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mardi 17 février 2026

Critique de “La cité aux murs incertains” de Haruki Murakami | Lectures de Cannetille

 

Couverture de La cité aux murs incertains de Haruki Murakami



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité aux murs incertains
            (Machi to sono futashika na kabe 
             街とその不確かな壁)

Auteur : Haruki MURAKAMI

Traduction : Hélène MORITA, Tomoko OONO

Parution : en japonais en 2023, 
                  en français (Belfond) en 2025

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782714404305  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Tu dis : " La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d'y pénétrer. Mais encore plus difficile d'en sortir.
- Comment pourrais-je y entrer, alors ?
- Il suffit que tu le désires "

La jeune fille a parlé de la Cité à son amoureux. Elle lui a dit qu'il ne pourrait s'y rendre que s'il voulait connaître son vrai moi. Et puis la jeune fille a disparu. Alors l'amoureux est parti à sa recherche dans la Cité. Comme tous les habitants, il a perdu son ombre. Il est devenu liseur de rêves dans une bibliothèque. Il n'a pas trouvé la jeune fille. Mais il n'a jamais cessé de la chercher... Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d'une poésie sublime, une histoire d'amour mélancolique entre deux êtres en quête d'absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l'étrangeté de notre époque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haruki Murakami est l’écrivain japonais contemporain le plus lu au monde. Traduit dans cinquante langues, vendu à des millions d’exemplaires, il est l’auteur des livres cultes 1Q84, Kafka sur le rivage et La Ballade de l’impossible. Romancier, nouvelliste, essayiste et traducteur, il demeure une figure singulière, entourée d’une aura de mystère, dans le paysage littéraire mondial. Son œuvre, ancrée dans le quotidien, s’en échappe sans cesse, glissant vers le surréalisme et le fantastique. Livre après livre, Haruki Murakami tisse une méditation poétique sur des thèmes universels : la solitude, l’aliénation, le deuil ou le temps qui passe. Son dernier roman, La Cité aux murs incertains, est paru aux éditions Belfond le 2 janvier 2025 et sa version collector a été publiée le 16 octobre 2025. L'ouvrage est disponible au format poche chez 10/18 !
 

 

Avis :

En réécrivant sous forme de roman une nouvelle de jeunesse longtemps oubliée, Haruki Murakami revient vers l’un des points d’origine de son imaginaire pour en éprouver la résonance quarante ans plus tard, dans un geste de réévaluation qui tient presque du dialogue avec son propre passé littéraire. Mondes parallèles, identités fuyantes, frontières poreuses entre rêve et réalité : les motifs qui irriguent toute son oeuvre réapparaissent, mais traversés d’une tonalité plus méditative, presque crépusculaire. À la fois synthèse et mise en abyme, La cité aux murs incertains revisite les obsessions de l’auteur japonais, les éclaire autrement et interroge ce que le temps fait à une histoire, à une mémoire, à un écrivain lui-même. 

Le récit met en scène un narrateur anonyme hanté par le souvenir d’une jeune fille aimée autrefois et disparue dans une « cité aux murs incertains », espace parallèle où les êtres ne sont que des reflets d’eux‑mêmes. Cette quête initiale, presque mythique, ouvre sur une trajectoire plus ample : devenu adulte, le narrateur croise d’autres figures tout aussi énigmatiques – un bibliothécaire mystérieux, un adolescent fragile qu’il tente d’aider, des silhouettes qui semblent passer d’un monde à l’autre –, autant de présences qui rejouent, sous des formes décalées, la question de l’identité et de la perte. L’intrigue glisse d’une rencontre à l’autre, comme si chacune d’elles réactivait l’ombre de la première disparition et entraînait le héros à franchir, encore et encore, la frontière mouvante entre réalité et imaginaire.

Dans cette architecture narrative volontairement fragmentée, Haruki Murakami déploie une réflexion sur la mémoire et ses zones d’ombre. Davantage qu’un décor fantastique, la « cité aux murs incertains » fonctionne comme une métaphore de ce qui échappe, se dédouble ou se dissout dès qu’on tente de le saisir. Le roman interroge ainsi la manière dont les souvenirs se recomposent, se contaminent et se réinventent, explorant comment l’identité elle-même se construit sur ces fondations mouvantes. En cela, l’auteur renoue avec ses motifs fondateurs tout en les poussant vers une gravité nouvelle, faisant de l’étrangeté non plus un simple ressort narratif mais un moyen d’explorer la fragilité de l’expérience humaine. 

Cette auscultation de la mémoire s’accompagne d’une exploration plus large de la thématique du temps, omniprésente dans le roman comme une force à la fois fluide et implacable. L’écrivain excelle à rendre sensible une temporalité stratifiée, où le passé affleure sans cesse dans le présent et où les mondes parallèles ne sont peut‑être que des versions possibles de ce que nous aurions pu devenir. Le fantastique sert ici à sonder les failles du réel, à révéler ce que celui‑ci contient d’inachevé, de fragile et de potentiellement réversible. Le narrateur avance ainsi dans sa vie comme on traverse un paysage brumeux, conscient que chaque rencontre réactive une part enfouie de lui‑même et recompose une trajectoire qu’il croyait linéaire.

Cette tonalité introspective confère au roman une dimension presque crépusculaire, comme si Haruki Murakami écrivait par‑delà un seuil : celui de l’âge, de son œuvre ou de sa vie. Sans renoncer à la fluidité qui caractérise son style, il adopte un rythme plus contemplatif, laissant affleurer une mélancolie diffuse, une conscience aiguë de ce qui se perd et de ce qui demeure. Cette histoire ancienne qu’il revisite, il la réouvre, la laisse se troubler et se transformer, comme si l’imaginaire lui‑même avait besoin d’être réactivé pour continuer à vivre. La cité aux murs incertains apparaît alors comme un roman de la persistance : des souvenirs, des désirs, des fantômes intérieurs, et peut‑être aussi de la littérature, capable de donner forme à ce qui, autrement, se dissoudrait dans l’oubli.

Dans ce livre parmi les plus subtils et les plus aboutis de Haruki Murakami, à la fois couronnement et synthèse de son univers, se retrouve la puissance singulière de son imaginaire, cette manière d’ouvrir des brèches dans le réel pour y faire affleurer des zones d’ombre, des échos et des doubles. Cette maîtrise s’accompagne d’une lenteur assumée, presque hypnotique, qui confère au texte une dimension contemplative et comme suspendue. Le lecteur, souvent privé de repères, avance dans le récit en état de flottement, invité à accepter l’indécision des mondes et la porosité des frontières. 

Le final, ouvert et énigmatique, s’inscrit pleinement dans cette logique : la narration ne résout rien, mais laisse vibrer une perplexité féconde, un trouble qui prolonge le livre bien au‑delà de son point final. C’est un roman onirique qui exige de lâcher prise, d’accepter d’être à la fois charmé et égaré, porté par une atmosphère qui enveloppe autant qu’elle déroute. On en ressort frappé par la mélancolie qui l’irrigue de bout en bout – une mélancolie qui dit la solitude, l’incommunicabilité et la persistance obstinée de ce qui continue de nous hanter. A‑t‑on aimé, ou pas, cette lecture ? L'on ne sait, mais on en émerge ébranlé et impressionné, certain d’avoir pénétré, l’espace d’un livre, un univers sans pareil, subtil et sans fond, porté par une exceptionnelle maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 2 janvier 2024

[Collectif] Trésors des bibliothèques de Versailles

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Trésors des bibliothèques
            de Versailles

Auteurs : Collectif

Parution :  2023 (Faton)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Exposition à l'ancien Hôtel des Affaires étrangères et de la Marine, Versailles - du 16 septembre au 16 décembre

Qu'y a-t-il de commun entre un roi collectionneur - Louis XVI -, Pierre Louÿs, Louise Labé, Miguel de Cervantès, Francisco de Goya, une mystérieuse jeune femme sculptée par Jean-Jacques Caffieri ou encore les mémoires d'un secrétaire d'Etat du Grand Siècle ? Peu de choses, si ce n'est que tous sont présents à la Bibliothèque de Versailles.

Au cours de ses deux cent vingt années d'existence, la Bibliothèque a accumulé nombre de trésors. Certains, comme le "Grand Carrousel de 1662", ont acquis une célébrité internationale, quand d'autres ont dû se contenter d'une existence plus confidentielle, voire sont restés dans l'ombre. Par le passé, plusieurs expositions ont permis de mettre en valeur les différentes facettes des collections de l'institution, qui embrassent des domaines aussi variés qu'inattendus.

Cette exposition entend mettre l'accent sur la notion même de trésor : quelques sont les éléments qui lui confèrent cette valeur ? Son auteur ? La rareté ? La provenance ? La matière ? L'originalité ? Et si un faux document nous en révélait autant qu'un original ? A travers de nombreux exemples, mis en lumière par les bibliothécaires, secondés par plusieurs historiens, historiens de l'art et historiens du livre, le visiteur est invité à emprunter un parcours où ces thématiques sont abordées sous différents angles. La bibliothèque de Versailles peut encore révéler un grand nombre de surprises.
 
 
 

Avis :

Les bibliothèques de Versailles abritent un important fonds patrimonial, constitué à partir de dons et de saisies révolutionnaires. Ce trésor fait de temps à autre l’objet d’expositions temporaires, comme ce dernier automne dans la galerie d’apparat du duc de Choiseul, à l’Hôtel des Affaires Etrangères et de la Marine.

Sur les 55 000 pièces anciennes et précieuses conservées, 160 ont été présentées au public. Une centaine sont photographiées et commentées dans ce livre grand format, structuré de la même façon que l’exposition, c’est-à-dire en fonction de ce qui fait la valeur des oeuvres. La visite-lecture commence par les plus anciennes : tablettes cunéiformes et monnaies antiques. Elle pose ensuite la question « l’auteur fait-il le chef d’oeuvre ? » autour de pièces plusieurs fois attribuées et réattribuées. Ce sont ensuite la provenance prestigieuse, révélée par les armes des reliures, les ex-libris, les annotations manuscrites, puis la rareté des éditions, enfin la valeur esthétique ou artistique, entre reliures d’exception, matériaux précieux, dessins originaux de maîtres tels Fragonard ou Goya, qui se relaient comme dans une course à la distinction. Le panorama s’achève sur une sélection de faux célèbres - fausses monnaies et faux manuscrits, provenances erronées -, eux aussi esthétiquement ou historiquement remarquables.

Précisément documenté, cet ouvrage séduira bien sûr les passionnés d’histoire de l’art et du livre, mais aussi les simples curieux, amateurs de musées ou lecteurs fascinés par les bibliothèques, où ne murmurent d’ailleurs pas que des livres mais aussi, comme ici, des objets qui ont beaucoup à raconter : tabatière devenue reliquaire, service de porcelaine prétendument offert par Marie-Antoinette, bague à l’histoire aussi mouvementée que controversée, fausse statuette antique fétichisée par l’un de ses propriétaires, bustes de plâtre, malle américaine portant l’inscription « books not bullets » - une de celles utilisées après-guerre pour l’envoi dans le monde d’ouvrages pour la jeunesse…

Une belle occasion de découvrir les trésors cachés, fragiles et ordinairement inaccessibles, de l’un de ces lieux magiques et mystérieux que sont les vieilles et somptueuses bibliothèques. (4/5)
 
 
 

Citation :

Les livres ressemblent aux soldats, plus ils sont placés haut, moins ils sont utiles. [Georges Clémenceau]