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samedi 30 mai 2026

Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke

a

J'ai aimé

 

Titre : Ma journée dans l'autre pays
            (Mein Tag im anderen Land)

Auteur : Peter HANDKE

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 80

Accès au livre : ISBN 9782072970382  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme, habité de démons, parle une langue inconnue et inquiète ceux qui le croisent.
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films, a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le prix Nobel de littérature.

 

Avis :

Avec ce conte métaphorique et poétique, le prix Nobel de littérature Peter Handke publie un texte aussi énigmatique qu’inclassable, sur l’aliénation et le langage.

Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »

Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.

Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)

 

Citation :

Voici l’histoire : je l’ai vécue physiquement, dans ma chair et mon sang, comme peu d’autres histoires dans ma vie. Et pourtant je ne la connais que par ouï-dire (…)

 

vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782266360166  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.


 


vendredi 29 novembre 2024

[Joan-Lluis, Lluis] Junil

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Junil
            (Junil a les terres dels bàrbars)

Auteur : Lluis JOAN-LLUIS

Traduction : Juliette LEMERLE

Parution : en catalan en 2021,
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2024

Pages : 288

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.
Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?
Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. 

 

Avis : 

Défenseur des langues régionales, l’écrivain français d’expression catalane Lluis Joan-Lluis nous transporte à l’aube du premier millénaire pour une fable aux allures d’Odyssée soulignant l’importance de la langue dans la constitution de l’identité collective.

Un Empire au Sud ; des barbares au Nord ; la poésie d’Ovide et l’exil du poète à Tomis, l’actuelle Constanța en Roumanie, « tellement loin qu’on dirait que c’est à la fin de tout ce qui existe » : tels sont les seuls repères spatio-temporels dans ce roman qui, bien plus ancré dans l’imaginaire que dans l’Histoire, cherche avant tout à nous faire revenir à un point d’origine, lorsque langue et littérature commencent tout juste à faire prendre la sauce de l’identité culturelle à travers début de tradition orale et premiers textes fondateurs.

Tout commence par la persécution et l’aspiration à la liberté. Ils sont d’abord quatre à se résoudre à tout quitter pour l’inconnu : Junil, une jeune fille traitée en esclave par un père tyrannique, mais qui, à force d’encoller les papyrus formant les rouleaux vendus dans la librairie paternelle, s’est mise à s’intéresser à leur contenu ; Trident, l’esclave copiste qui, lui ayant appris à lire et à écrire, lui a transmis l’amour des textes, en particulier des poèmes d’Ovide dont Les Métamorphoses au nom ici hautement symbolique ; le bibliothécaire Lafas qui, voué au confinement par sa consécration à Minerve, vivait jusqu’ici cloîtré dans son savoir livresque ; enfin, Dirmini qui, déjà marqué dans sa chair, sait que la mort est au bout de son destin de gladiateur. Un enchaînement de péripéties mettant leur vie en danger parachève leur rupture de ban et les voilà tous quatre lancés sur les routes, fuyant l’Empire pour la lointaine terre des Alains dont on dit qu’ils méprisent l’esclavage, mais obligés de traverser les contrées du Nord aux mains de pillards et de tribus barbares.

S’ensuit un récit à la fois d’aventure et d’apprentissage, jalonné d’épreuves et de dangers, où partis quatre, ils poursuivent de plus en plus nombreux, agrégeant peu à peu à leur petite troupe une moisson de ces barbares qu’ils redoutaient tant et qui, maintenant qu’en ces nouvelles contrées ils sont eux-mêmes devenus des étrangers, finissent par leur paraître toujours plus familiers, mus qu’ils sont tous par le même idéal de liberté. Ils leur faudra d’abord s’inventer une langue commune, condition de partage de leurs histoires respectives et bientôt de leur avenir commun, lequel s’incarnera, au gré de récits oraux, puis progressivement écrits, en une geste laissant une large place à une mythologie et à un imaginaire partagés. Ainsi, de l’oralité toujours plus stimulée et augmentée par l’imagination des uns et des autres aux traces écrites permettant la survie de la mémoire et le prolongement de soi, l’on assiste à la création de longs poèmes homériques, à la découverte des vertus de la lecture et, ce faisant, à l’émergence d’un nouvel ordre fait d’émancipation, de rêve et de liberté.

Jolie fable antique rendant discrètement hommage à Ovide et à Sophocle, mais aussi à tous les conteurs homériques au travers d’un voyage épique vers l’émancipation au sens large, Junil est avant tout l’histoire d’un apprentissage et d’une élévation, celui de l’humanité grâce à la maîtrise du langage, puis de l’écriture et de la lecture, le tout incarné en une poignée de personnages attachants. (4/5)
 

 

Citations : 

 – C’est ça, l’écriture… (...)
On peut marquer les nuages, la terre, la rivière… Mais aussi la joie, le courage, la fatigue, tout… Et les contes que tu dis aussi… On pourrait les marquer… comme ici, mais sur un autre rouleau… comme ça personne n’aurait à faire l’effort de s’en souvenir… Le papyrus s’en chargerait tout seul… (...)
– Et à quoi sert un diseur de contes s’il ne sait pas se les rappeler ? D’où sortira-t-il les mots s’il ne les a pas en lui ? Un diseur n’invente pas, il mélange les mots qui sont en lui et les dit, dans un ordre différent à chaque fois… Et c’est cet ordre qui fait un nouveau conte, mais les mots sont les mêmes. On ne peut pas parler sans les mots qu’on porte déjà en soi… C’est en se rappelant des contes qu’on finit par connaître tous les mots… Ce que vous me racontez, ça n’a pas de sens. Si je marquais les mots, je n’aurais plus besoin de les savoir tous et alors je ne trouverais plus de conte en moi…



Ma mère aussi nous parlait d’animaux dans ses contes, mais c’étaient des animaux de tous les jours, et c’était comme si elle les faisait vivre parmi nous, tu vois ? Et les guerriers dont elle parlait, c’étaient des guerriers de chez nous, on pouvait leur donner un vrai nom, untel ou untel. Et on avait peur, bien sûr, 193 mais pour de faux, tu me suis ? C’était comme jouer à nous faire peur, pour qu’on soit sage… Mais avec le Vieux c’était autre chose. Il y avait comme un poids, dans son histoire. Comme si rien ne pouvait jamais finir bien… Et quand j’y pense maintenant, à ce qu’il nous racontait, je vois des bêtes énormes, bien plus grosses qu’en réalité, et des guerriers géants, et des femmes aussi, avec leur con… Oui, c’est ça, comme s’ils venaient d’un autre monde. Mais comment c’est possible ? Cette impression, je veux dire… Alors comme toi, Junil et Trident, vous parlez souvent de tous ces poèmes écrits que vous aviez autrefois, et comme Junil lit tout le temps ce papyrus plein de dieux et de gens étranges, et que je ne comprends pas non plus, je me demande si on peut faire vivre ces guerriers géants sans vraiment le dire avec des mots, tu vois ? Plutôt que de dire : « Regardez, ce guerrier-là est géant », montrer qu’il est géant sans vraiment le dire avec des mots… Tu penses que je dis n’importe quoi, hein ? Ah, toi aussi tu y penses beaucoup, au Vieux ? Parce qu’il avait de grands mots, tu dis ? Tu crois que c’est ça ? Qu’il y a des mots qui sont grands ? Des mots qui dévoilent ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui dévoilent quoi ? Bon sang, Lafas, explique-moi ça, tu veux bien !


 

lundi 19 août 2024

[Groff, Lauren] Matrix

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Matrix

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : 2021 en anglais (Etats-Unis),
                  2023 en français (L'Olivier)

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France. »

Que disent les livres d’histoire sur Marie de France ? Qu’elle est la première femme de lettres à écrire en français. Pourtant, sa vie reste un mystère. Matrix lève le voile sur ce destin hors du commun.
Expulsée de la cour par Aliénor d’Aquitaine, la « bâtarde au sang royal » est contrainte à l’exil dans une abbaye d’Angleterre. Loin de la détruire, cette mise à l’écart suscite chez elle une révélation : elle se vouera dès lors à la poursuite de ses idéaux, à sa passion du texte et des mots. Dans un monde abîmé par la violence, elle incarne la pureté, transcendant les obstacles grâce à la sororité.

Moderne, frondeuse et habitée par une grande puissance créative, Marie de France devient l’héroïne absolue, le symbole des luttes d’émancipation bien avant que le mot « féminisme » existe.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :  

De Marie de France, première femme de lettres occidentale à écrire en langue vulgaire, l’on ne connaît que les fables et les lais, de courts récits en vers qui rencontrèrent un vif succès lorsqu’elle les rédigea entre XII et XIIIe siècles. Parmi les hypothèses sur son identité oubliée, la romancière américaine Lauren Groff a choisi de retenir celle d’une fille naturelle de Geoffroy V d'Anjou. Elle lui prête un court passage par la Cour de son demi-frère Henri II Plantagenêt et de son épouse Aliénor d’Aquitaine, laquelle s’empresse, dans l’imagination de l’auteur, de la reléguer à ses dix-sept dans une abbaye anglaise qu’elle ne quittera plus. A son arrivée un lieu hostile et glacial où sévissent fièvres et « malefaim », le misérable couvent va progressivement devenir sous sa férule de prieure, puis d’abbesse aussi déterminée qu’ambitieuse, une matrice sûre et prospère à l’écart du monde ordinaire et violent des hommes.

« Si grande, [avec] des mains si larges, une voix si grave et un visage si peu féminin qu’il faut s’assurer que ce soit réellement une femme », qui plus est instruite – elle sait « gouverner un large domaine, écrire dans quatre langues, tenir un livre de comptes »  –, indomptable, querelleuse et habile à l’épée, comment cette « créature dénuée de toute beauté, de toute féminité jusqu’en sa plus modeste manifestation » aurait-elle bien pu trouver un époux ? Ne reste donc plus que le couvent pour cette femme hors norme, qui, aimant les femmes et trouvant bientôt dans la clôture un espace de liberté où déployer son ambition, son intelligence et ses talents, va vite s’y imposer comme la « matrix », la mère supérieure en tous les domaines, libre-penseuse et de plus en plus investie de missions émancipatrices radicales – faisant fi de l’interdit papal jeté sur l’Angleterre en 1208, elle revêt les vêtements du prêtre pour dire la messe et donner les saints sacrements à ses sœurs –, mais aussi la mère protectrice d’une communauté féminine qu’elle n’hésite pas à armer et à mener au combat contre la violence et la convoitise des hommes, avant d’enceindre son abbaye d’un labyrinthe végétal propre à décourager toute intrusion.

Prenante, écrite et admirablement traduite dans une langue mariant modernité – on n’y compte plus les « sorceresse », « témoigneresse », « confesseresse », « prédécésseuse »… – et accents médiévaux latinisants, l’histoire apparaît bien vite comme la transposition utopique, dans une époque ancienne, d’un féminisme très actuel : une occasion pour l’auteur de rendre bien sûr hommage au courage et aux mérites des femmes dans leur combat contre le patriarcat, tout en interrogeant subtilement les tendances contemporaines les plus néo-féministes. Car, souvent admirable mais plein de contradictions, ses immenses capacités s’assortissant du même hybris que chez les hommes qu’il rejette, le personnage de Marie, étoffé et complexe, attire autant qu’il effraie, alors que son affirmation de femme instruite, indépendante et libre-penseuse se réalise dans l’exclusion totale, violente quand il le faut, des hommes, et par l’enfermement dans une communauté de femmes résolument à l’écart d’une société jugée irrémédiablement nocive.

Inspirée par une femme dont l’érudition et l’audace littéraire exceptionnelles pour son sexe et son époque restent par-delà les siècles les seuls indices de sa personnalité, Lauren Groff use finement de cette plongée historique pour questionner de manière sous-jacente les dérives féministes radicales et punitivistes contemporaines dans une fable écoféministe originale d’une grande richesse, tant dans la langue que dans la réflexion. (4/5)

 

Citations : 

Les nonnes sont tellement affamées que leurs têtes ne sont plus que des crânes décharnés dans le sombre dortoir. On sert une soupe où l’on fait bouillir de la viande, qu’on retire ensuite pour la réutiliser dans d’autres soupes. Les ongles sont aussi bleus que le ciel.
 

L’idée lui vient d’un lai breton rimé, vif et beau dans son entièreté. Ses mains se mettent à trembler sur ses genoux. Elle va écrire un recueil de lais, traduits dans le beau français musical de la cour. Elle enverra son manuscrit comme on décoche une flèche brûlante vers l’objet de son amour, et lorsque celle-ci atteindra sa cible, elle enflammera ce cœur cruel. Aliénor cédera. Marie sera autorisée à revenir à la cour, cet endroit où nul ne meurt jamais de faim, où il y a toujours de la musique, des chiens, des oiseaux, de la vie, où, au crépuscule, les jardins sont remplis d’amants, de fleurs, d’intrigues, où Marie peut cultiver les langues qu’elle parle et entendre dans les salles les enseignements enfiévrés de nouveaux concepts fusant à travers les conversations. Pas seulement le dieu tripartite parent enfant esprit dont on parle ici, pas seulement ce trio sans fin de labeur prière malefaim.
 

Car c’est là une vérité humaine et profonde que les âmes terrestres en général ne se sentent pas à l’aise tant qu’elles ne se trouvent pas en sécurité entre les mains d’une puissance supérieure à la leur.
 

Car tout est collectif dans une abbaye ; l’intimité est contraire à la Règle, la solitude un luxe, et avec tout le travail, la méditation, les prières, le temps de réfléchir est bien trop limité pour aboutir à grand-chose. Même la lecture se fait à haute voix ; il n’existe pas de monologue interne permettant de défier sa voix intérieure et la pousser de l’avant. Marie ne se demande pas pourquoi si peu de ses sœurs ont la capacité de penser par elles-mêmes ; elle a compris dès l’instant où elle est arrivée que cette réalité était inscrite en profondeur au cœur de la structure de la vie monastique. En tant qu’abbesse, elle voit combien une nonne libre-penseuse peut être dangereuse. Ce serait un désastre d’avoir une autre Marie à l’abbaye. De temps à autre, elle ressent un fort pincement de culpabilité ; pourtant, elle maintient ses sœurs dans les ténèbres sacrées du travail et de la prière. Elle se justifie auprès d’elle-même en se disant qu’ainsi elle préserve leur innocence. 
 

Wulfhild passe presque la nuit entière à réviser les comptes. Épuisée, elle parcourt six jours sur sept les terres de l’abbaye pour aller voir les fermiers, flatte et fulmine toute la journée au nom de Marie, elle est la voix de l’abbesse en ville et au-dehors, aussi quand celle-ci se déplace en personne, elle paraît aux yeux de tous plus grande qu’une simple femme, pareille à un mythe ; certains la disent sainte, d’autres sorceresse, les rumeurs s’entremêlent ; descendante de la fée Mélusine, avec la rage et le pouvoir de plier la nature à sa volonté, issue de sang royal, trop immense femme sur sa jument de guerre, croisée, abbesse aux traits, au corps, à la connaissance et à la volonté si peu féminines.
 

Vieillir est une perte constante ; tout ce que l’on considère essentiel dans la jeunesse, avec le temps, se révèle ne pas l’être. Les oripeaux anciens tombent, on les laisse au bord du chemin pour que la nouvelle jeunesse les ramasse et à son tour les endosse.
 
 
C’est l’arrogance de Marie qui a causé le mal fatal de Wulfhild. Sa convoitise sans bornes a englouti sa fille de cœur. Le besoin d’agrandir l’abbaye était un besoin d’étendre son propre corps. Ses actions ont toujours été accomplies en réaction à la question de ce qu’elle aurait pu faire ici-bas si seulement on lui avait laissé sa liberté.


Mais Marie siffle avant que Cécile ait fini et se mette à pleurer avec force larmes, elle dit qu’elle a toujours trouvé cette histoire d’une stupidité rare, car ici la dame est punie pour sa beauté alors que dans la vie, il est évident que c’est si la dame est disgracieuse qu’elle est punie.
Et Cécile, irritée, rétorque sèchement que Marie est plus intelligente que ça, qu’elle n’a jamais été jugée belle, mais qu’au lieu d’être punie pour sa laideur, elle a été honorée, et la voilà à présent, la plus sainte d’entre toutes les saintes femmes de cette île, vénérée et aimée, baronne de la Couronne, propriétaire de plus de terres que la grande majorité des nobles d’ici, et sans nul doute la plus riche abbesse au nord de Fontevraud. Marie eût-elle été belle, ou simplement aussi disgracieuse mais affichant des manières douces et féminines, qu’on l’eût mariée, et elle serait depuis longtemps morte en couches, et tout ce qui subsisterait d’elle en ce monde, ce serait quelque fille de la petite noblesse, si occupée qu’elle se rappellerait à peine les traits du visage de sa mère. En fait, dit Cécile, c’est grâce à son absence de beauté que Marie est devenue qui elle est.


Plus tard, alors que les matines résonnaient dans le noir, elle repartit dans la nuit comme si elle était aveugle, en se demandant si en cet instant, elle n’avait pas été au plus proche de dieu – non pas l’invisible parent, non pas le soleil réchauffant la terre et incitant les graines à pousser dans le sol, mais ce rien au cœur du moi. Pas le Verbe, parce que le Verbe limite la grandeur de l’infini ; mais le silence au-delà du Verbe où réside l’infini.


Elle comprit à ce moment que cela n’avait pas d’importance que son paysage intérieur soit si différent de celui de ses sœurs auxquelles on avait enseigné à désirer plus que tout la soumission, contrairement à elle, ses sœurs qui croyaient à des choses qu’elle jugeait stupides sans le dire, dégradantes pour la dignité d’une femme. Elles étaient remplies de bonté, telle une coupe remplie de vin. Marie ne l’était pas et ne le serait jamais. Bien sûr, elle avait en elle de la grandeur, mais grandeur et bonté ne sont pas la même chose.
Et c’est à ce moment qu’elle comprit comment elle pouvait mettre cette grandeur au service de ses sœurs ; elle pouvait renoncer à l’amour singulier qui brûlait en elle et se tourner vers un amour plus vaste, elle pouvait bâtir autour de ces femmes une abbaye spirituelle qui les protège du froid et de la pluie, des supérieurs prêts à les dévorer, oui, elle bâtirait une abbaye invisible faite de sa propre personne, une église plus vaste constituée de son âme, un édifice du moi dans lequel ses sœurs pourraient grandir comme les bébés grandissent dans la sombre chaleur battante de la matrice. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

jeudi 4 juillet 2024

[De Luca, Erri] Les règles du mikado

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les règles du mikado
            (
Le regole dello Shangai)

Auteur : Erri DE LUCA

Traduction : Danièle VALIN

Parution : en italien en 2023,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les montagnes près de la frontière entre l’Italie et la Slovénie, un vieil horloger a pour habitude de camper en solitaire. Une nuit d’hiver, une jeune tsigane entre dans sa tente et lui demande de l’abriter. Elle a fui sa famille et le mariage forcé qu’on lui imposait de l’autre côté des montagnes. Cette rencontre inaugure une entente faite de dialogues nocturnes sur les hommes et la vie, un échange de connaissances et de visions — elle qui croit au destin, aux signes, qui sait lire les lignes de la main, elle qui dresse un ours et l’aime comme le meilleur des amis ; lui qui se sent tel un rouage de la machine du monde et qui interprète ce monde selon les règles du Mikado, comme si le jeu était une façon de mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ce roman dense et délicat, où chaque mot ouvre sur des significations plus profondes, où chaque phrase est un chemin vers soi-même, Erri De Luca nous invite à un jeu calme, patient et lucide, dans lequel un mouvement imperceptible peut changer le cours de la partie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erri De Luca, né à Naples en 1950, est écrivain, poète et traducteur. Il est l’auteur d’une œuvre abondante, publiée en France par les Éditions Gallimard, dont les romans Montedidio (2002, prix Femina étranger) et plus récemment Impossible (2020, prix André Malraux)

 

Avis :  

« Lui, c’est un vieux campeur solitaire. Il passe de longues périodes en montagne, même en hiver. Elle, c’est une jeune gitane qui a fui sa famille et son campement. » Ajoutant que l’histoire « se passe à une époque récente, si le XXe siècle l’est encore », l’auteur s’efface aussitôt du récit qui, sans plus d’intervention extérieure, ni même de noms pour lui et elle, laisse le dialogue, puis un échange de lettres, et enfin un cahier, nous faire comprendre le fil des événements, au gré de ce que les personnages voudront bien se dire. Au bout du compte, comme l’un et l’autre auront longtemps gardé leur part de secret, le dévoilement final sera aussi inattendu pour eux que pour le lecteur.

De lui, l’on pensera tout savoir quand il racontera distraire sa vieille solitude bien réglée d’horloger réparateur de montres anciennes en venant souvent camper sauvagement sur la frontière italo-slovaque et en s’investissant dans une fondation humanitaire, nommée Mikado en référence à sa passion pour ce jeu très ancien. Il ne paraîtra donc pas étonnant qu’il vienne en aide à une adolescente fuyant d’abord un mariage arrangé, puis la police des migrants. Entre elle qui lit dans les lignes de la main et lui qui tente d’ordonner le chaos du monde en lui opposant les règles du Mikado – rester patient, anticiper et, ni vu ni connu, enlever impassiblement le bâton noir –, se noue une histoire d’amitié que rien ne viendra plus rompre, commencée par une nuit de hasard au gré d'une conversation entre deux solitudes et poursuivie de façon épistolaire sans que l’un ni l’autre réalisent à quel point leur échange est devenu une affaire de transmission. Car, si lui, pour la protéger, n’a pas tout dit sur ses motivations humanitaires, elle ne lui révèlera pas non plus ce que, pour l’épargner à son tour, elle finira par endosser à sa place. Conformément aux règles du Mikado, chacun jouera sa vie en veillant à pas toucher à celle de l’autre.

D’une richesse métaphorique aussi remarquable que la sobriété de son écriture, le texte travaillé jusqu’à l’épure s’avère un conte philosophique qui, l’air de rien, au détour de petites phrases s’imposant comme autant d’aphorismes, déploie une réflexion toute de bienveillance et de poésie douce-amère sur l’amitié, la solitude et la vieillesse, ménageant ses effets de surprise jusqu’au retournement final. Pourtant, est-ce de trop chercher à tout doter d’un double sens ? L’ensemble si bien léché finit par prendre un éclat artificiel, ses joliesses et son indéniable tour de main ne rendant que plus frustrant un sentiment de creux et d’agacement. A défaut de paraître tout à fait sentencieuse, une telle surenchère allégorique sape l’émotion et désincarne les personnages auxquels l’on ne croit plus. Reste un bel objet de virtuosité formelle, une fable suffisamment dotée en charme et en suspense pour se lire sans déplaisir. (3,5/5)

 

Citations : 

J’ai commencé à réparer les réveils, les mécanismes les plus gros, puis je suis passé aux montres.  
J’aimais démonter, nettoyer.
Elles tombent en panne à cause de la poussière qui arrive quand même à entrer. La poussière dérègle les montres parce qu’elle veut être celle qui mesure le temps.  
— Comment ça ? Je n’ai pas compris.
— Ça ne fait rien. Il existe une lutte ancienne entre la poussière et les montres, à qui mesurera le mieux le temps.  
C’est la poussière qui gagne, elle est plus ancienne.
 

Nous campions près d’un village sur le fleuve. Ils lançaient des bombes qui arrivaient avec un sifflement. Moi je savais le faire, comme ça la bombe ne me touchait pas, parce que les bombes ne s’attaquent pas entre elles.
 

— C’est comment d’être vieux ?
— C’est quand on te parle et qu’on glisse le mot « encore ». Vous travaillez encore ? Vous campez encore, vous faites encore ça et ça ?  
Alors mon mot préféré est devenu « encore ». Si on me demande comment je vais, je réponds : « Encore, je suis encore là. »
 

Certains voient la vie comme un fleuve, certains comme un désert, d’autres comme une partie d’échecs avec la mort. Moi, je la vois sous la forme d’un jeu de Mikado en solitaire.  
À l’origine, la chute des quarante et un bâtonnets servait à interroger le destin. On lisait la réponse dans la forme du tas.  
Toi, tu lis les lignes de la main : ne sont-elles pas comme un lancer de bâtonnets ?
— C’est toi qui le sais. En tout cas ce sont des plis, il faut une loupe et une bonne lumière.  
— Mais toi tu les lis et tu expliques leur dessin, comme on le faisait avec les bâtonnets du Mikado avant de le transformer en jeu.
 

C’est ce qui arrive au prisonnier. Au bout d’un certain nombre d’années, un beau jour il dit : ma cellule. Il est parvenu au possessif dans l’endroit même où il ne possède rien.
 

Il n’appartient à personne de dire : j’ai été ceci. C’est à ceux qui viennent ensuite d’en décider.


 

dimanche 4 juin 2023

[Oyamada, Hiroko] Le trou

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le trou  (穴 - Ana)

Auteur : OYAMADA Hiroko

Traduction : Sylvain CHUPIN

Parution : en japonais en 2014,
                  en français en 2023
                  (Christian Bourgois)

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le bourdonnement incessant des cigales et la chaleur ne facilitent pas les choses pour Asa. La jeune femme vient de déménager à la campagne, et elle tente de s’adapter à la situation. Si son mari a changé d’emploi, elle a perdu le sien, et elle vit désormais près de ses beaux-parents, soucieuse de remplir ses journées vides de toute occupation sérieuse. Asa se décide donc à explorer son environnement et, lors d’une de ses promenades, tombe dans un trou. Cet incident sera le premier d’une série d’expériences étranges dans un monde peuplé de créatures bizarres. L’existence d’Asa prend alors un tournant imprévu…

Le Trou peut se lire comme une fable sur le monde du travail, le couple et les normes sociales qui régissent nos sociétés aux dépens des femmes. Sous la plume de Hiroko Oyamada, la critique sociale rencontre une envoûtante réécriture du monde par les moyens du réalisme magique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1980, Hiroko Oyamada est l’autrice de plusieurs romans, dont Ana [Le Trou], qui lui a valu en 2014, au Japon, le prestigieux prix Akutagawa. L’Usine est son premier roman publié en français.

 

Avis :

Suite à la mutation professionnelle de son mari, la trentenaire Asahi quitte son énième CDD mal payé pour s’installer à la campagne, à proximité de ses beaux-parents, dans une maison qui appartient à ces derniers. Plus de loyer à payer et une vie de femme au foyer : pour sa collègue envieuse, c’est le rêve, le rêve « d’avoir quelqu’un qui subvient à tes besoins et de rester à la maison pour s’en occuper tranquillement, de faire son pain, de jardiner… La chance, la chance ! »

La jeune femme découvre donc un nouveau rythme de vie, dans la torpeur d’un été aussi abrutissant que l’infernale stridulation des cigales. Confinée sans moyen de locomotion dans un court rayon n’incluant que les proches voisins, le supermarché et la rivière, elle autrefois si active se retrouve à meubler ses journées de tâches ménagères répétitives, à cuisiner et à préparer le bento d’un mari qui travaille jusqu’à point d’heure et, une fois rentré, n’a d’yeux que pour son smartphone. Egalement pris par son travail, son beau-père est invisible. Sa belle-mère court entre ses obligations professionnelles et familiales. Ne reste que le grand-père, lui aussi livré à lui-même malgré sa tête plus tout à fait claire, tout entier absorbé par sa perpétuelle et unique activité : arroser sans fin le jardin.

Mais voilà que cet univers vide et figé s’anime soudain d’une étrange fantaisie. C’est d’abord un animal bizarre, peut-être un de ces tanukis, entre chien et raton laveur, qui ont nourri la mythologie japonaise, qui l’entraîne dans une zone de hautes herbes où elle tombe dans un trou profond, métaphore de son existence. Elle ne parvient à s’en extraire qu’avec l’aide d’une énigmatique voisine, pour enchaîner d'autres rencontres toutes plus fantasmagoriques les unes que les autres, comme si, à force de vivre en marge du monde, elle ne parvenait plus à comprendre le moteur des autres, désormais étrangère à leurs activités et à leurs préoccupations. Comme Alice au pays des merveilles tombée dans un puits à la suite du lapin blanc, Asahi s’initie à un monde parallèle, dont on ne sait plus la part de réel ou de fantasme, toute une intériorité qui la mènera peut-être à une nouvelle issue, qui sait ?

Profondément déconcertante dans son étrangeté inexpliquée et dérangeante, cette fable métaphorique empreinte de réalisme magique est une critique aussi sévère qu’onirique de la société japonaise. Le travail y avalant nuit et jour ceux qui en ont un, sans pour autant les préserver de la précarité comme ces salariés en CDD, qui, passés trente ans, ne trouveront sans doute jamais d’emploi stable et mieux payé, la vie de famille s’y réduit au croisement sans vrai partage de parcours la plupart du temps séparés, au point que Asahi, à force d’attendre son mari à la maison, se sente presque aussi isolée que ces hikikomori repliés dans leur bulle, faute de parvenir à se conformer à la norme sociale.

Un petit livre étrange, qui, après L’usine qui s’attaquait sévèrement au monde du travail japonais, démonte cette fois la famille et le mode de vie au pays du Soleil Levant, si contraignant et aliénant qu’il pousse certains à s’en extraire totalement dans un isolement extrême, ou à s’inventer une réalité altérée. (3/5)

 

 

Citations :  

Je me lève avant six heures, prépare le bento pour le déjeuner de mon mari ainsi que son petit-déjeuner, puis quand il est parti, je petit-déjeune à mon tour, vais au supermarché, m’active pour la lessive, le ménage, et ensuite je n’ai plus rien à faire. C’est donc ça la vie de « rêve » dont ma collègue parlait ? J’ai du mal à croire qu’avant je travaillais du matin au soir. Que la femme qui ne pouvait pas vivre sans travailler toute la journée et celle qui, après s’être débarrassée de ses corvées le matin, se contente de bayer aux corneilles jusqu’au moment de préparer le dîner sont réellement une seule et même personne. Je pensais que j’en aurais marre au bout d’une semaine, alors qu’en fait il n’a fallu qu’une journée. Ensuite, chaque nouvelle journée est devenue aussi assommante que la précédente. Je regarde la télévision, ouvre l’ordinateur, bouquine, je cuisine de bons petits plats et me fais des gâteaux comme quand j’étais célibataire, mais tout cela a un coût, en électricité, en gaz, il faut acheter les livres… bref, ce n’est pas donné. « Trois repas, sieste comprise », ai-je entendu un jour railler la vie des femmes au foyer, mais la sieste est en effet le moyen le plus économique et le plus efficace de passer le temps. Le temps s’écoule lentement, et pourtant les journées, les semaines défilent singulièrement vite. Lorsqu’on n’a plus d’emploi du temps, de délais à respecter, de réunions auxquelles assister, de jour de paie à attendre, toutes ces choses qui rythment une existence, c’est comme si le temps glissait entre les doigts, qu’on ne parvenait plus à le saisir.


Le chant des cigales rend l’air plus visqueux. À droite il y a le fleuve, à gauche une succession de maisons particulières possédant toutes un jardin qui resplendit d’un vert intense et dont les façades sont agrémentées de melons amers ou d’autres plantes grimpantes autour des fenêtres. Derrière ces feuillages touffus, on ne perçoit pas de présence humaine. Aucun bruit d’activité, pas de télévision allumée. Ni de cris d’enfants. La berge est couverte d’herbes drues, et du chemin celles-ci semblent presque faire disparaître la surface du fleuve. Dans l’eau parmi les herbes se tiennent de grands oiseaux gris clair, des hérons probablement, qui ne doivent pas être migrateurs. L’endroit est envahi par les graminées géantes, les kudzus et d’autres plantes que j’ai déjà vues mais dont j’ignore les noms. Par endroits, la surface est d’un bleu trouble, d’un vert stagnant ou bien toute noire sous l’effet de la lumière vive. Les herbes sèches exhalent une odeur de fibres grillées.


 

jeudi 22 septembre 2022

[Yan, Lianke] Les jours, les mois, les années

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre :  Les jours, les mois, les années
            (Nian yue ri)     

Auteur : YAN Lianke

Traduction : Brigitte GUILBAUD

Parution : 2002 en chinois,
                  2009 en français (Picquier)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une terrible sécheresse contraint la population d’un petit village de montagne à fuir vers des contrées plus clémentes. Incapable de marcher des jours durant, un vieil homme demeure, en compagnie d’un chien aveugle, à veiller sur un unique pied de maïs. Dès lors, pour l’aïeul comme pour la bête, chaque jour vécu sera une victoire sur la mort. Ce livre est d’une force et d’une beauté à la mesure de cette plaine couronnée de montagnes dénudées où flamboie un soleil omniprésent. Le roman de Yan Lianke est un hymne à la vie. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l’homme de la faire germer, de l’entretenir, d’en assurer la transmission. C’est un acte de foi, aux confins du conte et du chant, à la langue comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l’être.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1958 dans une famille de paysans illettrés du Henan, Yan Lianke a d’abord été écrivain officiel de l’armée, avant de composer des œuvres puissantes et empreintes de liberté, souvent mises à l’index par la censure. « Je ne veux me rendre ni au pouvoir politique ni au marché. Je préfère garder ma dignité, même si cela signifie mourir de faim. J’ai cette conviction dans le sang. » Yan Lianke a reçu en 2014 le prix Franz Kafka pour l’ensemble de son œuvre. 
Yan Lianke est d’abord  traduit et publié en français avant d’être traduit dans plus de vingt langues.

 

 

Avis :

Un vieillard, que ses forces déclinantes ont empêché de partir avec les autres habitants du village, se retrouve seul pour affronter la sécheresse et la famine. Avec son chien aveugle, il tente de survivre, quelques jours, des semaines, puis des mois, luttant contre un soleil de plomb, une invasion de rats et même une horde de loups. Son seul gage d’avenir est de réussir à faire pousser, coûte que coûte, son ultime pied de maïs.

Le vieil homme, le chien et le pied de maïs : tel aurait pu être le titre de cette fable, que, connaissant la dissidence politique de Yan Lianke en Chine, il n’est pas très difficile de deviner lourde de sens.

Au premier degré, le récit est un conte tragique, aux consonances presque fantastiques. Deux pauvres créatures, de plus en plus exsangues, se retrouvent en butte à une série d’épreuves et de calamités d’une ampleur absolument inédite et dévastatrice. Quand tout le monde a fui, tous deux résistent avec l’énergie du désespoir, compensant leur faiblesse par leur détermination et leur ruse, repoussant jour après jour une échéance que tout désigne pourtant inéluctable. A la stérilité soudaine de leur terre, asséchée par l’implacabilité quasi surnaturelle d’un astre chauffé à blanc, s’ajoutent les féroces attaques d’ennemis organisés en bandes : sournoise marée de rats peu ragoûtants, dévastant tout son son passage ; sanguinaire horde de loups resserrant inexorablement son machiavélique et terrifiant encerclement. Luttant pied à pied dans un combat de chaque instant qui les emmène insensiblement vers demain, le vieillard et le chien unissent leurs efforts pour sauver la fragile pousse verte qui doit laisser une chance à l’avenir, si ce n’est le leur, peut-être au moins celui de la génération suivante, si jamais elle revient un jour au village.

C’est ainsi que derrière la silhouette du vieil homme solitairement obstiné à sauver son pied de maïs pour de futures semences, finit par s’imposer l'image de l’écrivain, s’évertuant à préserver de l’étouffement la modeste pousse de liberté qu’est sa parole dans le chaos et la violence de l’oppression, avec l’espoir qu’elle essaime et trouve un jour une relève, pour peu que tous les intellectuels de Chine osent faire de même.

Acte de foi en l’inaliénabilité fondamentale de la liberté, ce texte magnifique d’espoir et de poésie, porté par une langue de toute beauté, est un bouquet d’émotions sur l’autel de l’humanité bafouée par l’oppression. C’est aussi une œuvre admirable de courage, qui par bien des aspects, m’a fait penser à celles d’Ahmet Altan. L’un comme l’autre, ces deux écrivains continuent à faire entendre leur voix, malgré l’oppression subie dans leur pays respectif. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Le chien continuait à le regarder sans comprendre.
Tu ne veux pas parler, tant pis. L’homme poussa un soupir. Un peu déprimé, il alluma sa pipe. Face à l’obscurité, il dit, comme c’est bon d’être jeune, d’avoir un corps fort et une femme la nuit. Si la femme est intelligente, au retour du champ, elle t’apporte de l’eau, et si ton visage est en sueur, elle te passe un éventail. Les jours de neige, elle te chauffe le lit. Si durant la nuit vous vous êtes retrouvés, et que tu te lèves tôt le matin pour aller au champ, elle te dit de te reposer encore un moment. Vivre de cette façon, il inspira énergiquement une bouffée de sa pipe, puis expira longuement, caressa le chien et poursuivit, vivre de cette façon, c’est vivre comme les immortels.
Il demanda, tu as eu ce genre de vie toi, l’aveugle ?
Le chien demeura silencieux.
Il dit, qu’en dis-tu, l’aveugle, est-ce que ce n’est pas pour ce genre de vie que les hommes viennent au monde ? Il ne laissa guère au chien le loisir de rétorquer, se répondit immédiatement à lui-même, certainement, je dis que oui. Puis il dit encore, mais quand on est vieux c’est différent, quand on est vieux on vit seulement pour un arbre, un brin d’herbe, des petits enfants. C’est toujours mieux de vivre que d’être mort.
 
L’horizon rouge du couchant se faisait de plus en plus mince et l’aïeul entendait le froissement des rayons qui se retiraient comme un pan de soie. Ramassant les grains émiettés au creux de la pierre, il songea qu’une journée encore venait de s’achever, et qu’il ignorait comment il pourrait passer la suivante