Affichage des articles dont le libellé est Hitler. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hitler. Afficher tous les articles

dimanche 1 juin 2025

[Puertolas, Romain] Ma vie sans moustache

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ma vie sans moustache

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution :  2025 (Albin Michel)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En février 2015, j’ai reçu une lettre d’Argentine dans laquelle une très vieille dame me disait avoir été la dernière cuisinière d’Hitler… après 1945 ! Elle m’invitait à la rencontrer. Bien entendu, cela m’a d’abord fait sourire. J’allais passer à autre chose lorsque, titillé, j’entrepris quelques recherches et découvris San Carlos de Bariloche, petite bourgade du nord de la Patagonie, où les habitants racontent que certains auraient côtoyé le dictateur nazi pendant plus de vingt ans… après la fin de la guerre.
Le doute se mit à germer dans mon esprit : et s’ils avaient raison ? Et si le Führer ne s’était pas suicidé le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois ?
Il n’en fallut pas plus à l’enquêteur que je suis pour sauter dans un avion... »
Après Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas, ancien capitaine de police, livre un nouveau « roman-quête » et mène une investigation qui nous entraîne dans une histoire aussi sérieuse qu’ubuesque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975, Romain Puertolas grandit dans le Sud de la France. À 25 ans, il part s’installer à Barcelone puis Brighton (Angleterre) avant de retourner en Espagne à Madrid où il travaille dans l’aviation et plus tard comme professeur. À 35 ans, il obtient le concours de lieutenant de police et s’installe alors à Paris. À la sortie du Fakir, et grâce à son succès, il se met en disponibilité de la police (il est désormais capitaine) et se consacre depuis 2014 à ses romans et à leur adaptation au cinéma. Il a publié chez Albin Michel La Police des fleurs, des arbres et des forêts et Sous le parapluie d’Adélaïde en 2019 et 2020.

 

 

Avis :

Après sa fort crédible enquête-fiction sur Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas s'intéresse cette fois, avec toujours autant d'humour que de sérieux, aux rumeurs entourant une prétendue survie d'Hitler après la seconde guerre mondiale. Ou comment un ex-capitaine de police passionné de débunkage de théories complotistes s'efforce de comprendre pourquoi les habitants de la ville argentine de San Carlos de Bariloche restent convaincus d'avoir côtoyé Hitler de 1945 à 1963.

C'est le courrier d'une très vieille dame argentine qui, en 2015, éveille la curiosité du narrateur. Elle aurait été la cuisinière d'Hitler en Patagonie pendant presque vingt ans après la capitulation du IIIe Reich. Une rapide consultation d'internet lui révèle que, longtemps refuge de criminels nazis en fuite, la ville de Bariloche surnommée la "Suisse argentine" pour ses lacs et ses montagnes, reste si bien convaincue d'avoir hébergé Hitler dans les décennies d'après-guerre qu'elle propose aux touristes un "nazi tour" à la découverte des vestiges de sa présence. Aussitôt dit, aussitôt fait, notre homme se rend sur place pour en avoir le coeur net. Après tout, il aura fallu dix ans après la disparition d'Hitler en 1945 pour que le gouvernement allemand confirme légalement sa mort sans en être sûr à cent pour cent.

En enquêteur sérieux et sans a-priori, le voilà en quête de preuves. Des preuves qu'avec autant de sérieux que d'humour il cherche du côté des données historiques dans une démarche fouillée et passionnante ouvrant de nombreux sujets de réflexion, et auprès des habitants de Bariloche, reconstituant notamment l'histoire de la très vieille dame et tentant sincèrement de trouver un fil rationnel aux croyances locales. Bien sûr, à Bariloche ne subsistent que courants d'air et impalpables fantômes. Et l'enquête bien décidée à donner sa chance à l'Histoire alternative de se muer en drolatique jeu de dupes où l'auteur, ses tâtonnements et ses réflexions se mettent autant en scène que le reste pour un savoureux cocktail de sérieux et de burlesque décortiquant au final la folie complotiste.

Ce dernier ouvrage, comme toujours plein de surprises, d'humour et de fantaisie, se plaît plus que jamais à investiguer les frontières de plus en plus floues entre fiction et réalité, nous menant par le bout du nez dans ce qui s'avère autant une farce désopilante qu'une sérieuse démonstration de la déraison complotiste. C'est passionnant, hilarant et édifiant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il faudra attendre 1955 pour que l’État allemand d’après-guerre, en l’absence de corps, déclare officiellement le décès « supposé » d’Adolf Hitler. Un peu comme il arrive à ces pêcheurs bretons perdus en mer, ou à ces enfants enlevés dont on ne découvre jamais le cadavre. Pour les férus de droit, en France, c’est l’article 88 du Code civil qui permet de déclarer, « à la requête du procureur de la République, le décès de tout Français disparu en France ou hors de France, lorsque son corps n’a pu être retrouvé ». Dans le cas qui nous occupe, cela ne signifie qu’une chose : de 1945 à 1955, c’est-à-dire pendant près de dix ans, le statut légal d’Hitler, pour le gouvernement allemand, était celui…           
… d’une personne vivante.


Dans la police, j’ai appris que la vérité est en général la solution la plus simple, la plus logique. La vérité est comme la lumière, elle prend le chemin le plus court. Dans 95 % des cas, lorsqu’une femme est assassinée, c’est son conjoint qui a fait le coup. Dans 90 % des cas, si un enfant disparaît, c’est qu’il a été tué par le beau-père ou la belle-mère, en tout cas par la famille directe. La simplicité avant tout. Avant d’inventer des extraterrestres, des monstres, des fantômes, il faut chercher des réponses dans le quotidien, la banalité. Il y a donc fort à parier qu’Hitler s’est bel et bien tiré une balle dans la tête en 1945. C’est la solution la plus simple, la plus économique. Personne n’a trafiqué ses dents pour faire croire à un suicide, il n’a jamais pris de sous-marin pour l’Argentine après trente opérations de chirurgie esthétique, il n’a pas vécu la fin de sa vie à l’ombre des palmiers. Fin de l’histoire. Fin du débat. Mais s’il n’y a pas de débat, il n’y a pas de livre. Ce livre. 


Les croyances infondées de l’homme. La religion, le complotisme. Tout est là. Un phénomène de vents croisés et rapides sépare les eaux à Suez, on imagine alors que c’est l’action de Moïse. On voit un tronc d’arbre flotter sur le Loch Ness, on en fait un monstre. On aperçoit un ballon-sonde dans le ciel, il devient aussitôt une soucoupe volante. L’être humain aime se compliquer la vie… À moins qu’il n’aime jeter un peu de fantaisie dans un monde qui en est si souvent dépourvu.


Nous le savons maintenant, il a bel et bien existé, à la fin de la guerre, un réseau d’exfiltration des nazis à destination de divers pays d’Amérique du Sud, et notamment de l’Argentine (Perón, le dirigeant argentin d’alors, était en admiration devant Mussolini et Hitler), avec l’appui de l’Église, du Vatican en particulier (entre les petits garçons et les nazis, leur cœur balance…), et de la Croix-Rouge, qui leur fournissaient de faux papiers italiens avant leur départ. Les Alliés ont appelé ce réseau de fuite la « ratline », la « route des rats », les Allemands, eux, l’ont nommé opération Odessa (c’est tout de suite plus glamour, plus James Bond). On estime qu’en 1947, près de quatre-vingt-dix mille Allemands et Autrichiens avaient fui vers l’Argentine (cela ne passe pas inaperçu ! Quatre-vingt-dix mille, c’est l’équivalent de la population d’Avignon). Dix-neuf mille y sont restés. Parmi eux, une soixantaine de criminels de guerre, protégés par le gouvernement de Perón… Ce qui file des frissons dans le dos.


Tout comme il existe en France un village d’irréductibles Gaulois, il existerait donc une petite ville dans le sud de l’Argentine, en Patagonie plus précisément, où la plupart des habitants, sans doute des fous ou des fabulateurs, sont persuadés d’avoir côtoyé Hitler dans les années cinquante…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 24 septembre 2024

[Orengo, Jean-Noël] Vous êtes l'amour malheureux du Führer

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Vous êtes l'amour malheureux
            du Führer

Auteur : Jean-Noël Orengo

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1969 : Albert Speer, architecte favori et Ministre de l'armement d'Hitler, publie ses Mémoires. Revisitant son passé, de ses mises en scène des congrès nazis à la chute du Reich, il parachève l'ultime métamorphose qui a sauvé sa tête au procès de Nuremberg et va faire de lui la star de la culpabilité allemande. Affirmant n'avoir rien su de la Solution Finale, il se déclare "responsable, mais pas coupable." Les historiens auront beau démontrer qu'il a menti, sa version de lui-même s'imposera toujours.

Comment écrire sur un homme qui a rendu la fiction plus séduisante que la vérité ?

A l'heure des fake news et de la guerre des récits, voici le roman d'un des plus grands mensonges de l'Histoire. Traquant les scènes de la vie de Speer, s'interrogeant sur leur vraisemblance, éclairant certains aspects, allant là où il s'arrête en convoquant les acteurs capitaux d'après guerre, notamment l'historienne Gitta Sereny, l'auteur propose une lecture vertigineuse de celui à qui l'un de ses collaborateurs affirmait : « Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes l'amour malheureux du Führer ».

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Noël Orengo est chroniqueur de films pour le magazine Transfuge. Il est l'auteur d'un essai sur l'art, Vivre en peinture, paru aux éditions Les Cahiers dessinés en 2023. Tous ses romans sont publiés aux éditions Grasset.

 

 

Avis :

Des hauts dirigeants du IIIe Reich, il est celui qui s’en est le mieux sorti, échappant à la peine de mort à Nuremberg en reconnaissant sa responsabilité collective, mais pas individuelle. Après vingt ans de prison, la publication de ses mémoires en a fait une star si estimée qu’une historienne a pu dire qu’« aucun survivant connu de la Shoah ne possède une telle aura auprès des foules et des spécialistes. »

Comment cet Albert Speer, principal architecte au service du parti nazi, puis ministre de l’Armement et de la Production de Guerre, si proche d’Hitler que l’un de ses collaborateurs lui avait un jour lancé : « vous êtes l’amour malheureux du Führer », a-t-il si bien pu imposer sa propre version de la réalité historique, retournant l’opinion publique et les juges en sa faveur ? Alors qu’il a fini un jour par admettre qu’il savait, et donc qu’il était complice de l’Holocauste. Qu’il se déclarait  très fier de son parcours : « Après tout, J’AI ÉTÉ l’architecte d’Hitler. J’AI ÉTÉ son ministre de l’Armement et de la Production de guerre. J’ai passé VINGT ANS à Spandau et en sortant, J’AI FAIT une nouvelle bonne carrière ! Pas si mal tout compte fait, non ? » Et que, sans mauvaise conscience aucune, il continuait à se déclarer « Flatté ? Flatté ? Mais non ! Ivre de joie ! » à propos de ses liens privilégiés avec Hitler. 

Détricotant patiemment l’auto-fiction concoctée par Speer, le romancier Jean-Noël Orengo s’emploie à lui rectifier le portrait au fil d’un récit documenté et vivant qui souligne une personnalité ambiguë et troublante, narcissique et totalement amorale dans son opportunisme sans limite. Au-delà des faits, ce sont les ressorts psychologiques que l’auteur s’efforce de creuser, mettant en exergue un duo Hitler-Speer étonnamment affectif et, au final, une incroyable séduction manipulatrice. Speer semble ne jamais souhaiter de mal à personne, juste se faire du bien en visant toujours plus de pouvoir et de reconnaissance personnelle, peu importe les moyens. De fait, les « à-côtés » de sa valorisante relation privée avec Hitler n’ont aucune incidence sur lui. Tout entier à son objectif personnel que l’on associe assez bien à de une forme de réassurance affective, peu lui chaut la « politique » et le sort des Juifs. Il est l’artiste face au guide, le fils face au père, qu’importe les tiers. Si bien persuadé de sa bonne conscience qu’il convaincra le monde en un ultime et inconcevable tour de passe-passe, acte de séduction suprême du bourreau face à ses victimes, ces dernières ne demandant peut-être qu’à se raccrocher au moindre fétu d’apparente humanité dans cet océan de barbarie.

Puissante réflexion sur la réalité historique et sur ce que choisit d’en conserver la mémoire, ici celle d’un homme mais aussi celle de toute la société, cet essai qui se lit avec la même fluidité qu’un roman, aussi fascinant que dérangeant, débouche au final sur le terrible constat de la relativité du bien et du mal, quand leur perception s’avère si changeante et subjective et que le mensonge le plus visible finit par s’avérer plus séduisant que la vérité la plus évidente. Le mal a de telles ruses que « le pessimisme devient la seule sagesse ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Deux hommes seuls dans une pièce ; un pistolet ; un dessin. D’un côté le pouvoir, de l’autre l’art. D’un côté l’homme de pouvoir – son arme devant lui –, de l’autre l’homme de l’art – ses dessins sous le bras. Un couple typique de la culture européenne. Ça pourrait être Jules II et Michel-Ange. C’est Adolf Hitler et Albert Speer. Entre les deux, une relation débutant par un rapport de forces.
 

Intégrer le cercle des intimes d’un président, d’un chevalier d’industrie, d’un Führer, paraît obéir aux mêmes ambitions donnant lieu aux mêmes intrigues. Déférence, obséquiosité, flagornerie, soumission, crainte, tension pour séduire, toujours séduire, occupent la gamme sentimentale des courtisans. Dans les apartés d’un conseil d’administration d’une grande entreprise ou d’une faculté prestigieuse, devant les maîtres, on rampe, on s’élève ou on chute de la même manière que dans les antichambres d’une dictature. Auprès du guide, cette banalité du pouvoir est amplifiée au-delà de toute mesure. Les proportions diffèrent et les conséquences morales aussi. Le guide parle et ses intimes se ruent dans la surenchère et la compétition pour traduire, chacun de leur côté, en ordres écrits ce qui est le plus souvent énoncé à l’oral.
 

L’architecture est le pouvoir de l’espace. Tous les architectes sont autoritaires et parfaitement conscients de diriger nos espaces de vie par leurs constructions. Plus que les peintres, les musiciens ou les sculpteurs, et sans comparaison avec les écrivains ou les danseurs, les architectes modernes jouent le rôle « d’artistes » auprès des politiciens. Mais avec le guide, ce cliché est porté à un niveau hors du commun. Il se révèle, il se perçoit lui-même en chancelier-artiste, en architecte-chef d’État. En architecture, il favorise les ambitions les plus démesurées, de même que ses esquisses expriment la démesure d’un arc de triomphe ou d’un dôme devant toujours – c’est une règle – dépasser par la taille ses prédécesseurs. C’est comme s’il menait une guerre contre les œuvres des autres nations et du passé, même du passé de l’Allemagne. Une guerre des monuments et une guerre des signes. Croix gammée luttant sur le terrain de la croix du Christ, sans parler de la faucille et du marteau, un choix vulgaire et sans racines, estime le guide. Avec lui, songe l’architecte, la pierre, les signes et leurs affects recèlent des promesses de sensations et de dimensions inédites. Des promesses de pouvoir.
 

La foule reconnaît le guide, le peuple se presse autour de lui et manifeste une passion qui dépasse la simple soumission. Elle fascine l’architecte. Surtout, il est subjugué par le fait que quelques heures après, ou seulement quelques minutes après, il se retrouve dans un restaurant ou un bar d’hôtel en tête à tête avec ce maître adulé telle une star de cinéma. Ce contraste l’envoûte. Il est envoûté, c’est le mot qu’il utilisera toujours, quand on le pressera de s’expliquer sur sa relation avec le guide. Il leur répondra toujours par une question : qui n’aurait pas été envoûté ? Qui ne l’était pas ?
 

Il évolue dans le rêve concret de sa réussite auprès d’un des êtres les plus puissants au monde. Il ne parle que d’architecture, d’art, d’urbanisme, il est d’un autre niveau, la politique ne l’intéresse pas, il veille à ce que les membres lourdauds du cercle pensent que la politique ne l’intéresse pas. Et de fait, les membres le considèrent un peu comme une de ces femmes admises parfois dans leur cercle. Elles ne parlent jamais de politique, elles ne le doivent surtout pas, le guide déteste les entendre s’aventurer sur ce terrain-là, et il est consterné pour elles quand elles s’y aventurent. Selon lui, les femmes et les artistes n’ont pas à se préoccuper de politique mais seulement de beauté. Certes, les raisons diffèrent, les femmes doivent être belles comme des actrices de cinéma, les artistes doivent produire du beau, mais femmes et artistes se rejoignent d’une certaine manière sur le terrain de la beauté. Le jeune architecte n’y déroge pas et il cumule les deux : beau de corps et beau sur le papier de ses esquisses.
 
 
Le guide aime se plaindre de ce qu’il impose. C’est une coquetterie dont plusieurs de ses collaborateurs s’inspirent, se plaindre de ce qu’ils ordonnent. Ils ne cesseront plus de le faire. Surtout Himmler. Se plaindre du terrible devoir de faire la guerre aux Juifs dans toute l’Europe conquise. Se plaindre du terrible devoir d’assassiner les femmes et les enfants juifs. Se plaindre de ne pas en faire suffisamment et de décevoir le Führer. Se plaindre de ne pas voir suffisamment sa propre femme et ses propres gosses, de jolies petites têtes blondes.


Il sait que son architecture est en train de violer toutes les conventions du goût et de l’évolution des formes et il en jouit avec une force qu’il n’imaginait même pas. C’est au guide qu’il doit cette jouissance. C’est à lui qu’il doit cette libération de toutes ses entraves de jadis. Quel architecte n’aurait pas envie de ça ? Construire indépendamment du goût et sans se soucier du budget ?


D’ailleurs, à Nuremberg, il n’a pas construit un monument mais une ambition. Un élan où la pierre, la chair humaine, la nuit, la lumière des projecteurs de défense antiaérienne incarnent le spectacle d’une ambition illimitée. C’est la politisation de l’esthétique et l’esthétisation de la politique.


L’art est le fruit d’une ambition démesurée. L’art est le contraire de l’humilité, du bien public, du bien tout court, comme du mal d’ailleurs. L’art concurrence Dieu, si jamais il existe. L’art attaque la mort, c’est basique. La pierre dure plus longtemps que la chair, c’est basique. Ce sont des truismes, l’expression d’un sens commun brutal, banal et imparable. Ils expriment la vérité toute simple de la pierre qui, taillée par la chair des hommes, dure plus longtemps que cette chair. Les pyramides restent ; les ouvriers qualifiés qui les ont bâties restent avec elles, bien que leurs noms ne restent pas. Même les esclaves restent à leur façon, quand ils travaillent à l’érection de bâtiments d’art.


« Il ne faut jamais juger les artistes d’après leurs idées politiques. L’imagination, cette faculté qui leur est nécessaire pour leur travail, les rend inaptes à penser de façon réaliste. Laissons Thorak travailler pour nous. Les artistes sont de purs innocents. Un jour, ils signent un texte les yeux fermés, le lendemain, ils en signent un autre, du moment qu’ils ont l’impression de servir une bonne cause. »


De toute façon, il n’aurait rien pu faire, sauf à perdre tout crédit auprès d’un homme qu’il aime. Et puisqu’il ne participe pas aux exactions de près ou de loin, il se sent innocent. Il n’est que l’architecte préféré du guide, sans plus.


Six ans de mariage, et toujours pas d’enfants… Le guide lui-même refuse d’en avoir. Sa dévotion à la grandeur de l’Allemagne lui ferme les portes de la vie de famille, explique-t-il avec satisfaction à son entourage. Et puis, les grands hommes ont des progénitures décevantes. « Regardez le fils de Goethe, ne cesse-t-il de répéter. Un crétin ! Vous imaginez, s’il m’arrivait la même chose ? »
 


Il a été son architecte no 1. Il a été son ministre de l’Armement, le possible no 2 du régime, le successeur rêvé par les militaires et les industriels. Il a été le prisonnier no 5 à Spandau. Il est désormais la star des historiens et des médias. 
 


L’historienne songe qu’aucun survivant connu de la Shoah ne possède une telle aura auprès des foules et des spécialistes. Il y a bien Elie Wiesel ou Simon Wiesenthal, mais leur notoriété ne peut pas rivaliser avec celle de la star Albert Speer.


Mais globalement, tout se passe parfaitement bien pour lui, comme, au fond, depuis le début de sa vie. Il est né dans une famille aisée. Il n’a pas été battu ou violenté par ses parents ou des adultes ou des camarades. Il a fait de bonnes études. Il a érigé des monuments. Il a occupé des fonctions prestigieuses. Il est désormais sollicité partout. Il n’y a que ses vingt ans de réclusion qui l’ont fait flirter avec le malheur. Encore a-t-il su transformer son séjour carcéral en expérience spirituelle, lisant plus de cinq mille ouvrages, explorant comme personne sa culpabilité d’Allemand face à l’extermination des Juifs.


Dès le début, de façon un peu mélodramatique, il l’avait pressée de poser immédiatement cette foutue question des Juifs, prenant les devants, désamorçant ainsi toute intrigue entre eux, lui montrant que sa réponse serait celle qu’il a toujours donnée à tous et qu’il a écrite dans ses best-sellers : coupable collectivement, innocent individuellement.


« Ce que je voulais vous dire, c’est qu’en fin de compte, je trouve que je ne m’en suis pas si mal sorti que ça. Après tout, J’AI ÉTÉ l’architecte d’Hitler. J’AI ÉTÉ son ministre de l’Armement et de la Production de guerre. J’ai passé VINGT ANS à Spandau et en sortant, J’AI FAIT une nouvelle bonne carrière ! Pas si mal tout compte fait, non ? »


Le IIIe Reich ne nous oublie pas, et tant qu’il y aura des hommes, il ne nous oubliera jamais. Il a été conçu pour ça. Être inoubliable par l’ampleur de ses crimes et l’outrance de ses monuments. Crimes et monuments.


Les anciens pratiquaient la damnatio memoriae, pas les modernes. Les anciens pratiquaient la damnation des tyrans par l’oubli, on effaçait leurs noms des annales et des stèles, on interdisait de les prononcer, on cherchait à les faire disparaître, pas les modernes. Ainsi va l’humanité moderne que la célébrité se joue très au-delà du bien et du mal, et que l’ampleur de vos crimes vous assure l’immortalité bien plus qu’à vos victimes, et face au constat, le pessimisme devient la seule sagesse.


 

mercredi 12 juin 2024

[Jauffret, Régis] Dans le ventre de Klara

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans le ventre de Klara

Auteur : Régis JAUFFRET

Parution : 2024 (Récamier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

"Ce roman est constitué de faits et d'imaginaire comme un corps de chair et d'os." - Régis Jauffret
De juillet 1888 à avril 1889, Klara Hitler porte dans son ventre celui qui est destiné à devenir l'incarnation du mal absolu. Pour la première fois, la mère du monstre prend la parole sous la plume magistrale de Régis Jauffret, et nous confie le récit de sa grossesse funeste. 
Neuf mois de violence et de religiosité étouffante, desquels naîtra celui qui incarnera le nazisme et la Shoah. Neuf mois durant lesquels Klara est traversée, habitée, possédée déjà par l'innommable, partagée entre l'amour pour son enfant à venir et les visions qu'elle reçoit malgré elle des crimes que ce fœtus, une fois devenu homme, commettra contre l'humanité tout entière.

Peu d'auteurs ont su explorer l'indicible avec le génie narratif dont fait preuve Régis Jauffret. Lui seul pouvait faire ce voyage dans les abysses, avec la conscience que seule la littérature peut explorer profondément l'âme humaine. Un roman sombre, violent et magnifique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Régis Jauffret est né à Marseille en 1955. Il fait ses débuts d'écrivain en 1985 avec Seule au milieu d'elle. Il connaît un grand succès en 1998 avec Histoire d'amour. En 2007, il publie Microfictions et remporte le prix Goncourt de la nouvelle. Lauréat du prix Décembre pour Univers, univers, puis du prix Femina pour Asiles de fous, Régis Jauffret est l'une des voix les plus importantes de la littérature française contemporaine.

 

 

Avis :

« Les femmes sont grosses de l’avenir du monde. » Un avenir parfois funeste, comme dans le cas de Klara Hitler, lorsque de juillet 1888 à avril 1889 elle porte dans son ventre celui qui s’avèrera la « bête immonde ». Comblant par la fiction les pointillés dessinés par une riche documentation historique, Régis Jauffret raconte cette gestation que, certes ignorante du mal qu’elle porte en germe, il nous présente traversée de sombres fulgurances extralucides, en une implacable superposition d’un présent mortifère, asphyxié par l’obscurantisme religieux et par l’autorité violente du mari, et de visions subreptices d’un futur innommable que lui et nous connaissons.

L’auteur que, depuis son livre Papa consacré à son père emmené par la Gestapo, l’on sait douloureusement marqué par cette époque, a rassemblé tout ce que l’on sait des parents d’Hitler avant de choisir de donner la parole à la mère. Il imagine qu’elle avait pour habitude de se confier à un tableau noir, sitôt couvert de ses mots fiévreux, sitôt effacé dans un réflexe craintif de silence et de soumission. Cette femme dont le récit ne donne jamais le nom, d’abord servante puis épouse, après dispense ecclésiastique, de son oncle, vit terrifiée sous la double emprise de cet homme mesquin, rigide et autoritaire, et d’un curé obscurantiste qui la renvoie à un coupable et inférieur statut féminin justifiant toutes les tyrannies.

Son récit plante le décor cauchemardesque d’une histoire familiale trouble, entre naissances illégitimes et origines incertaines, inceste et consanguinité, le tout confit dans les mentalités arriérées d’une petite ville d’Autriche-Hongrie tolérant toutes les turpitudes pourvu qu’elles portent le masque d’une bienséance bigote et fondamentaliste. Viennent s’y imprimer les terrifiantes confessions intimes d’une femme asservie par la peur et la maltraitance, convaincue jusqu’à la folie de sa coupable infériorité féminine et donc entièrement soumise à l’entreprise de châtiment et d’expiation qui la poursuit dans tous ses gestes et dans le moindre recoin de ses pensées. Tandis qu’elle s’efforce de se conformer au rôle que ses tortionnaires lui assignent – celui d’un ventre répugnant mais muettement soumis aux pulsions de son mari et aux besoins de la reproduction –, se glissent dans son esprit déjà halluciné les flashes de visions qu’elle a toutes les raisons de croire nées de sa diabolique mauvaiseté, mais qui parlent tout autrement au lecteur post-Shoah.

Certes un tantinet répétitif à la longue et imputant sans doute un peu trop le nazisme à la naissance d’un seul homme, ce texte, mûri par des années de préparation – l’auteur l’a remanié après une première édition italienne début 2023, sous le titre 1889  – et porté par la virtuosité d’une plume merveilleusement travaillée, a la puissance d’un grand livre, terriblement noir et douloureux, construit à partir d’obsessions personnelles profondes sur cette aberration : qu’un fœtus incarnant tous les espoirs d’avenir d’une mère se transforme en plus grand génocidaire de l’histoire. (4/5)

 

 

Citations :

Les mères demeureront toujours comptables des péchés commis plus tard par l’enfant qu’elles ont porté. On nous accusera d’avoir concocté neuf mois durant un assassin, un monstre, un être qui fera regretter Dieu d’avoir créé Adam et on nous reprochera d’avoir engendré ces fratries asphyxiées aux cendres dispersées, fumant la terre des potagers dont la récolte nourrira les bambins des bourreaux, et, nous prêtant le pouvoir de divination des sorcières, on nous blâmera de n’avoir pas cousu nos vulves afin de les préserver de l’existence et du supplice.
L’intervention des pères est trop fugace pour les compromettre en aucune façon. Oncle me l’a dit.
 

Puisque mes enfants ont peu vécu, ils n’ont pas eu le temps de gravement pécher et ils ont grimpé directement au paradis. Peut-être ont-ils écopé malgré tout de quelques heures de purgatoire pour les deux ou trois bêtises qu’ils avaient eu le temps de commettre avant de tomber malades mais la Vierge les aura graciés et placés à la droite du Père. Au lieu de les pleurer je devrais me réjouir d’avoir de la sorte réalisé le rêve des mères chrétiennes de mettre au monde de futurs citoyens du Ciel.
 

Aloïs et Angela étaient solides, incassables. Angela avait survécu l’an passé à la fièvre typhoïde et en 1886 Aloïs avait vaincu le croup qui emporterait Gustav en décembre de l’année suivante et bientôt Ida. On m’avait empêchée d’aller aux obsèques de Gustav car je [la mère] ne maîtrisais pas ma peine. Oncle [le père] n’avait assisté à aucun des enterrements car ils s’étaient déroulés pendant ses heures de travail.
 

A la fin de l’année, mes seins s’infectèrent. Je ne pus allaiter Gustav pendant dix jours. Ensuite, mon lait coula clair et puis ne coula plus. Oncle m’ordonna de compenser la dépense que représentait l’usage du biberon par un moindre appétit de ma part qui contre-balancerait l’achat de lait supplémentaire et il amputa mon budget.
Avec ma sœur nous mîmes un point d’honneur à économiser notre nourriture, si bien qu’à la fin de la semaine il nous restait malgré tout quelques pfennigs. Nous les accumulions en silence, regardant au fil du temps grossir avec joie notre pécule. Nous le cachions dans un pot de terre sur une étagère de la cuisine.
Un dimanche matin, Aloïs le fit tomber en présence d’Oncle. Il se brisa, les piécettes se répandirent. Il fallut s’expliquer. J’avouais.
- Puisque je te donne trop, tu auras moins.
Il fit ramasser la monnaie par Aloïs et en souriant l’empocha.
 

Nous autres femmes portons en nous le squelette qui garnira un de ces ventres de bois dont les tombes sont pleines. Pas de quoi pavoiser, au contraire nous devrions pleurer le futur mort dont nous sommes le tombeau provisoire avant de le jeter au monde le temps qu’il faute, pèche, soit moissonné par la mort et damné.
 

Les femmes sont grosses de l’avenir du monde.