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lundi 25 novembre 2024

[Bouillier, Grégoire] Le syndrome de l'Orangerie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le syndrome de l'Orangerie

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En se rendant au musée de l’Orangerie, voici que, devant Les Nymphéas de Monet, l’auteur est pris d’une crise d’angoisse. Contre toute attente, les Grands Panneaux déclenchent chez lui un vrai malaise. Sans doute l’art doit-il autant à l’artiste qu’au « regardeur » – mais encore ? Redevenant pour l’occasion le détective Bmore, Grégoire Bouillier décide d’en avoir le cœur net. Les Nymphéas de Monet cacheraient-ils un sombre secret ? Monet y aurait-il enterré quelque chose ou même quelqu’un ? Et pourquoi des nymphéas, d’abord ? Pourquoi Monet peignit-il les fleurs de son jardin jusqu’à l’obsession – au bas mot quatre cents fois pendant trente ans ? Obsession pour obsession, commence alors une folle enquête qui, entre botanique, vie amoureuse de Monet et inconscient de l’œuvre, mènera Bmore de l’Orangerie à Giverny en passant par le Japon et même par Auschwitz-Birkenau, pour tenter d’élucider son « syndrome de l’Orangerie ». Lequel concerne plus de monde qu’on l’imagine. Lequel dit qu’entre l’œil qui voit et la chose qui est vue, il y a un mystère qui n’est pas seulement celui de la peinture.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre), et du Coeur ne cède pas (Flammarion, 2022, prix André Malraux et prix Honoré de Balzac), tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :   

Les livres-enquêtes de Grégoire Bouillier disent autant de lui que de son sujet. C’est d’autant plus flagrant lorsque, comme ici, il est question de rencontre artistique, autrement dit de la confrontation de deux inconscients, celui du « regardeur » et celui de l’oeuvre. Plus que jamais se dévoilent sous l’humour de l’auteur ses propres obsessions face à la vie et à la mort, alors qu'explorant la biographie de Monet, il se lance tous azimuts dans une auscultation très personnelle de sa peinture.

Troublé que, contrairement à tant d’autres visiteurs, le terme « morbide » soit le premier qui lui vienne à l’esprit devant l’ensemble mural des Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, l’auteur s’interroge. Ne s’agit-il que de son humeur, où se cacherait-il dans le bassin des nymphéas quelque triste motif lui renvoyant en miroir ses propres dispositions ? Convoquant aussitôt son alter ego le détective Bmore, déjà à l’oeuvre dans Le coeur ne cède pas, voilà notre homme qui, faisant fi des protestations de Penny, l’assistante fictive qui, non sans cocasserie, lui sert dans cette histoire de Jiminy Cricket, s’immerge dans une nouvelle enquête de son cru.

Divaguant comme à son habitude – quoique de manière un peu plus contrôlée, son éditeur, plaisante-t-il, l’ayant enjoint à moins de bavardage délibéré – de digressions en associations d’idées reflétées avec humour par l’imbrication de ses phrases et de ses parenthèses, il enchevêtre les fils narratifs, explore les hypothèses les plus diverses, même farfelues, enfin fouille son sujet à la lumière de ses obsessions sans craindre de se perdre ou de se contredire parfois. « Je fais partie du livre », écrit-il, et il se met en scène dans ce récit qui est en même temps un voyage, un cheminement personnel et un questionnement aussi scrupuleux que subjectif. Ainsi, à la biographie de Monet, aux fantômes de la guerre, du fils aîné et de l’irremplaçable Camille, enfin aux affres du peintre perdant la vue, se mêlent des souvenirs personnels de l’auteur, le malaise persistant ramené d’une visite à Auschwitz-Birkenau, et tant d’autres expériences susceptibles d’avoir plus ou moins maille à partir avec ses sombres projections artistiques. D’une prétendue psychanalyse des tableaux de Monet à celle de l’écrivain, il n’y a qu’un pas…

Brillant, drôle, d’une dextérité formelle illustrant à merveille le propos, ce dernier ouvrage de Grégoire Bouillier s’avère ainsi au final, au travers du miroir aux reflets changeants tendu par le bassin des nymphéas de Monet, une formidable et fort originale entreprise d’introspection, en même temps qu’un hommage extrêmement personnel – au risque de parfois distancer le lecteur ? – à Monet, à sa peinture et à l’art en général.

« Ce qu’il faudrait, c’est accéder à sa propre voyance. C’est dépasser la légende qui se trouve sous le tableau comme la légende qui l’auréole au-dessus. Histoire de se doter d’un regard à soi, d’un regard neuf, d’un regard d’abord muet. » Mission parfaitement accomplie ! (4/5)

 

 

Citations :

Personne n’est maître de son inconscient, surtout lorsqu’il rencontre l’inconscient d’une œuvre d’art. On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous le voyons. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.


« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde », écrit aussi Kafka, cette fois au beau milieu de la guerre, le 8 décembre 1917. Soutenir le monde contre sa propre malfaisance. Tout est dit ! C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Devient fanatique !


Pour autant, Monet ne se prit jamais lui-même en photo (à l’époque, on laissait à d’autres le soin de vous photographier ; à l’époque, l’autre n’était pas soi et soi n’était pas un autre qu’on s’inventait pour la galerie).


Parvenu à ce point de perception suprasensible des Nymphéas, mon malaise de l’Orangerie ne m’apparaît définitivement plus usurpé. D’ailleurs, je vais le baptiser « syndrome de l’Orangerie ». En toute modestie. En miroir du syndrome de Florence de Stendhal. Car l’angoisse peut, autant que le beau et peut-être davantage, donner le sentiment du sublime. Provoquer en nous des troubles magnifiquement psychiatriques.


Pourquoi des nymphéas ? Pourquoi peindre, trente années durant, les mêmes fleurs d’eau de son jardin, fût-ce sous des angles différents et au gré de lumières sans cesse changeantes ? Pourquoi en avoir fait son sujet de prédilection ? Son leitmotiv, sa fleur fétiche, son objet transitionnel ? Le sujet central de son œuvre et de sa vie de peintre ? Pourquoi en avoir fait un sujet ? Il n’y a que moi que cela intrigue ?


Une bibliothèque dit beaucoup de son propriétaire. On voit ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, à quoi il rêve, ses goûts et ses secrets, sa quête. On voit son intériorité. (Ce pourquoi les maisons sans livres n’ont pas d’âme.)


« Chez Monet, la mort apparaît toujours placée dans une lumière spéciale. C’est la mort fardée des couleurs de la vie. »


Toute la réalité se trouvait incroyablement inversée. Absolument dédoublée. C’était fascinant. Il fallait venir ici pour se rendre compte que le bassin aux nymphéas était un miroir, à la fois immense et parfait. À l’eau, il substituait l’air. Il transformait, en le retournant comme un gant, l’incommensurable en commensurable. Il faisait descendre le ciel sur la Terre, jusqu’à devenir lui-même le ciel, le Très-Haut. Si, pour les catholiques, les âmes montaient au ciel, elles descendaient ici tout en bas, dans le Très-Eau. 


Andy Warhol, qui s’y connaissait ô combien en séries, a livré un autre secret de l’art sériel : « Plus on regarde exactement la même chose, écrit-il, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide. » La répétition est un baume. Elle est thérapeutique. Contre l’angoisse, elle crée une hypnose. Elle vide les choses de leur substance. Elle vide le regard. Elle vide la tête. Elle fait le vide dont elle fait un plein qui sature l’espace. Elle crée l’illusion de la multitude alors qu’il n’y a plus personne. Elle soulage de la souffrance. Elle permet l’oubli.
 
 
(…) sans l’illusion de croire qu’il peignait des effets de lumière, sans son propre blabla, Churchill n’aurait jamais réussi à peindre sa détresse. Impossible. La détresse ne s’affronte pas en face. Elle n’est pas visible car elle est partout et nulle part, elle est une onde sans fin, elle est infiniment insaisissable.


(Demandez à un croyant : que l’on touche à sa foi (à son pansement) et il se met à hurler, il peut même prendre les armes et vous égorger. Comme quoi, le pansement n’est pas la guérison.) (Le véritable problème n’est pas le pansement mais la plaie.)


S’il y a une vie après la mort, elle est dans les livres, elle est dans la peinture, elle est dans les arts. Nulle part ailleurs.


Que disait déjà Edgar Poe : « L’art consiste à exagérer des choses fausses afin d’en dissimuler de vraies. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 12 juin 2021

[Patchett, Ann] La maison des Hollandais

 


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maison des Hollandais
            (The Dutch House)

Auteur : Ann PATCHETT

Traductrice : Hélène FRAPPAT

Parution : 2019 en anglais (Etats-Unis),
                   2021 en français (Actes Sud)

Pages : 320

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Danny Conroy grandit dans une somptueuse demeure en banlieue de Philadelphie. Malgré un père distant et une mère partie sans laisser d’adresse, il peut compter sur l’affection de sa sœur adorée, Maeve, l’intelligence et la drôlerie incarnées. Unis par un amour indéfectible, ils vivent sous l’œil attentif des “Hollandais”, les premiers propriétaires de la maison, figés dans les cadres de leurs portraits à l’huile.

Jusqu’au jour où leur père leur présente Andrea, une femme plus intéressée par le faste de la bâtisse que par l’homme qui la possède. Ils ne le savent pas encore, mais pour Maeve et Danny c’est le début de la fin. Et une fois adultes, ils n’auront de cesse de revenir devant la Maison des Hollandais se heurter aux vitres d’un passé douloureux.

À travers le destin de ces deux quasi-orphelins, Ann Patchett tisse un roman subtil et pénétrant sur les liens filiaux et les lieux de l’enfance – qui tous nous hantent.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ann Patchett vit à Nashville, dans le Tennesse. Elle est l'auteur de plusieurs romans, dont Bel Canto (Rivages, 2002), qui lui a valu le PEN/Faulkner Award, Dans la course (Jacqueline Chambon, 2010), Anatomie de la stupeur (Jacqueline Chambon, 2014 ; Babel n°1590) et Orange amère (Actes Sud, 2019 ; Babel n°1724). En 2011, elle a ouvert une librairie à Nashville – Parnassus Books – après que la dernière enseigne de la ville a fermé, pour ne pas vivre dans une ville sans librairie.

 

 

Avis :

Sans nouvelles de leur mère partie quand ils étaient très jeunes, Danny et Maeve Conroy grandissent entre un père distant, des employés de maison dévoués, et les portraits des Hollandais, les anciens propriétaires de leur somptueuse demeure de la banlieue de Philadelphie. Leur vie bascule quand y entre Andrea, bientôt leur belle-mère, en vérité bien plus intéressée par la magnificence de l’édifice que par ses habitants. Devenus adultes, le frère et la sœur reviendront régulièrement rôder autour de leur ancienne maison, théâtre de leur passé, si douloureux qu’il ne cesse de les hanter.

Imposante construction héritée des années vingt dont on imaginera le faste en pensant à Gatsby le Magnifique, la maison des Hollandais est le point focal du roman. A l’exception de la mère, tournée vers une autre quête, tous les personnages en font, jusqu’à l’obsession, le réceptacle de leurs désirs et de leurs fantasmes, au point qu’elle en finit par prendre des airs d’allégorie d’un bonheur éternellement inaccessible. Enviée par les ambitieux qui rêvent de la posséder, regrettée par les orphelins qui l’ont perdue en même temps que l’affection d’une famille, elle s’avère en tous les cas un mirage et une trompeuse coquille vide, incapable de combler les béances intérieures de ses habitants. Lorsque sera passé le temps de l’orgueil et de l’ivresse de la possession pour les uns, celui de l’éternel ressassement du manque et de la perte pour les autres, restera le tardif et cruel constat de vies enfuies, passées à courir derrière des chimères.

Placé sous les auspices de la rancune et de la frustration, ce roman désenchanté illustre l’accumulation des malentendus et des incompréhensions, venue gâcher la vie d’êtres qui auraient dû s’aimer. La narration prend le temps de camper avec soin ses personnages, suivis sur cinq décennies. Leur portrait crédible s’avère d’une remarquable acuité. Et c’est étreint d’une douce tristesse que l’on achève cette lecture si juste et si fine, portée par une plume agréable, fluide et précise. (4/5)

 

Citations : 

“Je considère le passé objectivement”, a dit Maeve. Elle contemplait les arbres.       
“Mais on superpose le présent au passé. On regarde en arrière à travers le prisme de ce qu’on sait aujourd’hui, si bien qu’on ne considère pas le passé du point de vue de celui qu’on était, mais de celui qu’on est, ce qui veut dire que le passé a été radicalement modifié.”

Il y a peu d’occasions dans la vie où il arrive qu’on fasse un bond, et que le passé qui avait été notre socle s’écroule, tandis que l’avenir sur lequel on voudrait atterrir n’est pas encore en place. Pendant un moment on demeure suspendu, sans rien connaître, ni personne, pas même soi.

Toutes les injustices que Maeve et Celeste avaient pu commettre l’une envers l’autre des années auparavant étaient devenues des abstractions. Elles s’étaient désormais habituées à leur détestation réciproque. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que si ces deux femmes s’étaient rencontrées en dehors de moi, elles se seraient beaucoup appréciées, ce qui avait d’ailleurs été le cas au début. Elles étaient intelligentes, et drôles, et férocement loyales, ma sœur et ma femme. Elles mettaient leur amour pour moi au-dessus de tout, sans jamais reconnaître la souffrance que je ressentais à les voir s’entredéchirer. À mes yeux, elles étaient toutes les deux responsables. Elles auraient pu arrêter. Elles auraient pu faire le choix de mettre leur rancune de côté. Mais non. Elles s’accrochaient à leur amertume, autant l’une que l’autre.


 

vendredi 27 décembre 2019

[Forget, Mathilde] A la demande d'un tiers






Coup de coeur 💓

Titre : A la demande d'un tiers

Auteur : Mathilde FORGET

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 162






 

 

Présentation de l'éditeur :

«  La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.  »

C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.

Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes  : « Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas ? » Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.

La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson « Le sentiment et les forêts ». Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. À la demande d’un tiers est son premier roman.


Avis : 

La narratrice est assaillie par l’angoisse : sa mère a été longtemps enfermée en hôpital psychiatrique avant de se suicider quand ses deux filles étaient enfants. Récemment, elle a dû se résoudre à faire interner sa sœur après une crise de délire paranoïaque. Et elle-même montre des signes de fragilité : obsession maniaque de l’ordre, phobie, difficultés relationnelles… Elle entreprend alors une recherche sur la maladie de sa mère, tentant de percer l’omerta familiale et médicale. Exhumer les vieux secrets l’aidera-t-elle à mieux vivre ?

La personnalité compliquée de celle qui mène le récit jette le trouble dans l’esprit du lecteur qui se prend aussi à douter. Un doute qui va vite devenir le motif en filigrane de ce livre : celui qui inquiète le lecteur quant à la santé psychologique de la narratrice, celui qu’ont toujours eu les médecins quant à la véritable folie de sa mère, celui que n’avaient pas certains membres de la famille qui se sont pourtant tus.

Acide et percutant, le texte frappe par la justesse des détails et des ressentis : choisis de façon apparemment décousue, ils dessinent un ensemble saisissant de véracité, que l’on n'aurait aucune peine à accepter comme biographique. Les courts chapitres ne cessent de prendre le lecteur au dépourvu, instaurant un rythme qui le happe sans répit. Jamais larmoyant, le ton oscille constamment entre émotion et dérision, faisant naître le rire des perpétuels décalages du personnage principal et transformant le drame en une tragi-comédie ouverte sur l’espoir.

Ce singulier roman sur l’enfance blessée et les désordres laissés par la difficile relation à une mère est une réussite sur tous les plans : touchant, drôle, terriblement juste, il révèle une plume aussi délicate que percutante et une maîtrise de la construction romanesque qui me feront guetter les prochains romans de l’auteur. Coup de coeur. (5/5)


Citations : 

Dans les couloirs, il y a ceux qui parlent tout seuls, ceux qui ne parlent pas et ceux qui parlent tout seuls sans que cela se voie car ils ne sont pas seuls. J’apprécie leur compagnie, avec eux j’ai toujours l’impression d’avoir de la conversation. Impression que je connais peu. Avoir un avis à donner, une chose à dire, me demande un temps si long qu’il fait de moi une personne peu bavarde.

Ranger permet de maîtriser au moins un des désordres possibles de notre existence. L’expression de tueur en série a été inventée par l’agent du FBI Robert K. Ressler dans les années soixante-dix à l’occasion du procès de Ted Bundy. Avant ce procès, c’est l’expression tueur en séquence qui était utilisée, séquence signifiant une suite ordonnée d’opérations. Je range en séquence.

La fille avec qui je veux vieillir voulait qu’on habite ensemble. Un jour elle me l’a dit. Moi je préférais que l’on vieillisse ensemble dans deux appartements distincts. Après notre rupture, j’ai tout de suite su où ranger le pull qu’elle avait oublié. Concernant les gens que j’aime, je m’organise mieux avec leur absence.

Ça rassure d’avoir un coupable quand on perd quelqu’un, c’est important d’avoir un visage à détester. Quand une personne se donne la mort, le visage que l’on déteste est aussi celui qui nous manque. (…) L’autre problème avec l’absence de coupable, c’est que tout le monde se sent accusé. Les gens qui se suicident sont un sujet désagréable pour les gens qui ne se suicident pas. Les conversations deviennent des interrogatoires, les souvenirs de potentielles preuves (…)

Le syndrome du cœur brisé, aussi appelé tako-tsubo, a été découvert dans les années quatre-vingt par des médecins japonais. Mon cœur alors avait à peine deux ans. Dans certains cas cette défaillance cardiaque peut mener au décès. À Zurich, vingt-six scientifiques ont étudié les causes de cette maladie. Entre 1998 et 2014 ils ont brisé le cœur de 1 750 patients volontaires. Quand c’est volontaire c’est moins douloureux. Dans les décès liés à cette maladie, 27 % sont dus à un choc émotionnel. Sous l’effet d’un très grand stress, pour se défendre, le cerveau envoie un signal aux glandes surrénales pour qu’elles libèrent de l’adrénaline. Les petits vaisseaux se contractent et accélèrent le cœur. Sous l’effet d’un stress particulièrement important, comme la perte d’un conjoint, il peut arriver que le cœur se paralyse et arrête de battre. Parfois, en croyant se protéger, le cœur se blesse. Comme si en préparant sa garde, le boxeur avait vivement reculé sa main trop près de son visage, et s’était ouvert l’arcade sourcilière. Se protéger, c’est dangereux. Les symptômes sont pratiquement identiques à ceux d’une crise cardiaque : de violentes douleurs thoraciques suivies d’un essoufflement. Le plus souvent, les médecins prescrivent aux malades des bêtabloquants qui ont pour effet d’inhiber l’angiotensine II, l’hormone qui augmente la pression artérielle. Mais l’efficacité de ce traitement d’appoint reste incertaine. « Il n’existe pas de traitement à long terme », regrette Jeremy Pearson, médecin à la British Heart Foundation. Je regrette avec lui.

Récemment, à l’université britannique d’Aberdeen, des médecins ont mené une nouvelle étude qui valide l’hypothèse que le cœur est réellement touché lors d’un chagrin d’amour. Des petites cicatrices sont visibles sur le muscle et le système de pompe est affecté de manière permanente. Au moment du choc, le ventricule gauche se gonfle sans jamais retrouver sa forme initiale.

Le tako-tsubo touche environ 3 000 individus par an au Royaume-Uni, précise l’étude. Les cœurs se brisent différemment selon les pays. Dana Dawson, la seule femme nommée dans cette grande enquête sur le cœur, déclare que les personnes souffrant du cœur brisé peuvent se rétablir sans intervention médicale, avant d’ajouter : « Nous avons montré que cette maladie provoque des dommages irréparables. C’est une maladie dévastatrice qui peut frapper des personnes d’ordinaire en bonne santé. »

J’ai pensé que la folie de ma mère n’était rien d’autre que des instants où elle refusait le silence imposé par son histoire. Délirer, c’était résister. J’ai pensé que les fous sont des résistants méprisés.

Glenn Gould passait plus de temps à travailler ses morceaux en lisant la partition qu’en la jouant. Il pouvait rester des jours entiers sans toucher son piano, à étudier chaque note. Depuis, Pauline travaille essentiellement son piano sur son bureau. « Il faut avoir la sensation que chaque partie de ton corps a choisi, désiré, attendu les moindres détails de la partition. Rien en toi, rien physiquement ne doit résister à la partition, comme si le noir de l’encre pouvait disparaître sans te mettre en danger. Il faut donner l’impression d’improviser quelque chose que tu connais au millimètre près. »

Schumann avait inventé une machine, la Cigarrenmechanik, qui lui permettait d’immobiliser son annulaire droit pendant les exercices pour travailler sa dextérité, mais au lieu d’améliorer sa souplesse, son annulaire fut définitivement paralysé, ce qui l’empêcha par la suite de devenir pianiste concertiste.

Ce qui est gênant avec les scientifiques, c’est que le ton solennel et assuré qu’ils emploient n’est pas vraiment rassurant. Parfois on pourrait même croire qu’ils disent l’inverse de ce qu’ils pensent pour calmer les foules. Au cinéma, dans les situations de menace réelle, il y a souvent un scientifique qui, sous le contrôle des autorités, affirme très sérieusement : « Chers concitoyens, vous pouvez rentrer chez vous, plus aucun danger ne pèse sur la ville de Grinwood », alors même que les extraterrestres sont en train de dévorer les derniers membres de l’USAPH, l’Unité spéciale américaine de protection de l’humanité. Dans ces situations-là, les super-héros sont plus honnêtes. En général, quand ils déclarent que tout est rentré dans l’ordre, c’est qu’ils ont endigué la menace et que tout est réellement rentré dans l’ordre.


samedi 16 novembre 2019

[Yamamoto, Kenichi] Le secret du maître de thé




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le secret du maître de thé
          (
Rikyû ni tazuneyo)

Auteur : Kenichi YAMAMOTO

Traducteurs : Silvain CHUPIN
                     
et Yoko KAWADA-SIM

Parution : 2008 en japonais,
                2012 en français (Gallimard)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Vers minuit, une forte pluie commença à battre les tuiles de la toiture. Étendu dans sa chambre, Rikyû sentait son sang bouillir de colère. La rage lui tenaillait les tempes. Son cœur tapait dans sa poitrine... L'averse s'intensifia tout à coup, puis un éclair fulgura, faisant jaunir le papier de la cloison, et le tonnerre gronda aussitôt. «Le ciel a entendu ma fureur», pensa-t-il... Le visage simiesque d'Hideyoshi envahit une nouvelle fois son esprit. Aucun motif sérieux ne justifiait l'ordre de se suicider que celui-ci venait de lui faire parvenir...

Le 28 février 1591, le shogun Toyotomi Hideyoshi ordonna effectivement à Sen no Rikyû, le plus grand maître de la cérémonie du thé de l'époque, de se suicider – ce qu'il fit. Mais pourquoi? Cette histoire bien réelle reste, après plus de quatre siècles, une grande énigme, qui a inspiré de nombreux écrivains et cinéastes japonais mais n'a jamais été résolue. On prétend, au Japon, que l'art très codifié de ce cérémonial autour du thé recèle un sortilège qui peut rendre fou le cœur des hommes. Dans ce roman, au fil des heures précédant l'aube fatale, Kenichi Yamamoto va nous faire découvrir comment son héros aura constamment cherché à atteindre l'extrême limite de la beauté, même si ce devait être au péril de sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kenichi Yamamoto est né à Kyoto en 1956. Romancier très populaire au Japon, il a reçu pour Le Secret du maître de thé le prestigieux prix Naoki.

 

 

Avis :

Rikyû, le plus grand maître de thé en ce Japon du 16ème siècle, est à ce point obsédé par son idéal de la beauté et par la recherche de la perfection dans son cérémonial, qu’il ne se rend même pas compte qu’il a fini par négliger ses proches et indisposer son entourage, s’attirant rancoeurs et jalousies, y compris celles d’Hideyoshi, le nouveau maître du pays. Alors que Rikyû vient de recevoir l’ordre de se suicider, le récit entame la chronologie à rebours des évènements qui l’ont mené à cette situation, dans un retour arrière sur toute son existence qui finira par dévoiler son drame secret : une tragédie personnelle qu’il aura, sa vie durant, tenté de transcender par l’intransigeante sublimité de son art.

S’inspirant d’un fait réel devenu légendaire au Japon, mais dont l’Histoire n’a pas retenu les motifs, l’auteur a librement imaginé le parcours et la psychologie des personnages qui ont amené un maître de thé aux apparences inoffensives à recevoir l’injonction suprême. Gommant tout mystère, il nous livre ainsi une version rationnelle et crédible de ce mythe qui a inspiré tant d’écrivains et de cinéastes japonais, solidement campée dans le cadre historique général de l’unification d’un Japon jusqu’ici divisé par les guerres féodales.

C’est pour le lecteur l’occasion de se plonger dans une culture aux traditions souvent singulières et étonnantes, au travers tout particulièrement de la cérémonie du thé, art extrêmement codifié, et parfait exemple de paroxysme du raffinement à la japonaise : on n’ignorera plus rien de ses significations bouddhiques et politiques à l’époque, des rivalités entre maîtres, de ses rites et de leurs différentes écoles, de son décorum et de ses objets si soigneusement choisis, de leur commerce et de leur symbolique.

Lent, poétique et fascinant, le récit imprègne peu à peu le lecteur d’une calme atmosphère à l’esthétisme soigneusement étudié, où Rikyû embaume ses sentiments pour l’éternité dans un art qui prend chez lui la dimension d’un sanctuaire : un art sur fond de mort, à la fois sublime et glaçant, pour une lecture dépaysante dont le plaisir est tout à la fois historique, culturel, artistique et esthétique. (4/5)

 

 

Citations :

Quand on cueille les kakis à l’automne, on en laisse toujours un sur l’arbre, avec le souhait que la récolte sera abondante l’année suivante, et ce fruit est appelé kimamori (« garde de l’arbre »).

La vie est belle parce qu’elle est éphémère.

La beauté réside dans un petit défaut. Une beauté parfaite ne présente aucun intérêt. 


(Jésuites portugais au Japon)
— En Europe, nous avons vu des églises et des tableaux magnifiques. Le palais du pape au Vatican a une magnificence sans égale dans le monde.
— Oui, ils expriment la gloire de Dieu.
Valignano revit les fresques grandioses de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. C’était là l’idéal de beauté réalisé par l’homme.
Itô Mancio semblait vouloir ajouter quelque chose.
— J’ai eu une enfance misérable, et je n’avais jamais vu au Japon un vrai palais. Mais, sur notre chemin, j’ai été frappé par la taille du château du Grand Rapporteur à Ôsaka. Il ne le cède en rien aux architectures d’Europe. Et cette demeure, elle est d’une telle propreté ! Bien sûr, cela n’atteint pas la magnificence de l’Europe, mais ne croyez-vous pas qu’il existe dans ce pays insulaire une esthétique complètement différente ?
Valignano s’humecta les lèvres. Que lui racontait ce jeune homme ? Le jésuite avait passé huit ans à lui enseigner la supériorité de l’Europe, et à peine rentré dans son pays natal, le voilà dans cet état ! Les Japonais étaient vraiment étranges.


 (Jésuites portugais au Japon)
— En tout, les Japonais vont trop loin. Ce qui m’intrigue le plus, c’est la cérémonie du thé. C’est là que la bizarrerie voire l’étrangeté des Japonais se manifeste le plus nettement.
— Dans la cérémonie du thé, dites-vous ?
— Oui. Pourquoi les Japonais se réunissent-ils dans une aussi petite pièce pour boire une tisane qui est infecte, en marmonnant des choses incompréhensibles ? Pourquoi admirent-ils sans se lasser ces poteries qui ne valent rien ? Une habitude aussi stupide, tu comprends sûrement bien qu’il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde.
(…)
— Le cha-no-yu est effectivement incompréhensible. Je me demande si les Japonais qui se passionnent pour la cérémonie du thé ne sont pas fous.
Valignano éprouva une grande satisfaction en entendant Chijiwa Miguel prononcer ces propos.
 — C’est tout à fait exact. L’esthétique japonaise est clairement déformée et à l’opposé des normes du monde. Qui dans le monde pourrait comprendre pourquoi ils dépensent des sommes d’argent exorbitantes pour ces ustensiles minables ? Quelle valeur peuvent-ils bien leur donner ?
(…)
— Cet exemple suffit à démontrer que le Japon est un pays complètement isolé des autres civilisations. Votre mission, capitale, est justement d’éclairer ce peuple insulaire. Vous êtes d’accord ? 


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