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lundi 4 mai 2026

Critique : "Gens sans tombe" de Enes Halilovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Gens sans tombe " de Enes Halilovic


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)

Auteur : Enes HALILOVIC

Traduction : Chloé BILLON

Parution : en serbe en 2020
                  en français (Bruit du Monde) en 2026

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782386010606  
                           en librairie

 


 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles. Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur cette figure légendaire.

Le narrateur nous raconte son enfance auprès de tante Badema - elle aussi meurtrière, ayant empoisonné un inspecteur de police - qui l'élève entre récits de cavale et séances de tricot. Une galerie de personnages absolument saisissants : il y a Goulasch, ce voisin obèse qui grossit jusqu'à ne plus pouvoir sortir de sa chambre. Il y a Janko, mathématicien de génie obsédé par la conjecture de Goldbach, qui voit dans les équations la clé du monde. Il y a Clark, ce joueur mythomane qui se prend pour une star de cinéma...

Roman d'apprentissage brutal et tendre, Gens sans tombe déploie une fresque des Balkans contemporains où la violence se transmet de génération en génération. Halilović révèle un talent exceptionnel, conjuguant oralité populaire et sophistication littéraire pour dire la difficulté d'exister quand l'Histoire vous a volé jusqu'à votre nom.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région a forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Il est écrivain, poète, dramaturge, journaliste et économiste. Il est le fondateur de l’agence de presse Sanapress (2000), de la revue littéraire Sent (2001) et de la revue en ligne Eckermann. Son roman Gens sans tombe a été couronné du prix Vital 2020 et du prix Grigorije Božović.

 

Avis :

Originaire du Sandžak, région frontalière entre Serbie et Monténégro longtemps marquée par une histoire de coexistence et de fractures, Enes Halilović entreprend, par ce roman, d’offrir une « tombe » symbolique à ceux qui, oubliés par leur terre comme par la mémoire officielle, ne peuvent plus compter que sur les mots pour obtenir une forme de reconnaissance. Son récit s’inscrit ainsi dans une démarche mémorielle où la fiction se fait ultime refuge contre l’oubli.

Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.

Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.

Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses. 

Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif. 

Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)

 

Citations :

Cette amitié comptait beaucoup pour moi mais je l’affirme : il ne faut être trop proche de personne ; soit ton proche finira par te décevoir, soit tu devras le défendre quand il décevra les autres. Même le coupable est magnanime envers lui-même, mais pas envers les autres coupables.


La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

 

mardi 6 mai 2025

[De Moor, Marente] Les grands bruits

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les grands bruits (Foon)

Auteur : Marente DE MOOR

Traduction : Noëlle MICHEL

Parution : en néerlandais en 2018
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2025

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un village abandonné de l’ouest de la Russie, au milieu d’une nature sauvage de plus en plus envahissante, Nadia et Lev se déchirent autour de leurs non-dits. C’est ici, parmi leurs animaux, que ce couple de biologistes dirigeait autrefois un laboratoire et un refuge pour oursons orphelins. Mais les bénévoles ne viennent plus.
Depuis un certain temps, des bruits étranges se font entendre dans le ciel et la forêt « comme si Dieu poussait des meubles ». Et déjà les souvenirs les plus sombres remontent à la surface. Que reste-t-il de la vie qu’ils voulaient se construire ? Sans fard, Nadia raconte son histoire. Mais peut-on lui faire confiance ? Et qui est Esther, cette femme venue de l’Ouest qu’elle aimerait tant oublier ?

Marente de Moor nous offre le portrait ardent d’une femme aux prises avec ses choix. Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1972, Marente de Moor est la fille de l’écrivaine néerlandaise Margriet de Moor. Pour son deuxième roman, La Vierge néerlandaise, elle a reçu le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature (2014). 

 

 

Avis :

De cette Russie qu’elle connaît bien pour y avoir vécu de 1991 à 2001, la romancière néerlandaise Marente De Moor tire une histoire crépusculaire aux frontières de l’étrange, tant ses personnages aux confins d’un monde en déliquescence peinent à rester ancrés dans une réalité qui leur échappe.

Il y a trois décennies de cela, Nadia, jeune étudiante, tombait amoureuse de son professeur de zoologie à Leningrad, de vingt ans son aîné. Enceinte, elle abandonnait ses études pour le suivre au milieu des forêts de l’ouest russe et y ouvrir avec lui une station biologique. Pour se financer, le couple accueillait des touristes étrangers, attirés par les oursons orphelins qu’il prenait en charge.

Alors, que s’est-il passé pour que de ces projets de vie ne reste aujourd’hui qu’un champ de ruines ? Abandonné, le laboratoire à demi écroulé n’est plus occupé que par les chauves-souris et la végétation qui l’ont envahi. Le village dont Nadia et Lev sont les derniers habitants n’a plus d’existence pour les autorités. Pillées par les maraudeurs, pressurées par la forêt, ses datchas en bois autrefois construites artisanalement sont devenues le royaume des esprits frappeurs. D’ailleurs, de grands bruits inexplicables terrifient Lev dont la tête commence aussi à partir en friche. Sa mémoire à lui s’effaçant, Nadia s’efforce de se souvenir pour deux, tout au moins dans les moments qui échappent à son dur labeur quotidien, entre leurs bêtes, le potager et les mille tracas quotidiens d’une existence en autarcie, loin de tout.

Mais, si Lev a pris de l’avance sur elle dans la décrépitude, Nadia n’est pas forcément mieux armée pour affronter la réalité. Si sa mémoire à elle lui joue des tours, c’est qu’enfoui sous les non-dits, un vieux drame n’en continue pas moins d’empoisonner l’esprit de cette femme vieillissante. Un événement a bloqué le temps pour ce couple, le laissant à jamais suspendu hors du monde. Lev et Nadia sont devenus deux pierres dans le courant d’une rivière. Le pays tout entier a changé, induisant pour cette zone rurale une irréductible déshérence. Eux sont restés figés, à observer peu à peu la déliquescence de la Russie recouvrir en un parfait mimétisme le désastre de leur propre vie. Une vieille connaissance indésirable a annoncé sa visite. Il va leur falloir affronter leurs fantômes…

Fine psychologue et peintre d’atmosphère, Marente De Moor superpose habilement les désillusions d’un couple au destin brisé à l‘agonie du monde soviétique dans les années 1990. Maintenus en vie par la nécessité de faire face aux exigences du quotidien – se nourrir et se chauffer monopolisent toute leur énergie –, Nadia et Lev n’ont pas le temps de s’appesantir sur leurs états d’âme ni de comprendre ce qui se passe autour d’eux. Il leur faut juste tenir dans un univers qui s’écroule, la fin de leurs rêves coïncidant étrangement avec celle du monde autour d’eux. Tant la structure du récit que la langue employée, entre gestes rassurants du quotidien et ambiance énigmatique et menaçante, contribuent à la douloureuse poésie du récit, marqué par la dépossession, l’inquiétude et l’étrangeté.

Comment vivre quand tout s’est écroulé ? Entre survie matérielle, rêves refuges et folles hallucinations, Marente de Moor excelle à décrire un déroutant et touchant déséquilibre, un pied dans la réalité, l’autre dans un imaginaire étrange et presque fantastique. (4/5)

 

 

Citations :

Tant d’eau a coulé sous les ponts depuis. Sur  la Nadia amoureuse est venue se greffer la Nadia enceinte, puis la Nadia mère, et par-dessus encore une autre version de Nadia, plus aguerrie, qui a enfanté pour la seconde fois, et ainsi de suite. Vous pouvez faire une croix sur l’idée d’arracher toutes ces écorces pour revenir à l’homme ou la femme d’origine. Elles sont trop collées les unes aux autres, comme des couches de papier peint ; vous les déchirerez et abîmerez les motifs, et ne récolterez que des lambeaux.


Il est là, en peignoir, ses larges pieds nus enfoncés dans la neige. Je ne l’ai pas entendu s’extraire de la baignoire. Mon mari n’est donc pas seulement inodore, désormais il est aussi inaudible. Cette manière de nous dérober l’un à l’autre pourrait être un phénomène réciproque : il se fait plus discret et j’ai l’ouïe qui flanche ; ma vue baisse et son visage pâlit et s’estompe. C’est peut-être ainsi qu’on est censés vieillir ensemble, sans drame, ni maladie ni décès, chacun se contentant de s’effacer peu à peu des perceptions de l’autre.


Elle paraissait fraîche comme une rose, alors que nous avions le même âge, elle et moi. À mon avis, les femmes s’étiolent sous le poids de leurs principes, tandis que les hommes, au contraire, s’engraissent de leurs certitudes. Regardez les grands hommes d’État : en général, plus leurs mandats sont longs et confortables, plus ils s’empâtent. Les femmes de conviction, au contraire, se fissurent, se dessèchent, se dissolvent tels des fantômes. 


Du ressort ? Nadia, c’est le lot de toute notre foutue nation. Nous sommes aussi tendus qu’un ressort comprimé dans le canapé, parce que le monstre assis dessus est trop fainéant pour soulever son cul.


Alors que je descends la rue devant chez nous, je remarque qu’elle s’est considérablement rétrécie. On n’y circule pas assez, les accotements se rejoignent peu à peu, désormais les racines des arbres soulèvent l’asphalte et l’herbe pousse dans les nids-de-poule. Voilà à quoi ressemblent nos routes. Si tout était lisse et rectiligne dans cet immense pays, nous nous endormirions au volant. Mieux vaut que la vie ne soit pas trop facile, disait ma grand-mère, les gens en seraient frustrés ; en Occident, ils se la coulent tellement douce qu’ils ne savent plus quoi faire de leurs journées. Pourtant, plus que tout autre, elle a souhaité l’effondrement de l’Union soviétique. Elle pensait que nos villes ressembleraient à Paris, et nous à des Parisiennes. À quatre-vingts ans, elle a ressorti son français de l’armoire comme une robe de mariée jamais portée, et a patienté. En vain, bien sûr. Rien n’a changé. Tout a tranquillement continué de rouiller.

 

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samedi 27 avril 2024

[Mattern, Jean] Les eaux du Danube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les eaux du Danube

Auteur : Jean MATTERN

Parution :  2024 (Sabine Wespieser)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avant cette conversation avec le professeur de philosophie de son fils, les jours s’écoulaient selon un rythme immuable pour le narrateur de ce bref et saisissant roman d’un ébranlement : issu d’une bonne famille lyonnaise, marié depuis près de vingt ans à Madeleine avec qui il est venu s’installer à Sète, Clément Bontemps est un être d’habitude, bon mari et bon père, heureux d’ouvrir à horaires fixes son officine de pharmacien.

Il a pourtant suffi que le professeur Almassy évoque, avec une grande délicatesse, le désarroi dans lequel le mutisme du père plonge le fils, pour que la surface lisse de l’existence de Clément se craquèle. Seul dans la maison familiale en ce mois de juillet, celui qui ne s’est jamais posé de questions, bien trop soucieux de se prémunir contre toute émotion, se retrouve confronté aux silences de sa propre histoire. Il comprend qu’il lui faudra aborder enfin les non-dits avec lesquels il a vécu jusque-là : son mariage de convenance, les origines hongroises de sa mère…

Georges Almassy, dont le nom dit les racines hongroises elles aussi, lui sera d’une aide providentielle pour assembler les pièces d’un puzzle familial qui, des bords de la Méditerranée, vont le conduire, de manière totalement inattendue, vers les eaux du Danube juste après la deuxième guerre mondiale…

Dès lors, le rythme du récit va staccato, ouvrant les tiroirs secrets de ce qui devient une magnifique histoire de transmission et de filiation. Jean Mattern joue de manière vertigineuse dans ce livre de ses thèmes de prédilection, nous rappelant avec brio que la littérature s’écrit sur les vérités enfouies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d’Europe centrale. Il suit des études de littérature comparée en France à la Sorbonne, avant d’être responsable des droits étrangers aux éditions Actes Sud, responsable des acquisitions de littérature étrangère aux éditions Gallimard, puis responsable du domaine étranger chez Grasset. Il est aujourd’hui directeur éditorial des éditions Christian Bourgois.

Dans chacun de ses livres, la question de la transmission occupe une place prépondérante : après Les Bains de Kiraly (2008), De lait et de miel (2010), Simon Weber (2012), Le Bleu du lac (2018), Une vue exceptionnelle (2019) et Suite en do mineur (2021), Les Eaux du Danube est son septième roman chez Sabine Wespieser éditeur. Aux éditions Gallimard il a également publié un roman, Septembre (2015), ainsi qu’un essai, De la perte et d’autres bonheurs (2016), dans la collection  « Connaissance de l’Inconscient ».

 

 

Avis :

Au travers du destin d’un homme sans histoire ni passion, Jean Mattern poursuit son délicat questionnement des apparences, dans une nouvelle exploration des non-dits autour des origines et de la filiation.

« J’ai passé ma vie à éviter les sensations fortes. Question d’éducation. Pas d’alcool, pas de sauts en parachute, pas de voitures de course. Pas d’aventures non plus. Même le sexe m’ennuie parfois. Tout m’ennuie d’ailleurs, je crois. J’attends que ça passe. » Ainsi fait-on, dès l’incipit, la connaissance de Clément Bontemps, anti-héros absolu issu de la bourgeoisie lyonnaise et menant à Sète une existence réglée comme du papier à musique, entre son épouse Madeleine, son fils Matias et sa pharmacie. Ayant décidé une fois pour toutes d’éviter les vagues et les drames, « gérant sa vie comme un financier ses actions », il traverse le temps comme sous anesthésie, les yeux soigneusement fermés sur tout ce qui pourrait briser la perfection des apparences. Comme la mélancolie de Marguerite lors de leurs épousailles, la naissance prématurée de Matias et leurs si grandes dissemblances, et, de temps à autre, les absences « vitales » de sa femme, « pour aller à l’Opéra de Paris ou ailleurs »...

Mais voilà qu’un coup de téléphone vient soudain égratigner la bulle ouatinée de sa sérénité. Georges Almassy, le professeur de philosophie de Matias, veut lui parler de son fils. « Il craint de vous faire certains… aveux. De vous dire certaines choses, si vous préférez. » En ces années 1980 où, tout juste dépénalisée, l’homosexualité est toujours perçue comme une maladie, l’enseignant multiplie les allusions sans que le père muré dans les convenances s’autorise à comprendre. Sa gêne, notre homme l’attribue plutôt à une coïncidence troublante : le nom Almassy le renvoie à ses origines hongroises par sa mère et au silence familial qui les a reléguées dans l’oubli, Mme Bontemps mère s’étant « fondue dans le décor comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur » pour ne plus jamais évoquer d’autrefois qu’un prénom, József, répété en boucle sur son lit de mort.

Alors, perturbé par le rappel de cette fêlure d’un passé qu’une fois veuf, son père a définitivement bouclé d’un « Chacun emporte sa part de mystère en quittant ce monde », ce n’est pas en songeant à son fils mais à sa mère que le narrateur recontacte l’enseignant. Lui qui aux eaux de la Méditerranée a toujours préféré la sécurité sans surprise de la piscine, va se retrouver plongé dans celles, ensanglantées par l’Histoire, du Danube. Découvrant alors les frappantes répétitions d’un destin familial qui l’aura influencé à son insu, trouvera-t-il la force de briser la carapace et d’enfin s’autoriser à vivre ? S’ouvrira-t-il enfin aux émotions de ses proches, son épouse qui laisse traîner les poèmes de Paul Valéry – « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre » –, et son fils qui se désespère de parvenir à lui parler de qui il est ?

Ciselant son texte en mille détails signifiants, Jean Mattern réussit encore une fois, en un roman aussi bref qu’intense, une brillante auscultation des thèmes qui lui sont chers : les pouvoirs dévastateurs du non-dit, la transmission, et enfin, l’acceptation de soi. Un livre délicat et délicieux. (4/5)

 

 

Citations :

Je n’appartiens à aucun lieu. Comment pourrais-je affirmer que je suis plus moi-même ici qu’ailleurs ? J’ignore le sens de ces mots. J’essaie de traverser les journées. C’est la seule définition que je trouve à tout ça. Il faut avancer. La vie, c’est cet écoulement du temps, rien d’autre. Il faut naviguer sur ce fleuve des heures, pourquoi imaginer autre chose ? Se contenter de rendre tout cela aussi agréable que possible, éviter les tempêtes, avancer. C’est ça, être soi-même.


Mais je n’ai pas l’habitude de ce genre de choses. Déranger les gens. M’imposer. Poser des questions. La discrétion était une vertu cardinale pour mon père, il ne cessait de nous le répéter. Et nous nous efforcions tous de mettre sa maxime en pratique. Tous. Même l’affection se devait d’être discrète. Pas d’effusion, pas de sentimentalité. Surtout pas. Madeleine se moquait parfois de moi, en me disant que c’était devenu ma seconde nature. Il m’est arrivé de m’interroger, j’avoue : quelle serait ma première nature – si cela existe – sans ce diktat paternel de la modération et de la mesure en toute chose ? Qui serais-je devenu alors ?


Madeleine me l’avait dit le jour de nos fiançailles : je suis un homme sans passions. Elle ajouta que cela lui convenait très bien. Mais j’aimerais tout de même comprendre comment la Fantaisie en fa mineur de Schubert parvient à remuer à ce point un jeune homme de dix-sept ans. Je n’ai jamais été ce garçon-là. J’aimerais connaître cette félicité – dont témoignaient son regard et la coloration de ses joues encore une heure plus tard – que même le sexe ne me procure pas. Suis-je condamné à la bonne mesure en toute chose ? Je n’ai pas le cœur sec pour autant. J’aime Madeleine avec une tendresse que je ne peux pas nier. Nous faisons encore l’amour de temps en temps. Cela me procure de la satisfaction et elle aussi semble trouver ça agréable – mais ce que nous partageons s’arrête là. Et être satisfait n’a pas grand-chose à voir avec être heureux. Contrairement à ce que l’on m’a appris. Dans ma famille, la passion pour Schubert, ou autre chose, n’avait aucune place dans nos journées. La pharmacie occupait celles de mon père et, si la musique faisait partie intégrante de la bonne éducation et de temps en temps de la vie sociale, lors d’une soirée au concert ou à l’opéra, elle n’a jamais joué un autre rôle, jamais empourpré les joues de qui que ce soit. On ne m’a pas donné accès à ce territoire étrange où Madeleine s’aventure à chaque fois qu’elle met un 33-tours sur notre platine, ou lorsqu’elle part assister à un spectacle quelque part. Il faut croire qu’elle a transmis la clef de son paradis à Matias. Il me reste la salle d’attente. Ou devrais-je dire le purgatoire ?


Elle avait connu une année de félicité, elle pouvait dire sans sourciller à un inconnu tel que moi qu’elle avait perdu le grand amour de sa vie. Je lui enviais ses certitudes et même sa douleur. Ma vie, réglée comme l’horloge au-dessus de la porte de la pharmacie, si petite à côté, si ordinaire ou médiocre, comparée à son chagrin immense. Comment pourrais-je lui parler de cette oppression qui enserrait ma poitrine depuis quelques semaines, sans pouvoir lui en donner la moindre raison ? Oserais-je admettre que le doute me rongeait ? Le sentiment que j’avais géré ma vie comme un financier gère ses actions, mais que je ne prenais aucun plaisir à récolter les fruits de ma sagesse ?


Hélène et Léopold Bontemps étaient des figures de la bonne société lyonnaise : mes parents. Pharmacien de père en fils pour l’un, et femme au foyer modèle pour l’autre. Une épouse qui s’était fondue dans le décor, comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur. (…) Maintenant, pendant ces heures où le sommeil ne vient plus, je me demande si je n’ai pas été anesthésié par la pièce de théâtre que mes parents répétaient jour après jour. Celle d’une famille ordinaire.

 

 

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mardi 20 juillet 2021

[Ravey, Yves] Adultère

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adultère

Auteur : Yves RAVEY

Editeur : Les Editions de Minuit

Année de parution : 2021

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Jean Seghers est inquiet : sa station-service a été déclarée en faillite. Son veilleur de nuit-mécanicien lui réclame ses indemnités et, de surcroît, il craint que sa femme entretienne une liaison avec le président du tribunal de commerce.
Alors, il va employer les grands moyens.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yves Ravey est né à Besançon (Doubs) en 1953.

 

Avis :

Rien ne va plus pour Jean Seghers : sa station-service est en faillite, tout laisse à croire que sa femme le trompe avec le président du Tribunal de commerce, et son employé lui réclame le paiement immédiat de ses indemnités. Mais notre homme et narrateur n’a pas dit son dernier mot…

Clair, net et sans bavure : Yves Ravey n’abandonne pas sa marque de fabrique et nous plonge à nouveau dans un de ses courts récits dont le minimalisme fait toute la force de frappe. La situation est banale, les personnages ordinaires et l’intrigue d’une extrême simplicité, pourtant le texte subjugue, surprend et finit par ouvrir des perspectives aussi dérangeantes qu’inattendues. En se cantonnant à l’observation et à la description sèches de leurs faits et gestes, la narration suscite une impression étrange de décalage et de malaise face à des personnages dont le lecteur, perturbé par un tel vide, ne pourra que supputer les sentiments et la psychologie. Sur ce plan, la conclusion, que d’aucuns pourront juger trop abrupte et à première vue frustrante, est une apothéose de non-dit, où s’entrevoit soudain un au-delà du récit, glaçant et diabolique.

Aussi implacable que dépouillée, cette noire histoire aux accents chabroliens se lit d’un trait et vous laisse, déstabilisé, sur les bords de ce faux vide qu’est le non-dit. (4/5)


 

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