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jeudi 18 septembre 2025

[Poix, Guillaume] Perpétuité

 


 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Perpétuité

Auteur : Guillaume POIX

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

18 h 45. Une maison d’arrêt du sud de la France. Pierre, Houda, Laurent, Maëva et d’autres surveillants prennent leur service de nuit. Captifs d’une routine qui menace à chaque instant de déraper, ces agents de la pénitentiaire vont traverser ensemble une série d’incidents plus éprouvants qu’à l’ordinaire.
En regardant celles et ceux qui regardent, Guillaume Poix plonge dans le quotidien d’un métier méconnu, sinon méprisé, et interroge le sens d’une institution au bord du gouffre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1986, Guillaume Poix a publié plusieurs pièces aux Éditions Théâtrales, dont Soudain Romy Schneider, Un sacre / La vie invisible et Léviathan (matériau). Il est l’auteur de trois romans aux Éditions Verticales : Les fils conducteurs (prix Wepler – Fondation La Poste, 2017), Là d’où je viens a disparu (2020) et Star (2023).

 

 

Avis :

Immersion dans les entrailles d’une maison d’arrêt du sud de la France, Perpétuité épouse la touffeur de l’univers carcéral au plus près du vécu des surveillants, ces invisibles rouages pris dans la même logique d’usure, de répétition et de claustration que les détenus dont ils ont la garde. Entre gestes mécaniques, échanges furtifs et tensions larvées, la narration installe l’atmosphère sombre et pesante d’une nuit en détention où tout menace à chaque instant de basculer.

Hors des repères du monde ordinaire, la prison se mue en île nocturne, territoire clos et flottant où les surveillants-robinsons évoluent en apesanteur, livrés à eux-mêmes dans un huis clos traversé de tensions. Chaque nuit les dépose là, dans cet espace resserré où les corps s’épuisent, les regards se croisent sans s’attarder et les voix, souvent à demi-mot, trahissent une fatigue qui déborde le physique pour s’enfoncer dans les strates plus profondes de l’épuisement existentiel. Face à la cocotte-minute qu’est la détention – ses débordements imprévisibles, ses montées en pression, sa violence diffuse exacerbée par une surpopulation chronique –, ils doivent tenir seuls, sans relais ni échappatoire. Loin d’incarner une autorité distante, ils apparaissent eux-mêmes comme enfermés : dans des horaires inversés qui brouillent le rythme des jours, dans des protocoles automatisés qui déshumanisent les gestes, dans une vigilance de chaque instant où la moindre faille peut faire vaciller l’équilibre du lieu. Exposés à une pression institutionnelle constante, ils s’usent dans le silence, sans reconnaissance ni espace pour déposer ce qu’ils absorbent.

Dans ce climat, le défoulement et l’esprit d’équipe font figures de bouées de sauvetage. Entre deux rondes, dans un bureau trop exigu, autour d’un café tiède ou d’un sandwich avalé debout, surgissent des instants de respiration arrachés à la nuit, où l’on plaisante et chahute avec une rudesse complice, comme pour conjurer l’angoisse latente. Ces soupapes indispensables dans un quotidien vécu en apnée, seuls exutoires à une tension qui ne cesse de monter, l’auteur les restitue comme caméra au poing, dans un luxe de détails prosaïques et une oralité brute qui disent tout de la fatigue, de la solidarité et de la nécessité de tenir. Entre silences, soupirs et éclats de rire nerveux, cette langue vivante et rugueuse fait affleurer une angoisse sourde et une usure persistante qui imprègnent chaque échange et donnent au moindre geste une portée dramatique. Pris dans cette matière sonore et physique, le lecteur avance en retenant son souffle, comme s’il partageait lui aussi cette veille inquiète et ce vertige latent où, à tout instant, sur un mot mal placé ou un regard trop appuyé, tout semble pouvoir rompre.

Mais Perpétuité n’est pas seulement une atmosphère : il dresse un état des lieux alarmant d’un système carcéral français à bout de souffle. À travers les voix des surveillants, le roman donne à entendre la fatigue institutionnelle, la violence ordinaire, la solitude structurelle d’un métier relégué aux marges. Sans jamais verser dans le manifeste, le texte fait émerger la critique d’un système punitif censé contenir la violence mais qui la reproduit, conçu pour punir mais incapable de transformer, et qui, engorgé, en vient à se réduire à une gestion de flux où l’individu disparaît derrière le chiffre, le dossier et la procédure. Loin d’être un simple dysfonctionnement, la surpopulation chronique s’avère le symptôme d’un modèle qui ne sait plus quoi faire de ceux qu’il enferme – ni comment les accompagner, ni à quoi sert de les punir de cette façon. 

Plongée saisissante de réalisme dans les zones grises d’un appareil pénal enrayé, Perpétuité s’impose comme une œuvre lucide et profondément incarnée. Mais, à force de coller au grain du quotidien, de s’en tenir aux gestes et aux silences, l’on y frôle parfois l’asphyxie, la puissance du roman tenant autant à ce qu’il montre qu’à ce qu’il ne permet pas d’espérer. L’humanité vacillante qu’il donne à voir semble condamnée à tourner en rond, sans horizon ni sursaut – une stagnation qui interroge moins la violence du système que notre capacité collective à en imaginer la sortie. (4/5)

 

 

Citations :

Il a découvert que l’illégalité n’a souvent rien de captivant, désœuvrement caractéristique, précarité sociale typique, désert affectif, chaos éducatif, tous ces verdicts comme autant de mornes cases cochées pour avoir une prise et ça s’arrête là. Ici comme ailleurs, derrière les murailles de cette maison d’arrêt, ils croulent sous les récidives soporifiques et interchangeables, il n’y a strictement rien de croustillant à raconter, trafic de dope, vols à l’étalage, braquages, embrouilles, accidents meurtriers d’alcooliques au volant, abus sordides – l’ordinaire et sa gueule de M. Tout-le-Monde, alors il ne veut plus rien entendre de ce qu’ils ont fait, il n’est pas là pour ça.


La taule dont on ne sait plus se dispenser, qu’on gave et qui soustrait au regard tout ce que l’on ne veut pas voir, pas comprendre, pas expliquer. La taule, en définitive, qui implosera bientôt à force de pression, d’injonctions contradictoires, d’opinion publique et de clientélisme, d’effectifs d’un côté, de sous-effectifs de l’autre, d’incidents, de hurlements, d’insalubrité, de rappels à l’ordre, de ressassements des mêmes histoires de merde. 
Oui, s’alarme Pierre tandis qu’il retrouve Maëva dans la salle de repos, cette taule-là ne va pas tarder à crever comme un canot de sauvetage et alors, quand ça arrivera, tout l’air vicié respiré par les cœurs suppliciés pas moins humains qui la peuplent et la surveillent, l’animent et la défendent, tout l’air qu’on pompe et rejette en espérant l’avoir assaini par le miracle de l’amendement, vieille marotte de la pénitentiaire, tout cet air-là déferlera dans les villes et les campagnes, les ports et les banlieues, les rues, les avenues – et il n’y aura plus qu’à constater qu’il n’est pas plus corrompu qu’au-dehors.


La taule, c’était la poule ou l’œuf ? Qu’est-ce qui venait en premier, le délit ou la détention ? À reconsidérer les individus avec lesquels elle avait longuement cohabité et dont elle estimait avoir, d’une certaine manière, charge d’âme, elle avait fini par se convaincre que tout cela n’était qu’une mascarade conçue et mise en scène par des gens qui ne mettaient jamais un pied en détention mais définissaient le profil de ses usagers, des gens qui, dehors, affichaient leur foi en l’institution carcérale, qui estimaient bruyamment ou tacitement qu’elle avait une vertu et servait à quelque chose – non pas à supprimer la criminalité ou les infractions, son inefficacité était criante sur ce point, non pas à rééduquer les détenus, non pas à protéger qui que ce soit, mais bien à inventer la délinquance.

 

lundi 23 juin 2025

[Prudhomme, Sylvain] Coyote

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Coyote

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2024 (Minuit)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir écrit son livre Par les routes, l'auteur a réalisé un reportage en parcourant la frontière mexicaine des Etats-Unis en autostop. Il relate les rencontres qu'il a faites et les conversations qu'il a échangées à cette occasion avec les automobilistes, des femmes et des hommes ordinaires, qui incarnent cette région limitrophe et liminaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

Avis :

Pour les besoins d’un reportage publié en 2018 dans la revue America, Sylvain Pruhomme avait parcouru, en deux semaines de stop, les 2500 kilomètres de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, de Tijuana en Basse-Californie à Matamoros sur la côte Est. Sentant arriver la réélection de Trump, il a rouvert ses carnets pour tirer de ce voyage un livre plus que jamais d'actualité.

« Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre. »

Adoptant le format d’un journal de bord, l’écrivain s’efface le plus possible au travers d’un « je » elliptique pour laisser s’assembler la mosaïque de portraits que la retranscription fidèle, dans toute leur oralité, de ses conversations avec les automobilistes rencontrés dessine, photos polaroid à l’appui. Parmi eux figurent une majorité de Mexicains – quasiment les seuls à s’arrêter pour le prendre en stop en le traitant d’ailleurs de fou et en multipliant les avertissements pour sa sécurité –, régularisés, illégaux ou travailleurs transfrontaliers, et, parmi les rares Américains blancs, un « green bean » ou haricot vert en référence à la bande verte identifiant les véhicules de la Border Patrol chargée de poursuivre les « coyotes » et les « pollos », les passeurs et les « poulets », qui viennent chaque jour tenter la traversée clandestine de la frontière. 
 
Une constante marque toutes ces tranches de vies ordinaires : la présence obsessionnelle de la frontière, dans un climat pesant et tendu. Balafre scindant d’anciens territoires indiens – « Nous les Yaquis notre territoire est à cheval sur les deux pays. On n’est que quinze mille mais depuis toujours on circule, on va et vient du Nord du Mexique jusqu’à Phoenix. Maintenant il y a ce mur. Les troupeaux ne peuvent plus passer. Le vent, le sable, les serpents, les oiseaux, tous les petits animaux passent. Pas nous. » – et suppurant l’irrationalité – « De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. » ou encore « No quieren trabajar los gringos. On est tous des Mexicains. Et, parmi nous, 70 % d'ouvriers qui habitent au Mexique. 70 % d'ouvriers qui, tous les jours, se lèvent à 5 heures du matin, prennent le bus affrété par la plantation, viennent travailler, et le soir rentrent chez eux. La plantation est à plus de 100 bornes de la frontière mais ils font l'aller-retour. Ils ont pas le droit de rester dormir sur le territoire. » –, elle est un cauchemar pour les riverains aussi – « Y’a plus que la Border Patrol qui nous fatigue. 24 heures sur 24 ils font leurs rondes. On est dans la zone de passage des migrants. Pas loin du couloir de la mort où ils sont des centaines chaque année à mourir de soif. La Border Patrol les traque jour et nuit. Avec des hélicoptères, des jeeps, des troupes armées. » – et n’en finit plus de diviser tout comme celui qui en a fait un emblème et dont le nom est sur toutes les lèvres – « C'est faux de dire qu'il serait totalement crétin. Simplement, il regarde que la réussite. Il est raciste, c'est une évidence. Mais il est encore plus classiste que raciste. C'est-à-dire que tu peux être noir ou latino ou ce que tu veux, si tu réussis à t'enrichir, pas de problème : t'as ta place dans son Amérique. Le problème, c'est si t'es pauvre. » Quant à la question de la violence tant rebattue à propos du Mexique : « Est-ce qu'on s'inquiète pour la sécurité ? Sincèrement c'est plutôt ici qu'on s'inquiète. Au Mexique, il y a des règlements de compte entre bandes de narcos, c'est sûr. Il y a des morts, il y a beaucoup de violence entre membres des cartels. Mais tu verras jamais de fusillade dans un lycée. C'est aux États-Unis que le premier crétin venu peut acheter des armes au supermarché, c'est ici que presque chaque jour un malade débarque dans un lycée avec une arme et tire sur des gamins. Que chacun balaie devant sa porte avant de donner des leçons. »
 
Peu à peu, à mesure que les points de vue se répondent et se complètent et que le récit y entremêle les représentations véhiculées par la littérature et par le cinéma – 2666 de Roberto Bolaño, Paris-Texas, la série de narco-thrillers Sicario, ou encore les westerns des frères Coen  –, se précise sous tous les angles l’image d’une frontière de tous les enjeux et de tous les fantasmes.
 
Plus qu’un récit de voyage, Coyote se nourrit d’une démarche quasi sociologique et, procédant par collage de points de vue individuels, compose au final une œuvre littéraire originale, où la frontière se fait mythologie. (4/5)

 

Citations :

Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre.


Le long de la frontière États-Unis / Mexique, on appelle coyotes les passeurs qui conduisent les migrants à travers la zone frontalière, les rançonnent, parfois les abandonnent. Les passeurs sont les coyotes, les migrants les pollos, les poulets. Pendant ce voyage, est-ce que je serai un coyote ? Un poulet ? Pour le moment je rame, je cuis en plein soleil : je me sens poulet. Et les automobilistes qui me prendront : seront-ils mes coyotes ? Seront-ils les poulets que, très civilement, je plumerai de leurs récits, pour les transporter à mon tour dans ces pages. 


« L’auto-stop est-il légal aux États-Unis ? Oui, mais en fait non. Il n’y a pas, à ma connaissance, de loi fédérale à ce sujet. Mais la plupart des États ont des lois qui l’interdisent le long des principaux axes de circulation. D’autres l’interdisent de fait, par le biais de lois contre “l’obstruction du trafic”. De façon générale, je recommande catégoriquement d’éviter tout projet de ce genre, sauf cas d’extrême urgence. Les automobilistes aux États-Unis sont trop occupés, trop absorbés ou trop méfiants vis-à-vis des étrangers pour vous prendre à bord. Préparez-vous à faire tout le trajet à pied. » Mark A., forum internet Quora.


Tu sais combien d’illégaux il y a aux États-Unis ? Onze millions. Onze millions qui pourraient payer des impôts, contribuer à la richesse du pays. Il suffirait de lancer une grande régularisation. Même Reagan à l’époque l’avait compris. Moi je suis entré clandestinement en 1986. Et coup de chance : cette année-là ils ont décidé d’ouvrir les régularisations. On a été 2,7 millions à en profiter. Est-ce qu’ils ont pas eu raison, Silvano. Regarde. Est-ce que depuis 1986 j’ai cessé un seul jour de travailler. Maintenant j’ai des papiers. Je suis résident permanent. Je paie mes impôts. Est-ce que onze millions de travailleurs régularisés ça ferait pas une fortune pour le pays. Mais tout le monde s’en fout. Même parmi les dizaines de millions d’immigrés comme moi, tu sais combien ont voté Trump ? Presque trois sur dix. Ça veut dire des millions. Est-ce que tu peux le croire ? Et l’autre qui parle de son mur. Son mur, toujours son mur. Mais même s’il arrive à le faire, tu sais qui le construira ? C’est nous, les immigrés mexicains. Et parmi nous des illégaux, à tous les coups !


De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. Il est prêt à mettre 25 milliards de dollars pour ça. Ay El Trump, El Trump. C’est grave ce qu’il fait. Il détruit le pays. Il sépare les familles. Il réveille la colère des gens. Le géant du racisme dormait tranquillement, il l’a réveillé. Regarde comme il traite les Indiens de la région. Le Trump s’en fout. Il va faire son mur. Il va couper leur territoire en deux comme s’ils n’existaient pas. Il va séparer les familles, couper des gens de leurs proches, leur faire perdre à jamais les tombes de leurs ancêtres. Comment tu veux qu’ils se sentent pas humiliés. Il veut même virer les enfants d’illégaux nés ici. T’as entendu parler des dreamers. Des jeunes qui ont fait leurs études en Amérique, qui ne connaissent même pas le Mexique. Huit cent mille jeunes diplômés qui revendiquent le droit de rester aux États-Unis où ils sont nés. L’Obama avait construit tout un programme pour résoudre leur situation. Le Trump a tout arrêté. Il veut les jeter dehors. Il est fou. Mais ça il n’y arrivera pas. Ça franchement je vois pas comment il y arriverait.
 
 
Depuis dix jours que je voyage, je peux faire le compte : j’ai été pris en stop par 18 Mexicains, riches, pauvres, anglophones, hispanophones, illégaux, régularisés, résidents, naturalisés américains. Je peux aussi faire le compte des Blancs qui m’ont pris : 1. C’était il y a dix jours. Je me demande à partir de combien d’occurrences un échantillon devient représentatif. Combien de fois encore il faudra que des Mexicains me prennent et que des Blancs ne me prennent pas pour que cela commence à ressembler à une vérité objectivement énonçable : les Mexicains, ou les Américains d’origine mexicaine, pour ce qui est du stop au moins, sont beaucoup plus aidants que les Américains blancs.


Y’en a pas beaucoup des étrangers qui viennent ici. On les voit tout de suite. Ici c’est pas comme à Ciudad Juárez, à Tijuana, à Nuevo Laredo, dans les grandes villes. Ici c’est tout petit. La moindre souris qui passe la frontière, tout le monde la voit. Tout le monde le sait, qu’elle vient d’entrer. Ça c’est la place Che Guevara. Des photos tu peux en prendre, bien sûr. Vas-y. Te gêne pas. Surtout si t’as envie qu’on se fasse enlever tous les deux. C’est exactement ce qu’il faut faire. T’es bien parti, Silvano ! C’est la grande mode ces dernières années. Les enlèvements. Les demandes de rançon. C’est devenu le sport de la ville. Tu peux aussi le ranger ton appareil évidemment. C’est pas une mauvaise idée. Là tu vois il faut pas venir le soir. Surtout pas. Et tu vois ce bar ? C’est un bar de mafieux. Là surtout t’entres jamais, à moins de chercher de gros ennuis. Là c’est la cathédrale. Il y a deux ans ils ont fait péter une bombe sur le parvis. Pourquoi ? Pour rien. Juste pour faire peur à tout le monde. Pour terroriser un peu plus encore les gens. Pour montrer à tout le monde qu’ils sont partout. Qu’ils peuvent tout se permettre. Pour rappeler à chacun qu’il a intérêt à verser bien sagement la cuota, l’impôt. Devant la cathédrale ça te choque. Haha. Tu pensais qu’ils respectaient au moins ça, la religion, Dieu ? Qu’est-ce que tu crois. Qu’est-ce qu’ils respectent. Ils respectent rien. Bien sûr que non. Les journalistes osent même plus dire ce qui se passe dans la ville. Tous ceux qui osaient se sont fait tuer. Eh oui. C’est la mafia qui commande tout ici. Le cartel du Golfe. Les Zetas. Tu files doux, tu te fais tout petit, ou alors ça se passe très mal. Après, il y a la politique. Ça c’est un autre genre de mafia. Une mafia légale, avec plaques d’immatriculation ! Allez je te fais voir encore une ou deux rues et on s’en va. Regarde les voitures de la police. Non c’est pas l’armée, c’est juste la police. Avec des voitures blindées et des automitrailleuses sur le toit oui. Comme en Irak ! Regarde les voitures de sécurité privée. Agent de sécurité, garde du corps, c’est les boulots les plus florissants de la ville. Y’a que ça. Haha c’est les seuls qui sont pas au chômage. Ça rapporte gros mais l’espérance de vie est limitée.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 


 

samedi 21 décembre 2024

[Tibon, Amir] Les portes de Gaza

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les portes de Gaza
            (The Gates of Gaza)

Auteur : Amir TIBON

Traduction : Colin REINGEWIRTZ

Parution : en anglais (Israël) et
                   en français en 2024
                   (Christian Bourgois)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au petit matin du 7 octobre, quand ils sont réveillés par le sifflement des missiles, Amir Tibon et son épouse vivent dans le kibboutz Nahal Oz depuis plusieurs années et ils connaissent les règles : il suffit de se précipiter dans la pièce sécurisée de la maison et d’attendre que la situation se calme. Mais ce samedi-là, quand ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas seulement d’une attaque de mortier, et que des terroristes du Hamas ont envahi leur communauté, ils comprennent que la journée sera différente de toutes les autres alertes qu’ils ont connues.

Amir Tibon fait le récit des onze heures qui suivent avec une simplicité poignante : il faut tout d’abord calmer leurs deux filles, âgées de trois ans et de vingt mois. Communiquer avec les autres membres du kibboutz. Joindre les proches à Tel-Aviv. Ne pas paniquer quand on crible la maison de balles. Rester calme même quand on apprend les massacres commis dans le voisinage immédiat. Des atrocités dont Amir et sa femme deviennent aussi des témoins auditifs.

Les Portes de Gaza, cependant, ne nous offre pas seulement ce récit profondément personnel de la journée du 7 octobre, car, en alternance avec son témoignage, Amir Tibon condense ici son analyse du conflit israélo-palestinien, notamment par le prisme de l’histoire du kibboutz Nahal Oz qui devait fêter ses soixante-dix ans justement le soir du 7 octobre. Son analyse de la faillite à la fois sécuritaire et morale des années de gouvernance Netanyahou est aussi implacable et précise que sa connaissance des enjeux géopolitiques est vaste et limpide.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amir Tibon, âgé de 35 ans, travaille en tant que correspondant diplomatique pour le quotidien israélien Haaretz et vivait dans le kibboutz Nahal Oz, situé à 700 mètres de la bande de Gaza, jusqu’au pogrome du 7 octobre 2023. Lui et sa famille ont été accueillis par un autre kibboutz au nord. Son livre sortira en traduction dans de très nombreux pays.

 

Avis :

Journaliste israélien survivant des attaques du 7 octobre par le Hamas, Amir Tibon met en perspective le récit de cette journée qui tua près de 1200 civils et soldats avec un panorama éclairant de l’histoire du conflit israélo-palestinien.

Installé depuis dix ans à Nahal Oz, le kibboutz le plus proche – à seulement sept cent mètres – de la frontière avec la bande de Gaza, Amir Tibon n’a cette nuit-là que quelques secondes pour gagner avec son épouse la pièce sécurisée où leurs deux filles – trois ans et demi et un an et neuf mois – ont, par précaution, l’habitude de dormir. C’est d’abord un déluge de roquettes et d’obus, puis le déferlement dans le kibboutz d’attaquants déterminés à débusquer, pour les abattre ou pour les emmener en otages, les habitants terrés dans leurs bunkers. Commence alors le récit d’une interminable journée d’épouvante. Le couple entend les terroristes parcourir leur maison, les tirs, les explosions. La porte de leur refuge résistera-t-elle ? Si elles se mettent à pleurer, les fillettes ne finiront-elles pas par révéler leur présence ? Ils ont beau préserver le plus longtemps possible la batterie de leur téléphone portable, les voilà bientôt totalement coupés du monde extérieur, à affronter leur terreur dans l’obscurité, sans plus d’autres informations sur les événements que les sons menaçants qui leur parviennent.

En même temps qu’il relate son confinement aveugle et précaire, Amir Tibon retrace le déroulement précis et documenté des attaques et de la défense qui se met en place avec son lot d’acteurs héroïques, comme, parmi d’autres, son père, général à la retraite forcé de reprendre du service. Tendues par le souvenir intact de sensations extrêmes, entre horreur, incertitude et urgence, les deux narrations s’entremêlent en une restitution factuelle, pudique et posée rendant fidèlement compte des événements. Documentaire d’autant plus remarquable de lucidité qu’écrit à chaud, l’ouvrage prend encore une toute autre ampleur en s’inscrivant aussi dans une mise en perspective historique des relations israélo-palestiniennes depuis 1948. Se dessine alors la chronologie d’une catastrophe annoncée.

Car, des signes avant-coureurs, il y en eut mais que les autorités israéliennes négligèrent. Et puis, journaliste au quotidien de centre gauche Haaretz, l’auteur détaille les ambiguïtés de la politique de Nétanyahou, son acceptation tacite d’un afflux massif d’argent qatari à Gaza tombant pourtant en grande partie directement dans l’escarcelle du Hamas et des islamistes, ceci par souci d’affaiblir l’Autorité palestinienne et d’écarter toute perspective de création d’un Etat palestinien, mais aussi en vue d'acheter une paix pourtant dangereusement hypothéquée et, s’assurant ainsi une réélection en avril 2020, échapper aux poursuites judiciaires qui le visaient au motif de collusion et de corruption. Nétanyahou s’allie alors avec l’extrême droite suprémaciste en la personne fort controversée d’Itamar Ben-Gvir, plusieurs fois poursuivi pour incitation à l’émeute et à la haine raciale, ainsi que pour que son soutien à des activités terroristes. 
 
Au lendemain des attaques, « le gouvernement n’était nulle part », souligne l’auteur, ni en soutien militaire sur le terrain, ni pour tenter de sauver les otages. « Le Hamas exigeait la libération de milliers de prisonniers des prisons israéliennes en échange des otages, ce qu’Israël ne manquerait pas de rejeter, mais même cette demande farfelue montrait que l’organisation était au moins ouverte à la négociation. Pouvait-on en dire autant de Nétanyahou ? » Répondant par une violence aveugle, « en l’espace de quelques semaines, Israël a transformé la ville de Gaza, dans sa quasi-totalité, en une étendue de terre brûlée. » 
 
Et de conclure : « Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza. »

Mêlant expérience personnelle et analyse historique, un récit documenté, factuel et lucide qui, loin des passions aveuglant communément les débats, pose avec justesse la symétrie meurtrière entre Israël et le Hamas. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dani, comme la plupart des habitants de Nahal Oz, désapprouvait les colonies, qu’il considérait comme un obstacle à la paix. « Nahal Oz est né en qualité de kibboutz de première ligne, dans le but de protéger la frontière, explique-t-il. Les colonies ont été construites dans le but d’effacer la frontière et de brouiller la distinction entre Israël et Gaza. Il s’agit de deux missions totalement différentes. »
 

Cette cohorte de nationalistes religieux, qui représentent aujourd’hui environ 10 % de la population israélienne, est composée d’individus allant des modérés libéraux aux extrémistes messianiques qui croient que la colonisation de l’ensemble d’Israël, l’incitation au conflit avec les Palestiniens et in fine leur expulsion du territoire sont des conditions préalables à l’arrivée du Messie juif, une figure sacrée qui fera entrer l’humanité dans une nouvelle ère. Ce dernier groupe a toujours été minoritaire au sein du spectre plus large des nationalistes religieux d’Israël, mais à partir des années 1980, il est devenu une force croissante parmi les colons, défiant et affaiblissant d’autres factions plus modérées.
 

Les islamistes, pour leur part, se sont tenus à l’écart de la résistance armée, du moins au début. Ils possédaient un plan à long terme et beaucoup de patience. Au cours des premières années de l’occupation, ils se sont concentrés sur la dawa’, un mot arabe que l’on peut traduire par « invitation à l’islam ». Les islamistes ont proposé à la population de Gaza un réseau de services d’éducation, de santé et d’aide sociale. Tout ce qu’ils demandaient en retour, c’était que les gens se « rapprochent » de l’islam et qu’ils adoptent un mode de vie plus religieux. Aux yeux des politiciens et militaires israéliens, les islamistes apparaissaient ainsi comme une option séduisante face aux nationalistes laïques belliqueux du Fatah et de l’OLP.
Ainsi, tandis que le Fatah était occupé à attaquer Israël, les islamistes travaillaient sur leur réseau d’institutions, se concentrant exclusivement sur la bataille des cœurs et des esprits – parfois avec l’encouragement et le soutien des autorités israéliennes, heureuses d’aider des concurrents de l’OLP à gagner en popularité et en crédibilité dans la rue. Il y a même eu des réunions entre des hauts fonctionnaires israéliens et des dirigeants islamistes, au cours desquelles les besoins de la population civile de Gaza ont été abordés. Les islamistes ont commencé à réunir d’importantes sommes d’argent en dehors de Gaza et à les acheminer vers la bande pour financer leurs projets éducatifs et sociaux. Peu à peu, ils ont pris le contrôle de mosquées, d’écoles et d’universités, sous l’œil vigilant des occupants israéliens.
 

À Gaza, l’année 1987 s’est avérée relativement violente, et ce, dès ses premiers jours. Des attaques armées ont été menées contre des colons et des soldats israéliens, ainsi que des opérations militaires israéliennes destinées à étouffer la résistance montante. L’historien français Jean-Pierre Filiu attribue cette montée de la violence à la « pression croissante » ressentie par les Palestiniens de Gaza en raison de l’expansion des colonies, qui ont accaparé toujours davantage de terres, de ressources en eau et de côtes, et qui ont nécessité une présence militaire de plus en plus importante dans la région. La plupart des experts israéliens y voyaient cependant le résultat de vingt ans d’occupation israélienne et le passage à l’âge adulte d’une nouvelle génération palestinienne qui avait vécu toute sa vie sous contrôle israélien et qui n’était pas disposée à s’y soumettre plus longtemps.
 
 
Sans utiliser ce terme, Sharon s’est rendu compte qu’Israël dérivait vers un avenir proche de l’apartheid, ce qu’il redoutait moins pour des raisons morales que pour des raisons politiques pragmatiques. Il craignait qu’au cas où Israël ne présenterait pas un plan audacieux pour modifier le statu quo de l’occupation après l’échec d’Oslo, les puissances mondiales essaieraient d’imposer une solution par l’intermédiaire du Conseil de sécurité des Nations unies et en conditionnant l’aide militaire à Israël. Un des scénarios que Sharon redoutait particulièrement était un consensus international sur la création d’un État palestinien dans les frontières régionales de 1967, une issue hypothétique que Sharon considérait comme un désastre du point de vue sécuritaire ; une option encore pire, selon lui, serait que l’on demande à Israël d’accorder la citoyenneté et des droits égaux à tous les Palestiniens vivant sous son contrôle, ce qui aurait pour conséquence de faire des Juifs une minorité dans le seul et unique État juif du monde.


En échange de l’argent qatari, le Hamas a accepté de donner à Nétanyahou ce dont il avait le plus urgemment besoin avant les prochaines élections israéliennes : le calme, acheté et payé avec l’aide du Qatar. Lorsque Lieberman a reproché à Nétanyahou d’avoir « acheté la tranquillité à court terme », c’est exactement à cela qu’il faisait allusion. Mais il était l’une des seules voix dans les hautes sphères d’Israël à s’opposer à cet arrangement.(…)
Nétanyahou a expliqué que les dons qataris aidaient le Hamas à rester au contrôle de Gaza – et que le maintien de l’organisation au pouvoir était essentiel pour éviter un regain de pression sur Israël en faveur d’une solution à deux États. La division palestinienne entre les parties de la Cisjordanie contrôlées par l’Autorité palestinienne et la bande de Gaza régie par le Hamas, a-t-il dit, était favorable à Israël à ce moment-là et devait être maintenue. (...)
Alors que Nétanyahou faisait face à des critiques croissantes à propos des paiements qataris, ses porte-parole dans les médias israéliens – des experts qui avaient été ses fidèles soutiens pendant des années, et dont certains ont ensuite été nommés à différents postes dans son gouvernement – ont utilisé son argument sur la division interne des Palestiniens pour défendre sa politique impopulaire. « Notez bien ce que je dis : Nétanyahou maintient le Hamas sur pied pour que notre pays tout entier ne devienne pas comme les communautés frontalières de Gaza, a écrit l’un d’entre eux fin 2018. Si le Hamas tombe, Abbas prendra le contrôle de Gaza, et les gens de gauche pousseront alors à la négociation et à la création d’un État palestinien. C’est pourquoi Nétanyahou n’élimine pas le Hamas. »
Alors que le soutien du Premier ministre de la part de ses concitoyens s’amenuisait, il a trouvé un partenaire improbable de l’autre côté de la frontière.


Avishay a ressenti un énorme soulagement lorsque le nouveau gouvernement est entré en fonction. Il a grandi dans une famille qui soutenait le Likoud et ses parents ont continué à voter pour Nétanyahou tout au long des quatre tours de scrutin. Mais au fil des ans, Avishay lui-même avait perdu ses illusions et fini par comprendre que cet homme n’était motivé que par le pouvoir, qu’il semblait déterminé à conserver à tout prix. Ce désir avait conduit Nétanyahou à autoriser les paiements en espèces du Qatar au Hamas, et à légitimer le raciste et violent Ben Gvir. 


Il n’y a plus de leaders dans ce pays aujourd’hui – ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d’entre eux rêvent d’une guerre sans fin et de l’anéantissement de l’autre camp, quel qu’en soit le prix ; d’autres sont trop faibles et incapables de s’opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d’assurer la paix, aujourd’hui, pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza.


 

mardi 2 juillet 2024

[Flyn, Cal] A l'abandon - Quand la nature reprend ses droits

 

 

 Coup de coeur 💓

 

Titre : A l'abandon - Quand la nature
            reprend ses droits

           
(Islands of Abandonment – Life
            in the Post-Human Landscape)

Auteur : Cal FLYN

Traduction : Nathalie GUILLAUME

Parution : en anglais (Ecosse) en 2021,
                  en français en 2024 (Paulsen)

Pages : 352

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Que se passe-t-il lorsqu’un territoire est laissé à l’abandon ? Villes-fantômes, zones d’exclusion, no man’s land, friches post-industrielles, Cal Flyn a voyagé pendant deux ans dans ces espaces désertés ou presque, sur lesquels, progressivement, la nature reprend ses droits.
Cal Flyn diversifie les lieux, les époques et les contextes de désertification afin de rendre compte le plus justement possible de la façon dont la nature reprend possession des no man’s land. Forêts contaminées par la radioactivité à Prypiat, sites industriels désertés dans les îles écossaises, fosses gigantesques dédiées à l’enfouissement des armes chimiques dans la zone rouge de Verdun, parcs botaniques à l’abandon où prolifèrent des pestes végétales en Tanzanie, quartiers de Detroit transformés en squats à ciel ouvert, fermes collectives délaissées en Estonie à la fin de l’ère soviétique, autant d’escales insolites sur des sites qui portent encore l’empreinte de la désolation. La journaliste révèle, à travers ce récit plein d’espoir, les processus grâce auxquels la nature œuvre à sa propre restauration. Un aperçu fascinant de ce que nous ne sommes plus là pour voir.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cal Flyn est née à Inverness, dans la région des Highlands. Journaliste, critique littéraire et voyageuse infatigable, elle a travaillé pour National Geographic, The Guardian ou encore The Times. Elle s’est aussi aventurée en Laponie pour y travailler dans un chenil de chiens de traîneau. Elle vit aujourd’hui sur une île de l’archipel des Orcades, dans l’une des régions les plus sauvages d’Écosse.

 

Avis :  

L’on se souvient comment la nature avait aussitôt commencé à reprendre de ses droits pendant la pandémie de Covid-19. Cette vitalité et cette résilience écologiques observables dès que la présence humaine s’efface, Cal Flyn l’a constaté aussi sur chacun des sites à l’abandon, que, pendant deux ans d’enquête, elle a parcourus de par le monde. Fascinant, son récit témoigne de la façon dont, même dans les « endroits où le pire s’est déjà produit », la nature se régénère, pourvu qu’on lui en laisse le temps.

Ce sont parfois des lieux simplement laissés en paix, comme la zone tampon qui déchire Chypre en deux, la ceinture verte qu’est devenu l’ancien rideau de fer en Allemagne, ou la Mer du Nord sans pêcheurs pendant la seconde guerre mondiale. Ceux-ci deviennent des bouts d’éden où la biodiversité prospère, du moins tant que l’homme s’en tient écarté.

D’autres, encombrés de crassiers ou de bâtiments en ruines, ont été abandonnés après épuisement de leurs ressources ou pour des raisons économiques. Qu’il s’agissent des vieux terrils ou des friches urbaines, telles celles, gigantesques, des quartiers fantômes de Detroit, la vie sauvage finit par s’y réensemencer, en un progressif, mais vorace, processus de reconquête.

Et puis, il y a les sites que leur dévastation a rendu inhabitables. Désertifiés, recouverts de cendres volcaniques, irradiés, imbibés de produits toxiques ou minés, ils semblent devenus impropres à toute vie. Pourtant, dans la zone rouge de Verdun et même dans sa lunaire place à gaz intoxiquée par la destruction des obus chimiques de l’armée allemande, à Prypiat en plein coeur de la zone d’exclusion contaminée par les retombées radioactives, ou encore au sein des pires concentrations de polluants héritées des industries du XXe siècle dans le New Jersey, partout la vie s’adapte, mute, invente des stratagèmes pour se maintenir et régénérer les lieux, faisant preuve d’une résilience qui paraît véritablement à toute épreuve.

Souvent lorsque ces lieux ne sont pas - du moins pas complètement - interdits, des êtres humains persistent à y vivre, quitte à en payer le prix fort. Mal relogés, des habitants déplacés se sont empressés, malgré le danger, de revenir dans leurs maisons de Prypiat. En dépit des avertissements, les plus pauvres consomment le produit de leur pêche dans les eaux polluées aux métaux lourds à Newark. A Detroit, sans parler des squatteurs, toxicos et autres marginaux hantant les bâtiments en ruines tels des zombies post-apocalyptiques, ceux qui s’accrochent à leurs quartiers fantômes doivent se défendre de l’insécurité et de la contagion, car l’abandon est une gangrène qui ne cesse de s’étendre, contaminant jusqu’à l’état psychique des résidents. Autant la végétation et la vie sauvage se saisissent du moindre interstice pour incruster leur reconquête, autant il est une adaptation que l’on pressent immensément difficile : celle de l’être humain…

Rigoureux et intelligent dans ses observations, mais aussi vivant et immersif dans ses restitutions des atmosphères et des beautés étranges des sites visités, cet essai étonne, impressionne et passionne si bien qu’il se parcourt des plus avidement. Le lecteur en sortira plein d’espoir quant à la résilience de la vie sur terre. De la vie en général bien sûr. Ce qui ne dit pas dans quelles conditions et pour quelles espèces… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Quand l’homme se retire, la nature reprend ce qui lui a un jour appartenu. (…)
Pour citer les auteurs d’une récente étude sur le sujet : « Le nombre considérable et croissant d’écosystèmes en régénération dans le monde entier offre une occasion sans précédent de contribuer à la restauration écologique pour contribuer à limiter une sixième extinction de masse. »
 

J‘ai passé deux ans à voyager dans des endroits où le pire s’est déjà produit. Il s’agit de paysages ravagés par une guerre, un accident nucléaire, une catastrophe naturelle, une désertification, une intoxication, une irradiation, une crise économique. En faisant l’inventaire des pires lieux du monde, ce livre pourrait avoir des accents funèbres. En réalité, c’est une histoire de rédemption : ou comment les sites les plus pollués de la planète – dévastés par des marées noires, anéantis par des bombes, contaminés par des retombées radioactives ou entièrement  dépouillés de leurs ressources naturelles – peuvent être réhabilités grâce à divers processus écologiques.
 

Là encore, cette vie en latence flotte autour de nous en permanence, invisible, tel un éther. Elle est dans l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons. Savourons-là : chaque souffle, chaque gorgée déborde de potentiel. Dans ce verre de rien, le germe de tout.
 

En 1967, l’historien Lynn Townsend White Jr. a affirmé que notre crise écologique actuelle prenait sa source dans l’« orgueil judéo-chrétien » envers la nature. Dans la Genèse, Dieu accorde en effet à l’homme la domination sur la création – les oiseaux, les poissons, le bétail, « tous les reptiles qui rampent sur la terre ». White souligne  que « le christianisme, en particulier sous sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique du monde ». 
 

Il est excitant d’accéder à un endroit sans garde-fou et d’y tracer sa route ; en poussant sa détermination à l’extrême, on se sent plus fort. Mais sans les cadres et restrictions de la société, l’éventail des possibles devient vertigineux. Dans un endroit comme celui-ci, en marge de la société, on se dit qu’on pourrait tout faire, être n’importe qui. Personne ne nous en empêcherait. On comprend à quel point les contours de notre identité sont fragiles. Peut-être est-ce seulement là où personne ne nous dit quoi faire qu’on découvre véritablement qui on est.
 

La faune benthique, composée de ces opportunistes qui élisent domicile dans la boue et la vase, est la plus exposée au poison enfoui dans les sédiments ; les vers polychètes, palourdes et raisins de mer tuniciers sont les espèces résistantes qui prédominent. Et parmi elles, dans les fonds marins limoneux, des milliers de crabes bleus : ils ont le dos olive, font la taille d’une main, leurs pattes et leur abdomen sont d’un bleu éclatant. Ils sont des milliers. Vous pourriez en manger à satiété. Ils n’ont pas l’air empoisonnés, mais un seul crabe bleu de Newark recèle suffisamment de dioxine dans le corps pour provoquer un cancer.
 

L’industrie a changé le monde. Même si nous devions tous disparaître demain – les usines réduites au silence, les générateurs arrêtés, les cargos à la dérive sombrant dans des volutes de sédiments -, nous avons déclenché des forces évolutives qui continueront d’agir sur la composition génétique de presque toutes les espèces. Elles se métamorphosent, transmutent et s’adaptent de façon imprévisible. Elles veulent vivre à tout prix.
 
 
Ces tombeaux maudits sont l’équivalent dans notre culture de la Vallée des Rois. Ce sont les monuments que nous avons laissés en souvenir de nous aux civilisations futures, et avec eux les BPC, les dioxines et les autres polluants organiques persistants qu’ils renferment vivront, pour ainsi dire, éternellement. Leur pouvoir de nuisance durera sans doute plus longtemps que nos constructions ne resteront hermétiques. Une nouvelle malédiction pharaonique, qui attend son heure pour frapper.


Le vert a connu un vif engouement pendant l’époque victorienne. Un émeraude intense qui s’est décliné sur les robes, le papier peint, les fleurs artificielles. Seul hic, cette teinture était hautement toxique, composée d’un mélange de cuivre et de trioxyde d’arsenic. Les ouvrières en mouraient, de l’écume verte aux lèvres ; leurs yeux, ongles, estomac, poumons, tout était vert. Une femme portant une robe de bal « vert de Scheele » avait assez d’arsenic dans ses jupes pour décimer tous les participants d’un bal. Une quantité infime d’arsenic (0,3 gramme) suffit à terrasser un homme. Au cours d’une réception, une robe teinte à l’arsenic pouvait en saupoudrer près de 4 grammes par terre. 


 

jeudi 31 mars 2022

[Franceschi, Patrice] S'il n'en reste qu'une

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : S'il n'en reste qu'une

Auteur : Patrice FRANCESCHI

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

L’héroïsme des bataillons de combattantes kurdes contre Daech attendait son grand roman. Le voici.
Une journaliste occidentale croit pouvoir enquêter impunément sur le destin magnifique de deux figures légendaires, Tékochine et Gulistan, afin de raconter la pureté de leur cause, l’inflexibilité de leur lutte, les circonstances exceptionnelles de leur mort dans les décombres d’une ville assiégée de l’ancienne Mésopotamie.
Mais accéder au premier cercle des dirigeants clandestins de cette guerre-là se mérite, et peut-être ne peut-on révéler la vérité qui se cache derrière tant de récits lacunaires et contradictoires qu’en se perdant à son tour  : son enquête devient peu à peu parcours initiatique, remontée du fleuve du souvenir, hymne à une liberté dont nous avons perdu le sens en cessant d’être prêts à en payer le prix.
Dans un paysage de sable et de lumière, S’il n’en reste qu’une est l’histoire de ces femmes confrontées à ce qu’il peut y avoir d’incandescent dans la condition humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, aviateur et marin, Patrice Franceschi partage sa vie entre écriture, aventures et engagements. Il est notamment l’auteur de Dernière nouvelles du futur et d’Ethique du samouraï moderne, il a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle pour Première personne du singulier.

 

Avis :

Envoyée en Syrie par le groupe de presse australien qui l’emploie, la journaliste québécoise Rachel Casanova y cherche le sujet d’un grand reportage, et pourquoi pas, de son premier livre. Elle se lance sur les traces de deux sœurs d’armes kurdes, Tékochine et Gulistan, qui, tuées dans de terribles mais mystérieuses circonstances alors qu’elles combattaient au sein d’un bataillon féminin, alimentent une véritable légende quant à leur courage et à leur engagement pour la liberté. Bien décidée à retracer leur destin, la reporter occidentale devra se confronter à la réalité du terrain kurde : une expérience dont elle n’imaginait pas qu’elle la transformerait autant…

A travers l’enquête de Rachel, c’est la dernière décennie de leur histoire qui nous parvient du point de vue des Kurdes eux-mêmes : des années de combat éperdu contre la haine islamiste, dans un affrontement inégal, fatalement jusqu’au-boutiste puisque toute défaite ou abandon entraînerait leur destruction, atroce et acharnée. Hommes et femmes luttent pied-à-pied, avec le courage et la détermination de ceux qui mènent un combat existentiel, et qui n’ont d’autre choix que le sacrifice pour tenter de repousser l’innommable. Trahis en 2019 par le retrait de la coalition internationale qui les soutenaient depuis cinq ans contre Daesh, les Kurdes continuent seuls le combat, désespéré pot de terre contre barbare pot de fer…

Le parcours de baroudeur et l’engagement humanitaire de l’auteur en zones de guerre ne sont sans doute pas pour rien dans le réalisme de sa restitution de la guérilla et des batailles décisives en Syrie, qu’il s’agisse du Stalingrad Kurde de Kobané en 2014 ou de la prise de Raqqa en 2017. Et si, par ailleurs, la construction du roman peut paraître artificielle dans son souci de maintenir jusqu’au bout un suspense somme toute superflu, nombreux sont les passages forts du récit. En particulier ceux qui mettent en avant l’engagement lucide et sans haine des femmes kurdes, souvent très jeunes, condamnées à attaquer sans cesse et à ne jamais reculer, sûres de rencontrer tôt ou tard la mort au combat puisqu’elles se sacrifieront plutôt que de tomber aux mains de ceux qui les démantèleraient vivantes.

Patrice Franceschi a choisi de confronter deux femmes kurdes et une Occidentale, dans une rencontre posthume symboliquement destinée à nous rappeler la valeur de cette liberté autrefois chèrement conquise, et que, dans notre confort, nous laissons peu à peu s’éroder par peur d’en payer le prix. « Vivre libre ou se reposer, il faut choisir. » Et si, à force de préférer notre sécurité matérielle à la défense de nos idéaux, nous étions en train de devenir « des sortes d’animaux domestiques » ? (4/5)

 

 

Citations :

La femme qui m’ouvrit me laissa sous le choc : Bérivan Kobané n’avait effectivement pas dû sourire depuis longtemps ainsi que l’avait affirmé Mohamed. D’une certaine manière, elle était impressionnante : l’image même du malheur – un tableau de Goya peint sur un visage de Joconde. J’en eus le cœur serré. La maigreur de sa figure, toute en os, faisait peine à voir, avec un nez trop fin, un front immense et une bouche si mince qu’elle semblait tracée au crayon dans le blanc du visage ; cette figure d’outre-tombe ne semblait vivante que par la force de ses yeux, pareils à des brandons brûlant dans des orbites très sombres, d’une profondeur comme je n’en avais encore jamais vu.

Le Shingal est l’un des berceaux des Kurdes yézidis. Leur religion est issue de l’ancien zoroastrisme qui plonge ses racines très loin dans le passé, bien avant l’arrivée de l’islam chez nous. (…)
En tout cas, c’est pour cette raison que les djihadistes haïssent les Yézidis ; pour eux, ce sont des adorateurs du diable. Ils les placent au sommet de la hiérarchie de leurs ennemis, parmi ceux qui doivent être anéantis au sens propre du terme. Je sais que chez vous on refuse de le croire, mais ces islamistes détestent viscéralement tout ce qui n’est pas eux : chrétiens, Kurdes, chiites, soufis, musulmans trop modérés à leurs yeux, tout y passe – sans oublier les Occidentaux, naturellement, ces mécréants abhorrés. Voilà pourquoi la guerre qu’ils mènent contre nous est une guerre existentielle ; nous ne pouvons passer aucun accord de paix avec eux, aucun armistice n’est possible, aucun dialogue n’est envisageable ; le voudrions-nous que ce serait impossible ; nos combattants ne peuvent même pas se rendre si cela tourne mal pour eux – ils sont aussitôt torturés, assassinés, leurs corps démantelés….

(…) elle a rejoint très jeune notre révolution. Elle aimait défendre sa patrie, la démocratie, notre égalité avec les hommes, toutes ces choses, mais surtout, elle ne plaçait rien au-dessus de la liberté. Rien, vous comprenez ? » Je dis un peu bêtement : « Rien au-dessus de la liberté, bien sûr, c’est logique, c’est la révolution… » Bérivan secoua la tête de consternation en me regardant presque sévèrement : « Sauf votre respect, madame Casanova, vous ne connaissez rien à ces choses-là. Comment pourriez-vous, d’ailleurs ? Chez vous en Occident les libertés disparaissent petit à petit mais ce n’est pas par la force d’un destin contraire comme chez nous ; c’est seulement parce qu’il y a en vous une érosion de la volonté de vivre libre. Cela ne ferait-il pas de vous des sortes d’animaux domestiques ? Disons que Tékochine était un animal sauvage ; je crois savoir qu’il y en avait beaucoup chez vous autrefois.
 
Vers le mois de septembre, les islamistes se sont lancés à l’assaut en nous attaquant de tous les côtés à la fois. C’était l’hallali ; nos ennemis proclamaient qu’ils allaient nous exterminer, notre population était terrorisée. Les gens fuyaient où ils pouvaient. Nos combattants se défendirent avec un acharnement dont vous n’avez pas idée ; mais ils ne purent tenir longtemps dans la plaine à un contre dix, face aux chars et à l’artillerie qui les canonnaient sans répit, souvent appuyés par l’aviation turque – celle-là nous bombardait partout et sans relâche. Nos bataillons étaient en débris, le moral faiblissait, le monde entier se désintéressait de notre sort. La situation devenait désespérée : nous avions quantité de tués et de blessés, les vivres et l’eau se faisaient rares, les munitions commençaient à manquer ; alors, Qaraman et nos autres généraux, comme Tulin Clara et surtout Mazlum, notre général en chef, décidèrent de jouer le tout pour le tout : ils ordonnèrent à ce qui restait de nos troupes dans le canton de Kobané – trois mille hommes et femmes tout au plus – de s’enfermer dans la ville elle-même afin de mener désormais le combat en milieu urbain. Dans ces cas-là, l’artillerie et les blindés sont moins efficaces et peuvent être plus facilement détruits par des hommes déterminés. Il fallait vaincre coûte que coûte. La plaine était perdue, la ville pouvait tenir – du secours viendrait peut-être de l’extérieur.  
L’essentiel de la population fut évacué vers les zones kurdes de Turquie, et bientôt commença ce que la presse mondiale allait appeler “le Stalingrad kurde”. Car cette bataille, nous allions finir par la gagner – après 135 jours de siège et beaucoup de sacrifices. Moi qui les ai vécus, je peux vous assurer que ce furent 135 jours d’horreur et de malheur, de fureur et d’épouvante, de bruits et de désordres. Jusqu’à la fin, nous ne pouvions être certains de gagner – mais ce furent 135 jours qui ont renversé le cours de notre histoire.

Dans l’escalier menant à la réception, il me revint à l’esprit une phrase lue dans les Mémoires de je ne sais plus quel écrivain qui assurait qu’il existait un lien consubstantiel entre existence et puissance : « Qu’il m’arrive n’importe quoi plutôt que rien », avait-il écrit quelque part. À l’époque, j’avais trouvé cette déclaration parfaitement incongrue. Comment pouvait-on être habité par une telle confiance en soi, une telle certitude quant à ce que pouvait offrir la vie ? Pouvait-on croire à ce point en son destin ? C’était idiot, c’était impossible – nous maîtrisions si peu de chose. Mais en descendant l’escalier de « l’Auberge des deux roses » – cet escalier qui grinçait à chaque pas comme pour avertir la terre entière de mon départ clandestin – je fus soudain certaine que cette confiance orgueilleuse et aveugle dans le destin relevait d’une impérieuse nécessité si l’on voulait faire sauter la sorte de verrou qui, toujours, empêchait l’existence d’atteindre son entière plénitude – cela au risque de se perdre. En étais-je capable ?
 
“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils craignent la mort. Si on chasse cette peur, le bonheur revient.” Je n’ai rien compris sur le moment – mais j’ai été certain qu’elle se vivait comme déjà morte, que c’était son secret pour résister à tout et ne jamais fléchir. Ça m’a impressionné : comment pouvait-on vivre de cette manière en restant si serein ? Quand elle s’est levée pour retourner vers le front, elle s’est penchée vers moi, les yeux brillants, et m’a dit autre chose encore, d’une voix très douce – et ça aussi, je ne l’avais jamais entendu de personne : “Diljuar, vivre libre ou se reposer, il faut choisir. C’est un grand sage qui a dit ça autrefois ; tu ne peux pas être fatigué puisque tu te bats pour être libre.”

Mais vous vous croyez où, monsieur le journaliste ? Dans votre pays tranquille où on est libre de tout choisir ? Choisir ce que l’on mange comme le métier que l’on fait ? Est-ce que vous avez seulement une idée de notre espérance de vie, à moi ou à la camarade Asya ? Nous, on dit : si on pouvait avoir quatre ou cinq ans, ce serait bien… Chez les Yapajas du Rojava, personne ne meurt du cancer.

En janvier 2018, les Turcs ont envahi Afrine sans s’occuper de ce que pouvaient penser nos alliés occidentaux. Ils les ont mis devant le fait accompli. Ni les Américains, ni les Français n’ont osé intervenir – parce que les Turcs font partie de l’OTAN et que ça leur est bien commode de nous massacrer sous ce masque du mensonge. Nous nous sommes donc retrouvés seuls contre des avions, des chars, de l’artillerie, une armée moderne et bien équipée… C’était autrement plus difficile qu’avec Daech, bien sûr – et cela nous a coûté des centaines de nos filles et de nos garçons. Morts pour rien.

J’avais rencontré ce colonel à deux ou trois reprises et l’impression que j’en avais gardée m’avait beaucoup troublé : il appartenait manifestement à la même catégorie humaine que Tékochine – ils étaient de la même étoffe si vous préférez. Par exemple, il m’avait dit une fois qu’il vouait une admiration sans borne à Victor Hugo et, notamment, à son poème “Ultime Verba”. Il m’avait répété trois fois de suite les deux derniers vers – et ses yeux étaient traversés de fièvre :  “S’il en demeure dix, je serai le dixième ;  Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

(…) au début du mois d’octobre 2019, les Occidentaux ont trahi leurs engagements vis-à-vis de nous après cinq années de guerre commune contre l’État islamique et 36 000 tués et blessés dans nos rangs – à peine une poignée chez eux ; d’un seul coup, ils nous ont abandonnés aux mains des Turcs, nos pires ennemis. Probablement devaient-ils juger que nous ne servions plus à rien après avoir vaincu les djihadistes quelques mois plus tôt.
 


 

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia] Amsterdam Zombie






Coup de coeur 💓

 

Titre : Amsterdam Zombie

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : JC Lattès

Parution : 1994

Pages : 264










Présentation de l'éditeur :   

Amsterdam, pont du Shippergracht. Sous l'arche de pierre enjambant le canal, à deux pas du quartier des touristes, quelques dizaines de paumés attendent la mort à laquelle les voue l'héroïne. Il y a là Susan, séropositive, qui, pour se procurer sa poudre, accepte les plus répugnantes formes de prostitution. Lola, le travesti de quinze ans qu'elle a pris sous son aile. Carole et Toby, les dealers qui rêvent de lointains voyages... Et Zak, journaliste à la dérive, qui a accepté de plonger, le temps d'un reportage-choc. L'auteur de Sahara et d'Alixe décrit, dans sa misère et sa violence nues, l'enfer des toxicos. Mais au rebours de toute complaisance, c'est un sentiment authentique de tendresse et de fraternité qui émane de ce récit terrible.

 

 

Avis :

Thierry Poncet relate dans Zykë l’aventure l’éprouvant épisode que les deux hommes ont vécu à Amsterdam afin de réaliser pour un journal un reportage sur la drogue. Ils en ont fait aussi un roman, Amsterdam Zombie, où Zykë devient Zak, reporter freelance désabusé et sans attache. Envoyé à Amsterdam pour un reportage sur la drogue, il va plonger dans l’expérience jusqu’à cou : se shooter à l’héroïne en compagnie de quatre drogués avec qui il va passer quatre mois. Quatre mois sous un pont d’Amsterdam, dans la crasse, le froid, la misère et la défonce. Tout le roman est basé sur du vécu. Il est impressionnant à double titre : que Zykë et Poncet soient allés au bout de cette plongée en enfer, et que les horreurs relatées soient toutes véridiques. 

Ici, plus de dérision ni de provocation : juste le récit dramatique, glaçant, sans complaisance, de l’inéluctable destruction d’êtres humains transformés en zombies, dans l’habituel style incisif, implacable et sans fioriture de Zykë. Un Zykë/Zak qui n’a plus envie de rire et qui, impuissant, fera malgré tout son possible pour ses quatre compagnons devenus épaves, survivant de la prostitution, de la pornographie, du vol et du trafic de produits dénaturés, et condamnés sans échappatoire ni espoir à une irrémédiable destruction physique et mentale. Dégoût et effroi prédominent durant la lecture, ce qui est ordinaire chez Zykë, mais Amsterdam Zombie est le premier roman de l’auteur à me serrer la gorge et à m’arracher une larme.


Zykë dénonce l’hypocrisie de notre société en ce qui concerne la drogue : la tolérante Amsterdam devenue une lucrative (et pas seulement pour les trafiquants) plaque-tournante de la drogue et de la prostitution, a mis en place une gigantesque organisation d’accompagnement des drogués. Pas pour les aider à s’en sortir, mais pour les contrôler et pour contenir leurs désordres. La distribution gratuite de méthadone, cet opiacé qui évite aux dépendants à l’héroïne de ressentir les effets du manque, permet seulement de réduire les comportements à risques, mais crée une autre dépendance aux effets insupportables et tout aussi destructeurs. Ailleurs, les politiques purement répressives à l’égard des drogués les réduisent au statut de délinquants, oubliant de les voir avant tout comme des malades en grand danger et à secourir. Zykë se montre quant à lui favorable à la libéralisation de la drogue.


Amsterdam Zombie diffère des précédents écrits de Zykë. Si on retrouve son style réaliste et cinglant, son courage et sa profonde humanité derrière sa façade de dur, le sujet sordide et écoeurant à souhait écarte toute possibilité de dérision et de « déconnade ». Coup de coeur. (5/5)




Citations :


Quelle leçon tirer de ce fatras ? Zak n’en voyait qu’une, unique, urgente : il fallait aider ces gens ! La seule réponse humaine à apporter au problème posé dans une société par des toxicomanes était de les assister, quoi qu’il en coûtât. Leur existence quotidienne était un calvaire, celui des êtres privés d’espoir qui cheminent sciemment et misérablement vers le néant.

Il convenait que la méthadone offrait l’avantage, pour des gens chargés de sauvegarder la sécurité générale, de produire des drogués placides et obéissants, aisément «contrôlables», comme aimait à le dire le bon Dr Binning. Mais au prix de quelles souffrances ! Et Zak n’était pas du tout certain, lui, qu’on puisse reconnaître à une nation le droit d’imposer à certains de ses membres ce genre de tortures.

Il fallait leur donner de l’héroïne. La distribuer légalement. Il fallait donner aux toxicos le pouvoir de ne jamais souffrir du manque, le droit de se tuer à petit feu avec leur poison et de passer à côté de l’existence si ça leur chantait. Là était le seul véritable service qu’une société pouvait rendre à ses drogués. Tout système social engendre des perdants, des poissards, des inadaptés, des êtres qui sont voués dès la naissance à la misère et à une existence au ras des égouts. En d’autres temps, ceux-ci avaient erré de taverne en taverne en se soûlant au mauvais vin. Aujourd’hui, ils se droguaient à outrance. Il fallait, une bonne fois pour toutes, accepter de voir le fléau tel qu’il était et prendre conscience de son irréversibilité.
Dans les pays du tiers monde, la production en masse de stupéfiants ne pouvait être stoppée. Croire qu’on pouvait en empêcher l’importation, le déluge, dans les pays occidentaux était pure folie. Rien ne pouvait plus enrayer le système. Il se trouverait toujours quelque négociant, quelque pourri, amateur de bénéfices rapides, toujours un chimiste clandestin, avide de fortune, pour inventer un nouveau produit à rêves, plus puissant que le précédent. Et il y aurait toujours des candidats au cauchemar, toujours des êtres faibles incapables de résister aux dangers des plaisirs. La drogue, désormais, faisait intimement partie de notre monde. Le plus aberrant dans cela, c’était que la plupart des sociétés européennes répondaient à la drogue par la répression. Poursuivre et emprisonner les drogués est la politique la plus grotesquement cruelle qui soit. Les délits liés à la drogue ne sont pas motivés par la défonce elle-même, mais par le manque, par des êtres arrivés à la dernière extrémité. C’est à ce manque qu’il fallait s’attaquer !
C’était cette possibilité de crise qu’il fallait faire disparaître, pour que cessent les agressions et autres cambriolages de pharmacies, tant redoutés par les bourgeois d’Europe. Rien ne sera jamais résolu, tant que les drogués seront considérés comme des délinquants et non pour ce qu’ils sont : des malades. Ayant droit à l’assistance au même titre que les accidentés, les sinistrés, les infirmes, tous ceux que la malchance avait plongés dans la mouise. Minorité que ces pauvres gens ! Toutes les drogues seraient-elles en vente libre chez l’épicier du coin, que leur nombre en resterait toujours limité, et leur tribu comprendrait exactement les mêmes individus. Ce n’était pas la présence de la drogue qui faisait les drogués. L’immense majorité des toxicos d’Europe sortaient des milieux les plus défavorisés. À eux la misère, l’alcoolisme, les cas sociaux, le chômage… La drogue était pour eux un aboutissement prévisible, voire logique. On ne cède pas à la drogue, on ne plonge pas dans un poison sans y être poussé par un drame intérieur. À tous les drogués, la vie faisait déjà mal au moment où ils avaient rencontré l’héroïne. Voilà quel était le vrai débat ! Fallait-il distribuer aux drogués des doses d’héroïne remboursées par la Sécurité sociale ? Ou bien fallait-il brûler tous les stocks disponibles en un grand bûcher, et jeter avec eux tous ces junkies paresseux, parasites et fauteurs de troubles ? Non, répondit Zak. Que l’on donne leur drogue aux drogués ! Et que le premier centre officiel de distribution soit baptisé de son nom !