jeudi 27 août 2020

Interview de Patrick Tudoret, à propos de son dernier roman, Juliette, sorti en janvier 2020

 

 

Bonjour Patrick Tudoret. Vous avez publié en début d’année votre dernier roman, Juliette, chroniqué sur ce blog.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre consacré à Juliette Drouet ?

Ce moment auquel j’ai vraiment découvert Victor Hugo et l’exceptionnelle histoire d’amour de plus d’un demi-siècle qu’il vécut avec elle. Dois-je préciser que cela remonte à plus de trente ans ? Je dois à la vérité de dire que c’est par mon père, fin lettré, et inconditionnel de Hugo, que j’ai découvert les arcanes de son exceptionnel destin. 

 

Votre rédaction s’est nourrie d’une importante documentation. Pouvez-vous nous parler de votre travail d’imprégnation ?

Imprégnation est le mot juste. Documentation il y a eu, bien sûr, pour une matière aussi importante que leur vie et ce XIXème siècle si fécond en événements, en bouleversements. Mais, mes lectures sur le sujet se sont échelonnées sur plusieurs décennies, à mesure que germait en moi l’idée d’en faire un livre un jour. Aussi, oui, c’est à une lente et profonde imprégnation que je me suis voué pendant tout ce temps. De sorte que lorsque je me suis mis à l’écriture proprement dite, les choses étaient déjà bien calées. Je n’ai eu, en fait, qu’à vérifier la chronologie pour éviter tout anachronisme, fût-il véniel. 

 

Comment s'est formée l’idée de la narration à la première personne, comme si vous vous glissiez dans la tête et le coeur de Juliette ?

Faire parler Juliette, écrire un vrai roman, mais faire entendre sa voix sous la forme de mémoires apocryphes, de souvenirs, privilégiant le « je » de la narratrice, était le meilleur moyen de rendre justice à la femme magnifique qu’elle fut, une façon de lui rendre hommage, mais aussi de la sortir des clichés simplistes auxquels on l’a parfois cantonnée (la « vestale » soumise du grantécrivain…) Cette forme narrative s’est donc très vite imposée. Me glisser, en effet, dans sa tête et son coeur était un pari assez exaltant et j’ai éprouvé une énorme volupté à le faire. Je dois dire qu’un certain nombre d’amies proches, romancières ou non, n’ont cessé de m’encourager dans ce sens et cela m’a aidé.


L’Histoire ne connaît principalement Juliette Drouet qu’à travers Victor Hugo. Au contraire, votre livre nous fait percevoir le grand homme au travers de Juliette. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce jeu entre l’ombre et la lumière ?

Il y a, évidemment, de très nombreux livres dont l’« ogre » Hugo est le sujet. Un de plus eût présenté assez peu d’intérêt. Dans une approche radicalement opposée, j’ai donc voulu le peindre à travers le regard amoureux, mais acéré, de Juliette, tel qu’en lui-même, avec ses immenses vertus, mais aussi ses manquements, sans complaisance aucune. Il fut, on le sait le grand, l’immense amour de Juliette, et un amour largement partagé, mais quand elle fut d’une fidélité sans faille, il donna de « jolis » coups de canif dans le contrat… Il était grand, mais aussi capable - pour oser cet oxymore - d’une grande petitesse… Juliette en souffrit, mais ne trahit jamais les choix qu’elle avait faits en femme libre. Elle mourut dans ses bras en 1883 et il lui prouva jusqu’à la fin qu’elle était la femme de sa vie.


Il faut une grande force de tempérament en même temps qu’une bonne dose d’abnégation pour s’attacher et accompagner un homme tel que Victor Hugo. Finalement, la vie de Juliette ne tient-elle pas toute entière dans la phrase que vous citez : « Qui a dit que la gloire est le deuil éclatant du bonheur ? »

« La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » Ce bien joli mot de Madame de Staël, me semblait parfaitement exprimer l’état d’esprit de Juliette repensant à sa vie écoulée. Elle fut heureuse avec Hugo, heureuse comme peu d’Etres ont pu l’être, connaissant un amour absolu, éclatant, douloureux parfois, mais durable. Toutefois, comme vous le dites, partager le destin d’un « monstre » comme lui, très porté sur l’hybris, la démesure, immense écrivain, homme politique influent, défenseur de causes d’avant-garde (l’abolition de la peine de mort, l’abolition de l’esclavage, la liberté d’expression etc.) ne fut pas une sinécure. Sans doute, et je le lui fais dire, eût-elle préféré un peu moins de gloire – qui, trop souvent, la privait de sa présence – et plus encore de ces heures lumineuses passées avec lui.


La beauté de votre écriture traduit à merveille l’élégance de votre personnage. Est-il si naturel d’épouser le style d’une femme d’un autre siècle ?

Merci ! Cette appréciation me touche. A deux titres au moins : d’abord, j’ai toujours mis un point d’honneur à soigner la forme de mes livres - autant mes essais que mes romans - cet apport si crucial du style tel que le prônait, par exemple, ce grand écrivain mâtiné d’un grand professeur de littérature que fut Vladimir Nabokov. Ensuite, pour ce livre particulièrement, le style que je devais donner à Juliette devait être soigné, bien dans son siècle avec de voluptueuses concessions à l’imparfait du subjonctif, par exemple, mais aussi proche de la manière pleine de fantaisie, de finesse, d’humour, qu’elle avait de manier la plume. Il suffit de lire ses lettres ou ses récits de voyage pour voir que, sans jamais se piquer de « littérature », elle avait un réel talent. Les magnifiques retours que me vaut ce livre, notamment de lectrices, me disent que j’ai eu raison - je le dis le plus humblement du monde - de tenter ce pari.


En conclusion, qu’auriez-vous aimé que Juliette pense de votre livre ?

Je serais extrêmement flatté et heureux qu’elle me dise que ce roman lui ressemble. Outre le fait qu’elle était très belle, qu’elle eut beaucoup d’admirateurs en son temps, l’humour, l’ironie, qui étaient essentiels pour elle - elle n’hésitait pas à dire parfois ses quatre vérités à Hugo quand tant d’autres voyaient un oracle dans tout ce qu’il disait - sont chez eux dans ce livre. Enfin, il faut que je vous l’avoue, mais cela se sent dans mes mots : j’ai toujours été amoureux d’elle… Alors, une lettre d’elle, un jour… peut-être…


Merci Patrick Tudoret d’avoir répondu à mes questions.



Retrouvez ici ma chronique de Juliette.

 

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