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vendredi 13 février 2026

Critique de “La voie (Crux)” de Gabriel tallent | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman La voie de Gabriel Tallent




Coup de coeur 💓

 

Titre : La voie (Crux)

Auteur : Gabriel TALLENT

Traduction : Laura DERAJINSKI

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Gallmeister) en 2026

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le sud du désert de Mojave, Dan et Tamma traversent leur dernière année de lycée comme on aborde une voie d’escalade, entre appréhension et excitation. Dan est un garçon prodige et discret, Tamma, une fille bavarde et intrépide. Inséparables, ils passent leur temps à escalader des rochers durant les froides nuits du désert. C’est là qu’est né leur rêve commun, leur désir d’aventure. Mais à mesure que l’année avance, ils se heurtent aux réalités du monde adulte. Leurs différences de milieu social, de talent et d’ambition ne peuvent plus être balayées d’un rire ou d’un serment. Un choix se profile, inévitable : rester fidèles à eux-mêmes, ou céder aux exigences du monde. Chacun devra, quoi qu’il en coûte, tracer sa propre voie. Après My Absolute Darling, le deuxième roman de Gabriel Tallent est une histoire lumineuse et pleine d’adrénaline sur le pouvoir rédempteur de l’amitié et l’importance de savoir tout risquer pour changer sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gabriel Tallent naît en 1987 au Nouveau-Mexique et grandit à Mendocino, en Californie du Nord. Il met huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman, gagnant sa vie en accumulant les petits boulots. Il manque plusieurs fois d'en abandonner l'écriture, mais sa mère Elizabeth Tallent, écrivain elle aussi, le pousse à continuer. Bien lui en a pris, car dès sa parution, My Absolute Darling est encensé par la critique et devient un best-seller mondial. Gabriel Tallent vit aujourd’hui avec sa famille à Salt Lake City.
 

 

Avis :

Gabriel Tallent s’est imposé dès son premier roman comme une voix majeure de la fiction américaine contemporaine. Marqué par une enfance au contact de la nature californienne et par une pratique assidue de l’escalade, il développe une écriture physique, sensorielle, attentive aux corps et aux paysages. Après le choc provoqué par My Absolute Darling, il confirme avec La Voie sa capacité à sonder la fragilité humaine et les forces qui permettent d’y résister. 

Tamma et Dan, deux adolescents résidant dans le désert du Mojave, trouvent dans l’escalade un refuge autant qu’une promesse d’avenir. Livrés à eux‑mêmes dans des environnements familiaux instables, ils s’attachent l’un à l’autre avec une intensité farouche, comme si leur amitié était la seule force capable de les maintenir en équilibre. Gabriel Tallent construit leur parcours comme une ascension progressive, semée de prises fragiles, de chutes possibles et de sursauts inattendus, chaque paroi reflétant leurs peurs et leurs désirs. À travers ces deux figures vibrantes, il compose un roman d’apprentissage tendu vers la lumière, où la verticalité des roches ouvre paradoxalement la voie d’une émancipation intérieure.

Au‑delà de son intrigue, le roman déploie un ensemble de thèmes qui prolongent et transforment ceux de My Absolute Darling. L'auteur s’intéresse toujours à la vulnérabilité des jeunes corps exposés à la violence sociale, mais il déplace ici le centre de gravité vers la possibilité d’un dépassement. L’escalade se fait métaphore de la construction de soi, chaque prise appelant une confiance nouvelle et chaque paroi imposant d’affronter ce qui entrave l’élan. La narration explore ainsi la tension entre déterminisme et liberté, entre héritage familial et invention d’un chemin propre, tout en célébrant la puissance salvatrice de l’amitié. Cette dynamique confère au récit une tonalité plus ouverte, presque initiatique, où la lumière finit par l’emporter sur la noirceur.

L’écriture, elle, reste d’une intensité remarquable. Précise et sensorielle, elle colle aux gestes des personnages, restitue la rugosité de la roche, la brûlure du soleil et la fatigue qui gagne les muscles. Cette attention au corps et au paysage donne au roman une densité physique, tout en ménageant des moments de grâce où l’émotion affleure sans pathos. Dans le paysage littéraire contemporain, le livre s’impose ainsi comme un roman d’apprentissage qui refuse les facilités du genre, un récit de survie qui choisit la lumière plutôt que le spectaculaire, confirmant qu’un écrivain capable d’une telle justesse n’en est qu’au début de son ascension.

Une tension presque organique traverse la narration. Gabriel Tallent construit son récit comme une succession d’impulsions et de ruptures, sur un rythme qui prend à la gorge et ne relâche jamais vraiment son emprise. Chaque scène est écrite au plus près du souffle des personnages, avec une urgence qui rend leurs choix, même les plus infimes, décisifs. Cette intensité tient beaucoup à la justesse des figures qu’il met en scène, et surtout à Tamma, dont la voix, abrupte et lumineuse à la fois, porte le roman. Son langage, fait de fulgurances et de formules inimitables, révèle une personnalité farouche, instinctive et d’une sincérité désarmante. C’est par elle que le livre trouve sa vibration la plus profonde, cette manière de dire le monde sans détour, avec une vérité qui heurte autant qu’elle émeut.

Dépassant largement son cadre narratif, ce second roman interroge avec acuité ce que signifie grandir dans un monde où l’horizon se dérobe sans cesse. Gabriel Tallent y invente une manière de dire la jeunesse faite d’élans contrariés, de lucidité précoce et d’une vitalité qui persiste malgré les obstacles. La profondeur des thèmes – hésitation entre sécurité et passion, fidélité à soi-même face aux attentes du monde adulte, réflexion presque philosophique sur le choix d’une trajectoire – se conjugue à la tension sociale qui innerve le récit. À cela s’ajoutent la beauté des scènes d’escalade, la force du lien entre Tamma et Dan et la justesse de la métaphore de l’ascension. L’ensemble compose un roman puissant et haletant, porté par des personnages d’une vérité saisissante, et qui s’affirme, page après page, comme un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les légendes de l’escalade dormaient dans des grottes, mec. Ils vivaient de vin et de bouffe trouvée dans des poubelles. Ils risquaient leur vie pour réaliser des prouesses que seulement, genre, neuf ou dix personnes au monde comprenaient. C’était des mystiques, mec. Des vagabonds. Et ils ont été remplacés par des sales gosses de riches anorexiques et superficiels, avec leurs routines beauté en neuf étapes comme Paisley Cuthers ! Ce n’est pas juste. Ce n’est pas américain. L’argent et les privilèges ne devraient pas suffire à couronner une Barbie et à la sacrer foutue reine de notre sport. On ne parle pas de tennis. On parle d’escalade. On parle de regarder en face la mort, la douleur, les ténèbres, nos démons intérieurs, pour accomplir des exploits phénoménaux ; grimper, c’est flipper à s’en chier dessus, mais continuer malgré tout, et qu’est-ce qu’elle y connaît à tout ça, Paisley Cuthers ? Je ne veux pas perdre contre cette foutue Paisley Cuthers, Dan. Je veux me tirer de ce putain de bac à sable à la con, monter sur les tapis de compétition, me dresser fièrement sous les projecteurs, et bousiller Paisley Cuthers, la bousiller, elle et ses putains d’aisselles parfaites et attirantes. Je veux prouver que la passion et les tripes valent plus que l’argent et les privilèges. Parce que c’est notre sport ! Il devrait n’être qu’à nous – nous, les sacs à merde imprudents assoiffés d’aventure.


Le problème, avec la Princesse, c’était qu’on pouvait rester planté sous le crux à le regarder sans bouger pendant une éternité. Ce passage vous obligeait à faire la différence entre la perspective du danger à l’idée d’agir, et le véritable danger de l’hésitation. C’est ce qu’il avait toujours considéré comme une mise à l’épreuve de son courage. Mais depuis qu’il avait été en contact direct avec la mort, il était en proie à une sensation de nausée permanente. Ils n’avaient pas mesuré les risques. Pas vraiment. Certains considéraient les grimpeurs comme des imbéciles accros à l’adrénaline sans la moindre conscience du danger et de ses conséquences. Et ils avaient raison.


Tu as grandi avec elle, main dans la main, et tu pensais donc qu’il existait une certaine parité entre vous, songeait-il. Tu croyais que vous aviez tous les deux la même vision du monde. Mais si vous n’aviez pas réussi la Princesse, tu avais tout de même un avenir tout tracé. Tamma n’a rien, elle. Tu as grandi dans la sécurité matérielle et financière. Même si le compte en banque parental a fondu, il y a toujours eu cette certitude que la famille Redburn remonterait en selle dès la publication du troisième roman. Alexandra procrastinait simplement, comme le faisaient si souvent les génies difficiles. Tes parents sont des lecteurs, les siens ne le sont pas. Tamma vit dans un mobile home, et toi dans une maisonnette construite par ton père. Même la façon de parler de vos familles, le vocabulaire employé, illustre ces différences. C’est tout ça à la fois, et davantage encore – tes parents croient sincèrement que tu peux réussir dans la vie. Cette certitude a contribué à façonner ta vision du monde. Personne n’a jamais cru en Tamma. Tamma croit en elle-même, contre toute attente, contre tout ce qu’on lui a toujours affirmé, elle y croit avec hésitation, avec désespoir, et c’est un labeur psychologique monumental de garder allumée la flamme de cette foi.


Les doutes, la tristesse, la douleur – c’était ça, l’intérêt. Sans les doutes, sans la tristesse, sans la douleur, atteindre le sommet ne signifiait rien.


Ce qu’il s’est passé, Danny, c’est que j’ai couru après un rêve et quand je l’ai attrapé, j’ai découvert ce que tout le monde savait sans doute déjà. Que le but et le sens de la vie ne sont pas des choses tangibles ni réelles ; qu’il n’y a pas de secret à découvrir ; rien, au-delà de la réalité sous nos yeux. Les tapis, les tasses de café et les machines à écrire qui meublent notre quotidien, ça c’est la vie. Rien de plus. Et crois-moi, j’ai longuement cherché. L’idée de l’étang de Walden, d’une version de soi différente de celle qu’on incarne déjà, c’est comme ces rangées d’arbres qu’on plante en bordure d’autoroute pour donner l’illusion agréable d’une nature sauvage florissante, là où la nature a disparu. Ce sont les miroirs installés dans les ascenseurs pour apaiser la sensation de claustrophobie. Des mythes et des mensonges, censés donner l’impression que notre monde est plus spacieux qu’il ne l’est vraiment. La mère de Thoreau se chargeait de lui faire sa lessive. C’est ce que j’essaie de te dire depuis longtemps. Va à l’université. Gagne de l’argent. Mène une vie agréable, Danny – une vie avec le chauffage central, une assurance maladie et un lave-vaisselle, une vie où jamais tu n’auras à t’inquiéter du prix d’une bouteille de lait. Fuir la sécurité financière peut te paraître romantique aujourd’hui, mais ça le sera beaucoup moins quand ton bébé hurlera dans tes bras et que le sang dans ton cœur se mettra à couler dans le mauvais sens.
 
 
Si tu vendais ton âme au diable pour devenir le meilleur grimpeur du monde, alors chacun de tes mouvements d’escalade serait un mensonge, et quelque part sur terre, une fille risquerait sa peau sur une 5,7 et ce serait elle qui ferait battre le cœur de cette discipline, parce que c’est de l’escalade seulement si tu grimpes dans des lieux déserts, effrayants et dangereux, des coins en hauteur, solitaires, loin des regards, quand tu te dis, Je ne vais jamais y arriver, mais que tu y arrives pourtant. Je suis allée à L.A. dans l’espoir d’être couronnée Reine-Mère des Enchaînements de Folie et de trouver enfin le courage de courir après mon rêve. Je voulais avoir la certitude absolue que j’en étais capable avant de faire ce grand jeté périlleux dans l’obscurité. Je voulais une garantie. Sauf que ça ne marche pas comme ça. On le découvre seulement si on tente le coup. Et peu importe ce qui nous attend, ça sera forcément effrayant. Mais la peur, ça fait partie du jeu. Réfléchis deux secondes. Tu as passé les plus belles soirées de ta vie à travailler sur la Princesse, mais si tu avais commencé à croire que le sommet de la Princesse du Doigtage avait une signification particulière, alors tu serais malheureux jusqu’à ta mort, parce qu’un sommet n’est qu’une étendue de roche nue, désolée et inutile. Tu l’aurais atteint et tu te serais dit, “C’est quoi, ce bordel ? Tout ça pour ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?” Pas vrai ? Ce type, assis sur le plateau de son pick-up à boire de la bière, il est venu t’offrir sur un plateau le sommet de Pet My Hamster. Et on a ri. Tu sais pourquoi ? 
— Parce que le sommet, c’est des conneries, répondit Dan. 
— Exactement. C’est le crux, le plus important. Le sommet, c’est juste un symbole, et sans le crux, il ne signifie rien. Le crux, c’est le cœur d’une voie. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 4 juillet 2024

[De Luca, Erri] Les règles du mikado

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les règles du mikado
            (
Le regole dello Shangai)

Auteur : Erri DE LUCA

Traduction : Danièle VALIN

Parution : en italien en 2023,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les montagnes près de la frontière entre l’Italie et la Slovénie, un vieil horloger a pour habitude de camper en solitaire. Une nuit d’hiver, une jeune tsigane entre dans sa tente et lui demande de l’abriter. Elle a fui sa famille et le mariage forcé qu’on lui imposait de l’autre côté des montagnes. Cette rencontre inaugure une entente faite de dialogues nocturnes sur les hommes et la vie, un échange de connaissances et de visions — elle qui croit au destin, aux signes, qui sait lire les lignes de la main, elle qui dresse un ours et l’aime comme le meilleur des amis ; lui qui se sent tel un rouage de la machine du monde et qui interprète ce monde selon les règles du Mikado, comme si le jeu était une façon de mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ce roman dense et délicat, où chaque mot ouvre sur des significations plus profondes, où chaque phrase est un chemin vers soi-même, Erri De Luca nous invite à un jeu calme, patient et lucide, dans lequel un mouvement imperceptible peut changer le cours de la partie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erri De Luca, né à Naples en 1950, est écrivain, poète et traducteur. Il est l’auteur d’une œuvre abondante, publiée en France par les Éditions Gallimard, dont les romans Montedidio (2002, prix Femina étranger) et plus récemment Impossible (2020, prix André Malraux)

 

Avis :  

« Lui, c’est un vieux campeur solitaire. Il passe de longues périodes en montagne, même en hiver. Elle, c’est une jeune gitane qui a fui sa famille et son campement. » Ajoutant que l’histoire « se passe à une époque récente, si le XXe siècle l’est encore », l’auteur s’efface aussitôt du récit qui, sans plus d’intervention extérieure, ni même de noms pour lui et elle, laisse le dialogue, puis un échange de lettres, et enfin un cahier, nous faire comprendre le fil des événements, au gré de ce que les personnages voudront bien se dire. Au bout du compte, comme l’un et l’autre auront longtemps gardé leur part de secret, le dévoilement final sera aussi inattendu pour eux que pour le lecteur.

De lui, l’on pensera tout savoir quand il racontera distraire sa vieille solitude bien réglée d’horloger réparateur de montres anciennes en venant souvent camper sauvagement sur la frontière italo-slovaque et en s’investissant dans une fondation humanitaire, nommée Mikado en référence à sa passion pour ce jeu très ancien. Il ne paraîtra donc pas étonnant qu’il vienne en aide à une adolescente fuyant d’abord un mariage arrangé, puis la police des migrants. Entre elle qui lit dans les lignes de la main et lui qui tente d’ordonner le chaos du monde en lui opposant les règles du Mikado – rester patient, anticiper et, ni vu ni connu, enlever impassiblement le bâton noir –, se noue une histoire d’amitié que rien ne viendra plus rompre, commencée par une nuit de hasard au gré d'une conversation entre deux solitudes et poursuivie de façon épistolaire sans que l’un ni l’autre réalisent à quel point leur échange est devenu une affaire de transmission. Car, si lui, pour la protéger, n’a pas tout dit sur ses motivations humanitaires, elle ne lui révèlera pas non plus ce que, pour l’épargner à son tour, elle finira par endosser à sa place. Conformément aux règles du Mikado, chacun jouera sa vie en veillant à pas toucher à celle de l’autre.

D’une richesse métaphorique aussi remarquable que la sobriété de son écriture, le texte travaillé jusqu’à l’épure s’avère un conte philosophique qui, l’air de rien, au détour de petites phrases s’imposant comme autant d’aphorismes, déploie une réflexion toute de bienveillance et de poésie douce-amère sur l’amitié, la solitude et la vieillesse, ménageant ses effets de surprise jusqu’au retournement final. Pourtant, est-ce de trop chercher à tout doter d’un double sens ? L’ensemble si bien léché finit par prendre un éclat artificiel, ses joliesses et son indéniable tour de main ne rendant que plus frustrant un sentiment de creux et d’agacement. A défaut de paraître tout à fait sentencieuse, une telle surenchère allégorique sape l’émotion et désincarne les personnages auxquels l’on ne croit plus. Reste un bel objet de virtuosité formelle, une fable suffisamment dotée en charme et en suspense pour se lire sans déplaisir. (3,5/5)

 

Citations : 

J’ai commencé à réparer les réveils, les mécanismes les plus gros, puis je suis passé aux montres.  
J’aimais démonter, nettoyer.
Elles tombent en panne à cause de la poussière qui arrive quand même à entrer. La poussière dérègle les montres parce qu’elle veut être celle qui mesure le temps.  
— Comment ça ? Je n’ai pas compris.
— Ça ne fait rien. Il existe une lutte ancienne entre la poussière et les montres, à qui mesurera le mieux le temps.  
C’est la poussière qui gagne, elle est plus ancienne.
 

Nous campions près d’un village sur le fleuve. Ils lançaient des bombes qui arrivaient avec un sifflement. Moi je savais le faire, comme ça la bombe ne me touchait pas, parce que les bombes ne s’attaquent pas entre elles.
 

— C’est comment d’être vieux ?
— C’est quand on te parle et qu’on glisse le mot « encore ». Vous travaillez encore ? Vous campez encore, vous faites encore ça et ça ?  
Alors mon mot préféré est devenu « encore ». Si on me demande comment je vais, je réponds : « Encore, je suis encore là. »
 

Certains voient la vie comme un fleuve, certains comme un désert, d’autres comme une partie d’échecs avec la mort. Moi, je la vois sous la forme d’un jeu de Mikado en solitaire.  
À l’origine, la chute des quarante et un bâtonnets servait à interroger le destin. On lisait la réponse dans la forme du tas.  
Toi, tu lis les lignes de la main : ne sont-elles pas comme un lancer de bâtonnets ?
— C’est toi qui le sais. En tout cas ce sont des plis, il faut une loupe et une bonne lumière.  
— Mais toi tu les lis et tu expliques leur dessin, comme on le faisait avec les bâtonnets du Mikado avant de le transformer en jeu.
 

C’est ce qui arrive au prisonnier. Au bout d’un certain nombre d’années, un beau jour il dit : ma cellule. Il est parvenu au possessif dans l’endroit même où il ne possède rien.
 

Il n’appartient à personne de dire : j’ai été ceci. C’est à ceux qui viennent ensuite d’en décider.


 

mardi 18 juin 2024

[Rushdie, Salman] Le couteau

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le couteau (Knife)

Auteur : Salman RUSHDIE

Traduction : Gérard MEUDAL

Parution : 2024 en anglais
                  et en français (Gallimard)

Pages : 275

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

"Il était essentiel que j’écrive ce livre : une manière d’accueillir ce qui est arrivé, et de répondre à la violence par l’art."
Pour la première fois, Salman Rushdie s’exprime sans concession sur l’attaque au couteau dont il a été victime le 12 août 2022 aux États-Unis, plus de trente ans après la fatwa prononcée contre lui. Le romancier lève le voile sur la longue et douloureuse traversée pour se reconstruire après un acte d’une telle violence ; jusqu’au miracle d’une seconde chance. Le Couteau se lit aussi comme une réflexion puissante, intime et finalement porteuse d’espoir sur la vie, l’amour et le pouvoir de la littérature. C’est également une ode à la création artistique comme espace de liberté absolue.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteur de quatorze autres romans (dont Les Enfants de minuit qui lui valut le Booker Prize et le Best of the Booker), de nouvelles, d’essais et d’une autobiographie (Joseph Anton), Salman Rushdie est membre de l’American Academy of Arts and Letters et “Distinguished Writer in Residence” à l’université de New York. Ancien président du PEN American Center, Salman Rushdie a, en 2007, été anobli et élevé au rang de chevalier par la reine Élisabeth II, pour saluer sa contribution à la littérature.

 

Avis :  

En 2022, trente-trois ans après la fatwa lancée contre lui à cause de son roman Les versets sataniques, Salman Rushdie est attaqué au couteau alors qu’il s’apprête à donner une conférence aux Etats-Unis… sur la protection des écrivains menacés de persécution ! Survivant miraculeux, il met ici en mots l’attentat et sa longue convalescence, manière pour lui de « s’approprier » ce qui lui est arrivé, mais aussi d’opposer l’amour des siens et la liberté de la littérature à la violence fanatique.

Ce jour-là, alors qu’après une décennie de clandestinité sous haute protection policière en Angleterre, l’écrivain désormais installé à New York a peu à peu repris une vie plus normale, ce qui semble enfin faire partie du passé refait subitement surface. Vingt-sept secondes d’attaque et quinze coups de couteau plus tard, la vie de Salman Rushdie n’a plus de place que pour l’urgence absolue. Exit la magie métaphorique : le récit minutieusement réaliste est un corps-à-corps physique avec le sang et la douleur, du choc de l’agression, de la course contre la montre médicale, puis de la réanimation miraculeuse mais ravagée, au long supplice d’une réparation longtemps incertaine, débouchant sur des séquelles irrémédiables, parmi lesquelles la perte d’un œil et de l’usage d’une main.

La peur aussi a fait son grand retour, qui vient ébranler épouse et grands enfants également. Comment reprendre le cours de l’existence sans craindre couteaux ou autres partout ? C’est un cheminement intérieur titanesque que l’auteur et les siens se sont retrouvés à accomplir, un parcours terrible mais obstinément tourné vers l’espoir et la lumière. Mise en mots de l’innommable, la narration est en même temps une formidable déclaration d’amour de l’auteur à son épouse, la romancière, poète et photographe Rachel Eliza Griffiths dont l’indéfectible dévouement parvient au final à faire passer l’amour devant la barbarie. Fort de ce soutien des siens, de ses lecteurs et de l’opinion publique en général, l’auteur qui, en plus de ses moyens physiques, a dû aussi se battre pour retrouver le goût d’écrire, se revigore d’une réflexion érudite, rappelant ces autres écrivains - à commencer par le Nobel égyptien Naghib Mahfouz -, mais aussi tous ces hommes et ces femmes tués ou menacés par le fanatisme religieux - en particulier en Inde, le pays de ses origines aujourd'hui la proie d’un radicalisme hindouiste -, et se félicitant de la flamme toujours renaissante de l’art et de la littérature, vecteurs têtus des Lumières et de la liberté.

Passerelle jetée par-delà la violence et l’intolérance nées des failles de nos sociétés, cet ouvrage de transition dans l’oeuvre de Salman Rushdie annonce le retour en littérature d’un homme augmenté, par les épreuves et le miracle d’une seconde chance, d’une conscience désormais très aigüe du bonheur et des pouvoirs libérateurs de la littérature. (4/5)

 

Citations : 

Quand je repense à cette dernière soirée insouciante, l’ombre du futur s’abat sur ma mémoire. Mais je ne peux pas m’avertir moi-même. Il est trop tard. Je ne peux que raconter l’histoire.  Voici un homme seul dans l’obscurité, ignorant du danger qui est déjà très proche.
Voici un homme qui va se coucher. Le lendemain matin sa vie va changer. Il n’en sait rien, le pauvre innocent. Il dort. Le futur fonce sur lui pendant son sommeil.  
Sauf que, bizarrement, c’est vraiment le passé qui revient, mon propre passé qui fonce sur moi, non pas un gladiateur dans un rêve mais un homme masqué armé d’un couteau qui tente d’appliquer une sentence de mort vieille de trois décennies. Dans la mort, nous sommes tous des gens d’hier, à jamais piégés dans le passé. C’était dans cette cage que le couteau voulait m’enfermer. Non pas le futur. Le retour du passé qui cherche à m’attirer vers lui.
 

Une intimité d’étrangers. C’est une expression qu’il m’est arrivé d’employer pour définir le moment joyeux qui se produit dans l’acte de lire, l’union heureuse de la vie intérieure de l’auteur avec celle du lecteur.
 

J’ai toujours voulu écrire sur le bonheur, en grande partie parce que c’est extrêmement difficile. L’écrivain français Henry de Montherlant est l’auteur de cette formule célèbre : « Le bonheur écrit à l’encre blanche sur des pages blanches. » En d’autres termes, on ne peut pas le faire apparaître sur la page. Il est invisible. Il ne se montre pas.
 

Il est arrivé une chose étrange à la notion de vie privée, par les temps surprenants que nous vivons. Au lieu d’être chèrement aimée il semble qu’elle soit devenue pour beaucoup d’Occidentaux, particulièrement des jeunes, une qualité sans valeur et même indésirable. Si une chose n’est pas rendue publique elle n’existe pas vraiment. Votre chien, votre mariage, votre plage, votre bébé, votre dîner, le mème intéressant que vous avez vu récemment, toutes ces choses doivent nécessairement être quotidiennement partagées.
En Inde, la vie privée est un luxe réservé aux riches. Les pauvres, qui vivent dans des lieux étroits et surpeuplés, ne sont jamais seuls. Beaucoup d’Indiens misérables doivent accomplir leurs gestes les plus intimes, comme satisfaire leurs besoins naturels, en plein air. Pour avoir une pièce à soi, il faut avoir de l’argent. (Je ne pense pas que Virginia Woolf se soit jamais rendue en Inde mais sa réflexion reste valable, même là-bas, même pour les hommes.)
 

Le langage aussi était un couteau, capable d’ouvrir le monde, d’en révéler le sens, les mécanismes internes, les secrets, les vérités. Il pouvait trancher dans une réalité pour passer dans une autre. Il pouvait dénoncer la bêtise, ouvrir les yeux des gens, créer de la beauté. Le langage était mon couteau. Si j’étais pris à l’improviste dans une attaque au couteau que je n’avais pas souhaitée, peut-être était-ce là le couteau que j’allais utiliser pour riposter. Ce pouvait être l’outil dont j’allais me servir pour refaire et retrouver mon monde, pour reconstruire le cadre dans lequel mon image du monde pourrait une fois de plus être accrochée sur mon mur, pour prendre en charge ce qui m’était arrivé, pour me l’approprier, le faire mien.
 
 
La vraie folie c’est de regretter ce que l’on a fait de sa vie, me suis-je dit, parce que la personne qui regrette a été façonnée par la vie qu’elle en vient, par la suite, à regretter. 


Si vous redoutez les conséquences de ce que vous dites, vous n’êtes pas libre. 


Tant que je n’aurais pas affronté l’attaque, je ne pourrais rien écrire d’autre. Je compris qu’il fallait que j’écrive le livre que vous êtes en train de lire avant de pouvoir passer à autre chose. Écrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art.


Ma victoire c’était de vivre. Mais le sens que le couteau a donné à ma vie était ma défaite. 


Dans The Faith of a Nationalist, Bertrand Russell dit ceci : “Les gens tendent à aligner leurs croyances avec leurs passions. Les hommes cruels croient en un dieu cruel et prennent prétexte de leurs croyances pour excuser leur cruauté. Tandis que les bonnes personnes croient en un dieu de bonté, et elles auraient été bonnes de toute façon.” Cela paraît convaincant, mais dans votre cas, mon cher A., ce n’est pas tout à fait pertinent. Quel âge aviez-vous quand vous êtes allé voir votre père au Liban ? Dix-neuf ans ? Un garçon solitaire qui avait vécu sans père pendant la plus grande partie de sa vie, un garçon avec un vide en lui, facile à influencer, facile à modeler et à la recherche d’une voie et d’un modèle, mais pas un garçon cruel. Un “brave garçon qui a bon cœur et n’aurait fait de mal à personne”. Et donc la question se pose : un tel enfant, à peine adulte, peut-il se voir enseigner la cruauté ? La cruauté était-elle déjà en lui, dans quelque recoin intime, attendant les mots qui allaient la libérer ? Ou a-t-elle pu être véritablement semée dans le sol vierge de votre caractère pas encore formé, y prendre racine et s’épanouir ? Ceux qui vous connaissaient ont été surpris de votre geste. Le meurtrier en vous n’avait pas encore montré son visage. Ce sol vierge a eu besoin de quatre années d’Imam Yutubi pour devenir ce qu’il est, ce que vous êtes devenu.


(…) l’art défie l’orthodoxie. Le rejeter ou le vilipender pour ce qu’il est c’est ne pas comprendre sa nature. L’art place la vision personnelle de l’artiste en opposition aux idées reçues de son temps. L’art sait que les idées reçues sont ses ennemis, comme l’a dit Flaubert dans Bouvard et Pécuchet. Les clichés sont des idées reçues et, à ce titre, des idéologies, que les unes et les autres dépendent de la sanction d’invisibles dieux célestes ou pas. Sans l’art, notre capacité à réfléchir, à avoir une vision neuve des choses, et à renouveler notre monde dépérirait et serait condamnée à mourir.  
L’art n’est pas un luxe. C’est l’essence même de notre humanité et il n’exige aucune protection particulière si ce n’est le droit d’exister.  
Il peut être mis en cause, critiqué et même rejeté. Il n’accepte pas la violence.  
Et en fin de compte, il survit à ceux qui l’oppriment. Le poète Ovide a été exilé par César Auguste mais la poésie d’Ovide a survécu à l’Empire romain. La vie du poète Mandelstam a été ruinée par Joseph Staline mais sa poésie a survécu à l’Union soviétique. Le poète Lorca a été assassiné par les brutes du général Franco mais son art a survécu au fascisme de la Phalange. 


Milan Kundera, qui est mort pendant que j’écrivais ce livre, pensait que la vie est un voyage à sens unique. Vous ne pouvez pas changer ce qui s’est produit. Pas de seconde ébauche. C’est ce qu’il entendait par « l’insupportable légèreté de l’être » qui, me dit-il un jour, aurait pu être le titre de chacun des livres qu’il avait écrits – ce qui pouvait aussi bien être libérateur qu’insupportable. J’ai toujours approuvé cette idée mais l’attaque du 12 août m’a fait changer d’avis. Tandis que je guérissais de mes blessures tant physiques que psychologiques, je ne savais pas si je sortirais plus fort de cette expérience. J’étais juste heureux d’en sortir vivant. Plus fort ou plus faible, il était trop tôt pour le dire. Ce dont j’étais convaincu, en revanche, c’était que, grâce à la conjonction de la chance, de l’habileté des chirurgiens et de soins attentionnés, on m’avait accordé une seconde chance. J’obtenais ce que Kundera pensait impossible, une vie de rattrapage. J’avais déjoué toutes les prévisions. Une question se posait à présent : quand on vous donne une deuxième chance, qu’est-ce que vous en faites ? Quel usage en faites-vous ? Qu’allez-vous faire de la même façon ? Qu’allez-vous faire différemment ? 


Traiter d’une attaque meurtrière est une chose que je ne sais pas faire. Transformer ceci en cela en fait une chose que je suis capable d’assumer. C’est du moins la théorie. Un livre sur une tentative d’assassinat devient pour le presque-assassiné le moyen de reprendre le contrôle sur l’événement.


Selon moi, la croyance privée de quelqu’un ne regarde personne d’autre que l’individu concerné. Je n’ai aucun problème avec la religion dès lors qu’elle occupe la sphère privée et ne cherche pas à imposer ses valeurs aux autres. Mais lorsque la religion devient politique, quand elle devient une arme, c’est l’affaire de tous en raison de son pouvoir de nuisance.


Je me suis toujours souvenu qu’en France, au siècle des Lumières, l’ennemi à combattre au nom de la liberté était moins l’État que l’Église. L’Église catholique avec son arsenal – le délit de blasphème, l’anathème, l’excommunication, mais aussi ses véritables instruments de torture entre les mains de l’Inquisition – s’ingéniait à imposer à la pensée des limites strictes : Jusque-là et pas plus loin. Écrivains et philosophes des Lumières s’employaient à défier cette autorité et à briser ces restrictions. De ce combat naquirent les idées que Thomas Paine apporta en Amérique et qui constituent la base de ses essais, Le sens commun et La crise américaine, qui ont inspiré le mouvement d’indépendance, les Pères fondateurs et le concept moderne des droits de l’homme.  
En Inde, à la suite du bain de sang provoqué par les massacres de la Partition qui se sont répandus dans tout le sous-continent au moment où le pays se libérait de la tutelle britannique et où les États de l’Inde et du Pakistan furent créés – des hindous massacrés par les musulmans, des musulmans par des hindous, entre un et deux millions de personnes assassinées –, un autre groupe de pères fondateurs, mené par Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru, ont décidé que le seul moyen d’assurer la paix en Inde était d’écarter la religion de la sphère publique. La nouvelle Constitution de l’Inde fut donc totalement laïque dans sa formulation comme dans ses intentions et cela a duré jusqu’à présent, jusqu’à ce que le gouvernement actuel cherche à saper ces fondations séculaires, à discréditer ces fondateurs et à créer un État ouvertement confessionnel à majorité hindoue.


Quand les croyants estiment que leurs croyances doivent être imposées à ceux qui ne les partagent pas, ou quand ils pensent qu’il faudrait empêcher les non-croyants d’exprimer avec vigueur ou avec humour leur incroyance, il y a un problème. La transformation du christianisme en arme aux États-Unis a eu pour résultat l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade et la bataille incessante sur la question de l’avortement et du droit des femmes à disposer de leur corps. Comme je l’ai déjà dit, la transformation en arme d’une forme d’hindouisme radical par l’actuel gouvernement indien a provoqué de nombreux troubles sectaires et même des violences. Et la transformation de l’islam en arme un peu partout dans le monde a conduit au régime de terreur des talibans, aux ayatollahs, à la société oppressive de l’Arabie saoudite, à l’attaque au couteau contre Naguib Mahfouz et, pour prendre mon cas personnel, à celle dont j’ai été victime.


Voici ma vision personnelle de l’origine des religions. J’imagine qu’il y a très longtemps, avant que nos premiers ancêtres aient la moindre explication scientifique de l’univers, quand ils pensaient que nous vivions sous un couvercle et que la lumière des cieux passait par les trous de ce couvercle ou autres histoires semblables, ils ont cherché des réponses fabuleuses aux grandes questions existentielles. Comment sommes-nous arrivés ici ? Comment cet ici est-il né ? Et le concept d’un dieu céleste ou de plusieurs dieux, d’un dieu créateur ou d’un panthéon de dieux est apparu. Puis lorsque ces ancêtres se sont efforcés de codifier les notions de bien et de mal, de bons et de mauvais comportements, lorsqu’ils ont posé l’autre grande question – maintenant que nous sommes ici, comment devons-nous vivre ? –, les dieux célestes, ceux du Valhalla ou ceux du Kailash, sont devenus en plus des arbitres moraux. (Même si dans les religions panthéistes, le vaste éventail de divinités en contient certaines qui ne se conduisent pas particulièrement bien, donc on ne peut pas dire qu’ils soient des exemples reluisants de moralité.) J’ai souvent envisagé ce passé hypothétique comme une sorte d’enfance de l’humanité où ces parents éloignés avaient besoin de dieux à la manière dont les enfants ont besoin de parents qui leur expliquent leur propre existence, leur donnent des règles et des frontières au sein desquelles ils pourront grandir. Mais vient le temps où nous devons grandir, ou devrions, parce que, pour bien des gens, ce temps n’est pas encore arrivé. Si je peux me permettre de citer la première Épître de saint Paul aux Corinthiens, 13, 11 : « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; lorsque je suis devenu un homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant. »
Nous n’avons plus besoin de figure(s) de l’autorité parentale, d’un Créateur ou de plusieurs Créateurs pour expliquer l’univers ou notre propre évolution. Et nous n’avons pas besoin, disons plus modestement, je n’ai pas besoin de commandements de papes, ou de serviteurs de dieu d’aucune sorte pour me communiquer des principes moraux. J’ai mon propre sens de l’éthique, merci bien. Dieu ne nous a pas transmis la morale. Nous avons créé Dieu pour incarner nos instincts moraux.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 

La cité de la victoire


 

 
 

lundi 22 juin 2020

[Chapuis, Mathilde] Nafar






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nafar

Auteur : Mathilde CHAPUIS

Editeur : Liana Levi

Année de parution : 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit d’octobre, c’est sur la rive turque du Meriç, le fleuve-frontière qui sépare l’Orient de l’Europe, qu’une mystérieuse narratrice arrête son regard. Et plus précisément sur l’homme épuisé qui, dans les buissons de ronces, se cache des soldats chargés d’empêcher les clandestins de passer du côté grec. Car celui qui s’apprête à franchir le Meriç est un nafar : un sans-droit, un migrant. Retraçant pas à pas sa périlleuse traversée, la narratrice émaille son récit d’échappées sur cette région meurtrie par l’Histoire et sur le quotidien de tous les Syriens qui, comme l’homme à la veste bleue se préparant à plonger, cherchent coûte que coûte un avenir meilleur loin de la dictature de Bachar al-Assad. Elle est celle qui témoigne des combines et des faux départs, imagine ce qu’on lui tait, partage les doutes et les espoirs.
Dans ce premier roman bouleversant d’émotion retenue, Mathilde Chapuis nous conduit au plus près des obsessions de tous ceux qui n’ont d’autre choix que l’exil.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathilde Chapuis est née à Belfort en 1987. Après des études de littérature à Strasbourg puis à Naples, elle sillonne la Grèce, la Turquie et le Liban avant de s’installer de 2013 à 2015 à Istanbul. Depuis 2016, elle vit à Bruxelles. Nafar, son premier roman, se nourrit d’une précieuse proximité avec des exilés syriens rencontrés en Turquie.

 

Avis :

Routarde française à l’esprit d’aventure, la narratrice de passage à Istanbul s'y éprend d'un Nafar : terme arabe signifiant « qui a tout perdu, qui n’est plus rien » et désignant les migrants. L’homme a fui la guerre en Syrie et le régime de Bachar el-Assad, et multiplie les tentatives pour passer en Europe afin de rejoindre le pays de cocagne que lui semble la Suède.

L’absence de prénoms et la seule utilisation de « je » et « tu » pour désigner la narratrice et le réfugié syrien a pour effet d’instaurer une connivence entre eux deux et aussi le lecteur, tout en gardant suffisamment d’anonymat pour donner au récit une portée générale : cet homme est un parmi tant d’autres, pris au hasard des hordes qui, tout au long de l’Histoire, ont transité sur les mêmes routes, et pour les mêmes raisons, entre l’Asie et l’Europe.

Tout le récit se trouve contenu dans une attente fiévreuse, meublée d’incessantes tentatives de départ, coûteuses, dangereuses, rarement couronnées de succès, mais toutes tendues par un espoir insensé devenu raison de vivre parce qu’il ne reste que lui pour ne pas sombrer dans le néant : néant d’un passé détruit qu’il vaut mieux oublier, néant d’un présent vidé de sa substance par la perte d’identité. Ne demeure que le rêve d’un futur idéalisé, dont seuls la narratrice et le lecteur savent la cruelle illusion.

Tout en pudeur, sans commentaire ni parti pris, le texte émeut par l’impression qu’il donne de voir errer des âmes encore inconscientes de leur presque mort, d’assister au ballet aveugle de papillons attirés par la lumière, aussi trompeuse qu’inaccessible, qui brille derrière la vitre : tant d’efforts et d’obstination pour une étape supplémentaire d’un trajet, probablement vers une autre chambre de l’enfer…

Ce livre qui suspend le temps en une parenthèse encore pleine d’espoir, entre un avant terrible et un après rêvé paradisiaque, vous laisse le coeur serré pour tous ces hommes et femmes qui, même s’ils parviennent à destination, ne seront pas au bout de leur peine… (4/5)

 

Citations :

« Nafar ». Le mot viendrait de l’arabe classique. Si c’est un nom, il aurait servi à désigner un groupe de trois à dix personnes. Si c’est un verbe, il aurait signifié quitter sa patrie pour aller vers une autre, partir au loin. Aujourd’hui, en Arabie Saoudite, il sert à nommer les travailleurs d’Inde venus fournir une main-d’œuvre peu coûteuse. Le mot s’est répandu, utilisé pour pointer celui qui est issu d’une région pauvre, contraint de travailler dans une plus riche, coupé de son berceau, perpétuellement en transit.

« J’ai de la place pour cinq nafarat, t’en as de côté ? »     
C’est dans la bouche d’un client du Café Vatan que tu as entendu pour la première fois le mot sous sa nouvelle acception.     
« Quatre seulement. Ils attendent, ils sont prêts. »     
Les passeurs utilisent le terme pour parler des prétendants à l’Europe, les nommant ainsi par paquet, comme une quelconque marchandise de contrebande.

La tulipe était la fleur préférée des sultans. Au XVIIIe siècle, l’élite ottomane convoitait les bulbes rares ; couvrir sa cour et ses jardins avec cette fleur, c’était exposer l’étendue de ses privilèges et de sa richesse. Partout représentée, tissée dans la soie, sculptée sur les vases, stylisée dans le bois, l’argent et l’or, elle est devenue l’un des symboles d’Istanbul.

 

Sur le thème des migrants sur ce blog :