mardi 15 novembre 2022

[Whitaker, Chris] Duchess

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Duchess (We Begin at the End)

Auteur : Chris WHITAKER

Traduction : Julie SIBONY

Parution : en anglais en 2020,
                  en français en 2022 (Sonatine)

Pages : 528

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Duchess a 13 ans, pas de père, et une mère à la dérive. Dans les rues de Cape Haven, petite ville côtière de Californie, elle ne souffre ni pitié ni compromis. Face à un monde d’adultes défaillants, elle relève la tête et fait front, tout en veillant sur son petit frère, Robin. Mais Vincent King, le responsable du naufrage de sa mère, vient de sortir de prison. Et son retour à Cape Haven ravive les tumultes du passé. Quand cette menace se précise, Duchess n’a plus le choix : il va lui falloir engager la lutte pour sauver ce qui peut l’être, et protéger les siens.

Attention, coup de cœur ! On n’avait pas rencontré d’héroïne aussi farouche et attachante depuis Scout dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le chef-d’œuvre de Harper Lee. Sous une carapace d’impertinence et de rébellion, Duchess est de ces personnages dont la présence lumineuse et l’énergie désespérée donnent au récit la force des grands romans qui vous marquent à jamais.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chris Whitaker est né à Londres. Son premier roman, Tall Oaks, paraît en 2016, reçoit les louanges de la critique et se voit couronné du CWA John Creasey New Blood Dagger. Avec All the Wicked Girls (2017), son deuxième roman, Chris Whitaker explore les thèmes de la disparition, de la jeunesse et des regrets au sein d'une Amérique dépeinte de manière magistrale. Avec Duchess, il achève de convaincre ses pairs et les critiques littéraires, qui ont salué la beauté de son récit, devenu un best-seller en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis. Chris Whitaker vit aujourd'hui dans le Hertfordshire avec sa femme et ses trois enfants. 

 

Avis :

A treize ans, sans père et démunie face à la dérive d’une mère défaillante, Duchess Bradley a depuis longtemps appris à ne compter que sur elle-même, remplissant du mieux qu’elle peut le rôle qu’aucun adulte n’exerce pour elle et son petit frère de cinq ans. Mais voilà qu’après trois décennies d’emprisonnement, Vincent King, l’homme responsable du malheur de sa mère, resurgit, en même temps que les fantômes d’un passé traumatisant, dans leur petite ville de Floride. Les évènements ne tardent pas à dépasser l’adolescente, aussi vaillante et déterminée soit-elle à protéger les siens…

Comment se construire quand on grandit en plein naufrage, et que les êtres meurtris qui vous entourent, ombres paumées ou fauves enragés, ne font que paver l’abîme prêt à vous engloutir du même coup ? Duchess entretient sa rébellion typiquement adolescente en s’inventant la dureté d’une hors-la-loi, inspirée d’un irréductible aïeul de l’époque du Far West. Et c’est du haut de ce confondant bout de fille, encore plein de fragilité et d’innocence, mais masquées par une fougue et une impertinence dictées par un courage et une détermination capables d’en remontrer à bien des adultes, que l’on se lance à corps et coeur perdus dans un apprentissage accéléré aux allures de toboggan pour l’enfer.

Car la tragédie a la dent dure, et les incidences de ce passé destructeur que l’on va peu à peu découvrir, avec leur lot de culpabilités et de souffrances, de désespoir et de violence, n’ont pas fini de prendre des proportions insoupçonnées, semant la mort et les épreuves autour de Duchess et du petit frère qu’il lui est de plus en plus difficile de protéger. Dans une noirceur systémique entretenue par les malchances et les accidents, mais aussi par l’arrogance et les préjugés, par les contraintes financières et par une machine judiciaire peu regardante pour peu qu’on lui désigne un coupable idéal, les enfants rencontrent une série de personnages secondaires d’une touchante humanité, sans doute d’autant plus patients et compréhensifs que la vie les a eux-même malmenés : l’inspecteur Walk, l’ami fidèle tourmenté, de plus en plus fragilisé par la maladie de Parkinson ; la vieille et secourable Dolly, en train de perdre son mari malade ; le grand-père Hal et le garçon Thomas Noble à la main estropiée, tous deux capables de percer à jour la carapace d’agressivité de Duchess ; Shelly, l’assistante sociale dont l’avalanche de cas désespérés n’a jamais entamé l’engagement. Et l’on découvrira même que les plus méchants n’avaient au fond que les motivations dictées par le malheur.

Dans ce drame développé par petites touches, sans pathos ni complaisance, mais surtout loin de tout manichéisme tant culpabilité et innocence s’y entremêlent inextricablement, alors que la glissade vers une catastrophe finale semble de plus en plus inéluctable, jamais la lumière ne disparaît tout à fait, centrée sur cet extraordinaire personnage d’adolescente crevant littéralement les pages, plus discrètement réfléchie par l’humanité des autres caractères du récit. A l’image de l’ambivalence générale des protagonistes, somme toute plus ou moins tirés vers le bien ou vers le mal par les circonstances de la vie, l’histoire s’achève en demi-teinte, sans happy end doucereux, mais la porte entrouverte sur un possible espoir. Alors, le temps d’un livre, l’on a envie d’y croire, même si la réalité, dans ce genre de situations, doit sans doute s’avérer souvent réellement inextricable. (4/5)

 

 

Citations :  

Walk se racla la gorge.         
« Ta mère… Est-ce qu’il y avait un homme…             

– Il y a toujours un homme. Chaque fois que ça merde quelque part dans le monde, c’est qu’il y a un homme.             

– Darke ? »             

Elle resta impassible.             

« Tu ne peux pas me dire ? demanda-t-il.             

– Je suis une hors-la-loi.             

– D’accord. »


« Qu’est-ce que tu faisais planté là ? Une prière ou quoi ? J’ai eu peur que tu sautes.
– C’est quoi la différence entre une prière et un vœu ? »             
Walk ôta son képi.             
« Les vœux, c’est pour les choses qu’on désire, les prières, pour les choses dont on a besoin.             
– Dans mon cas, je crois que c’est pareil. »


La route Going-to-the-Sun était une route d’altitude qui courait sur quatre-vingts kilomètres à travers le parc de Glacier. Ils débouchèrent dans la lumière après le tunnel est, deux montagnes s’écartant comme un rideau de théâtre. Ils roulèrent au pas le long de précipices vertigineux, les serpentins d’asphalte semblant disparaître dans le vide devant eux, un genre de montagnes russes d’une telle beauté que Duchess ferma les paupières.


 

dimanche 13 novembre 2022

[Morgan, Cédric] Les sirènes du Pacifique

 

 

 
 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les sirènes du Pacifique

Auteur : Cédric MORGAN

Parution : 2021 (Mercure de France)         

Pages : 288

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À deux cents mètres du rivage, la troupe dispersée commença de plonger. Tête en avant, comme des cormorans. Un court instant les jambes s’agitaient hors de l’eau, puis les pieds offraient brièvement leur dessous clair, deux mouettes blanches qui s’ébrouent, avant de s’enfoncer et disparaître. Contempler de loin les allées et venues de leurs mamans au travail fascinait les fillettes. Yumi suivait des yeux les plongeuses qui refaisaient surface, une main brandissant, vertical, leur outil. Cette lame de fer terminée en crochet servait à attraper oursins et gastéropodes.

Yumi vit sur l’île Toshijima, au Japon. Sa mère est une ama. Cette activité consiste à plonger en apnée en eaux profondes pour recueillir ormeaux, huîtres et autres coquillages très prisés des Japonais. Dévolu aux femmes selon une tradition millénaire, ce métier dangereux leur confère une aura indéniable. Sur les traces de sa mère, Yumi veut donc devenir une ama respectée.
Bientôt, Yumi rencontre l’amour en la personne de Ryo, l’instituteur : le bonheur semble à sa portée. Hélas, la Seconde Guerre mondiale éclate, Ryo est mobilisé et disparaît... Yumi doit se résoudre au mariage arrangé avec Hajime.

À travers le destin de Yumi et son initiation au métier d’ama, Cédric Morgan propose aussi un tableau du Japon et de ses traumatismes : le départ des hommes à la guerre, la reddition humiliante, les non-dits autour des bombes atomiques, et l’entrée dans une certaine « modernité ».

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Cédric Morgan, de son vrai nom Jean-Yves Quenouille, est né à Vannes en 1943. Les sirènes du Pacifique est son dixième roman. Il a été couronné du prix Livre & Mer Henri Queffelec 2021.

 

 

Avis :

En ces années trente au Japon, la norme veut que les femmes se consacrent à leur foyer, et, lorsque, célibataires, elles exercent une activité, elles l’abandonnent sitôt mariées. Une profession leur est pourtant dévolue, depuis, dit-on, des millénaires. Difficile et dangereuse, elle leur assure respect, autonomie et aisance financière. Sur l’île Toshijima, non loin du milieu de la côte Est du Japon, la jeune Yumi l’apprend de sa mère, comme toutes les femmes de sa famille avant elle, ama de génération en génération, c’est-à-dire pêcheuses en apnée profonde - selon la saison, des très prisés ormeaux, d’huîtres et d’algues. Mais, devenue ama émérite, aimée de Ryo l’instituteur, Yumi doit composer avec le destin : mobilisé quand éclate la seconde guerre mondiale, Ryo ne revient pas, et la jeune femme doit se résoudre à un mariage arrangé.

Au-delà de la prenante histoire de quelques personnages imaginés qui confère au récit l’ancrage intime nécessaire à l’attachement du lecteur, c’est l’immersion dans un demi-siècle de transformation du Japon, en particulier au travers d’un métier désormais quasiment disparu, qui rend ce roman tout à fait passionnant. Quoi de plus fascinant que le ballet immémorial de ces endurantes naïades japonaises, qui, jusque dans les années soixante-dix, plongeaient en toute saison en simple pagne, certaines jusqu’à plus de quatre-vingts ans, se transmettant savoirs et expérience dans le sage respect de la conservation des ressources. 
 
La pollution marine et la surpêche récente ont pourtant peu à peu eu raison des populations d’ormeaux, espèce aujourd’hui menacée. Ne subsistent de nos jours qu’une poignée d’ama âgées, certes équipées de combinaisons et de palmes, mais qui ne peuvent plus travailler que les quelques jours dans l’année où la pêche au fameux mollusque est autorisée. Auprès de Yumi et de ses semblables vieillissantes, l’on assiste au chant du cygne d’un savoir-faire ancestral et d’un mode de vie exigeant et risqué qui n’en comportait pas moins les plaisirs et les fiertés de femmes libres et estimées comme rarement au Japon.

Image d’un certain Japon traditionnel, la pittoresque profession d’ama n’est bien sûr qu’un exemple des profondes mutations survenues au pays du Soleil-Levant au cours du siècle dernier. En contrepoint de la vie des femmes à Toshijima, épargnée par les bombardements et dans une certaine mesure par la famine lors de la seconde guerre mondiale, se déroulent dans tout le pays des événements d’une puissance tellurique, dont l’écho pourtant assourdi frappe de sidération les habitants de l’île. C’est d’abord le départ des hommes à la guerre et l’interminable absence de nouvelles, les restrictions et l’enrôlement des femmes dans les usines, puis enfin, un tsunami dévastateur quand, après les opaques mensonges de la propagande, l’on découvre avec horreur la déroute - en même temps que les exactions - de l’invincible empire, les terrifiants appels au sacrifice ultime de la population entière, l’inimaginable cauchemar des bombes atomiques. Une nouvelle ère commence pour le Japon, ouverte sur les non-dits du traumatisme et de l’humiliation.

Emouvant portrait d’une femme forte et presque féministe dans une société particulièrement corsetée, chronique historique d’un Japon qui devra trouver son chemin par-delà les terribles meurtrissures de la guerre, mais aussi plongée riche de sensations dans les profondeurs de l’océan, ce roman qui m’a fait penser à La tombe des lucioles et aux Algues d’Amérique de Nosaka Akiyuki, ou encore au Poids des secrets de Shimazaki Aki est en tout point passionnant. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

On situe l’attaque de Pearl Harbor, en plein milieu de l’océan Pacifique, le 7 décembre 1941, comme le détonateur de la Seconde Guerre mondiale, versant asiatique.
En réalité, le cordon à mèche lente qui incendiera cette partie du monde avait été allumé dix ans plus tôt. Et en Chine. Depuis 1905, le Japon avait la concession de la presqu’île chinoise de Liaodong, comprenant Port-Arthur, et il avait établi une sorte de protectorat sur la ligne de chemin de fer reliant Port-Arthur à Harbin, plus au nord, en Mandchourie. Une région infestée de pillards mongols qui s’en donnaient à cœur joie en dévalisant les convois.
La mission des soldats japonais était de faire la police le long de la ligne dans un corridor de un kilomètre de large.
Dans la nuit du 18 septembre 1931, la voie ferrée mandchoue est sabotée sur quelques mètres à la sortie de la ville de Moukden. Pseudo-attentat organisé par les officiers nippons pour justifier la conquête de toute la Mandchourie. Cinq mille soldats impériaux, présents en Corée, franchissent la frontière pour prêter main-forte à l’invasion.
L’ensemble de ces opérations se déroula dans le dos du gouvernement de Tōkyō qui, dépassé par les événements, choisit de s’incliner devant le fait accompli.
 

Yumi possédait déjà, en bourgeon, sans se le formuler, le sentiment de l’existence qu’elle conserverait toute sa vie : nous sommes les passagers d’un monde, et notre passage a la simplicité de l’écoulement d’un fleuve qui suit son cours. Le temps qui nous est donné est sobrement riche de journées qui s’accomplissent. Chaque matin on se lève pour aller vers le soir où se tenir digne de la venue du lendemain.
 

Dans la quasi-totalité du pays, une fois mariées, les femmes se consacraient à leur foyer. Si elles avaient travaillé auparavant, elles cessaient toute activité à l’extérieur pour se cantonner à la maison — mari, ménage, cuisine, éducation des enfants. Une formule résume ce que représentait le mariage pour la plupart des Japonaises : eikyū shūshoku, un emploi à vie.
 

Un garçon, passé vingt ans, n’était pas tenu de fonder une famille, mais une fille subissait la pression des siens et sans tarder était invitée à s’établir, donc à se décrocher un mari. Se trouver encore célibataire à vingt-cinq ans devenait le signe d’une tare, d’un vice rédhibitoire.
 

Les ama étaient une source de prospérité pour toute la région, le niveau de vie de bien des familles en était ici favorisé par rapport au reste de la population. Activité difficile, dangereuse, la plongée était, de notoriété publique, lucrative. Au sein des villages, quand on identifiait des maisons un peu plus spacieuses ou mieux équipées, l’on pouvait presque à coup sûr affirmer qu’elles abritaient un foyer où une ama (mère, grand-mère) apportait au ménage un revenu substantiel.
Si l’on s’était avisé d’interroger les familles voisines d’une ama sur ce qui, à leurs yeux, caractérisait sa situation, les hommes auraient relevé en premier l’importance de ses gains, les femmes un enjeu plus décisif : son activité lui octroyait un statut à part. Appartenir à la communauté des « femmes de la mer » offrait d’échapper à la condition ancestrale féminine, autorisait une autre manière d’être, ouvrait l’horizon.
 
 
Kazue renseignait son apprentie sur toutes les facettes de leur profession, et elle lui en avait retracé l’histoire. Depuis des millénaires, la pêche en apnée est dévolue aux femmes. On ne sait pourquoi. L’origine de cette tradition s’est perdue dans la brume des temps. Pendant des siècles on a cherché (des hommes surtout, les femmes ayant compris très tôt la vacuité d’enfiler des perles) des raisons pour la justifier. Parmi les arguments avancés, l’allégation majeure s’appuyait sur la physiologie : la graisse étant mieux répartie sous la peau des femmes, elles supportaient facilement de longues immersions dans l’eau froide. D’autres expliquaient que les hommes fuyaient cette activité parce que l’humidité prolongée avait un effet nocif sur les gonades, et donc ils craignaient de devenir stériles, voire impuissants — ce qui, à leurs yeux, serait pire encore.
Tsukiko, à qui Yumi avait un jour rapporté cette hypothèse, en avait ri aux éclats.
Dis-toi bien que jamais, assura-t-elle, jamais les hommes ne se sont posé la moindre question à ce sujet. Ne te fais pas d’illusions, ils n’envient pas le travail des ama. Trop contents au contraire d’abandonner aux femmes une tâche fatigante et risquée.


En hiver, les ama se limitaient à pêcher des huîtres et surtout, le long du littoral, des algues. Elles les atteignaient parfois les pieds dans l’eau ou immergées jusqu’à la poitrine et, pour les espèces rubanées, plus souvent en eau profonde.
Aux jours froids, on les voyait surgir de l’océan couvertes de longues tresses gluantes qui leur faisaient un manteau de lanières et de cordes. Un capuchon de lianes brunes dissimulait les crânes et ballottait sur les fronts, les joues. Seule la majesté du bras qui retenait en place tant bien que mal cette parure branlante et le poli de la cuisse débordant sous ce nœud de serpents trahissaient la présence de femmes sous le fardeau égouttant.


La brume du matin venait de s’effilocher par endroits et le bleu du ciel palpitait dans les trous dégagés comme des pierres au fond d’une eau profonde que le soleil révèle.


Rien ne s’en laissait encore percevoir ici, mais sur d’autres rivages pas si lointains, la pollution industrielle empoisonnait déjà une partie des eaux. Sur la côte Ouest du Kyūshū ouverte sur la mer du Japon, les fonds et les eaux de la baie de Minamata accumulaient en silence depuis plus de quinze ans des métaux lourds, dont du mercure, que poissons et mollusques absorbaient jour après jour.
L’entreprise chimique à l’origine de ces discrets déversements appartenait au groupe Shin Nippon Chisso, une entreprise donnée en exemple pour son succès économique.
En 1949, les premiers cas d’une affection bizarre, un syndrome qui n’était pas identifié et qu’on appellerait par la suite « maladie de Minamata », furent recensés chez les pêcheurs de la baie. Ils souffraient de dérèglements neurologiques, sensoriels et moteurs. Mais déjà, bien avant cette date, les chats du port de Minamata offraient une attraction que l’office du tourisme local n’avait pas valorisé à son juste niveau de curiosité : devenus fous, les chats se jetaient, griffes hérissées, depuis le haut des quais dans la mer.
Florissante, l’usine pétrochimique figura, pour des années encore, un modèle à suivre, on l’admirait d’avoir su traverser les années de guerre sans jamais cesser sa production.
 
 
Il était furieux déjà contre lui-même. Il gardait sur le cœur le poids de ce qu’il n’avait pas fait, à Hiroshima, les jours qui avaient suivi le 6 août. Certes il avait obéi aux ordres, des ordres qui l’avaient mené à déménager des caisses de vieux papiers. Dans la panique générale, il avait passé son temps à sauver des archives.
Il se reprochait sa lâcheté.
Elle n’était pas d’accord.
Et puis, disait-elle, s’il avait secouru des victimes, qui dit qu’il n’aurait pas été contaminé, qu’il ne serait pas aujourd’hui en mauvaise santé, voire condamné ? Elle ajoutait : Regarde Noboru !
Noboru a recueilli des rescapés, mais à quel prix ? C’est aujourd’hui qu’il a la réponse. Son sang contient une quantité de leucocytes considérable. Il a appris que cette maladie porte un nom : leucémie. Et encore peut-il se dire qu’il a échappé au pire ; quelques mois, quelques années après l’explosion, des familles sont mortes dans d’affreuses souffrances pour avoir remué les décombres à la recherche de leurs proches.
Noboru ne se lassait pas de rappeler que l’ordre avait été donné par l’état-major le 7 août de ne secourir que les victimes en état de participer encore, une fois remises, à l’effort de guerre. Folie du commandement, comme si le sort du pays n’était pas réglé, la défaite consommée. Oui, Noboru avait reçu l’ordre d’abandonner les aînés, les enfants, les femmes, de les laisser agoniser ici dans le feu, là dans la boue, plus loin dans la poussière.
Alors il avait enfreint les ordres, il avait désobéi. C’était la première fois. Il a menacé les deux soldats qui l’accompagnaient de leur trancher la gorge s’ils le trahissaient. Il avait embarqué des femmes, des enfants, des vieillards dans le camion militaire, il les avait déposés à un poste de secours improvisé, à l’ouest de la ville, avant de gagner l’hôpital avec sa cargaison de jeunes corps à demi en vie. Six jours durant il avait transporté des mourants. Sans craindre une irradiation. Et pour cause, il ne savait pas — personne ne savait à Hiroshima.


En 1945 les Américains étaient pressés de réaliser un test, grandeur nature, de l’impact de leur nouvelle bombe mise au point en secret depuis quatre ans dans le désert du Nouveau-Mexique. Une arme terrifiante qui montrerait leur avance dans la course aux armements et qui, ils en étaient sûrs, en boucherait un coin à Staline. Les militaires avaient procédé à des essais à petite échelle. Mais pour justifier les sommes énormes englouties dans leurs travaux, il leur fallait chiffrer les dégâts humains et matériels dont leur nouvel engin était capable. Et cela dans la réalité.
Ryo interrogeait : Ont-ils songé à tester la bombe en Allemagne ? Il rugissait : Bien sûr que non ! Le Japon qui les avait attaqués sans préavis à Pearl Harbor, et qui se battait encore sur une patte, offrait l’occasion qui ne se refuse pas. Cerise sur le gâteau, les généraux pouvaient se donner le beau rôle : la bombe atomique allait mettre un point final aux combats en Asie, éviterait de faire débarquer les GI dans l’archipel, donc épargnerait la vie de milliers de soldats américains. (…)
Ryo renchérissait : Il faut revenir au début de l’été 1945. Dans le vent de leurs ventilateurs de bureaux, les gradés américains sont fiévreux. Tōkyō, prêt à faire reddition, a dépêché des émissaires par le biais de pays tiers pour prendre contact avec Washington. La fin des combats est proche. Au Pentagone on est scandalisé, ces faces de citron sont capables de vous capituler sous le nez ! Une turpitude pareille, ça signe bien leur race. II fallait faire vite. D’où, le 6 août, bombe A (à l’uranium) sur Hiroshima, le 9 août, bombe A (au plutonium) sur Nagasaki.


Il faut faire avec les coups du sort au long d’une vie. Si l’on était vraiment lucide face à tout ce qui nous guette, on devrait s’effrayer. Mais alors comment vivre ? Aussi on s’habitue. Chacun espère toujours échapper au pire. Parfois y arrive. Parfois pas.
 
 
 

vendredi 11 novembre 2022

[Joy, David] Nos vies en flammes

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nos vies en flammes
           
(When These Mountains Burn)     

Auteur : David JOY

Traduction : Fabrice POINTEAU

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis),
                   2022 en français (Sonatine)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir.

Au sommet de son art, David Joy nous offre avec Nos vies en flammes une oeuvre magistrale. Après Ce lien entre nous (2020), unanimement salué par la critique et les libraires, il nous prouve une fois de plus l’étendue de son talent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

David Joy est né en 1983 à Charlotte, en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash, qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du Conseil des arts de la Caroline du Nord. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.
David Joy vit aujourd’hui à Webster, en Caroline du Nord, au beau milieu des Blue Ridge Mountains, et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et les travaux manuels.

 

 

Avis :

Dans ce coin des Appalaches - déjà ravagé par le chômage et l’exode - que les incendies de forêt menacent désormais de faire partir en fumée, Raymond Mathis, garde forestier retraité, s’accroche à sa ferme, où il vit seul depuis qu’un cancer a emporté sa femme et que son fils s’enfonce toujours un peu plus dans la drogue. Un jour qu’il se voit forcé par les dealers de régler les lourdes créances de son fils en échange de sa vie, il décide de prendre les choses en mains en lieu et place de la police.

L’Amérique de David Joy est celle des oubliés et des défavorisés, ceux qui, rivés à une région économiquement moribonde, ne connaissent que la dureté d’une vie sans espoir, le combat quotidien pour, au mieux, une poignée de dollars qui n’assurera qu’à peine les besoins fondamentaux d’une vie dépourvue d’horizon. Cette Amérique est devenue le terreau des addictions en tout genre, alcool, médicaments et drogues, seules fenêtres ouvertes sur quelques instants d’oubli et de respiration. Des opioïdes bon marché prescrits sur ordonnance aux méthamphétamines et à l’héroïne, ces habitants sont de plus en plus nombreux à se muer en ombres squelettiques que l’on retrouve un jour sans vie au coin d’une rue, la seringue encore au bras, venant grossir les statistiques accablantes que le comté affiche sur des panneaux au bord des routes.

Le fils de Ray est l’un d’entre eux, embarqué sur un toboggan vers l’enfer, au fur et à mesure que l’oubli temporaire exige toujours plus de doses, toujours plus d’argent, et que, pour entretenir la combustion intérieure qui le détruit progressivement, il se retrouve réduit aux pires extrémités. Impuissant, Ray assiste à la lente et irrépressible déchéance de son fils, qui, avant de le mener inévitablement vers la mort, le place à la merci de la violence de trafiquants tellement sûrs de leurs collusions au sein de la police et des autorités que rien ne semble pouvoir les arrêter. Faisant frissonner le lecteur d’effroi et de dégoût, la narration laisse monter le désespoir jusqu’au paroxysme qui déclenche la révolte de Ray, subitement las de trop subir.

Classiquement nouée autour d’un trafic, de victimes et d’une vengeance, l’intrigue s’enroule de manière violente et accablante autour de personnages qui crèvent les pages. C’est qu’ils sont partiellement nourris par le propre vécu de l’auteur, issu d’une ces familles pauvres des Appalaches, jeune consommateur de comprimés en tout genre qui a su ensuite éviter les drogues dures, contrairement à un entourage aujourd’hui décimé. Sa révolte à lui, c’est dans son roman et ses articles qu’il l’exprime, tel celui qui figure en postface, où il dénonce la responsabilité de laboratoires pharmaceutiques dans le développement de la crise des opioïdes aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt-dix. Marketing à tout crin, sous-estimation intentionnelle des risques d’addiction : la cupidité a mené – et continue à mener – chaque année à la mort plusieurs centaines de milliers d’Américains, en tête desquels les plus pauvres et défavorisés.

Peinture sociale en même temps que roman policier, un livre noir, dont les personnages, découpés sur le fond d’incendies menaçants et rampants, semblent les victimes d’un monde en perdition, sur la brèche d’un enfer prêt à l’engloutir. (4/5)

 

 

Citations :  

Aussi fort que fût un homme, il y avait des moments dans la vie qui le laissaient vide, des choses qui pouvaient en une fraction de seconde lui creuser le cœur comme une caverne. Pour une mère ou un père, c’était aussi simple qu’entendre son enfant pleurer. Il n’avait jamais eu conscience de cette vulnérabilité jusqu’à ce qu’il tienne ce garçon dans ses bras.
 

Dans son esprit, trois années n’étaient pas différentes d’une journée. Quand un homme perd une femme de la sorte, le temps n’est plus qu’une question d’avant et d’après. Ce qui était n’est plus et ne sera plus jamais. C’est ainsi que ça fonctionne. On se retrouve piégé dans l’après. Il y avait eu la vie qu’il avait vécue avec elle, puis celle-ci avait disparu. Vient un moment où il ne reste plus que le souvenir. Une vie n’est rien que la somme de ses hiers. C’était la seule vérité que Raymond Mathis connaissait désormais.
 

Ce n’était pas que les junkies se foutaient de vivre ou de mourir, c’était que la sensation qu’ils recherchaient se trouvait juste à la lisière entre les deux, et parfois vous basculiez.
 

Il n’y avait aucun sens à tirer de tout ça, et peut-être était-ce la beauté d’un tel moment. L’émerveillement naissait d’une incapacité à trier ce que les sens absorbaient, et c’était exactement ce qu’il ressentait à cet instant. Comme un émerveillement absolu.
 

Quand un homme atteint la fin de quelque chose, c’est une chose de regarder entre ses mains et de voir sa propre vie en morceaux, mais c’en est une tout autre de regarder en arrière et de voir tout dévasté dans son sillage. La vie ne peut aller que dans une direction, et ce qui reste derrière est à la fois puissant et permanent. Il avait pendant si longtemps refusé de se retourner. Désormais, il ne supportait pas l’idée d’avancer.
 

Les décisions ont le don de s’additionner les unes aux autres. Les nombres vous échappent. Plus le temps passe, plus les choses sont difficiles à justifier. Parfois il est impossible de tenir le compte des torts qu’un homme a accumulés au cours de sa vie, et Denny savait qu’il avait depuis longtemps dépassé ce stade, que depuis des années sa relation avec sa sœur était plus une affaire de clémence que de pardon.
 

Le manque le faisait se tordre tandis qu’il passait devant des motels faiblement éclairés et des panneaux d’affichage lumineux. Il y avait la douleur et la nausée, certes, mais la sensation qu’il éprouvait était difficile à expliquer à quiconque ne la connaissait pas. C’était comme s’il y avait un moi intérieur et un moi extérieur, la conscience et le corps, et plus il redescendait, plus il avait l’impression que cette partie intérieure se détachait et se racornissait comme un ver desséché par le soleil. Elle devenait une chose froide et cassante et son corps n’était plus qu’une coquille, comme s’il se trimballait dans un costume trop grand. Il y avait littéralement un espace physique entre les deux parties. Il sentait la séparation entre elles, peut-être un centimètre, parfois plus, et la seule chose qui pouvait les rassembler était la dope. Quand il se shootait, une chaleur l’emplissait comme un ballon de baudruche, et c’était ce qu’il crevait d’envie de ressentir à cet instant.
 
 
Les pensées positives semblaient toujours jaillir et étinceler et se consumer comme un feu d’artifice. À la fin, il ne restait chaque fois que l’obscurité.


Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient à lentement changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient.
Quand l’exploitation forestière avait cessé et que les montagnes s’étaient retrouvées aussi nues que la lune, des familles avaient fait leurs valises et s’étaient rendues dans l’Ouest, dans des endroits comme l’Oregon et l’État de Washington où les arbres étaient encore intacts. Si vous faisiez un bond de soixante ans en avant, ça avait été la même histoire quand les fabriques de papier avaient fermé, quand les vieilles usines de plastique à l’extrémité sud du comté étaient parties, quand Dayco avait licencié tout le monde à Waynesville ou quand Ecusta avait disparu de Brevard. Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants.
Ceux qui restaient élevaient leurs enfants dans l’espoir qu’ils s’en sortiraient mieux. Ils leur conseillaient de faire des études pour trouver un bon boulot qui ne rendrait pas leurs mains calleuses, qui ne leur crevasserait pas la peau, qui ne leur briserait pas les os. Nous ne voulons pas que tu sois obligé de travailler comme nous l’avons fait. Voilà ce qu’ils disaient, et c’était une pensée noble mais de mauvais augure. Car au lieu de rester ancrés à l’endroit qui portait leur nom, ils emportaient leur nom avec eux quand ils partaient. Le tissu même de ce qui avait autrefois défini les montagnes se fragmentait et était remplacé par des étrangers qui construisaient leurs résidences secondaires sur les crêtes et faisaient tellement grimper les prix de l’immobilier que les quelques gens du coin qui restaient ne pouvaient plus payer leur taxe foncière.
Évidemment, il y avait la drogue. Il y avait eu la décennie de la meth, la transition vers les antidouleurs et les seringues, et ce n’était pas tant un problème spécifique aux montagnes qu’un problème national. C’était le remède qui permettait d’échapper à la pauvreté systémique, le résultat d’une politique qui privilégiait les bénéfices aux dépens de la population depuis deux cents ans. Au bout du compte, c’était ça, la cause première de tout.
Mais il ne s’agissait pas uniquement d’économie, ni de drogue. Il s’agissait de l’abandon des valeurs. C’était remplacer le dur labeur par la commodité. C’était dire que le Starbucks le plus proche était plus important que chez soi.


Quelqu’un, quelque part, recevrait bientôt un coup de fil pour l’informer qu’une personne aimée était morte. C’était inévitable. Et je savais ce que ça faisait, car j’avais reçu ce genre d’appel par le passé. De tels moments façonnent notre vie. Nous nous retrouvons avec rien d’autre que l’avant et l’après. C’est ainsi que fonctionne le temps, ceux d’entre nous qui sont dans l’après tentant de recoller les morceaux.
 
 
Depuis des siècles, l’histoire des Appalaches est celle d’intérêts extérieurs exploitant les ressources de la terre et de ses habitants, et repartant quand il n’y a plus rien à prendre. Ça a tout d’abord été le bois, puis le charbon. Maintenant c’est le tourisme, le développement foncier effréné, et la gentrification. L’histoire de ces montagnes a toujours été celle de déplacements et de promesses rompues. L’argent vient et repart. Les boulots se font rares et les gens s’en vont pour trouver du travail, pendant que d’autres restent pour grappiller ce qu’il y a à grappiller.
Les gamins avec lesquels j’ai grandi, des gosses qui avaient une vie aussi dure que celle de mon père, connaissaient des vérités que la plupart des gens ne découvrent qu’une fois adultes, pour autant qu’ils les découvrent un jour. Il y a un poème d’une de mes écrivaines préférées, la poétesse du Kentucky Rebecca Gayle Howell, intitulé « Ma mère nous a appris à ne pas avoir d’enfants », et dans ce poème il y a un vers dans lequel elle demande :
La délicatesse est-elle une ressource des privilégiés ?                            
Elle répond :                            
À cet égard, les miens étaient pauvres.             
Nous nous battions pour manger et nous battions entre nous parce que
nous étions fatigués de nous battre. Nous n’avions pas le temps             
de partager. À la place notre richesse était l’honnêteté,                            
Qui n’est pas la tendresse.


Les gens qui n’ont pas grandi de cette manière ne comprennent pas ce qui peut pousser quelqu’un vers des drogues telles que la métamphétamine ou l’héroïne. Ils ne comprennent pas ce qui peut pousser un homme à boire comme mon grand-père. La raison pour laquelle ils ne peuvent pas le comprendre est qu’ils ne sont jamais tombés aussi bas. Quand tout ce qu’on a, c’est un billet de vingt dollars, vingt dollars ne repoussent pas les avis d’expulsion. Vingt dollars ne vous procurent pas une assurance-maladie. Vingt dollars ne suffisent pas à rembourser le prêt pour la voiture. Vingt dollars ne permettent même pas d’avoir de la lumière. Mais vingt dollars peuvent vous faire quitter ce monde pendant un petit moment. Rien qu’une minute. Juste le temps de respirer.            
C’est ce que tous les junkies que j’ai rencontrés voulaient : rien qu’une seconde pour respirer.
 
 
Quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de « Big Pharma ». Tous les gamins avec lesquels j’ai grandi s’étaient fait prescrire quelque chose. Chaque pub à la télévision s’achevait par une liste indéchiffrable d’effets secondaires. Encore maintenant, chaque armoire à pharmacie d’Amérique contient des cachets qui peuvent être pris à tort et à travers, des médicaments qui peuvent servir à se défoncer. (…)
Les premières drogues que nous avons prises nous ont été données par des médecins.
Voilà qui résume bien l’épidémie américaine des opioïdes. C’est l’histoire de labos pharmaceutiques balançant des cachets dans des communautés tout en minimisant ou en ignorant leur potentiel d’addiction et d’abus.            
« La promotion et le marketing de l’OxyContin s’inscrivaient dans un contexte de libéralisation de l’usage des opioïdes dans le traitement de la douleur, particulièrement pour les douleurs chroniques non liées au cancer, expliquait un article de février 2009 de l’American Journal of Public Health. Purdue a mené une campagne “agressive” pour promouvoir l’utilisation des opioïdes en général, et de l’OxyContin en particulier. Rien qu’en 2001, le laboratoire a dépensé 200 millions de dollars en stratégies diverses afin de faire la promotion de l’OxyContin. »            
Et : « Une caractéristique constante de la promotion et du marketing de l’OxyContin a été un effort systématique pour minimiser le risque d’addiction lors de la prise d’opioïdes pour le traitement de douleurs chroniques non liées au cancer. »


Aujourd’hui, la transition des médicaments sur ordonnance aux opioïdes illégaux est quasiment un cliché américain. Demandez à n’importe qui dans ce pays, il y a des chances pour que tout le monde ait une histoire, la même histoire, une histoire comme un disque rayé, racontée encore et encore au point qu’elle a presque perdu toute signification : untel a été blessé au travail, ou untel s’est fait opérer, on lui a prescrit de l’OxyContin, il est devenu accro, et il a plongé dans l’héro.     
La crise américaine des opioïdes est aussi banale et courante qu’un épisode de The Bachelor, et ça faisait longtemps qu’on la voyait venir. Ce que cette nation a connu au cours des deux dernières décennies est le fruit d’une culture pharmaceutique qui plaçait les profits avant les gens. Que les laboratoires aient fait gober des antidépresseurs ou des somnifères à des gosses de douze ans, ou qu’ils aient refilé des antalgiques tout en minimisant leur potentiel addictif, ce qui s’est passé est le résultat de la cupidité.
 
 
Entre 1999 et 2015, 300 000 personnes sont mortes d’une overdose d’opioïdes aux États-Unis. À l’époque, les experts prévoyaient que 300 000 autres mourraient au cours des cinq années suivantes, et tandis que nous entrons dans la dernière année de cette prédiction, il semblerait qu’ils aient visé juste, avec entre 40 000 et 50 000 décès par an depuis.         
Mais une chose qu’on oublie souvent, c’est le facteur géographique, le fait que certaines régions ont été inondées de médicaments à un degré qu’on ne retrouve pas ailleurs. Si vous regardez les cartes de répartition des antalgiques, les cartes détaillant les niveaux de prescription d’opioïdes, les Appalaches ressortent comme une ecchymose par rapport au reste du pays. Il y a eu 42 000 morts par overdose en 2016, et sur les cinq États les plus touchés, quatre se trouvent dans les Appalaches.
Quant à savoir comment cela a pu se produire, comme tout aux États-Unis, ça a été une question d’économie et de politique – le ciblage systématique d’une population sans voix et essentiellement invisible. Balancez le poison là où personne ne va, et on ne comptera jamais les cadavres. L’Amérique mainstream s’en foutait, car ça n’arrivait pas chez elle. C’était comparable à la période où le crack dévastait les quartiers noirs défavorisés, dans les années 1980 et au début des années 1990. Mais la différence entre la crise des opioïdes et l’épidémie de crack, c’est que les opioïdes se sont finalement retrouvés dans les foyers des Américains blancs des classes moyenne et supérieure. C’est alors que le reste du pays a commencé à prêter attention au problème. Les gens ne pouvaient plus fermer les yeux, car ils devaient enterrer les leurs.


Quand vous regardez la façon dont Purdue Pharma s’en est pris au peuple américain, ça se résume à une histoire de pauvreté et d’exploitation des personnes au bas de l’échelle. Comme l’a expliqué Beth Macy, « plus nous parlons de l’épidémie comme d’un phénomène individuel ou d’une faillite morale, plus il est aisé de dissimuler et d’ignorer les conditions sociales et économiques qui prédisposent certaines personnes à l’addiction. La solution n’est ni le Suboxone ni les sermons moralisateurs, mais plutôt une démocratie redynamisée qui offre de véritables opportunités d’emploi et des salaires décents à tout le monde. » 
Macy semble séparer dans ce débat la dimension de faillite morale et les conditions socioéconomiques qui mènent à l’addiction, mais pour moi ces deux choses vont de pair. Générer des profits aux dépens de la population est une crise de valeurs. Le fossé socioéconomique croissant est notre plus grande faillite morale, et tant que nous n’aurons pas résolu ces disparités, ces crises se produiront encore et encore. Les victimes seront toujours les personnes vivant dans des endroits oubliés.


J’ai regagné l’autoroute et roulé environ quinze kilomètres jusqu’au magasin Tractor Supply pour acheter du fourrage, et quand j’ai atteint le bas de la rampe de sortie, j’ai regardé de l’autre côté de la route en direction d’un panneau planté sur la colline. Je l’avais déjà regardé des centaines de fois au fil des années. Il affichait le nombre d’overdoses dans le comté au cours du dernier mois, un comptage en évolution constante des morts par overdose au cours de l’année. Chaque fois que je passais, le nombre avait augmenté.
 
 
On a dénombré 93 331 morts par overdose aux États-Unis pour l’année 2020. Parmi ces décès, 69 710 étaient liés à la consommation d’opioïdes, dont 57 500 causés spécifiquement par les opioïdes synthétiques. Rétrospectivement, il est frappant de constater à quel point l’estimation des experts évoquée précédemment dans l’article, qui prévoyait 300 000 morts de plus entre 2015 et 2020, s’est avérée juste. Au cours de cette période de cinq ans, on a dénombré 289 312 morts par overdose d’opioïdes, chaque année surpassant la précédente en termes de chiffres. Dans 63 % des cas, la mort était due à un opioïde synthétique, dont fait partie l’OxyContin.             
« Les derniers chiffres du CDC (agence fédérale des États-Unis en charge du contrôle et de la prévention des maladies) montrent que vingt-huit États ont enregistré une hausse de plus de 30 % du nombre de morts par overdose en 2020 par rapport à l’année précédente, parmi lesquels dix États ont enregistré une hausse de 40 %... Sur les quinze États qui ont enregistré la hausse la plus importante, neuf d’entre eux sont situés dans les États du Sud ou des Appalaches. »             
Fin août 2021, le juge fédéral Robert Drain a approuvé un plan de faillite qui garantit à la famille Sackler l’immunité contre toute tentative future de poursuites à l’encontre de leur compagnie Purdue Pharma et de leur produit, l’OxyContin. En échange, la famille Sackler a accepté de payer environ 4,3 milliards de dollars de pénalités tout en renonçant à la propriété de leur entreprise. Les Sackler, qui d’après leurs propres estimations ont gagné plus de 10 milliards de dollars grâce à la vente d’opioïdes, restent l’une des familles les plus riches des États-Unis.

 

mercredi 9 novembre 2022

[Zaccagna, Matthieu] Asphalte

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Asphalte

Auteur : Matthieu ZACCAGNA

Parution : 2022 (Noir sur Blanc)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Courir déterminé, en un bloc solide, résistant. Se faire violence, serrer les dents, plisser les yeux, broyer l’asphalte. Courir vite, sentir la vie, maintenir l’urgence, ne jamais ralentir, jamais faiblir. Respirer fort, mécaniquement, trois inspirations, trois expirations, toujours, même dans les montées. Sentir qu’on brûle, qu’on arrache cette chose, qu’on tient bien là, doigts moites, mains tremblantes. Cette chose qu’on serre, qu’on use, qu’on épuise, ce corps qu’on purge, que diable peut-il contenir pour qu’on l’éprouve ainsi ? Courir avec méfiance, avec défiance, sans compromis, sans concession, slalomer entre les voitures, les piétons, les deux-roues, les laisser derrière, tous. S’échapper, partir d’ici, partir de soi. J’avance dans les quartiers nord de la ville. Mes cuisses sont en vrac. Mes genoux, pareil. Je ne m’arrête pas. J’abîme la douleur. Dans l’aube naissante, la brume se dissipe sur l’eau du canal. J’ignore combien de temps je vais pouvoir tenir comme ça. »

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Matthieu Zaccagna est né à Croix en 1980. Après des études de gestion et de communication, il s'installe à Paris, où il exerce toutes sortes d'activités dans le secteur culturel. Depuis 2006, il travaille à la production de concerts à la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. Lorsqu’il rentre chez lui, il écrit. Asphalte est son premier roman.

 

 

Avis :

Un adolescent court jusqu’au bout de ses forces dans les rues de Paris. Chaque foulée l’éloigne de la peur et de la violence paternelle, celles qu’il subit désormais seul depuis que sa mère s’est enfuie, elle, en mettant fin à ses jours. A sa course succède une errance désespérée, heureusement piquetée de rencontres auxquelles s’accrocher : juste de quoi reprendre souffle, avant d’affronter le destin, et, peut-être, l’infléchir…

Alignant ses phrases courtes, sèches et nerveuses, en un staccato enfiévré, le texte épouse le rythme de la course et plonge d’emblée le lecteur en apnée, dans un tourbillon de panique et d’urgence dont on perçoit avant tout qu’il relève du pur instinct de survie chez le narrateur. Littéralement aux abois, le jeune homme ne semble plus avoir que la force de son dernier réflexe : fuir, le plus vite et le plus longtemps possible. Courir, sans savoir où, mais ne jamais s’arrêter, car où se cacher, quand on est gibier livré sans défense au chasseur ? Flashes et réminiscences, tous aussi fulgurants, laissent peu à peu entrevoir les contours de la maltraitance et de la violence, les traces d’un calvaire enduré jusqu’à ce que mort s’ensuive pour la mère, et, il s’en est fallu de peu, quasiment aussi pour le fils.

Traqué par un homme rendu fou et incontrôlable par les échecs et l’alcool, le narrateur n’est plus qu’adrénaline alors qu’il ne sait plus où se jeter. Heureusement, si la rue est pleine de dangers pour les âmes errantes, elle est aussi le lieu où la solidarité entre déshérités peut s’avérer décisive. Et il faudra bien la discrète mais solide empathie de deux autres laissés-pour-compte, pour qu’enfin la fuite puisse cesser, puis, peut-être, l’existence revenir sous contrôle, après de profondes ellipses qui laisseront libre cours à l’imagination du lecteur.

Matthieu Zaccagna signe un premier roman impressionnant de maîtrise et de puissance. Pas un mot de trop dans ce texte réduit à l’os, où tout – rythme, style, nuances et non-dits -, porte une œuvre originale, intense et particulièrement évocatrice du carcan de peur, de solitude et d’impuissance des victimes de violence familiale. Que de profondeurs derrière tant de concision ! (4/5)

 

 

Citations :

Je le lui dis alors, à Agnès. Silencieusement, par la pensée. Je l’implore de ne pas parler. J’ai renversé de la purée fade sur mon pantalon et ça a fait une grosse tache fade, mise en lumière par l’éclairage fade de la cuisine fade, ce qui a pour effet d’énerver sévèrement Louis, qui n’a vraiment pas besoin de ça, n’est-ce pas, qu’on se comporte ainsi comme des malpropres, bande de porcs, même pas foutus de manger convenablement. Mais Maman croit bon de s’interposer pour une fois, de vouloir tempérer, « Allons, c’est juste de la purée, ça partira à la machine. C’est moi qui m’en occuperai ». Et puis quoi encore ! Y’avait un doute là-dessus ? rugit Louis en m’en collant une, ce qui fait crier Agnès, transforme sa crainte en peur. Je lui répète par la pensée, le visage plein de purée dans laquelle ma tête a plongé en raison de la violence de la claque, lui dis intérieurement d’arrêter d’avoir peur. « Baisse la tête, Maman », voilà ce que je lui dis. Mais la table se dresse à la verticale et tout ce qui est dessus se renverse par terre dans un vacarme effroyable. La purée fade s’étale partout sur le sol fade de la cuisine fade, sur le carrelage fade aux couleurs fades, un mélange d’orange et de vert fade des années soixante-dix. Nous sommes misérables, petits et misérables, sales vermines, et je ne sais plus très bien ce qu’il vaut mieux faire dans ces cas-là, rentrer en moi pour me dissoudre ou sortir de moi pour tenter de ne plus m’appartenir.

De Justine, j’ignore tout. Je m’en rends compte. Hormis son obsession pour ce trompettiste. Comme je ne sais de Rachid que son obsession pour le skate. Des obsessionnels. Qui se tiennent à la lisière des choses, pas loin du vide. Ailleurs que là où c’est normal. Ailleurs qu’à l’endroit où les gens veulent les ranger, les classer, faire en sorte qu’elles les laissent tranquilles, ces choses. Voilà ce que je me dis. Nous partageons une sorte d’inadaptation. Qui m’attire comme une force vive, par un lien indistinct, sans que je sache pourquoi.


 

lundi 7 novembre 2022

[Collette, Sandrine] Des noeuds d'acier

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des noeuds d'acier

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2013 (Denoël)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avril 2001. Dans la cave d'une ferme miteuse, au creux d'une vallée isolée couverte d'une forêt noire et dense, un homme est enchaîné. Il s'appelle Théo, il a quarante ans, il a été capturé par deux vieillards qui veulent faire de lui leur esclave.
Comment Théo a-t-il basculé dans cet univers au bord de la démence? Il n'a pourtant rien d'une proie facile : athlétique et brutal, il sortait de prison quand ces deux vieux fous l'ont piégé au fond des bois. Les ennuis, il en a vu d'autres. Alors, allongé contre les pierres suintantes de la cave, battu, privé d'eau et de nourriture, il refuse de croire à ce cauchemar. Il a résisté à la prison, il se jure d'échapper à ses geôliers.
Mais qui pourrait sortir de ce huis clos sauvage d'où toute humanité a disparu?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage son temps entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Elle est l’auteur de Des nœuds d’acier, Grand Prix de Littérature policière 2013 et best-seller dès sa sortie, Un vent de cendres, Six fourmis blanches, Il reste la poussière, couronné par le prix Landerneau 2016, Les Larmes noires sur la terre, Juste après la vague, Animal, Et toujours les forêts, Ces orages-là et On était des loups.

 

Avis :

Après dix-neuf mois passés dans le huis clos violent de la prison, Théo Béranger n’a qu’une envie : s’enterrer au calme, loin de l’enfer des autres, avant, peut-être, d’aller rejoindre sa femme, un jour. Réfugié dans un coin perdu de moyenne montagne couverte d’une forêt sombre, il tombe entre les griffes d’une femme et de ses deux frères déments, qui le séquestrent et le réduisent en esclavage dans des conditions inhumaines. Parviendra-t-il à leur échapper, ou rejoindra-t-il ses prédécesseurs, quelques pieds sous terre ?

Premier roman de Sandrine Collette, et déjà, se dessinent les obsessions, qui, encore et toujours, ne cessent de parcourir son œuvre, à la croisée de l’humanité et de la bestialité. Si le début fourvoie notre peur en la focalisant contre Théo, homme violent, repris de justice et introduit dans le récit par les mots peu flatteurs d’un médecin psychiatre abasourdi, l’on réalise bientôt que, derrière le salaud décrit par les experts, se cache un homme placé sans recours sur les raccourcis tracés vers le malheur par la maltraitance et la brutalité subies dès l’enfance. Aussi terribles que ses actes puissent paraître, c’est le contraste avec encore plus noir que lui qui va finalement nous le rendre à nouveau humain - lui que ses bourreaux ont réduit à la condition d’animal domestique -, tout en posant de plus belle la troublante question de ce qui transforme un jour un homme en bête sauvage, sans plus de raison, de coeur, ni de sens moral.

Car, monstres déséquilibrés et dangereux, les frères et la sœur Mignon nous emmènent en même temps que Théo au plus inimaginable de l’abjection et de la sauvagerie, dans ce qui ne peut plus paraître que le tréfonds d’une folie pure où s’est dissoute toute trace d’humanité. Chacun pourra librement imaginer la somme d’horreur vécue qu’il aura fallu emmagasiner chez ces êtres pour les réduire à une telle démence, à moins qu’elle ne soit simplement le fruit d’une consanguinité suggérée par les mœurs du trio, sur ce versant enclavé et arriéré de montagne.

Comme elle sait si bien le faire, Sandrine Collette happe son lecteur dans un récit addictif, aussi noir qu’efficace, qui pourrait écoeurer de tant d’abjecte violence s’il ne posait déjà avec acuité la question, qui hante l’auteur de livre en livre, de « la frontière entre l’humanité et l’animalité ». (4/5)

 

 

Citation : 

Les gens qui sont un peu attentifs à la planète, les convaincus du développement durable ou tout simplement les radins des poubelles ont l’habitude d’écraser sur elles-mêmes les bouteilles en plastique une fois qu’elles sont vides. Ce n’est pas au bruit que ça fait que je pense, mais au résultat : une bouteille comme un accordéon, qui doit faire le tiers de sa hauteur initiale. C’est à ça que je ressemble à l’intérieur. Un empilement de hauteurs écrabouillées. C’est ainsi que je me ressens, oui.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

samedi 5 novembre 2022

[Bailly, Pierric] Le Roman de Jim

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Roman de Jim

Auteur : Pierric BAILLY

Parution : 2021 (P.O.L)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À vingt-cinq ans, après une séparation non souhaitée et un séjour en prison, Aymeric, le narrateur, essaie de reprendre contact avec le monde extérieur. À l’occasion d’un concert, il retrouve Florence avec qui il a travaillé quelques années plus tôt. Florence est plus âgée, elle a maintenant quarante ans. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Jim va naître. Aymeric assiste à la naissance de l’enfant, et durant les premières années de sa vie, il s’investit auprès de lui comme s’il était son père. D’ailleurs, Jim lui-même pense être le fils d’Aymeric. Ils vivent tous les trois dans un climat harmonieux, en pleine nature, entre vastes combes et forêts d’épicéas.  Jusqu’au jour où Christophe, le père biologique du garçon, réapparaît.  La relation entre Aymeric et Jim, l’enfant de Florence, est le coeur de l’intrigue. C’est un roman sur la paternité. Aymeric sera séparé de Jim. Il va souffrir d’un arrachement face auquel il ne peut rien. Mais se donne-t-il vraiment les moyens de s’en sortir ? Aymeric multiplie les contrats précaires dans la grande distribution, les usines de plasturgie ou la restauration rapide. Plus tard, il est même photographe de mariage. Une grande partie de l’histoire se déroule à Lyon. Jusqu’au bout, Aymeric reste obsédé par cet enfant qu’il a vu naître et grandir, et qui lui a été enlevé, avec lequel il ne sait pas toujours observer la bonne distance, ni occuper la bonne place.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né le 14 août 1982 à Champagnole dans le Jura, Pierric Bailly vit à Lyon et travaille en intérim.

 

 

Avis :

Aymeric a vingt-cinq ans mais ne sait que faire de sa vie après une séparation et un séjour en prison. Ses retrouvailles fortuites avec une ancienne connaissance, Florence, quadragénaire célibataire et enceinte de six mois, lui offrent un nouveau départ. Et lorsque Jim naît, c’est tout naturellement qu’Aymeric se glisse dans le rôle du père. Les années coulent paisiblement, jusqu’à ce que Christophe, le père biologique du garçon, fasse irruption...

Rien ne va comme sur des roulettes dans l’existence d’Aymeric. Après un parcours scolaire écourté, quelques erreurs de jeunesse et une rupture amoureuse, certains pourraient même dire que tout n’est que ratages et maladroits tâtonnements dans la vie du jeune homme, alors que la précarité semble sa seule perspective durable. Pourtant, ou peut-être justement, lui tombe dessus ce qu’il est d’ailleurs le seul dans son entourage à envisager comme un cadeau de la vie : l’enfant sans père d’une femme passablement marginale, de quinze ans son aînée.

Se produit alors l’un de ces miracles qui n’existent peut-être que dans les romans. Malgré l’instabilité et les difficultés sociales, professionnelles et économiques assumées du couple, définitivement en rupture avec les schémas de vie classiques et les engagements qu’ils impliquent, l’enfant grandit sainement et sereinement, tuteuré par l’amour de ceux qu’il prend pour ses deux parents. Surtout, beau-père exemplaire, Aymeric réussit à nous conquérir au fil d'une narration touchante de sincérité et de maladroite volonté de bien faire, où les bons sentiments l’emportent tout en restant mesurés et crédibles. Et c’est un lecteur définitivement harponné qui aborde avec anxiété la partie la plus mélodramatique du récit, marquée par un inextricable enchaînement de mensonges et de rebondissements.

La finesse et l’émotion de cette tendre histoire de paternité font ainsi aisément passer ses aspects les plus idéalistes et son style décontracté, émaillé de quelques expressions triviales. C’est sous le charme qu’on achève cette lecture aussi touchante qu’originale. (4/5)

 

 

Citations :

Mais c’est ma mère. Finalement je suis comme le raciste qui déteste tous les Arabes sauf son voisin, moi je déteste tous les racistes sauf ma mère.

(…)  il me regarde fixement et s’exclame : c’est fou comme il te ressemble, ton fils. Mais ce n’était pas si bête comme remarque. Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est ça le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de ça leur putain de personnalité à eux.


 

jeudi 3 novembre 2022

[Larrea, Maria] Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

 

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les gens de Bilbao naissent
           où ils veulent

Auteur : Maria LARREA

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.
Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.
Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur  ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.  

Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Fémis. Elle est réalisatrice et scénariste.

 

 

Avis :

Maria, alter ego de l’auteur, est cinéaste. Ses brillantes études à la Fémis lui ont permis de prendre sa revanche sur la modeste condition de ses parents, l’un basque, l’autre galicienne, venus chercher en France l’avenir que l’Espagne de Franco leur refusait. Tous deux abandonnés à la naissance et élevés dans un orphelinat religieux, Julian est devenu à Paris un père alcoolique et violent, gardien du théâtre de la Michodière, et Victoria, une mère résignée, femme de ménage bien peu considérée. Pressée de s’envoler vers une réussite qui n’en a que plus de prix, Maria se retrouve toutefois brutalement ramenée au passé, quand, à presque trente ans, elle découvre son adoption par hasard, grâce aux indications d’une tarologue. Commence alors pour elle une quête obsessionnelle, la ramenant à sa ville natale de Bilbao, pour tenter de dissiper le mystère de sa naissance.

S’affranchit-on jamais de ses origines ? Pour la narratrice, la réussite sociale, avec un mari, des enfants, et une profession prestigieuse acquise de haute lutte, devait signifier la rupture avec une enfance et une adolescence marquées par les moqueries de ses amies. « Maria, c'est marrant, tu t'appelles comme notre femme de ménage. » Elle qui rêvait de s’appeler Sophie ou Julie pensait « j’avais enfin trouvé la sortie du labyrinthe que mes parents avaient construit autour de moi. » Mais voilà que la découverte du mensonge entourant sa naissance remet soudain tout en cause, comme si elle n’avait finalement bâti l’édifice de sa vie que sur du vent. Pour renaître enfin dans cette nouvelle existence qu’elle s’est choisie, il lui faut d’abord se réapproprier cette première naissance qu’on lui a volée en lui mentant, c’est-à-dire retrouver ses parents biologiques. Alors seulement, réconciliée avec ce passé qui la rattrape en traître, elle pourra affirmer haut et fort le dicton qui sert de titre à son récit.

Scénariste pour le cinéma, Maria Larrea a su projeter les éléments de son autobiographie dans un premier roman tendu comme une arbalète, décochant ses scènes fortes dans le torrent d’une narration aux mots cinglants, toute entière au service d’une urgence impérieuse : « raconter mon histoire », « me la réapproprier », « récupérer le roman familial », « écrire ma vérité ». Une vérité sans laquelle les non-dits ont longtemps et insidieusement creusé leur sillon douloureux, jetant notamment Maria adolescente dans l’instabilité, la rébellion, enfin dans un mélange de honte, de rancoeur et de colère l’empêchant de se construire. Son parcours tumultueux frappe d’autant plus qu’elle nous le livre sans fard, avec une sincérité presque brutale, sur le fond implacable d’une Espagne franquiste misérable et violente, relayé par celui du déracinement et de l’ostracisme vécus dans l’exil, avant que passé et présent ne s’entremêlent autour de l’affaire des bébés volés du franquisme et du parcours du combattant des victimes pour retrouver leur identité.

Ce premier roman, aussi habilement composé qu’habité par une écriture passionnée, énergique, sans concession, est autant un témoignage remarquable qu’une entrée réussie en littérature. (4/5)

 

 

Citations :

Maria, c'est marrant, tu t'appelles comme notre femme de ménage.

Rêvant de m'appeler Sophie ou Julie, je tenais parfaitement mon rôle de jeune fille modèle devant les parents des copines qui m'invitaient à dîner, à dormir. Je jouais au singe savant. Oh, qu'elle est cultivée pour une fille de femme de ménage ! Je faisais mon effet sur les parents des autres, un mélange de pitié et d'épate quant à mes origines. J'exagérais le trait ; je les regardais comme des sauveurs et les écoutais plus que leur progéniture. Je buvais leur savoir et leurs connaissances. Nourrie et repue par leur bourgeoisie, je pouvais enfin m'éloigner de mon duo parental bruyant et angoissant. J'avais grandi comme une souris de laboratoire en captivité, j'avais enfin trouvé la sortie du labyrinthe que mes parents avaient construit autour de moi.