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mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782889831661  
                           en librairie

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

mardi 6 mai 2025

[De Moor, Marente] Les grands bruits

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les grands bruits (Foon)

Auteur : Marente DE MOOR

Traduction : Noëlle MICHEL

Parution : en néerlandais en 2018
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2025

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un village abandonné de l’ouest de la Russie, au milieu d’une nature sauvage de plus en plus envahissante, Nadia et Lev se déchirent autour de leurs non-dits. C’est ici, parmi leurs animaux, que ce couple de biologistes dirigeait autrefois un laboratoire et un refuge pour oursons orphelins. Mais les bénévoles ne viennent plus.
Depuis un certain temps, des bruits étranges se font entendre dans le ciel et la forêt « comme si Dieu poussait des meubles ». Et déjà les souvenirs les plus sombres remontent à la surface. Que reste-t-il de la vie qu’ils voulaient se construire ? Sans fard, Nadia raconte son histoire. Mais peut-on lui faire confiance ? Et qui est Esther, cette femme venue de l’Ouest qu’elle aimerait tant oublier ?

Marente de Moor nous offre le portrait ardent d’une femme aux prises avec ses choix. Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1972, Marente de Moor est la fille de l’écrivaine néerlandaise Margriet de Moor. Pour son deuxième roman, La Vierge néerlandaise, elle a reçu le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature (2014). 

 

 

Avis :

De cette Russie qu’elle connaît bien pour y avoir vécu de 1991 à 2001, la romancière néerlandaise Marente De Moor tire une histoire crépusculaire aux frontières de l’étrange, tant ses personnages aux confins d’un monde en déliquescence peinent à rester ancrés dans une réalité qui leur échappe.

Il y a trois décennies de cela, Nadia, jeune étudiante, tombait amoureuse de son professeur de zoologie à Leningrad, de vingt ans son aîné. Enceinte, elle abandonnait ses études pour le suivre au milieu des forêts de l’ouest russe et y ouvrir avec lui une station biologique. Pour se financer, le couple accueillait des touristes étrangers, attirés par les oursons orphelins qu’il prenait en charge.

Alors, que s’est-il passé pour que de ces projets de vie ne reste aujourd’hui qu’un champ de ruines ? Abandonné, le laboratoire à demi écroulé n’est plus occupé que par les chauves-souris et la végétation qui l’ont envahi. Le village dont Nadia et Lev sont les derniers habitants n’a plus d’existence pour les autorités. Pillées par les maraudeurs, pressurées par la forêt, ses datchas en bois autrefois construites artisanalement sont devenues le royaume des esprits frappeurs. D’ailleurs, de grands bruits inexplicables terrifient Lev dont la tête commence aussi à partir en friche. Sa mémoire à lui s’effaçant, Nadia s’efforce de se souvenir pour deux, tout au moins dans les moments qui échappent à son dur labeur quotidien, entre leurs bêtes, le potager et les mille tracas quotidiens d’une existence en autarcie, loin de tout.

Mais, si Lev a pris de l’avance sur elle dans la décrépitude, Nadia n’est pas forcément mieux armée pour affronter la réalité. Si sa mémoire à elle lui joue des tours, c’est qu’enfoui sous les non-dits, un vieux drame n’en continue pas moins d’empoisonner l’esprit de cette femme vieillissante. Un événement a bloqué le temps pour ce couple, le laissant à jamais suspendu hors du monde. Lev et Nadia sont devenus deux pierres dans le courant d’une rivière. Le pays tout entier a changé, induisant pour cette zone rurale une irréductible déshérence. Eux sont restés figés, à observer peu à peu la déliquescence de la Russie recouvrir en un parfait mimétisme le désastre de leur propre vie. Une vieille connaissance indésirable a annoncé sa visite. Il va leur falloir affronter leurs fantômes…

Fine psychologue et peintre d’atmosphère, Marente De Moor superpose habilement les désillusions d’un couple au destin brisé à l‘agonie du monde soviétique dans les années 1990. Maintenus en vie par la nécessité de faire face aux exigences du quotidien – se nourrir et se chauffer monopolisent toute leur énergie –, Nadia et Lev n’ont pas le temps de s’appesantir sur leurs états d’âme ni de comprendre ce qui se passe autour d’eux. Il leur faut juste tenir dans un univers qui s’écroule, la fin de leurs rêves coïncidant étrangement avec celle du monde autour d’eux. Tant la structure du récit que la langue employée, entre gestes rassurants du quotidien et ambiance énigmatique et menaçante, contribuent à la douloureuse poésie du récit, marqué par la dépossession, l’inquiétude et l’étrangeté.

Comment vivre quand tout s’est écroulé ? Entre survie matérielle, rêves refuges et folles hallucinations, Marente de Moor excelle à décrire un déroutant et touchant déséquilibre, un pied dans la réalité, l’autre dans un imaginaire étrange et presque fantastique. (4/5)

 

 

Citations :

Tant d’eau a coulé sous les ponts depuis. Sur  la Nadia amoureuse est venue se greffer la Nadia enceinte, puis la Nadia mère, et par-dessus encore une autre version de Nadia, plus aguerrie, qui a enfanté pour la seconde fois, et ainsi de suite. Vous pouvez faire une croix sur l’idée d’arracher toutes ces écorces pour revenir à l’homme ou la femme d’origine. Elles sont trop collées les unes aux autres, comme des couches de papier peint ; vous les déchirerez et abîmerez les motifs, et ne récolterez que des lambeaux.


Il est là, en peignoir, ses larges pieds nus enfoncés dans la neige. Je ne l’ai pas entendu s’extraire de la baignoire. Mon mari n’est donc pas seulement inodore, désormais il est aussi inaudible. Cette manière de nous dérober l’un à l’autre pourrait être un phénomène réciproque : il se fait plus discret et j’ai l’ouïe qui flanche ; ma vue baisse et son visage pâlit et s’estompe. C’est peut-être ainsi qu’on est censés vieillir ensemble, sans drame, ni maladie ni décès, chacun se contentant de s’effacer peu à peu des perceptions de l’autre.


Elle paraissait fraîche comme une rose, alors que nous avions le même âge, elle et moi. À mon avis, les femmes s’étiolent sous le poids de leurs principes, tandis que les hommes, au contraire, s’engraissent de leurs certitudes. Regardez les grands hommes d’État : en général, plus leurs mandats sont longs et confortables, plus ils s’empâtent. Les femmes de conviction, au contraire, se fissurent, se dessèchent, se dissolvent tels des fantômes. 


Du ressort ? Nadia, c’est le lot de toute notre foutue nation. Nous sommes aussi tendus qu’un ressort comprimé dans le canapé, parce que le monstre assis dessus est trop fainéant pour soulever son cul.


Alors que je descends la rue devant chez nous, je remarque qu’elle s’est considérablement rétrécie. On n’y circule pas assez, les accotements se rejoignent peu à peu, désormais les racines des arbres soulèvent l’asphalte et l’herbe pousse dans les nids-de-poule. Voilà à quoi ressemblent nos routes. Si tout était lisse et rectiligne dans cet immense pays, nous nous endormirions au volant. Mieux vaut que la vie ne soit pas trop facile, disait ma grand-mère, les gens en seraient frustrés ; en Occident, ils se la coulent tellement douce qu’ils ne savent plus quoi faire de leurs journées. Pourtant, plus que tout autre, elle a souhaité l’effondrement de l’Union soviétique. Elle pensait que nos villes ressembleraient à Paris, et nous à des Parisiennes. À quatre-vingts ans, elle a ressorti son français de l’armoire comme une robe de mariée jamais portée, et a patienté. En vain, bien sûr. Rien n’a changé. Tout a tranquillement continué de rouiller.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

dimanche 24 mars 2024

[Clairville, Agnès (de)] Corps de ferme

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Corps de ferme

Auteur : Agnès de CLAIRVILLE

Parution : 2024 (HarperCollins)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Quand on prend leur veau, les vaches chargent. Même si elles n’ont plus de cornes. Elles courent comme des génisses, sans la joie. Leur plainte envahit l’air froid. Traverse les prés. Frappe les carreaux de la ferme. S’insinue dans les oreilles. Elle devient un bourdonnement qui empêche de penser à autre chose. Qu’à cette mère qui appelle son veau. »

Tandis qu’ils œuvrent à leur survie, rien n’échappe aux animaux de la ferme. L’inquiétude de l’éleveur acculé par les échéanciers, les batailles des fils à mesure qu’ils grandissent, les pas de la femme, plus lourds que d’ordinaire. La vache, la chienne, le chat sont les vigies d’un monde rythmé par la vie et la mort. Leur ronde silencieuse ne connaît pas le contretemps. Mais dans cette ferme une tragédie a cours et personne n’en devine rien. Parce que les hommes sont aveugles, les bêtes vont témoigner.
 
Avec ce huis clos à ciel ouvert, où les cris des bêtes se mêlent aux secrets des hommes, Agnès de Clairville s’attache à renverser le regard. Qu’ont à nous dire les animaux sur notre rapport à la naissance et à la filiation ? Ici, l’animalité commande tout et les mots bousculent, jusqu’à l’inattendu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès de Clairville est née en Normandie et vit aujourd’hui à Marseille. Scientifique de formation, elle a d’abord travaillé la photographie avant de se dédier à l’écriture. Corps de ferme est son deuxième roman.

 

Avis :  

Corps de ferme ou corps de femme ? Après un premier roman sur les silences familiaux autour des violences sexuelles, Agnès de Clairville, ingénieur agronome de formation, poursuit sur la voie de l’indignation avec l’ingrate condition paysanne. Les seuls témoins de son huis clos silencieux étant les animaux de la ferme, c’est à eux, vache, chien, chat, oiseau, qu’elle laisse le soin de la narration.

Invisible aux yeux de tous, même de ses acteurs principaux aveuglés par leur quotidien, une tragédie se joue depuis des années dans le monde clos de cette petite exploitation agricole. Seules les bêtes, comme le choeur d’une tragédie grecque, ont tout loisir d’en ressentir instinctivement les tensions et d’en observer les manifestations. C’est la pluralité de leurs voix et de leurs points de vue, exprimés à la première personne du singulier dans un langage viscéralement descriptif qui nous immerge, loin de toute sentimentalité anthropomorphique, dans la réalité sensorielle, ses bruits, ses odeurs, la chair et le sang de cet univers, qui permet peu à peu au lecteur de se construire une idée globale de la situation.

Il faut dire qu’entre aléas divers et implacable pression des factures, le quotidien au sein de cette ferme n’est pas seulement harassant du petit matin au coucher du soleil. La pression est écrasante, qui risque à tout moment de mettre cette famille sur la paille, aussi frugale et dure à la tâche que soit leur existence. L’on n’a donc pas le temps de se complaire aux sentiments et à l’introspection. Chacun fait face en silence et sans se plaindre, le père tout en rudesse et coups de gueule, les deux fils dans la rivalité de leurs conflits croissants, et la mère dans la résignation fatiguée qui alourdit chaque jour un peu plus son pas et ses mouvements.

Pourtant, tapi au plus secret du corps de ferme, le drame qui attend son heure finira bien, sordide mais si humain, par se déclarer au grand jour. Pari gagnant, l’audacieux parti-pris narratif permet à l’auteur d’aborder très naturellement l’impensable, dans une réalité brutale et nue, simplement factuelle et terriblement douce-amère, qui interroge notre rapport à la vie et à la mort, à la maternité et à la filiation, à la violence et à la domination des plus faibles.

Une réussite que ce second roman construit selon une perspective des plus originales et qui permet à l’auteur d’aborder avec sensibilité et pudeur un sujet qui ne s’y prêtait a priori pas aisément.  (4/5)


 

jeudi 9 mars 2023

[Grimbert, Sibylle] Le dernier des siens

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier des siens

Auteur : Sibylle GRIMBERT

Parution : 2022 (Anne Carrière)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

1835. Gus, un jeune zoologiste, est envoyé par le musée d’histoire naturelle de Lille pour étudier la faune du nord de l’Europe. Lors d’une traversée, il assiste au massacre d’une colonie de grands pingouins et sauve l’un d’eux. Il le ramène chez lui aux Orcades et le nomme Prosp. Sans le savoir, Gus vient de récupérer le dernier spécimen sur terre de l’oiseau. Une relation bouleversante s’instaure entre l’homme et l’animal. La curiosité du chercheur et la méfiance du pingouin vont bientôt se muer en un attachement profond et réciproque.

Au cours des quinze années suivantes, Gus et Prosp vont voyager des îles Féroé vers le Danemark. Gus prend progressivement conscience qu’il est peut-être le témoin d’une chose inconcevable à l’époque : l’extinction d’une espèce. Alors qu’il a fondé une famille, il devient obsédé par le destin de son ami à plumes, au détriment de tout le reste. Mais il vit une expérience unique, à la portée métaphysique troublante : qu’est-ce que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ?

À l’heure de la sixième extinction, Sibylle Grimbert interroge la relation homme-animal en convoquant un duo inoubliable. Elle réussit le tour de force de créer un personnage animal crédible, de nous faire sentir son intériorité, ses émotions, son intelligence, sans jamais verser dans l’anthropomorphisme ou la fable. Le Dernier des siens est un grand roman d’aventures autant qu’un bouleversant plaidoyer dans un des débats les plus essentiels de notre époque.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Sibylle Grimbert est une romancière et éditrice française née en 1967. Parmi ses nombreux romans, Le dernier des siens a remporté le Goncourt des animaux (prix littéraire 30 millions d'amis).

 

 

Avis :

Envoyé, en cette année 1834, en mission d’observation dans l’archipel écossais des Orcades par le musée d’histoire naturelle de Lille, un jeune zoologue français, Auguste, se joint à des marins partis chasser le grand pingouin – un gibier d’autant plus recherché et lucratif qu’en voie de raréfaction – jusqu’à la petite île Eldey, au large de l’Islande. En vue d’en ramener un spécimen, si possible vivant, au naturaliste qui l’emploie, le jeune homme soustrait un de ces oiseaux, blessé, au massacre systématique que les hommes, ravis de l’aubaine, opèrent sans se poser de questions. Le monde est si vaste et d’une telle profusion...

Mais, voilà que l’ayant installé chez lui, à la grande incompréhension des voisins qui s’empresseraient bien, eux, de tordre le cou à cette espèce de poule aux œufs d’or, Gus, de plus en plus fasciné par son observation du paisible volatile baptisé Prosp, commence à se prendre d’affection pour son pingouin. Au lieu de le ramener à Lille, il décide de se consacrer à son étude, s’installe avec lui aux îles Féroé pour lui offrir une captivité adaptée et, d’année en année, ne cesse d’approfondir un questionnement personnel, encore diffus et totalement atypique pour l’époque, mais qui, pour le lecteur, entre cruellement en résonance avec le présent.

Car, ce dont Gus prend tout juste conscience, avec stupéfaction et en avance sur son temps, c’est que la profusion terrestre n’est pas illimitée et que l’homme, par son activité, est en train d’exterminer d’autres espèces vivantes. Alors qu’il s’emploie de plus en plus désespérément à trouver un congénère pour Prosp, il réalise ainsi que son protégé est réellement « le dernier des siens », et que, n’en déplaise à ses contemporains qui refusent de le croire, les espèces devenues introuvables, comme le dodo depuis bien avant 1700, ne se sont pas simplement réfugiées dans un lieu encore inexploré du globe...

Captivante et touchante histoire d’amitié, même si teintée d’un soupçon d’anthropomorphisme, entre un homme et l’ultime représentant d’une espèce animale – le dernier grand pingouin aurait été tué en 1844 –, ce texte, qui plus est servi par une écriture de toute beauté, met très joliment en perspective, depuis les théories de Buffon, Lamarck, Cuvier et Darwin, jusqu’aux débats contemporains sur la sixième extinction, la prise de conscience par l’homme de l’impact de son activité sur la planète. Bien sûr, premier des siens à réfléchir sur sa responsabilité, Gus est ici davantage un symbole qu’un personnage totalement plausible. Pour se convaincre de son originalité pour l’époque, il suffit de se référer aux hécatombes animales perpétrées lors de ses explorations, exactement à la même période, par le naturaliste Audubon, ainsi que le relate Louis Hamelin dans son tout aussi passionnant Les crépuscules de la Yellowstone.

Sibylle Grimbert signe un fort joli livre, magnifiquement écrit et aussi touchant que ce si gauche et si inoffensif pingouin « aux ailes nanifiées par le bonheur », dont nous n’avons littéralement fait qu’une bouchée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Gus découvrait un animal unique, un animal comme il n’en avait jamais vu, dont il peinait à comprendre que c’était un oiseau. Pour lui, à cet instant, il s’agissait plutôt d’une sorte de poisson qui respirait hors de l’eau, ou d’une oie qui nageait, une chimère avec des plumes pour écailles, des ailes débiles, un bec de rapace sans doute inutile, lui aussi. Une anomalie en somme, le moule disproportionné des pingouins qu’il avait vus partout, les petits tordas, qui plongeaient et savaient voler, aussi normaux que des mouettes.
 

Alors, ils admiraient ensemble la profusion terrestre. Plus ils réfléchissaient, plus le miracle de ces formes variées à l’infini, qui semblaient répondre à un ordre secret, leur paraissait époustouflant et mystérieux. Mais ce n’était plus le mystère qu’on leur avait appris à vénérer dans leur enfance, c’était plus étrange, plus vertigineux aussi que la pensée divine à l’œuvre en chaque chose. Tout ce qu’ils voyaient était mû par une mécanique interne, avec ses causes et ses conséquences, qui créaient d’autres causes et d’autres conséquences, et ainsi de suite, comme la science le montrait, sans pouvoir l’expliquer ; un monde avec ses propres règles, des règles presque chimiques, aussi logiques que l’eau qui se change en vapeur quand elle bout, que l’objet qui tombe à terre quand on le lâche, un ordre autonome ayant trait à la présence d’espèces, de plantes protéiformes, quelque chose qui vivait seul, de lui-même, soumis à des influences incessantes. Sauf qu’eux en ignoraient les modalités, et parfois ils se demandaient combien d’années avaient été nécessaires pour que les ancêtres de Prosp se réveillent un jour amputés d’ailes capables de les faire voler.
 

Le désert, croyait-il, devait ressembler à la mer ; ce vide, ou ce lieu plein d’une matière qui n’était pas faite pour l’homme, cet espace qui se fichait complètement que l’homme s’y trouve à l’aise ou pas le transperçait. Au sens propre puisqu’une sorte de flèche s’enfonçait en lui, comme elle l’aurait fait avec un ballon, dégonflant sa peau, la laissant tomber au sol, pauvre chose devenue tout à coup inutile.
À cet instant, il se sentait plus léger qu’un pollen, insignifiant et absolu en même temps. Il savait qu’il appartenait à cet univers à l’instar du caillou à droite de sa chaussure qu’il n’aurait pu différencier d’un autre à trois mètres ; de la vague au loin, qu’il était certain de voir se reformer ailleurs, alors qu’il s’agissait sans doute d’une tout autre vague ; ou du brin d’herbe sur la colline, qui se confondait avec les autres brins d’herbe et pourtant était sans doute unique. Soudain, l’être humain n’avait plus d’importance dans ce monde qui respirait seul, de lui-même, de cet univers indifférent à sa présence, qui existait avant qu’un être humain ne le regarde et qui continuerait après. Ni plus ni moins important qu’un copeau parmi des milliards de copeaux, il n’était plus rien, plus rien qui eût un nom, une corpulence, une odeur, des habitudes, des goûts, une individualité changeante. Et bizarrement il se sentait plus libre, rassuré d’être identique à la vague, de tenir compagnie à la mouche qui volait sur le sable noir, plus fort de discuter, infime, modeste et égal à toutes choses, avec cet univers infini qui ne lui répondait pas.
 
 
J’ai vu au Canada des choses merveilleuses et affreuses. Merveilleuses : les bisons ; moi à qui vous avez fait découvrir la girafe, j’ai découvert près de moi un animal énorme, trois fois un bœuf peut-être, avec ce que j’appellerais un manteau, ou une étole de fourrure derrière la tête, sur les épaules, comme une vieille femme à l’opéra. Affreuses : j’ai vu un troupeau entier de ces bêtes fabuleuses traverser une rivière et nager, oui, nager et lutter contre le courant avec difficulté, elles qui sont si puissantes à terre ; et pour finir je les ai vues, à peine sauvées ou encore secouées par leur périple, se faire égorger par les trappeurs avec lesquels j’étais.
Il paraît que c’est courant. Mais je ne pensais pas que la vue de tout ce sang, la douleur et l’incompréhension de ces animaux que les hommes achevaient juste parce qu’il était en leur pouvoir de le faire m’atteindraient autant. Naturellement, à cet instant, j’ai pensé à Prosp. De là est venue cette idée saugrenue d’Islande où il serait heureux avec quelques-uns de ses semblables, que vous pourriez protéger, puisqu’en protéger un ou dix revient sans doute à la même chose, vous ne croyez pas ?


Son esprit était incapable de saisir quelque chose, mais quoi ? Il le sentait hoqueter, puis s’arrêter, et il se repenchait sur sa feuille. Ce qui vivait ne pouvait disparaître. Certes, il y avait eu la théorie de Cuvier sur les catastrophes, qui expliquait la disparition d’espèces lointaines, énormes comme le mastodonte, le mégalonyx, dont on retrouvait les vestiges ; certes, lui-même, comme toute sa génération, n’y croyait plus et préférait l’hypothèse de Lamarck sur la transformation de ces mêmes espèces vers la forme moderne que l’on connaissait. D’ailleurs, sa génération savait que l’homme avait côtoyé, par exemple, le mastodonte ; et comme l’homme était la dernière espèce arrivée, il ne pouvait avoir connu une catastrophe dans laquelle, par définition, tout aurait disparu – lui avec le mastodonte.
out était donc embrouillé. L’homme détruisait des espèces, mais des espèces nuisibles, sauf les rongeurs si petits qu’ils réussissaient à survivre, de cela tout le monde était au courant, et encore une fois il se trouvait devant un mur, de nouveau son cerveau calait puis se ratatinait. Il manquait quelque chose qui aurait organisé son raisonnement, qui aurait produit une logique dans toutes ces idées qui s’éparpillaient sans liant, sans éclairer sa situation – celle de Prosp, qui en aucune façon ne pouvait être considéré comme nuisible à l’homme.
Il écrivit à des naturalistes, des paléontologues qu’il connaissait, à Garnier, bien sûr, qui lui répondit : « Sans doute les grands pingouins se raréfient, nous le savons. Je vous trouve tout de même bien trop inquiet. Est-ce un sujet, je veux dire est-ce si grave ? Ne sont-ils pas plutôt cachés ailleurs ? Un jour, ils réapparaîtront plus nombreux que nous ne les avons jamais vus. »


Alors Gus se procura l’édition anglaise, la seule disponible, de Lyell. C’était bouleversant, novateur, prodigieux. Le sous-titre des Principes de géologie disait tout : Une tentative d’expliquer les changements de la surface de la Terre par des causes opérant actuellement. Pour ce qui était des espèces, Lyell voyait différentes explications à leur disparition : la modification de leur milieu naturel (par là il ringardisait Lamarck, qui croyait en l’adaptation heureuse, l’amélioration en fait) ; la compétition avec une autre espèce ; et l’homme, qui se débarrassait, comme toujours, des animaux nuisibles, mais dont, en plus, l’accroissement de la population induisait la réduction, voire la destruction de certains animaux. Ainsi parlait-il de l’émeu, qu’il croyait en danger. Ce processus, en réalité, ne le dérangeait pas beaucoup, pour lui tout cela était naturel, répondait à une loi naturelle. C’était aussi indépassable que la mort, contre laquelle on ne peut rien. En un sens c’était la vie, aurait pu dire Gus, et cette idée donnait à l’ensemble une couleur pessimiste, résignée et brutale.
Quand il répondit à Kroyer, il lui fit part de son problème personnel : « Aucun des mécanismes de la disparition chez Lyell ne s’applique au cas précis des grands pingouins. Ni le climat, puisque son milieu n’a pas évolué et qu’il y a moins de vingt ans, dans la même configuration géographique, ils étaient nombreux. Ni la compétition entre animaux, puisque j’ose dire qu’il n’a pas d’ennemis, qu’aucun phoque, aucun macareux n’a besoin de son territoire ou de batailler avec lui. Reste l’homme : mais en quoi les grands pingouins, qui vivent loin de nous, nous nuiraient-ils ? Je ne vois pas. Alors, se pourrait-il que nous, êtres humains, ayons commis une erreur ?
»
 
 
Cent couples de pingouins font cent œufs, quarante petits meurent avant d’être adultes, vingt meurent d’accidents divers, restent quarante pingouins qui connaîtront les mêmes proportions de pertes, puisque les conditions extérieures sont identiques, et ainsi tout finit par disparaître – tout est peut-être déjà en train de disparaître, sans qu’il puisse s’en apercevoir. Et, pendant que Gus mordait dans sa saucisse, le monde se modifiait, lentement, sans qu’il sente le sol bouger, le tremblement de terre se préparer sous ses pieds. Alors oui, à cet instant tout était déjà différent, triste et morbide, sans raison et brutal, tout finalement était sanglant.


Il ne s’agissait pas de ce que Gus avait fait, et pourtant il était responsable, puisqu’il était humain. Comment le dire ? Gus aurait mieux surmonté la disparition du grand pingouin s’il avait pu accuser un volcan, ou les orques, ou des ours blancs. Mais cet oiseau mourrait d’avoir été la matière première de ragoûts, de steaks noirs, d’huile qui n’était même pas meilleure que celle des baleines.


 

mardi 22 septembre 2020

[Vaillant, John] Le Tigre





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : LeTigre (The Tiger)

Auteur : John VAILLANT

Traductrice : Valérie DARIOT

Parution : en anglais (Canada) en 2010,
                 en français en 2011 (Noir sur Blanc)

Pages : 488

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Hiver 1997. Un habitant d’un village isolé dans les forêts de l’Extrême-Orient russe, proche de la frontière chinoise, se fait dévorer par un tigre de Sibérie. Le comportement quasiment humain du fauve laisse à penser qu’il poursuit une sorte de vengeance. Iouri Trouch et ses hommes de « l’inspection Tigre » se lancent sur la piste du dangereux animal, afin d’éviter de nouvelles victimes.
John Vaillant suit l’équipe d’inspecteurs dans leur traque du tigre, à travers la forêt dense et le froid mordant. La population de cette région, minée par la pauvreté et les dures conditions de vie, s’est tournée vers le braconnage et l’abattage illégal de la forêt pour survivre. Elle a contribué à la disparition progressive du tigre de l’Amour, qui figure aujourd’hui sur la liste rouge des espèces menacées en Russie.
À travers ce récit d’aventure haletant, basé sur une histoire vraie, Vaillant révèle la dévastation économique, culturelle et environnementale de la Russie post-soviétique. Il signe là un livre puissant, dans la veine de Dersou Ouzala, sur les rapports entre l’homme et la nature sauvage, ainsi que sur les limites de l’exploitation du milieu naturel.
 
Ce livre a reçu le Prix Nicolas Bouvier 2012 ainsi que le British Columbia’s National Award for Canadian Non-Fiction 2010, et le Globe and Mail Best Book for Science 2010.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

John Vaillant collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, The Atlantic, National Geographic. S’intéressant aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents. L’Arbre d’or est son premier livre, paru au Canada en 2005 et récompensé par le prestigieux prix du Gouverneur général. Le Tigre, paru en 2010, est un succès dans de nombreux pays ; il a reçu le prix Nicolas Bouvier en 2012. John Vaillant vit aujourd’hui à Vancouver.
John Vaillant a reçu le prestigieux prix Windham Campbell 2014 pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

En 1997, à l’extrême bout de la Russie, un peu au nord de Vladivostok, un tigre de Sibérie se transforme en mangeur d’hommes, faisant preuve d’une véritable vindicte contre les habitants de la région. Une équipe russe, aguerrie aux dures conditions de la taïga et spécialisée dans la protection de cette espèce animale en voie de disparition, se lance sur les traces du fauve, avec l’autorisation exceptionnelle de l’abattre. Mais pourquoi cette bête s’est-elle soudain démarquée du comportement habituel de ses congénères, qui, à quelques accidents près, ont toujours vécu à bonne distance des hommes ?

Cette histoire vraie est d’abord le récit haletant d’une traque dangereuse et éprouvante, qui fait prendre toute la mesure de l’impressionnante puissance de ces fauves respectés, voire vénérés, depuis des millénaires par les populations autochtones. Elle est aussi l’occasion d’une fascinante découverte de la taïga et de ce territoire de l’Extrême-Orient russe, où les habitants vivent dans les rudes conditions d’un monde de neige et de glace, aggravées par l’isolement et la misère que la chute du communisme a porté au paroxysme avec la fin des industries locales. Réduits au plus complet dénuement, les hommes tentent tant bien que mal d’y survivre en usant de tous les expédients possibles : braconnage, exploitation illégale de la forêt, autant de trafics encouragés par la proximité de la Chine, notamment convaincue des vertus aphrodisiaques des produits dérivés du tigre…

Récit d’aventure donc, mais surtout enquête admirablement documentée et souvent étonnante sur un territoire singulier et sa dévastation accélérée depuis l’ère post-soviétique, ce livre montre, sans jugement ni parti pris, l’inéluctable évolution qui a peu à peu transformé un mode de vie ancestral où chacun trouvait sa place, en une confrontation pour la survie, où l’homme et les espèces sauvages parviennent de plus en plus mal à partager les mêmes espaces.

Lors de l’écriture de cet ouvrage en 2010, on estimait à 500 le nombre d’individus sauvages de la sous-espèce des tigres de Sibérie, aussi appelés les tigres de l’Amour. Cette même année, une dizaine de pays se réunissaient lors d’un sommet en Russie et s’engageaient à doubler la population de ces fauves d’ici 2022. En 2015, on en a recensé 562 en Russie seulement, ce qui tendrait à faire penser que les mesures conservatoires nouvellement prises ont commencé à porter quelques fruits. L’avenir de ces animaux reste néanmoins bien incertain. Pour reprendre la conclusion de John Vaillant : Comme le résume cette formule de John Goodrich, coordinateur de longue date du projet du Tigre de Sibérie : « Pour que les tigres existent, il faut que nous le voulions. »   Aujourd’hui, plus que jamais. (4/5)

 

 

Citations :

Le Primorié, ou Province maritime, a une surface à peu près équivalente à l’État de Washington. Bordé par la mer du Japon, il occupe l’extrémité sud-est de la Russie. C’est un pays de montagnes et d’épaisses forêts qui rappelle à la fois les Appalaches par son isolement et le Yukon par son aspect de frontière sauvage. Les activités y sont des plus primaires : exploitation du bois, extraction minière, pêche et chasse. La vie dans la région n’a rien de clément. Aux salaires de misère s’ajoutent une corruption généralisée, un marché noir florissant et des fauves parmi les plus gros du monde.

Parmi leurs nombreuses retombées négatives, la perestroïka et la réouverture de la frontière entre la Russie et la Chine ont entraîné une recrudescence de la chasse illégale au tigre. Dans les années 1990, alors que l’économie nationale partait à vau-l’eau et que le chômage explosait, des braconniers de profession, mais aussi des entrepreneurs et de simples citoyens se mirent à puiser allègrement dans les multiples ressources de la forêt. Rares et précieux, les tigres furent particulièrement touchés, leurs organes, leur sang et leurs os étant très recherchés pour les besoins de la médecine traditionnelle chinoise. Selon certaines croyances, leurs moustaches auraient le pouvoir de rendre invincible aux balles, leurs os réduits en poudre seraient un remède contre la douleur et leur pénis rendrait aux hommes leur virilité. Nombreux sont ceux, de Tokyo à Moscou, qui seraient prêts à payer des milliers de dollars pour une peau de tigre.

La mission officielle de cette inspection présentait de grandes similitudes avec celle d’une brigade de lutte anti-drogue, et elle comportait les mêmes risques. Les sommes d’argent en jeu étaient équivalentes et leurs adversaires des individus sans foi ni loi. Les tigres, comme la cocaïne, se vendent au gramme ou au kilo, et leur valeur augmente proportionnellement à la pureté du produit et à l’habileté du vendeur.

En hiver, une forme de politesse involontaire se pratique dans la taïga. Il faut beaucoup d’énergie pour s’ouvrir un passage à travers la neige, d’autant plus quand celle-ci est épaisse ou recouverte d’une couche de glace. Si bien que le premier à passer, bête, homme ou machine, rend un grand service à ceux qui viendront ensuite. Or l’énergie, c’est-à-dire la nourriture, étant un enjeu primordial pendant les grands froids, les cadeaux qui permettent d’économiser ses forces sont acceptés de bonne grâce. Tant que le sentier, la route forestière, la rivière gelée ou l’autoroute goudronnée va plus ou moins dans la bonne direction, les autres créatures de la forêt l’emprunteront aussi, sans se soucier de savoir qui a ouvert le passage. C’est ainsi que les voies de communication, à l’image des cours d’eau, ont un effet attractif sur les êtres qui en sont tributaires et donnent lieu à des rencontres insolites. 
 
(…) cette sous-espèce, connue localement et officiellement répertoriée sous le nom de tigre de l’Amour, vit en réalité au-delà des frontières de la Sibérie. Très peu peuplée, rarement visitée par les touristes et incomprise du reste du monde, l’extrémité orientale de la Russie est moins une frontière qu’une marge d’erreur. Les êtres humains qui partagent leur espace avec le tigre de l’Amour – et qui le craignent, le révèrent, le tolèrent et parfois le chassent – vous diront que leur tigre habite dans la taïga de l’Extrême-Orient. (…) Un biologiste dirait que cet animal occupe une zone géographique délimitée par la Chine, la Corée du Nord et la mer du Japon. (...)
Les Russes aussi ont du mal à comprendre cette région. Quand l’ingénieur des chemins de fer et des télégraphes Dmitri Romanov débarqua sur la côte sud du Primorié, à bord du vapeur Amerika, à l’été 1859, il fut ébahi par ce qu’il vit :  
La région qui s’étend au-delà de ces rivages est recouverte d’une forêt subtropicale luxuriante, tissée de lianes, où les chênes ont un diamètre d’une sagène [un peu plus de deux mètres], écrivit-il dans un journal de Saint-Pétersbourg. D’autres spécimens de cette végétation gigantesque sont extraordinaires et nous les connaissons pour les avoir observés dans les régions tropicales d’Amérique. Quel merveilleux avenir pourra avoir ce lieu avec ses forêts préhistoriques et ses ports, parmi les plus splendides qui soient au monde !… Le plus magnifique d’entre eux est le bien nommé Vladivostok [« Puissance à l’Est »] qui abritera notre flotte du Pacifique et marquera le début de l’influence russe sur un vaste territoire océanique.
Ce pays, connu des Chinois sous le toponyme de Shuhai, ou « océan d’arbres », pouvait certes sembler merveilleux à contempler du pont d’un navire, mais à terre sa nature sauvage n’épargnait ni hommes ni bêtes. En plus de lutter contre le froid arctique et de se méfier des tigres, il fallait composer avec des nuées d’insectes inimaginables. Sir Henry Evan Murchison James, membre de la Royal Geographical Society, un habitué de la jungle et des arthropodes, en fut lui-même époustouflé :  
Il en existe de plusieurs espèces, écrivait-il en 1887. L’une porte des rayures jaunes et noires et ressemble à une guêpe géante. La rapidité avec laquelle ces insectes sont capables de percer la peau épaisse d’une mule est inconcevable. En l’espace d’un instant, j’ai vu une pauvre bête dévorée jusqu’au sang, sans qu’on ait eu le temps de lui venir en aide… Quand nous nous couchions ou quand nous marchions dans le petit matin, de même que pendant les repas, nous nous enveloppions d’un nuage de fumée… S’il y a un moment où la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, je dirais que c’est l’été dans les forêts de Mandchourie.
 
Autrefois considérée comme appartenant à la Mandchourie extérieure, la région administrative du Primorié, Primorskii Kraï, forme le territoire le plus méridional de la Russie. Sa population est d’environ deux millions d’habitants et ses frontières coïncident avec la zone d’habitat naturel du tigre de l’Amour. Grosse excroissance sur le corps massif de la Russie, le Primorié dessine une enclave en forme de griffe ou de croc contre le flanc oriental de la Chine. Aujourd’hui encore l’endroit reste un point sensible où s’expriment des tensions entre proximité et allégeance : Vladivostok, sa capitale qui abrite une population de plus d’un demi-million d’habitants, se trouve à deux jours de train de Pékin, alors que le voyage jusqu’à Moscou prend une semaine et représente un périple de près de dix mille kilomètres par le Transsibérien. Aucune autre ville au monde n’est aussi éloignée de sa capitale. Même l’Australie est plus proche d’elle.

Vladivostok, qui abrite le quartier général de l’inspection Tigre, se situe à une latitude plus méridionale que la Côte d’Azur, ce qui est difficile à croire quand on sait que ses baies restent prises dans les glaces jusqu’en avril.

Entre autres singularités du lieu, celle-ci fait du Primorié une frontière entre la civilisation et la nature sauvage. Ce territoire – et l’Extrême-Orient en général – occupe une place bien particulière, à mi-chemin entre le monde industrialisé et le Tiers-Monde. Les autochtones sont fiers de leurs trains, propres et ponctuels, mais à l’arrivée en gare il n’est pas rare qu’il n’y ait pas de quai et que le marchepied rétractable soit bloqué par la glace, obligeant le voyageur à jeter ses bagages dans le noir, puis à sauter lui-même pour les suivre.

Dans le Primorié, les saisons se succèdent avec une égale virulence : après l’hiver glacial qui apporte le blizzard et paralyse tout, vient l’été avec ses pluies de mousson et son lot de typhons. C’est pendant l’été que la région enregistre les trois quarts de ses précipitations. Cette démesure donne lieu à des juxtapositions improbables et explique pourquoi il n’existe pas de nom satisfaisant pour désigner l’écosystème si particulier de ce lieu (…).
 
Plus simplement, on pourrait parler ici de « jungle boréale ». L’expression sonne comme un oxymore, mais elle rend compte du mélange singulier qui caractérise cette langue de terre lointaine, où les créatures des zones subarctiques partageaient déjà leur habitat avec celles des régions subtropicales avant la dernière ère glaciaire. Il existe des preuves solides laissant à penser que l’endroit fut un refuge, l’une des zones du littoral Pacifique qui restèrent préservées durant la dernière période de glaciation, ce qui expliquerait la présence d’un écosystème qui n’existe nulle part ailleurs. Ici, les loups gris et les rennes côtoient les spatules blanches et les serpents venimeux, les vautours eurasiens d’une douzaine de kilos se disputent les charognes avec des corneilles de la jungle aux becs tranchants comme des sabres. Le bouleau, l’épicéa, le chêne et le sapin poussent dans les mêmes vallées que l’arbre à kiwi et le lotus géant ; les buissons de lilas atteignent vingt mètres de haut et les pins à fruits comestibles sont envahis par la vigne sauvage et le schisandra. À leur tour, ceux-ci nourrissent et abritent des hardes de sangliers et de chevrotains porte-musc, à qui des canines de dix centimètres de long donnent l’apparence de rebuts de l’évolution. Nulle part ailleurs le glouton, l’ours brun et l’élan ne peuvent boire au même cours d’eau que la panthère, dans un bassin où cohabitent arbres au liège de l’Amour, bambous et ifs solitaires. Dans ce paysage, les ours noirs de l’Himalaya bâtissent dans des arbres à baies des plates-formes de fortune qui semblent trop fragiles pour supporter leur poids, des fleurs de pavot dodelinent sous le soleil et le ginseng garde ses secrets dans la pénombre.

L’Amour, qui a donné son nom à l’espèce de tigre locale, est le plus grand fleuve d’Asie du Nord-Est. Les Chinois l’ont baptisé Hei-lung-chiang, le Dragon noir. Alimenté par deux sources situées en Mongolie, il coule sur près de quatre mille cinq cents kilomètres avant de se jeter dans le détroit de Tartarie, en face de l’île de Sakhaline. C’est le troisième fleuve d’Asie et le plus long cours d’eau non domestiqué du monde. Écosystème à part entière, il abrite d’innombrables espèces d’oiseaux et plus de cent trente sortes de poissons. Ici, l’esturgeon – qui peut parfois atteindre la taille d’un alligator – côtoie dans les profondeurs du fleuve les huîtres perlières et le taïmen, un cousin gigantesque du saumon que l’on chassait autrefois au harpon sur des canoës en écorce de bouleau.
 
L’assemblage bizarre de la faune et de la flore dans le Primorié donne l’impression que l’Arche de Noé vient d’accoster et qu’au lieu de se disperser à travers le monde ses passagers, y compris quelques-uns dont on ignorait l’existence, ont simplement préféré rester sur place. Dans ce sanctuaire entouré d’eau vivent des espèces inclassables, tel ce chien raton laveur ou cet étrange canidé tropical appelé « dhole », qui chasse en meute et ne répugne pas à s’attaquer parfois aux hommes et aux tigres. Ici, on trouve aussi des ibis à jambes rouges, des oiseaux de paradis, des paradoxornis du Yangtsé qui ressemblent à des perruches, ainsi que cinq espèces d’aigles, neuf espèces de chauves-souris, et plus de trente sortes de fougères. Au printemps, d’incroyables papillons de nuit et de jour – l’Actias artemis, le Seokia pratti ou encore le Pseudopsyche dembowskii, une espèce encore jamais étudiée – agitent leurs ailes pailletées et iridescentes le long des routes. Au plus fort de l’hiver, dans les villages, les cuisines sont envahies par des coccinelles géantes dont les couleurs inversées dessinent sur les murs un papier peint animé. Cette « jungle boréale », à défaut d’une meilleure dénomination, est unique au monde et constitue la biodiversité la plus riche de Russie, le plus vaste pays de la planète. Et c’est sur cette ménagerie surréaliste que règne en maître absolu le tigre de l’Amour.

Des six sous-espèces de tigre qui ne sont pas éteintes, le tigre de l’Amour est le seul qui se soit acclimaté aux régions arctiques. Son crâne est plus gros, ses tissus graisseux plus épais, sa fourrure plus fournie, ce qui lui confère un aspect charpenté et primitif que n’ont pas ses cousins au poil plus lustré des régions tropicales. Son énorme tête à la crinière drue peut être aussi large qu’un poitrail d’homme, et pour mesurer ses empreintes, on se sert de chapeaux et de couvercles de casserole comme éléments de comparaison. Comme l’écrit l’ouvrage encyclopédique de référence Mammifères de l’Union soviétique, « l’aspect général de ce tigre exprime une force physique considérable, une assurance tranquille ainsi qu’une grâce un peu lourde (9) ». Autant dire que cet animal associe l’agilité et les appétits d’un félin à la masse d’un réfrigérateur industriel. Pour s’en faire une image fidèle, il est instructif de commencer au commencement : représentez-vous la tête grotesque d’un pit-bull et imaginez à quoi cette masse de muscle ressemblerait si l’animal pesait un quart de tonne. Complétez ce tableau par une paire de crocs longs comme le doigt, par deux rangées de dents capables de broyer les os les plus épais, puis par des griffes crochues et acérées pouvant atteindre dix centimètres sur leur pourtour extérieur, soit la longueur des serres d’un vélociraptor. À présent, imaginez ces accessoires montés sur une bête mesurant près de trois mètres du museau à la queue et un mètre au garrot. Pour finir, peignez cet animal d’une calligraphie primitive – des coups de pinceau noirs sur un fond roussâtre et beige – et alors vous vous demanderez avec étonnement par quel étrange concours de circonstances nous autres, humains, cohabitons avec un tel animal. (Précisons que le tigre est en réalité tatoué. Si on le tondait, ses rayures resteraient visibles sur sa peau nue.) 
 
Contrairement aux griffes du loup ou de l’ours, conçues pour la traction et l’excavation, celles du félin sont pointues comme des aiguilles à leur extrémité et en partie tranchantes sur leur bord intérieur. À l’exception des crochets du serpent, elles sont ce que la nature a fabriqué de plus proche d’un instrument chirurgical. Quand elles sont sorties, les griffes des pattes avant du tigre se transforment en lames aiguisées capables de lacérer et de dépecer une proie. Mais ce détail est presque anecdotique au regard de leur fonction première, qui est de se planter dans la victime pour l’immobiliser. Aussi inamovibles que deux ancres, elles clouent littéralement l’animal au sol.

La chasse sauvage au tigre est le symptôme le plus manifeste d’un problème environnemental aussi grand que le territoire des États-Unis. En effet, les forêts sibériennes forment un sous-continent de six millions de kilomètres carrés, qui représente à lui seul un quart du patrimoine boisé et abrite plus de la moitié des réserves de conifères de la planète. Il est aussi le plus grand puits de carbone au monde et contribue donc à atténuer les principaux effets du réchauffement climatique. Or si les tigres ont été volés à la forêt, la forêt aussi a été volée aux tigres et au pays. Le besoin pressant de se procurer des devises fortes conjugué à une réglementation forestière par trop laxiste et à un immense marché situé juste de l’autre côté de la frontière ont eu pour effet de lâcher dans la nature un monstre qui continue aujourd’hui encore de semer la désolation sur son passage. Dans l’Extrême-Orient russe, l’abattage légal et illégal des arbres (et tous les degrés entre les deux) continue de détruire l’habitat des tigres, des humains et du gibier qui les nourrit.

En effet, les hautes terres du Primorié sont depuis toujours le théâtre d’une bien étrange procession : en tête, les pins coréens suivant la ligne de crête ; derrière eux, les cerfs, les sangliers et les ours sur la trace des pommes de pin (qui ont tendance à rouler au bas des pentes), l’enracinement de ces créatures favorisant à son tour la germination des graines ; puis les panthères, les tigres et les loups traquant les cerfs et les sangliers, eux-mêmes suivis par les corneilles et les vautours ; et pour finir les humains et les rongeurs fermant ce convoi. Toutes ces créatures contribuent à disséminer les graines toujours plus loin et ce faisant repoussent les limites territoriales du pin coréen, mais aussi de chaque espèce participant à ce cycle. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les pignons du pin coréen, aussi petits et insignifiants soient-ils, sont l’axe autour duquel tourne la roue de la vie dans cette région. Ceux qui ne les consomment pas eux-mêmes mangent les bêtes qui s’en nourrissent. Et pourtant ces pignons sont si bien dissimulés qu’un homme pourrait parcourir le Primorié en long et en large sans jamais les remarquer. Il est à la fois merveilleux et terrifiant de penser qu’en l’absence d’une chose si petite et si humble, un écosystème tout entier – depuis les tigres jusqu’aux mulots – serait voué à disparaître.
 
Interrogé à propos du Primorié, un jeune Moscovite éduqué s’apprêtant à intégrer l’une des plus prestigieuses écoles de musique des États-Unis répondit qu’il n’en avait jamais entendu parler. « Ça se trouve peut-être près de l’Iran », hasarda-t-il. Puis quand on lui demanda plus directement s’il existait des tigres en Russie, il répondit : « Seulement dans les cirques, je crois (23). » Dans l’esprit d’une grande partie de la population urbaine, la Russie s’arrête à l’Oural, quand elle va même jusque-là. Au-delà de cette frontière commence la Sibérie, autrement dit le désert. Et après ça ? Qui s’en soucie ?

Aujourd’hui, la vallée de la Bikine est considérée par les étrangers comme un lieu aussi dangereux pour les humains qui l’habitent que pour les animaux. Les villages isolés qui bordent la rivière vivent en autarcie et en marge de la loi. À deux journalistes étrangers en visite dans la région, un ami de Markov a un jour déclaré : « Vous êtes venus ici seuls ? Vous n’avez pas peur ? D’habitude les gens de l’extérieur ne viennent chez nous qu’en délégation. »

En résumé, l’État russe est une entité masculine et paternaliste, obsédée par la culture du secret, xénophobe et surarmée, mais aussi faillible, bornée et prompte à trahir les siens. Depuis un siècle, en réalité, les habitants de ce pays n’ont plus foi en rien. Ce n’est pas un hasard si le taux de divorce y est l’un des plus élevés au monde, si les enfants y sont élevés par des femmes seules (même quand elles vivent en couple). Les pères, eux, se saoulent, multiplient les aventures d’un soir, délaissent leur famille, renoncent, en un mot, et meurent jeunes. Quand le père disparaît et qu’il n’y a pas de grands-parents vers qui se tourner, il ne reste aux enfants qu’une alternative en dehors de l’orphelinat : la lutte quotidienne aux côtés de la mère ou la rue et ses dangers. La taïga offre un mélange des deux.

À Sobolonié, la seule chronologie est celle de la subsistance. Quand vous n’avez pas d’argent, que vous vivez en marge de la société, au fond des bois, le rythme régulier des montres et des calendriers n’a plus la même importance. Si vous avez de la chance, peut-être que l’arrivée du chèque de votre maigre pension marquera le passage des mois, mais si cet argent est aussitôt dépensé en vodka, il ne servira qu’à vous faire perdre un peu plus votre notion du temps. Au final, il ne reste donc que cette chronologie de la subsistance, alternant périodes d’oisiveté forcée et périodes d’activités saisonnières réglées sur les cycles naturels du poisson, du gibier, des abeilles et des pommes de pin. À ces activités s’ajoutent la plantation des pommes de terre et parfois l’embauche occasionnelle d’une équipe de bûcherons ou d’ouvriers pour la construction d’une route. Les gens obéissent à un calendrier ancestral, étranger à beaucoup d’entre nous, bien que des millions d’êtres humains à travers le monde continuent de vivre selon son rythme.
 
Cependant l’appétit que les tigres ont pour nous fait pâle figure au vu de notre convoitise à leur égard. L’homme chasse le tigre depuis des millénaires, mais récemment notre vénérable relation avec lui s’est envenimée, prenant un tour dont les conséquences se sont fait sentir jusque dans nos rapports avec les autres espèces animales. C’est un peu le syndrome du loup dans la bergerie : il massacre tout ce qu’il peut pour le seul plaisir de massacrer. Les hommes, eux, tuent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bénéfice à en tirer. Dans le cas de la loutre de mer, ce tournant s’est produit entre 1790 et 1830, dans celui du bison américain entre 1850 et 1880 ; pour le cabillaud de l’Atlantique, des siècles de pêche intensive ont pris fin en 1990. Ces massacres à grande échelle présentent une certaine analogie avec les marchés financiers, auxquels ils sont souvent liés, et se terminent toujours de la même façon. Le poète canadien Eric Miller a su, mieux que quiconque, trouver les mots pour décrire l’état d’esprit qui conduit à ces excès :  
Une corne d’abondance !  
Le plaisir absolu de tuer sans avoir jamais l’impression de soustraire à la somme savoureuse de l’infinité !

Pendant l’hiver, il faisait si froid que l’air se transformait en glace dans les naseaux des chevaux, obligeant les conducteurs à s’arrêter régulièrement pour retirer ces bouchons qui risquaient de tuer leurs bêtes par suffocation.

Il y a un siècle, cette existence était celle de beaucoup de Russes et de la quasi-totalité des autochtones en Extrême-Orient. À l’époque, il n’y avait pas d’alternative, mais au cours des vingt dernières années les attentes des gens ont radicalement changé. Sous le communisme, l’aspiration avait sa place, certes modeste. Il y avait aussi un État qui garantissait à chacun une sécurité élémentaire en termes d’éducation, d’emploi, de logement et d’alimentation. Mais après la perestroïka, toutes ces assurances ont disparu. À leur place, se sont installés l’alcoolisme, la criminalité et la désespérance, un sort d’autant plus cruel qu’une simple parabole vous donnait accès à des chaînes par satellite permettant de mesurer combien vous étiez largués. Aujourd’hui, dans beaucoup de régions du monde, et pas seulement à Sobolonié, on peut crever de faim devant sa télévision.

Quand ils arrivèrent à Sobolonié, les hommes recousirent la plaie à l’aide d’un équipement de fortune qui était couramment utilisé pendant la guerre d’Afghanistan et qui nous donne une idée des conditions épouvantables dans lesquelles les soldats soviétiques ont servi là-bas. Trouch fut en effet « raccommodé » au moyen d’un « hareng », du nom de la boîte de conserve servant à confectionner les agrafes. La méthode est simple, bien que peu hygiénique : à l’aide d’un couteau, on découpe une fine bande de métal dans une boîte de conserve. On pince ensuite les bords de l’entaille, on plie en deux la bande métallique qu’on place sur la blessure et on agrafe. L’opération doit être répétée autant de fois que nécessaire. Trouch n’a pas été examiné par un médecin. Sa blessure a été désinfectée à la vodka. Il a gardé ses « harengs » pendant une semaine, après quoi il les a ôtés lui-même.
 
« De nos jours, dit-il, le plus grand problème pour un tigre, ce sont ces “nouveaux Russes” qui ont les moyens de s’acheter des carabines étrangères équipées d’excellents dispositifs de visée, qui piétinent allègrement les règles écrites et orales de la chasse, qui ne sortent pas de leur jeep et tirent sur tout ce qui bouge sans même vérifier s’ils ont tué ou non leur cible. Ces gens sont un fléau. La situation aujourd’hui est très différente de ce qu’elle était il y a encore dix ans, parce qu’aujourd’hui si je croise un tigre dans la taïga, presque à coup sûr ce sera un tigre blessé. »

Coincé entre une base militaire, une cité dortoir et une voie de chemin de fer, ce lieu baptisé « centre de réhabilitation et de reproduction » est l’un des dix ou douze élevages industriels privés déguisés en parcs à thème, où les tigres sont traités comme du bétail. L’objectif proclamé de ce parc est de relâcher à terme ces animaux dans la nature, mais il suffit de voir leur totale inaptitude quand ils sont mis en présence d’une vache sur pied pour comprendre que cet objectif est totalement irréaliste. Il ne fait aucun doute que tôt ou tard ces bêtes finiront dans l’un des nombreux remèdes encore vendus de nos jours par les apothicaires chinois. La question de savoir si ces élevages doivent être légalisés suscite un houleux débat. Parmi les conservateurs et dans les milieux informés, l’opinion générale est qu’en légalisant cette activité les pouvoirs publics légaliseront du même coup l’abattage et que les produits issus des tigres dits « sauvages », c’est-à-dire obtenus par braconnage, deviendront encore plus recherchés. Sans même parler du fait qu’il est pratiquement impossible de distinguer un tigre sauvage de son cousin élevé en captivité.

Conséquence insoupçonnée de notre succès écrasant à la tête du règne animal, nous sommes aujourd’hui placés en position de décider de l’avenir du tigre. Nous n’avons pas sciemment endossé cette responsabilité, mais elle nous incombe néanmoins. C’est un grand pouvoir pour une espèce que de décider de la destinée d’une autre et c’est aussi un défi dont nous connaîtrons l’issue à très court terme. D’ici là, le tigre ne survivra pas comme un ornement accroché à notre bonne conscience. Pour mesurer pleinement l’importance de cet animal, et son absolue nécessité, les humains ont besoin de points de référence s’imbriquant à leurs propres intérêts. Le plus incontestable d’entre eux, outre le spectacle sublime que nous offre un tigre en liberté, est qu’un environnement habité par ces animaux est sain par définition. S’il offre suffisamment de surface, de végétation, d’eau et de gibier pour satisfaire les besoins d’une espèce aussi exigeante que l’est le tigre, cela implique que toutes les créatures placées en dessous d’elle dans la chaîne alimentaire sont également présentes et donc que l’écosystème est intact. Le tigre serait par conséquent comme un gros canari dans une mine biologique. Les environnements dont il a disparu présentent divers dommages : c’est le gibier qui a déserté, quand ce n’est pas la forêt elle-même qui a été rasée.
 
Il est possible d’admirer un exemple de ce qui reste une fois que le tigre a cédé la place à travers la fenêtre du train reliant la frontière russe à Pékin. Pour peu qu’elle détourne un instant son regard du siège situé devant elle et du film vidéo qui lui enseigne comment confectionner une bride pour son téléphone portable à l’aide de ses propres cheveux, la passagère découvrira derrière sa vitre un paysage en tous points conforme à la conception marxiste de la nature. En dehors d’un ruban de forêt courant le long de la frontière sino-russe, ce qui fut autrefois le Shuhai, « l’océan d’arbres » de la Mandchourie, a rétréci comme peau de chagrin. Chaque mètre carré de terre arable semble avoir été déboisé et labouré au maximum. Oiseaux et animaux ont pour ainsi dire disparu. Apercevoir une pie est un événement. Toute bête plus grosse qu’un rat semble être morte mangée ou empoisonnée. Quelques chênes des ours tout rabougris continuent de pousser en vagues rousses sur des pitons rocheux dominant la plaine rasée, mais en dessous, aussi loin que porte le regard, s’étend l’œuvre de l’homme.

Ce qui différencie l’extinction de certaines espèces à la fin du Pléistocène de celles observées aujourd’hui est leur caractère délibéré car, même si elles se produisent passivement, elles restent le résultat d’actes volontaires. Autrement dit, nous devrions tirer les leçons du passé. Ce n’est pas une opinion ni un jugement moral, mais un constat. Pourtant, à l’image du tigre qui n’a pas encore assez évolué pour comprendre que tout contact avec les humains modernes et les biens qu’ils possèdent lui est généralement fatal, nous n’avons pas encore compris que nous ne pouvons plus nous comporter comme des groupes de nomades se contentant de se transporter dans une autre vallée – ou dans un autre champ pétrolier ou un autre filon – quand les ressources s’épuisent.

 

 

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mardi 1 septembre 2020

[Rico, Lucie] Le chant du poulet sous vide






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le chant du poulet sous vide

Auteur : Lucie RICO

Editeur : P.O.L.

Année de parution : 2020

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« J’ai commencé à écrire Le chant du poulet sous vide comme un conte, de la même manière que le marketing fabrique des contes, jusqu’à nous faire croire que les animaux que nous mangeons sont d’adorables bêtes, saines et dévouées, avec lesquelles nous avons une relation. »
La mère est morte. Sa fille, Paule, revient à la ferme et à son élevage de poulets. Citadine, elle se retrouve à devoir s’occuper d’eux, les tuer et les vendre au marché. Quitte à devoir négliger son mari architecte. Mais en mettant à mort les poulets, Paule renouvelle sans cesse le deuil de sa mère. D’autant qu’elle s’attache à eux et ne parvient à les sacrifier qu’en leur rendant hommage, en écrivant leur biographie, en leur créant des stèles. Le roman est ainsi ponctué de biographies de poulet qui deviennent de plus en plus funestes. Paule trouve pour chaque petite bête un caractère. Ces biographies précèdent de peu la mise à mort. Ecrire devient à Paule aussi nécessaire que tuer.
Mais Paule entend améliorer l’existence des poulets. Elle retourne en ville avec un projet d’exploitation révolutionnaire. Le passage à l’échelle industrielle n’est pas sans risque, Paule commence à douter d’elle-même. Prise à son propre piège d’humaniser la viande à consommer, d’écrire des fictions sur les poulets. Le conte que Paule s’est inventé vire à l’absurde. Les personnages principaux du livre deviennent les poulets. Et l’humanité déraille doucement, victime de ses compromis entre son désir fou de consommation et de ses stratégies de dénégation d’une réalité sanglante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan. Elle vit à Paris, où elle écrit des scénarios et réalise des films. Le chant du poulet sous vide est son premier roman.

 

Avis :

A la mort de sa mère, Paule revient à la ferme familiale, consacrée à l’élevage de poulets. Pour se déculpabiliser d’abattre ses volatiles avant de les vendre au marché, elle se met à leur rédiger de petites notices nécrologiques personnalisées, qui deviennent rapidement un véritable atout commercial. L’ampleur de son succès va toutefois la faire peu à peu s’éloigner de son objectif initial : le bien-être et le respect des animaux de boucherie.

Cette histoire que j’interprète au final comme une fable sur la déconnexion moderne, pratique pour nos bonnes consciences, entre la vie animale et la viande que nous consommons, qui nous fait accepter les élevages industriels hors-sol, les argumentations marketing fallacieuses, et la souffrance animale dénoncée dans certains abattoirs, a bien failli me perdre en cours de route : déjanté jusqu’à l’absurde, teinté d’une cruauté un tantinet perverse et dérangeante, habité par une héroïne dont on ne sait plus si elle est juste simplette ou carrément folle, le récit a eu d’autant plus de mal à m’emporter qu’aucune ironie ne vient alléger sa noirceur et que son écriture ne m’a semblé présenter aucune qualité distinctive.

Face à mon absence d’affinité à la fois pour son histoire, ses personnages et son style, sa vraie originalité n’a pas suffi à me rendre agréable cette plongée dans un cauchemar peuplé de poulets, à mes yeux presque sans queue ni tête. (2/5)