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lundi 8 septembre 2025

[Forest, Philippe] Et personne ne sait

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Et personne ne sait

Auteur : Philippe FOREST

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Au milieu du siècle dernier, à New York, un jeune peintre désespère de sa vie et de son talent. Un soir de Noël, tandis que la neige tombe sur la ville, il fait la mystérieuse rencontre d’une enfant, étrangement seule au milieu du parc qui occupe le centre de la cité. Elle lui chante une chanson dont les paroles disent :
D’où je viens
Personne ne le sait.
Où je vais
Tout s’en va.
Le vent se lève,
La vague déferle,
Et personne ne sait.

De cette enfant, de cette femme, de cette enfant devenue femme, le peintre va faire le portrait. S’agit-il d’un fantôme ou bien d’un fantasme ? Sort-elle d’un songe ou alors d’un souvenir ? Où passe la frontière qui sépare le rêve de la réalité et la vérité de la fiction ? À quelle histoire appartiennent les personnages que peint l’artiste ?
D’un livre d’autrefois et du film qui en fut adapté, Philippe Forest tire la matière de son nouveau roman. De tableau en tableau, celui-ci prend l’allure singulière et enchantée d’une sorte de conte d’hiver et puis d’été avec lequel l’auteur prolonge et poursuit son œuvre. Personne sans doute, pas même lui, ne sait ce que signifie la mélancolique et féerique idylle qu’elle raconte mais chaque lecteur, depuis presque trente ans, y retrouve un peu du récit de sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philippe Forest est romancier et essayiste. Son œuvre commence avec L’enfant éternel (1997). Plusieurs fois primée en France et à l’étranger, elle est traduite dans une quinzaine de pays.
 

 

Avis :

« Je l’ai déjà racontée. J’ai toujours raconté la même histoire. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. Je dis que je raconte ma propre histoire et c’est toujours celle d’un autre. Et quand je dis que je raconte l’histoire d’un autre, c’est encore la mienne. » 
 
En un vertigineux jeu de miroirs où personne, ni auteur ni lecteur, ne sait plus ce qui relève du rêve ou du réel, d’un souvenir ou de l’imagination – « On croit créer tandis que l’on copie ou que l’on cite » –, Philippe Forest nous prend au charme étrange et pénétrant de ce qui, conte plutôt que roman, ressemble fort à ce qu’il dit chercher « depuis longtemps, depuis toujours, (…) l’histoire la plus simple, (...) l’histoire parfaite » et qui n’est pas sans évoquer sa définition du chef d’oeuvre en peinture : « une image qui quoique unique semble contenir toutes les autres à la fois ».
 
Cette histoire tourne autour d’un livre et du film qui en a été tiré, en tous les cas de la trace quasi subliminale qu’ils ont laissée chez l’auteur au filtre de sa mémoire et de sa sensibilité, quelque chose de diffus, presque un rêve que le lecteur pourrait croire inventé s’il n’avait la curiosité d’aller en retrouver la trace bien réelle sous le titre Le portrait de Jennie, écrit en 1940 et tourné en noir et blanc neuf ans plus tard. Cette histoire dans l’histoire parle d’une autre œuvre encore, la merveille qu’un jeune peintre new-yorkais sans succès finit par produire du fond de sa misère, quand, par une nuit d’hiver, il rencontre une singulière petite fille, fantôme ou fantasme peut-être, qui le poursuivant de son image fuyante, d’ailleurs bientôt évanouie, de créature étrangement enfant, adolescente et femme à la fois, ne cessera plus de hanter sa peinture de sa curieuse présence-absence.

Une présence-absence qui, bien sûr, entre en résonance avec celle qui habite les textes de l’auteur, irrémédiablement polarisés autour du thème de la disparition d’un enfant depuis qu’il y a près de trois décennies un cancer emportait sa fillette de quatre ans, et qui, dans ses vagues contours, ne manque pas d’attiser sa tristesse et sa sympathie pour son alter ego. Comme pour le peintre cherchant à l’infini l’image évanescente de cette enfant aux multiples âges et visages, le temps ne cesse de bégayer et de piétiner sa vie d’un ressac où le vide du chagrin et de la perte s’emplit fugitivement d’une présence rêvée, d’un être de pigments ou de papier qui, à défaut de pouvoir grandir et vieillir, laisse l’imagination à ses projections.
 
Entre réalité d’un passé disparu et rêve d’un temps recréé, entre fiction née du réel et réinvention du réel par la fiction, le texte joue en virtuose des reflets et des contraires, entretient le flou du mirage entre l’art et la vie et, multipliant les incertitudes chez le lecteur, le place face au mystère fondamental de la vie et de la perte, posant avec poésie la question, sans réponse non plus, du sens ultime de l’art, chez lui manière de matérialiser l’absence. 
 
Les échos entre sa propre histoire et la peinture dépassent d’ailleurs largement le seul tableau, imaginaire, du livre et du film. Bien d’autres, réels ceux-là, jalonnent son récit et sa réflexion de nouvelles émotions, alors que, visitant l’aile américaine du Metropolitan Museum of Art de New York, là où la fiction situait Le portrait de Jennie, il y retrouve, entre autres œuvres des « primitifs » américains, le portrait que Samuel F. B. Morse, celui de l’alphabet du même nom, fit de sa fille avant qu’elle ne disparaisse en mer en tombant d’un paquebot bien des années plus tard, ou des portraits posthumes d’enfants, comme celui par Ambrose Andrews des « Enfants de Nathan Starr »  
 
Ecrivain à jamais endeuillé, Philippe Forest donne l’impression de vivre suspendu dans un espace qui a perdu de sa réalité, comme si, filtré par le rêve, le réel s’était évaporé en une demi-fiction où le chagrin s’évertuerait à recréer à l’infini le temps enfui et les êtres disparus. Jouant de la confusion et de l’incertitude dans un jeu subtil où l’on ne sait plus où s’arrête la réalité et où commence la fiction, son texte éblouit de la virtuosité, de la poésie et de la beauté de ses images, de ses mots et de ses réflexions, en même temps qu’il bouleverse par ce que l’on pressent de sa conscience de leur fragilité et de leur impuissance. Un grand coup coeur que ce livre sans pareil, magnifique et touchant, lui aussi une œuvre d’art assurément. (5/5)

 

 

Citations :

Le passé ne prend toujours qu’après coup le sens que l’on finit par lui donner. Et c’est pourquoi le présent lui confère alors, pour qui se le rappelle encore, une allure de présage.


Il y eut un temps d’avant le temps et que répète le temps. Peut-être s’agit-il là d’une illusion. Peut-être ce temps d’avant le temps et que le temps répète n’a-t-il jamais existé ailleurs ou autrement que dans l’esprit de celui qui s’en souvient et qui l’a oublié, qui se souvient juste qu’il l’a oublié. Le présent invente le passé, il l’invente afin qu’il advienne, afin qu’il advienne dans le présent où seul ce passé possède sa place.


Je lui prête ma propre histoire, certainement. Mais comment faire autrement ? Il en va toujours ainsi quand on raconte la vie de quelqu’un. Et même, et surtout si ce quelqu’un est un personnage, un personnage de fiction, un individu dépourvu de toute réalité sinon celle qui lui vient d’un rêve dont, très vite, on en arrive à ne plus trop savoir qui l’a rêvé. D’ailleurs, il n’est pas d’existence qui ne soit identique à une autre. À la sienne. Dès lors qu’on la raconte. Mais c’est toujours le cas. Une vie, la sienne ou bien celle de n’importe qui, comme le rêve que l’on se rappelle au matin, elle n’acquiert jamais d’autre réalité que sous la forme du récit que, réveillé, on en fait et dont, faute de mieux et puisqu’on n’en connaît pas d’autre, on se dit qu’il nous appartient. 


Nul ne peint jamais ce qui est. Cela n’aurait aucun intérêt. Sur la toile, le peintre dispose des formes qui ressemblent à la réalité. Mais il le fait afin que se manifeste cette autre réalité qui manque au monde. Le cadre n’est pas une fenêtre par laquelle contempler l’univers. Pas davantage un miroir qui le réfléchit. Ou alors : c’est un miroir enchanté et dans la profondeur duquel l’on convoque quelques fantômes afin de les obliger à sortir du rien dont, autrement, ils resteraient captifs. Le roman, c’est pareil. Personne ne raconte jamais quoi que ce soit qui ait vraiment été. À quoi bon ? Une histoire, on l’imagine toujours afin qu’elle ait lieu enfin. On ne montre ni le présent ni le passé, on en appelle au futur. On le fait dans l’espoir qu’il arrive.


Depuis le début, avec chacune des histoires que je raconte, je peins le même portrait, je le fais avec l’idée que si un jour j’y parviens vraiment, il rendra la vie à ce que j’ai perdu. D’une certaine façon, en tout cas. Bien sûr, je n’y crois pas. Je dis que je n’y crois pas. Je ne veux pas y croire. Car nul ne réussit jamais le portrait de personne. Au mieux, on peint le portrait de son absence. Tout comme c’est l’histoire de cette même absence que raconte chaque roman. Au mieux. Mais si je recommence, sans doute est-ce parce que j’y crois quand même un peu.


En un sens, pourtant, Adams invente bel et bien Jennie. Puisqu’il la peint. Il profite des rares passages de la jeune fille pour la faire poser brièvement devant lui. C’est lui qui fixe sur son papier, sur sa toile les visages successifs qu’elle lui présente, chacun de ces visages nouveaux l’obligeant à reprendre, à corriger le précédent. Le portrait, le portrait de Jennie s’adapte aux transformations de la jeune fille. À moins que ce ne soit l’inverse. La jeune fille acquiert l’apparence qu’à mesure le peintre lui confère. Elle se modèle selon son souhait, se transforme d’après son désir. Elle grandit à sa convenance. Elle prend les traits qui lui plaisent, qui lui plaisent puisque c’est lui qui les lui donne. Et, finalement, elle n’existe plus que selon l’idée qu’il s’en fait. Le rapport se renverse. On croit que les images imitent la réalité qu’elles reproduisent. Alors que c’est l’inverse. La réalité imite l’image que l’on en tire.


L’artiste, dans l’espace de sa toile, arrête le temps qui passe. Il choisit un moment mais qui raconte toute l’histoire, pendant, avant, après et même ce qui aurait pu avoir lieu mais qui ne fut ni ne sera jamais. Une seule image mais qui vaut pour toutes les autres. Un portrait, il représente qui l’on aime et que l’on identifie au premier coup d’œil. Mais le regard lui donne un visage toujours différent sous la lumière blonde dans laquelle il baigne et qui l’affole de reflets. On ne sait plus lequel de ces visages est le vrai et s’ils appartiennent tous à la même personne, qui n’est elle-même qu’une multitude de personnes qu’éparpille le temps, que disperse le vent et dans lesquelles c’est toujours une autre, un autre, pourtant le même, que chacun à son tour reconnaît.
 
 
Les paysages, les portraits, il n’y aurait pas de sens à les opposer les uns aux autres. Un portrait est un paysage. Un paysage est un portrait. Un portrait n’a de valeur que si, au visage, il donne l’ampleur d’un paysage. Un paysage n’a de force que si, à la nature, il accorde une âme et l’exprime. Toute proposition se renverse.


À part la peau, la chose est bien connue, rien n’est plus difficile à peindre ou à dire que l’eau. Pas seulement à cause de la couleur. On ne peut en représenter que la surface. Mais on ne peut la représenter qu’à la condition de montrer aussi ce qu’elle cache, ce qu’elle laisse voir seulement en transparence et d’où lui vient sa vibration. La chair sous la semblance de la peau et la profondeur sous l’apparence du flot. L’épaisseur qui ne manque pas de bouger, de se modifier et sans que l’on puisse jamais s’en faire une idée exacte. Le monde respire comme chacune des créatures qui y vivent. Il inspire et il expire. Par un réflexe indispensable à la vie. Semblable à celui qui fait battre le cœur, dont le cerveau ne sait rien et sur lequel il n’a pas de prise. Le flux et le reflux du sang dans les veines. Pareil au mouvement de la marée et aussi mystérieux que lui.


Adams peint le pays où il a dit adieu à Jennie. Il ne désespère pas que le charme opère pour la seconde fois. Et que dans le décor où il l’a vue pour la dernière fois, elle apparaisse encore. Autrefois, elle est sortie des images vides qu’il faisait de la ville. Maintenant, elle pourrait aussi bien surgir de celles, à peine plus pleines, pleines cependant du vide qu’a laissé son absence, qu’il fait de l’océan. Le pays qu’il peint, il le peint comme un piège qu’il prépare et auquel il voudrait la prendre à nouveau. Afin de la forcer à lui revenir.


Les signes que le peintre ou que l’écrivain prend au monde, il les lui rend et il s’en sert pour inventer un autre monde, imaginaire, afin que le monde, le monde réel, se conforme à l’apparence qu’il lui donne et qu’il se soumette au désir que, secrètement, il exprime. On représente la réalité telle qu’elle est afin, seulement, de la recréer à sa convenance. Pour que l’histoire ne soit pas finie et que reviennent à la vie ceux dont elle parle. Et tous les autres aussi qui, avec eux, viendront y reprendre leur place.


Tant qu’il se trouvera quelqu’un pour rêver et ainsi pour faire en sorte que, même le dernier mot posé au bout du roman, même le dernier plan montré à la fin du film, même la dernière touche appliquée sur la toile, même signée du nom de son auteur et rangée parmi toutes les autres, l’histoire, loin d’être terminée, recommencera pour chacun de ceux auxquels elle fut racontée par quelqu’un, pour chacun de ceux qui à sa suite la raconteront à quelqu’un d’autre.


L’art – et particulièrement quand il se sert d’images comme le font la peinture ou le cinéma – ressemble assez à la magie. L’un n’est jamais que le nom que l’on donne à l’autre. De la réalité, on fait une image mais c’est afin que cette image se fasse réalité. Et qu’avec elle nous revienne ce que nous avions perdu. En tout cas : nous revienne l’illusion que nous revienne ce que nous avions perdu – fût-ce seulement sous la forme d’une image. On veut croire au miracle dont on sait pourtant bien qu’il s’agit d’un mirage. Et lorsque l’écran s’illumine sous l’effet de la couleur qui, inattendue, l’envahit, on croit reconnaître avec sa face de faune ou de fée, grotesque ou bien sublime, le visage vrai de la vie.


Une énigme, disait ce livre, contrairement à ce que l’on s’imagine, est toujours supérieure à sa solution. Car l’énigme relève de la magie quand la solution participe seulement de la prestidigitation. La première confine au surnaturel, la seconde n’est qu’affaire de dextérité. Résoudre une énigme revient ainsi à laisser s’évanouir le mystère dont cette énigme formulait la promesse, la promesse qu’elle aurait dû tenir, à laquelle elle a fatalement manqué et qui en faisait tout le prix.


Un tableau est toujours bon quand avec lui se réalise le rêve de celui qui le fait et qu’ainsi il s’assortit à son songe.
 


 

samedi 15 février 2025

[Grainville, Patrick] La nef de Géricault

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nef de Géricault

Auteur : Patrick GRAINVILLE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Géricault a vingt-six ans quand il entreprend de mettre en scène un fait divers retentissant : le naufrage de La Méduse qui a eu lieu, deux ans plus tôt, en 1816. Géricault ose ! Il joue sa vie qui sera courte sur un tableau géant. Il affronte, seul, la toile blanche qu’il vient d’acheter, cinq mètres de haut et sept de large. C’est un défi, une invraisemblable prouesse dans l’atelier parisien du Roule. Entre 1818 et 1819, il se bat avec ses démons. C’est la fin de la passion clandestine qui le lie à sa tante par alliance, Alexandrine. Le radeau est d’abord un naufrage intime avant de devenir politique. Géricault fait parler les rares témoins survivants de la catastrophe qui se succèdent, les modèles souvent célèbres dont Eugène Delacroix. La nuit tombe, Géricault vient regarder sa journée de travail, ses esquisses, ses portraits. Son corps-à-corps avec le chef-d’œuvre l’épuise. Il est dévoré par le doute. Il meurt en ignorant que le Louvre va acheter, enfin, la Nef de sa folie clairvoyante. Le Radeau de la Méduse que le monde entier vient aujourd’hui contempler.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants, aux Éditions du Seuil. Il a été élu à l’Académie française en 2018.

 

Avis :

Les peintres s’invitent régulièrement dans les romans de Patrick Grainville. Cette fois, c’est la fougue romantique et exaltée de Théodore Géricault qui, trouvant son point d’orgue dans son célèbre Radeau de la Méduse, vient nourrir les somptueuses démesures de sa prose.

A l’origine du fameux tableau, une terrible histoire vraie défraye la chronique en 1816, lorsqu’en envoyée au Sénégal au sein d’une flottille militaire pour y reprendre possession de ce territoire colonial, la frégate la Méduse confiée à un commandement inexpérimenté s’échoue sur le banc d’Arguin, au large de la Mauritanie. Cent quarante sept marins et soldats, quelques officiers et une cantinière s’entassent sur un radeau de fortune. Après treize jours d’une errance sans nom, sans eau potable ni vivres, entre mer démontée, bagarres et mutineries, enfin cannibalisme, quinze rescapés seulement finiront par être secourus.

Surnommé le « naufrage de la France », le drame provoque un scandale retentissant que la monarchie de Louis XVIII tente d’étouffer. Géricault décide pour sa part de lui consacrer une toile de très grande dimension, cinq mètres de haut et sept de large, destinée à être présentée au Salon de 1819. L’accueil de la critique et du public sera acerbe. Pourquoi mettre en lumière un tel désastre national, qui plus est doublé du tabou de l’anthropophagie ? En attendant, le peintre multiple les études et les versions de son radeau, s’intéresse au récit des survivants, stocke des restes humains pour mieux les représenter dans son atelier empuanti.

L’on assiste aux affres de sa création, nourrie de celles de sa vie privée, tumultueuse et scandaleuse aussi alors qu’une passion interdite le lie à sa tante à peine plus âgée. Passionné, l’homme est de tous les excès et chevauche la vie comme les chevaux dont il a la passion, à bride abattue et jusqu’à s’en rompre le cou à même pas trente-trois ans. La plume sans fausse pudeur de Patrick Grainville épouse l’animalité sauvage de sa peinture équine, s’enflamme de l’ardeur charnelle de sa passion amoureuse, souffre de ses désarrois de génie torturé. Au corps-à-corps du peintre avec sa toile, tout entier dans le dépassement de son art et des conventions, répondent les envolées lyriques d’une écriture bouillonnante et flamboyante, devenue prolongement du pinceau.

Un souffle épique traverse cette passionnante fresque romanesque, à la fois portrait habité d’un peintre visionnaire, aujourd’hui considéré comme le père du romantisme, et récit baroque d’une genèse artistique aussi impressionnante que l’histoire vraie qui l’inspira. Géricault-Grainville, ou la rencontre de deux inimitables démesures. (4/5)

 

Citations :

En novembre 1817, Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Henri Savigny publient leur récit du naufrage de La Méduse. Géricault envoûté. La grande image l’envahit. Un désir impossible. Ce qui se joue est infini. Le Louvre, la vie éternelle. Certes, il y a le sourire médusant de la Joconde. Mais le tableau du XIXe siècle le plus central, le plus fameux, c’est Le Radeau de la Méduse, de Géricault. Les détails donnés par le géographe Alexandre Corréard et le chirurgien de marine Jean-Baptiste Henri Savigny sont féroces, rien n’est éludé. Géricault est aux prises avec le témoignage de la fureur de survivre. Sous le coup d’un délire de violence inouïe ! Il va ruminer les scènes, leur crescendo, le départ de La Méduse et de ses colons pour le Sénégal, Saint-Louis, l’échouage sur le banc d’Arguin. Et la fabrication du radeau, son errance monstrueuse. C’est le microcosme de l’horreur. Un miroir de l’humanité vraie. Une lutte pour la survie sans merci, au prix du crime, du cannibalisme, de spéculations et de calculs vertigineux de cynisme… La raison du plus fort triomphe, au paroxysme. Environ cent quarante-sept personnes sur un radeau de vingt mètres sur sept, treize jours de solitude sur l’océan. Quinze survivants au moment du sauvetage. Telle est la soustraction macabre. Géricault : vingt-sept ans. Quand prend-il la décision ? Quand ose-t-il ? Il s’agit bien de peindre l’impossible. Le dire, encore, passer par les mots, est pensable. Le langage garde un degré d’abstraction. Mais le montrer, exhiber le calvaire et ses supplices. Le mal. L’animalité inhumaine.


Corréard et Savigny avaient défendu leur peau contre les naufragés les plus démunis. Les privilégiés, les supérieurs, protégés par deux barriques de vin de chaque côté. Dans leur livre, Corréard et Savigny révèlent un mépris raciste pour les rebelles (dont on sait qu’ils sont espagnols, italiens, noirs, anciens esclaves). Les deux auteurs précisent leur charge contre « l’élite des bagnes », « ce ramassis impur » qu’on avait enrôlé pour la défense de la colonie du Sénégal. Surtout celui qui aurait pu attaquer le premier : « Cet homme était asiatique, et soldat dans un régiment colonial. Une taille colossale, les cheveux courts, le nez extrêmement gros, une bouche énorme et un teint basané lui donnaient un air hideux. » On a beau être géographe, quasi républicain, comme Corréard, et chirurgien de marine, comme Savigny, on n’en trimballe pas moins les lourds préjugés de l’époque qui justifient la violence de la riposte contre les matelots et les simples soldats tentant d’échapper à leur emplacement le plus précaire. Sauve qui peut ! Nulle fraternité sur le radeau. D’un côté, les chefs, leurs affidés, et les misérables, de l’autre côté. L’homme à l’état brut, tuant l’homme ou le jetant vivant à la mer pour se faire de la place. Il faut bien respirer un peu ! Une boucherie asymétrique, si l’on peut dire… Tout le reste est un pieux bavardage d’imposteurs théoriques. Béranger, avec ses chansons républicaines, peut aller se rhabiller. Sur le radeau sauvage régna la loi du plus fort. C’est cette jungle que Géricault doit peindre, en trouvant des limites. Quelle scène choisir ? La plus horrible ou la plus positive ? Quelle nuit ? Quel jour ? Comment cadrer cette torche d’humains désespérés dans un périmètre si ramassé ? Comment représenter l’indicible ? Touche-Lavilette trouvait presque supportables ses campagnes napoléoniennes au regard du carnage de cette nuit horrible.


Mon siècle préféré est celui de Louis XIV, de Racine, qui fut l’historiographe du roi, de Molière, qui joua ses pièces à la cour… Le Grand Siècle. Ce sont de bien petits siècles et de mauvais sires qui ont suivi. Mais le monde redevient vite ce qu’il est : le radeau de La Méduse, chère madame. Vous nous mettez, vous et moi, M. Géricault, Horace Vernet, Ingres et tous les gens paisibles que vous voyez évoluer avec civilité, oui, vous nous enfermez sur un radeau, dans une cave, sur une île déserte, n’importe quelle souricière, et très vite, au lieu d’avoir un accord, un compromis, vous aurez des hostilités terribles de caractère, de sexe, d’appartenance sociale. Des clans naîtront, des ennemis, une guerre à mort.
 
 
Louis XVIII, obèse, podagre et rongé par l’artériosclérose. Le roi pourrit avec courage, auréolé de puanteur. Son carrosse promène la marmelade mauve de ses orteils. Sa jambe se détache. Le roi est un amas de pestilence. C’est un éboulis sur un trône. Il meurt le 16 septembre 1824. Il rejoint Louis XIV et Louis XV qui se décomposèrent de leur vivant. Louis XVI, coupé vif, mourut propre.


 

lundi 25 novembre 2024

[Bouillier, Grégoire] Le syndrome de l'Orangerie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le syndrome de l'Orangerie

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En se rendant au musée de l’Orangerie, voici que, devant Les Nymphéas de Monet, l’auteur est pris d’une crise d’angoisse. Contre toute attente, les Grands Panneaux déclenchent chez lui un vrai malaise. Sans doute l’art doit-il autant à l’artiste qu’au « regardeur » – mais encore ? Redevenant pour l’occasion le détective Bmore, Grégoire Bouillier décide d’en avoir le cœur net. Les Nymphéas de Monet cacheraient-ils un sombre secret ? Monet y aurait-il enterré quelque chose ou même quelqu’un ? Et pourquoi des nymphéas, d’abord ? Pourquoi Monet peignit-il les fleurs de son jardin jusqu’à l’obsession – au bas mot quatre cents fois pendant trente ans ? Obsession pour obsession, commence alors une folle enquête qui, entre botanique, vie amoureuse de Monet et inconscient de l’œuvre, mènera Bmore de l’Orangerie à Giverny en passant par le Japon et même par Auschwitz-Birkenau, pour tenter d’élucider son « syndrome de l’Orangerie ». Lequel concerne plus de monde qu’on l’imagine. Lequel dit qu’entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre), et du Coeur ne cède pas (Flammarion, 2022, prix André Malraux et prix Honoré de Balzac), tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :   

Les livres-enquêtes de Grégoire Bouillier disent autant de lui que de son sujet. C’est d’autant plus flagrant lorsque, comme ici, il est question de rencontre artistique, autrement dit de la confrontation de deux inconscients, celui du « regardeur » et celui de l’oeuvre. Plus que jamais se dévoilent sous l’humour de l’auteur ses propres obsessions face à la vie et à la mort, alors qu'explorant la biographie de Monet, il se lance tous azimuts dans une auscultation très personnelle de sa peinture.

Troublé que, contrairement à tant d’autres visiteurs, le terme « morbide » soit le premier qui lui vienne à l’esprit devant l’ensemble mural des Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, l’auteur s’interroge. Ne s’agit-il que de son humeur, où se cacherait-il dans le bassin des nymphéas quelque triste motif lui renvoyant en miroir ses propres dispositions ? Convoquant aussitôt son alter ego le détective Bmore, déjà à l’oeuvre dans Le coeur ne cède pas, voilà notre homme qui, faisant fi des protestations de Penny, l’assistante fictive qui, non sans cocasserie, lui sert dans cette histoire de Jiminy Cricket, s’immerge dans une nouvelle enquête de son cru.

Divaguant comme à son habitude – quoique de manière un peu plus contrôlée, son éditeur, plaisante-t-il, l’ayant enjoint à moins de bavardage délibéré – de digressions en associations d’idées reflétées avec humour par l’imbrication de ses phrases et de ses parenthèses, il enchevêtre les fils narratifs, explore les hypothèses les plus diverses, même farfelues, enfin fouille son sujet à la lumière de ses obsessions sans craindre de se perdre ou de se contredire parfois. « Je fais partie du livre », écrit-il, et il se met en scène dans ce récit qui est en même temps un voyage, un cheminement personnel et un questionnement aussi scrupuleux que subjectif. Ainsi, à la biographie de Monet, aux fantômes de la guerre, du fils aîné et de l’irremplaçable Camille, enfin aux affres du peintre perdant la vue, se mêlent des souvenirs personnels de l’auteur, le malaise persistant ramené d’une visite à Auschwitz-Birkenau, et tant d’autres expériences susceptibles d’avoir plus ou moins maille à partir avec ses sombres projections artistiques. D’une prétendue psychanalyse des tableaux de Monet à celle de l’écrivain, il n’y a qu’un pas…

Brillant, drôle, d’une dextérité formelle illustrant à merveille le propos, ce dernier ouvrage de Grégoire Bouillier s’avère ainsi au final, au travers du miroir aux reflets changeants tendu par le bassin des nymphéas de Monet, une formidable et fort originale entreprise d’introspection, en même temps qu’un hommage extrêmement personnel – au risque de parfois distancer le lecteur ? – à Monet, à sa peinture et à l’art en général.

« Ce qu’il faudrait, c’est accéder à sa propre voyance. C’est dépasser la légende qui se trouve sous le tableau comme la légende qui l’auréole au-dessus. Histoire de se doter d’un regard à soi, d’un regard neuf, d’un regard d’abord muet. » Mission parfaitement accomplie ! (4/5)

 

 

Citations :

Personne n’est maître de son inconscient, surtout lorsqu’il rencontre l’inconscient d’une œuvre d’art. On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous le voyons. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.


« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde », écrit aussi Kafka, cette fois au beau milieu de la guerre, le 8 décembre 1917. Soutenir le monde contre sa propre malfaisance. Tout est dit ! C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Devient fanatique !


Pour autant, Monet ne se prit jamais lui-même en photo (à l’époque, on laissait à d’autres le soin de vous photographier ; à l’époque, l’autre n’était pas soi et soi n’était pas un autre qu’on s’inventait pour la galerie).


Parvenu à ce point de perception suprasensible des Nymphéas, mon malaise de l’Orangerie ne m’apparaît définitivement plus usurpé. D’ailleurs, je vais le baptiser « syndrome de l’Orangerie ». En toute modestie. En miroir du syndrome de Florence de Stendhal. Car l’angoisse peut, autant que le beau et peut-être davantage, donner le sentiment du sublime. Provoquer en nous des troubles magnifiquement psychiatriques.


Pourquoi des nymphéas ? Pourquoi peindre, trente années durant, les mêmes fleurs d’eau de son jardin, fût-ce sous des angles différents et au gré de lumières sans cesse changeantes ? Pourquoi en avoir fait son sujet de prédilection ? Son leitmotiv, sa fleur fétiche, son objet transitionnel ? Le sujet central de son œuvre et de sa vie de peintre ? Pourquoi en avoir fait un sujet ? Il n’y a que moi que cela intrigue ?


Une bibliothèque dit beaucoup de son propriétaire. On voit ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, à quoi il rêve, ses goûts et ses secrets, sa quête. On voit son intériorité. (Ce pourquoi les maisons sans livres n’ont pas d’âme.)


« Chez Monet, la mort apparaît toujours placée dans une lumière spéciale. C’est la mort fardée des couleurs de la vie. »


Toute la réalité se trouvait incroyablement inversée. Absolument dédoublée. C’était fascinant. Il fallait venir ici pour se rendre compte que le bassin aux nymphéas était un miroir, à la fois immense et parfait. À l’eau, il substituait l’air. Il transformait, en le retournant comme un gant, l’incommensurable en commensurable. Il faisait descendre le ciel sur la Terre, jusqu’à devenir lui-même le ciel, le Très-Haut. Si, pour les catholiques, les âmes montaient au ciel, elles descendaient ici tout en bas, dans le Très-Eau. 


Andy Warhol, qui s’y connaissait ô combien en séries, a livré un autre secret de l’art sériel : « Plus on regarde exactement la même chose, écrit-il, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide. » La répétition est un baume. Elle est thérapeutique. Contre l’angoisse, elle crée une hypnose. Elle vide les choses de leur substance. Elle vide le regard. Elle vide la tête. Elle fait le vide dont elle fait un plein qui sature l’espace. Elle crée l’illusion de la multitude alors qu’il n’y a plus personne. Elle soulage de la souffrance. Elle permet l’oubli.
 
 
(…) sans l’illusion de croire qu’il peignait des effets de lumière, sans son propre blabla, Churchill n’aurait jamais réussi à peindre sa détresse. Impossible. La détresse ne s’affronte pas en face. Elle n’est pas visible car elle est partout et nulle part, elle est une onde sans fin, elle est infiniment insaisissable.


(Demandez à un croyant : que l’on touche à sa foi (à son pansement) et il se met à hurler, il peut même prendre les armes et vous égorger. Comme quoi, le pansement n’est pas la guérison.) (Le véritable problème n’est pas le pansement mais la plaie.)


S’il y a une vie après la mort, elle est dans les livres, elle est dans la peinture, elle est dans les arts. Nulle part ailleurs.


Que disait déjà Edgar Poe : « L’art consiste à exagérer des choses fausses afin d’en dissimuler de vraies. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 10 septembre 2024

[Van der Linden, Sophie] Artique solaire

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Arctique solaire

Auteur : Sophie VAN DER LINDEN

Parution :  2024 (Denoël)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’ai peint tête en l’air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l’unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »
Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d’un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l’impérieux appel de ces terres arctiques. L’âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.
Inspirée par l’œuvre d’Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D’une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d’une femme d’exception.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans- Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé chez divers éditeurs des ouvrages dans le domaine de la critique en littérature pour la jeunesse, notamment Claude Ponti (Être, 2000), Lire l’album (L’Atelier du poisson soluble, 2006), Album[s] (Actes Sud jeunesse, coll. « Encore une fois », 2013), Tout sur la littérature jeunesse (Gallimard Jeunesse, 2021). Elle a également publié quatre romans : La Fabrique du monde (Buchet-Chastel, 2013 ; Folio, 2014 ; prix Palissy, prix du Livre pourpre, prix Jeune Mousquetaire, prix littéraire de La Passerelle, prix de la librairie L’Esprit large), L’Incertitude de l’aube (Buchet-Chastel, 2014), De terre et de mer (Buchet-Chastel, 2016 ; Folio, 2019) et Après Constantinople (Gallimard, coll. « Sygne », 2019).

 

 

Avis :

Arctique solaire est le fruit d’une rencontre, au travers d’un tableau, Fjäll – studie från Nordlandet (Montagnes - étude du pays du Nord), exposé au musée d’art moderne de Stockholm. Aimantée par l’oeuvre en même temps qu’intriguée par les éléments biographiques repris dans son cartouche de présentation, Sophie Van der Linden a aussitôt décidé d’écrire sur l’artiste suédoise Anna Boberg, non pas une biographie, mais une œuvre romanesque habitée par la personnalité et par la passion créatrice de cette femme étonnante.  

Issue de la haute bourgeoisie suédoise et épouse du grand architecte Ferdinand Boberg, Anna est au début du XXe siècle créatrice d’art décoratif. Lui bâtit, elle décore. Comme elle raffole des îles Lofoten, un archipel en mer de Norvège, au nord du cercle polaire, il lui a construit une cabane où elle vient chaque hiver, la plupart du temps seule, peindre à satiété les subtiles variations de la lumière autour des montagnes et des fjords pris par la neige et la glace, parfois sous la gloire d’imprévisibles et spectaculaires aurores boréales. Bravant les conditions glaciales dans ses peaux de phoque, la très convenable et respectable Suédoise se mue ainsi trente-trois hivers de suite, et jusqu’à celui qui précède sa mort en 1935, en ermite sauvagement dépenaillée, tout entière à la capture des « vibrantes oscillations chromatiques » qui la mettent au défi de parvenir à « peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière ».  

Sans formation à la peinture et donc sans armes face « aux couleurs, aux variations, à la matière brute » qui font l’unicité des Lofoten, c’est loin de tout académisme, dans un incertain mais inventif travail de recherche, qu’Anna se collette aussi bien avec les éléments et les intempéries qu’avec l’évanescence de paysages échappant à leur capture picturale. Son obsession créatrice répond à « un appel tenace », « celui du sens profond qu[‘elle a] trouvé dans la peinture de ce territoire indocile », et dont l’urgence la pousse à tout quitter, mari, amour, confort, le temps d’un assouvissement saisonnier. Elle travaille dehors, dans un froid et des conditions dantesques, attaquant ses esquisses directement à la peinture, les rehaussant ensuite parfois de tracés au fusain en une technique singulière et inédite où se mêlent des influences impressionnistes.  

Est-ce en raison de l’époque qui n’admet les femmes dans les salons de peinture qu’avec « de mignonnes et inoffensives compositions florales » et certainement pas « avec des paysages abrupts qui supposent qu’on se soit confronté, harnaché de peaux d’animaux, à leur nature hostile » ? Mieux accueillie à Paris et à Rome qu’à Stockholm où elle demeure plus controversée, elle acquiert de son vivant une certaine notoriété avant de disparaître sans postérité, contrairement à son mari aux œuvres monumentales toujours très en vue en Suède. Ecrit à la première personne et adressé au cher et tendre Ferdinand, le récit se fait l’écho d’une détermination hors norme pour espérer exister en tant qu’artiste à part entière, et non dans la seule ombre d’un mari attirant toute la lumière. Fallait-il donc l’aimer, ce « geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation [à] constamment inventer dans des efforts démesurés », pour préférer rester sans enfant et se transformer en ermite de l’Arctique plusieurs mois par an ? Fallait-il donc aussi qu’il comble un puissant manque, de beauté, de liberté et d’accomplissement, pour exalter une telle passion artistique ?

Bref et intense, le récit qui, tout en nous imprégnant de l’âpre splendeur et des lumières changeantes des paysages arctiques, nous fait partager les réminiscences, les doutes et les émerveillements de l’artiste septuagénaire lors de ce qu’elle ignore encore son dernier séjour aux Lofoten, dessine une très crédible incarnation romanesque, partagée entre art et amour, de cette femme peintre oubliée. Une très belle occasion de lui rendre justice en découvrant son œuvre, si singulière et fascinante. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’image des peupliers dans le vent de Monet, longuement admirés à la National Gallery, se superpose à cette vue des arbres sombres, se balançant mollement, au dehors du train. La mort du vieil artiste, survenue au moment de notre déménagement à Paris, m’a durablement attristée. Ses toiles m’avaient autant appris à regarder qu’à peindre. Souvent, comme ce soir, il arrive qu’un paysage se révèle à moi dans sa dimension purement plastique. Ce peut être des reflets sur une pièce d’eau, un champ de fleurs, la vapeur du train arrivé en gare, la neige dans la lumière bleue du matin, ou celle, rose, du soir, brouillard diffus en pleine ville. Je les vois soudain exactement comme ils seraient, ou pourraient être, sur l’une des toiles du maître. Ce faisant, je n’observe plus ces paysages réels comme je les aurais regardés sans avoir connu au préalable sa peinture. Les aurais-je d’ailleurs même regardés ? Je les vois désormais avec l’œil de qui a déjà vu ces toiles-là. La peinture change mon regard et mon regard change le réel qui m’entoure. Sans la fréquentation des œuvres, la vision de ce qui s’offre à moi serait différente. Plus pauvre, peut-être.
 

Après l’avoir tant déploré, après avoir, de son vivant, maudit mon père de m’empêcher de suivre des cours de peinture, je me suis rendu compte que c’était une chance de n’avoir jamais appris. J’aurais, sinon, une idée terriblement précise des tableaux que j’envisage, du cheminement technique pour les achever. Les paysages des Lofoten ne m’auraient certainement pas résisté comme ils continuent de le faire tant d’années après mon premier voyage en solitaire. Or, c’est dans cette résistance même que s’accomplit mon travail de création, toujours en recherche, toujours incertain.
 

Des couleurs et une montagne majestueuse, ma vocation de peintre de paysages est née là, dans les palais de l’Alhambra couvés par les sommets de la Sierra Nevada. Pourtant, je ne peignis plus avant longtemps. Avant d’arriver aux Lofoten, à la vérité. De tomber en arrêt devant ces sommets impressionnants malgré leur faible altitude, à portée de regard, tachetés de plaques de neiges éternelles même en été, éclairés en continu par un soleil qui tourne en ellipse au-dessus et révèle la complexité de leurs reliefs, de leurs faces cachées, tout le long du jour sans fin. Mon si bref usage de l’aquarelle ne m’avait certainement pas préparée à me confronter aux couleurs, aux variations, à la matière brute que je trouvai ici. Je dus tout reprendre de cet acharnement.
 

Et le dessin, contrairement à toi, n’est pas mon mode d’expression. Je le vois plutôt comme une nécessité, celle du trait, du report sur le papier d’un schéma du réel qui n’a aucun lien avec le geste pictural. Pour beaucoup, d’ailleurs, il devance la peinture, la prépare. Le croquis comme ébauche. L’esquisse d’une œuvre n’en est pas une à part entière. Pour toi, c’est un art en soi, précis. Et, je le devine, le plus court chemin entre ton cerveau et le papier.
 

Lors de mes séjours aux Lofoten, je reprends possession de mon identité profonde. J’existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu’il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l’étendue même de mes insuffisances techniques.
 

Il faut que je tienne. Que je ne me laisse pas attendrir par le manque de toi. Que j’aille au bout du temps que je me suis donné. Pour accomplir ce pour quoi je me suis rendue si tôt ici, ce pour quoi je sacrifie du temps que je pourrais passer en ta compagnie ou occuper à nos projets communs. Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l’absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre.
 
 
Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l’obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L’eau du fjord ensuite, dominée par le brun-vert, mais comme éclairée par en-dessous de turquoises. Alors, l’ensemble se structure, monte en puissance, et l’immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et – paroxysme – le blanc puissant éclate presque au centre, comme s’il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l’écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle.  J’ai réussi, je crois.


Voilà donc ce qui m’accapare. La couleur et la matière quand je suis au-dedans, le blanc et la lumière quand je me trouve au dehors. Je ne parcours plus de grands trajets. Dans les salons de Stockholm ou de Paris, on me dit – on me moque – grande aventurière, du fait de mes séjours solitaires en zone arctique. Peu soupçonnent à quel point je suis devenue casanière et n’évolue que dans un périmètre restreint. La neige autour de la cabane pourrait presque me suffire, du moment qu’elle reçoit les rayons solaires. Je m’aveugle à scruter les pentes enneigées, les variations dues à leur exposition, au parcours de l’astre. Et aussitôt après, je pense que je dois me détacher de l’observation stricte, travailler sur la sensation, sur l’impression produite. Alors je retourne à l’intérieur et je travaille encore.


Je vais chaque jour à la pointe de Helle face au relief, je prends place, relève ce que je vois. Mais ce que je ressens est bien plus qu’une perception visuelle. C’est un tout, dans lequel la sensation du vent, de l’air, prime. Je dois me faire aveugle. Mer, vent, montagne. Les trois grands éléments. Soupir, murmure, silence. Comment les rendre dans un tableau ? Montrer le silence. Pas le calme, le tranquille. Non : le silence. Celui d’ici. Sec et immense. Total. Le silence d’hiver.


J’ai, surtout, observé le Store Molla sous ses vibrantes oscillations chromatiques. Il n’est pas question de ne fixer qu’un instant, le meilleur, même si on peut repérer chaque jour un point de consécration de ces variations. Lorsque le rose culmine, ou lorsque le bleu et le rouge s’enlacent. Mais je ne cherche pas l’instantané. Je cherche plutôt à rendre la puissance de ces journées magnétiques.


Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c’est l’aube. À l’autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l’atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.


 

dimanche 25 août 2024

[Cavalier, Philippe] Le parlement des instincts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parlement des instincts

Auteur : Philippe CAVALIER

Parution : 2023 (Anne Carrière)

Pages : 752

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1582, grand-duché de Toscane. Ilario d’Orcia apparaît sur la scène du monde. Par la plus petite porte, et en en conservant les proportions, puisque sa taille ne dépassera jamais celle d’un enfant. Mais si son corps est nain, son intelligence est vive et son appétit de savoir impérieux.
Moinillon, peintre, ermite, médecin ou prophète, Ilario parcourt une Europe où se flétrissent les espérances d’une Renaissance désormais moribonde. De Venise à Rome et de Malte à Prague, c’est l’avènement du Baroque, un âge d’ambitions, de découvertes et d’excès. C’est le temps de Kepler, Faust et Caravage, une parenthèse sensuelle et dangereuse où tous les futurs sont possibles au point qu’un homme contrefait peut se rêver doge de la plus belle cité qui fût jamais.
Voyage gigantesque et frénétique accompli par un tout petit homme, Le Parlement des instincts est une épopée fabuleusement généreuse et inventive, une expérience de lecture colossalement immorale, dont les férocités joyeuses exaltent le souffle du langage, la force du rire et la souveraine puissance des Arts.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien élève de l'Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses et diplômé de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Philippe Cavalier se passionne pour l'Histoire et les pratiques religieuses et ésotériques. Il est l'auteur du Siècle des chimères (4 tomes, 2005-2008), d'Une promenade magique dans Paris, du Marquis d'Orgèves (3 tomes et intégrale, 2011) et de Hobboes (2015)

 

Avis :

Déposé nourrisson aux portes d’un monastère toscan parce qu’atteint de nanisme, Ilario le narrateur est, en cette fin de XVIe siècle, élevé à la dure au sein de l’orphelinat tenu par les moines. Son intelligence et sa soif d’apprendre lui valent d’être soustrait au harcèlement des autres enfants pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’herboristerie et de l’anatomie auprès d’un moine érudit. Son esprit désormais ouvert à la connaissance n’a bientôt de cesse de s’envoler au-delà de l’enceinte monastique. Commence alors une longue épopée picaresque qui, de rencontres plus ou moins mauvaises en choix plus ou moins bons, va le mener à travers l’Europe de la Renaissance.

Des espions et des maîtres verriers de la Sérénissime République de Venise aux mœurs agitées du Caravage à Rome, Naples, puis Malte, du fond des mines de cobalt en Europe centrale à la Cour de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg à Prague, enfin d’un ermitage en compagnie d’un lion à la croisade d’une magnétique prédicatrice, tel est le passionnant voyage, aux aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, auquel nous convie ce roman-fleuve découpé en cinq parties symbolisant les étapes de la vie. Entre les germes de l’enfance et la résignation de la vieillesse, s’écoulera un destin en forme de montagnes russes dont un tirage de tarot avait dès le début prédit les grandes lignes, mais qui devra beaucoup à l’extraordinaire instinct de survie d’Ilario, lui que Dame Nature avait pourtant bien mal loti au départ.

D’une manière qui fait penser à la Traversée des Temps d’Eric-Emmanuel Schmitt, le récit commenté avec humour au long d’intéressantes et didactiques notes de bas de page est l’occasion d’une immersion historique riche et vivante qui, adoptant délicieusement et fort naturellement les tournures de langage d’alors, se nourrit avec aisance d’une documentation colossale et d’une érudition teintée de dérision. Au prétexte de péripéties agréablement fantaisistes, l’on se délecte ainsi de la finesse d’évocation de l’époque, au travers notamment de quelques unes de ses grandes figures, mais surtout de ses débats artistiques, religieux et philosophiques, alors qu’après la Renaissance et sa profonde transformation de la représentation du monde, d’autres bouleversements annoncent déjà l’âge baroque.
 
Fort de sa riche et érudite trame historique, de son personnage picaresque si humain et faillible dans ses aspirations et ses travers, enfin de son humour et de sa plume tout droit sortie d’un encrier du XVIIe siècle, ce pavé soigné de plus de sept cent cinquante pages, qui ne connaît aucune baisse de rythme au long de ses aventures foisonnantes et qui offre un véritable bain culturel dans l’Europe de l'époque, se déguste avec autant d’amusement que d’intérêt. (4/5)

 

Citations :

Cependant, si ma laideur fut mon fardeau, elle fut aussi ce pourquoi j’ai contemplé le monde tel que peu l’ont vu. C’est qu’il y a quelques privilèges à être monstre, et même, parfois, un peu de bonheur aussi. Je ne mens pas. J’ai vendu mes difformités comme les belles filles sans le sou prostituent leurs grâces. Beauté et laideur ont ce point en commun d’allumer la fascination chez les bienheureux qui n’en sont point affligés, car il n’y a pas loin de la répulsion à l’attraction et les faveurs accordées si aisément à l’une peuvent, par perversité, se céder parfois à l’autre. 


Le rire, Ilario ! Laisse-moi te dire en vérité ce qu’il en est : c’est une arme ! Une arme bien plus acérée que ne le sera jamais n’importe quelle épée, et de portée plus longue que n’importe quelle bombarde, si gros qu’en soit son canon. C’est une arme qui traverse temps, matière et espace pour foudroyer sa victime en autant de coups qu’il se trouve de rieurs ! Une arme qui, en trois mots finement agencés, souille à jamais n’importe quelle réputation ; rabaisse n’importe quel rang ; ridiculise n’importe quel prétentieux. Personne n’est à l’abri du rire ! Pas un benêt, pas un savant, pas une femme ni un homme, aussi couronné soit-il ! (…)
Ce n’est pas tout. Le rire, étant donc une arme, est également signe de reconnaissance entre beaux esprits. On peut dire une chose en riant et en faire comprendre une autre à qui est familier du double sens. Les sots ne font que s’esclaffer de la grossièreté, alors que les sages saisissent la pensée interdite voilée sous la vulgarité de la forme. Le rire, Ilario, a cette puissance rare – une puissance triple – de leurrer les ignares, de scandaliser les tièdes mais d’édifier les êtres de raison percevant au-delà des apparences. Je te le redis : le rire est une arme parce que le rire est un code !


 

samedi 4 septembre 2021

[Vircondelet, Alain] De l'or dans la nuit de Vienne selon Klimt

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De l'or dans la nuit de Vienne
            selon Klimt

Auteur : Alain VIRCONDELET

Editeur : Ateliers Henry Dougier

Année de parution : 2021

Pages : 121

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

La toile aux dimensions inhabituelles sortait peu à peu de sa solitude de lin. Klimt l'avait recouverte d'une ample couche d'or mat, au cuivré profond, d'une densité puissante propre à accueillir le motif. Il se souvenait des fonds des fresques de Ravenne et des coupoles de San Marco et de Torcello, tous dorés eux aussi, aptes à recevoir. L'or comme un ciel offert à toutes les promesses, disait-il. Car de lui naîtrait l'objet même du tableau...

Le Baiser de Klimt est devenu le tableau de tous les records : le plus connu du XXe siècle, le plus admiré, le plus copié, le plus "marchandisé" ... Mais que sait-on de sa création ? Et surtout, quel sens Klimt a-t-il voulu donner à son chef-d'oeuvre ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alain Vircondelet est universitaire, docteur en histoire de l’art et des mentalités, écrivain et biographe de nombreuses figures de l’art, de la littérature et de la spiritualité. Outre ses travaux de référence sur Duras, Camus et Saint-Exupéry, on lui doit des ouvrages consacrés à Séraphine de Senlis, Balthus, Picasso, Dora Maar, et plus récemment à Toulouse-Lautrec, tous traduits en plusieurs langues.

 

Avis :

Les Ateliers Henry Dougier ont tout récemment inauguré une nouvelle collection, intitulée Le roman d’un chef d’oeuvre, dont le troisième titre s’intéresse au célèbre Baiser de Klimt. C’est Alain Vircondelet, commissaire d’expositions, auteur de biographies et de travaux majeurs sur la peinture, qui nous fait découvrir la genèse et le sens de ce tableau parmi les plus connus au monde.

Réalisation iconique de Klimt, sa Joconde, aime-t-on encore à dire…, le Baiser apparaît comme le chef-d’oeuvre du peintre : 
Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie ». 
Et s’il survécut une décennie à son acmé, il passa en effet, après le Baiser, à « des portraits de commande pour survivre mais aussi des tableaux de la nature...

Atteinte d’un firmament, le Baiser est en tout cas le fruit ultime de la période de créativité la plus active de Klimt, celle connue sous le nom de cycle d’or. Ebloui par les mosaïques byzantines et les coupoles de la basilique Saint-Marc à Venise, le peintre trouve rapidement dans le fond d’or de ses peintures le moyen d’exprimer toute la subversion qui l’anime. Dans une Vienne et un Empire vivant leurs derniers feux en ce début de vingtième siècle, alors qu’ors et fastes ne parviennent plus guère à masquer la gangrène, et que par ailleurs Klimt multiplie les aventures sexuelles tout en idolâtrant son éternel amour, chaste celui-là, pour Emilie Flöge, les faire ressortir sur un fond d’or revient à sacraliser ses sujets, à séparer leur beauté de la hideur ambiante, à tenter de les protéger de la fin d’un monde par l’éternité de l’or. Alors, lorsqu’il se représente, étreignant avec autant de dévotion que de tendresse, son si grand et si pur amour qu’il en échappe même aux vicissitudes de la chair, c’est toute la force de son idéal qu’il tente d’enchâsser et de sacraliser en le retenant au bord de la falaise…

La très belle plume d’Alain Vircondelet n’explique jamais en termes finis et définitifs. Elle propose et ouvre les hypothèses, laissant à la sensibilité du lecteur le soin de percevoir l’immensité du sens, celui que le peintre lui-même a longtemps cherché à tâtons, laissant son âme et son inconscient s’emparer de son œuvre pour la façonner peu à peu vers l’expression de son essentiel. Et c’est ce qui fait la force et l’intérêt de cette centaine de pages : converger petit à petit vers une compréhension du tableau, comme l’artiste lui-même a progressé lentement vers l’expression ultime de ce qui lui tenait le plus à coeur. (4/5)

 

 

Citations :

« Vous voyez, Josef, avait-il dit à son ami, soudain animé d’une grande fièvre, c’est cet enchâssement que je veux peindre dorénavant, cette laideur dans l’or éternel, ces hideurs dans l’éternité de l’or. Parce que Vienne est devenue cela et en même temps, sauver l’amour, les champs de fleurs, les arbres qui croulent sous leurs fruits, et la plainte amoureuse des femmes quand elles aiment, en les sertissant d’or, pour que tout reste dans cette beauté impeccable, séparé du reste du monde. »

Mais il n’y avait pas que l’or. Aussi la nacre et des pierres semi-précieuses dont il voulait se servir pour parer ses modèles. Ce qu’il aimait dans la technique des mosaïstes de Ravenne, c’étaient leurs fonds dorés qui faisaient ressortir le motif de façon presque surnaturelle. Il jaillissait ainsi de nulle autre part que de ces faisceaux de lumière, lui donnant une présence universelle. Le contexte spatial était ainsi évité et dans cet évincement seul le motif, ses femmes fatales par exemple, devenait un objet sacral.

Les critiques, les naïfs et les sots, les vaniteux et les nantis n’y verraient que de l’or comme on déclare qu’on n’y voit que du feu pour dire que l’on ne voit rien ! Ils ne percevraient pas la virulence de sa subversion, l’autre face de cet or dont la violence de l’éclat finit par éteindre toutes choses, jusqu’à l’aveuglement.

Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie.

L’art émerveille, prétendait-il. Il permet la rencontre entre celui qui voit le tableau et ce que celui-ci donne à voir. La rencontre et l’apparition : « Les seuls événements qui puissent m’occuper » confessait Klimt.
« L’art bénit et sauve » affirmait-il encore.       
Et Le Baiser ne veut rien dire d’autre.

 

jeudi 27 mai 2021

[Macdonald, Ross] Le corbillard zébré

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le corbillard zébré
           (The Zebra-Striped Hearse)

Auteur : Ross MACDONALD

Traducteur : Jacques MAILHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1962,
                   en français à partir de 1964 

                    (dont Gallmeister en 2021) 

Pages : 336

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’avenir sourit à Harriet Blackwell. À vingt-quatre ans, elle est sur le point d’hériter d’un demi-million de dollars et compte épouser un peintre désargenté dont elle est éperdument amoureuse. Seulement, son père, le colonel Blackwell, se méfie. Autoritaire et plein de certitudes, il charge Lew Archer d’en apprendre davantage sur le prétendant de sa fille, avec la ferme intention de le discréditer. Et justement, certains éléments troublants donnent de bonnes raisons de s’inquiéter. Mais Harriet Blackwell n’a pas l’intention de se laisser dicter sa conduite par son père, et bientôt le couple disparaît.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ross Macdonald, de son vrai nom Kenneth Millar, naît en 1915 en Californie. Lorsqu’il est âgé de quatre ans, sa famille s’installe au Canada. Son père quitte alors le foyer familial et le jeune garçon grandit dans la pauvreté. Il connaît une adolescence violente, à la limite de la délinquance.

À la mort de son père, un petit héritage lui permet d’entrer à l’université. Sa mère meurt en 1935. Après deux années passées à voyager en Europe, il revient au Canada, où il reprend ses études et épouse en 1938 Margaret Sturm, qui s’illustrera elle aussi dans le monde du polar sous le nom de Margaret Millar.

Il enseigne pendant quelques années avant de rejoindre l’US Navy dans le Pacifique. À son retour de la guerre, il s’installe en Californie et publie un premier roman, The Dark Tunnel, en 1944, sous son véritable nom. Trois autres romans suivront avant la publication, en 1949, de Cible mouvante. Celui-ci paraît sous le pseudonyme de "John Macdonald", que l'auteur ne tardera pas à remplacer par celui de "Ross Macdonald". La série dont Lew Archer est le héros est née.

Mais si la carrière de Ross Macdonald décolle à ce moment-là, sa vie privée le condamne à traverser plusieurs épreuves. Son mariage bat de l’aile et il tente de se suicider. En 1956, sa fille unique Linda, alors âgée de dix-sept ans, est impliquée dans un homicide involontaire. Trois ans plus tard, alors qu’elle est en liberté conditionnelle et sous traitement psychiatrique, elle disparaît pendant une semaine avant d’être finalement retrouvée dans le Nevada.

Dès lors, l’œuvre de Ross Macdonald connaît un tournant. Les aspects les plus sombres et les plus troublants de son expérience personnelle entrent dans ses romans : enfants perdus, adultes aux prises avec les regrets, secrets de famille. Ses personnages gagnent en nuance et en profondeur.
En 1969, une poignée de journalistes organisent ce que l’on appellera la “conspiration Ross Macdonald” : décidant de dépasser le présupposé selon lequel le polar est un sous-genre littéraire, ils s’accordent pour publier de concert des articles majeurs destinés à pousser l’auteur sur le devant de la scène littéraire. À partir de cette date, les romans de Ross Macdonald deviennent des best-sellers ; il fait même la une de Newsweek en 1971. Des millions d’exemplaires sont vendus et le roman policier acquiert grâce à lui ses lettres de noblesse.

Ross Macdonald meurt en 1983 à l’âge de soixante-sept ans. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains de romans noirs. James Crumley disait avoir relu dix fois son œuvre et James Ellroy lui a dédicacé le premier volume de sa trilogie Lloyd Hopkins.

 

 

Avis :

Le très autoritaire Colonel Blackwell est inquiet : à vingt-quatre ans, sa fille Harriet doit hériter de sa tante à son prochain anniversaire. Or, la voilà entichée d’un peintre sans le sou au passé pas très net, qui semble user de plusieurs identités… A peine ce père a-t-il engagé le détective privé Lew Archer pour démasquer celui qu’il suspecte d'être un dangereux coureur de dot, que le jeune couple disparaît.

C’est un classique du polar noir américain des années soixante que remettent à l’honneur les Editions Gallmeister, par cette nouvelle traduction, pour la première fois intégrale, qui redonne vie au détective Lew Archer, personnage récurrent de Ross Macdonald. Fin psychologue au grand coeur, notre limier se retrouve plongé dans une intrigue compliquée qui réserve bien des surprises, tant couvent de troubles secrets derrière la respectable façade de la bourgeoisie californienne. Avec ses doubles ou triples fonds, l’histoire s’avère bien ficelée et ses protagonistes crédibles dans leur complexité. Peu à peu se dessine un tableau coloré, mais sans illusion, des différentes populations qui se croisent sur cette côte du Pacifique, à deux pas du Mexique : entre nantis qui cachent leur mal de vivre dans leurs somptueuses villas, et modestes employés aux vies misérables, évoluent marginaux en tout genre, artistes aiguillonnés par l’espoir de percer, surfeurs bigarrés un rien zébrés, joueurs de casino prêts à perdre l’argent du ménage...

Avec son rythme sans temps mort, son intrigue habilement tissée et ses révélations savamment distillées, cette très bonne enquête policière à l’ancienne est une fort agréable occasion de découvrir un écrivain réputé maître dans l’art du roman noir américain. (3,5/5)

 

Citation :

Je pénétrai dans le « club », dont les nombreux habitués s’amusaient avec ardeur en cette fin d’après-midi, si tant est que des joueurs aient jamais l’air de s’amuser. Ils maniaient cartes ou dés comme des pécheurs invoquant le ciel pour un peu de pardon. Ils poussaient convulsivement les poignées des machines à sous, comme si elles étaient des cerveaux électroniques capables de répondre à toutes leurs questions.