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jeudi 10 avril 2025

[Boulouque, Clémence] Le sentiment des crépuscules

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le sentiment des crépusculest

Auteur : Clémence BOULOUQUE

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Londres, 19 juillet 1938. Stefan Zweig et Salvador Dalí rendent visite à Sigmund Freud, tout juste exfiltré de l’Autriche nazie. Proche de l’analyste, et lui aussi réfugié, Zweig a organisé ce rendez-vous sur l’insistance de son ami peintre, qui idolâtre Freud et trépigne de lui montrer une de ses toiles. Accompagnés de Gala, l’épouse de Dalí, et de son agent, ils sont accueillis par Anna Freud.
Leurs échanges sont ponctués par les extravagances et facéties de Salvador qui mystifient l’assemblée. Puis, à mesure, tous se dévoilent : la rencontre autour de Freud agit comme un révélateur, confrontant chacun à ses démons et à ceux de l’époque.
Mêlant biographie intime de figures d’exception et chronique de la fin d’un monde, Clémence Boulouque saisit ce moment suspendu, unique et méconnu, en un roman drôle et grave.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clémence Boulouque est professeure à l’université Columbia à New York. Romancière, elle a notamment publié Mort d’un silence (Gallimard, 2003) et Un instant de grâce (Flammarion, 2016).

 

Avis :

Le 19 juillet 1938, les trois monstres sacrés Freud, Zweig et Dali se rencontraient à Londres. Se nourrissant de la correspondance entre les deux premiers, des carnets de Zweig et des Mémoires de Dali, Clémence Boulouque redonne chair à ce moment comme si l’on y était, pour un roman crépusculaire.

Freud et Zweig ont tous deux quitté Vienne pour s’exiler à Londres. A quatre-vingt-deux ans, Freud souffre d’un cancer de la bouche et n’a plus qu’un an à vivre. Zweig est plus jeune d’un quart de siècle, mais porte déjà en lui la mort qu’il se donnera quatre ans plus tard. C’est lui qui, pour faire plaisir à un Dali de trente-trois ans déjà célèbre et fantasque, impatient de faire la connaissance du père de cette psychanalyse qui a tant à voir avec son œuvre, s’est démené pour que tous se retrouvent ce jour-là chez Freud, accompagné pour Dali de son épouse Gala et de son agent Edward James, assisté pour le vieil homme de sa fille Anna.

Engagée autour d’un thé, la conversation ne prend pas la tournure escomptée par les convives. Tourmenté par la douleur tout en s’attachant à donner le change, éternellement endeuillé par la mort de sa fille Sophie et préoccupé par son petit chien encore retenu en quarantaine, Freud n’accorde pas au remuant Dali, tout entier à ses crayonnages et à son personnage exubérant, l’attention impressionnée que celui-ci attendait. Déçu, le jeune homme s’irrite de l’embarras de Zweig, lui-même visé dans ses obsessions altruistes par le regard critique d’un Freud mal remis de figurer après Franz-Anton Mesmer et ses théories sur l’hypnose, et Mary Baker Eddy fondatrice de l’église scientiste, dans son recueil d’essais La guérison par l’esprit.

Toujours est-il que tous ont ceci en commun qu’ils ont conscience du crépuscule du monde d’alors, en passe de basculer dans un demain inquiétant. Si les deux plus âgés, étreints par la mélancolie et par l’angoisse, répugnent à en aborder les rivages, Dali se targue avec entrain de s’en faire le prophète, bien décidé à « participer à la crétinisation du monde » puisque, à n'en pas douter, l’avenir sera crétin.

Erudite et documentée, superbement écrite, la narration excelle à faire revivre, dans leurs oppositions d’esprit comme dans les gestes de leur présence physique, ces trois hommes et leur entourage proche, témoins d’une époque décadente. Plus encore que ces personnages d’exception, d’un rendu au final relativement convenu, c’est ce talent à leur redonner chair et vie dans l’atmosphère tendue d’une pré-apocalypse qui, sans rendre le livre tout à fait passionnant, le rend néanmoins remarquable. (3,5/5)

 

Citations :

« Nous voici donc. J’espère que notre visite sied toujours au Professeur. »  
Dalí réprime son énervement, roule des yeux en direction de Gala – pourquoi offrir la moindre ouverture à une annulation de dernière minute ? Ce type est sa propre encre sympathique : il trace sa volonté puis l’efface, il s’emploie à faire sa place auprès des gens puis n’aime rien tant que s’estomper ; voilà pourquoi il consent à se laisser maltraiter, voilà ce qu’il lui dira si jamais Anna a le malheur de profiter de sa politesse pour reporter la visite. « Arrêtez, arrêtez, on méprise les gens comme vous, Zweig, lui hurlera-t-il. Les faibles, les polis… » Alors que lui est un Hun, un taureau, évidemment, un taureau prêt à défoncer la porte si elle devait être refermée sur lui.
 

Freud était Vienne, Freud était la Berggasse et les volutes de fumée dans son appartement, avec ses brocarts de camp ottoman. Ici, le salon est presque chauve, l’accent autrichien du Professeur sonne grêle dans son français lent et soigné, et la maladie qui lui fore le palais en accentue la nasalité. Ce n’est plus le mythe, ce savant qui a cassé le miroir poli dans lequel se regardait l’humanité : ce n’est plus qu’un être aux épaules busquées, frissonnant sans le montrer, dans sa veste épaisse au cœur de juillet, qui rappelle ce manteau de loden accroché à la patère dans l’entrée, semblant vaguement étonné d’être ici, comme tout autour de lui, êtres et objets.
 

[Freud] : Devant les visiteurs se rejoue cette réticence à l’exil. Pourquoi avoir tant attendu ? Par orgueil, sans doute, mais pas celui qu’inspirerait sa propre personne. Orgueil de croire à l’intelligence humaine, même s’il n’arrêtait pas d’en ausculter les soubassements pourris. C’était l’une de ses contradictions : il était un scientifique, un fils du progrès, et sa foi en la raison avait failli le faire renoncer à partir. Contre toute rationalité, il était certain que l’esprit reviendrait à l’Autriche. Et puis il y avait l’orgueil de la vieillesse, qui insinuait en lui la conviction qu’on ne toucherait pas aux aînés, car personne dans la population ne l’accepterait. Ses années, qui le rendaient de plus en plus frêle, seraient au moins ses remparts.
Avoir tant vécu l’incitait à croire que le passé dicterait un futur sensé ; et cette illusion se doublait d’une fierté pour Vienne et d’une tendresse pour ses travers – cette sorte d’amateurisme, cette façon de vivre à la légère, entre opérette et flirt sur la grande roue du Prater, au contraire de cette maladive précision allemande. Ils avaient un terme, Schlamperei, pour décrire la mollesse du sud de l’Allemagne et de l’Autriche : cette incurie serait leur arme secrète, celle qui ferait dérailler les plans et les mécaniques nazis trop méticuleux. Mais c’était compter sans cette rage insoupçonnée, cette haine, cette psychose collective contre les Juifs qui, pourtant, avaient écrit la grandeur viennoise.
 

La plupart des gens n’ont que leurs rêves pour revisiter leurs mondes d’hier et ils les oublient au réveil. Peut-être est-ce aussi bien ainsi. Se souvenir d’un rêve où l’on a brièvement retrouvé ce qui a été perdu est une double peine, et le réveil, un assommoir : les yeux se posent sur tout ce qui vous entoure, réassemblent votre identité, et ces détails s’agrègent pour vous signifier que cette vie inhospitalière est la vôtre, une mort à crédit, et que retomber en titubant dans le sommeil n’y changera rien. [Zweig en exil]
 
 
Gala a consigné des notes sur son enfance, et elle en écrira un jour le livre qu’elle doit à son talent. Pour l’heure, elle bâtit l’oeuvre de Dalí et leur fortune. Elle n’est pas captive de son passé : elle n’est que le présent et l’avenir. Plus jamais ils n’auront faim. Plus jamais elle ne cuisinera avec rien, comme aux débuts de sa vie avec Salvador. Plus jamais elle n’aura de manteaux approximatifs. Elle ne se plaint pas, elle agit et pousse à agir. Elle transforme les humiliations en revanche, impassible.


L’alliage de ce trio est étrange. Gala donne l’impression de juger les deux hommes avec détachement et de leur en vouloir tout à la fois, car leur lien menacerait presque de l’exclure : James semble aimer les hommes, et Dalí, malgré sa dépendance envers Gala, aimer qu’on l’aime.


Zweig aussi s’imaginait être au-dessus de la mêlée. Ils ne s’encombraient pas de politique ou d’appartenances religieuses, ils avaient voulu être simplement dévoués à leur art et à leur science, corps et âme. Maintenant on le leur reprochait, peut-être à raison. Tous deux s’étaient abstraits des combats idéologiques, méprisaient les tribuns, même les libéraux, car même eux étaient souvent pris en flagrant délit de mensonges et de prébendes. Tous deux, face à la meute antisémite, s’étaient convaincus qu’après quelques excès le balancier retrouverait sa tare tandis qu’eux œuvraient à lever le mystère des êtres. Lorsque Freud lui avait dit que, pendant de nombreuses années, il n’était jamais allé voter, Zweig lui était presque tombé dans les bras, en une communion d’abstentionnistes. À présent, le résultat les accablait : ils étaient tous deux des Juifs viennois qui s’étaient pensés Viennois juifs et qui étaient enregistrés ici comme des exilés.
 

Rien n’est sacré. Et cela m’inquiète. Tout ce qu’aura à faire un despote sera de jouer du narcissisme collectif. Il suffira donc que quelqu’un surgisse pour leur dire combien ils sont géniaux, mais menacés par des barbares, alors qu’eux-mêmes sont des hordes venues d’ailleurs, et inévitablement l’Amérique sombrera dans le fascisme. »


C’est là qu’il a compris ce que serait Dalí : une attitude, et des toiles pour la justifier. La ville serait sa retraite d’hiver, son terrain de jeu. Il régalerait les journalistes de ses excès, les préviendrait de ses frasques, et ferait leur travail : les articles s’écriraient tout seuls. Le tout pour une obole : sa gloire. Deux ans après son arrivée, il était en couverture de Time Magazine. Des inconnus l’arrêtaient dans la rue pour lui demander des autographes. Et ce n’était qu’un début. Il avait provoqué sa chance. Il est son propre prophète. Et Gala, sa comptable. 


L’art est la procuration donnée à autrui pour parler de soi. Ainsi, la plupart des êtres laissent à d’autres le soin de les dévoiler à eux-mêmes, de se chercher dans d’obscurs recoins, de se prouver qu’ils sont en vie : Dalí le prouve pour eux en pétaradant d’exister. Alors, bien sûr, il participe à la crétinisation du monde, aime-t-il à penser, mais, puisque sa marche est inévitable, autant en diriger le cours. Comme à Cadaqués, sur son rocher face à la mer, lorsqu’il sortait orchestrer le vent au moment où il devenait violent, juste avant que ne s’abatte l’orage. À New York, il a élu le lieu de son triomphe, à deux pas du Museum of Modern Art : l’hôtel St. Regis, suite 1610. Il ne parlera jamais correctement la langue, mais la fera grésiller comme une noix de beurre tombée dans une poêle sur le feu, et aura la morgue d’offrir des cours de prononciation anglaise aux locuteurs natifs. Il lâchera des mouches achetées par boîtes, inspectées et certifiées par lui proprissimes dans les couloirs marbrés du palace. Il donnera jusqu’à l’épuisement des réceptions avec de la musique trop forte qui transformera toute conversation en performance physique, en cages thoraciques gonflées, en gorges râpées pour faire porter la voix, et en chef-d’œuvre de vacuité. Au cours de ces banquets, il verra des éphèbes tournoyer autour de Gala. Il vendrait son âme et quelques croûtes pour cela : être riche à New York. Mais eux, eux, là, tous deux, dans une Londres amidonnée, se lamentent sur une Vienne où on leur apprenait, jeunes, à être vieux. Alors que, dans son monde à lui, on laissera les vieux être infantiles, on leur permettra de régresser à l’envi. Et plus encore s’ils sont célèbres. Voilà le futur. Voilà son futur. Tandis qu’eux sont enlisés dans le passé, et devisent sur l’avenir. Sans comprendre qu’ils y seront inhumés.


Il n’y a que Dalí pour imaginer que la postérité prend sous votre dictée, qu’il peut l’entortiller à souhait comme il recourbe ses moustaches. Zweig baisse les yeux sur ses mains où des taches brunes sont apparues il y a quelques mois, il les retourne pour scruter ses paumes, et lève le regard sur Freud. Qui écrira son histoire, la leur, peut-être même ce moment, cet après-midi de Londres qu’il a tant réclamé à Freud, parce qu’il y devinait une coda, une dernière mesure que Dalí, obsédé par son Narcisse, rendrait brouillonne et joyeuse, où tous se refléteraient ? C’est ainsi qu’il s’en souviendrait. L’après-midi de Londres.


James sait que se murmurent d’autres choses aussi : que le roi ne serait pas uniquement son parrain, mais son père. Sa mère recevait les rois d’Espagne et du Portugal dans sa demeure du Sussex, et le souverain anglais faisait souvent partie des convives. Les médisances s’en sont repues. Or, c’était sa grand-mère qui avait eu une liaison avec le roi. Ainsi serait née sa mère. C’est en réalité sa fille adultérine qu’Édouard VII venait voir lors de ces garden parties. Le roi est donc son grand-père. Le propre père de James, un chevalier d’industrie, est mort lorsqu’il avait sept ans. Son oncle, peu après. Ils lui ont laissé une fortune immense, et un vide à sa mesure. Tout comme celui que lui inflige cette mère qui n’a pas jugé bon de mourir jeune, mais dont la froideur est pire qu’une pierre tombale. Une femme capable de demander à la nanny de lui confier un de ses enfants pour une visite en ville, en précisant avec un haussement d’épaules : « Peu importe lequel, ce qui compte, c’est qu’il aille bien avec ma robe. » 


À cet instant, son intuition est juste : les convictions de Zweig vacillent. Freud a cherché à rendre l’humanité plus lucide, pas plus heureuse. Il l’a entraînée dans ses noirceurs, mais ne dit pas comment en sortir ; il lui a mis sous les yeux ses illusions, mais ne l’a pas consolée de les lui avoir confisquées. Zweig l’accuserait presque de délit de fuite. Comment peut-on vivre sans foi ou sans chimère ? Cela, Freud ne le montre pas. Or, sans ces réconforts, on ne survit sans doute pas.


 

lundi 25 novembre 2024

[Bouillier, Grégoire] Le syndrome de l'Orangerie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le syndrome de l'Orangerie

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En se rendant au musée de l’Orangerie, voici que, devant Les Nymphéas de Monet, l’auteur est pris d’une crise d’angoisse. Contre toute attente, les Grands Panneaux déclenchent chez lui un vrai malaise. Sans doute l’art doit-il autant à l’artiste qu’au « regardeur » – mais encore ? Redevenant pour l’occasion le détective Bmore, Grégoire Bouillier décide d’en avoir le cœur net. Les Nymphéas de Monet cacheraient-ils un sombre secret ? Monet y aurait-il enterré quelque chose ou même quelqu’un ? Et pourquoi des nymphéas, d’abord ? Pourquoi Monet peignit-il les fleurs de son jardin jusqu’à l’obsession – au bas mot quatre cents fois pendant trente ans ? Obsession pour obsession, commence alors une folle enquête qui, entre botanique, vie amoureuse de Monet et inconscient de l’œuvre, mènera Bmore de l’Orangerie à Giverny en passant par le Japon et même par Auschwitz-Birkenau, pour tenter d’élucider son « syndrome de l’Orangerie ». Lequel concerne plus de monde qu’on l’imagine. Lequel dit qu’entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre), et du Coeur ne cède pas (Flammarion, 2022, prix André Malraux et prix Honoré de Balzac), tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :   

Les livres-enquêtes de Grégoire Bouillier disent autant de lui que de son sujet. C’est d’autant plus flagrant lorsque, comme ici, il est question de rencontre artistique, autrement dit de la confrontation de deux inconscients, celui du « regardeur » et celui de l’oeuvre. Plus que jamais se dévoilent sous l’humour de l’auteur ses propres obsessions face à la vie et à la mort, alors qu'explorant la biographie de Monet, il se lance tous azimuts dans une auscultation très personnelle de sa peinture.

Troublé que, contrairement à tant d’autres visiteurs, le terme « morbide » soit le premier qui lui vienne à l’esprit devant l’ensemble mural des Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, l’auteur s’interroge. Ne s’agit-il que de son humeur, où se cacherait-il dans le bassin des nymphéas quelque triste motif lui renvoyant en miroir ses propres dispositions ? Convoquant aussitôt son alter ego le détective Bmore, déjà à l’oeuvre dans Le coeur ne cède pas, voilà notre homme qui, faisant fi des protestations de Penny, l’assistante fictive qui, non sans cocasserie, lui sert dans cette histoire de Jiminy Cricket, s’immerge dans une nouvelle enquête de son cru.

Divaguant comme à son habitude – quoique de manière un peu plus contrôlée, son éditeur, plaisante-t-il, l’ayant enjoint à moins de bavardage délibéré – de digressions en associations d’idées reflétées avec humour par l’imbrication de ses phrases et de ses parenthèses, il enchevêtre les fils narratifs, explore les hypothèses les plus diverses, même farfelues, enfin fouille son sujet à la lumière de ses obsessions sans craindre de se perdre ou de se contredire parfois. « Je fais partie du livre », écrit-il, et il se met en scène dans ce récit qui est en même temps un voyage, un cheminement personnel et un questionnement aussi scrupuleux que subjectif. Ainsi, à la biographie de Monet, aux fantômes de la guerre, du fils aîné et de l’irremplaçable Camille, enfin aux affres du peintre perdant la vue, se mêlent des souvenirs personnels de l’auteur, le malaise persistant ramené d’une visite à Auschwitz-Birkenau, et tant d’autres expériences susceptibles d’avoir plus ou moins maille à partir avec ses sombres projections artistiques. D’une prétendue psychanalyse des tableaux de Monet à celle de l’écrivain, il n’y a qu’un pas…

Brillant, drôle, d’une dextérité formelle illustrant à merveille le propos, ce dernier ouvrage de Grégoire Bouillier s’avère ainsi au final, au travers du miroir aux reflets changeants tendu par le bassin des nymphéas de Monet, une formidable et fort originale entreprise d’introspection, en même temps qu’un hommage extrêmement personnel – au risque de parfois distancer le lecteur ? – à Monet, à sa peinture et à l’art en général.

« Ce qu’il faudrait, c’est accéder à sa propre voyance. C’est dépasser la légende qui se trouve sous le tableau comme la légende qui l’auréole au-dessus. Histoire de se doter d’un regard à soi, d’un regard neuf, d’un regard d’abord muet. » Mission parfaitement accomplie ! (4/5)

 

 

Citations :

Personne n’est maître de son inconscient, surtout lorsqu’il rencontre l’inconscient d’une œuvre d’art. On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous le voyons. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.


« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde », écrit aussi Kafka, cette fois au beau milieu de la guerre, le 8 décembre 1917. Soutenir le monde contre sa propre malfaisance. Tout est dit ! C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Devient fanatique !


Pour autant, Monet ne se prit jamais lui-même en photo (à l’époque, on laissait à d’autres le soin de vous photographier ; à l’époque, l’autre n’était pas soi et soi n’était pas un autre qu’on s’inventait pour la galerie).


Parvenu à ce point de perception suprasensible des Nymphéas, mon malaise de l’Orangerie ne m’apparaît définitivement plus usurpé. D’ailleurs, je vais le baptiser « syndrome de l’Orangerie ». En toute modestie. En miroir du syndrome de Florence de Stendhal. Car l’angoisse peut, autant que le beau et peut-être davantage, donner le sentiment du sublime. Provoquer en nous des troubles magnifiquement psychiatriques.


Pourquoi des nymphéas ? Pourquoi peindre, trente années durant, les mêmes fleurs d’eau de son jardin, fût-ce sous des angles différents et au gré de lumières sans cesse changeantes ? Pourquoi en avoir fait son sujet de prédilection ? Son leitmotiv, sa fleur fétiche, son objet transitionnel ? Le sujet central de son œuvre et de sa vie de peintre ? Pourquoi en avoir fait un sujet ? Il n’y a que moi que cela intrigue ?


Une bibliothèque dit beaucoup de son propriétaire. On voit ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, à quoi il rêve, ses goûts et ses secrets, sa quête. On voit son intériorité. (Ce pourquoi les maisons sans livres n’ont pas d’âme.)


« Chez Monet, la mort apparaît toujours placée dans une lumière spéciale. C’est la mort fardée des couleurs de la vie. »


Toute la réalité se trouvait incroyablement inversée. Absolument dédoublée. C’était fascinant. Il fallait venir ici pour se rendre compte que le bassin aux nymphéas était un miroir, à la fois immense et parfait. À l’eau, il substituait l’air. Il transformait, en le retournant comme un gant, l’incommensurable en commensurable. Il faisait descendre le ciel sur la Terre, jusqu’à devenir lui-même le ciel, le Très-Haut. Si, pour les catholiques, les âmes montaient au ciel, elles descendaient ici tout en bas, dans le Très-Eau. 


Andy Warhol, qui s’y connaissait ô combien en séries, a livré un autre secret de l’art sériel : « Plus on regarde exactement la même chose, écrit-il, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide. » La répétition est un baume. Elle est thérapeutique. Contre l’angoisse, elle crée une hypnose. Elle vide les choses de leur substance. Elle vide le regard. Elle vide la tête. Elle fait le vide dont elle fait un plein qui sature l’espace. Elle crée l’illusion de la multitude alors qu’il n’y a plus personne. Elle soulage de la souffrance. Elle permet l’oubli.
 
 
(…) sans l’illusion de croire qu’il peignait des effets de lumière, sans son propre blabla, Churchill n’aurait jamais réussi à peindre sa détresse. Impossible. La détresse ne s’affronte pas en face. Elle n’est pas visible car elle est partout et nulle part, elle est une onde sans fin, elle est infiniment insaisissable.


(Demandez à un croyant : que l’on touche à sa foi (à son pansement) et il se met à hurler, il peut même prendre les armes et vous égorger. Comme quoi, le pansement n’est pas la guérison.) (Le véritable problème n’est pas le pansement mais la plaie.)


S’il y a une vie après la mort, elle est dans les livres, elle est dans la peinture, elle est dans les arts. Nulle part ailleurs.


Que disait déjà Edgar Poe : « L’art consiste à exagérer des choses fausses afin d’en dissimuler de vraies. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 13 mars 2023

[Benameur, Jeanne] La patience des traces

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La patience des traces

Auteur : Jeanne BENAMEUR

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Cette fois encore le nouveau roman de Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté. Pour Simon, le voyage intérieur passe par un vrai départ, et – d’un rivage à l’autre – par le lointain Japon : ses rituels, son art de réparer (l’ancestrale technique du kintsugi), ses floraisons…
Quête initiatique qui contient aussi tout un roman d’apprentissage bâti sur le feu et la violence (l’amitié, la jeunesse, l’océan), c’est un livre de silence(s) et de rencontre(s), le livre d’une grande sagesse, douce, têtue, et bientôt, sereine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1952 en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne, Jeanne Benameur arrive en France, avec sa famille, à l’âge de cinq ans. Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s'inscrit dans un rapport au monde et à l'être humain épris de liberté et de justesse.

Parmi ses romans publiés chez Actes Sud : Profanes (2013, grand prix du roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L’Enfant qui (2017), et plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

 

Avis :

Lorsqu’il casse le bol qui le reliait à d’anciens souvenirs, Simon, psychanalyste qui a passé sa vie à écouter les autres, prend conscience qu’il a lui aussi des choses à régler avec lui-même. Pour prendre du champ avec son quotidien, il entreprend un voyage au Japon, où quelques rencontres autour du Kintsugi – art de réparer les porcelaines et les céramiques en sublimant leurs cassures par une jointure en or, devenu une métaphore de la résilience sous-tendant toute une philosophie de vie -, favorisent son cheminement introspectif personnel.

Le talent de Jeanne Benameur est indéniable. C’est une plume magnifique d’élégance, de finesse et de poésie qui vient sublimer l’intelligence et la profondeur d’une réflexion qu’elle mène de livre en livre, dans une quête que l’on sent aussi essentielle pour elle que pour ses personnages. Dans son précédent roman, Ceux qui partent, elle célébrait la force et la liberté du nouveau départ, l’élan qui vous fait tout quitter pour l’aventure de l’exil et pour l’espoir de rebond. Elle y revient d’une autre façon dans ce nouvel ouvrage, qui métaphoriquement s’émerveille du « magnifique saut de la raie Manta », cet « élan qui fait prendre le risque de quitter son eau ». Cette fois, elle fait de ces impulsions qui nous poussent au-delà de notre zone de confort, toujours plus loin dans la connaissance de nous-mêmes et des autres, des tentatives d’atteindre ce qu’elle appelle « des moments d’âme », fugaces sensations d’harmonie « quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous » : une finalité qui ne semble quelque part pas si étrangère à celle des approches du Zen ou du Tao.

C’est en tout cas au Japon que Simon, après avoir épuisé les ressources de la psychanalyse, va chercher la réparation de ses fêlures et la réconciliation avec lui-même et son entourage, passé et présent. Dans le petit paradis subtropical des îles Yaeyama, archipel japonais semé dans de splendides eaux turquoise, il découvre la collection de tissus ancestraux de son hôtesse Itô Akiko ; l’art Kintsugi de son mari céramiste Daisuke ; la tradition purificatrice du Onsen, ces bains dans des sources d’eau chaude volcanique ; enfin les antiques techniques de fabrication et de teinture des tissus à base de fibre de bananier que s’arrache la haute couture du monde entier. Patience et longueur de temps produisent leurs effets : dans le silence et la proximité discrète et bienveillante de ses très sages hôtes, Simon apprend à faire la paix avec lui-même et avec son passé, et s’apprête plus sereinement à un nouvel avenir.

Et c’est là que le bât blesse et qu’emporté par ce texte si merveilleusement écrit, l’on se s’en retrouve que plus déçu de la vague sensation de creux ressenti à propos de l’histoire de Simon. Tandis que l’on se laisse charmer par le sens général du propos, par son splendide hommage au métier de psychanalyste, par la découverte de très belles pratiques japonaises aux prolongations aussi poétiques que philosophiques, enfin par le si délicat et attachant couple Itô, se renforce aussi, à mesure que le passé de Simon se dévoile, le sentiment un peu dérouté de ne pas parvenir à comprendre totalement l’impact à retardement de cette vieille histoire plutôt tordue et montée en épingle, et encore moins la miraculeuse rapidité avec laquelle tout cela se résout au Japon, dans une tonalité bien trop feel good. N’est-il pas bien chanceux, cet occidental auquel se révèlent du premier coup, et par hasard, certains aspects les plus confidentiels de la culture nippone, au point de le transformer en quelques jours ?

Cette deuxième rencontre avec les livres de Jeanne Benameur me laisse donc encore, à contrecoeur, sur une impression mitigée. Si la plume est un régal d’intelligence, de poésie et de délicatesse, et si la réflexion, illustrée d’images magnifiques, ne manque pas d’intérêt, le lecteur peine à prendre son envol dans une histoire curieusement un peu trop « simpliste » pour la hauteur de son propos. (3/5)

 

 

Citations : 

Tant d’années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s’en approcher.
Tant d’années pour accepter qu’au fond de toute clarté, l’opaque subsiste. C’est le plus difficile. Pour l’analysant comme pour l’analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n’a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n’y échappe pas.
Son métier, c’est pour ceux qui ne s’en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l’énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu’à l’inconnu.
Un Charon pour l’autre rive. Pas la mort encore, non. Juste la fin de la souffrance qui, un jour, a fait pousser la porte du cabinet de l’analyste ; et la venue à une rive d’où l’on voit la vie autrement. Vivable.
Mais c’est une fois cette étape franchie que l’énigme, la vraie, celle qu’on est seul à déchiffrer, vous attend. Qu’est-ce qui fait se lever chaque matin et affronter le jour, travailler, aimer alors qu’on sait que tout cela s’arrêtera. Forcément.
Lui, il aide à débroussailler la route. En plongeant dans les entrailles du familier, du répétitif, il a fait son travail. Tracé les limites du connu.
Reste alors l’inconnu.
C’est jusque-là qu’il a tenté d’accompagner chacun.
Juste derrière, les confins ignorés. Il aime les peintures chinoises anciennes. Chacun doit imaginer ce qui ne se laissera jamais dessiner. Il y a là autre chose, de plus vaste, qu’on ne voit pas.
C’est peut-être ça une analyse réussie après tout. Accepter, au plus profond de soi, qu’on est limité et que pourtant, il y a de l’infini. Inatteignable mais imaginable. I-ma-gi-nable. Elle est là, l’énigme. C’est celle du désir. Tout ce qu’on se cache ne retourne qu’à ce mystère bien plus grand.


À quoi bon trier, ranger, archiver ? préparer son départ, c’est le retarder, c’est tout. À trop attendre, on ne fait plus.


Il y a des lettres qu’on devrait savoir écrire. Pas pour convaincre ni pour changer les choses. Juste pour tracer les mots. Les inscrire. Et qu’on les envoie ou pas ça n’a pas d’importance. Les morts lisent par-dessus votre épaule.


Il y a des phrases qu’on entend un jour pour ce qu’elles sont. Vraiment. Elles sont restées au fond de notre mémoire, intactes. On les a prononcées un jour, sans bien savoir. Elles attendaient.
Comme si notre propre parole nous attendait toujours.
Une phrase lancée en l’air, pas entendue vraiment. Remisée dans ces limbes étranges où flottent les paroles gelées. Un jour, on ne sait pas pourquoi, elles reprennent vie. De toute leur force. Elles at­­teignent notre attention profonde, celle qu’on ignore la plupart du temps, et c’est le bon moment. Ce ne sont pas nos mains qui les ont réchauffées, comme le font les marins chez Rabelais, c’est le temps, la friction avec d’autres mots, d’autres phrases entendues, ou lues, enveloppées du silence des livres. Les mots alors adviennent avec toute leur puissance. Il fallait juste attendre d’avoir la force de les enten­­dre.
 
 
Une femme, la cinquantaine élégante et détendue, attire son regard. Elle lit et le monde lui appartient. Comme chez elle. Elle a retiré ses chaussures, à l’aise, enveloppée dans une étole, un léger sourire aux lèvres. La lecture fait d’elle dans cet aéroport agité une vraie reine solitaire et heureuse.


Oublier on ne peut pas.
Il sait que tout peut devenir vivable. Tout. C’est son métier. C’est miraculeux comme les êtres humains peuvent se rétablir.


Un jour au xvie siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu’il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L’objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l’art du kintsugi est né. Kin c’est l’or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l’histoire. Daisuke boit lentement l’alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s’appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l’or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque.
Et la poudre d’or.
Entre chaque étape, le patient séchage.


Simon respire lentement, profondément. Dans le calme de cette nuit, il voudrait que le sommeil l’emporte par magie. Mais il sait bien qu’on ne peut pas faire l’économie de ce qui nous habite par un acte de volonté. Les émotions violentes sont empreintes. On ne peut que les circonscrire pour qu’elles n’envahissent pas tout. L’informe, c’est ce qui empêche de se laisser aller à la nuit, au sommeil. C’est la peur sans nom. Il soupire. Oui il sait tout ça. Mais quelque chose en lui dit Pas ce soir. Pas ce soir. 


Toute ma vie, j’ai été celui par qui la parole intime d’un autre advient enfin. Pour quelqu’un qui ne faisait pas partie de ma vie, dont je ne connaîtrai jamais l’histoire réelle. Je n’ai eu que la vérité ra­­contée sur le divan et j’ai dû m’en contenter. La vérité et la réalité ça fait deux. Je n’ai pas fait profession d’enquêteur et ce n’étaient pas non plus des amis qui venaient me confier leur peine ou leur joie.
C’est autre chose et aujourd’hui je mesure que c’est bien plus à mes yeux finalement.
C’est la profondeur tue de toute une existence. Quel­­que chose qui ne se dira jamais ailleurs que là, sur un divan.
 
 
Il écrit dans son carnet On dit “prendre son temps”, ou bien “je n’ai pas le temps”. Moi aussi j’ai dit ces phrases-là, comme tout le monde. Et comme c’est faux. On ne peut ni prendre ni perdre ni avoir le temps. Le temps n’est pas un objet, on le sait bien pourtant. Simon sourit. Toutes ses lectures de Bergson et d’autres… Non, le temps en dehors de nous n’existe pas. C’est nous qui sommes le temps. Nous nous égrenons. 


Avant d’apprendre à tisser, explique Akiko, elles apprennent à filer le fil de bananier. Il écoute les étapes imposées, leur utilité. Il découvre qu’il y a trois sortes de bananiers, ceux pour les fruits, ceux pour les racines qui se mangent aussi et ceux pour le fil. Il faut aller chercher les troncs vers les mangroves, les bananiers résistent aux typhons et forment une bonne protection. Ils sont précieux ici. Il faut trouver ceux qui seront les meilleurs, ne rien gâcher, en détacher les fibres, comme si on les épluchait. Puis diviser les lanières obtenues jusqu’à faire apparaître de grands fils. C’est un travail qui demande aux doigts d’être habiles et résistants. Enfin, il faut attacher les fils les uns aux autres pour pouvoir les tisser. Nara a tout appris de sa mère qui le tenait aussi de sa mère, elle sait comment rouloter les extrémités les unes aux autres de façon à ne faire aucun nœud. L’une des jeunes filles est assise sur le sol et elle fait tourner une roue de bois sur lequel le fil s’enroule pour faire une bobine.


La mort de Mathieu n’appartient qu’à Mathieu. Elle n’appartient ni à lui ni à Louise. On s’empare des actes qui nous font du mal. On croit, on voudrait, y avoir joué le rôle principal même si ça fait mal, juste pour ne pas être totalement impuissant face à ce qui arrive. Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de la plante. On n’est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu’est le fil de l’eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c’est un travail et c’est une paix que de s’y accorder enfin. La seule vraie liberté.


Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l’âme, c’est un instant, c’est tout. Juste un instant.
Ce n’est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence.
L’âme, c’est un mouvement. Fugace.
On l’atteint quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous. Il n’y a pas d’état d’âme. Il y a des moments d’âme. 


Maintenant seulement il comprend le magnifique saut de la raie Manta. Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau. L’élan qui rassemble tout. Il n’y a pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 12 octobre 2022

[Sabolo, Monica] La vie clandestine

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La vie clandestine

Auteur : Monica SABOLO

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Je tenais mon sujet. Un groupe de jeunes gens assassinent un père de famille pour des raisons idéologiques. J’allais écrire un truc facile et spectaculaire, rien n’était plus éloigné de moi que cette histoire-là. Je le croyais vraiment. Je ne savais pas encore que les années Action directe étaient faites de tout ce qui me constitue : le silence, le secret et l’écho de la violence.

La vie clandestine, c’est d’abord celle de Monica Sabolo, élevée dans un milieu bourgeois, à l’ombre d’un père aux activités occultes, disparu sans un mot d’explication. C’est aussi celle des membres du groupe terroriste d’extrême gauche Action directe, objets d’une enquête romanesque qui va conduire la narratrice à revisiter son propre passé.
Comment vivre en ayant commis ou subi l’irréparable ? Que sait-on de ceux que nous croyons connaître ? De l’Italie des Brigades rouges à la France des années 80, où les rêves d’insurrection ont fait place au fric et aux paillettes, La vie clandestine explore avec grâce l’infinie complexité des êtres, la question de la violence et la possibilité du pardon.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Monica Sabolo est une journaliste et romancière française née à Milan en 1971.

 

 

Avis :

Alors qu’avec l’intention d’y consacrer un roman, elle enquête sur l’histoire du groupe terroriste d’extrême gauche Action Directe, l’auteur est bientôt prise, au dépourvu, d’un immense trouble. Plus elle avance dans ses recherches, plus sa propre histoire resurgit, marquée par un traumatisme d’enfance et trouée par les secrets d’une famille au double fond clandestin.

C’est d’abord son enquête, plus complexe que prévu, qui la déstabilise, au fur et à mesure qu’elle « s’infiltre » au plus près des membres d’Action Directe, et qu’incapable de comprendre comment des gens apparemment normaux - en particulier les deux jeunes filles qu’étaient Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron lorsqu’elles ont abattu Georges Besse - ont pu tuer de sang-froid, elle finit pourtant par en dresser des portraits humains, éclairés par les idéaux qui les ont menés au choix des armes et de la violence meurtrière. « Je n'arrive pas à me faire d'opinion ni sur les êtres, ni sur leurs actes. » « Je ne sais toujours pas qui ils sont, tous, mais je dois faire face à une idée troublante : entre eux et moi, un lien se tisse. Ils ne me sont pas aussi étrangers que je le voudrais. » « M’apparaît désormais cette dangereuse éventualité : celle de les comprendre, ou même, à certains égards, de leur ressembler. »
 
Car, pis encore pour l’auteur, cette violence assumée, sans remords ni regrets, la ramène inexorablement aux décombres de son propre vécu, enfouis sous les couches sédimentées du silence familial. Comme les terroristes d’Action Directe lui paraissent errer « dans les souterrains du monde », elle-même vient « d’un lieu de ténèbres », clandestinement tapi sous les apparences les plus banales. Clandestine, sa naissance à Milan dans les années soixante, d’un homme marié qui abandonne sa mère. Clandestine, son adoption à ses trois ans par le mari de sa mère, Yves S., un spécialiste de l’art précolombien aux activités elles aussi entachées de mystère, qu’on lui fera prendre pour son père jusqu’à ce qu’elle soit presque trentenaire. Clandestine enfin, cette chose innommable entre elle et cet homme qui se met bientôt à abuser d’elle.

Alors, pendant qu’elle s’interroge à double titre sur le crime et le passage à l’acte, sur la culpabilité et le pardon – Yves S. ne lui a-t-il pas asséné bien des années plus tard, quand enfin elle avait osé lui parler, que « ce genre de choses [l’inceste] arrivait tout le temps, dans les familles », que « c’est très courant » –, les deux strates de son récit, enquête documentaire et introspection personnelle, finissent par se fondre en un seul cheminement, à la recherche d’une réponse autant individuelle qu’universelle à ces questions : comment en sommes-nous arrivés là ? Que faire pour ne pas nous laisser dévorer par notre part de nuit ?

Confondant de sincérité autant que de finesse de réflexion et de somptuosité d’écriture, ce livre vous happe pour ne plus vous lâcher que suspendu entre émotion et admiration. Un ouvrage de grande facture, assurément. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il arrive que l’univers nous envoie des signes. Nous pressentons que celui-ci veut nous dire quelque chose, mais le message est brouillé. Nous sommes aux aguets, en proie à une culpabilité inquiète, et nous ne comprenons pas l’essentiel : ce n’est pas l’univers qui s’adresse à nous, mais une part mystérieuse de nous-mêmes qui s’adresse à lui. Il ne nous interpelle pas, il nous répond.
 

Après l’un de nos échanges, j’avais cherché la définition du mot exister : « Être actuellement, ne pas être imaginé mais avoir une réalité. Exister, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire être dehors, sistere ex. Ce qui est à l’extérieur existe. Ce qui est à l’intérieur n’existe pas. […] C’est comme une force centrifuge qui pousserait vers le dehors tout ce qui remue en moi, images, rêveries, projets, fantasmes, désirs, obsessions. Ce qui n’ex-siste pas in-siste. Insiste pour exister (Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967). »
 

J’avais envie de demander aux autres passagers, cette femme enroulée dans un imperméable qui regardait défiler le paysage, ce monsieur qui pianotait sur un ordinateur, le front plissé, sans jamais lever les yeux : quelle question poseriez-vous, s’il n’y en avait qu’une ? Qu’inscririez-vous sur un tout petit bout de papier ? J’aurais voulu déchirer une feuille en une infinité de morceaux, et les distribuer à l’ensemble des personnes assises dans ce train. Nous avions tous intérêt à nous interroger. Peut-être alors cesserions-nous de prendre des trains sans savoir où nous allons, ignorant notre destination réelle.
 

Dans mes souvenirs, mon frère grimpe sur son tricycle seulement la nuit, lorsque mes parents sont sortis – si je n’ai pas d’image de leur présence, j’ai en revanche la mémoire nette, physique, de leur absence, on dirait que l’absence, de la même façon que mon frère en pyjama jaune filant sur un vélo dans l’obscurité, appartient au territoire que j’habite. Faiblement éclairé par la lumière du corridor de l’entrée, il traîne une ombre derrière lui. Son visage est blême, son nez coule. La nuit par la fenêtre se reflète sur sa peau. Il ne me regarde pas, il pédale, fait le tour de ma chambre, puis disparaît dans le couloir. J’entends au loin le crissement des roues de caoutchouc, tandis qu’il continue son circuit, et ce bruit semble ne jamais cesser.  
On m’a raconté que mes parents, rentrant d’un dîner – ce mot désignait un trou noir où ils étaient avalés, un arrière-plan sans matière, mais peut-être était-ce là qu’ils vivaient alors –ont trouvé mon frère dans l’entrée, endormi sur son tricycle, la lumière du plafonnier nimbant la scène d’un halo tragique. Son buste était couché sur le guidon, dans la position d’un homme abattu dans sa course d’une balle en pleine tête.
 

J’ai lu quelque part que le souvenir n’est pas le souvenir de l’instant T où l’événement a eu lieu, mais le souvenir de la dernière fois où le souvenir a surgi. Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs de souvenirs.
 
 
Dans le texte de Jean-Marc Rouillan, les assassins non plus n’ont pas de nom. « Deux femmes », « les camarades », « les tireuses ». On tue. On meurt. Ce n’est pas le sujet, l’essentiel serait ailleurs, dans une longue chaîne implacable de violence répondant à la violence, dans un mouvement qui devrait en appeler un autre, mais qui manque son coup, ajoutant la sensation de l’inutile, du ratage, à celle de la férocité. Les êtres humains disparaissent au profit du symbole, d’une idée plus importante que la vie, ou que l’acte d’y mettre fin. Aucune émotion ne transparaît. Comme si on avait retiré la chair et le sang de l’histoire, qu’il ne demeurait que sa peau.
Je tente de comprendre, je n’y parviens pas. Je ne vois que deux femmes qui s’approchent d’un homme pour le tuer. À quoi pensent-elles ? Que se passe-t-il, dans la tête de celle qui perd son chargeur, et ne peut faire feu ? Que se passe-t-il, surtout, dans la tête de l’autre, celle qui tire ? Qui est seule à décharger les trois balles que l’on retrouvera dans le crâne, l’épaule et le thorax de Georges Besse ? Celle dont le geste est celui qui donne la mort ? Comment vit-on avec cela ?


Ma mère n’a aucun souvenir de cet événement. Ses amis, la télévision, les journaux parlaient des Brigades rouges, de la révolution, des attentats, les gens étaient nerveux, exaltés ou terrorisés. Pas elle. De l’année 1972, ma mère, alors âgée de vingt ans, se rappelle une seule chose : la conviction que sa vie était finie.  
Et moi, je suis happée par cette époque, comme si le vide dans la vie de ma mère devait se remplir dans la mienne. Je commence à me demander ce que je poursuis avec ce livre. Le réel s’adresse-t-il toujours à une part secrète, inconnue de nous, qui nous mène exactement là où elle le désire ? Serait-il possible que l’Histoire ne parle en vérité que de nous-mêmes ?


Nathalie arbore un sourire franc et bien élevé, une figure innocente, presque tendre. Ses mains sont sur ses cuisses, comme si elle ne savait pas quoi en faire. Elle me fait penser à moi au même âge, ce visage lisse, ouvert, constamment souriant, essayant à tout prix d’avoir l’air d’une jeune fille bien, sans trop savoir ce que cela signifie. Adolescente, je n’ai d’autre objectif, d’autre désir, que celui-là : paraître gentille, innocente, insoupçonnable. Je travaille, je ne fais pas le mur, je lis. Je passe mes cours à tous mes amis – des années plus tard ils retrouveront des notes à moi dans leurs affaires. Je n’aime pas trop sortir le soir, je parle peu, ne danse jamais, ne prends pas de drogue. Je suis gauche, réservée, invisible. Je contemple les autres, ceux de ma bande qui achètent des barrettes de shit, ou les couples enlacés que j’enjambe, le soir, sur la moquette, dans des appartements vides – jamais d’adultes, nulle part. Je suis seule dans un univers parallèle, mais rien ne pourra m’être reproché. Je suis terrifiée à l’idée que l’on puisse lire dans mon cœur, entrevoir ce qui le constitue, ce qui n’a pas de nom, pas de contours, mais que je porte en permanence, tel un animal endormi. Je suis aux aguets, un petit spectre concentré, c’est épuisant, mais j’ignore que je suis fatiguée. Je me demande ce que cache Nathalie derrière ce sourire trop parfait, si elle aussi, cela la consume. 


Je me souviens du jour où ma mère m’a dit que mon père n’était pas mon père. Nous sommes dans sa cuisine, il est 11 heures du matin. J’ai vingt-sept ans. Plus de dix ans se sont écoulés depuis l’épisode du certificat de naissance italien, depuis que j’ai vu inscrite en lettres noires, tapées à la machine, la mention « di padre ignoto », que j’ai interprétée comme « de père ignoble », avant de comprendre ce que cela signifiait. Et de ne plus y penser. Jamais, pas une seule fois.  
Ce jour-là, il est 11 heures du matin, et ma mère a sorti une bouteille de vin blanc. Elle a posé deux verres sur la table.  
« J’ai quelque chose à te dire. »  
J’ai l’impression de plonger dans un lac, une eau claire et froide. Sa voix me parvient, lointaine, on dirait qu’elle me parle depuis la rive, penchée au-dessus de la surface.  
Elle parle en regardant ses mains, posées à plat sur la table, comme si elle ne les avait jamais vues. J’entends sa voix, depuis les profondeurs, les mots qu’elle prononce sont stupéfiants et familiers à la fois. Ils rejoignent un endroit inconnu en moi, où tout est déjà là. Elle ne m’apprend rien. Elle ouvre simplement une porte, en glissant une clé à l’intérieur de mon cœur.


Toute mémoire est une eau trouble.  
Que voulez-vous que l’on y voie.  
Si lentement que l’on s’y noie… (Aragon)


C’est ainsi que commence ma vie clandestine, ma légende. Je suis désormais la fille d’Yves S., je vis à Genève, en Suisse, je m’exprime en français. C’est ma nouvelle identité.
J’ignore quel fut son processus de création (m’a-t-on dit : « ce monsieur est ton papa, et voici ta maison » ?) mais il est remarquablement efficace, car tout disparaît de ma mémoire, pendant près de trente ans. Ou plutôt se range dans un lieu verrouillé qui ne s’ouvre que la nuit, dans des rêves durant lesquels j’arpente sans fin les couloirs d’un appartement inconnu et familier à la fois. Je sais seulement que j’ai quitté Milan et mes grands-parents, qu’on ne me parle plus italien. Mais même cela, je n’en ai pas conscience : je suis persuadée d’avoir vécu en Suisse depuis ma naissance, avec ma mère et mon père, dans cet appartement, avenue des Crêts-de-Champel, à Genève, là où, bientôt, j’aurai un frère, dans cet immeuble où je me promène, rendant visite aux locataires des étages en prétendant m’appeler Olivia, du nom d’une voisine qui me subjugue. Ma langue natale s’efface, même si, encore aujourd’hui, face à un interlocuteur qui s’adresse à moi en italien, des mots surgissent, n’importe comment, des phrases incohérentes, et, chaque fois, la gêne me submerge, le sentiment d’un double fond dans une valise.
À l’inverse des espions classiques, qui savent ce que leur entourage ignore, j’ignore tout de ma véritable identité, alors que ma famille ainsi que leurs amis la connaissent. Personne ne m’en parlera jamais. Même quand, adolescente, je deviens si maigre que la meilleure amie de ma mère me prend à part, les sourcils froncés, et m’intime de me ressaisir, j’ai l’air d’un squelette. Sans doute pensent-ils que c’est mieux ainsi, ou que cela n’a pas d’importance. Peut-être n’y songent-ils même pas. Ils sont loyaux, fidèles, la vérité ne leur appartient pas.


Ces livres ont été rédigés vingt-cinq et trente ans après les faits. J’ai l’impression, en les lisant et les relisant dans une obsession maniaque, qu’un être fantôme se tient derrière les auteurs. Nous nous racontons une histoire, puis nous la réécrivons, au fil du temps. Ce spectre fantasque s’appelle la mémoire. Le souvenir est un organisme vivant, un corps autonome, qui s’autogénère. Personne ne ment, le spectre a juste pris la main. Ce qui complique encore les choses, dans cette affaire, c’est la fiction : elle est là depuis le début, elle en est même l’origine. Au moment où tout commence, ses protagonistes sont déjà à côté du réel, dans un espace imaginaire.


L’histoire appartient aux êtres qui parlent fort, effaçant ceux dont la parole est plus modeste ou plus fragile. Ceux qui doutent, craignent de blesser ou de trahir, ceux qui n’ont pas les mots, ceux qui ne savent pas. Ceux qui ont des regrets, des remords, ceux qui se sentent coupables et que l’on n’entend pas. Ce sont eux que je cherche, parce qu’ils me ressemblent.


La clandestinité n’est pas aussi romantique qu’on pourrait le croire : on imagine une vie trépidante, loin de la cité et des institutions, un lieu sauvage que l’on habiterait tel un bois, comme le font les amants, les druides et les poètes. En réalité, ce n’est pas l’expérience de la liberté mais celle de l’entrave. Elle ne permet pas d’échapper à la légalité, elle condamne à l’illégalité. Rien de ce qui est public, autorisé, ne l’est plus. On ne peut plus manifester, plus se rassembler, plus donner signe de son existence. Chaque geste, même le plus anodin, implique une menace, celle d’être arrêté, ou pire. La clandestinité impose la discrétion, l’art de la fugue et de la solitude, l’abandon des habitudes, de l’idée du quotidien. Dans cet espace-là, tout est différent, éreintant. Le clandestin se rend d’un lieu à l’autre en prenant un bus, le métro, un tronçon à pied, puis à nouveau un bus, il met deux heures pour effectuer un trajet qui, dans nos existences ordinaires, prendrait vingt minutes. Il sort peu. Devient paranoïaque. Il faut des faux papiers, des planques, des véhicules, des armes, de l’argent, énormément d’argent. Il change son identité, se déguise, utilise des noms de code au téléphone. Il est attrapé. Tué à la sortie d’une cache, lors d’une opération, ou juste par hasard.


En 2005, Régis Schleicher, alors incarcéré depuis vingt-deux ans, répond par écrit, depuis la prison de Clairvaux, à une interview de Libération. Le jour de la fusillade de l’avenue Trudaine, le 31 mai 1983, il avait vingt-six ans. Lorsqu’il donne cet entretien, il en a quarante-huit. Un entretien dans lequel il a ces mots : « Deux hommes sont morts. Les seuls qui s’en souviennent sont leurs proches. Sans doute trop “anonymes”, pas assez “nobles”, pour que le système qui les mandatait s’en souciât deux décennies après. Un de mes camarades fut tué, dans des conditions assez voisines. Personne ne s’en est ému, sauf des proches. Dans ces deux cas, il s’agit de rencontres fortuites entre deux groupes de personnes armées, dont chacune, à tort ou à raison, pense qu’elle représente la légitimité et le (bon) droit. Lorsque les armes sortent, il n’est plus question de morale, de justice ou de quoi que ce soit d’autre. Survit celui qui a les meilleurs réflexes, et une part de chance. C’est terrible, mais c’est ainsi. »  
Plus loin, il ajoute : « De part et d’autre, la mort, le poids de l’absence, des existences brisées, la souffrance des proches. Le bilan humain est lourd. Dans tous les cas, la responsabilité des morts est la nôtre et dans “nôtre”, il y a aussi mienne. »


Nous nous débattons, tous autant que nous sommes. Nous cherchons un sens aux choses que nous avons faites, et à celles que l’on nous a faites, nous sommes entortillés dans le passé comme dans un drap mouillé. Les visages s’effacent, mais le chagrin demeure. Il irradie, il voyage, d’une génération à l’autre, d’un cœur à l’autre. L’histoire s’insinue en nous, elle se recompose, se déplace et se transforme, renvoyant des ondes et une énergie nouvelles, sans même que nous sachions à quoi elles font écho.  
Je sais désormais que le temps passe, et ne passe pas.


Ce qui n’existe pas insiste, insiste pour exister.


En psychologie, la dissociation est un mécanisme de défense de l’inconscient pour ne pas faire l’expérience d’une douleur émotionnelle face à un conflit ou une situation stressante. La réalité et le vécu sont inhibés, de manière temporaire ou durable. Il n’y a ni pensée, ni jugement, ni sentiment. La dissociation est la meilleure façon de vivre qu’ont trouvée les êtres blessés, les traumatisés, les trop sensibles, mais aussi les psychopathes, ceux qui sont dans la toute-puissance et la négation de l’autre, pour se couper de l’émotion, de la douleur et de la culpabilité, ou juste du réel.  
Je ne sais pas s’il peut y avoir plus juste définition de ce que je suis. Mais n’en est-il pas ainsi de nous tous ? N’avons-nous pas chacun, au fond de nous, des cavernes, des terriers, reliés les uns aux autres par un réseau de galeries ? Nous ne pouvons nous y rendre, car nous ignorons leur existence, murée par l’inconscient, ou alors parce que nous sommes là, lampe frontale sur la tête, penchés sur ce trou noir qui mène au fond de la terre, et que nous savons qu’il n’y aura là-bas pas de lumière, pas d’oxygène, que nous pouvons nous y perdre, ou que l’eau soudain se mettra à monter, et alors nous serons emportés pour toujours. Pourtant c’est là, dans ces profondeurs, que se trouvent nos émotions, nos douleurs les plus vives, nos remords, ces chagrins qui pourraient nous tuer. Ils sont prisonniers, voyagent telles des bulles d’air dans des couloirs inondés. Ce milieu est aussi vaste que le visible, aussi étendu que le sol sur lequel nous marchons.


Durant un certain nombre d’années, j’ai été incapable de rendre visite à ma mère, mes grands-parents, mon frère, de leur téléphoner, ou même de prendre leurs appels. Je pensais à eux, j’avais peur qu’ils soient déprimés, seuls, malheureux, malades, ou qu’ils meurent. Mais je ne faisais rien, rien d’autre qu’y penser. J’ai aussi, durant un certain nombre d’années, passé mon temps à quitter mes petits amis sans prévenir, et à le regretter ensuite, persuadée que j’avais commis une erreur terrible, jusqu’à m’en rendre malade. L’un d’eux, que j’avais poursuivi de messages erratiques, a fini par revenir. « Tu es cinglée mais je t’aime », m’a-t-il dit dans ce bar minuscule tandis que je cherchais avec angoisse la porte de sortie. Ensuite, j’ai cessé de lui répondre, j’ai simplement disparu. En moi vivait un esprit romantique et psychopathe. J’avais la sensation d’être folle et cruelle, ou possédée.  
J’ai fini par comprendre, ce qui n’était pourtant pas bien compliqué, ni tout à fait une excuse, que j’étais incapable de me coltiner le réel. Il fallait que je me tienne à distance, dans un lieu sans interaction ni être humain, où je pouvais rêver ma vie.


J’ai été cette jeune fille docile qui faisait des calculs prudents dont elle n’avait pas conscience. Contrairement à ce que tout le monde semble croire désormais, parler n’est pas toujours une bonne idée. Parler est dangereux. Les mots entraînent d’autres mots en retour. Des mots pour vous faire taire, vous faire passer l’envie de recommencer. Tant que je ne posais pas ces questions auxquelles, de toute manière, personne n’avait l’intention de répondre, je pouvais tenir debout. Le pire n’était pas certain. La violence n’était pas nommée, et je souriais comme on agite un drapeau blanc pour se soumettre au vainqueur. Il y avait néanmoins un prix à payer : je ne pouvais plus m’approcher de qui que ce fût.


Dans une certaine mesure, j’emploie encore ce procédé aujourd’hui. Le meilleur moyen de ne pas être déçue, enragée ou désespérée par une réponse consiste encore à ne pas poser la question. Pas de questions, pas de réponses. C’est simple. Je m’entretiens avec les livres, ceux que je lis, ceux que j’écris, loin, très loin des vivants.


(…) il est plus facile de rendre visite à un ancien combattant de lutte armée qu’à n’importe qui dans ma propre famille. 


Elle me chuchote : chacun est victime et coupable. C’est sans doute la phrase que je redoute le plus d’entendre, car elle est la vérité même. Que ce soient les membres d’Action directe qui dupent et sont dupés, Yves S. trompant son monde avant de tout perdre, ou l’enquêtrice qui prétend être honnête, mais manœuvre pour obtenir des confidences, chacun se tient là, avec son goût du secret, du jeu et sa naïveté.


Quand je lui fais remarquer qu’elles étaient le jour et la nuit, Nathalie répond, songeuse, ce qui est sans doute la phrase la plus appropriée que j’ai entendue concernant les êtres dont nous partageons l’existence : « Nous étions différents jours, et différentes nuits. »


« Aujourd’hui, il n’est plus le même homme », rétorque l’un de ses avocats. Cette phrase me frappe. D’une certaine façon, c’est exactement ce que, depuis près de deux ans maintenant, je cherche à déterminer : peut-on devenir un autre ? Je tiens dans ma main une balance en laiton, je m’échine à placer les différents protagonistes sur les plateaux du bien et du mal. D’un côté les innocents, de l’autre les coupables. Ceux qui souffrent et ceux qui blessent. Ceux qui regrettent et ceux qui s’obstinent. Ceux qui me ressemblent et ceux dont je me distingue. Je place et déplace les masses, je transfère certains individus d’un côté à l’autre, mais cela ne va pas, aucune combinaison ne convient. J’en ressens une intense culpabilité. Alors, je recommence, je déplace les poids, encore et encore, je veux trouver l’équilibre, établir le juste, une bonne fois pour toutes.


Peut-être en est-il ainsi de nos vies à tous : nous nous mettons en mouvement, dans l’espoir d’atteindre cet endroit qui est à la fois à l’intérieur de nous et infiniment lointain, là où l’univers serait au repos, parfaitement ordonné, où nous serions à notre juste place. Et, entre les deux, nous nous égarons. Quelquefois, nous touchons au sublime, quelquefois nous commettons l’impensable.


Le bien et le mal se dévorent l’un l’autre. Le jour fait pâlir la nuit, puis la nuit avale le jour. J’ignore ce qui triomphe, de la lumière ou de l’obscurité. 


Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir trouvé ce que je cherche, sans le savoir, depuis toujours. Un homme qui puisse s’asseoir devant moi, et admettre l’existence de la souffrance qu’il a causée. Des êtres qui acceptent de se livrer et comblent le vide dans mon cœur. J’apprendrai ensuite que l’un des convives a fait part de son inquiétude : ce soir-là, en ma présence, tout le monde parlait trop. Beaucoup trop. Hellyette et Régis lui ont rétorqué qu’ils savaient très bien ce qu’ils faisaient. J’étais libre d’utiliser leurs propos, dans cet obscur projet qui n’était même pas politique mais semblait nécessaire pour réparer une mystérieuse blessure. Dès le départ, ils savaient qu’ils ne reviendraient pas dessus. Ils avaient décidé de me faire confiance. Venant de maîtres du silence, aussi prisonniers du secret que moi, ce genre d’allégation est à mes yeux à la fois un exploit, un cadeau dont on n’a pas les moyens, et un saut dans le vide.


Dans cette histoire, j’ai rencontré des individus détenant chacun leur vérité. Chacun est sincère, sensible, et pourtant, leurs vérités se percutent, ils racontent des histoires qui s’infirment ou s’annulent. Forcément, quelqu’un se trompe, ou quelqu’un ment. Mais peut-être pas. Les vérités se côtoient à la façon d’univers parallèles, légèrement dissemblables, séparées par des parois aussi minces que du papier à cigarette, des parois au travers desquelles nous pourrions voir, si nous nous approchions, que nous pourrions déchirer juste en y passant la main. Mais nous ne le faisons pas.


Je viens d’un lieu de ténèbres. Un lieu auquel j’ai essayé d’échapper durant mon existence entière, mais où je me rends simplement en fermant les yeux. Il est creusé dans la roche, c’est une galerie humide et froide que j’arpente dans l’obscurité. Les parois suintent une matière visqueuse qui me recouvre, moi aussi. C’est une prison familière, dans laquelle je marche sans jamais voir le jour, et qui se déploie sous la surface de la terre, à la façon d’un réseau de spéléologie, ou de catacombes. Et même si je réussis parfois à m’évader, que j’ai quelquefois muré son entrée, croyant la rendre impraticable pour toujours, même si je frotte sans relâche pour nettoyer ma peau, la vérité est que je retourne là-bas, encore et encore, aimantée par une force invisible. L’attraction de ce lieu est celle, dissimulée, fourbe, qui m’a conduite à écrire ce livre, celle qui m’a emmenée jusqu’ici, auprès de ces êtres qui se promènent eux aussi dans les souterrains du monde. Mais je sais désormais que ce lieu n’est pas le mien. Il m’appelle, prétend que je suis sa chose, qu’il m’a enfantée, nourrie, façonnée, mais c’est un mensonge, un piège, le chant de sirènes maléfiques.  
J’en ai fini avec le caché, et avec le silence. Je ne veux plus creuser d’une main, et ensevelir de l’autre. Je ne veux plus être coupable, ni avoir honte. J’ai fini de croire que cette matière qui colle à ma peau est celle dont sont faits mon âme et mon cœur. J’ai fini de me taire, comme tous ceux qui savaient, et se sont tus, comme tous ceux qui m’ont fait croire que parler était une faute plus grave encore que toutes les fautes qui avaient été commises.  Je regarde Hellyette, Régis, La Galère, je pense à Claude, à Nathalie. Je suis ici, et ailleurs, je suis à ma place, auprès d’eux, et je suis une infiltrée. Mais je ne suis pas un traître. Je ne suis pas un traître.


(…) nous traçons notre route comme nous le pouvons, tandis que le temps s’écoule, et ne s’écoule pas. Quelquefois, nous trouvons, poussés par des forces mystérieuses, un refuge au milieu de la forêt, ou en plein cœur de la ville. Parfois, nous rencontrons là un autre cœur égaré, poussé à l’abri par les mêmes forces mystérieuses. Cet être, croyons-nous, ne nous ressemble pas, il est même celui à qui tout nous oppose. Dans d’autres circonstances, à une autre époque, cet être aurait pu nous combattre. Mais à présent, loin du bruit du monde, dans cette cache où nous avons échoué et qui est en réalité le centre même du monde, il nous ramène à la vie. Peut-être même nous ramenons-nous l’un l’autre à la vie. Nous nous rencontrons en ce point exact qui relie les humains à l’univers entier, à un instant particulier, à un endroit particulier, à la façon d’une éclipse solaire, ou d’une pluie d’étoiles filantes. À cet instant, nous nous souvenons qu’en notre cœur existe un lieu irréductible, fait d’eau et de lumière, un lac cerné de montagnes bleues, traces d’un temps géologique. Nous nous souvenons alors que ce lieu existe dans le cœur de tous les hommes. Absolument tous.