dimanche 22 octobre 2023

[Desprairies, Cécile] La propagandiste

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La propagandiste

Auteur : Cécile DESPRAIRIES

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le Paris des Trente Glorieuses, une enfant assiste aux réunions des femmes de la famille organisées au domicile de sa mère, Lucie, dans un immeuble haussmannien. On parle chiffons et on s’échange les potins du jour. L’ambiance est joyeuse. Plus agitée, aussi, quand il s’agit d’évoquer, à mots voilés, le passé de Lucie, ce grand amour qu’elle aurait connu, pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de se remarier.
Qui est Lucie ? Qu’a-t-elle fait précisément, avant ?
De fil en aiguille, perçant les mensonges et les non-dits de cette mère énigmatique, l’enfant, devenue adulte et historienne de profession, met à nu la part d’ombre de Lucie et de toute une partie de sa famille. Les masques tombent, et l’histoire de cette femme, collaboratrice zélée, en France, sous l’Occupation, se révèle en plein, à l’image d’un passé collectif dont on n’a, aujourd’hui encore, pas fini de faire l’inventaire. La Propagandiste jette un regard sans concession sur la France de la collaboration et son empreinte sur notre mémoire collective.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1957, Cécile Desprairies est germaniste et historienne de l’Occupation en France. Elle a publié de nombreux ouvrages sur les images de propagande, les lieux et les lois de cette période, notamment Paris dans la collaboration (Seuil, 2009). La Propagandiste est son premier roman.

 

Avis :  

Historienne, Cécile Desprairies est devenue une spécialiste de la France occupée et collaborationniste. Auteur de nombreux ouvrages historiques sur le sujet, elle aborde pour la première fois le registre romanesque pour raconter l’histoire de sa mère, Française pro-nazie : un récit glaçant qui vient courageusement couronner une vie obsessionnellement consacrée au besoin de comprendre et, loin des discours familiaux, de replacer dans sa réalité concrète la terrible signification des mots « Occupation » et « collaboration ».

Au milieu des années 1960, la narratrice alors enfant assiste chaque matin, dans une ambiance de « gynécée », à de curieuses réunions dans le très chic appartement parisien de ses parents. Sous le patronage de sa mère, véritable « maîtresse de cérémonie », tante, grand-mère et cousine s’immergent avec nostalgie dans l’évocation à demi-mot d’un âge d’or perdu, « cette époque qui leur [a] été favorable », où « elles [ont] su se débrouiller », « une sorte de conte de fées » dont elles se félicitent de manière énigmatique de n’être « pas passées à côté. » Témoin muet d’un «  spectacle en langue étrangère, sans sous-titres », la petite Cécile ne comprend pas et s’interroge, le mystère encore épaissi par les étranges marottes maternelles, comme celles de lui faire réciter, « comme une ritournelle », les verbes irréguliers allemands, ainsi que les villes et les fleuves d’outre-Rhin.

Soixante ans plus tard, l’enfant grandie dans les non-dits et un langage qu’il lui aura fallu apprendre à questionner, mettant au jour d’insondables précipices sous la prétendue innocuité des apparences, n’en finit pas d'entraîner toujours plus avant l’adulte qu’elle est devenue dans une insatiable quête de vérité. Ses parents désormais tous deux décédés – « j’ai poussé un discret soupir de soulagement. Enfin, une vie libre pouvait commencer »  –, la voici donc qui, brisant le silence, poursuit son cheminement, à la fois personnel sous l’encombrant fardeau laissé en héritage par sa famille, et en faveur du devoir de mémoire avec ce rare et courageux témoignage, non pas du côté des victimes, mais de ceux qui ont profité de la situation en ralliant sans vergogne le camp de l’ignominie.

C’est dans un effroi sidéré que l’on découvre, par-delà les coupables agissements des membres de cette famille pendant la guerre et leur rebond en toute impunité après la Libération, la profondeur des convictions qui, leur vie durant, ne faibliront jamais, confinant même à une forme de folie dans le cas de Lucie, la mère de l’auteur. Jamais remise de la mort, en 1944, de son grand amour et premier mari, le jeune nazi Friedriech dont les travaux sur la biologie génétique faisaient un Mengele en puissance, cette femme farouchement antisémite et germaniste convaincue, si efficace dans sa participation « aux publications du Cahier jaune, réservé aux adultes, et à celles de la brochure Youpino, destinée aux enfants, tous édités par le Commissariat général aux questions juives » et aux campagnes de propagande nazie dans la France occupée qu’on la surnomma la « Leni Riefenstahl de l’affiche » et « la propagandiste », sut, avec son clan, jouer les caméléons quand le vent tourna, mais s’enferma alors, jusqu’à la fin de ses jours, dans l’antalgie d’un déni qui la fit, en privé, s’imaginer sa vie « als ob », « comme si » « ces salauds » n’avaient pas « condamné Pétain », « Laval » ou « assassiné Henriot ». Opportunément remariée à un haut fonctionnaire, pétainiste antisémite reconverti résistant au bon moment et profitant pleinement de l’euphorie des Trente Glorieuses, on la retrouve riche bourgeoise et mère de quatre enfants, pétrie de ressentiment envers ses contemporains dans ce qui devenu un culte à ses idoles nazies, ne vivant plus que de ses réminiscences heureuses de l’Occupation, entre appartements et meubles spoliés par les siens.

Décortiquant la psychologie complexe de sa mère pour un portrait vertigineux où opportunisme se conjugue avec aveuglement, Cécile Desprairies brise silence et tabous pour un récit aussi personnel et courageux qu’édifiant et nécessaire. « À [elle] de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est [s]on héritage, la part qui [lui] échoit, [elle] n’en aura pas d’autre. » (4/5)

 

Citations : 

Avec aisance, Lucie est ainsi passée du magazine nazi Signal au magazine américain Life. Elle s’y connaît en agitprop, alors poser façon New Look en Miss Dior n’est pas trop difficile. Lucie est en terrain connu. Elle a, en bonne propagandiste, étudié la concurrence. Le magazine nazi Signal qu’elle a fait sien, né en 1940, a été directement inspiré du confrère américain Life, créé quatre ans plus tôt. On y repère le même cadrage de photos en pleine page, souvent en couleurs, la même typographie des légendes en police Futura – Lucie apprécie en connaisseuse la lisibilité des petites capitales grasses que son oncle Gaston lui a appris à reconnaître – et les mêmes reportages sensationnels, avec exploits sportifs, goût des cimes, approche dangereuse et même mort en direct, faits par des inconnus sur des inconnus qui deviennent « héros d’un jour ». L’esprit pionnier du magazine américain est le sien, à une idéologie près. Ces Américains sont tellement persuadés d’avoir raison. Laissons-les le croire.
 

Le clan est saisi d’effroi par les procès qui se poursuivent et les listes des condamnés lues dans le journal. Le premier fusillé, un ami journaliste, Georges Suarez, le 9 novembre 1944, les a sidérées. Puis Jean Hérold-Paquis, exécuté le 11 octobre 1945. S’attaquer à des journalistes, et à un type de trente-trois ans – sept ans seulement de plus que Lucie, les salauds ! Et Jean Luchaire, qui dirigeait la corporation de la presse. Personne ne savait exactement ce qu’elle recouvrait, cette corporation, mais il avait un beau carnet d’adresses. Un type un peu coureur mais si gentil. Fusillé le 22 février 1946. Sa fille doit être dans tous ses états. Les salauds ! Et maintenant Jean Mamy, journaliste et réalisateur, une relation de Zizi, qui avait promis de la faire travailler. Que va-t-elle devenir ? « Jean Ma-my ! » psalmodie Zizi, perdue, elle qui a toujours été entourée et choyée, dépendante des hommes et de l’argent. « Mais Lu-cie ? »
 
 
À toi de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est ton héritage, la part qui t’échoit, tu n’en auras pas d’autre.


 

vendredi 20 octobre 2023

[Mizubayashi, Akira] Suite inoubliable

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Suite inoubliable

Auteur : MIZUBAYASHI Akira

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En lui, la musique parlait français depuis qu’il l’avait vécue en France. En se livrant à la conversation avec Hortense, il avait la sensation d’interpréter un duo avec elle, sensation qu’il ne connaissait pas lorsqu’il s’exprimait dans sa langue maternelle, le japonais. »

Pamina est une jeune luthière brillante, digne petite-fille d’Hortense Schmidt, qui avait exercé le même métier au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Embauchée dans l’atelier d’un fameux luthier parisien, Pamina se voit confier un violoncelle très précieux, un Goffriller. En le démontant pour le réparer, la jeune femme découvre, dissimulée dans un tasseau, une lettre qui la mènera sur les traces de destins brisés par la guerre. Des mots, écrits à la fois pour résister contre l’oppresseur et pour transmettre l’histoire d’un grand amour, auront ainsi franchi les frontières et les années. Les histoires entremêlées des personnages d’Akira Mizubayashi, tous habités par une même passion mélomane, pointent chacune à sa façon l’horreur de la guerre. La musique, recours contre la folie des hommes, unit les générations par-delà la mort et les relie dans l’amour d’une même langue.

 

Un mot sur l'auteur :

Akira Mizubayashi est un écrivain japonais né en 1951. Professeur de français dans une université de Tokyo, il a rédigé six essais en japonais avant de commencer à écrire en français.

 

Avis :  

Après le violon dans Ame brisée et l’alto dans Reine de coeur, Akira Mizubayashi complète sa trilogie musicale – son trio à cordes littéraire ? - avec le violoncelle. Cette troisième partition romanesque, jouant elle aussi l’alternance entre les années quarante et nos jours, est une nouvelle variation sur le thème de la résistance et de la transmission, à travers la musique, des valeurs humanistes mises à mal par la guerre.

Violoniste prodige formé à Paris dans les années 1930, le jeune Ken Mizutani, revenu à Tokyo, reçoit en 1945 « le fatidique petit papier rouge d’incorporation ». Forcé de rejoindre les rangs d’une armée impériale que « le démon de la guerre et du despotisme, bafou[ant] les consciences », emmène de manière suicidaire vers une déroute inexorable, le jeune homme doit se résoudre à quitter les siens et son violoncelle. Quelque soixante-dix ans plus tard, Pamina, la luthière à qui l’illustre violoncelliste Guillaume Walter a confié pour révision son Goffriller de 1712 à la si particulière teinte « rouge cerise sombre », découvre en détablant l’instrument, cachée dans un tasseau, une lettre datée de 1945 et signée d’un certain Ken Mizutani...

Découpée en six danses comme chacune des six suites pour violoncelle de Bach, qui, avec le concerto d'Elgar et le chant des oiseaux – devenu un symbole de paix et de liberté depuis son arrangement pour violoncelle par le catalan Pablo Casals engagé contre le franquisme –, forment la bande originale du roman, la narration est une nouvelle fois une ode vibrante à la musique, en même temps qu’un chant d’amour à la langue française. Comme l’auteur, à ce point épris du français que c’est en cette langue qu’il choisit d’écrire ses romans, le personnage Ken Mizutani sent « en lui la musique parler français depuis qu’il l’a vécue en France ». Alors que son pays, « gangrené par une dictature exacerbée fondée sur le culte fanatique de l’empereur », sombre dans une « folie cauchemardesque », cette musique et cette langue, qu’il associe à l’époque des Lumières en Europe, représentent pour lui « une lueur d’espoir », la voix de l’humanité qui survivra aux ténèbres passagères de l’Histoire.

Est-ce la répétition du schéma narratif d’un livre à l’autre de la trilogie ? Le charme de la jolie parabole qui, dans l’opus initial, prenait pour la première fois tout son sens, perd de sa puissance dans cette ultime variation qui, faute d’ajouter au propos, parvient aussi beaucoup moins bien à occulter la récurrence des stéréotypes et la tendance à l’idéalisation de la narration. Reste une lecture agréable, non dénuée de beauté, emplie d’un plaisir mélomane et tout entière vouée au culte de la musique et des hommes qui la composent, l’interprètent et en fabriquent les instruments d’exception. (3/5)

 

Citations : 

Le violoncelle du luthier vénitien Matteo Goffriller l’emmène rejoindre un ailleurs lointain, à des hauteurs vertigineuses au-dessus du territoire nippon où, dit-il, la raison et la conscience subissent une torture permanente infligée par un fanatisme exacerbé. Ken est un aigle qui déploie ses ailes pour planer en toute liberté dans le firmament des sentiments humains, pour parcourir toute l’étendue des émotions mises en résonance par le foisonnement des notes de Bach.


Le Divertimento de Mozart fut sublime. Tatsuya Ono fut touché jusqu’au plus profond de son être. Il se dit que le trio à cordes était une vraie conversation amicale, une discussion intellectuelle et courtoise à l’image des échanges d’idées qui se pratiquaient entre les personnes raisonnables dans les salons du siècle des Lumières européennes.
— Quand j’écoute une merveille pareille, je crois apercevoir une lueur d’espoir.


Nous entendons, en effet, dans ce chant à la fois merveilleux et si profondément triste, sa douleur devant le spectacle des atrocités de la guerre et la force de sa prière pour la paix qui monte vers le ciel à l’image de l’envolée des oiseaux catalans. (...) J’aimerais tant que ce chant résonne sur tous les champs de bataille, dans la tête des présidents qui commandent les armées, dans la conscience des soldats qui se livrent à des tueries aussi bien que dans le cœur de ceux qui tirent profit de l’industrie et du commerce des armes…

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 18 octobre 2023

[Murat, Laure] Proust, roman familial

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Proust, roman familial

Auteur : Laure MURAT

Parution : 2023 (Robert Laffont)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Toute mon adolescence, j'ai entendu parler des personnages d'À la recherche du temps perdu, persuadée qu'ils étaient des cousins que je n'avais pas encore rencontrés. À la maison, les répliques de Charlus, les vacheries de la duchesse de Guermantes se confondaient avec les bons mots entendus à table, sans solution de continuité entre fiction et réalité. Car le monde révolu où j'ai grandi était encore celui de Proust, qui avait connu mes arrière-grands-parents, dont les noms figurent dans son roman. 
J'ai fini, vers l'âge de vingt ans, par lire la Recherche. Et là, ma vie à changé. Proust savait mieux que moi ce que je traversais. il me montrait à quel point l'aristocratie est un univers de formes vides. Avant même ma rupture avec ma propre famille, il m'offrait une méditation sur l'exil intérieur vécu par celles et ceux qui s'écartent des normes sociales et sexuelles. 
Proust ne m'a pas seulement décillée sur mon milieu d'origine. Il m'a constituée comme sujet, lectrice active de ma propre vie, en me révélant le pouvoir d'émancipation de la littérature, qui est aussi un pouvoir de consolation et de réconciliation avec le Temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Historienne, écrivaine, professeure de littérature à l’Université de Californie à Los Angeles, Laure Murat est l’autrice, entre autres, de La Maison du docteur Blanche, prix Goncourt de la biographie (Lattès, 2001), Une révolution sexuelle ? (Stock, 2018), et Qui annule quoi ? (Seuil, 2022). Elle écrit depuis des années sur l’œuvre de Marcel Proust et a contribué aux catalogues des expositions du musée Carnavalet et de la Bibliothèque nationale de France en 2022.

 

Avis :  

Née princesse Murat, du croisement de la noblesse d’empire – le maréchal Murat fut nommé roi de Naples par son beau-frère Napoléon – et de la noblesse d’Ancien Régime – le duc de Luynes compta parmi les favoris de Louis XIII –, l’auteur fut contrainte à ses vingt ans de rompre avec sa famille et l’étroitesse de ses codes aristocratiques pour vivre son homosexualité au grand jour. Aujourd’hui enseignante universitaire en Californie, connue pour ses essais et biographies sur la psychiatrie, la littérature et le troisième sexe, et plus particulièrement pour ses multiples études consacrées à Marcel Proust, elle passe pour la première fois à l’écriture autobiographique, le regard finement critique de « ce petit journaliste », que sa grand-mère plaçait avec condescendance en bout de table, l’amenant à passer au crible sa vie, sa famille et ce « monde de formes vides » qu’est l’aristocratie française.

« Toute mon adolescence, j’ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadée qu’ils étaient des oncles ou des cousines que je n’avais pas encore rencontrés. » Proust procédant par insertion de noms inventés à l’intérieur de vraies généalogies, Laure Murat se retrouve en effet des ancêtres communs avec le duc et la duchesse de Guermantes. Par un effet miroir proprement saisissant, la voilà qui découvre, dans cette œuvre qui n’a pas fini de la fasciner, tout ce qu’elle a toujours vécu d’expérience sans jamais en avoir clairement conscience. La lecture de Proust est une révélation. Elle lui ouvre les yeux sur la vanité d’un monde en perpétuelle représentation, « un théâtre qui ne ferme jamais », tout entier consacré à la mise en scène de sa distinction. En vérité, l’aristocratie n’a plus comme preuve de son statut d’élite que la seule forme creuse modelée par un corset de codes et de normes.

Tenir son rang en est le maître-mot, et l’affection se devant d’être « désincarnée, toujours distante » pour une dignité et des apparences toujours sauves, cela donne des scènes, parfois drôles, souvent d’une confondante cruauté. « ‘’On ne pleure pas comme une domestique’’, répétait mon arrière-grand-mère, que la haine de l’effusion avait poussée à donner un bal à la mort d’un de ses fils. » « ‘’Avec les enfants, chérie, il faut être in-di-ffé-rent, c’est cela, le secret. In-di-ffé-rent’’, avait recommandé ma mère de sa voix douce à ma sœur, qui lui demandait un jour conseil à propos de l’éducation de sa fille aînée. » Et comme il n’y a pas pire que de briser le code, l’auteur qui, à vingt ans, prétend sortir son homosexualité du placard, s’attire d’office une éviction violente. « ‘’Tu incarnes à mes yeux l’échec de toute une éducation morale et spirituelle’’, et : « ‘’Pour moi, tu es une fille perdue.‘’ Je l’ai vue pleurer pour la première fois. C’est cela, surtout, que ma famille m’a le plus reproché : tu as fait pleurer ta mère en public. Comme une domestique. »

Loin de l’évocation plaintive ou revancharde d’un monde fermé qui l’a exclue, le récit de Laure Murat, assis sur une lecture éblouissante de l’oeuvre de Proust, impressionne par l’intelligence et l’acuité de ses analyses. Sa narration est celle d’un choc littéraire, aboutissant à une compréhension de sa propre vie et à une libération. « Proust (…) élaborait sous mes yeux le mode d’emploi des créatures que nous étions. Il mettait en mots et en paragraphes intelligibles ce qui se mouvait sous mes yeux depuis que j’étais née. » « Ma lecture de la Recherche m’a délivrée des faux-semblants attachés à l’aristocratie de mes origines, m’a instaurée en tant que sujet (…) et, plus que tout, m’a ouverte au réel. »  
 
Elle l’a aussi instituée universitaire, pour la grande chance de ses étudiants, mais aussi de ses lecteurs, qui apprécieront la clarté de sa démonstration en même temps que la qualité de sa plume. Dire que Gallimard avait refusé le manuscrit de Du côté de chez Swann en l’assortissant de ce commentaire lapidaire : « Trop de duchesses ! » A vrai dire, si elle bénéficie d’une « glose exponentielle », avec seulement quelque 5000 nouveaux lecteurs chaque année, l’oeuvre proustienne reste finalement très peu lue. « Plébiscité, encensé, revendiqué comme le plus grand écrivain du XXe siècle, Proust subit le sort des artistes fétichisés, dont la reconnaissance et le prestige sont inversement proportionnels au succès commercial. » Avec une avocate telle que Laure Murat, justice lui est passionnément rendue. (4/5)

 

Citations : 

Les usages de l’aristocratie relèvent pour l’essentiel, comme dans tout milieu, de codes tacites. Leur spécificité est de se prévaloir du temps, ce temps long de l’histoire, qui trace, enregistre, accumule un savoir immémorial sur l’art de la performance sociale. Prétendre à l’antériorité, ce n’est pas seulement se passer de ratification, mais s’assurer la maîtrise du récit. De cette grande machinerie de la sociabilité, aucun rouage ne doit se voir. (…) L’invisibilité fonde l’illusion d’un monde parfait, miracle perpétuel et désincarné ; elle en est la condition silencieuse, la clé de voûte.
 

Dès le plus jeune âge, j’ai pris l’habitude, à la fois inconsciente et suggérée, de détecter et d’interpréter les indices tacites qui forment l’équilibre des situations en société. Personne ne me les a appris ni expliqués, même si tout le monde s’attendait à ce que je les repère et les enregistre. Demande-t-on aux animaux comment ils ont assimilé les lois de la jungle ? Il s’agit de sentir comment se crée ou se défait une ambiance, de pénétrer l’art de relancer une conversation ou d’en dévier le sujet d’un mot. Cet entraînement muet, qui consiste à écouter et regarder, à lire les visages et humer les climats, à imiter et répéter sans consignes, a forgé en moi une conviction profonde qui est peut-être au fondement de n’importe quelle éducation : ce qui se transmet vraiment ne s’enseigne pas.
Et cela, peut-être superlativement dans l’aristocratie. Tout se joue entre les lignes, à capter, surprendre, intercepter les signes subliminaux de l’effacement, dans une vie où tout effort doit être radié, toute passion dissimulée, toute souffrance tue, selon une orthopédie mentale aux règles non écrites. On ne parle jamais de soi, on ne fait pas de vagues, on évite les sujets qui fâchent car « c’est assommant », et il est impensable de montrer quelque émotion en public. La joie et la peine, l’excitation et la douleur, l’enthousiasme et la mélancolie sont affaire de classe. « On ne pleure pas comme une domestique », répétait mon arrière-grand-mère, que la haine de l’effusion avait poussée à donner un bal à la mort d’un de ses fils, engagé volontaire tombé pour la France en 1916, à l’aube de son vingtième anniversaire. Caricatural, ce sinistre exemple pourrait presque avoir valeur de principe dans la nécessité à convertir tout mouvement sensible, jusqu’à la plus intime catastrophe, en exercice de style.
 

Un monde où tout se tient et où tout le monde se tient. Tenir, tenir son rang, c’est le verbe étalon, qui s’applique à la langue, à laquelle on demande d’abord de la tenue, comme on est censé savoir tenir son cheval. Se tenir, le regard fixé sur l’horizon immuable des rituels, a une vertu majeure : s’abstenir de penser. Mal se tenir, au propre comme au figuré, confine au sacrilège. Combien de fois n’ai-je pas obéi à ce rappel à l’ordre, traduit par un regard noir qui se passait de commentaires : « Tiens-toi ! » Comprendre : tiens-toi droite et reste à ta place. Comme une table bien dressée où l’on évitera de mettre les coudes, à côté de couverts équidistants. Cette technique du corps et du maintien postural exige à mots couverts un peu plus que de la tenue : de la retenue, voire de la rétention, jusqu’à de la réticence à se mêler au monde extérieur. C’est une mécanique des comportements, dont la pratique est fondée sur le refoulement.
 

La véritable vocation de la stylistique aristocratique consiste à convaincre « les autres » de la légitimité d’un pouvoir intact, comme si la Révolution française n’avait jamais eu lieu, et de justifier le forfait du privilège. Privilegium ou privata lex, la loi privée, l’exception juridique accordée à une élite, dans un système où la naissance fonde les inégalités. Sauf que cette élite, défaite après la guerre de 14 – et c’est l’un des thèmes majeurs d’À la recherche du temps perdu –, n’a plus rien aujourd’hui à offrir que des titres désuets et un blason qui s’étiole. Sans l’argent qui autorise le maintien d’un patrimoine et d’un mode de vie somptueux, l’aristocratie n’est rien. Rien, qui danse sur du vide.
 
 
À la manière d’un amputé qui, longtemps après l’opération, sent toujours son membre fantôme, le monde familial de mon enfance vivait figé dans la conscience intacte de sa supériorité sociale. Étymologiquement, aristocratie signifie le « pouvoir des meilleurs ». Admettre que la noblesse avait perdu son prestige et ne constituait plus l’élite, c’eût été céder à l’inimaginable : l’aveu d’un déclassement. Il ne suffisait donc pas de se tenir, il fallait désormais maintenir coûte que coûte un univers, un décor, un mode d’existence devenus étrangers aux réalités contemporaines et sans rapport avec le siècle.


Le déclin de l’aristocratie depuis la Révolution française a été d’une lenteur record. Alors qu’elle aurait dû s’éteindre à l’avènement de la IIIe République, elle a jeté tous ses efforts dans le maintien de son train de vie et de la pantomime mondaine qui l’accompagne, artefacts destinés à persuader la société de son intemporelle prospérité. Sa survie doit tout à l’esthétique – car c’en est une – des manières et de la mondanité. Et si la performance aristocratique est plus visible, plus tangible, au temps de Proust qu’à l’époque de Saint-Simon, c’est précisément parce que la noblesse a entre-temps perdu la main au profit de la bourgeoisie industrielle et financière et qu’elle sur-joue, par compensation, la comédie du pouvoir, dans un interminable chant du cygne. Ce que j’ai vécu un demi-siècle après la mort de Proust, c’est l’écho mourant de cette Belle Époque, le lointain souvenir d’une obsession formelle qui refusait de disparaître, parce qu’elle entretenait la fiction de notre grandeur.


Lorsque, encore adolescent, mon père comprit en lisant À la recherche du temps perdu que sa grand-mère avait connu Proust, il la pressa de questions. « Ah oui, répondit-elle évasivement, ce petit journaliste que je mettais en bout de table… » Il ne put rien en tirer de plus. Noblesse de robe ou d’épée, d’Ancien Régime ou d’Empire, l’aristocratie n’a rien saisi de la grandeur de Proust. Précisons tout de même qu’en 1904, année de la première visite de Proust, personne n’est en mesure de deviner le génie de l’auteur de la Recherche, qui n’a alors publié qu’un recueil de nouvelles, Les Plaisirs et les Jours (1896), et vient de sortir une traduction annotée de la Bible d’Amiens de Ruskin. Ni Gide ni Colette, agacés à la même époque par ce mondain érudit et cérémonieux qui commettait des articles au Figaro, n’auront plus de prescience. Et cet aveuglement persistera jusqu’au fameux refus par Gallimard du manuscrit de Du côté de chez Swann, assorti de ce commentaire lapidaire : « Trop de duchesses ! »


Dans les années 1950, à l’époque où les feux de la Belle Époque étaient éteints depuis longtemps, Joseph était devenu l’inamovible gardien du temple, qui continuait d’officier à chaque « dîner du samedi », réunion de quelques fidèles. Un soir, chargé d’un immense plateau, il s’était pris les pieds dans le tapis, renversant les tasses en porcelaine de Sèvres, et en se redressant avait déclaré : « Eh bien voilà, le café est servi. » Une autre fois, alors qu’il annonçait le dîner, la maîtresse de maison lui fit remarquer qu’il manquait un invité. Il n’en tint aucun compte et rétorqua : « Il n’avait qu’à être à l’heure » – poussant quelques instants après le retardataire à sa place en lui rappelant à voix haute : « Le dîner est à huit heures et demie précises. » Joseph avait ses têtes et supportait mal la critique. Les plats arrivaient tièdes. Ce qui avait fait s’exclamer un vieil habitué, Jean de Castellane, en se voyant proposer du champagne : « Ah, enfin quelque chose de chaud ! » 


De la chronique mondaine à laquelle elle avait été honteusement réduite, la Recherche s’élevait, fabuleuse, dense et tournoyante comme une spirale qui m’évoquait la tour de Babel de Brueghel l’Ancien, cette tour ouverte sur le monde et la nature, bâtie sur une masse rocheuse où s’intègre l’architecture, où à chaque étage une multitude de personnages, détails minuscules ramenés à l’échelle, vaquent à leurs occupations. Non seulement ce monument littéraire n’était pas le fort imprenable dont on m’avait menacée, mais il formait l’espace intelligent qui invitait à tourner sans fin, entrer, sortir, grimper, redescendre, emprunter tous les escaliers et arpenter tous les couloirs du Temps. Ce livre immense m’enchantait comme un kaléidoscope dont chaque mouvement révèle des figures et des combinaisons insoupçonnables, des mondes infinis.
Il m’autorisait, surtout, à relire le réel sous un autre jour. L’énorme supériorité de Proust par rapport à une classe sociale infatuée et inculte m’a saisie de façon inoubliable, en me révélant la plus libératoire des identifications symboliques, qui se vérifierait à toutes mes relectures : les gens qui m’entouraient étaient, stricto sensu, des personnages de Proust. Et ce qui achevait de m’en convaincre, c’est qu’ils ne s’en rendaient même pas compte.


Si bien qu’il n’est pas si extravagant de se trouver une parenté avec le duc et la duchesse de Guermantes lorsqu’on sort de ce milieu par ailleurs si endogame, qui adore exercer sa compétence à se repérer sans efforts dans la forêt généalogique, pour une raison très simple : l’aristocratie est le seul milieu social dont les membres peuvent quasiment tous revendiquer les racines (ou se rattraper aux branches) d’un même arbre pluriséculaire. C’est même sa particularité : constituer une classe minuscule en même temps qu’une immense famille unie, fût-ce au énième degré, par les liens du sang. En enchâssant à plaisir plusieurs de ses personnages dans des généalogies existantes – ainsi d’Hannibal de Bréauté (nom inventé), fils d’une Choiseul et petit-fils d’une Lucinge (noms attestés), ou du duc de Guermantes (nom éteint et « relevé » par le romancier), petit-fils d’une La Rochefoucauld (nom existant) –, Proust était le premier à introduire d’autres possibles dans le système impeccablement réticulé où j’étais née.


Proust n’évoque pas des figures aux faits et gestes remarquables. Il instrumentalise des noms titrés à valeur de signes. Des silhouettes provisoires, des figurants dont le patronyme enferme une essence où le Temps s’est accumulé.


Pour une raison que je ne m’étais encore jamais formulée : la caractéristique principale des gens du monde est d’être constamment en représentation. Il n’y a jamais de relâche dans le spectacle mondain. La façon de s’habiller, de parler, d’être, de manger, de marcher, de dire bonjour, de remercier, de signifier est en permanence sous le contrôle d’un œil au regard fixe, comme la conscience dans le poème de Victor Hugo – « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». C’est celui de l’Histoire, dont il convient d’être digne. Ce phantasme, ou cette vue de l’esprit, est d’une autorité redoutable, a fortiori dans une famille où l’on s’est illustré sur le champ de bataille. « Il faut bien te persuader, écrivait le quatrième prince Murat à son fils à la chute du Second Empire, que tu as un nom qui est bien lourd à porter et que ce qui serait considéré comme très bien chez tout autre, ne te sera compté que comme passable. » Même les relations censément les plus simples sont marquées par l’idée – en partie inconsciente – d’appartenir à une caste modèle, qui exige d’être toujours à la hauteur et de montrer l’exemple. C’est un jeu de rôles permanent. Un aristocrate jouera l’aristocrate dans la moindre de ses actions, en remerciant un serveur, en saluant une connaissance, en se montrant généreux ou distant. L’aristocrate est, par excellence, quelqu’un qui se prend pour un aristocrate.


Comme le garçon de café, l’aristocrate « joue avec sa condition pour la réaliser ». Mais la différence, et elle est fondamentale, c’est qu’une fois son service terminé, le garçon de café dépose son tablier et retourne à la vie ordinaire – « Vous pouvez éteindre votre téléviseur et reprendre une activité normale », disaient les Guignols de l’info. L’aristocrate jouera l’aristocrate jusque dans son sommeil. Son rôle est comme la tunique de Nessus : il lui colle à la peau. Le garçon de café, le tailleur, le commissaire-priseur, autres exemples pris par Sartre, peuvent changer de métier et donc de mimiques professionnelles. L’aristocrate est incapable de changer de rôle. Car il a été éduqué dans le mimétisme. S’en défaire, cela reviendrait – croit-il – à changer la nature profonde de son être, comme si la noblesse était une partition inscrite dans les gènes à interpréter tous les jours. Il n’y a pas plus aliéné que l’aristocrate.


Proust nous dit : « Être grande dame, c’est jouer à la grande dame, c’est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité »
C’est aussi, et peut-être surtout, jouer le naturel. La princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elle reçoit, passe d’un groupe à l’autre dans son salon, comme guidée par l’improviste, est une artiste en la matière, puisque en trois quarts d’heure elle a réussi à faire comme par enchantement le tour de tous ses invités. La facilité déconcertante qu’elle montre à cet exercice a pour but, dit le narrateur, « de mettre en relief avec quel naturel “une grande dame sait recevoir” ». Autrement dit, le naturel ainsi joué n’a pas pour objectif de se faire oublier et d’être pris pour authentique. Il vaut au contraire pour sa mise en scène. Proust est sans conteste celui qui a pointé avec le plus d’acuité et de lucidité cette perversité très caractéristique du comportement aristocratique, qui n’aime rien tant que mettre subrepticement en spectacle sa discrétion, son naturel, sa modestie, sa simplicité, voire sa générosité, ruinant ainsi le principe intrinsèque à toutes ces qualités, quand la « vraie » noblesse eût été de les rendre indécelables et d’effacer toutes les coutures dans le montage d’un geste ou d’une pensée altruistes. Cette faiblesse pour le spéculaire contribue pour une large part à ce que Proust estime être, à raison, la vulgarité de l’aristocratie.


Alors que le duc de Guermantes fait mille signes au narrateur pour qu’il s’approche d’un petit groupe formé autour d’une tête couronnée, ce dernier, au lieu de répondre à l’invitation, s’incline profondément, et poursuit son chemin. Il tirera de ce salut et de cette réserve un bénéfice considérable – la duchesse de Guermantes rapportera l’épisode avec délice à la mère du narrateur. Car il a compris sa place, qui n’était pas parmi les grands de ce monde, contrairement à ce que le duc semblait suggérer. Il a marqué sa reconnaissance au duc, lui laissant le temps de mettre sa générosité en spectacle, et s’est effacé, comme il le lui était en réalité demandé. Ou comment se montrer accueillant envers un bourgeois pour mieux l’exclure du cénacle – puis lui faire savoir combien sa compréhension a été appréciée en haut lieu.


De ma mère, jamais un baiser, dont elle exécrait jusqu’à l’idée même. Ce régime ne m’était pas réservé. Elle était sous ce rapport, et sans doute sous ce rapport exclusivement, d’un égalitarisme sans défaut, au point de tous nous tenir à distance d’un simple geste d’avertissement, avec la main préventive du policier arrêtant la circulation, comme s’il y avait autour de son corps une ligne invisible à ne jamais franchir. Rarement un mot plus haut que l’autre, aucune colère spectaculaire. Rien. Rien du tout. L’absence, le vide, purs, qui avaient la dureté transparente d’un mur de cristal, lisse et sans aspérité ; une paroi impeccable, qui permettait de se voir mais jamais de se toucher. « Avec les enfants, chérie, il faut être in-di-ffé-rent, c’est cela, le secret. In-di-ffé-rent », avait recommandé ma mère de sa voix douce à ma sœur, qui lui demandait un jour conseil à propos de l’éducation de sa fille aînée. Comme j’assistais à cette conversation, je lui avais fait remarquer qu’elle donnait ce conseil à sa fille, accessoirement en ma présence, et que cela éclairait d’une lumière singulière sa propre expérience de la maternité. Elle balaya ma remarque d’un mouvement d’impatience, l’air de dire « vous êtes vraiment trop susceptibles », et sortit de la pièce. Le dernier mot, le dernier geste, elle y tenait beaucoup.


La famille, aristocrate ou non, n’exclut personne tant que les choses ne sont pas dites. Quelle ne fut pas ma surprise à l’époque de constater que l’immense majorité de mes ami·es gay, né·es dans les années 1950 et 1960, assumant ouvertement leurs préférences dans la vie courante, n’avaient jamais abordé explicitement le sujet avec leurs parents. L’une avait pu venir à des réunions familiales avec sa compagne sans autre forme d’explication, un autre écrire des livres sur l’homosexualité et militer publiquement, mais sans jamais évoquer la question de leur vie amoureuse, si banale pour n’importe quel·le hétérosexuel·le. Quel besoin de dire quoi que ce soit, puisque c’est évident ? ai-je souvent entendu de la part de gens que le sujet contrariait. Quelle obscure nécessité alors à la taire obstinément, cette fameuse évidence, inaccessible et comme barrée à la parole ? C’est l’ultime et perverse victoire de la société et de ses institutions : prolonger la loi du silence jusque dans l’apparente acceptation, ou plutôt articuler la tolérance à la persistance du mutisme imposé.


Anatole France prétendait : « La vie est trop courte. Proust est trop long. » Ânerie intégrale, et fielleuse. J’ai toujours pensé l’inverse. La vie est trop longue et la Recherche trop courte. Le roman fait trois mille pages, soit cent trente heures de lecture en deux mois, selon de savants calculs. Impensable, vraiment ? Personne n’est obligé de lire Proust. Mais tout le monde perd à l’ignorer. On le lira à vingt ans, trente, quarante, soixante ans. Peu importe. Comme les rencontres amoureuses, la lecture de la Recherche attend son heure. Elle ne peut en aucun cas être forcée. C’est la lecture consentie par excellence. Et donc celle qui procure les plus grands plaisirs.


« Monsieur le duc de Luynes, Château de Luynes, à Luynes », disait le libellé des enveloppes qui jonchaient son bureau. Je suis le duc, la terre et le fief, le domaine naturel et l’espace politique. Territoire, nom, origine, tout était collé. Depuis la nuit des temps jusqu’à celle du tombeau.


 

lundi 16 octobre 2023

[Barbéris, Dominique] Une façon d'aimer

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Une façon d'aimer

Auteur : Dominique BARBERIS

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Il n’était pas très grand ; des cheveux bruns, peignés en arrière et crantés, le front haut, une chemisette avec des pattes sur l’épaule. Il sourit en fumant. Puis tendit la main à Madeleine : Vous dansez ?
Elle s’excusa : Non, je danse très peu, je ne danse pas bien.
Mais il insista et il la tira vers la piste. »


Quand Madeleine, beauté discrète et mélancolique des années cinquante, quitte sa Bretagne natale pour suivre son mari au Cameroun, elle se trouve plongée dans un monde étranger, violent et magnifique. À Douala, lors d’un bal à la Délégation, elle s’éprend d’Yves Prigent, mi-administrateur, mi-aventurier. Mais la décolonisation est en marche et annonce la fin de partie…
Tendu entre la province d’après-guerre et une Afrique rêvée, Une façon d’aimer évoque la force de nos désirs secrets et la grâce de certaines rencontres. Par petites touches d’une infinie délicatesse, c’est toute l’épaisseur d’une vie de femme qui se dévoile.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Barbéris, romancière, est notamment l’autrice, aux Éditions Gallimard, des Kangourous, de L’année de l’Éducation sentimentale et, aux Éditions Arléa, d’Un dimanche à Ville-d’Avray.

 

Avis :  

Un portrait jauni sous-titré « Douala, allée des Cocotiers, 1958 » et une allusion sibylline échappée il y a bien longtemps à sa grand-mère - « Parles-en donc à ta tante, de ce genre de bêtise. Elle a failli en faire une, et une grosse. Tu gardes ça pour toi, bien sûr. » - ont longtemps intrigué la narratrice sans que rien lui permette jamais de cerner le secret de Madeleine, cette tante toujours si discrète et élégante dont on disait qu’elle ressemblait à Michèle Morgan et que son mari en était fou, au point de mourir de chagrin lorsqu’elle s’éteignit, il y a seulement quelques années. Désormais « passée de l’autre côté du temps », Madeleine a néanmoins laissé quelques vieilles lettres et photographies. Ce sont elles qui permettent aujourd’hui à sa nièce et à sa fille de retracer son histoire oubliée, une histoire où ne serait arrivé qu’un « presque rien » qui a pourtant tout changé, une histoire qui, « d’une certaine manière » a fait d’elle « l’héroïne d’un roman que personne n’écrira. »

Madeleine a vingt-sept ans lorsqu’en 1958, elle se laisse épouser par Guy pour le suivre depuis Nantes jusqu’au Cameroun, où il est négociant en bois. Transplantée de son modeste et paisible milieu provincial dans un pays d’Afrique en pleine effervescence indépendantiste, la jeune femme bientôt maman d’une petite fille découvre le huis clos de la microsociété formée à Douala par les colons français. Alors que dans la touffeur tropicale fermentent doucement inquiétude et incertitude face à l’avenir, instaurant un climat de tension de plus en plus palpable, l’on y trompe angoisse et ennui dans l’apparente insouciance des mêmes sempiternelles soirées, où, entre danse et alcool, se nouent des liaisons faussement secrètes alimentant les conversations de cet entre-soi à qui rien n’échappe. « Avec sa beauté raide, un grand fond de timidité, et cet air provincial décourageant, à la fois sévère et désemparé, avec lequel elle cherchait à donner le change », la discrète et sage Madeleine se retrouve ouvertement courtisée par un certain Yves Prigent, un administrateur dont la réputation d’aventurier parachève la séduction. Que se passe-t-il alors exactement ? Quatre ans après l’installation du couple à Douala, on retrouve Madeleine et Guy de retour à Nantes, silencieux sur leur épisode africain.

Sur la pointe des mots, une infinie mélancolie se mêlant à l’exquise délicatesse de son écriture, Dominique Barbéris explore patiemment l’histoire de la tante Madeleine, et « peut-être, à travers elle, celle de beaucoup de femmes de sa génération, la génération de la guerre : une histoire sage, une vie retirée et discrète traversée d’un bref coup de folie, une romance secrète. Difficile de savoir ce qui arrive à une femme. » « Avec son élégance datée, discrète et raisonnable », « un peu comme si elle portait le fantôme de ce qu’elle était autrefois », Madeleine aura poursuivi en silence sa vie d’épouse irréprochable, laissant à jamais ses désirs, non pas seulement au rayon des souvenirs, mais à celui des possibles perdus. A observer ce couple âgé qu’ils ont fini par devenir, elle résignée sans le dire, lui lui pardonnant, toujours sans mot non plus, parce que l’aimant sans mesure, l’on s’émeut des non-dits et des abysses secrètes cachés par tant de ces vies apparemment sans histoires…

Après une très vraisemblable Bovary contemporaine dans Un dimanche à Ville-d’Avray, Dominique Barbéris nous propose cette fois une subtile Princesse de Clèves, en tous les cas un nouveau personnage de femme tiraillée entre réalité conjugale et désirs sacrifiés, pour un texte délicatement empreint de la nostalgie du temps passé et des possibles évanouis. Très grand coup de coeur pour cette fiction où « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait fortuite », à ceci près que l’auteur est née au Cameroun en 1958 dans une famille d’origine nantaise. (5/5)

 

Citations : 

Et après, peu à peu, comme pour tous les mariages, dans ces vies provinciales, régulières, qui tenaient encore au siècle d’avant, comme toutes les fêtes carillonnées – les enterrements, les communions et les baptêmes –, le mariage de Guy et Madeleine est devenu un repère à partir duquel on comptait dans la famille, un repère neutre du temps ; on disait : le soir du mariage de Madeleine, l’année du mariage de Madeleine, deux ans après le mariage de Madeleine – un mariage, c’est comme la mort : on ne peut pas en parler puisqu’on le voit toujours de l’extérieur. Personne n’en connaît le secret.


On marchait en silence, m’a dit Sophie. Maman n’a jamais parlé beaucoup. Ces promenades en silence le long de la mer, c’est un de mes souvenirs. Peut-être que le silence est une façon d’aimer – c’est une phrase que j’ai lue, ou que j’ai entendue. Je ne sais plus.


Quand il est mort, Madeleine a sorti la photo de son ordination à Saint-Louis. Elle parlait de lui souvent ; elle disait : « C’était un solitaire, un rêveur. Il a sacrifié sa vie. » (Mais je me le demande, moi, ce soir, en écrivant, qu’est-ce que c’est : sacrifier sa vie ? Sauver sa vie?)


Elle a confié un jour à Sophie : « Tu vois, je crois que maintenant je n’aimerais pas être jeune, ça ne m’intéresserait plus. » Et comme Sophie s’en étonnait : « Je ne sais pas. C’était autre chose. Et puis, j’ai eu ma part. Maintenant, je me sens étrangère. »

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 14 octobre 2023

[Toussaint, Jean-Philippe] L'échiquier

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'échiquier

Auteur : Jean-Philippe TOUSSAINT

Parution : 2023 (Minuit)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je voulais, écrit Jean-Philippe Toussaint, que ce livre traite autant des ouvertures que des fins de partie, je voulais que ce livre me raconte, m’invente, me recrée, m’établisse et me prolonge. Je voulais dire ma jeunesse et mon adolescence dans ce livre, je voulais débobiner, depuis ses origines, mes relations avec le jeu d’échecs, je voulais faire du jeu d’échecs le fil d’Ariane de ce livre et remonter ce fil jusqu’aux temps les plus reculés de mon enfance, je voulais qu’il y ait soixante-quatre chapitres dans ce livre, comme les soixante-quatre cases d’un échiquier. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Il est écrivain, cinéaste et photographe. Il est l’auteur de dix-huit livres publiés aux Editions de Minuit. Il a obtenu le prix Médicis en 2005 pour Fuir et le Prix Décembre en 2009 pour La Vérité sur Marie. Ses romans sont traduits en plus de vingt langues. Il a réalisé quatre longs métrages pour le cinéma et a présenté des expositions de photos dans le monde entier. En 2012, il a présenté au Musée du Louvre à Paris l’exposition LIVRE/LOUVRE.

 

Avis :  

Coincé dans son appartement bruxellois par le confinement consécutif à la pandémie de mars 2020, Jean-Philippe Toussaint organise ses échappatoires. Ses après-midis seront consacrés à la traduction de la nouvelle de Zweig, Le Joueur d’échecs, dont le protagoniste Monsieur B., assigné à résidence par la Gestapo, ne tient le coup que parce qu’il a réussi à subtiliser un ouvrage consacré au jeu d’échecs. Et puisque, lui aussi, comparant ce jeu à la vie, y voit une façon rassurante d’approcher le monde, le matin il écrira son prochain livre, L’Echiquier. Un programme qui devrait d’autant plus lui convenir en cette période déstabilisante qu’il se fait cette réflexion : « Qu’importe ce que je recherche à travers l’écriture, qu’importe, finalement, ce que les livres racontent, l’écriture est cet abri mental dans lequel je me réfugie pour résister au monde. Le livre, pendant que je l’écris, devient un sanctuaire, un lieu clos où je suis protégé des offenses du monde extérieur. »
 
Dès lors, structurant son texte en soixante-quatre fragments pour arpenter la géographie de sa mémoire, non pas de manière linéaire mais par bonds et gambades à la manière du cavalier dont la polygraphie ne lui permet pas moins de parcourir toutes les cases de l’échiquier sans jamais repasser par la même, l’écrivain s'observe, à mesure que, de souvenirs en souvenirs, il commente la genèse de ce premier ouvrage autobiographique, entreprendre « un parcours vers les origines », une plongée à la rencontre de son « continent englouti », là où sous la surface du visible gît « quelque chose de noué », un « nœud secret qu’il s’agit d’élucider ». Et ce qu’il met au jour, en une sorte de dédoublement qui lui fait assembler des éclats de son enfance, de son adolescence et de sa vie avec Madeleine en un tout romanesque – souvenons-nous que Monsieur B., à force de jouer dans sa cellule, mentalement et contre lui-même, les parties proposées dans son livre, s’est lui aussi dédoublé au point de se retrouver au bord de la schizophrénie –, ce qu’il découvre, avec beaucoup d'émotion, qui explique ni plus ni moins que sa vocation d’écrivain en même temps que son goût pour le jeu d’échecs, c’est sa relation à son père.

Maniant ainsi, comme Nabokov qu’il analyse avec admiration, la virtuosité de la ligne – c’est-à-dire de la construction d’ensemble du roman : «  C’est très technique, et cela demande beaucoup de préparation. Cela me fait penser à certains coups d’échecs, apparemment anodins ou innocents, qui préparent en réalité une subtile combinaison à long terme » – et la virtuosité du détail – « c’est quand Nabokov, délaissant les grands desseins de la composition, s’empare d’un pinceau très fin et intensifie un contour, accentue un cil. C’est la souplesse, c’est la ductilité de son trait de plume, c’est la précision de sa touche, pour souligner un détail, faire vivre un reflet de lumière sur le velouté d’une épaule, chatoyer une couleur, briller un rayon de soleil sur le pare-brise d’une voiture ou dans les lunettes d’un personnage, dans lequel on aperçoit soudain, en reflet, avec un frisson d’incrédulité, la tête chauve de l’auteur – qui vous fait un clin d’œil » –, il réussit, par petites touches servant, au millimètre près, un dessein d’ensemble savamment calculé, encore une fois dans le droit fil de la métaphore du jeu d’échecs, un livre assurément brillant, original dans sa construction, drôle et émouvant dans l’intimité de ses questionnements existentiels, d’une grande beauté enfin quand il évoque sa relation à son père. Un père qui, très symboliquement, refuse soudain de se mesurer à lui lorsque le fils se retrouve assez fort pour le battre aux échecs, mais qui, effaçant toute rivalité, l’encourage à devenir écrivain comme lui.

Entre journal de confinement et exercice autobiographique, un récit aussi brillant que singulier qui, filant la métaphore du jeu d’échecs, déroule, en même temps que la bobine de vie de l’auteur, son rapport à l’écriture et, à travers elle, à la vie et à la mort. Aujourd’hui plus que jamais, si Jean-Philippe Toussaint a la passion des échecs et de la littérature, c’est parce qu’ils lui offrent « une protection intellectuelle inégalable contre les menaces du monde extérieur. » (4/5)

 

Citations : 

Certes, il s’agissait de traduire. Mais traduire, c’est écrire. Comme la guerre, selon Clausewitz, qui est la continuation de la politique par d’autres moyens, la traduction n’est rien d’autre que le prolongement de l’écriture par d’autres moyens.
 

J’ignorais, à ce moment-là, qu’un jour j’écrirais des livres. J’ignorais qu’écrire des livres, au-delà du plaisir que j’y prendrais, serait un moyen de me préserver des offenses de la vie. Car si j’écris, si un jour je me suis mis à écrire, c’est peut-être précisément pour ériger une défense contre les arêtes coupantes du réel. 
 

Car les lieux de notre enfance n’appartiennent plus au monde matériel, ils sont devenus une composante du temps, et ce n’est qu’en moi-même que je pourrais les retrouver, ce n’est que par l’écriture que je pourrais les faire revivre.
 

Il y a, je crois, une géographie de la mémoire. Ce sont les lieux, beaucoup mieux que les dates, qui laissent le passé faire soudain irruption dans le présent pour nous permettre de retrouver un instant, intacte et inchangée, l’essence même de ce qui est à jamais disparu.
 

Comme celui de la vie humaine, le temps d’une partie d’échecs est limité, qui s’écoule dans le murmure de son tic-tac inexorable. Un ingénieux dispositif vient encore renforcer le supplice, qui fait se soulever un petit drapeau rouge à l’intérieur de la pendule, qui se soulève toujours davantage à mesure que le temps passe, se stabilise en équilibre fragile et menace de tomber, sa chute scellant la défaite, et, métaphoriquement, la fin de la vie, du joueur dont le temps imparti est écoulé. C’est à cette époque que j’ai pris conscience pour la première fois du rapport symbolique très étroit que le jeu d’échecs entretient avec la mort. Les échecs, c’est, bien sûr, par l’intermédiaire du mat (al-shah mât, « le roi est mort »), la mise à mort symbolique du Roi adverse, du père, de l’adversaire, mais c’est aussi l’expérience, concrète, de sa propre mort, et la peur qu’elle peut susciter déjà bien en amont de l’issue fatale, lorsque nous sommes en manque de temps et que, dans l’agitation et l’inquiétude, le regard errant sur l’échiquier et jetant un coup d’œil anxieux sur la pendule, on se rend compte que le temps qui nous est imparti se réduit comme peau de chagrin et que le drapeau de notre pendule ne va pas tarder à tomber.
 

La virtuosité de la ligne concerne la construction d’ensemble du roman, c’est l’art de l’illusion ou du trompe-l’œil, dont Nabokov est le maître incontesté. J’adore cette idée de préparer, très en amont, un effet qui ne se révélera que trente ou cinquante pages plus tard. C’est très technique, et cela demande beaucoup de préparation. Cela me fait penser à certains coups d’échecs, apparemment anodins ou innocents, qui préparent en réalité une subtile combinaison à long terme. Comme lecteur, je suis très sensible aux effets de surprise et aux pincements de ravissement que provoquent ce genre de prouesses. Mais l’autre virtuosité de Nabokov n’est pas moins impressionnante. La virtuosité du détail, c’est quand Nabokov, délaissant les grands desseins de la composition, s’empare d’un pinceau très fin et intensifie un contour, accentue un cil. C’est la souplesse, c’est la ductilité de son trait de plume, c’est la précision de sa touche, pour souligner un détail, faire vivre un reflet de lumière sur le velouté d’une épaule, chatoyer une couleur, briller un rayon de soleil sur le pare-brise d’une voiture ou dans les lunettes d’un personnage, dans lequel on aperçoit soudain, en reflet, avec un frisson d’incrédulité, la tête chauve de l’auteur – qui vous fait un clin d’œil.
 
 
Je voulais que ce livre soit bien autre chose, je voulais qu’il soit une ouverture, une disponibilité, une liberté, une audace, mais aussi un rempart contre le monde extérieur, un talisman, une égide. Je voulais que ce livre soit une réflexion plus ample sur la littérature, je voulais que ce livre dise l’origine de ce livre, qu’il en dise la genèse, qu’il en dise la maturation et le cours, et qu’il le dise en temps réel. Je voulais que ce livre soit sensible, concret, malicieux, humain, ombrageux, imprévu, généreux, je voulais que ce livre soit tout à la fois un journal intime et la chronique d’une pandémie, je voulais que ce livre ouvre la voie à la tentation autobiographique, qu’il soit une conjonction de hasards et de destinée, de contingences et de nécessité. Je voulais que ce livre ait une dimension de kairos, de moment opportun, puisque c’est la crise sanitaire qui l’a suscité et que jamais je ne l’aurais écrit si nous n’avions vécu la pandémie de Covid-19. Je voulais aussi évoquer dans ce livre l’affleurement de la vieillesse qui commence à m’envelopper comme une brume inexorable qui monte autour de moi, je voulais que ce livre traite autant des ouvertures que des fins de partie, je voulais que ce livre me raconte, m’invente, me recrée, m’établisse et me prolonge. Je voulais raconter mon enfance dans ce livre, dire ma jeunesse et mon adolescence, je voulais débobiner, depuis ses origines, mes relations avec le jeu d’échecs, je voulais faire du jeu d’échecs le fil d’Ariane de ce livre et remonter ce fil jusqu’aux temps les plus reculés de mon enfance, je voulais qu’il y ait soixante-quatre chapitres dans ce livre, comme les soixante-quatre cases d’un échiquier.


Mais, en dessous de ces puissantes eaux de surface, sous les grands courants du journal intime et de l’autobiographie, je sentais gronder et se mouvoir des courants beaucoup plus intimes et essentiels. J’avais l’intuition que le sujet secret de ce livre, enfoui au plus profond de moi, restait encore à découvrir.


Je me suis souvent demandé ce qui définit l’espace mental de l’écriture d’un livre. Comment appréhender cet espace clos qui permet pourtant à la pensée un rayonnement illimité ? Comment le délimiter, comment circonscrire cet espace intime qui ne s’appréhende ni en superficie ni en volume, mais plutôt en durée, les heures et les semaines que l’on consacre à l’écriture ? Ne perçoit-on pas, quand on écrit, que notre esprit est séparé, de façon étanche, du monde extérieur, de ses périls, de ses épreuves ? Aujourd’hui, plus que jamais, dans un monde que la crise sanitaire a rendu hostile, je me sens en sécurité quand j’écris.


Qu’importe ce que je recherche à travers l’écriture, qu’importe, finalement, ce que les livres racontent, l’écriture est cet abri mental dans lequel je me réfugie pour résister au monde. Le livre, pendant que je l’écris, devient un sanctuaire, un lieu clos où je suis protégé des offenses du monde extérieur. C’est en moi qu’il se terre, c’est en moi que se trouve le livre que je suis en train d’écrire, voilé, inconnu, et c’est à moi d’aller à sa rencontre. J’émets cette hypothèse : j’écris pour mettre au jour quelque chose d’enfoui, pour délier en moi quelque chose de noué. Je l’ai déjà dit dans d’autres circonstances, quand on écrit, il faut plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan. On n’atteint pas le fond tout de suite, il y a des étapes, des paliers de décompression. Dans les premières phases de la descente, on pressent encore le monde visible au-dessus de soi, on peut encore le voir, on peut encore s’en inspirer. C’est qu’on n’est pas descendu assez profond, il faut descendre encore, persévérer. À partir de 130 mètres, on ne voit quasiment plus rien, on commence à deviner des ombres nouvelles, le souvenir des personnes réelles s’estompe, des créatures fictives apparaissent et nous entourent, un grouillement de microorganismes vivants de tailles et de formes diverses. Nous sommes dans un monde trouble, entre la réalité et la fiction. On descend encore, et, au-delà de 200 mètres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. C’est que nous avons atteint le territoire de l’urgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de kilomètres carrés d’obscurité et de silence où règnent des pressions écrasantes et où prolifèrent d’incessantes présences aveugles, d’infimes potentialités de vie en mouvement. Nous y sommes, c’est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nécessaire, la distance idéale pour restituer le monde, pour retranscrire, dans les profondeurs mêmes de l’écriture, tout ce que nous avons capté à la surface. 


Chaque livre qu’on écrit est une quête pour atteindre ce continent englouti. Quel que soit le nom que l’on donne à cette Atlantide – le territoire de l’urgence ou l’intérieur même de notre esprit –, c’est la destination ultime de toute quête littéraire. Passé les colonnes d’Hercule qui en gardent l’accès, on pénètre prudemment dans l’enclos de l’île engloutie. (…)
Alors, l’esprit en suspension, on continue de flotter à l’horizontale entre deux eaux. Dans les espaces immergés qu’on parcourt lentement, on croise les vestiges d’une île engloutie, des murs en ruine, une végétation fabuleuse mangée d’algues et de lichens, et on observe ces monticules de sédiments mystérieux, ce limon infranchissable de couches de souvenirs enfouis, d’émotions disparues, de douleurs tues, vives, lointaines, de traumatismes oubliés, de pulsions morbides, d’inhibitions, certaines persistantes, d’autres vaincues, d’élans affectifs mort-nés, d’espérances brisées, de vexations infimes, de blessures d’amour-propre, dont les fragiles lueurs luisent sous l’eau dans le scintillement inaccessible de nos ténèbres intimes.


L’écriture romanesque est une méthode de connaissance de soi. Il suffit de supposer que les épisodes d’un livre, ce qu’un livre évoque, ce qu’il convoque, ce qu’il raconte, les images qui le hantent, les mots qui le composent, ne surviennent jamais par hasard et traduisent toujours une fatalité qui le dépasse : un conflit psychique, un désir inconscient, un nœud secret qu’il s’agit d’élucider. Dès lors, l’écriture d’un livre serait cette quête qui consiste à essayer de faire apparaître, à dévoiler, à mettre en mots ou à formuler, ce nœud secret, profondément enfoui, inexprimé, qui peut être autant source de terreur que trésor inestimable.
C’est un parcours vers les origines. L’origine, voilà, le moment initial de l’apparition d’une chose, son étincelle primitive. Le livre que je suis en train d’écrire est un livre d’origine. C’est l’histoire d’une vocation, non pas comment je suis devenu joueur d’échecs – non, je ne suis pas devenu joueur d’échecs –, mais comment je suis devenu écrivain.


(…) à l’époque, j’ignorais que tout joueur d’échecs de bon niveau est capable de jouer une partie à l’aveugle, et même, avec un peu de pratique et d’entraînement spécifique, d’affronter plusieurs adversaires sans voir l’échiquier. En 1933, Alekhine, ouvrant le bal, s’était ainsi mesuré à l’aveugle à trente-deux adversaires, et, le record, aujourd’hui, est détenu par un grand maître qui s’est servi de la méthode mnémotechnique dite du palais de la mémoire pour affronter simultanément quarante-huit adversaires. Ce Timour Gareïev, originaire d’Ouzbékistan, a choisi de faire son show en 2016 en direct de Las Vegas, et, pour l’aider dans sa performance, il avait exigé un accessoire particulier, auquel je n’aurais pas pensé spontanément, une bicyclette de fitness. Pendant toute la durée de la simultanée, il avait pédalé lentement sur son vélo d’appartement, les yeux bandés, seul au milieu du cercle de ses adversaires assis devant leurs échiquiers.


 

jeudi 12 octobre 2023

[Bordes, Gilbert] La dernière nuit de Pompéi

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La dernière nuit de Pompéi

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2023 (XO)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

21 octobre 79. Les Pompéiens ne savent pas que le Vésuve, cette douce colline qui domine leur ville, est au bord de l’éruption. Ils ignorent ces signes étranges qui se multiplient : l’assèchement des cours d’eau, les odeurs nauséabondes et inconnues, la fuite des animaux.

Dans un compte à rebours implacable, Gilbert Bordes nous fait vivre les derniers instants de la prospère Pompéi. au cœur de cette cité fascinante, on suit Marcus, le noble exilé de retour pour retrouver ses enfants et son amour de jeunesse, la belle Rectina ; Caelus, l’esclave affranchi qui a bâti une immense fortune ; Paoelus, l’héritier déchu séduit par les croyances nouvelles des chrétiens ; Julius, le gladiateur élevé au rang d’un dieu.

Tous vont être pris au piège. L’explosion fatale. La cité dévastée et figée à jamais par un Vésuve de feu et de sang. La dernière nuit de Pompéi.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

Avis :  

Octobre 79. Les signes se multiplient, notamment de nombreux petits tremblements de terre et des perturbations hydrauliques – puits et cours d’eau asséchés –, mais à Pompéi et tout autour du Vésuve, réputé éteint depuis deux millénaires, personne ne s’inquiète. Il faut dire que, comparées au puissant séisme qui dix-sept ans plus tôt a ravagé la région, occasionnant de nombreuses victimes et des dégâts matériels encore visibles, ces dernières anomalies paraissent bien mineures. Et pourtant…

En un inéluctable compte à rebours qui n’empêche pas, avec un certain suspense, l’espoir du lecteur pour la survie d’au moins quelques personnages, la narration s’enclenche trois jours avant la catastrophe. La vie va son train ordinaire, nous donnant l’occasion d'une plongée dans le quotidien d’une ville romaine, par bien des aspects du récit assez moderne si l’on fait abstraction de l’esclavage, des jeux du cirque et de la répression à l’encontre des tout nouveaux Chrétiens. Le récent séisme ayant fait fuir bon nombre de patriciens – comme Marcus enfin de retour avec l’espoir de retrouver ses enfants et son ancien amour –, la cité encore en reconstruction s’est aussi réorganisée socialement. Parmi les nouveaux riches, l’esclave affranchi Caelus entend bien préserver coûte que coûte ses récents acquis, tandis que d’autres, ruinés ou toujours asservis, tendent une oreille de plus en plus dissidente aux paroles d’égalité chrétienne.

Dans la nuit du 24 octobre, le Vésuve entre pour de bon en éruption, d’abord en presque une journée d’accumulation de lave à l’intérieur du volcan, engendrant, à cause de la pression, une pluie de pierres ponces aussi destructrice et meurtrière qu’un bombardement, puis, le lendemain, finissant par exploser et cracher des nuées ardentes qui ensevelissent Pompéi et les villes alentours, tuant tout le monde au passage. Ainsi, la ville de Pompéi ne meurt pas en un instant, saisie avec ses habitants dans les postures du quotidien. Tués dans des éboulis ou par la chute des pierres projetées par le volcan, asphyxiés ou soufflés par la première déferlante ardente, les Pompéiens ont pour beaucoup essayé de fuir vers la mer et les navires venus tenter de les sauver sous le commandement de Pline l’Ancien. La narration a donc le temps de nous faire partager leur panique, les scènes de pillage et d’empoignades, les tentatives éperdues pour s’échapper tournant à la certitude d’être pris au piège.

Imaginés à partir des récits comme ceux de Pline le Jeune ou des restes retrouvés lors des fouilles, les personnages fictifs du roman redonnent vie et chair, le temps de trois jours, à la ville pétrifiée avec tous ses habitants. Après avoir frémi de leur inconscience, l’on est emporté avec eux dans des scènes d’apocalypse qui contrastent violemment avec le silence lunaire du décor de cendres grises qui leur succèdent. Les mots de conclusion, retraçant les faits purement historiques dans leur implacable nudité, n’en résonnent que davantage, en un sombre générique sobrement ouvert sur l’inconnu : le prochain réveil du monstre…

Une fresque impressionnante, qui, l’imagination de l’écrivain recréant la vie et l’émotion au milieu des cendres et des chantiers de fouille, réussit à nous rendre terriblement proches ces hommes et ces femmes dramatiquement disparus il y deux millénaires. Après tout, n’en sommes nous pas aussi aux signes précurseurs de cataclysmes à venir, d’origine climatique ceux-là ?

 

Citation : 

Ceux qui ont passé la nuit dans les entrepôts du port et sur le rivage aperçoivent alors un mur incandescent rouler vers eux à une vitesse terrifiante.
Tout ce qui se trouve sur son passage est aussitôt englouti dans un bruit monstrueux. La terre vibre, comme sous le martèlement d’un immense troupeau de chevaux. Les habitants qui sont restés dans la ville se précipitent vers la mer, certains que dans l’eau ils seront à l’abri. (…)
Au port, les réfugiés voient le mur rougeoyant passer par-dessus les maisons, les engloutir, submerger la plage, avaler les hangars à bateaux, les entrepôts des commerçants. Quand la nuée atteint la mer, de gigantesques explosions projettent les ponces qui tapissent la surface avec une gerbe d’écume. Le feu se mélange à l’eau dans un bouillonnement intense et un bruit indescriptible, mais il n’y a plus personne pour l’entendre. D’épaisses colonnes de fumée grise, mélange de vapeur d’eau et de cendre, montent à l’assaut du ciel bleu, forment des nuages sombres où crépite la foudre.
Puis le silence retombe sur Herculanum, un silence étrange, profond, celui de la mort.

 

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