horreur. C’est bien la preuve que le savoir est un pouvoir et qu’on n’aime pas partager le pouvoir. Pourtant, nous ne sommes jamais aussi savants et puissants que dans le partage du savoir. Nous ne sommes jamais aussi humains qu’en enseignant à un enfant la sagesse du monde.
 
 
— C’est le maître qui transmet. La tâche la plus noble qui soit et tu le sais.  
— La création est la chose la plus noble.  
— Oh ! Seul Dieu est le vrai créateur. Le reste n’est qu’une imitation. Mais… laisse-moi finir, ce n’est pas pour dévaloriser l’imitation. C’est aussi une forme d’apprentissage. Pourquoi prends-tu des apprentis ?  
— Pour de l’argent. C’est efficace. Je dois nourrir ma famille, réplique Rembrandt, vivement.
— Le prestige. Avoue-le. Mais il n’est que la façade du vrai succès. Tu aimes être sollicité par beaucoup de jeunes, tu aimes être reconnu comme un bon maître. Homère est le meilleur en la matière. Ses élèves poursuivent son chemin deux mille ans après sa disparition. L’artiste n’est pas nécessairement un bon enseignant. Difficile d’exceller dans les deux domaines, il est préférable d’être très bon dans l’un ou l’autre. Bâcler, rater les deux, c’est la pire des choses.


Une vieille servante arrive avec un morceau de pain que le peintre juge d’emblée mauvais. Il gronde un autre ordre ; exige un bol de farine blanche et un autre d’eau pure et fraîche. Son impatience est extrême quand la servante revient. D’un mouvement sûr, il fait place nette sur un coin de la table et, sur un morceau de verre coupé au carré, il malaxe un peu de farine, dont il a vérifié la blancheur au préalable, avec la quantité d’eau nécessaire. De ses doigts massifs mais agiles, à l’aide d’un chiffon doux, il fabrique une boule qu’il façonne et malaxe avec un plaisir évident. Quand le résultat le satisfait, il gomme quelques traits de-ci, de-là sur le papier. À chaque geste, le peintre pétrit de nouveau sa boule de farine et d’eau, à chaque geste, la lumière émerge dans le dessin exactement là où il le faut. Le vieux dans son fauteuil prend vie, respire à chaque mouvement du peintre.  
« Le charbon sur le papier ne supporte que le pain frais, la mie de pain doit être souple, sinon le travail est gâché. Le pain trop rassis griffe la feuille et n’apporte pas la lumière voulue, trop humide, il colle au papier et abîme également le travail. Pour utiliser ce petit mélange simple, il faut des doigts expérimentés.


Le peintre reprend notre discussion :  « Il y a une grande différence entre regarder et voir. »  
Il prépare un autre papier, plus fin, il y reporte le dessin plus complet avec un bâtonnet de mine de plomb. Son trait est fin, léger. D’abord, il s’agit seulement de définir des espaces. Les premiers croquis, partiels, seront son guide principal pour la suite. Du simple vers le compliqué. Tout en gardant la clarté de l’idée. Je souris, il parle :  
« Regarder, c’est se retirer du monde, s’enfermer dans la passivité et docilité, poser ses yeux un peu partout sans faire de choix, mais aussi sans rien oublier. Alors que voir, c’est choisir. L’intention du regard, la capacité de voir passe par la volonté.  
— Le maître canalise le regard de l’enfant, lui apprend à apprendre, dis-je pour prolonger sa pensée. Tu es le maître.  
— Parlons-nous de la même chose ? Le véritable maître, je le suis quand mon modèle m’oublie, quand je deviens personne. Quand personne ne regarde, l’homme révèle sa nature. 
— Tu peux transmettre.  
 Non. Je ne transmets rien. J’offre aux regards, je permets de voir à ceux qui y sont disposés.  
— Tu en es certain ?  
— Ne t’inquiète pas, j’ai une très haute opinion de la peinture. Ce que le philosophe n’arrive pas à exprimer, le peintre parvient à le faire. Le peintre exprime la présence, malgré la représentation des choses, il convoque l’homme au même instant qu’il regarde, il lie l’émotion et les arguments. En fin de compte, il relie les hommes entre eux, et l’homme à lui-même.
 
 
Mon premier tableau d’Homère montre un trio magistral : le poète, le philosophe et l’homme politique. Qui fait quoi ? Le poète aveugle offre une vision poétique du monde puisée du fond de son cœur à l’aide d’images ; le philosophe dispense des concepts et ordonne rationnellement le monde ; le politique, sans les images du poète et les raisonnements du philosophe, n’est rien pour mettre tout cela en pratique. Voir et comprendre pour décider. 


« Au tout début, voici la mère. On y revient toujours. Elle, indispensable, souvent invisible. On lui assigne une place dans l’ombre, ou alors on l’assoit sur un piédestal en vierge toute-puissante. Pourtant, c’est elle qui ouvre les yeux, le cœur de l’enfant et lui présente le monde. Mais, pour cela, seulement faut-il qu’elle soit elle-même éclairée. C’est elle qu’il faut instruire en premier, elle est le commencement. Elle ne peut pas être muette et figée en image sainte.  
« Le péché commence, dit-on, par la transgression de la femme. Elle veut savoir. C’est pour cela qu’on l’accuse de tous nos torts, et qu’on s’en excuse en lui mettant l’enfant divin dans les bras. Mais Dieu ne peut pas vouloir le monde ainsi. Il n’y a pas de faute à désirer savoir. Nous devons être curieux ; nous servir de notre curiosité pour faire grandir notre âme. Apprendre le bien, le vouloir et le faire même si personne ne nous regarde. Vouloir la paix pour nous approcher de Dieu. Je suis persuadé qu’aspirer au savoir n’est pas nier Dieu, ou ne pas l’aimer. Moi, j’aurais aimé savoir comment soigner ma femme contre la peste plutôt que de prier Dieu de se faire médecin. Dieu nous a dotés de la raison pour qu’on l’utilise. Si nous ne voulons pas nous en servir et partager nos savoirs, nous restons des êtres bruts à l’âme grossière. Refuser d’apprendre, de nous éduquer, c’est aller contre la volonté de Dieu. Voilà notre péché. L’ignorance. Seule arme, l’éducation, l’enseignement.


Machiavel ne réservait qu’au Prince une éducation exclusive et très particulière. Érasme élargissait considérablement la vision en s’adressant aux personnes douées, aux élites destinées à diriger leur pays. Selon moi, l’école est l’affaire de tous et surtout, c’est une affaire d’État. C’est une affaire politique. Ceci, je le dis aux puissants du monde de tous les pays où j’ai posé le pied, et même là où je ne suis jamais allé. On m’écoute, certes, on lit mes ouvrages, on m’applaudit. Malgré cela, on ne suit pas mes conseils, puisqu’une autre guerre arrive, et que tous mes efforts en sont anéantis. Tout seigneur estime que la guerre est sa meilleure mise de fonds. Je dis que nous naissons tous avec d’inestimables talents qu’il convient de faire fructifier. Notre tâche d’être humain consiste à nous améliorer, à nous approcher de Dieu, puisque chaque enfant porte en lui une part d’ange. On ne doit pas laisser se faner l’innocence mais au contraire la cultiver pour qu’elle croisse et porte ses fruits. 


 

lundi 11 novembre 2019

[Blondel, Jean-Philippe] La grande escapade






J'ai beaucoup aimé

Titre : La grande escapade

Auteur : Jean-Philippe BLONDEL

Année de parution : 2019

Editeur : Buchet-Chastel

Pages : 272






 

 

Présentation de l'éditeur :

La Grande Escapade raconte l’enfance - un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.

1975-1976 ou des années de bascule : les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre ; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre ; les femmes qui relèvent la tête ; la mixité imposée dans les écoles...

Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant ; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est ! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l'anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardennes. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003.


Avis : 

1975. L'évolution des moeurs post-soixante-huitarde touche peu peu les familles et les instituteurs du groupe scolaire Denis Diderot. Enfants comme adultes, tous voient avec plus ou moins de bonheur leur quotidien se transformer, qui avec la fin de l'enfance, qui avec la remise en cause de l'autorité à l'ancienne, le développement de nouvelles pratiques pédagogiques et l'émancipation féminine.

Jean-Philippe Blondel revisite ses souvenirs d'enfant pour nous livrer une chronique amusée et nostalgique inspirée de ses années en école primaire dans les années soixante-dix, où beaucoup de ses contemporains trouveront un écho à leur propre vécu.

C'est tout autant le point de vue des adultes que des enfants qui s'y exprime, par le biais d'une large brochette de personnages croqués avec une joyeuse lucidité, dans toutes leurs contradictions et leurs faiblesses d'humains ordinaires que l'auteur s'amuse, toujours avec tendresse, à pousser jusqu'à la cocasserie.

Cette malice bienveillante qui décrypte aussi bien le monde de l'enfance, - la camaraderie et les disputes, les jeux et les bêtises, les rapports avec les parents, les instituteurs et les filles, les prémices de l'adolescence -, que l'univers complexe des adultes, - la psychologie de chacun, l'éducation et ses méthodes, les relations entre enseignants et avec les parents, les conflits familiaux, la place de la femme dans le foyer et dans la vie professionnelle, l'évolution des moeurs et la liberté sexuelle -, m'a fait penser par sa drôlerie à un Petit Nicolas version années soixante-dix. Ici, pas vraiment de personnage central, même si le jeune Philippe Goubert déroule un fil rouge aux sonorités autobiographiques, mais une vaste fresque centrée sur l'école, où, sous la plaisanterie et au fil de mille détails peints avec autant de justesse que de finesse, transparaissent toutes les transformations de la société d'alors : sociales, familiales, sexuelles...

Ce livre, écrit dans un style dont l'humble retenue fait tout le charme, fait mouche à chaque page, pour le plus grand plaisir du lecteur : on rit, on sourit, on s'attendrit, on se rappelle : que le monde et le métier d'enseignant que connaît bien l'auteur ont changé depuis cette époque ! La même fresque aujourd'hui serait-elle aussi drôle ? (4/5)


Citations : 

Ce qu’on souhaite avant tout, c’est que rien ne change radicalement et que chacun puisse  vivre  son existence  comme  il  l’entend,  tout  en  ayant  bonne  conscience parce que quelqu’un d’autre s’occupe des milieux défavorisés. Bref, on est de  gauche, quoi. D’une gauche de la couleur du rosbif qu’on sert régulièrement lors de ces repas. Pas saignant. Ni bien cuit. Juste à point.

Ceux-ci se prononcent en faveur du travail féminin (on n'est pas au Moyen Age et puis on ne crache pas sur un salaire supplémentaire) mais froncent le sourcil devant les velléités d'indépendance de leurs épouses. 


Jusqu’à il y a peu, tout semblait si simple. On écoutait ses parents. On tentait de les dépasser. On amassait de l’argent et des responsabilités parce qu’on accomplissait bien les tâches qui nous incombaient. On montait tranquillement l’échelle sociale, tous ensemble, le confort dans les logements, l’eau chaude, les cuisinières électriques, la machine à laver, le monde entier marchait vers un avenir meilleur où les hommes et les femmes auraient davantage de temps à consacrer à leurs loisirs. Parfois, oui, il y avait des mouvements révolutionnaires, des insurrections, des centaines de morts dans les pays d’Amérique latine ou d’Asie, un mois de mai révolté en France, mais, bon an mal an, dans leurs rafiots, les hommes tenaient plus ou moins le cap. Et puis il y avait eu, quoi, un raté, une faiblesse, on avait failli tomber et en se relevant, on avait remarqué que le monde s’était légèrement modifié. On s’était dit que ce n’était pas si grave, tout semblait avoir repris sa place, mais très vite il avait fallu se rendre à l’évidence, les lignes avaient bougé, révélant des failles, des gouffres, des abîmes, de nouvelles aspirations se faisaient jour, des revendications, des décisions.


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