vendredi 13 mars 2026

Critique de "L'entroubli" de Thibault Daelman | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'entroubli" de Thibault Daelman


 

J'ai aimé

 

Titre : L'entroubli

Auteur : Thibault DAELMAN

Parution : 2025 (Le Tripode)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l’adversité et d’un père alcoolique, d’élever cinq garçons. Chez l’un d’eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l’enfance, s’impose la nécessité d’écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd'hui des ateliers d'écriture créative, notamment à la Sorbonne. L'Entroubli est son premier roman.

 

Avis :

Non pas tant raconter que saisir la substance vive d’une enfance cabossée : telle est la démarche de ce premier roman nourri d’autobiographie, véritable laboratoire de langue où les souvenirs se déplient et se réinventent au gré d’une syntaxe volontairement bousculée. Né dans un milieu où les mots font défaut, Thibault Daelman montre comment leur surgissement, fragile mais têtu, finit par devenir une manière de tenir debout – et, surtout, de se libérer.

Explorant les sédiments d’une enfance passée dans une famille où amour et débrouille cohabitent avec précarité et conflits larvés, le récit suit un jeune garçon qui tente de trouver sa place dans un quotidien instable. Entre un père alcoolique dont les absences pèsent autant que les retours, une mère qui s’épuise à maintenir un semblant d’équilibre et une fratrie secouée par des turbulences erratiques, il grandit dans un environnement où l’argent manque autant que les perspectives. On le voit vivre un déménagement improvisé, subir la tension permanente entre ses parents, arracher des moments de douceur au chaos, mais aussi glisser dans un déclassement scolaire qui redouble son sentiment d’invisibilité. De fragments en ellipses, la narration retrace peu à peu le parcours d’un enfant qui, à l’aube d’un naufrage annoncé, découvre que les mots – d’abord rares, puis indispensables – peuvent offrir un abri et une échappatoire.

Deux impressions s’imposent d’emblée et ne cessent de se renforcer au fil d’une lecture partagée entre admiration et crispation. Somptueusement travaillée, l’écriture prend aussitôt le lecteur sous son charme, tout en lui rebroussant le poil au gré de libertés syntaxiques qui cabossent et tordent la langue pour en amplifier le scintillement. L’auteur cultive un déraillement contrôlé, une manière de faire vibrer les mots plutôt que de les discipliner, insufflant à son texte une personnalité indéniable – mais aussi d’autant plus irritante que s’installe peu à peu le sentiment d’une forme primant sur le propos. Les idées restent esquissées, l’émotion se perd dans l’exercice de style, et du brillant emballage émerge un noyau un peu mince. À force de privilégier l’éclat, avec panache et virtuosité, le roman semble parfois dissoudre son propre fond, comme si la langue, trop occupée à se donner en spectacle, laissait filer ce qu’elle prétendait retenir.

Demeure ainsi l’impression d’une oeuvre portée par un talent stylistique évident, mais dont la puissance émotionnelle et la portée sociale s'avèrent en retrait. Le matériau autobiographique, pourtant riche et chargé d’enjeux, semble parfois moins exploré que mis en scène, comme si la langue, trop consciente d’elle‑même, empêchait le récit d’atteindre toute la densité qu’il promettait. On devine ce que le roman aurait pu déployer – une plongée plus incarnée dans la violence ordinaire de son univers social, une réflexion plus ample sur le déclassement – mais ces pistes demeurent en suspens, esquissées plutôt qu’accomplies. Au final, c’est un texte audacieux, souvent brillant, mais qui, privilégiant l’éclat à la profondeur – comme un musicien la mélodie aux paroles – régale autant qu’il frustre.

En somme, L’Entroubli s’inscrit dans la lignée des premiers romans salués pour leur audace formelle autant qu’interrogés pour leurs déséquilibres. Il fait découvrir la gemme d’une voix singulière, fascinante de virtuosité et de maîtrise stylistique, qui, mise au service d’une profondeur plus affirmée, ne manquera pas de révéler tout le potentiel d’un auteur à suivre. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quoiqu’il n’y eût eu aucune raison d’aimer notre père, quelque chose en moi y tendait. Il n’y avait après tout pas non plus de raison de ne pas l’aimer. L’aimer, cependant, eût été une faute, une trahison. Il ne fallait aimer qu’elle. Et comme elle était sa victime, le haïr était requis.


Elle l’appelait gros porc. Sa violence verbale s’accomplissait en nous, par nous. Je n’ai pas souvenir que nous l’eussions un jour appelé papa.


Lire, cependant, serait devoir mes mots à d’autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l’y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et — loyal — épouse ma méprise.   
Les mots, toutefois, sont partout. J’en suis avide. Il n’en est pas d’indifférent. Si mon regard fuit les regards, mes oreilles, elles, sont à l’affût. Aucun mot, à la ronde, ne leur échappe. Mon cerveau affamé s’en saisit et exulte.   
Mes yeux se jettent sur toute enseigne, toute inscription, toute étiquette. J’ai beau ne rien vouloir, mes yeux veulent lire. Comme chaque mot lu ou pensé appelle un monde fortuit, en cascade, je divague à l’infini.   
Parfois, les mots chantent d’eux-mêmes. Parfois, ils discourent, prétendent, dénigrent… Mais, dans le fluide verbal, la pensée est un grumeau de passage.   
Les phrases, seules, sont en puissance. Au secret de mon crâne, leur mouvance est mon état.

 

2 commentaires:

  1. Et si le plaisir de lire suffisait ?

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    1. Justement, le plaisir peut se fissurer quand la forme dissone avec le fond. La langue peut bien enchanter, encore faut‑il que ce qu’elle porte résonne. Lorsque l’un écrase l’autre, le plaisir subsiste, mais il perd de sa force.

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