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mardi 29 juillet 2025

[Kushner, Rachel] Le lac de la création

 





Je n'ai pas aimé

 

Titre : Le lac de la création (Creation Lake)

Auteur : Rachel KUSHNER

Traduction : Emmanuelle et Philippe ARONSON

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sadie Smith, ex-agente du FBI, est envoyée par ses mystérieux employeurs pour infiltrer une communauté d’éco-activistes radicaux dans un village français entouré de grottes millénaires. Sa mission : inciter les militants du Moulin à franchir la ligne rouge et permettre ainsi une riposte judiciaire de l’État. Rien d’insurmontable pour Sadie qui en a vu d’autres. Mais c’est sans compter les exigences sans limites de ses commanditaires...
Rattrapée par son passé, envoûtée par les écrits de Bruno Lacombe, mentor charismatique de la communauté qui a rejeté le monde moderne, Sadie risque de voir son pouvoir de séduction se retourner contre elle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard est l’auteur de quinze romans. Les Cazalet ChroniclesThe Light Years, Marking Time, Confusion et Casting Off – sont devenus des classiques modernes au Royaume-Uni et ont été adaptés en série pour la BBC et pour BBC Radio 4. Elle a également écrit son autobiographie, Slipstream. Elle est morte en janvier 2014, après la parution du 5e volume des Cazalet Chronicles, All Change.

 

 

Avis :

L’affaire Tarnac et les contacts de la romancière américaine, familière du sud-ouest français, avec Julien Coupat, arrêté en 2008 par la police antiterroriste comme membre de l’ultra-gauche anarchiste impliqué dans le sabotage de lignes de TGV, puis finalement libéré au terme d’une affaire semble-t-il montée de toutes pièces par la Sécurité intérieure française, lui ont très librement inspiré une histoire, tant plébiscitée aux Etats-Unis, qu’elle s’est retrouvée finaliste du Booker Prize 2024.

Ex-agente du FBI louant désormais ses services de mercenaire à des employeurs privés, l’Américaine Sadie Smith doit infiltrer une communauté d’éco-activistes établis au plus profond du sud-ouest de la France pour les inciter à des actions violentes justifiant une intervention policière. Toute à ses manœuvres d’approche, elle suit de très près les échanges qu’entretiennent par mails le leader du groupuscule et un certain Bruno Lacombe, septuagénaire reclus dans une grotte de la région depuis un drame familial, ancien proche de Guy Debord – il fut de ces jeunes qui fréquentèrent le théoricien révolutionnaire au café Moineau longuement évoqué par Philippe Jaenada dans La désinvolture est une bien belle chose – ayant développé ses propres théories, pour le coup non-violentes, sur la base de ses réflexions sur les mérites comparés des Néandertaliens et des Homo Sapiens.

Nous voici donc au confluent de deux influences contraires, l’une étrangement fantomatique dans ses messages d’outre-grotte pour ne pas dire d’outre-tombe, assez fumeuse il faut le dire, mais que l’on retiendra au final d’intention humaniste, l’autre cyniquement manipulatrice dans ses jugements rapides motivés par le seul appât du gain. Menée par Sadie, la narration froide laisse pourtant apparaître quelques discrètes lézardes dans la carapace. Et si cette femme en venait à son tour à laisser parler le passé pour en tirer elle aussi quelque leçon de vie ?

Mais que d’improbables et assommantes intrications avant d’en arriver là ! Faute de mieux, l’on ne parvient à s’expliquer un tel ramassis de considérations vides, de rapprochements tirés par les cheveux et d’enfoncement de portes ouvertes qu’en se représentant ce fil rouge vu des Etats-Unis : l’affaire à l’origine du livre se déroule dans le sud-ouest français, ce qui évoque le Périgord, donc des grottes et enfin la préhistoire. C’est ainsi que des « méga bassines » à Tal l’homme de Néandertal en passant par les dissidents persécutés en Occitanie, Cagots, Cathares et hérétiques réfugiés sous terre jusqu’aux « refaiseurs de monde » comme Guy Debord, l’on se retrouve, tous ces sujets enfilés comme s’ils suffisaient à donner queue et tête à l’ensemble, dans un salmigondis d’autant plus ennuyeux que toujours superficiel. 

Le tout aurait à la limite pu passer pour drôle s’il ne laissait l’impression d’une véritable ambition politique, moraliste et philosophique chez l’auteur, comme si, à l’opposé justement du récit décalé et de l’auto-dérision, elle avait suffisamment cru à sa connaissance de la France profonde pour se lancer à son tour dans son Sérotonine à elle, un roman à la manière de Houellebecq qu’elle invite d’ailleurs dans ses pages au travers d’un fort reconnaissable avatar. Malheureusement c’est peu de dire que la sauce ne prend pas et laisse le lecteur à son ennui déconcerté, frustré de ne pouvoir même se raccrocher, à défaut de fond cohérent et intéressant, ne serait-ce qu’à un brin de suspense ou d’originalité stylistique.

Entre platitude et prétention, un ouvrage dont on cherche vainement le message et l’intérêt : en littérature comme en cuisine, il ne suffit pas de monter tous les ingrédients en chantilly pour faire un bon plat. (1/5)

 

 

Citations :

Personne dans la famille n’aimait cet homme, même si Lucien ne l’avait pas formulé ainsi. L’oncle était en décalage, voilà ce que j’avais compris à travers le langage codé de Lucien. (Cependant, on pourrait objecter qu’une bonne famille bourgeoise n’est véritablement bonne que si elle est quelque peu entachée par une alliance avec un balourd de basse extraction : celui-ci lui rappelle ce qu’elle vaut, et ce qu’elle se doit de protéger de gens comme lui.)


Les gens se disent, avec force, qu’ils croient à tel ou tel courant politique, qu’il s’agisse de distribution des richesses, de politique climatique ou de droits des animaux. Ils se consacrent à tel ou tel projet, arrêter l’exploitation forestière, protester contre une centrale nucléaire ou encore bloquer un chargement portuaire, pour mettre à genoux le capitalisme, ou du moins sa logistique. Mais au fond, ce qui motive véritablement leurs convictions – les valeurs qu’ils soutiennent, les styles de vie qu’ils choisissent, le look qu’ils arborent –, c’est de consolider leur identité. (…)
Leurs protestations sont fragiles, tandis qu’ils ont un fort besoin de protéger leur ego, et ce qui le constitue. (…)
Les gens peuvent prétendre croire à ci ou ça, mais à 4 heures du matin, dans leur version d’eux-mêmes, la plupart n’ont aucune opinion sur l’organisation idéale de la société. Lorsque les gens se retrouvent seuls face à eux-mêmes, les passions qu’ils ont mises en avant toute la journée et sur lesquelles ils comptent pour se persuader qu’ils sont véritablement ce qu’ils prétendent être – et pour persuader les gens qui les entourent – se délitent. 
Qu’affrontent les gens dans leur version d’eux-mêmes solitaire et dépouillée de 4 heures du matin ? Qu’ont-ils en eux ?  
Pas d’opinions politiques. Il n’y a pas d’opinions politiques dans les êtres. 
La vérité d’une personne, sous toutes les couches, les apparences et les significations des groupes et des types, la vérité silencieuse sous le bruit des opinions et des « croyances », est une substance pure, obstinée et cohérente. C’est du sel blanc et dur. Ce sel, c’est le noyau. La réalité de l’être à 4 heures du matin.


Avec un GPS on peut savoir où l’on se trouve sans même regarder par la fenêtre, avait-il dit. 
On peut savoir où l’on se trouve sans savoir où l’on se trouve. 
On peut savoir des choses sans rien savoir du tout. 
On fait souvent comme si nous connaissions des choses sans avoir la moindre idée de ce que signifie avoir des connaissances, avait affirmé Bruno.


 

dimanche 20 octobre 2019

[Papillon, Fabrice] Régression






J'ai aimé

Titre : Régression

Auteur : Fabrice PAPILLON

Année de parution : 2019

Editeur : Belfond

Pages : 480






 

 

Présentation de l'éditeur :

Ils sont prêts.
Ils reviennent d’un lointain passé, d’une époque glorieuse.
Ils forment ce que Socrate et Homère nommaient déjà la race d’or.
Ils viennent sauver la terre, et les hommes qui peuvent encore l’être.
Pour les autres, ils n’auront aucune pitié.

L’heure du Grand Retour a sonné… et, pour le commandant Marc Brunier, celle de son ultime enquête. Une chasse à l’homme exceptionnelle à travers le monde et les âges.
 
36 000 ans avant Jésus-Christ. Une famille résiste au froid au fond d’une grotte de la péninsule Ibérique quand des hommes font irruption et massacrent les parents. Fascinés par la peau claire et les yeux bleutés du fils, les assaillants l’épargnent et l’enlèvent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste scientifique, producteur de nombreux documentaires, Fabrice Papillon est l’auteur de huit ouvrages de vulgarisation scientifique, avec d’éminents savants dont Axel Kahn. Pour son premier roman, Le Dernier Hyver (Belfond, 2017), il a reçu le prix du Meilleur Polar 2018 des lecteurs de Points.


Avis : 

Il y a près de 40 000 ans, l’espèce des Homo Sapiens commençait à prendre le dessus sur les autres hominidés, tels les Néandertaliens amenés progressivement à l’extinction. De nos jours, les Sapiens, toujours plus nombreux et destructeurs, continuent à dominer la planète et à causer la disparition des autres espèces. En Corse, un premier charnier est découvert, bientôt suivis par d’autres aux quatre coins de l’Europe. L’enquête de police met rapidement au jour des détails troublants, qui pourraient remettre en cause nombre de nos certitudes quant à la suprématie de l’homme actuel.

Alternant entre l’enquête de police contemporaine, menée sur un rythme trépidant et avec une précision d’orfèvre, et une traversée des siècles où des personnages illustres et éclairés se transmettent un secret désormais sur le point d’éclore, l’auteur s’amuse à imaginer une interprétation fantaisiste de notre évolution depuis la préhistoire, jalonnée d’évocations historiques et scientifiques intelligemment détournées. Faisant du réchauffement climatique le signe d’une prochaine apocalypse d’un genre pour le moins inattendu, c’est toute la question de nos origines et de ce que nous avons infligé à cette planète et à ses autres habitants, qui est ici évoquée.

Nombreuses sont les thématiques intéressantes abordées par ce livre, comme la fin encore mystérieuse de l’homme de Néandertal, l’hypothèse de son métissage avec l’Homo Sapiens, le petit pourcentage de gênes qu’il nous a transmis, l’épigénétique et ce qu’elle explique de l’adaptation des espèces : autant d’éléments qui permettent d’appréhender l’extraordinaire évolution qui a mené jusqu’à nous aujourd’hui. Pourtant, à l’heure où les nuisances humaines compromettent l’avenir environnemental, faut-il parler de progrès ou de régression ?

Sous la forme d’un divertissement mêlant imagination et suspense à quelques considérations historiques, religieuses, philosophiques ou scientifiques, exploitées avec une astucieuse fantaisie, ce livre aborde de façon originale notre responsabilité quant à l’avenir de notre monde, nous lançant à la figure cette certitude : avec ou sans nous, la Terre continuera de tourner. (3/5)


Citations : 

Le prophète s’approcha plus près encore de son jeune adepte, et susurra :
— Jean, je te le dis : si les hommes ne retrouvent pas le chemin de la paix et de la bonté, qu’ils ne respectent ni les femmes, ni les faibles, qu’ils assèchent la terre et gaspillent les fruits que Dieu nous a confiés parce qu’ils font passer leurs plaisirs égoïstes, sans limites, avant le salut de leur âme ; alors, ils connaîtront la destruction. Comme les marchands du Temple, ils seront pourchassés et honnis. La Terre les reprendra, et les engloutira. Ensuite, avec de nombreux compagnons, je reviendrai, pour sauver ceux qui pourront l’être. Ceux qui auront été choisis, parce qu’ils auront accueilli l’âme des ancêtres que Dieu nous insuffle.
Jean trembla en entendant ces paroles effrayantes et sinistres. Était-ce bien Jésus qui s’exprimait, tout contre lui, qui annonçait de telles calamités et menaçait l’homme de destruction ?
 — Il te faudra aussi porter cette parole, Jean, même si je perçois ton émoi et tes doutes. C’est une partie essentielle de la Révélation. Me le promets-tu ?
— Oui, je te le promets…



Nous détruisons la Terre à grand feu. Savez-vous qu’au 1er août de chaque année, nous vivons à crédit ? Que nous consommons plus de ressources naturelles que la Terre est capable d’en régénérer, et que nous rejetons plus de gaz à effet de serre que la planète peut en absorber en une année ? À partir du 2 août, vivre est, en soi, un acte criminel.



Lamarck était embarrassé. La fin qui s’approchait poussait le maître à ressasser de vieilles lubies dont il s’était pourtant lui-même affranchi, depuis des années.
— Eh bien… Je crois me souvenir, Maître, de ces mots qui ont fait couler beaucoup d’encre… Vous affirmiez qu’il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui, s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la Terre, a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la manière de vivre…
Buffon toussa brutalement et manqua de s’étouffer. Lamarck se précipita et le redressa du mieux qu’il put. Il remonta son oreiller garni de plumes d’oie.
— Maître, voulez-vous que je fasse mander un médecin ?
— Non, non ! Il faut que je vous parle, encore, Jean-Baptiste… Ces mots, que vous citez brillamment, ont plu à quelque philosophe, n’est-ce pas… ?
 — Certes. Jean-Jacques Rousseau a écrit dans son Discours sur l’inégalité qu’il vous avait lu avec attention et qu’il en déduisait que, si l’homme était né bon et pur, avant de «dégénérer», c’est alors que la civilisation l’avait perverti. L’homme serait naturellement bon, mais aurait perdu toute son innocence en raison des méfaits de la société. 



— L’épigénétique, Vannina, c’est un processus prodigieux beaucoup plus puissant que la génétique pure. Notre ADN ne comporte qu’un pour cent de gènes « codants », ceux que nous avons séquencés au début des années 2000. On pensait détenir cent mille gènes différents, et on n’en a découvert cinq fois moins ! Sais-tu combien de gènes comporte l’ADN d’une paramécie ?
(...)
— La paramécie ? C’est un microbe, c’est ça ? 
— Un organisme unicellulaire, oui. Eh bien, la paramécie possède quarante mille gènes, Vannina. Deux fois plus que l’être humain ! Et la plante du riz, idem ! Pourtant, on a l’air un peu plus sophistiqués qu’une paramécie ou qu’un pied de riz, non ? 
— …
— Écoute-moi bien : tout le secret de notre régression tient dans ce que nous ne savons voir avec les yeux. Comme le Petit Prince, tu te souviens ? On s’est concentrés pendant des décennies sur nos vingt mille gènes répartis sur nos chromosomes, alors que la vérité est ailleurs. Les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre ADN qui ne portent pas nos gènes, on les a très longtemps négligés. On a même appelé ça l’«ADN poubelle». Comme s’ils ne servaient strictement à rien. Une espèce de décharge qui accumulait de vieilles séquences génétiques inopérantes et redondantes, héritées de virus, de bactéries et d’espèces animales qui nous ont précédés pendant les millions d’années de notre lente évolution. Comme si la nature avait gardé des milliards de séquences sans intérêt, et qui ne joueraient aucun rôle dans notre destin biologique ! Mais c’est tout le contraire ! Cet ADN poubelle est capable de «sculpter» notre destin biologique à une vitesse déconcertante, à l’échelle d’une vie, ce qui remet en cause les lois de l’évolution de Darwin. C’est ce qu’avait découvert Lamarck… Sais-tu que Jean-Baptiste Lamarck avait compris qu’on pouvait acquérir de nouveaux caractères biologiques dans sa vie, et les transmettre à la génération suivante ? C’est ce que nous sommes en train de faire, Vannina… Le changement est rapide, en quelques années, comme Lamarck l’avait postulé avec sa théorie du transformisme – la transformation des caractères acquis. À l’époque, il n’appelait pas ça l’épigénétique, mais c’est la même chose.



Je vais te donner un exemple : les abeilles sont toutes de parfaites jumelles. Elles ont toutes exactement le même ADN. Comme si la Terre était peuplée de milliards de Vannina, tu vois ? Eh bien, figure-toi que le seul fait de changer l’alimentation des larves peut les transformer radicalement. Avec une bouillie de miel et de pollen, les larves deviennent de simples petites ouvrières. Mais avec de la gelée royale, une larve se transforme en reine, puissante, géante, capable de pondre des milliers d’œufs ! Et ce prodige n’est possible qu’à l’aide d’un mécanisme épigénétique qui modifie l’expression des gènes de croissance de l’abeille, en fonction de son alimentation.


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