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vendredi 24 janvier 2025

[Spit, Lize] L'honorable collectionneur

 



J'ai aimé

 

Titre : L’honorable collectionneur
            (De eerlijke vinder)

Auteur : Lize SPIT

Traduction : Emmanuelle TARDIF

Parution : en néerlandais (Belgique) en 2023,
                   en français en 2024 (Actes Sud)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un petit village de Belgique flamande, dans les années 1990. Depuis que ses parents ont divorcé, Jimmy, onze ans, trompe la tristesse et la solitude en collectionnant les flippos, des vignettes qu’il trouve dans les paquets de chips. Il rêve d’avoir la plus belle collection de tout le pays, et d’offrir ce précieux trésor à son meilleur ami, Tristan.
Tristan est arrivé dans sa classe et dans sa vie en cours d’année. C’est un réfugié kosovar, que Jimmy, excellent élève, est chargé d’aider. Mais bientôt sa famille est menacée d’expulsion. Heureusement, Tristan a un plan pour obtenir le droit d’asile, un plan où un rôle crucial mais mystérieux est dévolu à Jimmy…
Revenant au village fictif de Débâcle, Lize Spit excelle toujours autant à faire monter la tension par petites touches, jusqu’à l’explosion finale. Avec L’Honorable Collectionneur, la romancière cueille une nouvelle fois le lecteur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lize Spit est née en 1988 et a grandi dans la région d'Anvers. Après des études de cinéma, elle enseigne à Bruxelles, où elle vit, l'écriture de scénarios.
Son premier roman, Débâcle (Actes Sud, 2018), lui a valu trois prix littéraires importants aux Pays-Bas et en Belgique avant de connaître un vif succès en France. À ce jour, il a été traduit en seize langues et porté à l’écran. En 2024, L’Honorable Collectionneur paraît en français chez Actes Sud.

 

Avis :

Très remarquée pour ses deux précédents ouvrages, l’écrivain belge Lize Spit a été choisie en 2023 – privilège habituellement réservé à des auteurs plus confirmés – pour écrire le court roman traditionnellement offert pour tout achat de livres lors de la Boekenweek – évènement culturel annuel consacré à la littérature néerlandaise. Elle s’y inspire de l’histoire réelle d’une famille kosovare réfugiée à Viersel, son village de naissance, et qui, frappée en 1999 d’un arrêt d’expulsion, fut massivement soutenue par les habitants jusqu'à obtenir le droit d'asile.

C’est donc dans cette petite commune des Flandres que Jimmy, onze ans, grandit dans un sentiment de rejet depuis que, son assureur de père ayant filé avec l’argent de ses clients, il doit faire face, en même temps qu’à son abandon, aux tags injurieux qui fleurissent sur les murs de sa maison. Quelle n’est pas sa joie, lui qui dans sa solitude n’avait pour consolation que sa précieuse collection de flippos – des rondelles illustrées distribuées dans des paquets de chips –,  de voir débarquer dans sa classe un garçon encore plus perdu que lui.

Réfugié kosovar, Tristan ne parle pas un mot de néerlandais et a tout à apprendre des usages à Viersel, flippos compris. L’un assidument pris sous l’aile de l’autre, les deux garçons deviennent inséparables, mais, tandis que Jimmy aide à la construction du « Tristan-d’après-l’exil » comme à la constitution d’un « mince anneau de croissance » autour d’une autre sorte de bois dont les blessures lui restent mystérieuses, voilà qu’un arrêté d’expulsion frappe toute la famille Ibrahimi. Pour y échapper, Tristan et l’une de ses sœurs ont un plan et ils comptent sur Jimmy, pas sûr du rôle héroïque qu’ils veulent lui faire jouer, mais quand même prêt à presque tout pour son seul ami. Sauf que leur audacieuse entreprise pourrait bien virer à la catastrophe…

Narré à hauteur d’enfant avec une gravité fraîche et naïve, le récit juste et sensible croque personnages et situations comme en quelques coups de crayon sûrs et précis, tout en nouant dans une tension croissante les fils de ce qui pourrait tourner au drame dans le drame. Et même si son format court, plus proche de la nouvelle que du roman, l’empêche d’atteindre à l’ampleur et à la profondeur d’un ouvrage tout à fait remarquable, c’est avec un plaisir certain que, charmé autant qu’inquiété par la logique ingénue et spontanée de ces enfants embarqués dans une tragédie qui les dépasse, l’on s’achemine prestement vers l’abrupte surprise du dénouement. Une belle invitation à découvrir les ouvrages plus conséquents de l’auteur. (3,5/5)

 

Citations :

Dans ses notes, Jimmy s’en tenait aux faits rapportés par Tristan lui-même ou constatés de ses propres yeux : la guerre avait débuté dix ans plus tôt, quand les Serbes s’étaient emparés de l’usine où le père de Tristan travaillait depuis toujours et qu’ils avaient renvoyé l’ensemble du personnel albanais. On ne pouvait pas non plus enseigner en albanais, chanter l’hymne albanais, arborer le drapeau albanais. Mme Ibrahimi, victime d’une hémorragie alors qu’elle était enceinte de Tristan, s’était vu refuser tout soin à l’hôpital public et on l’avait même poussée à avorter parce qu’il ne fallait pas que des soldats albanais viennent au monde.  Tristan n’en parlait qu’avec indignation, comme s’il se demandait encore où étaient passés les secours.
 

Jimmy s’était fait à l’idée de ne jamais connaître que le Tristan-d’après-l’exil, le Tristan qui ne savait pas s’il pourrait rester, celui qui renfermait en lui un autre Tristan, une version plus aboutie, le Tristan kosovar qui parlait sa langue maternelle, qui avait passé dix étés relativement paisibles dans une ferme près des montagnes, qui n’avait pas encore le mal du pays ni l’obligation de laisser derrière lui qui ou quoi que ce soit. Si ardente qu’ait été la volonté de Jimmy de découvrir ce Tristan-là, il ne connaissait de lui que l’écorce tout autour, le mince anneau de croissance d’une autre sorte de bois.


 

jeudi 28 avril 2022

[Duke, Paul] Sous le sol de coton noir

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sous  le sol de coton noir

Auteur : Paul DUKE

Parution : 2022 (Editions du Rocher)

Pages : 296

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après une mission au Soudan du Sud qui tourne mal, le narrateur, ex-salarié d'une ONG humanitaire, se terre en Normandie, traumatisé. Jusqu'au jour où il retrouve le téléphone d'Arthur, un photographe qui l'avait accompagné à Malakal, tué dans des circonstances mystérieuses. Il se replonge alors dans ce passé trouble qu'il voulait oublier… lorsqu'il était au coeur des bombardements, dans une base des Nations Unies, près d'un camp de population shilluk. Trente mille personnes y vivaient dans la peur, la misère, mourant de faim, quand elles n'étaient pas massacrées par les troupes gouvernementales du SPLA (Sudan People's Liberation Army), occupées à extraire le pétrole de ce sol de coton noir.

Dans ce contexte brûlant de nettoyage ethnique, de tensions et de manipulations politiques, le narrateur parviendra-t-il à connaître la vérité sur la mort d'Arthur ?

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Engagé dans des organisations non gouvernementales comme Médecins Sans Frontières, Paul Duke effectue, depuis une quinzaine d'années, des missions dans le monde entier auprès des populations les plus vulnérables (Afghanistan, Irak, Mali, Soudan du Sud, RDC…). Sous le sol de coton noir est son premier roman.

 

 

Avis :

Cela fait un an que, traumatisé par une mission au Soudan du Sud qui a viré au drame, le narrateur a démissionné de l’ONG humanitaire qui l’employait. Déterminé à comprendre enfin la vérité sur ce qu’on avait alors fait passer pour un accident, il entreprend de réexaminer à la loupe le déroulement des événements qui ont conduit à la mort, dans de troubles circonstances, du photographe de presse qui travaillait là-bas à ses côtés.

Après un demi-siècle de guerre civile quasi continue depuis l’indépendance du pays en 1956, le Soudan se divisait en deux états en 2011, coupant le Nord et ses raffineries, de l’essentiel des réserves pétrolières localisées dans le Sud sécessionniste. Aux dissensions ethniques s’ajoutait ainsi une déchirure économique, impactant drastiquement les revenus du Nord et de son ethnie majoritaire des Dinkas : autant d’huile jetée sur un brasier qui ne demandait qu’à repartir, pendant qu'au Sud, Président et Vice-président commençaient à s’empoigner par coup d’État interposé.… Les combats reprenaient dès 2013, l’armée sud-soudanaise bien décidée à sécuriser les champs de pétrole contre les forces rebelles, au passage prétexte tout trouvé, ni vu ni connu, pour une épuration ethnique. Rapidement dénoncés par les observateurs de l’ONU, des massacres de civils touchaient particulièrement la ville stratégique de Malakal et l’ethnie des Shilluk. C’est là que l’on retrouve notre narrateur, envoyé au secours d’un camp de réfugiés encadré par différentes ONG. Ce camp n’est que l’un de ceux où s’entassent aujourd’hui un total de plusieurs centaines de milliers de déplacés sud-soudanais, plus de deux millions d’entre eux ayant dû fuir la guerre civile et ce qui a été qualifié de crimes contre l’humanité.

Fort de ses dix ans d’expérience sur le terrain de l’humanitaire au service de différentes ONG, notamment au Soudan du Sud, l’auteur sait de quoi il parle. Ses personnages se retrouvent confrontés, tout comme lui l’a manifestement été, à une situation catastrophique dont ils essaient de pallier comme ils peuvent les conséquences : peur, misère, famine et épidémies, mais aussi bombardements, continuent à décimer des réfugiés entassés dans les pires conditions, matérialisées de manière frappante par la poussière et la boue, spectaculairement noires et envahissantes, évoquées par le titre. Mais l’insupportable ne se limite pas pour eux au terrible drame humain auquel leurs équipes tentent tant bien que mal d’apporter quelque soulagement. Pour travailler, les organisations humanitaires ne peuvent se passer de la caution des gouvernements locaux, responsables ou pas des exactions commises. Les compromis nécessaires les amènent ainsi à collaborer d’une main, pour pouvoir secourir de l’autre. Tenues, sous peine d’expulsion, à une certaine discrétion et donc à une forme de complicité pouvant inclure divers arrangements, notamment financiers, elles se retrouvent à panser les effets sans pouvoir traiter les causes, louvoyant en haut lieu dans de troubles eaux politiques pour mieux s’incruster sur le terrain opérationnel. Vues de leur fenêtre, la presse et les flambées médiatiques, suscitées par quelques images choc, ne font le plus souvent que les placer en porte-à-faux…

C’est avec une sombre lucidité que l’auteur nous expose ce qui fait le véritable propos de ce roman : la schizophrénie des ONG humanitaires, prisonnières d’une ambiguïté qui touche d’ailleurs jusqu’à leur raison d’être. Car, si pour elles, dénoncer comporte le risque de se faire éjecter du terrain, résoudre signifie aussi, à l’extrême limite, perdre à terme toute finalité. La réflexion amèrement menée par le narrateur lui fait prendre conscience de maints conflits d’intérêts, potentiellement à l’origine du drame qui l’a tant touché. D’abord envahi par la colère et la révolte, il évolue peu à peu vers une compréhension désabusée d’enjeux rien moins que simples.

Aussi sombre que la boue noire où s’engluent ses personnages, ce récit aux allures de thriller est, au travers de la situation méconnue du Soudan du Sud, une occasion particulièrement éclairante de découvrir, avec acuité et nuances, les dessous et les enjeux, bien plus complexes qu’ils n’en ont l’air, des organisations humanitaires. Une lecture mémorable et un premier roman très réussi. (4/5)

 

 

Citations :

À l’est : le « POC » pour Protection of civilians. Cet immense espace barricadé entre les murs de la base de l’UNMISS abritait trente mille personnes alors que sa capacité maximale était officiellement de dix mille. Trois fois plus de déplacés devaient se partager les rations alimentaires, l’eau potable, les tentes, les toilettes. Ils avaient échappé à la mort et se retrouvaient désormais dans des conditions tellement inhumaines qu’ils avaient forcément dû se demander si l’alternative n’aurait pas été plus clémente. En plus de trois ans d’existence, ce camp connaissait un taux de suicides incroyable. L’un des premiers témoignages que j’avais recueillis était celui de Joseph, un homme d’une trentaine d’années, qui se demandait combien de temps il allait tenir. Dans la culture des Shilluks, s’ôter la vie était plus honorable que voler le pain de son voisin.

À l’intérieur du POC, le seul signe d’une quelconque vie était le marché. La rue principale, qui séparait les ethnies shilluk et nuer, était le lieu d’échange. Parfait exemple de l’humour humanitaire, nous avions surnommé cette rue les Champs-Élysées. Seules les femmes pouvaient sortir du camp pour aller faire un peu de commerce en ville, car elles ne seraient pas accusées de rébellion. Les soldats postés en dehors se réservaient également le droit de les violer quand elles empruntaient le chemin d’un kilomètre à travers la brousse, entre le camp et la ville. Tout ce qui se trouvait sur le marché était ce que ces femmes avaient pu rapporter. Sur une photo, on en voyait une, triste et cadavérique, derrière son étal pitoyable de paquets de cigarettes locales, de gâteaux secs et rassis importés du Soudan, ainsi que quelques oignons qu’elle avait réussi à faire pousser. Habillée d’un drap bleu noué sur une épaule, elle contemplait les passants tout en essayant de surveiller son étal d’un œil vigilant. C’était son seul gagne-pain, ou son « moyen d’existence », comme disaient les humanitaires. La tristesse de ce terme ne m’affectait pas autant à l’époque. C’était le jargon. On encourageait des gens partout dans le monde à développer leurs « moyens d’existence ». Pour cette femme sur la photo, avec son maigre étal, je ne donnais pas cher de son existence. L’autre particularité frappante de cette photo était la couleur. La terre argileuse de cette région du monde, nommée Black Cotton Soil, ou sol de coton noir, était d’un gris anthracite qui accentuait l’atmosphère glauque. En saison des pluies, ce sol devenait un bain de boue qui rendait toute circulation, même à pied, extrêmement difficile. En arrière-plan, des tentes blanches, mais couvertes de cette boue grise à cause des précipitations. Entre la femme drapée de bleu, les abris et les passants, on avait affaire à une multitude de couleurs, mais contaminées par la terre. Dans ce camp, ces nuances de tons n’étaient qu’une illusion parmi d’autres. La faible saturation de la photo réduisait les couleurs au silence, tout comme les personnes qui les arboraient.
 
Le SPLA utilisait le prétexte de la guerre civile pour « réorganiser » le pays. L’armée poussait les ethnies autres que dinka, celle du président, en dehors des zones urbaines. Ceux qui ne voulaient pas partir se faisaient tuer. Les villes étaient repeuplées de Dinkas, qui leur feraient gagner les futures élections. Un pur exercice de nettoyage ethnique.
Le spectre du génocide rwandais planant au-dessus de ce contexte, les Nations unies étaient intervenues avec leur impuissance habituelle. Les organisations humanitaires, dans la zone depuis des décennies, continuaient à assurer quelques services de base aux populations opprimées. Indépendant depuis seulement cinq ans, le pays constituait désormais une des pires catastrophes humaines du xxie siècle. Le Soudan du Sud « concurrençait » les guerres en Syrie, en République centrafricaine, au Yémen ou en Afghanistan pour remporter la palme de l’horreur et donc la part du lion des financements de l’aide. Quel rôle jouait le gouvernement en semant le trouble pour faire affluer cette aide afin de la détourner ? L’histoire ne le dit pas.

Al Mafraq. Pays de Bédouins qui depuis des millénaires traversaient la frontière comme pour aller boire le thé chez les voisins, qui échangeaient par caravanes interposées. Maintenant, c’est le foyer d’un camp qui abrite 80 000 réfugiés syriens. Comme si la ville de La Rochelle venait s’implanter là, au milieu de nulle part.

On parle tous les jours de réfugiés, mais le monde occidental refuse d’imaginer une telle vie : devoir tout quitter du jour au lendemain, marcher pendant des jours et des jours, jusqu’à un grand terrain vague dans un endroit inconnu. Ce terrain devient un camp, et ce camp devient ton nouveau chez-toi. D’un seul coup, pour te loger, te nourrir, éduquer tes enfants, t’es complètement livré à toi-même. Et c’est le cas pour des dizaines de milliers de personnes autour de toi. En France, on peut éventuellement se reposer sur quelques institutions, mais là, c’est ton propre pays qui te chasse. Soit parce que la guerre détruit ta maison, soit parce qu’on n’aime pas ta gueule ! T’as pas la bonne ethnie, la bonne religion, le bon bord politique… Tu dégages !
Et ce phénomène existe partout. À croire que c’est davantage la norme par rapport à la vie stable qu’on connaît en France, bien au chaud avec la Sécu, les allocs, le RSA (bon, c’est peut-être pas une référence !).
En tout cas, je pense qu’on a beaucoup de choses à dire, sur le déplacement en général. Avec 65 millions de personnes concernées dans le monde, on n’a jamais vu de chiffres de déplacements de populations aussi gros depuis la Seconde Guerre mondiale ! On parle beaucoup de la « crise des migrants ». Migrants, réfugiés… Quel que soit le terme, ce sont avant tout des gens, putain ! 
 
Le devoir de neutralité nous empêche, nous humanitaires, de dénoncer haut et fort les fautifs. Nous ne traitons pas les causes des crises, mais leurs conséquences. Nous ne pouvons pas mettre en péril nos opérations d’aide aux populations en disant que les autorités qui nous accueillent sont les mêmes qui commettent les exactions sur leur propre peuple. Les gouvernements que nous sommes censés aider instrumentalisent les humanitaires, qui ne deviennent alors que de vulgaires pansements sur des jambes de bois. Ils nous voient comme un outil politique en tolérant notre présence. En revanche, en faisant appel à des journalistes, nous marchons sur des œufs, mais parvenons tout de même à faire savoir au monde que le gouvernement est en train de massacrer son propre peuple. Les ONG apportent une réponse concrète aux maux de populations vulnérables, mais changent moins les choses que les journalistes, qui lèvent le voile sur les crimes commis.

— Synergies ?
— Ouais, c’est un événement petits-fours qui rassemble la crème du privé, du public et de l’associatif pour ce que j’appelle la Françafrique 2.0 : créer des projets qui ne font que grossir les intérêts français à l’étranger. Le public étend son influence, le privé s’en met plein les fouilles aux dépens de boîtes du sud, et les ONG développent encore des projets garantissant leur survie même si les populations n’en ont pas besoin. Stéphane va prendre la parole à une conférence, c’est la semaine prochaine au palais Brongniart.

— En tant que spécialistes en eau, hygiène et assainissement, nous nous chargeons de l’identification des cas de choléra. Quand on suspecte un cas, nous amenons le patient ici, le temps des tests au laboratoire. Si c’est une simple diarrhée, on renvoie la personne chez elle avec de quoi s’hydrater. Si c’est le choléra, elle reste ici jusqu’à sa guérison. Enfin, si elle est prise en charge à temps… On ne compte aucun cas en ce moment, mais vous verriez cet hôpital en saison des pluies…
— Bondé ? demande Arthur.
— Oui… Dans un centre de choléra à plein régime, tu vois des gens allongés partout, qui se vident par tous les orifices. Je te laisse imaginer l’odeur. Le personnel médical est débordé, c’est la panique. Un malade du choléra peut mourir en trois heures. Surtout dans un contexte propice à la famine comme ici, les gens sont faibles.
— Je suppose que la mousson, ce n’est pas de la petite pluie…
— C’est le déluge. Le sol de coton noir transforme le camp en un immense marécage, et ses fossés en torrents. Je vous conseille de ne pas tomber dedans. Les fosses septiques des latrines débordent, la merde se répand partout. Les conditions sont optimales pour faire proliférer les maladies !
 
L’impact de l’aide humanitaire ne se jouait pas sur le terrain, dans les villages de pays en développement, mais en réalité dans des salons luxueux comme ceux du palais Brongniart, place de la Bourse, à Paris. Les pontes du milieu avaient troqué le gilet de pêcheur et le baggy à poches pour le costume. Les ONG clamaient haut et fort leur indépendance afin de conserver une image qui inspire confiance auprès de leurs donateurs actuels et potentiels. En réalité, si elles percevaient les fonds des États, elles ne s’insurgeaient plus contre leurs actions plus ou moins discutables et se laissaient instrumentaliser par ces mêmes États à des fins politiques. Les guerres se répercutaient inévitablement sur les populations et leurs besoins essentiels, mais tant que les intérêts de l’État et de ses entreprises chéries étaient saufs, ce n’était pas si grave. La France pouvait agir pour mettre un terme au conflit au Yémen. Pour ce faire, elle vendait des armes à l’Arabie Saoudite, dont le bilan en matière de Droits de l’homme donnait peu cher de sa peau. De grandes fondations saoudiennes se vantaient ensuite de financer la reconstruction du pays et les ONG européennes, comme Action Internationale, se bousculaient au portillon pour essayer de grappiller une miette du gâteau. Ce n’était qu’un exemple de ce qui se tramait dans les conférences comme Synergies.

Dans un souci d’impartialité, notre ONG fournit des services d’assainissement aux déplacés, mais également aux habitants de la ville, principalement d’ethnie dinka depuis la purge. Une bonne moitié d’entre eux sont des soldats du SPLA. Les compromis auxquels doivent se soumettre les ONG peuvent les contraindre à fournir des services aux belligérants, à l’origine des exactions, voire de la crise qui les fait intervenir. Le serpent se mord la queue une fois de plus. Si l’État nous tolère, c’est à la fois parce que nous apportons des services à leurs soldats, mais aussi pour donner au monde l’image d’un gouvernement qui veut aider son peuple. En réalité, tout le monde sait que ce sont eux qui tuent une partie de leur population.

Je suis bien arrivé à Calais. (…)
Les conditions de vie des gens ici sont scandaleuses, pires que dans un « vrai » camp de réfugiés dans un pays en guerre, si tu veux mon avis. Ce qu’on appelle la « New Jungle », c’est un terrain vague. Une ancienne décharge, pour être précis. Les autorités locales ont posé des toilettes chimiques à l’arrache. Pas vidangées et sans eau, ces chiottes de chantier sont prises d’assaut, vite salies et carrément inutilisables pour certaines. Les ONG sur place me parlent de maladies qui n’existaient plus en France, comme la gale. D’ailleurs, je ne compte aucun service qui ne soit pas fourni par une association. Ce sont ces initiatives citoyennes qui permettent aux gens de manger, de se loger, d’être soignés… L’État ne fout rien.
 
Quand t’y penses, les Afghans n’ont jamais connu autre chose que la guerre et la misère, donc ils cherchent à vivre une vie normale malgré la tristesse de leur sort. L’un d’entre eux m’a dit cette phrase : « Notre passé est tellement inexistant que nous ne pouvons pas imaginer le moindre avenir. »

Arthur avait écrit également à des ONG de droits de l’homme et des centres de conseil légal pour migrants. En Grèce, dans les Balkans, sur les nombreuses étapes de la route migratoire européenne. Lampedusa, Vintimille, Guevgueliya, Idoméni, Athènes, Lesbos… Visiblement, il n’avait encore rien organisé de concret. Parmi les réponses qu’il recevait, je sentis une différence dans le niveau d’engagement envers les migrants, selon les centres. Certains n’en avaient clairement rien à foutre, d’autres voulaient vraiment aider Arthur à dévoiler au monde entier les conditions dans lesquelles ces réfugiés politiques prenaient la route. J’appris que des escrocs vendaient aux familles des sandwichs à cinquante euros sur les frontières. La cupidité humaine n’avait pas de limites. Certains migrants se retrouvaient à camper dans le no man’s land entre deux pays et ne relevaient donc de la responsabilité d’aucun d’entre eux. Les gouvernements faisaient preuve d’énormément de créativité dans l’art de se laver les mains des problèmes humains, voire de profiter de la misère. La Turquie se vantait d’accueillir le plus grand nombre de réfugiés syriens alors qu’elle prenait part au conflit. Facile, quand on percevait d’énormes subventions de l’Union européenne pour empêcher les réfugiés du Moyen-Orient de passer la frontière. Ce gouvernement ne valait pas mieux que celui du Soudan du Sud, qui massacrait son propre peuple. Le nettoyage ethnique pouvait prendre de nombreuses formes. Le déguiser en un conflit civil ou en une lutte contre une rébellion n’était qu’une tactique parmi d’autres. Ces efforts débordaient parfois en violences gratuites, en viols, en enlèvements, en persécutions, en mutilations, en infanticides… À croire que les auteurs de ces violences y prenaient du plaisir, qu’ils avaient oublié l’objectif premier de remporter la bataille et qu’ils s’acharnaient à infliger le maximum de souffrances à leurs victimes.

— Je vous remercie tous d’être venus, commença Ezekiel dans un anglais approximatif. Vous avez été témoins hier soir de nombreux échanges de tirs, très violents, entre les troupes de l’Armée de libération du peuple du Soudan, le SPLA, et le groupe rebelle local Aguelek. Ce groupuscule fait partie du mouvement illégal d’opposition IO créé par le traître nuer, M. Riek Machar.
Son discours pue la propagande. Nous sommes une quinzaine de représentants des ONG dans la pièce, entourés d’une vingtaine de personnels gouvernementaux sud-soudanais, tous plus ou moins membres du SPLA. Tout le monde sait que c’est l’armée qui dirige le pays, mais nous préservons tous le mensonge, car le démentir créerait un incident diplomatique. Pour les humanitaires, aller à l’encontre de la volonté des autorités reviendrait à devoir quitter le pays. Nous sommes donc tous assis là, sur des chaises en plastique en mauvais état, dans cette petite maison en torchis au centre de Malakal qui constitue le bureau d’Ezekiel.


 

mercredi 15 décembre 2021

[Thùy, Kim] Em

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Em

Auteur : Kim THUY

Parution : 2020 (Québec)
                   2021 (Liana Levi)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La vérité de cette histoire est morcelée, incomplète, inachevée dans le temps et dans l’espace. Elle passe par les colons implantés en Indochine pour y exploiter les terres et les forêts. Par les hévéas transplantés et incisés afin de produire l’indispensable caoutchouc. Par le sang et les larmes versés par les coolies qui saignaient les troncs. Par la guerre appelée «du Vietnam» par les uns et «américaine» par les autres. Par les enfants métis arrachés à Saigon par un aigle volant avant d’être adoptés sur un autre continent. C’est une histoire d’amour qui débute entre deux êtres que tout sépare et se termine entre deux êtres que tout réunit ; une histoire de solidarité aussi, qui voit des enfants abandonnés dormir dans des cartons et des salons de manucure fleurir dans le monde entier, tenus par d’anciens boat people.
Avec ce livre, Kim Thúy nous découvre, au-delà des déchirements, l’inoubliable pays en forme de S qu’elle a quitté en 1975 sur un bateau.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kim Thúy est née en 1968 à Saigon en pleine guerre du Vietnam. À l’âge de dix ans, elle fait partie des centaines de milliers de boat people fuyant le régime communiste. Installée à Montréal, elle exerce différents métiers – couturière, interprète, avocate ou encore restauratrice – avant de se consacrer à l’écriture. En 2010, Ru devient un best-seller en France et au Québec. Traduit dans plus de vingt pays, il obtient le Prix du Gouverneur général et le Grand Prix RTL-Lire. Avec Mãn (2013), Vi (2016) et Em (mars 2021), Kim Thúy poursuit l’exploration de son identité double, liant avec force et légèreté le passé et le présent, la mémoire et l’intime. Elle a reçu plusieurs prix, dont le Prix littéraire du Gouverneur général 2010, et a été l’une des quatre finalistes du Nobel alternatif en 2018.

 

 

Avis :

En 1973, le photographe Chick Harrity émut l’Amérique avec une image prise pendant la guerre du Viêt Nam : une toute petite fille endormie dans une boîte en carton, donnant la main à son frère couché à ses côtés dans une rue de Saigon. Ces deux orphelins ont inspiré à Kim Thuy les personnages de cette histoire : Em Hong, bébé abandonné recueilli par Louis, lui aussi enfant des rues de Saigon, évacués de la capitale au cours de l’opération Babylift qui, en 1975, envoya aux Etats-Unis trois mille enfants vietnamiens, orphelins de guerre ou nés de GI‘s.

L’histoire d’Em et de Louis, adoptés puis devenus adultes en Amérique, est l’occasion de nous plonger dans la guerre du Viêt Nam, en une série de flashes où resurgissent tour à tour l’exploitation des coolies dans les plantations d’hévéas de l’Indochine française, le massacre de My Lai jugé plus tard comme « l'épisode le plus choquant de la guerre du Viêt Nam », les épandages d’agent orange - ce défoliant qui empoisonna durablement les populations locales -, et enfin le sauve-qui-peut et l’évacuation d’enfants lors de la prise de Saigon par les communistes.

Chaque scène est marquante et comporte son lot d’émotions. Les mots de Kim Thùy alignent une série d’images fortes qui n’ont rien à envier à la photographie à l'origine de ce livre. Pourtant, le ton est calme, presque apaisé, sans rancune ni colère. Car ce qui l’emporte dans ces pages est au final l’affection tendre contenue dans le mot em : « petit frère » ou « petite sœur », homonyme du mot « aime ». Du carton de la photographie à la boîte pleine de fils de la couverture illustrée par l’artiste canadien Louis Boudreault, l'accent est mis sur les liens d’amour entre deux enfants qui, par delà la guerre et les continents, tissent peu à peu la toile de leur résilience.

Cette lecture m’a ramené à l’esprit la vaste fresque quasi documentaire Sud lointain d’Erwan Bergot, mais aussi le terrifiant Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire, qui débouche sur l’infinie culpabilité de faire partie des survivants. Kim Thùy a, elle, choisi de s’attacher à la part d’humanité sauvée de l’enfer, dans une narration éclair, ciselée jusqu’à l’épure, d’une rare et bouleversante intensité. (4/5)

 

Citations :

COOLIE  
Ce mot était utilisé dans de nombreux pays sur les cinq continents depuis le siècle précédent. Il désigne d’abord et avant tout les ouvriers en provenance de Chine et d’Inde, transportés dans les mêmes bateaux, par les mêmes capitaines qu’au temps des esclaves.  
Une fois arrivés à destination, les coolies travaillaient aussi fort que des bêtes dans les plantations de canne à sucre, à l’intérieur des mines, à la construction des chemins de fer, et mouraient souvent avant la fin de leur contrat de cinq ans sans avoir touché le salaire promis et rêvé. Les compagnies qui en faisaient la traite acceptaient d’avance que vingt, trente ou quarante pour cent des «lots» périssent pendant le voyage en mer. Les Indiens et les Chinois qui ont survécu au-delà de leur contrat dans les colonies britanniques, françaises et néerlandaises se sont établis aux Seychelles, à Trinité-et-Tobago, aux îles Fidji, à la Barbade, à la Guadeloupe, à la Martinique, au Canada, en Australie, aux États-Unis... Avant la révolution cubaine, le plus grand quartier chinois d’Amérique latine se trouvait à La Havane.  
Contrairement aux coolies indiens, qui comptaient dans leurs rangs des femmes ayant fui des maris abusifs ou des situations extrêmes, les coolies chinois étaient sans femmes : les Chinoises ne mordaient pas à l’hameçon. Les Chinois exilés dans ces colonies lointaines sans possibilité de retour au bercail se sont consolés dans les bras des femmes locales. Tous ceux qui ont résisté au suicide, à la malnutrition et aux abus se sont organisés pour publier des journaux, créer des clubs et ouvrir des restaurants. Grâce à la dispersion de ces hommes, le riz sauté, la sauce de soja et la soupe wonton sont devenus des célébrités planétaires.  
Quant aux coolies indiens, ils avaient une chance sur trois de courtiser une Indienne, partie elle aussi à l’aventure, ce qui a bouleversé le statut des femmes et la distinction entre les castes. Elles étaient en position de choisir et même de recevoir la dot au lieu de l’apporter. Ce nouveau pouvoir a entraîné la crainte des hommes de n’avoir pas de femme ou de la perdre. Ils étaient menacés par les voisins, les passants et les femmes elles-mêmes. Certains hommes ont enfermé leur épouse dans des maisons coffres-forts, d’autres les enlaçaient de cordes comme on passerait un ruban autour d’une boîte-cadeau. Du pouvoir des femmes confronté à la peur des hommes résulte la mort, le fatal.  
Les esclaves et les coolies chinois et indiens étaient déplacés de leur habitat naturel alors que les coolies vietnamiens sont restés chez eux dans des conditions comparables, imposées par des colons expatriés.

Les Américains parlent de «guerre du Vietnam», les Vietnamiens, de «guerre américaine». Dans cette différence se trouve peut-être la cause de cette guerre.
 
Un mois avant que les chars d’assaut de l’armée communiste du Vietnam du Nord ne roulent dans les rues de Saigon en arborant un nouveau drapeau, un mois avant le décollage du dernier hélicoptère du toit de l’ambassade américaine, un mois avant la victoire des uns et la défaite des autres, le président Gerald Ford débloque deux millions de dollars pour sortir du Vietnam les orphelins nés de soldats américains. C’est l’opération Babylift.
(…)
Au final, plus de trois mille enfants ont bénéficié d’un nouveau départ dans un nouveau pays avec de nouveaux parents. Les militaires et les bénévoles qui les avaient nourris à la bouteille ont remis les premiers enfants aux parents adoptifs qui les attendaient sur le tarmac à San Francisco.
Entouré de bénévoles, de militaires, de parents et de bébés, le président Ford berçant un nourrisson dans ses bras sourit généreusement aux caméras. Il sait que les yeux hagards de ces enfants habituellement ignorés l’aident à offrir une dernière image glorieuse des États-Unis avant leur retrait définitif du Vietnam. C’est pourquoi il a déroulé le tapis rouge pour accueillir ces «poussières de vie».

J’ai évité de vous attrister avec la bande sonore qui dévoile l’ordre du président Nixon de procéder au bombardement malgré l’hésitation du général qui vient de l’informer que le ciel est trop nuageux pour qu’il n’y ait pas de victimes civiles; et le document qui présente les raisons pour lesquelles il fallait continuer la guerre: 
1)10% pour soutenir la démocratie ; 
2)10% pour prêter main-forte au Vietnam du Sud ; 
3)80% pour éviter l’humiliation. 


vendredi 16 juillet 2021

[Krawczyk, Johanna] Avant elle

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Avant elle

Auteur : Johanna KRAWCZYK

Editeur : Héloïse d'Ormesson  

Parution : 2021              

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Carmen est enseignante, spécialiste de l'Amérique latine. Une évidence pour cette fille de réfugiés argentins confrontée au silence de son père, mort en emportant avec lui le fragile équilibre qu'elle s'était construit. Et la laissant seule avec ses fantômes. 
Un matin, Carmen est contactée par une entreprise de garde-meubles. Elle apprend que son père y louait un box. Sur place, un bureau et une petite clé. Intriguée, elle se met à fouiller et découvre des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes. 

Faut-il préférer la vérité à l'amour quand elle risque de tout faire voler en éclats ? Que faire de la violence en héritage ? Avec une plume incisive, Johanna Krawczyk livre un premier roman foudroyant qui explore les mécanismes du mensonge et les traumatismes de la chair.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Johanna Krawczyk est née en 1984. Elle est scénariste. Avant elle est son premier roman.

 

 

Avis :

Traumatisée par le suicide de sa mère lorsqu’elle était encore enfant, Carmen, jeune enseignante française, navigue entre alcool et dépression. Le décès soudain de son père la laisse définitivement seule face à ses questions sans réponse. Jusqu’à ce qu’elle découvre que cet homme muré dans le silence louait secrètement un box chez un garde-meubles : un bureau, une petite clé, et la voilà plongée dans un paquet de lettres, de photographies et de coupures de presse, au contenu pour le moins explosif...

Curieuse prescience qu’a l’être humain, capable de ressentir sans se l’expliquer le malaise qui l’entoure et qu’on lui cache, au point d’en approcher les rivages de la folie. Mais si l’ignorance, et ce qu’elle prend avec culpabilité pour un abandon et un rejet de la part de ses parents, l’ont empêché de se construire et ont miné sa personnalité, Carmen pourra-t-elle se remettre de révélations tardives, pour le coup totalement dévastatrices ? Pour autant, a-t-on le droit de se taire pour protéger ceux que l’on aime ?

Des années trente à quatre-vingts, en passant par la période péroniste et par la dictature militaire, c’est toute l’histoire de l’Argentine qui se déverse au travers des carnets d’un homme au terrible parcours. Nombreuses sont les scènes difficiles, tandis que se succèdent les violences et les crimes de la police politique. Pour les familles des disparus, enlevés, torturés et massacrés, la quête de vérité n’est toujours pas terminée. Et même si, quarante ans après les faits, quelques procès se sont tenus, combien des bourreaux d’alors ont échappé à toute poursuite ? Protéger les faits par le secret revient à prolonger indéfiniment leur pouvoir de dévastation.

Ce livre bouleversant sur l’avant et l’après « elle », la dictature, est un vibrant plaidoyer sur la nécessité de faire émerger la vérité, si douloureuse soit-elle, pour la mémoire des disparus, pour la résilience de leurs familles, et pour l’avenir de toute l’Argentine. Un premier roman foudroyant, à l’écriture fine et sensible, qui n’en finit pas de faire résonner son multiple questionnement. Et un nouvel auteur à suivre. (4/5)

 

Citations : 

J’étais si rarement à la hauteur, tu te souviens ? Mes amis, mes lectures, mes choix de vie et mes goûts, rien ne correspondait jamais à ton idéal. J’ai parfois eu le sentiment de ne pas être ta fille mais l’ombre de celle que tu aurais rêvé d’avoir.

J’ai manqué de flancher, mon pas s’est ralenti, puis je me suis remémoré mon commandant C., monsieur Martín, et les mots de Flaubert : « Il ne faut jamais penser au bonheur, cela attire le diable, car c’est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. »

Assise en tailleur dans le bac à douche, prostrée, je m’interroge : comment les gens réussissent-ils à cautionner l’enfer ; par ignorance, désintérêt, peur de mourir, illusion de liberté ? Par conviction idéologique ? Non, ceux-là sont une minorité. Toi – une minorité. C’est le confort du plus grand nombre qui permet à l’horreur de s’ériger en système, il est tellement plus confortable d’obéir plutôt que de prendre position, tellement plus confortable de ne rien dire pour ne pas se sentir concerné, de se transformer en automate pour continuer de vivre en se croyant libre. C’est rassurant, l’autorité. Et l’homme sait si bien s’accommoder des faits pour situer sa conscience du bon côté. Mais ; torturer, violer, tuer ? Torturer, torturer, torturer. Elle est là, cette vérité effrayante qui résiste à ma compréhension. Comment autant d’individus ont-ils pu ? Pour se sentir exister, moins misérables, survivants dans une vie faite d’incertitude et d’angoisse ? Comment l’homme peut-il oublier à ce point son humanité ? Comment as-tu pu l’oublier, toi, après tout ce que tu as traversé ?

En 1983, la dictature s’est effondrée. Les chiffres officiels sont tombés. Le régime a entraîné la disparition de 30 000 personnes, l’assassinat de 15 000 autres, l’emprisonnement de 9 000 détenus politiques, et le vol d’au moins 500 bébés.


 

mercredi 2 décembre 2020

[Sire, Guillaume] Avant la longue flamme rouge

 


 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Avant la longue flamme rouge

Auteur : Guillaume Sire

Parution : 2020 chez Calmann-Lévy

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains.  »
 
1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire  : le  «  Royaume  Intérieur  ».
Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

Avant la longue flamme rouge a été récompensé par le Prix Orange du Livre 2020.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Il a publié trois romans : Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007), Où la lumière s’effondre (Plon, 2016) et Réelle (L’Observatoire, 2018).

 

 

Avis :

Alors que la guerre civile fait rage au Cambodge, Saravouth et Dara, onze et neuf ans, ont néanmoins pu, jusqu’en cette année 1971, mener une existence heureuse auprès de leurs parents, à Phnom Penh. Mais les combats finissent par atteindre leur ville. Séparé des siens dans la tourmente et réfugié dans la forêt, Saravouth va devoir survivre dans l’enfer d’un pays en plein chaos, avec pour seule obsession : retrouver sa famille.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman terrible et bouleversant commence doucement, au sein d’un cocon familial qui a jusqu’ici réussi à supporter les rigueurs de la réalité grâce au pouvoir des livres et de l’imagination. Saravouth s’est ainsi créé un monde imaginaire, alimenté par la littérature que lui fait découvrir sa mère. Le contraste entre cette poésie et la barbarie qui va venir la saccager n’en est que plus frappant, alors que, consterné, le lecteur voit bientôt sombrer les personnages, auxquels il a eu le temps de s’attacher, dans un maelstrom aussi terrifiant qu’inextricable.

Lorsque s’achève cette lecture aux allures de tornade, images et mots continuent à hanter longtemps l’esprit : pas seulement en raison des atrocités commises pendant cette guerre, mais tellement le destin de Saravouth s’avère stupéfiant de bout en bout, sa personnalité magnétique et sa force de survie impressionnante. En nous signalant le court métrage Odysseus’ Gambit, tourné sur Saravouth devenu adulte,
l’épilogue nous permet de réaliser comment la vie de cet homme est demeurée bloquée dans une impasse tragique. L’on ne peut que s’émouvoir de la stupéfiante résilience de cet être fracassé depuis l’enfance, que la mort n’aura épargné que pour lui en laisser une terrible culpabilité.

Ce livre intense et vibrant se lit en un seul souffle de sidération et vous laisse groggy, accablé par le poids de certains destins que l’on dirait tragiques par essence, et impressionné, tant par son héros malgré lui, que par l’émouvant hommage qui lui est ainsi rendu. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

— Les mots, leur dit-elle, sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l’Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d’écouter.
Et elle leur apprend à écouter. Pas seulement avec les oreilles, mais aussi avec l’estomac, la nuque, les genoux, les mains. Les lycéens tirent les ficelles lestées par les hameçons des mots. Et ils constatent en le faisant qu’il y a toujours quelque chose au bout. Toujours quelque chose qui existe vraiment.

Saravouth a compris depuis longtemps que le Royaume Intérieur de sa mère se situait dans les livres. Les livres permettent à Phusati d’observer et de comprendre depuis le Royaume ce qui se passe dans l’Empire [Le monde réel]. E la fois des armes, des boucliers, des longues-vues, des loupes, des microscopes, des instruments de mesure et des cachettes. Depuis l’enfance, elle collectionne les mots dont elle se sert, dit-elle, « pour habiter la vie ». Elle joue de la harpe sur les cordes tendues par les poètes entre l’âme et les choses.

Si Dara s’intéresse elle aussi aux plantes, c’est surtout pour la cuisine. Seule la cuisine réussit à la tenir occupée plus de dix minutes. C’est sa manière de pratiquer la poésie et « d’habiter la vie ». Sa manière de bâtir un Royaume Intérieur. Elle sait quoi ajouter, quand, équilibrer les goûts, comment chauffer, combien de temps, le geste du poignet pour la spatule, la cuillère, le fouet. Elle tire sur les saveurs comme les poètes sur les ficelles des mots. Elle compose, recompose, extrait, transvase, transpose.

Quelques jours plus tard, un homme en complet bleu accompagné de deux soldats se présente chez les Inn. Phusati ne le laisse pas entrer. Il pose des questions à propos de la voisine. Elle répond qu’elle ne la connaît pas très bien et qu’elle n’a pas vu « cette sale Vietnamienne » depuis plusieurs mois. Thàn était peut-être déjà partie au moment du coup d’État, ajoute-t-elle. En entendant sa mère proférer ces mensonges, Saravouth comprend que la situation est grave. Il ne faut pas que l’homme en complet bleu tire sur les ficelles de ces mots-là, autrement il s’apercevra que la boîte hameçonnée au bout est vide et voudra tirer d’autres ficelles.

Phusati n’a pas moins été affectée par l’enlèvement de Reth et Bopha. Elle lit encore des livres à Saravouth mais sans conviction, luttant contre une pensée dont elle ne se serait jamais crue capable, et dont la voix la submerge aussitôt qu’elle ouvre un roman : On peut tirer les ficelles des mots autant qu’on voudra ; de toute façon on ne trouvera jamais autre chose au bout que des ficelles, encore, et d’autres mots, des millions de hameçons plantés dans le néant ; même dans la tombe, vivants, les mots nous empêcheront d’être libres ; le mot « éternité » y dévorera les cadavres qu’on lui aura donnés à manger.
 
Durant une nuit anormalement opaque, alors que Iaï ronfle en couvrant à elle seule le bruit de la pluie sur les flancs de la cabane, Saravouth, effrayé par l’obscurité, se souvient d’un passage de Peter Pan et de l’intonation un peu triste de Phusati quand elle le lui lisait. Dans ce passage, Michael, le frère de Wendy, demande à sa maman :  — Est-ce que quelque chose peut nous faire du mal du moment que les veilleuses sont allumées ?  — Rien mon chéri, répond madame Darling. Elles sont les yeux qu’une mère laisse derrière elle pour veiller sur ses enfants.

Il repense à cette soirée en famille sur un bateau à vapeur à l’occasion de la fête des Eaux, Bon Om Touk, au moment où le Tonlé Sap est au plus haut et s’apprête à changer de sens pour couler non plus vers le Grand Lac comme c’est le cas jusqu’à la fin de la saison des pluies, mais vers le Mékong et la plaine des Quatre-Bras. Ce phénomène a fait la gloire et la richesse du Cambodge. Aucun autre fleuve ne change de sens de la sorte deux fois par an. Saravouth a appris cela en classe. Pour s’adapter à ce changement, le Tonlé Sap a développé de son propre chef une combinaison inédite entre faune et flore, eau et terre, vent et pluie, neiges fondues de l’Himalaya, mousson, eaux salines, galets, limons argileux.

— Moi aussi j’aurais voulu aller à Paris, dit finalement Vanak, mais ils ne prennent que les enfants qui ne savent pas parler, ceux qui n’ont pas encore des images dans la tête. C’est ça qu’ils veulent, les Français : ils veulent des montres sans aiguilles. Je suis trop grand, tu vois (…).

C’est en haut des immeubles qu’on ressent le mieux la pression liée au siège. La ville est un corps jeté à la mer qui après avoir retenu son air en espérant retrouver la surface s’apprête à ouvrir les poumons et à avaler de grandes gorgées d’eau mortelle. Elle subit dans ses ressorts intimes une force qui n’avait pesé jusqu’ici que sur ses parois. Les murs cèdent, la guerre pénètre. Tous les jours, des roquettes tuent des civils. Des lianes parasites couvrent les arbres de fleurs suintantes. Les anomalies du réseau électrique créent près des disjoncteurs des ronflements sordides. On ne répare rien. Le crépi des immeubles part en lambeaux. Les chaussées sont constellées de nids-de-poule. Les égouts ne sont plus entretenus, les ordures s’amoncellent. Des animaux lacérés fouillent la gadoue et grignotent les câbles et le bois des portes, en proie à une détresse qui ne va pas de pair avec la servilité. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 2 octobre 2020

[Mazières, Christine (de)] La route des Balkans

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La route des Balkans

Auteur : Christine de MAZIERES

Parution : 2020 (Sabine Wespieser)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans une forêt hongroise, après des mois d’errance, Asma, une jeune Syrienne, attend, avec d’autres réfugiés, un véhicule pour l’Allemagne. Son père, pharmacien à Damas, a été exécuté, son frère a rejoint la rébellion. Pour sa sécurité, sa famille l’a alors envoyée en Europe. Lorsqu’arrive enfin un camion frigorifique, elle éprouve presque du soulagement à s’y entasser. Même si, dans la bousculade, elle perd son sac… et son cahier rouge – le journal intime qu’elle tient depuis l’arrestation de son père en 2006.
Tamim parvient à le récupérer. Il le conservera précieusement. Sur les routes depuis trois ans, contraint à chaque étape de travailler pour payer la suivante, il a quitté l’Afghanistan à quatorze ans, après l’assassinat de son père et de ses frères par les talibans. Lui aura plus de chance qu’Asma – abandonnée à bord du fourgon avec ses compagnons d’infortune sur une aire d’autoroute, et dont la fin tragique agira comme un électrochoc sur la politique et l’opinion.
À Munich, en cet été 2015, Helga entend avec effarement la nouvelle. Elle se souvient d’avoir été réfugiée elle aussi, fuyant l’Armée rouge qui marchait sur Königsberg en 1945. Et, quand la chancelière Angela Merkel prononce son désormais célèbre « Wir schaffen das, nous y arriverons », Helga, comme tant de ses concitoyens, va tout naturellement proposer son aide aux demandeurs d’asile affluant sur le territoire allemand.
 
Revenant sur cet élan de générosité et sur l’espoir suscité, Christine de Mazières, dans ce roman polyphonique qui retrace le parcours des victimes, mais aussi des acteurs de ce drame, nous interroge avec force sur le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christine de Mazières, franco-allemande née en 1965, vit dans la région parisienne, où elle est magistrate. De 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. Elle a participé, aux côtés de Brigitte Sauzay, à la création de l’Institut Berlin-Brandebourg pour les relations franco-allemandes, devenu la Fondation Genshagen, dont elle est vice-présidente du conseil scientifique. Elle est par ailleurs membre du jury du prix littéraire franco-allemand Franz Hessel, membre du groupe de réflexion franco-allemand Daniel Vernet et secrétaire générale du Club économique franco-allemand. Elle a publié Requiem pour la RDA, entretiens avec Lothar de Maizière, en 1995 et L’Europe par l’école en 2006. Son premier roman, Trois jours à Berlin, a paru en mars 2019 chez Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

En 2015, les cadavres de 71 migrants qui tentaient clandestinement de rejoindre l’Allemagne, sont découverts dans un camion frigorifique abandonné sur une autoroute autrichienne, pas loin de la frontière hongroise. Véritable électrochoc sur l’opinion publique allemande, ce drame déclenche une vague de solidarité spontanée au sein de la population et l’inflexion de la politique migratoire de la chancelière Angela Merkel : les portes de l’Allemagne s’ouvre alors à des centaines de milliers de demandeurs d’asile.

En faisant se croiser les destins des deux jeunes Asma et Tamim, l’une syrienne, l’autre afghan, tous les deux jetés sur les chemins de l’exil par les persécutions qui ont décimé leurs familles, le roman immerge sans ménagement dans la réalité crue et insupportable de la « route des Balkans », cette voie migratoire semée d’embûches, depuis la Grèce vers l’Europe centrale et de l’Ouest. Placé dans les pas aussi périlleux qu’exténuants des migrants, confronté au dénuement des pays les plus pauvres d’Europe où se développent les pires pratiques des réseaux de passeurs, le lecteur pris à la gorge par l’atrocité de l’hécatombe risque fort de devoir reprendre son souffle plusieurs fois avant de parvenir au terme du récit.    

A l’horreur répond pourtant le formidable élan de solidarité de la population allemande que son histoire a rendue particulièrement réceptive aux souffrances des personnes déplacées ou séparées par les frontières, à l’instar d’Helga, dont la famille connut l’exil lors de la redéfinition territoriale de l’Allemagne après-guerre, et qui vécut avec ferveur la chute du mur de Berlin et la réunification de son pays. La figure d’Angela Merkel domine dès lors toute cette partie du récit, au travers de la mise en place à ce moment, le devoir moral l’emportant face à la situation d’urgence humanitaire, de sa généreuse politique migratoire, on le sait réduite depuis sous la pression conservatrice.

Pointant du doigt les contradictions et les divisions européennes, et notamment l’ironie de la construction d’un nouveau mur en Hongrie, précisément là où s’était ouvert le rideau de fer en 1989, Christine de Mazières nous interroge sur notre propre passivité : ce que l’Allemagne a tenté depuis 2015, ce « Wir schaffen das - Nous y arriverons », était-ce donc si impossible dans d’autres pays d’Europe ? En 2019, un autre camion frigorifique livrait en Angleterre sa cargaison de 39 cadavres, tous des migrants vietnamiens...

Ce terrible roman, où quelques destins particuliers viennent souligner l’inhumaine réalité d’un drame humanitaire abordé par l’Europe en ordre dispersé, est sans aucun doute le plus convaincant de tous ceux qu’il m’a été donné de lire sur le sujet. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Depuis que chacun reçoit son flot abrutissant d’images sur petit écran, nul ne peut plus l’ignorer, même à Lom : la Bulgarie est le pays le plus pauvre de l’Union européenne, et cette région, l’une des plus déshéritées de Bulgarie. Bienvenue chez les oubliés de l’opulente Europe. D’entendre parler d’eux à la télévision, même en mal, les habitants de Lom ont apprécié, car enfin on parle d’eux, on officialise leur état de parias et leur plein droit à se plaindre comme de juste.
Des fonds européens s’y déversent pourtant. Au milieu du chaos, une route, un pont, un hôpital, une usine sont rénovés ou construits à coups de millions d’euros. Une belle plaque bleue couverte d’étoiles dorées, sur laquelle est inscrit L’EUROPE S’ENGAGE, est apposée sur l’ouvrage ou sur le bâtiment rutilant.
Tout est rénové avec l’argent européen : la place de l’église, repavée, le jardin public avec ses bancs coquets, la bibliothèque et ses ordinateurs en libre accès, de nouvelles canalisations d’eau.
Mais les gens ne sont plus là. Ils sont partis au loin chercher du travail. Et, parmi les écoles remises à neuf, certaines ont dû fermer faute d’élèves. Le pays se dépeuple, malgré les investissements. Inauguré en 2013, le nouveau pont de Vidin, à une heure de route de Lom en remontant le Danube vers l’amont, un ouvrage imposant long de deux kilomètres, reliant la Bulgarie à la Roumanie, n’a pas réussi à désenclaver cette région.
Tout cela ne suffit pas pour fournir du travail aux plus pauvres des habitants. Ils se retrouvent le ventre vide au bord de la table du festin, avec juste un peu plus de rêve de partir.
C’est une géographie du manque : ni argent, ni travail, ni chance. Pas étonnant que des pauvres de Lom soient tentés d’exploiter encore plus malheureux qu’eux, car il y en a toujours, des plus malheureux, ceux qui n’ont pas encore le passeport frappé de douze étoiles, le sésame d’une vie meilleure.
Ces forçats de la route, les peuples de l’Orient et de l’Afrique qui fuient les guerres et les assassins, sont une manne de désespérés aux ourlets cousus de dollars. Alors, les miséreux font leur blé sur le dos des migrants. Pauvres contre pauvres, c’est une loi du monde.
 
Elle est née il y a vingt ans en Allemagne, un pays qui nourrit un rapport spécial à son histoire. Les Allemands ont pour cela des mots longs et compliqués, Vergangenheitsbewältigung, le fait de surmonter le passé, ou Wiedergutmachung, la réparation des fautes passées.  
L’Allemagne oscille entre amnésie et devoir de mémoire, indifférence et sidération, histoires familiales retouchées et impressionnants mémoriaux, victimisation et responsabilité. Les villes sont semées de plaques commémoratives, les passants marchent sur des Stolpersteine, pavés rappelant le nom de victimes du nazisme. Mais il a fallu cinquante ans avant de reconnaître les crimes de la Wehrmacht. La légende d’après-guerre avait blanchi l’armée du Reich, afin de permettre aux dix-sept millions d’anciens soldats de vivre ou de reposer en paix, et à leurs familles, de tourner la page.
Alma sait pertinemment que l’histoire est une matière inflammable, et c’est cela qui l’attire : raconter l’histoire est sujet à controverses. Les historiens se querellent, la politique s’en mêle, les journaux exhument les dossiers enfouis, la mémoire s’embrouille. La plupart des familles sont bâties autour d’un puits d’ombre.

La ville de Torbat-e Heydarieh, cent vingt mille habitants, se situe dans le nord-est de l’Iran, dans la province de Khorasan-e Razavi. Le trafiquant d’hommes décharge ses passagers dans la cour d’un immeuble en construction. Un Iranien à la fine barbe taillée en pointe examine les quinze recrues. Ils vont rejoindre les ouvriers, tous également clandestins. Ils dorment sur place, dans des appartements sans portes ni fenêtres. Une couche de sable épandue à même le ciment, une natte par-dessus en guise de matelas. Il est dangereux de quitter le chantier pour des sans-papiers. Alors ils travaillent sans relâche, pour rembourser le passeur et gagner de quoi payer la prochaine étape.

La victoire était amère. Il tremblait de froid et n’arrivait pas à éprouver de joie. Il était pourtant arrivé en Europe. La chance lui avait souri. La main d’un pêcheur grec s’était tendue vers lui, mais sa vie de clandestin n’était pas terminée. Désormais, la route des Balkans se dressait devant lui, hérissée d’obstacles et de murs…  
Tandis que Tamim et ses compagnons se morfondent au fin fond d’une forêt hongroise, est achevée la clôture de barbelés de quatre mètres de haut et de cent soixante-quinze kilomètres le long de la frontière avec la Serbie. Un nouveau rideau de fer…
Vingt-six ans auparavant, le 2 mai 1989, la Hongrie commençait à démanteler sa frontière grillagée vers l’Ouest et, le 10 septembre 1989, elle ouvrait officiellement sa frontière vers l’Autriche, laissant passer des milliers de réfugiés est-allemands, avant que ne tombe le Mur de Berlin deux mois plus tard.
À présent, trois mille migrants arrivent chaque jour en Hongrie. Même après l’achèvement du nouveau mur, le nombre d’interpellations s’élève encore à huit mille sept cent quatre-vingt-douze le week-end du 28 au 30 août.
 
Tant de questions que l’on retient, par peur de blesser l’autre, par pudeur, par lâcheté… Tant de rêves que l’on garde pour soi, parce que la vie rêvée vaut moins que la vie réelle, pense-t-on. Mais qu’est-ce que la vie réelle ? Une vie édulcorée, banale, réduite à ce que l’on croit possible ? Une vie décente, qui plaira aux voisins ? Une vie comme on dessine les plans de sa propre prison ?

Après la série de naufrages en Méditerranée, qui a fait près de deux mille morts au début de l’année, les migrants privilégient désormais une autre route : les Balkans.
« “Les passeurs ont découvert une route et les flux deviennent de plus en plus importants”, a alerté Dimitris Avramopoulos, le commissaire aux Affaires intérieures de l’Union européenne. Cette route est meurtrière. Le drame de jeudi est le plus grave survenu en Europe, depuis la découverte macabre en 2000 de cinquante-huit immigrés chinois dans un container au Royaume-Uni. Depuis début janvier, plus de cent vingt-cinq mille migrants ont traversé la Macédoine, la Serbie, la Bosnie, l’Albanie ou encore le Kosovo pour entrer dans l’Union européenne. Ils étaient huit mille l’année dernière, rappelle l’agence européenne Frontex. »

… les étapes de la route des Balkans :
« Étape numéro un : de la Turquie vers la Grèce. La Turquie est un point de passage obligé vers “l’eldorado européen” et c’est là que les réfugiés affrontent les premiers dangers. La frontière terrestre avec la Grèce étant coupée par un mur, ils n’ont d’autre choix que de trouver un passeur pour monter à bord d’une embarcation surchargée. Avec un peu de chance, ils atteindront des îles grecques comme Kos, Chios, Samos ou Lesbos. »
(…)
« L’étape numéro deux, c’est la Macédoine, où sévissent des mafias qui enlèvent et rackettent les étrangers. De plus, depuis le 20 août, le gouvernement macédonien a décrété l’état d’urgence et bloque la frontière à l’aide de barbelés. Mais les migrants passent malgré tout et poursuivent leur route périlleuse.
« Puis il faut traverser la Serbie, et là, il faut se faire enregistrer dans un centre d’accueil débordé. Cela peut prendre du temps.
« Enfin, il est de plus en plus difficile d’arriver en Hongrie, depuis que, le 17 juin, ce pays a décidé de fermer sa frontière vers le sud pour couper la principale voie d’accès des migrants : un mur de barbelés est en construction. Il devrait être achevé à la fin août. Si les migrants parviennent à le contourner – une petite zone n’est pas encore grillagée –, ils devront encore affronter mille tracas. En effet, le gouvernement hongrois est résolument hostile aux migrants. Le Premier ministre hongrois a même lancé, en mai dernier, une consultation nationale sur l’immigration et le terrorisme… ».
 
L’identité des morts est maintenant connue. En face de chaque numéro est indiqué un nom, un prénom, un âge, un pays. Des vies réduites à cela, une identité, somme d’informations minimales, rien de plus. En face de la date de naissance, on ajoutera la date de la mort. Des décoctions de vies, qui passent à côté de l’essentiel ; la joie ressentie en contemplant un reflet du soleil couchant dans la vitre sale de l’autocar, le souvenir d’un baiser dans un bruissement de feuillage, un regard saisi à la volée et que l’on n’oublie pas. Ces fulgurances qui dévoilent la beauté du monde, à arracher le cœur, ces myriades de possibilités qu’offre la vie à chaque instant sont désormais closes. Toutes ces vies, scellées en destins.

« Voici une lecture qui m’a marquée, à ton âge, Alma, et qui me semble toujours être d’actualité : Zum ewigen Frieden, Vers la paix perpétuelle.
(…)
– Et tu te souviens peut-être, poursuit Helga, songeuse, que pour Kant l’établissement de la paix universelle présuppose la reconnaissance d’un droit à l’hospitalité pour toute personne dont la vie est en danger dans son propre pays. »

La chancelière semble détendue. Elle serre les mains, sourit pour des selfies. Un discours bon enfant, qui prend un tour sérieux quand elle évoque la crise des réfugiés. Elle répète : « Wir schaffen das ». Et insiste : « Dans cette situation, nous avons le devoir d’aider. » Elle dit aussi : « Celui qui vient pour de pures raisons économiques, il ne pourra pas rester. » En tant qu’Allemande de l’Est, elle rappelle l’année 1989, où les Hongrois, les premiers, ont laissé les citoyens de RDA fuir vers l’Ouest : « Il est difficile de voir que ceux qui ont, il y a vingt-six ans, ouvert pour nous les frontières, se comportent aujourd’hui très durement avec ceux qui ont fui manifestement sans autre choix. » 
  

 

 

Sur le thème des migrants sur ce blog :


 

mercredi 30 septembre 2020

[Giuliano, Serena] Mamma Maria






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Mamma Maria

Auteur : Serena GIULIANO

Editeur : Cherche Midi

Année de parution : 2020

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Ciao, Sofia, qu’est-ce que je te sers ? Comme d’habitude ? Et j’ajoute un cornetto, parce qu’il faut manger, ma fille !
– Oui, merci, Maria. »
Je m’installe en terrasse, face à la mer, comme chaque matin depuis que je suis de retour en Italie. J’aime bien travailler au son des tasses qui s’entrechoquent. Et, au Mamma Maria, j’ai toujours de la compagnie. Il y a ceux qui viennent tuer le temps. Il y a les enfants qui rêvent devant le comptoir à glaces. Il y a les ados qui sirotent un soda, monsieur le curé, et, surtout, mes partenaires de scopa.
Ici, on vient échanger quelques mots, partager un apéro, esquiver la solitude ou écouter Celentano. Moi, je viens pour me persuader que j’ai bien fait de quitter Paris… et l’autre abruti.
Il fait quand même meilleur ici.
Et puis, on cherche aussi à profiter de la bonne humeur (ou non) de Maria, qui mène, comme une mamma, tout ce petit monde à la baguette.
Bref, j’ai enfin retrouvé mon village paisible.
Enfin, paisible jusqu’au jour où…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Serena Giuliano est italienne mais a aussi quelques défauts. Elle écrit – en français – sur les réseaux et sur papier.

 

Avis :

Meurtrie par une peine de coeur, Sofia quitte Paris pour revenir vivre dans son village natal du sud de l’Italie. Elle y retrouve avec plaisir l’ambiance chaleureuse de la petite communauté qui gravite autour du café tenu par la charismatique Mamma Maria.

Malgré mes résolutions d’éviter désormais le genre feel good qui m’a souvent déçue, j’ai fini par lire ce roman, prix Babelio 2020 dans la catégorie littérature française. Mal m’en a pris : les personnages, si lourdement typés italiens qu’ils en paraissent caricaturaux, évoluent dans une histoire désespérément candide, débordante de clichés et de bons sentiments, maladroitement saupoudrée d’une pincée d’ingrédients touristiques et gastronomiques censés faire rêver et saliver, mais qui, mal servis par une écriture plate et ordinaire, donnent le sentiment d’évoluer davantage dans une brochure publicitaire que dans une œuvre littéraire.

Si vous êtes adeptes des romans feel good, celui-ci vous fera voyager dans une Italie de cartes postales. Mais il ne vous convertira pas au genre si ce n’est pas déjà votre tasse de thé. (2/5)

 

Citations :

La vitesse m’a toujours fait peur et, ici, le code de la route est une option pour la plupart des conducteurs. On double à droite, à gauche ; s’ils le pouvaient, certains doubleraient même par-dessus. Quant aux ronds-points, c’est un vrai piège. Mettez un Français là-dedans, il deviendrait fou. C’est simple : si on y entre, on ne sait ni quand ni comment on finira par en ressortir. La priorité est à celui qui la prend. Dans ma région, les assurances pour les deux-roues sont trois fois plus chères que dans le nord de l’Italie. Ça résume bien la situation…