mardi 16 juin 2020

[Slimani, Leïla] Le pays des autres






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pays des autres

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2020

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Après la Libération, le couple s’installe au Maroc à Meknès, ville de garnison et de colons. Tandis qu’Amine tente de mettre en valeur un domaine constitué de terres rocailleuses et ingrates, Mathilde se sent vite étouffée par le climat rigoriste du Maroc. Seule et isolée à la ferme avec ses deux enfants, elle souffre de la méfiance qu’elle inspire en tant qu’étrangère et du manque d’argent. Le travail acharné du couple portera-t-il ses fruits ? Les dix années que couvre le roman sont aussi celles d’une montée inéluctable des tensions et des violences qui aboutiront en 1956 à l’indépendance de l’ancien protectorat. 

Tous les personnages de ce roman vivent dans «le pays des autres» : les colons comme les indigènes, les soldats comme les paysans ou les exilés. Les femmes, surtout, vivent dans le pays des hommes et doivent sans cesse lutter pour leur émancipation. Après deux romans au style clinique et acéré, Leïla Slimani, dans cette grande fresque, fait revivre une époque et ses acteurs avec humanité, justesse, et un sens très subtil de la narration.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et écrivain franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman Chanson douce.

 

Avis :

Appelé à servir la France pendant la seconde guerre mondiale, le Marocain Amine rencontre en Alsace celle qui, en 1946, deviendra son épouse et le suivra à Meknès. Très mal accueilli dans une société de plus en plus violemment clivée entre colons et autochtones, le couple franco-marocain aura deux enfants et, pendant bientôt une décennie, s’acharnera à transformer une terre aride et rocailleuse en une vaste exploitation agricole. En 1955, au moment où Amine et Mathilde commencent à entrevoir le fruit de leurs efforts, l’insurrection des nationalistes marocains contre le Protectorat français met leur campagne à feu et à sang…

Comme les citranges, ces fruits amers issus de l’hybridation d’un oranger et d’un citronnier, Amine et Mathilde, sans parler de leurs enfants, sont au croisement de deux mondes que tout sépare : la culture et les usages bien sûr, en particulier leur conception de la condition féminine, mais aussi le regard des autres où ne se reflète que leur statut d’intrus, de traîtres à leurs identités, et bientôt d’ennemis de part et d’autre. Comment s’y retrouver quand on finit si intimement écartelé entre deux camps, et que, rejeté de tous, spolié de toute identité, l’on devient partout indésirable et étranger ?

L’histoire de ce couple franco-marocain, inspirée de la vie des grands-parents de l’auteur, est l’occasion de se plonger dans une vaste fresque historique, qui restitue avec véracité, sans parti-pris ni langue de bois, ce que fut la colonisation française au Maroc. Le regard plein d’acuité et d’empathie de Leïla Slimani excelle à faire comprendre toutes les complexités et les ambivalences de la relation d’assujettissement des locaux aux colons étrangers, mais aussi des femmes aux hommes. Dans ce roman couvent les ferments de la liberté, que l’on pressent proche pour le peuple marocain, mais bien plus inaccessible pour les personnages féminins.

A la fois épique et intimiste, ce récit au souffle indéniable et à l’écriture juste et sensible, réussit magnifiquement à faire revivre le Maroc colonialiste d’après-guerre, dans une narration réaliste et captivante qui fait attendre avec impatience les deux prochains volets de la trilogie annoncée. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le corps et le visage entièrement couverts, elle sortit de la voiture et se dirigea vers la maison de sa belle-mère. Elle transpirait sous les couches de tissu et elle baissait parfois le foulard qui couvrait sa bouche pour reprendre son souffle. Ce déguisement lui fit une impression étrange. Elle était comme une petite fille qui joue à être une autre, et cette imposture la grisait. Elle passait totalement inaperçue, fantôme parmi les fantômes et personne, sous ces voiles, ne pouvait deviner qu’elle était une étrangère.
(…)
Les yeux baissés, son voile remonté jusqu’au-dessus du nez, elle se sentait disparaître et elle ne savait pas vraiment quoi en penser. Si cet anonymat la protégeait, la grisait même, il était comme un gouffre dans lequel elle s’enfonçait malgré elle et il lui semblait qu’à chaque pas elle perdait un peu plus son nom, son identité, qu’en masquant son visage elle masquait une part essentielle d’elle-même. Elle devenait une ombre, un personnage familier mais sans nom, sans sexe et sans âge.

 

Mais Mathilde insista, par esprit de contradiction, parce qu’elle ne résistait pas à l’envie d’en découdre. Le soir, à un Amine épuisé par le travail des champs, vidé par les soucis, elle parlait de l’avenir de Selma, d’Aïcha, ces filles encore jeunes dont le destin n’était pas tracé. « Selma doit étudier », affirmait-elle. Et si Amine gardait son calme, elle continuait. « Les temps ont changé. Pense aussi à ta fille. Ne me dis pas que tu as l’intention d’élever Aïcha comme une femme soumise. » Mathilde lui citait alors, dans son arabe aux accents alsaciens, les mots de Lalla Aïcha à Tanger en avril 1947. C’est en hommage à la fille du sultan qu’ils avaient choisi le prénom de leur première enfant, et Mathilde tenait à le rappeler. Les nationalistes eux-mêmes n’assortissaient-ils pas au désir d’indépendance la nécessité de favoriser l’émancipation des femmes ? Elles étaient de plus en plus nombreuses à s’éduquer, à porter la djellaba ou même l’habit européen. Amine opinait du chef, il grognait mais il ne faisait pas de promesses. Sur les chemins de terre, au milieu des ouvrières, il repensait parfois à ces conversations. « Qui voudra d’une dépravée ? songeait-il. Mathilde ne comprend rien. » Il pensait alors à sa mère, qui avait passé son existence enfermée. Petite, Mouilala n’avait pas eu le droit d’aller à l’école avec ses frères. Puis Si Kadour, son défunt mari, avait construit la maison de la médina. Il avait fait une concession aux coutumes avec cette fenêtre unique à l’étage aux persiennes toujours fermées dont Mouilala avait défense de s’approcher. La modernité de Kadour, qui faisait le baise-main aux Françaises et se payait parfois une prostituée juive au Mers, s’arrêtait là où se jouait la réputation de sa femme. Lorsque Amine était enfant, il avait parfois vu sa mère espionner par les interstices les mouvements de la rue et poser son index sur sa bouche pour sceller entre eux un secret.


Elle était calme et sereine puisqu’elle s’était résignée à accepter son sort, à s’y plier, à en faire quelque chose. Tandis qu’elle pénétrait dans la maison, qu’elle traversait le salon baigné par le soleil d’hiver, qu’elle faisait porter sa valise dans sa chambre, elle pensa que c’était le doute qui était néfaste, que c’était le choix qui créait de la douleur et qui rongeait les âmes. Maintenant qu’elle était décidée, à présent qu’aucun retour en arrière n’était possible, elle se sentait forte. Forte de ne pas être libre. Et lui revint en mémoire ce vers d’Andromaque appris à l’école, elle la pathétique menteuse, l’actrice de théâtre imaginaire : « Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »

 

Quand j’ai finalement pu accéder à la porte d’entrée du tribunal, je me suis présenté, j’ai mis en avant mes qualités de juriste mais le portier a été catégorique. Impossible de pénétrer dans le hall si je ne portais pas de cravate. J’avais du mal à le croire. Meurtri, honteux, je suis retourné vers le marchand assis en tailleur sur le sol et j’ai attrapé une cravate bleue. J’ai payé sans dire un mot et je l’ai nouée au-dessus de ma djellaba. Je me serais senti ridicule si je n’avais pas aperçu, sur les marches qui menaient vers les salles d’audience, des pères inquiets, la capuche de leur djellaba relevée et une cravate autour du cou.

 

Lui vint à l’esprit qu’il vivait peut-être trop loin de tout, que cet isolement l’avait rendu en quelque sorte coupable et l’avait aveuglé. Il était un lâche, et comme le pire des lâches, il avait creusé un terrier et s’y était caché dans l’espoir que personne ne l’atteigne, que personne ne le voie. Amine était né au milieu de ces hommes, au milieu de ce peuple, mais il n’en avait jamais conçu de fierté. Au contraire, il lui était souvent arrivé de vouloir rassurer les Européens qu’il rencontrait. Il avait tenté de les convaincre que lui était différent, qu’il n’était ni fourbe, ni fataliste, ni fainéant, comme les colons aimaient à parler de leurs Marocains. Il vivait avec, rivée au cœur, l’image que les Français se faisaient de lui. Quand il était adolescent, il avait pris l’habitude de marcher lentement, la tête basse. Il savait que sa peau sombre, son physique trapu, ses larges épaules éveillaient la méfiance. Alors il plaçait ses mains sous ses aisselles comme un homme qui a juré de ne pas se battre. À présent, il lui semblait qu’il vivait dans un monde peuplé uniquement d’ennemis.

 

« Il fut un temps pas si lointain où nous appelions terroristes ceux qui sont devenus des résistants. Après plus de quarante ans de protectorat, comment ne pas comprendre que les Marocains revendiquent cette liberté pour laquelle ils se sont battus, cette liberté dont nous leur avons transmis le goût, dont nous leur avons enseigné la valeur ? » Le journaliste, qui suait à grandes eaux, rétorqua que l’indépendance se ferait, certes, mais petit à petit. Qu’on ne pouvait s’en prendre à ces Français qui avaient sacrifié leur vie pour ce pays. Que deviendrait le Maroc une fois que les Français seraient partis ? Qui dirigerait ? Qui travaillerait la terre ? Mademoiselle Fabre le coupa. « Je ne me préoccupe pas de ce que pensent ces Français, si vous voulez savoir. Ils ont l’impression que ce sont eux qui sont envahis, par ce peuple qui grossit et qui s’affirme. Qu’ils se le tiennent pour dit : ils sont des étrangers. »
 


À cet instant, ils (couple franco-marocain) n’étaient pas dans deux camps opposés. Ils ne se réjouissaient pas du malheur de l’autre. Ils n’attendaient pas que l’un pleure ou se félicite pour lui tomber dessus et l’accabler de reproches. Non, à cet instant, ils appartenaient tous deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale, et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapables de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne peuvent plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom.

 

« Papa, ce ne sont que les méchants Français qui sont attaqués, n’est-ce pas ? Les gentils, les ouvriers les protègent, tu ne crois pas ? »
Amine eut l’air surpris et il s’assit sur le lit. Il réfléchit quelques instants, la tête basse, les mains serrées devant sa bouche. 
« Non, asséna-t-il d’une voix ferme, cela n’a rien à voir avec la gentillesse ou avec la justice. Il y a des hommes bons dont les fermes sont brûlées et des salauds qui échappent à tout. Dans les guerres, il n’y a plus de gentils, plus de méchants, plus de justice.
— C’est la guerre alors ?
— Pas vraiment », dit Amine, et comme s’il se parlait à lui-même, il ajouta : « En réalité, c’est pire que la guerre. Car nos ennemis ou ceux qui devraient l’être, nous vivons avec eux depuis longtemps. Certains sont nos amis, nos voisins, notre famille. Ils ont grandi avec nous et quand je les regarde, je ne vois pas un ennemi à abattre, non, je vois un enfant.
— Mais nous, est-ce que nous sommes du côté des gentils ou bien des méchants ? »
Aïcha s’était redressée et le regardait avec inquiétude. Il pensa qu’il ne savait pas parler aux enfants, qu’elle ne comprenait sans doute pas ce qu’il essayait de lui expliquer.
« Nous, dit-il, nous sommes comme ton arbre, à moitié citron et à moitié orange. Nous ne sommes d’aucun côté.
— Et nous aussi ils vont nous tuer ?
— Non, il ne nous arrivera rien. Je te le promets. Tu peux dormir sur tes deux oreilles. »
Il attrapa doucement les oreilles de sa fille pour approcher son visage du sien et déposer sur sa joue un baiser. Il ferma la porte délicatement et dans le couloir il songea que les fruits du citrange étaient immangeables. Leur pulpe était sèche et leur goût si amer que cela faisait monter les larmes aux yeux. Il pensa qu’il en allait du monde des hommes comme de la botanique. À la fin, une espèce prenait le pas sur l’autre et un jour l’orange aurait raison du citron ou l’inverse et l’arbre redonnerait enfin des fruits comestibles. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 



dimanche 14 juin 2020

[Incardona, Joseph] La soustraction des possibles






 

J'ai aimé

 

Titre : La soustraction des possibles

Auteur : Joseph INCARDONA

Editeur : Finitude

Année de parution : 2020

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.

À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.


De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable. Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).
Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur (Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public.

 

Avis :

Ex presque-champion de tennis, désormais coach dans un club fréquenté par la société genevoise la plus huppée, Aldo arrondit ses fins de mois en jouant les gigolos. Sa rencontre avec Svetlana, jeune financière aux dents de louve, est un coup de foudre amoureux, mais aussi la confluence de deux insatiables appétits de richesses qui va les conduire bien au-là de leurs prévisions…

L’histoire est efficace et musclée, le mécanisme implacable et la chute impitoyable. Mais, au-delà du suspense et de l’action qu’elle contient, c’est la construction de son épais contexte qui lui donne tout son relief : dans les années quatre-vingts, le capitalisme triomphe avec la chute du bloc soviétique, la finance internationale s’emballe pour le plus grand bénéfice des Golden Boys mais aussi des paradis fiscaux, le blanchiment d’argent prend des dimensions inédites… Décortiquée avec un cynisme d’un noir absolu, se dessine dans ces pages une société qui a troqué toutes ses valeurs contre l’unique obsession de l’argent, sacrifiant morale et sens commun dans la quête infinie d’un Graal qui la rend folle.

Le style narratif est original : n’hésitant pas à se mettre lui-même en scène, apostrophant ses personnages pour leur rappeler que le « grand architecte » de cette histoire, c’est lui, ou commentant leurs choix comme s’ils menaient l’intrigue à sa place, l’auteur scrute, souligne, critique, et enrichit sa narration d’une foule d’observations et de digressions qui finissent par conférer à ce thriller une dimension sociologique.

Impressionnée par l’habileté de ce roman qui prend le temps de nous convaincre de la noirceur de ce monde mais réussit encore à nous surprendre par l’absolu machiavélisme de sa chute, j’ai eu toutefois du mal, assez inexplicablement, à m’absorber dans sa lecture : peut-être trop touffue et déprimante pour mon état d’esprit du moment… (3/5)


 

Citations :

Cette hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut : le seuil de 1990, s’en souvenir.      
Mai 1990 : Tim Berners-Lee, un informaticien anglais travaillant au CERN de Genève invente le World Wide Web ; il travaille sur un ordinateur américain nommé NEXT produit par une entreprise fondée par un certain Steve Jobs.      
Le système est rendu public, c’est cadeau pour l’Humanité ; voici que le monde change.      
Nous franchissons l’étape de l’hypertexte : URL, HTTP, HTML.      
Nous doublons notre réalité par l’hyperréalité.      
Le passage du temps dans une clepsydre.      
Un basculement, et plus rien ne sera comme avant.      
Voilà que se mesure l’Histoire.      
Le feu. La roue. Le web.



Svetlana a beau avoir vécu le communisme, elle est restée profondément superstitieuse et catholique. Sa fille Luana est baptisée. On peut se demander d’où vient ce besoin d’inscrire une enfant encore inconsciente de sa propre vie dans un choix d’adulte. Y aurait-il encore la peur de l’enfer, malgré tout, et celle des limbes pour le nouveau-né ? Cette peur du chaos, encore et toujours, cette peur du rien, cette peur des bifurcations, l’homme serait-il si faible pour ne pas se fier à son instinct ? Est-ce si terrifiant de naître nus et vulnérables ?



Et puisqu’on en n’est pas à une citation près, quelques mois avant d’être assassiné Robert Kennedy confiait, out of the record : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui vaut la peine d’être vécu. »



Les gens font semblant. Observez autour de vous. Combien vont-ils au bout d’eux-mêmes ?      
Très peu.      
Après coup, c’est eux qu’on admire. Après coup.      
L’Humanité est lâche. L’Humanité a peur. L’Humanité est triste.      
Aller vers ce qui nous constitue, vers ce que nous voulons. Le problème, c’est que, souvent, on veut tout. Et tout vouloir, c’est ne rien vouloir du tout.      
Et voilà qu’apparaissent les contradictions. Les frustrations.      
Qu’apparaissent les faux-semblants.      
Et tout se complique.      
Comment composer avec la loyauté vis-à-vis de soi-même ? Comment allier la loyauté avec la peur ? La peur de perdre ce qu’on possède ? Ou la nécessité d’obtenir ce qu’on souhaite ?



Ce n’est pas de votre faute si vous êtes né pauvre. Mais si vous mourez pauvre, vous en êtes responsable. (Bill Gates)


Alfred Hitchcock nomme « McGuffin » ce qui, dans un film, est objet indéfini prétexte à l’action des protagonistes. Par exemple, dans Les Enchaînés, Ingrid Bergman et Cary Grant sont deux espions antagonistes dont la mission consiste à mettre la main sur des documents relatifs à un programme nucléaire. On ne sait rien de ce « programme », il serait notamment question d’une bombe, Hitchcock lui-même, lorsqu’il écrit le scénario, ignore tout du sujet et ne s’en inquiète guère — la première bombe à neutrons n’a d’ailleurs pas encore explosé sur Hiroshima lorsqu’il tourne le film en 1944 —, mais ce qui nous intéresse en tant que spectateurs, c’est que deux personnages sont mus par la nécessité de cette action. Tout découle du « McGuffin » : c’est le moteur de la dramaturgie, mais il n’est pas indispensable de posséder un doctorat en physique nucléaire pour comprendre l’histoire qui nous est racontée. En passant, il n’est pas nécessaire non plus de savoir comment fonctionnent la plupart des objets qui nous entourent pour savoir les utiliser.       
(...)     
L’argent est devenu le « McGuffin » de l’Humanité. On ne sait même plus s’il est cause ou conséquence d’un certain fonctionnement économique. Les années 1990 préfigurent un système sur le point de perdre tout contrôle, où l’informatique s’apprête à révolutionner la planète, où les algorithmes emballent la combinatoire des transactions boursières. Plus personne ne sait vraiment ce qu’est devenu l’argent, un moyen, un but, un prétexte, une dématérialisation de nos existences.
Demandez autour de vous, les réponses restent vagues.       
Et même si l’argent a une odeur — celle des slips crasseux du junkie, des mains sales du dealer, des doigts maculés du mécanicien, de l’usure en filigrane où se nichent bactéries et virus, des mains de la boulangère prenant votre billet en échange du pain —, et même si l’argent se matérialise en numéraire déposé dans des millions de coffres, honnête ou malhonnête,       
et même, et par conséquent,       
l’argent est le « McGuffin » de notre histoire.       
À force de le laisser se propager, il prend toute la place disponible. Il est comme l’air, il est partout. 



Le problème, avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles.       
Justement.       
Christophe Noir s’achemine vers un de ces dimanches soirs qui lui foutent un bourdon pas possible. Parce qu’on s’arrête. Les psychologues nomment ça l’angoisse de la performance. Le lundi et ses attentes. Mais il y a sans doute là-dessous une appréhension plus subtile, une inquiétude latente. Qu’on le veuille ou non, on se regarde tout de même un peu, on se constate et on se désole. Le dimanche soir est l’instant de fragilité. Celui où l’on aurait besoin par-dessus tout de bras aimants, d’une voix qui rassure, d’une présence.

 

La lecture est un de ces plaisirs qui permettent de goûter à l’existence tout en restant en retrait de ses actes. Quand il n’y a plus que la catharsis pour atténuer ce qui est au-delà des joies et des peines. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  



 

vendredi 12 juin 2020

[Nothomb, Amélie] Les prénoms épicènes






 

J'ai aimé

 

Titre : Les prénoms épicènes

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2018 chez Albin Michel
                2020 chez Le Livre de Poche

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« La personne qui aime est toujours la plus forte. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Claude a épousé Dominique, qui lui a donné une enfant : Epicène. Mais le père n’aime pas sa fille, qui croit bien le lui rendre. Dans cette famille épicène où les prénoms sont toujours mixtes, les sentiments aussi restent indécis quant à leur genre. Amour ou haine, nul ne sait plus, et dans la confusion, chacun leurre sa souffrance dans un désir de vengeance.

Comment mener son existence lorsqu’elle repose sur une blessure indélébile ? En filigrane de la vie de Claude et d’Epicène, s’enroule et se déroule la douleur de l’amour non partagé : l’amour pour une femme chez lui, l’amour filial chez elle, tous deux transmués en haine par le désespoir. Mais la vengeance est-elle une solution ? Guérit-on jamais d’une carence d’amour parental ?

Aussi courte que son écriture est minimaliste, comme rabotée à l’essentiel, cette histoire aux allures de conte est indéniablement ciselée au millimètre, sa construction parfaitement calibrée, le choix des mots soigneusement réfléchi et son motif habilement dessiné. Au-delà de mon admiration pour une telle maîtrise littéraire, il m’a toutefois manqué un soupçon d’émotion, ce je ne sais quoi qui transfigure la lecture en un moment de communion et vous la rend définitivement mémorable.

Ecrit avec un talent littéraire indéniable, ce livre brillamment mené m’a en définitive plus touché l’esprit que l’âme, plus l’intellect que le coeur. Suis-je moi aussi victime d’un ressenti épicène ? (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


mercredi 10 juin 2020

[Djoulaït, Asya] Noire précieuse






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Noire précieuse

Auteur : Asya DJOULAÏT

Parution : 2020 chez Gallimard

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Tremblante, Céleste rassembla ce qui lui restait de courage pour observer les mains de sa mère qui remontaient la couverture, comme on ajuste un mensonge, comme on ferme un cercueil. Elles achevèrent de sortir Céleste de l'enfance. Elles étaient un feu de bois, labourées par la lave, tachées de flammes, de gris, de honte.»
Noire précieuse est l'histoire d'une mère qui tente de sauver sa peau en écorchant sa chair. Noire précieuse est l'histoire d'une relation tendre entre une jeune fille et sa mère, l'histoire des modes de communication qui circulent dans les rues de Paris, entre Château-d'Eau et le boulevard Saint-Germain. La langue nouchi rencontre le «français des Blancs», qui pénètre aussi l'argot ivoirien. Noire précieuse est l'histoire d'une relation sensuelle comme une caresse, violente comme une identité imposée du dehors et qui «excite le sang».

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née à Paris en 1993, Asya Djoulaït y enseigne la littérature dans un lycée. Noire précieuse est son premier roman.

 

 

Avis :

Oumou a quitté la Côte d’Ivoire pour suivre son mari de « l’autre côté de l’eau » : à Paris, dans le quartier de Château-d’Eau spécialisé dans la beauté afro où elle vit désormais seule avec sa fille Céleste, elle vend des produits cosmétiques en ne pensant qu’à l’avenir et à la réussite de la jeune fille, dont la brillante scolarité l’emplit de fierté. A la croisée des chemins, Céleste découvre le Paris du Quartier Latin en même temps qu’elle se sent irrésistiblement attirée par le pays de ses racines.

Le grand charme de ce très agréable roman est d’abord sa langue, qui passe constamment du français châtié de la bourgeoisie parisienne que Céleste côtoie au lycée Henri IV, au langage populaire de la « Petite Afrique » de Paris, français métissé d’ivoirien et d’argot nouchi, aux tournures truculentes et chantantes. Cette immersion linguistique donne au récit de tels accents d’authenticité que j’ai été stupéfaite de découvrir a posteriori que l'auteur n’est ni ivoirienne, ni même originaire d’Afrique noire !

Cette histoire est avant tout celle d’un choc culturel entre l’Afrique et la France, d’un déchirement identitaire qui plonge les protagonistes dans une ambivalence complexe : Oumou, qui s’est détruit la peau en cherchant à l’éclaircir et qui entend ne jamais remettre les pieds en Afrique, rêve de réussite et d’intégration pour sa fille. Mais elle redoute autant de la voir épouser un blanc qu’elle s’effraie de son attachement à ses racines ivoiriennes. Céleste semble à l’aube d’un bel avenir professionnel, mais elle hésite d’autant plus entre deux continents et deux mondes, qu’elle s’apprête aussi à faire le grand écart entre son milieu populaire et l’élite intellectuelle parisienne.

Bien plus que les personnages masculins sans envergure de ce roman, comme Bosso qui échoue dans sa tentative d’émigration, ce sont ces deux femmes fortes et indépendantes qui semblent capables de façonner l’avenir, voire peut-être, pour Céleste, de contribuer par ses activités au développement du pays dont elle est issue. Dès lors, l’on est tenté de voir la moralité suivante à cette histoire et de lui pardonner ce qu’on pourrait peut-être lui trouver d’idéalisation : c’est par la formation de cadres autochtones soucieux de favoriser les initiatives de développement locales que l’on pourra répondre au leurre, et résoudre le désastre, de l’émigration économique massive. (4/5)


lundi 8 juin 2020

[Baere, Sophie (de)] Les corps conjugaux







J'ai aimé

 

Titre : Les corps conjugaux

Auteur : Sophie de BAERE

Parution : 2020 chez JC Lattès

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue  ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, son immense amour, sa fille de dix ans  ?

Portrait de femme bouleversant, histoire d’un amour fou, secrets d’une famille de province  : ce texte fort et poétique questionne l’un des plus grands tabous et notre part d'humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée sur les hauteurs de Nice où elle vit et enseigne toujours. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises.
Son premier roman, La Dérobée, est paru en avril 2018 aux éditions Anne Carrière.

 

 

Avis :

Après une enfance et une adolescence de baby doll à s’exhiber dans des concours de beauté pour faire plaisir à sa mère, Alice rompt avec sa famille et sa province pour tenter sa chance à Paris. Elle y rencontre Jean, et après dix ans de parfait amour où lui est née une fille, le couple décide de se marier. Peu après les noces, Alice disparaît sans laisser de traces, plongeant mari et fille dans le désarroi et l’incompréhension. Pourtant, l’explication du mystère pourrait bien s’avérer encore plus dévastatrice que l’ignorance…

Je referme ce livre avec un curieux sentiment d’ambivalence et de perplexité : d’abord peu enthousiasmée par un début en forme de romance assez banale, ensuite sceptique face à certains hasards totalement improbables et désarçonnée par une désinhibition qui n’hésite pas à enfreindre l’un des plus grands tabous pour donner dans le carrément scabreux, j’ai finalement été emportée et impressionnée par le brio avec lequel l’auteur réussit à se tirer d’un exercice on ne peut plus périlleux.

Malgré mes réticences de taille, la puissance de la tragédie qui n’épargne aucun des personnages, tous victimes d’un premier secret de famille que l’absence de mots fera enfanter d’un drame cette fois incommensurable, a fini par déclencher mes larmes, non pas à propos de cet amour impossible et de ce couple que j’ai vu avec incompréhension s’enferrer dans l’inextricable, mais en raison des répercussions sur la fille et le petit-fils.

Si l’on peut rester dubitatif quant aux réelles intentions de ce livre - sincèrement décomplexé, délibérément choquant, ou un tantinet pervers ? -, il faut reconnaître que l’auteur se tire de sa prise de risque avec talent : ce roman qui ne laissera personne indifférent se lit d’une traite malgré les immenses réserves qu’il soulève. (3/5)

 

 

Citations :

Au fond, je crois que l’existence n’est qu’un apprentissage de la perte. À peine né, toute une galaxie disparaît. La coquille utérine, sa moiteur, la musique des bruits assourdis par l’épaisseur du ventre nous sont soudain ôtées sans ménagement. Quelques temps après, la chaude mamelle, la caresse et l’attention sans mesure font des va-et-vient douloureux puis se volatilisent à leur tour. Alors on cherche des remplaçants à la mère de l’enfance. Camarade, frère, sœur, ami, amoureux… Mais eux aussi finissent toujours par s’éloigner ou par disparaître. Jusqu’au salut ultime, la vie n’est en réalité rien d’autre qu’une succession d’éclipses.

L’existence n’est finalement faite que de mots. Ce sont eux qui subliment ou qui noircissent les destins. Ils agissent et décident, font et défont l’appétit et le désir. Ils peuvent tout répéter à l’infini. Bonheur et malheur. Guérison ou blessure. Il y a aussi les mots qui ne passent pas et ceux qui nous dépassent. À moi, les mots ont souvent manqué. À l’époque, si ma mère avait eu les bons mots, si j’avais eu les bons mots pour toi et pour Charlotte, je ne me serais peut-être pas enfuie. Nous aurions inventé autre chose. Nous aurions peut-être même été heureux.

Avant, j’aimais bien les cimetières. Quand j’étais petite, je m’amusais à lire les inscriptions gravées sur le granit des pierres tombales. (…) Et puis, j’appréciais la tranquillité des lieux et comme je croyais en Dieu, c’était comme une première prise de contact avec mon paradis futur. Mais les choses ont changé et dans ces artères grisâtres, je n’ai plus rien de cette petite fille pieuse et insouciante. L’enfance est une magie ; elle devrait prendre plus son temps. Une fois devenu adulte, on se laisse happer par la course erratique du monde et le cimetière ôte soudain ses habits fantaisistes. Ne restent plus que les costumes sombres. Et les morts à qui on faisait la conversation deviennent des cris et des sanglots qu’il faut cacher. Qu’il faut reléguer loin des vivants.

J’avance dans les rues de Melun. (…) Un couple avec une poussette. Deux personnes seules. Tous fixent leurs écrans en marchant. Pendant toutes ces années passées dans ma cahute en Baie de Somme, je n’ai pas suivi le fil de l’époque. Et depuis quelques temps, je le prends de plein fouet. C’est un fil de solitudes que les machines contribuent à allonger toujours plus et à faire tourner en rond.

On peut polir les mots mais pas les silences. Ils nous échappent et nous révèlent.

J’ai enfin saisi qu’il n’y aurait pas de suture possible, qu’un parent orphelin de son enfant ne cicatrise jamais et n’oublie pas, que rien ne sert de serrer les dents. Bien au contraire. Il faut lâcher prise, laisser nos morts marcher devant et vivre en nous, les fenêtres grandes ouvertes. Et tant pis si parfois ça claque.

 


samedi 6 juin 2020

[Seethaler, Robert] Le champ





 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le champ (Das Feld)

Auteur : Robert SEETHALER

Traductrice : Elisabeth LANDES

Parution : en allemand (Autriche)
                  en 2018,
en français en 2020
                  (Sabine Wespieser)

Pages : 280

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comment caractériser une vie entière ? Les voix qui s’élèvent ici sont celles des habitants du cimetière, qu’on nomme « le champ » dans la petite ville de Paulstadt. À la concision des épitaphes, l’écrivain substitue les mots des défunts. Par un souvenir, une sensation fugace, une anecdote poignante, chacun de ces narrateurs évoque ce que fut son existence.

Au fil de la lecture émerge le portrait d’une bourgade comme tant d’autres, marquée par le retour de la prospérité au mitan du siècle dernier. La vie tourne autour des figures locales : le maire, la fleuriste, le facteur, le curé dévoré par les flammes dans l’incendie de l’église, le marchand de légumes…

Les voix se font écho, s’entrelacent, se contredisent parfois, formant le tableau d’une communauté riche d’individus et de sensibilités différentes. Subtil interprète de l’âme humaine, Robert Seethaler se penche sur leur intimité : les amours naissantes, les amours heureuses, ou moins harmonieuses – quand les fantasmagories de la femme signent pour son époux échec, malheur et drame.

Le plus saisissant dans ce texte est l’émotion qui sourd de chaque histoire : non celle de savoir le protagoniste disparu, mais l’empathie que parvient à susciter l’auteur pour ces êtres si vivants, leurs espoirs, leurs doutes, leurs ambitions, leur solitude.
Le Champ est un livre sur la vie, que Seethaler réussit à dire avec autant de simplicité que de profondeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Robert Seethaler, né en 1966 à vienne, également acteur et scénariste, vit entre Vienne et Berlin. Le Tabac Tresniek (2014) – qui a remporté dans les pays germanophones un grand succès, et en France un bel accueil critique et public – et Une vie entière (2015) – paru à la rentrée 2014 en Allemagne et qui a valu à Robert Seethaler le statut de meilleur auteur de l’année décerné par les libraires d’outre-Rhin – l’ont imposé en France et ailleurs comme un des romanciers de langue allemande les plus importants de sa génération. Le Champ (Das Feld), publié en juin 2018 en Allemagne, y a connu, ainsi qu’en Autriche, un succès retentissant (plus de 200 000 exemplaires vendus à ce jour) et sera traduit dans une quinzaine de langues. Il confirme la profondeur de son talent d’écrivain, capable de mener avec une grande simplicité son lecteur au plus près de ses émotions.

 

 

Avis :

Un vieil homme erre dans le cimetière de la petite ville de Paulstadt, en Autriche. Il a connu bien des défunts qui y reposent, et il lui semble les entendre, tour à tour, prendre la parole pour évoquer ce qui a marqué leur existence.

Chaque texte est bref et dépouillé. Pathos et émotions sont l’apanage des vivants. Ici, comme chuchoté à votre oreille par les ombres discrètes et fugitives de ceux qui vous ont précédé, ne subsiste que l’humble résumé, quasi désincarné, des quelques faits qui font chaque vie : certains dramatiques, la plupart ordinaires, de ceux qui comptent tellement pour soi mais demeurent totalement insignifiants pour le monde.

Dès lors, il n’est guère facile de s’abandonner à la narration, sans autre fil conducteur que la juxtaposition de destins individuels, chacun souvent trop banal et trop vite évoqué pour vraiment captiver et permettre de s’y immerger. Même si l’effeuillage de toutes ces existences met en exergue leur fugacité, exhalant une tendre mélancolie, parfois ironique et souvent désabusée, même si tous ces murmures fantomatiques finissent par s’amplifier les uns les autres en une sorte de rumeur de la vie, l’on se prend à regretter leur quasi totale absence de liens, qui exige du lecteur un effort de concentration fatal à son plaisir de lecture.

Résultat d’un choix sans doute prémédité, puisqu’une trame romanesque liant les personnages aurait dilué l’intention du récit dans un autre thème narratif - le sujet n’est pas l’histoire des vivants, il est ce qu’il en reste après la mort, soit le sentiment d’une extrême fugacité, voire d’un certain dérisoire -, ce parti-pris qui ne va pas dans le sens de la facilité ne flattera sans doute pas le goût de tous les lecteurs. (2/5)

 

 

Citations :

Il s’imaginait ce que ça donnerait si chacune de ces voix avait l’occasion d’être entendue encore une fois. Évidemment elles parleraient de la vie. Il se disait que l’homme n’était peut-être en mesure d’évaluer définitivement sa vie qu’après s’être débarrassé de sa mort.

Toute ton expérience ne t’avance guère, si tu n’as pas assez de cervelle pour la ressasser et en tirer les leçons. Ou si tu n’as plus la force de lever ton postérieur de ta chaise. Très peu de vieux sont avisés, la plupart sont juste vieux.

Je me souviens de toutes ces mains que j'ai serrées et du peu d'entre elles qui m'ont tenu.

Elle avait des griefs qu'elle a empilés devant moi comme des tuiles.

On meurt déjà un peu la première fois qu'on pense à la mort.

Assis devant la porte de ma maison, je regardais le vent et j’avais l’impression qu’en moi tout se rejoignait. J’étais mon père, j’étais mon grand-père, j’étais son père et le père de son père et le père de celui-ci. J’étais le dernier et le premier d’une longue série dont les racines se défaisaient sous mes pieds dans la terre, et ça ne me gênait pas.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




jeudi 4 juin 2020

[Terranova, Nadia] Adieu fantômes





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Adieu fantômes (Addio fantasmi)

Auteur : Nadia TERRANOVA

Traductrice : Romane LAFORE

Parution : en italien en 2018,
                en français en 2019 (La Table Ronde)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Messine est la ville natale d’Ida. Elle y revient aider sa mère à faire du tri dans l’appartement où elle a vécu toute son enfance et où commencent des travaux sur le toit-terrasse. Elle a trente-six ans, une vie à Rome, un mari, mais le passé a choisi ce moment pour ressurgir : vingt-trois ans après la disparition de son père, vingt-trois ans après ce matin où un homme rongé par la dépression a quitté le domicile familial sans rien laisser derrière lui, vingt-trois ans après que son corps s’est évaporé dans la nature, que son nom est devenu tabou, que son souvenir s’est mis à hanter les murs sous forme de taches d’humidité. Seule face aux fantômes de la maison, Ida devra trouver le moyen de rompre le sortilège pour qu’enfin son père puisse quitter la scène.

Entre les souvenirs de jeunesse d’Ida et son récit d’adulte se tisse un roman d’une grande sensibilité, sombre et introspectif. Nadia Terranova, par la finesse de son observation des liens familiaux dans une maison frappée par le drame, fait apparaître le bonheur des choses simples.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nadia Terranova est née à Messine. Elle a suivi des études de philosophie et d'histoire. Les années à rebours est son premier roman, pour lequel elle a reçu en Italie le prix Bagutta Opera Proma, le prix Brancati, le prix Fiesole et le prix Grotte de la Gurfa.

 

 

Avis :

Rappelée « chez elles » par sa mère désireuse de ranger l’appartement familial pour y effectuer des travaux, la narratrice, bientôt la quarantaine et désormais établie à Rome, revient, pour la première fois depuis longtemps, à Messine, la ville sicilienne où elle a grandi. Au milieu des objets accumulés depuis des décennies, Ida est assaillie par les souvenirs et réalise que, pour elle, le temps est toujours arrêté à l’heure où, il y a vingt-trois ans, son père gravement dépressif disparaissait sans un mot ni une trace, quand elle-même n’était encore qu’adolescente. Parviendra-t-elle enfin à trouver la paix en se confrontant au passé ?

Combien terribles sont pour les proches les interrogations sans fin et l’impossibilité du deuil, lorsque l’un des leurs disparaît sans trace ni explication : s’ouvre alors une longue attente où l’espoir ne peut jamais totalement s’éteindre, dans un tumulte d’inquiétude et de culpabilité, d’incompréhension et de sentiment d’abandon, de révolte et de colère. Ainsi, Ida, frappée à l’âge tendre, continue pendant des décennies à se retenir de vivre, craignant de s’engager dans quoi que ce soit qui pourrait à nouveau lui échapper.

Analysant avec justesse les souffrances de ses personnages, prisonniers d’une douloureuse relation triangulaire fille-mère-père disparu, l’auteur nous plonge dans une réflexion sur la mémoire, le deuil et la résilience, portée par une écriture fine et sensible. Pourtant, le ressassement du passé et le repli sur soi d’Ida m’ont rapidement pesé : proie d’un trou noir intérieur qui l’engloutit et la ferme à tout ce qui n’est pas son drame, la jeune femme n’en finit pas de gratter ses plaies, en ce qui m’a paru de si lassantes longueurs que toute émotion s’est trouvée chez moi balayée par l’ennui.

Malgré l’intérêt du sujet, la pertinence de l’observation et l’élégance du style, je suis passée à côté de cette histoire, incapable de sympathie pour son héroïne à mes yeux terriblement égocentrée, envahie par l’ennui à défaut d’autres émotions, et finalement dubitative face au soudain optimisme de sa certes jolie conclusion. (2/5)

 

 

Citations :

La mort est un point final; la disparition, l'absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. Celui qui disparaît redessine le temps, et une spirale d'obsessions enveloppe ceux qui lui survivent. Mon père, ce matin-là, avait décidé de se glisser hors de chez nous, il nous avait fermé la porte au nez, à ma mère et moi, sans nous juger dignes d'un au revoir ou d'une explication.

La mémoire est un acte créatif : elle choisit, construit, décide, exclut ; le roman de la mémoire est le jeu le plus pur à notre disposition.

Je compris à ce moment ce qu’est vraiment une mère : quelque chose dont on ne peut pas s’abriter. Il est coutume de dire qu’une mère donne tout sans rien demander en retour ; personne ne dit qu’elle demande tout et donne ce que nous n’avons pas réclamé d’avoir.

Pourquoi n’avais-je pas d’enfant ? Je ne le savais pas, je savais seulement que ni mon mari ni moi n’avions accepté de mettre au monde une créature susceptible de mourir avant nous, nous causant une peine intolérable, ou condamnée à mourir après nous, mais inexorablement, nous rendant tout de même coupables de l’avoir engendrée.

Personne n’est vivant – nous ne sommes tous qu’encore vivants. Nous habitons le temps du « pour l’instant ».