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samedi 2 mars 2024

[Péan, Grégor] Le ciel t'attend

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le ciel t'attend

Auteur : Grégor PEAN

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

12 avril 1961, URSS. Pour la première fois, un homme a volé dans l’espace. Pourtant, rien ne prédestinait le jeune Youri Gagarine à un tel exploit. Quelques années auparavant, Khrouchtchev, aidé d’une ex-espionne et d’un ingénieur des fusées, s’est lancé dans la course aux étoiles. La bouille joviale du cosmonaute devient dès lors plus convaincante que n’importe quelle propagande communiste. Mais à quel prix ? Derrière les sourires et la gloire, un homme se débat pour rester lui-même…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain, Grégor Péan a notamment publié La Seconde Vie d’Eva Braun (Robert Laffont, 2022 ; prix des Lecteurs de la ville de Brive 2022, prix Griffe noire 2022 du meilleur roman français).

 

 

Avis :

Fils du grand journaliste d’investigation Pierre Péan, Grégor Péan a longtemps publié ses livres sous le pseudo Jean Grégor. Ce n’est que depuis le décès paternel, et donc pour la seconde fois, qu’il signe ses ouvrages de son nom véritable. Ce chef de piste dans l’aviation s’est tant intéressé à l’improbable destin du cosmonaute Youri Gagarine qu’il nous en propose une biographie romancée, en tout point fascinante.

En effet, quelle incroyable destinée que celle de ce fils de modestes paysans du centre de l’Union Soviétique. Pilote amateur, il abandonne sa formation de technicien du machinisme agricole pour intégrer une école de pilotage militaire, puis, son diplôme de pilote de chasse en poche, se retrouve affecté à une base aérienne dans la région de Mourmansk, au nord du cercle Arctique. Il y mène une vie rude avec sa jeune épouse, lorsqu’il est sélectionné pour un « entraînement spécial » dont il ignore encore qu’il fera de lui, « venu d’un village sans eau courante, né en quelque sorte au Moyen Âge », le premier être humain à effectuer un vol spatial. On est alors en 1961. Cet homme venu de rien se retrouve propulsé au rang de demi-dieu, héros d’une nation soudain galvanisée par un exploit qui, en pleine guerre froide, vient sévèrement humilier les Américains.

Au-delà du destin individuel de Gagarine, c’est toute l’histoire de la conquête spatiale soviétique au tournant des années 1960 qui se profile dans ces pages : pas seulement la prouesse technologique incarnée par l’ingénieur et fondateur du programme spatial Sergueï Korolev, mais le défi relevé par des institutions minées par les dysfonctionnements, la paranoïa et la corruption. « Dans la tête de Staline, être le meilleur, être une référence, c’était ramener la couverture à soi, s’éloigner de l’idée même du communisme. » Aux côtés du seul personnage fictif du roman, Marina Socovna, une bureaucrate devenue la conseillère de Khrouchtchev sur ce projet, l’on assiste alors aux manœuvres politiques, entre processus de déstalinisation et réformes intérieures, entreprises par « Nikita » : « sans ce miracle du premier homme dans l’espace, le communisme aurait pu mourir de désespoir. Avec ce petit gars, ils ont compris que toutes les pertes, toute cette tristesse ont été dépassées. Le communisme vient d’en reprendre pour trente ans ! »  

Mais comment peut-on garder les pieds sur terre après un tel exploit ? Surtout lorsque la propagande, loin des vôtres et du métier qui vous tient à coeur, vous réduit à la fonction de marionnette enrôlée dans une tournée sans fin de représentation publique ? « Lorsqu’on ne se prépare plus à être le meilleur », « on se sent redevenir banal, et cette banalité a un goût de médiocrité. » Pour Gagarine, la suite de l’histoire aura le goût de l’alcool et des femmes, avant de s’achever tragiquement dans le crash demeuré mystérieux d’un MIG-15. « L’ouvrier communiste ne pouvait pas avoir pour modèle un trublion alcoolique, amateur de voitures de sport. » De la grandeur à la décadence, sa mort à trente-quatre ans a fait l’objet des rumeurs les plus folles.

Entre intimité d’un homme au destin hors du commun et immersion historique en pleine conquête spatiale lors de la guerre froide, ce roman dont la fluidité d’écriture fait oublier le travail de documentation qui la sous-tend s’avère une lecture aussi vivante que passionnante. Il ne faisait décidément pas bon se faire remarquer en période soviétique ! (4/5)


 

Citations :

Le rassemblement d’aujourd’hui va donner lieu à un film diffusé dans tous les cinémas de Smolensk à Vladivostok, en passant par Volgograd et Samara. Pour une fois, la convocation de la population ne sera pas synonyme de disparition dans un camp. Au Kazakhstan, en Sibérie, en Moldavie, dans toutes les républiques socialistes soviétiques, des gens tous différents communient autour d’une seule et belle idée : un Russe a volé dans l’espace à bord d’une fusée. Et au-delà du message politique – à savoir : seul un Soviétique est capable de réaliser cet exploit, seul le communisme peut guider l’homme vers le progrès –, beaucoup y voient enfin un peu d’espoir, la justification des sacrifices consentis. Le père déporté, le frère torturé, tout prend soudain un sens. Finalement, ces pertes n’étaient pas vaines.
 

Si l’on se penche sur son cas, puisque c’est lui qui va servir de toile de fond à l’une des plus grandes aventures spatiales du XXe siècle, on peut être fasciné par son ascension. Par la manière dont, avec son petit sourire de tonton Arsène, il a réussi à flouer son monde et à passer pour un brave gars. Il fait moins peur que Staline, c’est là sa grande qualité. Pourtant, Khrouchtchev a servi son maître fidèlement pendant des années, lui apportant les têtes de ses amis ou de ses collègues sur un plateau.
 

Devant la foule à côté du cosmonaute, Khrouchtchev sourit parce que le phénomène Gagarine vient à point nommé. L’événement cloue le bec de ceux qui veulent sa peau, ceux qui agitent la main à côté de lui. Quelle aubaine pour Khrouchtchev ! Il va pouvoir souffler. Toute idée de renversement est soudain mise entre parenthèses. Alors oui, il peut embrasser Gagarine sur la bouche. Il peut lui taper sur l’épaule. Il se lâche complètement en ce grand jour.
 

Staline croyait sincèrement en la corruption de tous les êtres humains, car, selon lui, le fait d’avoir une situation enviable, et d’en profiter, finissait par rendre toute personne mauvaise, individualiste. Ce qui nuisait à la bonne tenue d’un État collectiviste. C’est seulement par ce prisme que l’on peut comprendre les purges, et cette décision qui nous paraît folle aujourd’hui : éliminer les meilleurs généraux, les meilleurs spécialistes dans chaque domaine de compétence. Dans la tête de Staline, être le meilleur, être une référence, c’était ramener la couverture à soi, s’éloigner de l’idée même du communisme. Pas bon.
 

Youra, pour ceux qui ne le savent pas, c’est le diminutif affectueux de Youri. Et Youri, c’est celui qui dans vingt ans deviendra le premier individu de l’histoire de l’humanité à voler en orbite jusqu’à une altitude de trois cent quatre-vingts kilomètres. Pour l’instant, l’enfant circule le plus souvent en carriole tirée par un gros cheval maladroit. La famille s’éclaire à la lampe à pétrole, va chercher l’eau au puits. Les routes ne sont pas goudronnées, et à la mi-saison c’est compliqué de ne pas perdre un sabot dans la boue.
 
 
Concrètement, les USA ont récupéré Wernher von Braun, le créateur du V2, cette fameuse rocket dont Hitler a rêvé jusqu’au bout. Si, juste avant de se suicider, le dictateur avait pu envoyer une tête nucléaire sur Londres, Moscou ou Washington, il n’aurait pas hésité une seconde. On sait à quel point la vie humaine était moins importante que l’idéal de société conçu par son esprit malade. Tout s’est joué à un cheveu. Les fusées soviétiques et américaines qui propulseront plus tard des hommes en orbite – Gagarine compris – sont nées dans le cerveau du Sturmbannführer von Braun. Le 25 juillet 1969, quand un Yankee bon teint pose le pied sur la Lune, on évite de communiquer sur le fait que ce miracle repose sur le génie d’un SS. Capturé par les Américains, le créateur du V2 a été rapatrié avec ses brevets. Il sera le maître d’œuvre des projets Mercury, Gemini et enfin Apollo. C’est une chance pour tous que le génie d’un homme ait servi à l’exploration de l’univers, plutôt qu’à un massacre sans nom.


C’est à la suite d’un de ses déjeuners mensuels avec sa conseillère occulte que Nikita autorisa l’envoi de la boule dans les airs. Très honnêtement, Nikita n’y croyait pas une seconde. Il pensa même que c’était du grand n’importe quoi. Pourtant, l’envoi du premier satellite par l’homme fut un des événements majeurs du XXe siècle. Nikita Khrouchtchev avait appuyé sur le bouton presque par inadvertance, et il en découlerait un feu d’artifice de fierté nationale qui durerait des années. Spoutnik fut le déclenchement de tout, la naissance de Jésus-Christ de la conquête spatiale. Avant, ce n’étaient que missiles qui explosent et tentatives avortées. Après Spoutnik, le politburo accepta de consacrer le lanceur balistique R7 à des fins civiles. On parla alors de fusée. Comme par magie, cet appareil prévu pour la guerre bascula dans une catégorie nettement plus noble.


Si Khrouchtchev avait voulu en mettre plein les yeux aux Américains, il n’aurait pu mieux s’y prendre. Les Russes étaient les premiers, c’était indiscutable. Wernher von Braun n’en menait pas large. Sur les chaînes de télévision, on enchaînait les interviews de citoyens apeurés. Les passants levaient la tête vers le ciel avec un air inquiet. Le petit satellite – dont le diamètre était de cinquante-huit centimètres – n’aurait pourtant pas fait de mal à une mouche. Mais l’idée qu’il planât au-dessus de ces gens si sûrs d’eux était humiliante. On s’imaginait un tas de choses, le contexte de la guerre froide n’arrangeait rien. Les Américains se sentaient espionnés, menacés. Ils en voulaient à leurs dirigeants. Eux qui pensaient être les meilleurs et qui se payaient la tête des Russes ! Ils durent ravaler leur fierté. C’était une blessure, qu’il faudrait panser.


Après la satellisation du Spoutnik, Sergueï Pavlovitch Korolev se sentit pousser des ailes. Il reçut des coups de téléphone de ministres qui l’avaient snobé jusque-là. Tout le monde lui mangea dans la main. L’opinion publique – si tant est que ce concept puisse exister dans l’URSS post-stalinienne – avait les yeux rivés sur le prochain défi spatial. Débordés par leur succès, et alors qu’en termes de qualité de vie, ils étaient encore des paysans sans l’eau courante, les Russes se virent propulsés en tête du hit-parade du moral à toute épreuve. On leur avait annoncé qu’ils étaient les plus avancés, technologiquement parlant. L’exploit du Spoutnik avait libéré les imaginations, ce fut palpable dans les fictions, les journaux officiels, et même à la radio. Tous les rêves étaient permis. 


Savoir si un homme pouvait endurer « tout ça » était en effet la question à laquelle Korolev s’attelait comme jamais. La capacité technique, Korolev l’avait avec la fusée R7 qui avait propulsé Spoutnik. Le grand enjeu des missions à venir consisterait à faire des tests, des tests, et encore des tests pour comprendre comment il était possible qu’un homme survive à toutes les secousses et autres vibrations redoutées par Korolev.


Il voyait se dessiner le profil de celui qui s’installerait bientôt dans sa fusée. Il le sentait rôder, il en éprouvait une sorte de mélancolie : n’était-ce pas dément de vouloir asseoir un homme sur des milliers de litres de propergol, prêts à s’enflammer, pour obtenir une déflagration équivalant à l’explosion de cinq tonnes de TNT ? De quoi parlait-on, au juste ? Ne cherchait-on pas un homme doué de toutes les qualités du monde pour mieux l’exposer à la mort ? C’était l’ultime paradoxe de cette quête. Parfois, Korolev se demandait s’il ne fallait pas faire voler un prisonnier, un condamné à mort, lequel en cas de succès de l’opération se rachèterait, et ainsi rachèterait l’humanité. 


La course à l’espace comportait ce double enjeu, que le président américain JFK résumerait dans son discours à l’université de Houston en septembre 1962 : « Je crois que cette nation devrait se donner comme objectif, avant que cette décennie ne se termine, d’envoyer un homme sur la Lune, et de le ramener sain et sauf sur Terre. »


Gagarine accueillit la nouvelle en se levant et en regardant droit devant lui. Il était sonné. Avoir ainsi été nommé, c’était la forte probabilité d’être classé parmi les plus grands explorateurs du monde, à l’instar de Christophe Colomb. On pouvait compter ces derniers sur les doigts d’une main.


En faisant son bilan anticipé, Khrouchtchev adopta un ton assez nostalgique, ce qui lui allait mal. Peut-être avait-il l’impression d’être au sommet de son mandat. Il savait que le pouvoir n’était pas éternel. Et qu’après l’ascension, le temps de la descente allait bientôt sonner.
« Vous savez, Marina, la fin de Staline et l’exploit effectué par Youri Gagarine seront liés à jamais. Je crois que, sans ce miracle du premier homme dans l’espace, le communisme aurait pu mourir de désespoir. Avec ce petit gars, ils ont compris que toutes les pertes, toute cette tristesse ont été dépassées. Le communisme vient d’en reprendre pour trente ans ! »
On était en 1961. Nikita voyait juste.


D’autant que Youri Gagarine croyait avec sincérité en la supériorité du communisme sur les autres systèmes. Certes, il avait subi la propagande pendant ses études, ce rabâchage à coups d’histoires de Lénine, de la révolution, et de caricature du peuple américain. Mais, à titre personnel, il voyait bien que le système l’avait plus que promu. Venu d’un village sans eau courante, né en quelque sorte au Moyen Âge, il était entré dans la machine la plus sophistiquée du monde. Dans ce système, un gosse de paysan n’avait-il pas fait des études tout à fait honorables de métallo-fondeur ? Puis de pilote d’avion, avant d’être recruté pour un programme très spécial ? Youri se souvenait avec acuité des mots de son instructeur : « Aux États-Unis, seuls les fils de pilotes deviennent pilotes. Ici, tout le monde a droit à sa chance. »


Depuis le discours de JFK, les Américains communiquaient sur la Lune avec frénésie. Frustrés d’avoir été dépassés à toutes les étapes – premier homme, premier chien, première femme, jusqu’à la première sortie extravéhiculaire effectuée par Leonov en 1965 –, ils voulaient décrocher la timbale. Le peuple entier avait vécu humiliation sur humiliation avec le plan spatial soviétique : la conquête de la Lune était devenue une question cruciale.


Un peu comme un baby blues, ceux qui ont préparé des épreuves pendant des années se sentent désorientés quand celles-ci sont passées ou déprogrammées. Le mental, le corps ont tendu vers un même objectif, et la disparition de ce dernier laisse la personne hagarde. Comment se comporter lorsqu’on ne se prépare plus à être le meilleur ? On se sent redevenir banal, et cette banalité a un goût de médiocrité. Ceux qui ont une vie ordinaire ne connaîtront jamais ce sentiment. Mais les cosmonautes n’ont pas une vie ordinaire, on l’aura compris. Ils côtoient les extrêmes, la peur ou la joie ultime.


Certains prétendirent qu’on avait acté de le supprimer en haut lieu. Réduit au rang de has been, de casse-cou porté sur la vodka et les femmes, il avait fini par devenir gênant. Grand étendard du communisme et de l’URSS pendant des années, son image s’était ternie. L’ouvrier communiste ne pouvait pas avoir pour modèle un trublion alcoolique, amateur de voitures de sport.


 

dimanche 22 octobre 2023

[Desprairies, Cécile] La propagandiste

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La propagandiste

Auteur : Cécile DESPRAIRIES

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le Paris des Trente Glorieuses, une enfant assiste aux réunions des femmes de la famille organisées au domicile de sa mère, Lucie, dans un immeuble haussmannien. On parle chiffons et on s’échange les potins du jour. L’ambiance est joyeuse. Plus agitée, aussi, quand il s’agit d’évoquer, à mots voilés, le passé de Lucie, ce grand amour qu’elle aurait connu, pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de se remarier.
Qui est Lucie ? Qu’a-t-elle fait précisément, avant ?
De fil en aiguille, perçant les mensonges et les non-dits de cette mère énigmatique, l’enfant, devenue adulte et historienne de profession, met à nu la part d’ombre de Lucie et de toute une partie de sa famille. Les masques tombent, et l’histoire de cette femme, collaboratrice zélée, en France, sous l’Occupation, se révèle en plein, à l’image d’un passé collectif dont on n’a, aujourd’hui encore, pas fini de faire l’inventaire. La Propagandiste jette un regard sans concession sur la France de la collaboration et son empreinte sur notre mémoire collective.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1957, Cécile Desprairies est germaniste et historienne de l’Occupation en France. Elle a publié de nombreux ouvrages sur les images de propagande, les lieux et les lois de cette période, notamment Paris dans la collaboration (Seuil, 2009). La Propagandiste est son premier roman.

 

Avis :  

Historienne, Cécile Desprairies est devenue une spécialiste de la France occupée et collaborationniste. Auteur de nombreux ouvrages historiques sur le sujet, elle aborde pour la première fois le registre romanesque pour raconter l’histoire de sa mère, Française pro-nazie : un récit glaçant qui vient courageusement couronner une vie obsessionnellement consacrée au besoin de comprendre et, loin des discours familiaux, de replacer dans sa réalité concrète la terrible signification des mots « Occupation » et « collaboration ».

Au milieu des années 1960, la narratrice alors enfant assiste chaque matin, dans une ambiance de « gynécée », à de curieuses réunions dans le très chic appartement parisien de ses parents. Sous le patronage de sa mère, véritable « maîtresse de cérémonie », tante, grand-mère et cousine s’immergent avec nostalgie dans l’évocation à demi-mot d’un âge d’or perdu, « cette époque qui leur [a] été favorable », où « elles [ont] su se débrouiller », « une sorte de conte de fées » dont elles se félicitent de manière énigmatique de n’être « pas passées à côté. » Témoin muet d’un «  spectacle en langue étrangère, sans sous-titres », la petite Cécile ne comprend pas et s’interroge, le mystère encore épaissi par les étranges marottes maternelles, comme celles de lui faire réciter, « comme une ritournelle », les verbes irréguliers allemands, ainsi que les villes et les fleuves d’outre-Rhin.

Soixante ans plus tard, l’enfant grandie dans les non-dits et un langage qu’il lui aura fallu apprendre à questionner, mettant au jour d’insondables précipices sous la prétendue innocuité des apparences, n’en finit pas d'entraîner toujours plus avant l’adulte qu’elle est devenue dans une insatiable quête de vérité. Ses parents désormais tous deux décédés – « j’ai poussé un discret soupir de soulagement. Enfin, une vie libre pouvait commencer »  –, la voici donc qui, brisant le silence, poursuit son cheminement, à la fois personnel sous l’encombrant fardeau laissé en héritage par sa famille, et en faveur du devoir de mémoire avec ce rare et courageux témoignage, non pas du côté des victimes, mais de ceux qui ont profité de la situation en ralliant sans vergogne le camp de l’ignominie.

C’est dans un effroi sidéré que l’on découvre, par-delà les coupables agissements des membres de cette famille pendant la guerre et leur rebond en toute impunité après la Libération, la profondeur des convictions qui, leur vie durant, ne faibliront jamais, confinant même à une forme de folie dans le cas de Lucie, la mère de l’auteur. Jamais remise de la mort, en 1944, de son grand amour et premier mari, le jeune nazi Friedriech dont les travaux sur la biologie génétique faisaient un Mengele en puissance, cette femme farouchement antisémite et germaniste convaincue, si efficace dans sa participation « aux publications du Cahier jaune, réservé aux adultes, et à celles de la brochure Youpino, destinée aux enfants, tous édités par le Commissariat général aux questions juives » et aux campagnes de propagande nazie dans la France occupée qu’on la surnomma la « Leni Riefenstahl de l’affiche » et « la propagandiste », sut, avec son clan, jouer les caméléons quand le vent tourna, mais s’enferma alors, jusqu’à la fin de ses jours, dans l’antalgie d’un déni qui la fit, en privé, s’imaginer sa vie « als ob », « comme si » « ces salauds » n’avaient pas « condamné Pétain », « Laval » ou « assassiné Henriot ». Opportunément remariée à un haut fonctionnaire, pétainiste antisémite reconverti résistant au bon moment et profitant pleinement de l’euphorie des Trente Glorieuses, on la retrouve riche bourgeoise et mère de quatre enfants, pétrie de ressentiment envers ses contemporains dans ce qui devenu un culte à ses idoles nazies, ne vivant plus que de ses réminiscences heureuses de l’Occupation, entre appartements et meubles spoliés par les siens.

Décortiquant la psychologie complexe de sa mère pour un portrait vertigineux où opportunisme se conjugue avec aveuglement, Cécile Desprairies brise silence et tabous pour un récit aussi personnel et courageux qu’édifiant et nécessaire. « À [elle] de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est [s]on héritage, la part qui [lui] échoit, [elle] n’en aura pas d’autre. » (4/5)

 

Citations : 

Avec aisance, Lucie est ainsi passée du magazine nazi Signal au magazine américain Life. Elle s’y connaît en agitprop, alors poser façon New Look en Miss Dior n’est pas trop difficile. Lucie est en terrain connu. Elle a, en bonne propagandiste, étudié la concurrence. Le magazine nazi Signal qu’elle a fait sien, né en 1940, a été directement inspiré du confrère américain Life, créé quatre ans plus tôt. On y repère le même cadrage de photos en pleine page, souvent en couleurs, la même typographie des légendes en police Futura – Lucie apprécie en connaisseuse la lisibilité des petites capitales grasses que son oncle Gaston lui a appris à reconnaître – et les mêmes reportages sensationnels, avec exploits sportifs, goût des cimes, approche dangereuse et même mort en direct, faits par des inconnus sur des inconnus qui deviennent « héros d’un jour ». L’esprit pionnier du magazine américain est le sien, à une idéologie près. Ces Américains sont tellement persuadés d’avoir raison. Laissons-les le croire.
 

Le clan est saisi d’effroi par les procès qui se poursuivent et les listes des condamnés lues dans le journal. Le premier fusillé, un ami journaliste, Georges Suarez, le 9 novembre 1944, les a sidérées. Puis Jean Hérold-Paquis, exécuté le 11 octobre 1945. S’attaquer à des journalistes, et à un type de trente-trois ans – sept ans seulement de plus que Lucie, les salauds ! Et Jean Luchaire, qui dirigeait la corporation de la presse. Personne ne savait exactement ce qu’elle recouvrait, cette corporation, mais il avait un beau carnet d’adresses. Un type un peu coureur mais si gentil. Fusillé le 22 février 1946. Sa fille doit être dans tous ses états. Les salauds ! Et maintenant Jean Mamy, journaliste et réalisateur, une relation de Zizi, qui avait promis de la faire travailler. Que va-t-elle devenir ? « Jean Ma-my ! » psalmodie Zizi, perdue, elle qui a toujours été entourée et choyée, dépendante des hommes et de l’argent. « Mais Lu-cie ? »
 
 
À toi de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est ton héritage, la part qui t’échoit, tu n’en auras pas d’autre.


 

vendredi 30 octobre 2020

[Kovalyk, Ursula] L'écuyère

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'écuyère

Auteur : Uršuľa KOVALYK

Traducteurs : Nicolas GUY et Peter ŽILA

Parution : 2013 en slovaque,
                 2019 en français (Intervalles) 

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour fuir une famille hors norme, la jeune Karolína rejoint dès qu’elle le peut un centre équestre où elle se lie d’amitié avec Romana et Matilda, deux cavalières délicieusement inadaptées. Ensemble, elles forment bientôt une équipe de voltige équestre détonante.
Nous sommes à la fin des années 1980 en Tchécoslovaquie, et tandis que l’univers de Karolína s’élargit avec la découverte de Pink Floyd, du tabac et surtout d’un talent secret de double vue, la fin du bloc de l’Est et l’irruption soudaine de l’économie de marché vont bouleverser ce fragile équilibre.
L’Écuyère
est un roman poétique et caustique sur l’adolescence. C’est aussi une évocation spasmodique et rebelle de la double révolution à laquelle une jeune fille pleine de rêves et un pays tout entier sont soumis au même moment.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Uršuľa Kovalyk est née en 1969 en Slovaquie. Impliquée depuis longtemps dans la défense du droit des femmes et dans l’aide aux sans-abri, elle dirige également une troupe de théâtre composée de personnes sans domicile fixe. Elle a publié de la poésie, des romans et du théâtre, et a reçu plusieurs prix littéraires prestigieux. Ses œuvres sont traduites en de nombreuses langues. Après Femme de seconde main paru en 2017, L’Écuyère est le deuxième roman d’Uršuľa Kovalyk publié aux éditions Intervalles.

 

Avis :

Dans la Tchécoslovaquie de la fin des années 1980, une adolescente solitaire, élevée dans une famille dysfonctionnelle exclusivement féminine, trouve refuge dans sa perception onirique du monde et, surtout, dans un centre équestre où elle découvre l’amitié et la pratique de la voltige au sein d’une équipe. La chute du régime communiste en 1989 et l’ouverture du pays à l’économie de marché viennent toutefois brutalement anéantir les projets de compétition sportive de la jeune fille.

Ce court et étonnant roman au style âpre et direct, pour ne pas dire cru, est l’histoire métaphorique de deux émancipations pleines d’espoir, qui sombrent l’une comme l’autre dans la désillusion et l’amertume. Tandis que la tendre adolescente découvre les cruautés de la vie et voit fondre ses rêves, l’ex-Tchécoslovaquie troque ses barbelés contre la cage dorée d’une société de consommation individualiste en manque d’idéal.

Comme souvent dans les pays de l’Est soviétique où sévit une surmortalité masculine, les femmes ont dans cette histoire l’habitude de se débrouiller seules face à l’absence, la violence ou l’alcoolisme des hommes. Dans cette société autoritaire et refermée sur elle-même, les personnages apparaissent finalement tous aussi cabossés les uns que les autres. Marginaux, inadaptés, mais plutôt solidaires, ils parviennent toutefois tant bien que mal à trouver leur place et à subsister. Cela leur devient bien plus compliqué lorsque le chacun pour soi franchit le rideau de fer et les laisse sur le carreau de la compétitivité, anéantissant leurs naïfs espoirs d’une vie meilleure. Il n’est pas jusqu’au vieux et fidèle Cyril, le cheval de voltige, qui ne se retrouve tristement condamné à la boucherie...

Ce récit sombre et amer, dont la causticité s’assortit de pépites de tendresse et de poésie, est le saisissant instantané de la fin d’un monde qui renaît sous une autre loi du plus fort, avec son même lot de laissés-pour-compte. (4/5)

 

 

Citation :

Saint Nicolas est arrivé en décembre pour nous offrir la chute définitive du gouvernement communiste. (…)
Nous étions naïves. Surtout maman qui avait le syndrome du canari en cage. Persuadée que des temps meilleurs s’annonçaient, elle avait quitté son emploi pour se mettre à son compte, car elle était convaincue qu’on allait nous rendre l’ancien bistrot de Mamie. (…)
Mais en vain. Nous n’avions pas droit aux restitutions et maman a dû accepter un poste de secrétaire mal payé chez un ex-membre de la sécurité d’État. Tout avait changé : nouvelles fringues et nouveaux produits alimentaires dans les magasins, portrait de Lénine évincé au profit d’une publicité pour Coca-Cola et automate à bouteilles pour remplacer la vendeuse de la consigne. Des voitures rapides de marques étrangères klaxonnaient avec rage contre les piétons tandis que les vieux autobus socialistes déparaient à présent sur les routes.
Finalement, personne n’est allé en taule pour ce qu’avaient subi Grand-père et Mamie. Tout le monde a changé d’apparence et les livrets communistes ont cédé la place aux comptes bancaires. Des changements ont également eu lieu au centre équestre : le camarade responsable est devenu Monsieur le directeur. Quant au garage d’Arpi, il a été démoli pour qu’on puisse construire une salle de jeux clignotante remplie de machines à sous. On a commencé à mesurer le temps sur la base de l’argent et les journaux se sont mis à utiliser de nouveaux mots tels que « marché », « concurrence » ou « privatisation par coupons ». À la télé, les discours sur la liberté ont été muselés par les slogans criards des publicités et dans les kiosques, les magazines porno ont détrôné les revues de bricolage. Nous avions changé nos barreaux bordés de barbelés pour une cage dorée. Tout le monde devait tout d’un coup avoir une nouvelle voiture, un nouveau costume – et même parfois une nouvelle épouse. Le directeur est arrivé au centre équestre dans sa BMW toute neuve et a viré le gardien ivrogne pour le remplacer par un agent de sécurité au crâne rasé.

dimanche 29 décembre 2019

[Schwartzmann, Jacky] Pyongyang 1071






 

J'ai aimé

Titre : Pyongyang 1071

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Année de parution : 2019

Editeur : Paulsen

Pages : 192






 

 

Présentation de l'éditeur :

Rien n’était gagné. Il a fallu franchir l’étape de l’inscription, celle de la sélection, puis se préparer au marathon et à un voyage dans la dernière dictature communiste à l’œuvre. Savoir que l’on sera guidé, désorienté, mais aussi très, très encadré. Dans son style imparable, alternant entre humour et cynisme, Jacky Schwartzmann cherche à comprendre ce qui pousse des individus venus du monde entier à participer à l’épreuve sportive certainement la plus abracadabrante de la planète : le marathon de Pyongyang, ouvert aux étrangers. 
Tout en s’appuyant sur l’expérience de spécialistes du pays et d’anciens expatriés, il va parcourir 42 kilomètres dans l’un des pays les plus fermés au monde et dépasser ses limites. Son dossard : le n° 1 071. Entre rêve fou, défi sportif et envie irraisonnée, Jacky Schwartzmann allie émotion, découverte et curiosité, pour nous proposer une immersion inédite dans un pays qui lui a ouvert ses portes… l’espace d’une course.


Un mot sur l'auteur :

Jacky Schwartzmann est un auteur de romans noirs né à Besançon en 1972.


Avis : 

A l’incrédule incompréhension de son entourage, l’auteur s’est piqué d’aller courir le marathon de Pyongyang qui, ouvert aux étrangers, lui apparaît comme l’idéale opportunité de pénétrer le pays le plus fermé au monde. Il prend un congé sabbatique, confie l’organisation de son voyage à une agence chinoise spécialisée dans les « excursions » en Corée du Nord depuis Pékin, et se lance dans plusieurs mois d’un entraînement sportif d’autant plus intense que ce quinquagénaire n’a pas couru depuis plusieurs décennies.

Quelle fascination pour les dictatures communistes pousse-t-elle l’auteur à y enchaîner les voyages ? Après la Russie et la Roumanie, cette fois c’est la Corée du Nord qu’il a décidé d’explorer : un défi doublé d’un exploit sportif qui va lui faire dépasser ses limites. Avec bonne humeur et auto-dérision, il nous fait partager ses foulées d’entraînement, son périple jusqu’à Pyongyang, sa fierté de porter le dossard 1071 dans une course où il s’est littéralement engagé corps et biens, et enfin sa frustration de ne découvrir du pays que la façade réservée aux tours officiels, ultra-encadrés et organisés à grand renfort de propagande, excluant bien sûr tout contact avec la population.

Rien de bien surprenant dans cette confrontation en direct avec un état totalitaire : Jacky Schwartzmann ne fait que confirmer, au fil d’anecdotes tantôt amères, tantôt cocasses, ce que nous savons tous de la Corée du Nord. Reste un réjouissant moment en compagnie d’un sympathique luron, engagé jusqu’aux tripes dans son aventure, un exploit personnel relaté avec humour et simplicité, pour notre plus grand plaisir. (3/5)



Citations : 

Juliette Morillot, au sujet de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées autour du 38e parallèle, écrit : « Surréaliste zone démilitarisée, vestige d’une guerre froide toujours vivante ici, sorte de musée du présent, figé, presque dépassé par les événements. » Une idée que je trouve très forte. Tout ce que j’ai ressenti en Corée du Nord tient dans sa formulation géniale du « musée du présent ».

Lorsque j’étais étudiant en philo, plusieurs lectures, dont Le Sacré et le profane de Mircea Eliade, ont forgé une conviction en moi : l’homme est une bête à foi. L’homme a la foi, quelle qu’elle soit, et si ce n’est pas en un ou plusieurs dieux, c’est en autre chose. Ainsi un supporter de l’Olympique de Marseille n’a pas moins la foi que le plus assidu des témoins de Jéhovah. L’objet de la foi diffère, mais pas l’élan, pas l’envol de l’âme.
Les religions sont totalement proscrites en Corée du Nord, mais pas la foi.
La foi, ce dépassement de soi pour plus haut, pour plus important, qui ne sert qu’à une chose : accepter sa propre mort. Les religions existeraient-elles, d’ailleurs, sans la mort ? La foi, une diversion pour nous détourner de notre minable statut de mortel. Les Kim profitent des mécanismes d’une foi laïque dont ils sont l’objet.

Les téléphones et appareils photo doivent être laissés à l’entrée du mausolée. Les blousons, aussi. Un vestiaire, comme en boîte de nuit, mais la comparaison s’arrête là. Les visiteurs sont ici tellement cadrés que la seule chose autorisée est de respirer. Marcher, par exemple, n’est pas accepté. Les gardiens du mausolée vous forcent à emprunter un tapis roulant, comme ceux des grandes stations de métro. Le but n’est pas de nous faire aller plus vite, au contraire. Les guides sont placés à l’avant et empêchent la colonne que nous formons, en rang par deux, d’avancer sur le tapis. Nous nous laissons porter. Trèèèèèèèès lentement. Pourquoi ? Pour la vue. Sur les côtés, des centaines de photographies sont encadrées. D’un côté Kim Il-sung, de l’autre Kim Jong-il. Le sourire bienveillant, toujours.


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