samedi 15 mai 2021

[McCann, Colum] Apeirogon

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Apeirogon

Auteur : Colum McCANN

Traducteur : Clément BAUDE

Parution : en anglais (Irlande) et
                   en français (Belfond) en 2020

Pages : 512

 

 
 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés. 
Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.
Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

Afin de restituer cette tragédie immense, de rendre hommage à l’histoire vraie de cette amitié, Colum McCann nous offre une œuvre totale à la forme inédite ; une exploration tout à la fois historique, politique, philosophique, religieuse, musicale, cinématographique et géographique d’un conflit infini. Porté par la grâce d’une écriture, flirtant avec la poésie et la non-fiction, un roman protéiforme qui nous engage à comprendre, à échanger et, peut-être, à entrevoir un nouvel avenir.
 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic. Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur. Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.
 

 

Avis :

Rami Elhanan est juif israélien, Bassam Aramin palestinien. Tous deux ont perdu leur fille : alors âgée de quatorze ans, Smadar a été tuée en 1997 dans un attentat-suicide perpétré par des Palestiniens. Abir, dix ans, est morte en 2007, abattue par un garde-frontière israélien alors qu’elle était sortie acheter des bonbons. Ils sont aujourd’hui membres de l’organisation Parents Circle-Families Forum, qui réunit des familles palestiniennes et israéliennes endeuillées à cause du conflit israélo-arabe, et qui milite pour la réconciliation et la paix.

Les personnages et les faits sont réels. Le récit nous les fait découvrir en même temps qu’un raisonnement qui, peu à peu, s’impose comme un leitmotiv : pour sortir de l’engrenage sans issue de la violence, Israël n’aurait d’autre choix que de reconsidérer sa politique d’occupation et de tenter de mettre en place une cohabitation égalitaire dans des territoires reconnus communs. L’auteur se fait le relais de ces voix israéliennes, vilipendées comme traîtres par leur opinion publique nationale, qui s’élèvent çà et là, accusant leur gouvernement d’induire la violence au travers d’actions et de comportements profondément injustes pour les Palestiniens. Courageusement, elles se regroupent dans des associations où Israéliens et Palestiniens prônent ensemble le dialogue, pour une meilleure compréhension mutuelle, préalable à toute possibilité de réconciliation.

D’une manière originale, le texte tisse autour de la trame du récit un tissu d’anecdotes et de considérations variées qui, souvent étonnantes mais toujours édifiantes, viennent renforcer le propos. La succession de chapitres, parfois très brefs et d‘apparence hétéroclite, dessine ainsi peu à peu le motif général d’une mosaïque, où se détachent notamment l’effarante ingéniosité humaine dans l’art de la guerre, mais aussi la miraculeuse et fragile variété de la vie qui devrait nous inciter à la protéger. Tout en se montrant parfaitement réaliste et lucide, l’ensemble laisse fleurir l’espoir que l’humanité puisse finir par prévaloir sur les instincts belliqueux. Même si, comme Freud l’écrivait à Einstein dans les années trente, ces derniers ne sont pas prêts de s’éteindre, il existe une chance de les combattre en cultivant les liens émotionnels et en favorisant le sentiment de communauté. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ?

Un apeirogon est un polygone au nombre infini de côtés, comme le si complexe conflit israélo-palestinien, mais aussi comme cet ouvrage aux mille facettes, aussi étonnant que bouleversant, qui ouvre avec brio une réflexion pacifiste dont on espère qu’elle essaimera le plus largement possible. (4/5)

 

Citations :

Rami avait un jour entendu dire que, pendant la Seconde Guerre mondiale, des bombes remplies de chauves-souris vivantes furent conçues en vue de mettre le feu au Japon. Chacune des bombes, développées d’abord par l’armée américaine, comportait des milliers de compartiments, immense rayon de miel en métal.           
Un molosse du Brésil était placé dans chaque compartiment avec une minuscule bombe incendiaire attachée à son corps. Les détonations maîtrisées eurent lieu, d’abord, dans des laboratoires et de grands hangars à avions.
Ces bombes devaient être larguées aux aurores par une série de bombardiers à haute altitude : elles seraient lâchées à cinq mille pieds. Il était prévu que les enveloppes s’ouvriraient quelque part au-dessus d’Osaka et que les chauves-souris s’égailleraient dans les airs, une flottille de malheur. Les chauves-souris se réveilleraient de leur hibernation et dériveraient jusqu’à une grande aire urbaine où, au lever du jour, elles se cacheraient dans les avant-toits sombres des maisons, se faufileraient sous les chevrons en bois ou se fraieraient un chemin à l’intérieur des lanternes en papier suspendues, voire passeraient par les fenêtres ouvertes pour se nicher dans les rideaux, jusqu’à ce que leurs retardateurs s’arrêtent.           
À ce moment-là, les bombes – et les chauves-souris elles-mêmes – exploseraient.           
Les maisons japonaises étant principalement construites en bois, en papier et en bambou, on pensait que les chauves-souris enflammées déclencheraient un spectaculaire incendie. (…)
Ce que personne n’admit lors des essais de bombes à chauves-souris était que, quand les molosses du Brésil étaient relâchés dans l’air, ils étaient la plupart du temps encore en état d’hibernation. Ils tombaient des enveloppes des bombes sans se réveiller. Au terme de l’expérience, les savants comprirent qu’ils auraient tout aussi bien pu larguer une cascade de pierres.
 

Le 9 août, trois jours après que la bombe atomique eut été larguée sur Hiroshima, une deuxième bombe devait frapper la ville de Kokura, sur l’île de Kyushu. La cible principale était l’usine Nippon Steel, au cœur de l’effort de guerre japonais. (…)
Les appareils décollèrent par beau temps mais, au moment où ils atteignirent l’île de Kyushu, le ciel était devenu nuageux. Au sol, de fins rideaux de fumée grise s’élevaient de l’usine. (…)
Sweeney reçut l’information selon laquelle il n’y avait pas de nuages au-dessus de Nagasaki. (...)
Souvent, Rami pense à cela : à cause d’un incident de nuage – un petit défaut dans le tissu du temps atmosphérique –, soixante-quinze mille vies furent perdues à un endroit et, par conséquent, épargnées ailleurs.
 
 
C’est une ville qui ne laisse pas de l’étonner : aux devantures des restaurants, il a souvent vu des sacs en plastique roses remplis de pain, laissés là en vertu d’une coutume locale selon laquelle aucune nourriture ne doit être gâchée ou jetée.           
Le pain devant aller d’abord aux nécessiteux, ou aux pauvres, les sacs en plastique sont noués et disposés soigneusement sur le premier mur disponible.
Le plus souvent, les sacs ne sont pas récupérés. La nourriture doit donc être ensuite proposée aux animaux, et il revient traditionnellement aux vieillards de Beit Jala – chrétiens comme musulmans – de s’en aller tôt le matin, par les collines escarpées, pour dénouer délicatement les sacs, l’un après l’autre après l’autre, comme de petits sacs à main roses.
Il n’est pas inhabituel de voir un oiseau fondre pour attraper le pain et, de temps à autre, un sac en plastique rose s’élever dans les airs au-dessus de Beit Jala.


Les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous leurs diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même –, les sommes de leurs diviseurs sont égales.           
Les nombres – tels qu’estimés par les mathématiciens – sont considérés comme amicaux parce que les diviseurs stricts de 220 sont 1, 2, 4, 5, 10, 11, 20, 22, 44, 55 et 110, lesquels, additionnés, font 284. Et les diviseurs stricts de 284 sont 1, 2, 4, 71 et 142, dont la somme égale 220.
Il n’y a de nombres amicaux qu’en deçà de 1 000.


A l’été 1932, dans le cadre d’un échange de lettres entre plusieurs intellectuels célèbres, Albert Einstein écrivit à Sigmund Freud. (…)
La question essentielle qu’il souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace persistante de la guerre ? (…)
Dans sa réponse finale – qui arriva plusieurs semaines après la demande initiale –, Freud se disait flatté qu’on lui pose la question, mais expliquait qu’à son avis il y avait peu de chances que quiconque soit capable de réprimer les tendances les plus agressives de l’humanité. Rares sont les êtres humains, dit-il, dont l’existence s’écoule paisiblement. Il est facile d’infecter l’humanité de la fièvre guerrière, et l’homme a un instinct actif pour la haine et la destruction. Malgré tout, dit Freud, l’espoir de voir la guerre cesser n’était pas une chimère. Il fallait pour cela l’établissement, par consentement collectif, d’un organe de contrôle central qui aurait le dernier mot dans chaque conflit d’intérêts.
En outre, tout ce qui crée des liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu’il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts.
 
 
Pour lui, tout tournait encore autour de l’Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement. Il n’y aurait aucune sécurité tant que l’Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu’une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d’école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l’occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez.


Au-dessus de son bureau, il punaisa une phrase de Rumi, le poète persan, dont il se souvenait : Hier j’étais intelligent, et je voulais changer le monde. Aujourd’hui je suis sage, et j’ai commencé à me changer moi-même.


Dans les années 1980, l’endroit où il se vendait le plus de drapeaux israéliens – en dehors d’Israël – était l’Irlande du Nord, où les loyalistes les brandissaient pour défier les républicains irlandais qui avaient adopté le drapeau palestinien : des quartiers résidentiels entiers aux couleurs soit bleu et blanc, soit noir, rouge, blanc et vert.


Aux deuxième et troisième étages des immeubles blancs et carrés, le vent fouette le linge et lui fait faire de la gymnastique, obligeant une chemise blanche à lever les mains en l’air en signe de reddition.
 

La vérité, c’est qu’il ne peut y avoir d’occupation humaine. Ça n’existe tout simplement pas. Ce n’est pas possible. Tout est une question de contrôle. Peut-être faudra-t-il attendre que le prix de la paix devienne exorbitant pour que les gens commencent à comprendre. Peut-être que cela s’arrêtera seulement le jour où le coût sera plus élevé que le profit. Coût économique. Manque de travail. Pas de sommeil la nuit. Honte. Voire peut-être mort. Le prix que j’ai moi-même payé. Ceci n’est pas un appel à la violence. La violence est faible. La haine est faible. Mais aujourd’hui un camp est complètement rejeté sur le bord de la route. Les Palestiniens n’ont aucun pouvoir. Ce qu’ils font est né d’une colère, d’une frustration et d’une humiliation incroyables. On leur prend leur terre. Ils veulent la récupérer. Et cela débouche sur toutes sortes de questions, dont la moindre n’est pas : Que faire, alors, des colons ? Rapatriement ? Échanges de terres ? Compensation généreuse pour les Palestiniens s’étant fait voler leur terre ? Peut-être un mélange de tout ça. Et ensuite, ces colons qui veulent rester là pourraient rester là et devenir des citoyens de Palestine sous le régime de la souveraineté palestinienne, comme les Arabes en Israël. Droits égaux. Droits scrupuleusement égaux. Puis, après une période d’essai, on crée une Europe du Proche-Orient, des États-Unis du Proche-Orient. Les deux camps font des sacrifices. Redéfinissent les raisons pour lesquelles nous tuons et nous mourons. Aujourd’hui, on tue et on meurt pour des choses simples. Pourquoi ne pas mourir pour quelque chose de plus complexe ? Il n’est pas envisageable qu’un camp ait plus de droits que l’autre – plus de pouvoir politique, plus de terres, plus d’eau, plus de tout. Égalité. Pourquoi pas ? Est-ce aussi dément que le vol ? Que le meurtre ?


On doit mettre fin à l’Occupation avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un État, deux États, pour le moment peu importe – on met fin à l’Occupation et on commence à redonner une possibilité de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelquefois, bien sûr, j’aimerais me tromper. Ce serait tellement plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’aurais suivie – je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que dominer, opprimer et occuper, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respecter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut dominer un autre peuple et obtenir la paix et la sécurité. L’Occupation n’est ni juste ni soutenable. Et être contre l’Occupation n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.


Je lisais toujours plus de textes sur la non-violence et l’engagement politique. J’ai commencé à me rendre compte que la violence était exactement ce que nos adversaires voulaient nous voir employer. Ils préfèrent la violence parce qu’ils peuvent l’affronter. Ils sont beaucoup plus rodés à la violence. C’est la non-violence qu’il est difficile d’affronter, et ce, qu’elle provienne des Israéliens ou des Palestiniens, ou des deux. Elle les désarçonne.
 

Parfois j’ai l’impression qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuiller. Mais la paix est une réalité. Question de temps. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les Palestiniens ont tué six millions d’Israéliens ? Est-ce que les Israéliens ont tué six millions de Palestiniens ? Les Allemands, eux, ont tué six millions de juifs, et regardez, aujourd’hui il y a un diplomate israélien à Berlin et un ambassadeur d’Allemagne à Tel-Aviv. Vous voyez, rien n’est impossible.


Il nous faut apprendre à partager cette terre, sans quoi nous la partagerons dans nos tombes.


Dans certaines parties du désert d’Atacama, au Chili, aucune pluie n’a jamais été enregistrée. C’est un des endroits les plus secs de la planète, néanmoins les paysans locaux ont appris à recueillir l’eau qui est dans l’air en suspendant de grands filets afin d’attraper les bancs de nuages en provenance de la côte du Pacifique.            
Quand le brouillard atteint les hauts filets, il forme des gouttes d’humidité. L’eau ruisselle le long des mailles en plastique, passe par de petites gouttières et s’accumule en bas du filet, où le liquide est canalisé dans un tuyau relié à une citerne.            
Partout dans le paysage, de grands poteaux métalliques retiennent les filets sombres face au ciel pâle. Le brouillard est capturé tôt le matin, avant que le soleil brûle les nuages.            
À partir de rien, quelque chose.
Les paysans appellent ces filets des attrape-brouillard.


L’eau dissout davantage de substances que tout autre liquide, même l’acide.


Grâce à des microphones laser, des scientifiques, en Allemagne, ont établi que les plantes et les arbres rejettent des gaz quand ils se sentent attaqués. Ces gaz produisent à leur tour des ondes sonores qui se diffusent à un niveau inaudible, sauf aux appareils les plus sensibles.           
D’après ces scientifiques de l’Institut de physique appliquée de l’université de Bonn, les fleurs émettent un gémissement quand on coupe leurs feuilles, les arbres peuvent se prévenir les uns les autres quand approchent des essaims d’insectes, et l’odeur d’herbe coupée provient d’un système de sécrétion à l’intérieur des brins d’herbe.           
Cette équipe a établi, sur la foi de découvertes antérieures, que les neurotransmetteurs tels que la dopamine et la sérotonine peuvent exister dans les plantes, bien qu’il n’y ait pas trace de neurones ou de synapses dans leurs systèmes sensoriels.
 

Le meurtre n’était pas la faute des kamikazes, dit-elle. Eux aussi étaient des victimes. Israël était coupable. Il avait du sang sur les mains. Netanyahou avait du sang sur les mains. Elle aussi, dit-elle. Elle n’était pas exempte, tout le monde était complice. Oppression. Tyrannie. Mégalomanie. On la vit à la télévision nationale. Des spécialistes affirmèrent qu’elle était encore sous le choc. Rien à voir avec le choc, répondit-elle. Le seul choc était qu’il n’y ait pas plus souvent d’attentats palestiniens. Israël invitait ses propres enfants à se faire massacrer, dit-elle. Autant placer du Semtex dans leurs cartables. Le pays ne serait jamais en paix tant qu’il n’admettrait pas cela. Les journaux conservateurs publièrent des dessins : Nurit dans une salle de classe à l’université, en uniforme de général, et un keffieh autour de la tête. D’après les radios de droite, elle n’était pas une bonne juive, elle s’était fait laver le cerveau, et puis son père était devenu un peacenik, il avait trahi Israël, il avait été l’ami d’Arafat. 


LE GOUVERNEMENT ISRAÉLIEN A TUÉ MA FILLE, Haaretz, 8 septembre 1997. La fille d’un général accuse Israël de meurtre, Yedioth Aharonoth, 9 septembre 1997. La famille d’une victime d’attentat affirme qu’Israël produit les terroristes, Fil info Associated Press, 9 septembre 1997. La mère d’une victime israélienne d’un attentat accuse les dirigeants, Chicago Tribune, 10 septembre 1997. Une mère endeuillée attaque le gouvernement, Jerusalem Post, 11 septembre 1997. UNE MÈRE ACCUSE LA POLITIQUE ISRAÉLIENNE DANS LA MORT DE SON ENFANT, L. A. Times, 11 septembre 1997. Une mère endeuillée accuse Israël, Courier Mail, Queensland, 11 septembre 1997. BIBI A TUÉ MA FILLE, The Sun, 11 septembre 1997. Selon une mère endeuillée, c’est l’oppression qui pousse les extrémistes arabes à la violence, Moscow News, 12 septembre 1997. Une mère accuse Israël de la mort atroce de sa fille, People’s Daily, Chine, 13 septembre 1997. Le malaise national israélien, The New York Times, 14 septembre 1997. L’OCCUPATION EST RESPONSABLE DE LA MORT DE MON ENFANT, Paris Match, 14-21 septembre 1997. « Partez du Liban ! » : le cri d’une mère réveille les Israéliens, Tel Aviv Journal, 19 septembre 1997. « BIBI, QU’AS-TU FAIT ? », Le Monde diplomatique, 1er octobre 1997.


L’architecture des maisons bien équipées de Jéricho est telle qu’elles sont considérées comme introverties – beaucoup de leurs pièces regardent la cour intérieure plutôt que la rue : elles sont tournées vers elles-mêmes.           
Certaines demeures sont surmontées d’un malqaf, ou attrape-vent : une grande tour qui fait face, sur un ou plusieurs côtés, au vent dominant. L’attrape-vent récupère l’air frais, plus dense, et le fait descendre dans le cœur de la maison, où il agit comme un climatiseur. Des récipients d’eau sont parfois placés à l’intérieur du conduit, ou des serviettes mouillées suspendues aux ouvertures du bas, afin d’augmenter l’effet rafraîchissant.           
Dans certains foyers, on peut sentir la fraîcheur immédiate repousser le rideau de chaleur.
 

L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée.
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

jeudi 13 mai 2021

[Orsenna, Erik] La passion de la fraternité. Beethoven

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La passion de la fraternité. Beethoven

Auteur : Erik ORSENNA

Parution : 2021 (Stock - Fayard)

Pages : 180

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Joie, tous les humains deviennent frères lorsque se déploie ton aile douce. »
Quatre ans avant 1789, quatre ans avant la prise de la Bastille et la Déclaration des Droits de l’Homme, Schiller écrit ce poème qui ne cessera d’accompagner Beethoven.
Un Beethoven toute sa vie passionné de fraternité alors que tout se ligue contre lui, sa famille, sa santé, ses amours, ses finances, la noblesse. 
À  tous les coups qui le frappent, il répond par un chef d’œuvre. Jusqu’à ce bout du chemin, le 26 mars 1827, en plein cœur d’un orage. Il meurt en nous laissant, en nous léguant cette joie, les derniers accents de sa neuvième symphonie devenu le chant de l’Europe enfin réconciliée. 
Ce livre est le récit de cette passion, le portrait d’un génie fraternel. 
Un livre né d’un double amour.
Pour l’Europe.
Et, bien sûr, pour la musique. Car le trio « Fidelio » que viennent de créer Erik Orsenna, le pianiste Michel Dalberto et le violoncelliste Henri Demarquette raconte, mots et notes mêlés, cette folle et bouleversante passion pour la Fraternité.
De quel trésor avons-nous le plus aujourd’hui besoin ?

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a aussi écrit des petits précis de mondialisation, dont Cochons. Voyage aux pays du Vivant (2020), et des biographies, dont André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), La Fontaine, une école buissonnière (2017) et Beaumarchais, un aventurier de la liberté (2019). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001).

 

 

Avis :

Passion et fraternité : deux termes emblématiques, selon Erik Orsenna, de l’homme que fut Beethoven et de son œuvre, et dont il fait les deux pierres angulaires de ce portrait du célèbre musicien.

Car, plus que d’une biographie, c’est bien d’un portrait éclairé du grand homme dont il s’agit ici. De son immense documentation, l’écrivain a extrait la quintessence, nous renvoyant à ses sources pour davantage d’exhaustivité, et nous livrant l’image à ses yeux la plus révélatrice de son sujet. Le parcours historique, de la naissance à la mort du compositeur, s’accompagne ainsi d’une analyse pleine de finesse et d'esprit, de tout ce que son œuvre incarne, musicalement, artistiquement, mais aussi politiquement.

Tandis que se révèle un albatros de la musique, génie que son art empêtre dans la compagnie des hommes, héroïque dans son combat contre la surdité, et précurseur sur bien des aspects de sa création, toute la narration converge vers un point d’orgue, l’Ode à la joie par laquelle s’achève l’ultime symphonie de Beethoven, et qui, composée sur des vers de Schiller en l’expression d’un idéal de fraternité, est devenue l’hymne officiel de l’Union européenne.

Erik Orsenna nous livre ici un regard très personnel sur un géant qui fait vibrer chez lui plus d’une fibre, musicale bien sûr, mais aussi politique et philosophique. L’humour et l’érudition de sa plume si brillamment travaillée sont un régal. (4/5)


Citations:

Une vie, tout compte fait, se résume à la confiance.
Qui croit en vous vous rend digne de cette confiance.
Et c’est ainsi que monte la vie, de marche en marche, en surprises toujours plus grandes d’avoir, du seul fait de la confiance, rendu possible l’impossible.

Dans les foires, on fait danser les ours. Pourquoi ne pas faire jouer les enfants ? L’habitude est fréquente, à l’époque. On appelle ces petits périples, à visée pécuniaire, des « tournées de virtuosité ». Plus le virtuose est jeune, plus le phénomène émerveille et plus l’aumône des spectateurs est généreuse. Voilà pourquoi Johann a toujours triché. Au lieu du 16 décembre 1770, il fait naître son prodige tantôt un an, tantôt deux ans plus tard. Chacun son rôle dans la famille Beethoven : la mère met au monde, le père choisit la date.

Les artistes, en tout cas les artistes de certains arts, ont toujours eu besoin des puissants. Car les arts sont inégaux face à la liberté. Si un écrivain n’a besoin de presque rien pour écrire dans sa soupente et finira bien par trouver quelqu’un pour éditer son chef-d’œuvre, un paysagiste sans client n’est qu’un dessinateur, un sculpteur sans marbre qu’un gâcheur de terre glaise, et un musicien qu’une victime d’acouphènes s’il ne rencontre personne pour financer l’orchestre et les concerts qui lui permettront d’entendre ce qu’il compose. Non, tout n’était pas mieux avant ! Vive le numérique qui, parfois, libère.

Les puissants de ce temps-là étant les aristocrates, mieux valait les aimer. Sage attitude ! On économise beaucoup d’énergie à aimer ceux qui vous sont utiles. La sincérité est une matière qui se travaille. Et d’autant plus qu’une ambition vous habite. On ne peut pas mener tous les combats à la fois. À confondre les guerres, celle qui, seule, compte, et la foule des conflits subalternes, on se condamne à l’impuissance. Voire, on s’y complaît : parfaite excuse pour ne rien faire qu’une morale sourcilleuse de tout.

Et c’est à ce Tim que je dois cette définition du vin, et l’une des raisons de mon affection pour lui : « Le vin, c’est de la géographie liquide. »
 
On dirait que l’œuvre de Beethoven répond coup pour coup aux agressions de sa vie. Plus celle-ci frappe, plus celle-là triomphe.
C’est la promesse de Heiligenstadt, tenue jour après jour dans un héroïsme bouleversant.
Si, dans tous les domaines de sa vie, sans refuge et sans répit, Beethoven accumule les souffrances, drames familiaux, rebuffades sentimentales, précarité financière, maladies enchaînées, infirmités de plus en plus invalidantes (puisque, à la surdité, maintenant totale, se sont ajoutées des conjonctivites), dans toutes les formes de son art, il se libère, il invente et triomphe.

Philippe Lecointre, mon professeur de piano, et moi avons écouté et réécouté ce quatuor. « La légèreté de Haydn et de Mozart sont toujours là mais tu entends ces lignes mélodiques brisées, ces modulations abruptes ? Ces thèmes difficilement chantables préfigurent la révolution atonale du début XXe ! Par moments, ça sonne comme du Schoenberg ! Beethoven voit le futur, plutôt il l’entend. »

Pour ceux dont, par malédiction, je suis, qui ne sont pas musiciens, cette infirmité est ressentie comme un rejet, un exil à jamais, une interdiction de terre promise. On reste au-dehors, à tendre l’oreille et à considérer, désolés, ses dix doigts incapables de rien jouer. Dès la première note, les musiciens se reconnaissent. Ils savent qu’ils sont de la même confrérie. Et nous, les exclus, ne pouvons que les regarder s’embrasser. Et qu’importe si, par la suite, la jalousie les déchirera, ils sont d’un autre monde. Aristocrates dont aucune nuit du 4 Août n’aura aboli les privilèges. Au regard de la musique, on aura beau faire, et même s’il faut (beaucoup) travailler, les hommes ne naissent pas égaux en droits. Certains ont l’ouïe qu’il faut, absolue, d’autres se contentent d’entendre. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

mardi 11 mai 2021

[Saucier, Jocelyne] Il pleuvait des oiseaux

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Il pleuvait des oiseaux

Auteur : Jocelyne SAUCIER

Parution : 2011 (Editions XYZ),
                  2013 (Denoël), 2015 (Gallimard) 

Pages : 224

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Trois octogénaires épris de liberté vivent selon leur propre loi en forêt profonde dans le nord de l'Ontario. Non loin de là, deux hommes, l'un gardien d'un hôtel fantôme et l'autre planteur de marijuana, veillent sur l'ermitage des vieillards. Leur vie d'hommes libres et solitaires sera perturbée par l'arrivée de deux femmes. D'abord une photographe en quête du dernier survivant des grands feux qui ont ravagé la région au début du XXe siècle. Puis une deuxième visiteuse, très vieille celle-là, Marie-Desneige, un être aérien et lumineux qui détient le secret des amours impossibles. La vie ne sera plus la même à l'ermitage.

Il pleuvait des oiseaux est un superbe récit qui nous entraîne au plus profond des forêts canadiennes, où le mot liberté prend tout son sens. L'émotion, brute et vive, jaillit à chaque page.

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1948 au Québec, Jacqueline Saucier fait des études en sciences politiques avant d'entamer une carrière journalistique. Ses romans ont été couronnés de nombreux prix littéraires. Il pleuvait des oiseaux a été adapté en long métrage en 2019.

 

 

Avis :

Presque cent ans après les Grands Feux qui ont dévasté le nord de l’Ontario au début du XXe siècle, une photographe entreprend de rassembler les portraits des survivants. Elle est à la recherche de l’un d’eux, Boychuck, qui, à quatorze ans, a perdu toute sa famille dans la catastrophe et vit maintenant retiré dans les bois. Lorsqu’elle le localise, il vient de mourir, ne laissant que la collection d’inexplicables tableaux qu’il a peints, et les deux amis, également retirés du monde, qui vivent à proximité de sa cabane. Une vieille femme, Marie-Desneiges, sera la seule à savoir décoder les peintures de Boychuck, hanté toute sa vie par l’horreur vécue dans sa jeunesse.

L’auteur a choisi d’imaginer, chez des personnages fictifs désormais au soir de leur vie, les traces et les souvenirs laissés par les événements historiques. C’est donc indirectement et par bribes, par le prisme de la mémoire et du traumatisme mais aussi par le filtre d’une douloureuse pudeur, qu’elle nous fait revivre cette tragédie méconnue, au fil des rencontres d’une photographe qui nous sert en quelque sorte d’alter ego. Peu à peu, derrière l’intrigue contemporaine inventée en premier plan, se dessine en filigrane une trame historique totalement fidèle à la réalité.

C’est à vrai dire cette reconstitution historique, particulièrement impressionnante, qui m’a le plus intéressée. Parmi ces incendies partis de feux d’abattis, le plus meurtrier fit en 1916 deux cent vingt trois victimes et détruisit deux cent mille hectares de forêt. Les survivants évoquèrent des scènes d’apocalypse, où il pleuvait des oiseaux, tués par une atmosphère irrespirable de chaleur et de fumée. Des familles entières périrent, d’autres échappèrent à la mort par miracle : en creusant la terre de leurs mains entre les rangs de leur champ de pommes de terre et, chacun dans son sillon, ils étaient restés face contre terre pendant que les vagues de flammes déferlaient au-dessus d'eux.

La partie contemporaine de l’histoire m’a en revanche beaucoup moins séduite. Malgré la tendresse manifeste de l’auteur pour ses personnages fragilisés par l’âge et par l’invisible fardeau de leurs souvenirs, l’émotion s’est chez moi dissoute dans le maelström de thématiques qui caractérise le versant fictif du roman. Vieillesse et fin de vie, suicide et euthanasie, amours impossibles et quête de liberté : à la longue, tout m'a semblé s’entremêler et brouiller le fil narratif, dans une surenchère de bons sentiments parsemée d’invraisemblances. Ce qui commençait comme une réaliste tragédie aux touchants personnages s’est finalement mué en une décevante et peu crédible friandise trop sucrée.

C'est donc globalement désappointée que je referme ce livre, certes bien écrit et agréable sur un sujet historique étonnamment méconnu, mais dont j'attendais plus de profondeur au vu de ses nombreuses récompenses littéraires. (3/5)

 

Citations : 

On n’arrive pas chez des gens qui ont près d’un siècle derrière eux avec un boniment de dernière minute. Il faut du doigté, de l’habileté, mais pas trop, les vieillards s’y connaissent dans l’art de la conversation, ils n’ont que ça dans les dernières années de leur vie, des propos trop astiqués incitent à la méfiance.

Les yeux, c’est ce qu’il y a de plus important chez les vieillards. La chair s’est détachée, affaissée, amassée en nœuds crevassés autour de la bouche, des yeux, du nez, des oreilles, c’est un visage dévasté, illisible. On ne peut rien savoir d’un vieillard si on ne va pas à ses yeux, ce sont eux qui détiennent l’histoire de sa vie.

Elle en était venue à les aimer plus qu’elle n’aurait cru. Elle aimait leurs voix usées, leurs visages ravagés, elle aimait leurs gestes lents, leurs hésitations devant un mot qui fuit, un souvenir qui se refuse, elle aimait les voir se laisser dériver dans les courants de leur pensée et puis, au milieu d’une phrase, s’assoupir. Le grand âge lui apparaissait comme l’ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.

 

dimanche 9 mai 2021

[Gagnepain, Bernard] Un maître du Livre : Bernard Naudin

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un maître du Livre
            Bernard Naudin

Auteur : Bernard GAGNEPAIN

Parution : 2020 (Bouinotte Editions)

Pages : 336

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La plupart des habitants de l'Indre en général et ceux de Châteauroux en particulier, ont entendu parler de Bernard Naudin, de ses illustrations, de son coup de crayon et de sa grande renommée au début du 20e siècle mais n'imaginent pas combien était génial ce touche-à-tout dont l'histoire a commencé au bord de la place Sainte-Hélène en 1876. Tour à tour dessinateur, musicien (il jouait de la guitare et de... la viole de gambe), graveur et illustrateur, Bernard Naudin a marqué son époque de son empreinte, au même titre qu'un Nivet l'a fait dans la sculpture, si ce n'est plus encore... 

Pour poursuivre le remarquable catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Bernard Naudin par Marie Berthail, Bernard Gagnepain livre un nouvel ouvrage, fruit de quatorze années de recherches et de labeur qui surprendra par la qualité et l'ampleur du travail réalisé d'une part, mais aussi et surtout par le sujet lui-même. Si l’œuvre gravé de Bernard Naudin est importante et reconnue, l’oeuvre dessiné l’est tout autant et ses illustrations poignantes de vérité complétées de ses dessins d’ornement font de lui un véritable maître du livre recherché par les bibliophiles. C’est à cet aspect que s’est attaché Bernard Gagnepain en rédigeant ce catalogue raisonné des ouvrages illustrés par Bernard Naudin qui répertorie 77 livres et 9 albums.

Ce catalogue n’a d’autre ambition que de mettre en lumière la production artistique de Bernard Naudin au service de l’illustration d’œuvres littéraires choisies et de contribuer au renom de cet artiste éclectique considéré comme l’un des maîtres de la gravure à l’instar des Callot, Rembrandt, Goya… .
Puisse cet ouvrage faire encore mieux connaître cet artiste doté d’un sens élevé de l’amour de l’art qui contribua à enrichir les arts graphiques et qu’il puisse répondre à l’attente de sa veuve qui écrivait : « Bernard Naudin n’est pas tout à fait mort. Si la matière périt, l’Esprit demeure. ».

  

Un mot sur l'auteur : 

Bernard Gagnepain est un musicologue français né en 1927. Spécialiste de la musique française ancienne, il a notamment collaboré à plusieurs ouvrages collectifs, ainsi qu'à des dictionnaires et encyclopédies sur le sujet.

 

 

Avis :

Bernard Naudin (1876 – 1946) acquit de son vivant une grande notoriété par ses peintures, mais surtout ses dessins et ses gravures. D’origine berrichonne, il se partagea entre sa région natale et Paris, exposant ses œuvres, collaborant à des revues et illustrant de nombreux livres. Il nous a laissé une police de caractère, et une œuvre qui le hissa parmi les plus grands, où l’on note notamment de nombreuses scènes berrichonnes, des illustrations montrant  la vie des tranchées pendant la Grande Guerre, des représentations de déshérités, etc. Au terme de près de vingt ans de recherche, le musicologue et historien de la musique Bernard Gagnepain nous livre le fruit de sa passion pour le célèbre dessinateur : le catalogue raisonné des ouvrages illustrés par Bernard Naudin. La reproduction des dessins est accompagnée d’une présentation de leur auteur et d’extraits de textes commentant l’importance et la valeur de son œuvre, ainsi que de lettres de sa veuve, soucieuse d’assurer la pérennité de son héritage artistique.

C’est avec une certaine émotion que l’on découvre en introduction les efforts de Madame Naudin pour perpétuer l’oeuvre de son mari, notamment, et en vain, pour permettre l’édition de son chef d’oeuvre, l’illustration du Grand Testament de François Villon, prévue en 1914, empêchée par la guerre, et à ce jour demeurée dans les cartons. L’on se plonge ensuite avec fascination dans l’immense variété des dessins quasi toujours en noir et blanc, qui tous ont en commun l’extraordinaire capacité de l’artiste à croquer ses sujets et personnages dans ce qu’ils ont de plus essentiel et de plus révélateur. Beaucoup sont le résultat d’une fine observation, d’autres, comme ceux de son Villon, imaginés avec une vérité et une acuité qui témoignent d’une imprégnation profonde de l’oeuvre du poète. Les dessins de guerre abondent, mais aussi les illustrations de livres pour enfants et, surtout, de grands auteurs, tels Baudelaire, Flaubert, Diderot, Verhaeren, Poe, Vallès… Enfin, comme par un clin d’oeil à la profession de l’auteur, le catalogue s’achève par des dessins de musiciens, dont Beethoven.

Ce très beau recueil, réalisé dans une édition de qualité, est un hommage à un grand artiste, qui séduira aussi bien les amateurs de dessins et de gravures, que les amoureux des livres, curieux de leurs anciennes éditions et de leurs illustrations. A travers lui, et comme le souhaitait tant Madame Naudin veuve, c’est toute une part de l’esprit de Bernard Naudin qui parvient jusqu’à nous. (4/5)


 

vendredi 7 mai 2021

[Boyd, William] Trio

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Trio

Auteur : William BOYD

Traductrice : Isabelle PERRIN

Parution : en anglais en 2020,
                   en français (Seuil) en 2021

Pages : 432

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans la station balnéaire de Brighton, indifférents au tumulte du monde en cet été 68, trois personnages sont réunis pour les besoins d'un film dans l'esprit des « Swingin' Sixties ». Talbot Kydd, la soixantaine, producteur chevronné, navigue entre les complications (réécritures sans fin du scénario, erreurs de casting, manigances des associés, défection de l'actrice principale) et se demande comment sortir du placard. Anny Viklund, jeune beauté américaine à la vie amoureuse chaotique voit réapparaitre son ex-mari, terroriste en cavale, et suscite l'intérêt de la CIA. Quant à l'épouse délaissée du metteur en scène, Elfrida Wing, autrefois saluée comme la « nouvelle Virginia Woolf » avec son premier roman, elle combat sa panne d'écrivain à grand renfort de gin tonic.
L'épigraphe de Tchekhov – « La plupart des gens mènent leur vraie vie, leur vie la plus intéressante sous le couvert du secret » – annonce le thème principal du roman : la duplicité. La simulation, composante essentielle dans la réalisation d'un film, s'insinue partout, dans la sphère privée comme dans la sphère publique : tromperie, vol dissimulé, adultère furtif et fausse amitié.
À travers ces trois personnages complexes et attachants, Boyd nous entraîne dans les coulisses où se trame le scénario imprévisible de nos vies secrètes, et nous livre un roman d'une allégresse contagieuse, dont la légèreté apparente n'est que la politesse de la tragédie.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice, et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Il est l'auteur de quatre recueils de nouvelles – La Chasse au lézardLe Destin de Nathalie X, Visions fugitives, volume comprenant la monographie fictive Nat Tate : un artiste américain (1928-1960), La femme sur la plage avec un chien – et de huit autres romans – Un Anglais sous les tropiques, Comme neige au soleil, La Croix et la Bannière, Les Nouvelles Confessions, Brazzaville plage, L’Après-midi bleu, Armadillo, et À Livre ouvert couronné par le Grand Prix Littéraire des lectrices d'Elle et le prix Jean Monnet. Pour le cinéma, il a adapté Mister Johnson de Joyce Carey, la Tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa, Chaplin pour Richard Attenborough, et a lui même réalisé le film La Tranchée en 2000. William Boyd est marié et vit à Londres.

 

 

Avis :

A l’été 1968, loin des explosions qui secouent le monde, une équipe de cinéma tourne dans la station balnéaire de Brighton. Entre complications et manigances en tout genre, le producteur sexagénaire Talbot Kydd ressent d’autant plus de lassitude, qu’à ses soucis professionnels s’ajoute le secret de plus en plus pesant de son homosexualité. La jeune actrice principale Anny Viklund, aux prises avec une vie sentimentale agitée, se retrouve compromise par son ex-mari, terroriste en cavale. Quant à la femme du metteur en scène, Elfrida Wing, c’est dans l’alcool qu’elle noie ses blessures d’épouse délaissée et ses affres de la page blanche, elle que l’inspiration a désertée depuis ses premiers succès littéraires.

Lui-même scénariste et réalisateur, c’est en connaissance de cause que l’auteur évoque le milieu du cinéma et de la création littéraire, ses paillettes et ses turpitudes, dans une restitution savoureuse, ironique et désabusée. Dans ce royaume du faux-semblant où les egos s’épandent sans limites et où fleurissent intrigues et coups bas, les trois personnages principaux ont en commun la traversée d’une profonde crise existentielle. Douloureusement, chacun prend peu à peu conscience du schisme qui a grandi entre leur « moi public » et leur « moi privé », les amenant au sacrifice de leurs valeurs et de leurs aspirations les plus profondes. Sauront-ils retrouver la maîtrise de leur existence, ou dériveront-ils inexorablement vers quelque conclusion tragique ? La fiction dévorera-t-elle la réalité, ou Talbot, Anny et Elfrida réussiront-ils à se préserver ?

Si l’histoire, adroitement rédigée et pavée de détails aux terribles accents de vérité, témoigne d’un œil aiguisé et d’une plume de qualité, sa lecture m’a toutefois semblé manquer d’un soupçon de souffle et de rythme. Partagé entre les histoires concomitantes de son trio de personnages, le récit s’achemine vers son dénouement sans réelle montée en puissance, faisant piaffer le lecteur par son pas globalement si égal et tranquille qu’il finit par retenir ses effets, tant comiques que dramatiques.

Malgré son relatif manque de pep, ce roman satirique demeure une lecture agréable, dont on retiendra l’intelligente et piquante peinture de ce dangereux miroir aux alouettes que représente la célébrité. A se confondre avec leur personnage public, tant s’y seront perdus, corps et âmes… (3,5/5)


Citations :

Les Japonais ont tout compris, songea-t-il en se rappelant qu’il existe deux mots en japonais pour décrire le moi. Enfin, dans son souvenir. Qui donc lui avait raconté cela ? Bref, apparemment il y avait un terme pour désigner le moi de la sphère privée et un autre, complètement différent, pour le moi qui existe dans le monde. Pourquoi l’anglais ne faisait-il pas ce distinguo plein de sagesse ? Il abandonna son moi public et, en sirotant son whisky, renoua avec son moi privé, heureux de se concentrer sur les projets qu’il avait faits pour son week-end. Les soucis de « L’échelle pour la lune » s’effaceraient de sa pensée. Son moi privé prendrait le dessus pendant un jour ou deux.

Très mince, étroit d’épaules, il avait un visage hâve sous une tignasse de cheveux blancs très drus et des oreilles qui semblaient lui sortir de la tête à angle droit, comme les poignées d’un faitout.

Ce n’était que la Manche mais, vu de l’endroit où elle se trouvait sur l’Esplanade de Brighton, l’horizon tenait sa promesse éternelle d’infini et il aurait pu s’agir de l’océan, couleur pistache avec des linceuls plus foncés qui teintaient l’eau comme autant de boutons floraux en train de s’épanouir, de sombres corolles s’ouvrant sous les vagues, altérant la lumière et la température.

Les gens sont opaques, complètement mystérieux. Même ceux qui nous sont le plus chers sont des livres fermés. Si vous voulez savoir à quoi ressemblent vraiment les êtres humains, ce qui se passe dans leur tête derrière ce masque que nous portons tous, alors, lisez donc un roman !

Pendant la durée d’un tournage, presque tout ce dont on avait besoin dans la vie vous était fourni : argent, transport, logement, nourriture, compagnie, guides, loisirs, réservations d’hôtel ou de restaurant et, dans ce cas précis, consultation médicale. Son statut d’épouse du réalisateur lui donnait droit à une priorité absolue, elle le savait. Si elle avait appelé pour dire : «  Je viens d’acheter un piano et je voudrais le faire transporter à Londres » ou « Réservez-moi une suite dans le meilleur hôtel de Torquay » ou «  J’ai une soudaine envie de manger des avocats », quelqu’un aurait reçu l’ordre de répondre à sa demande et de tout arranger pour elle. Seul problème : à la fin du tournage, toute cette assistance automatique prenait fin et il fallait se mettre à se débrouiller seul. Certains types de personnalité se laissaient pourrir par ça, voire détruire. (…)
Sachant qu’elle était « avec l’équipe », rien ne serait trop beau. D’où, peut-être, l’attrait si puissant de la réalisation de films. Ce n’était pas pour l’art, mais pour que les gens soient à vos ordres.
 
Il s’était rappelé qu’un jour, quelqu’un d’intelligent (un scénariste ou un réalisateur) lui avait dit que toutes les émotions ressenties durant notre vie d’adulte se mesuraient inconsciemment à l’aune de leurs équivalents adolescents sans jamais les égaler. Le désir, l’envie, la haine, la vengeance, l’amour, la honte, la frustration, la jalousie, la convoitise, etc., rien n’arrivait à atteindre ou approcher l’intensité de ces mêmes sentiments à l’adolescence, ce qui expliquait pourquoi les adultes étaient en quête permanente d’une réplique de ce niveau d’expérience, de cette vérité émotionnelle, puisqu’ils avaient déjà une référence, un gabarit dont le souvenir les avait marqués au fer rouge. Or leur quête restait vaine, puisque l’expérience initiale, si vivace et sincère, leur échappait toujours, enfouie dans leur passé, irrécupérable, et donc ils foutaient leur vie en l’air. Cette quête éperdue valait aussi bien pour les hommes que pour les femmes, avait précisé cette personne intelligente lorsqu’elle avait ainsi argumenté en défense de la psyché adolescente, tant critiquée pour son égocentrisme, son irrationalité, ses emportements, ses inadaptations, ses frustrations. Cette fracture, cette déconnexion irréconciliable entre adolescence et âge adulte expliquait tous nos problèmes émotionnels, personnels et sexuels.
Oui, bien sûr, c’est si juste et perspicace ! avait acquiescé Talbot sans réfléchir. Mais ensuite , en y repensant, il avait rejeté cette analyse. Pour lui, son adolescence relevait de l’histoire ancienne au même titre que les Etrusques ou les Néandertaliens. Sa palette émotionnelle s’était créée à l’âge adulte, après qu’il avait accepté et affronté sa nature. Alors seulement avait-il éprouvé et savouré le vrai désir, la déception cuisante, l’excitation sexuelle, les regrets éternels, les envies inassouvies, etc. La ferveur et l’immédiateté de sa vie émotionnelle avaient relégué aux oubliettes son ressenti et ses souffrances d’adolescent. Et pourquoi cela ? Parce que ses émotions d’adultes étaient complexes, nuancées, assumées, et non brutes, vibrantes ou déconcertantes  Il avait évolué à partir de cet état incohérent de l’être, et en conséquence il était plus heureux.

Pourquoi les films à succès récoltent autant de procès pour plagiat, à ton avis ? Les plaignants savent très bien que les studios et les producteurs préfèrent raquer pour faire disparaître le problème plutôt que de compromettre le planning de tournage ou la viabilité du film à cause d’un passage au tribunal. 


 

mercredi 5 mai 2021

[Laurent, Caroline] Rivage de la colère





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rivage de la colère

Auteur : Caroline LAURENT

Parution : 2020 (Editions Les Escales),
                   2021 (Pocket)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, libre et sans entrave, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après cent cinquante-huit ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour abandonner leur terre, leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.
Bientôt, ce sera l’heure de la justice...

Cet ouvrage a reçu le Prix Maison de la Presse, le Prix du Roman Métis des Lecteurs, le Prix des Lecteurs du Salon du Livre du Mans, le Grand Prix des blogueurs et le Prix Louis Guilloux.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère (Prix Maison de la Presse 2020 ; Prix du Salon du Livre du Mans 2020). En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

 

 

Avis :

En 2018, Joséphin vient assister au jugement de la Cour internationale de Justice à La Haye, qui, il l’espère, tranchera enfin en faveur de la cause qu’il a passé toute sa vie à défendre, en mémoire de sa mère.
En 1967, Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, archipel de l’Océan Indien rattaché à l’île Maurice. L’existence y est simple, mais libre et paisible, entre pêche et récolte du coprah. Lorsque la jeune femme découvre l’amour auprès de Gabriel Neymorin, Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, elle est loin d’imaginer que son monde est sur le point de s’effondrer. Mettant fin à 158 ans de présence britannique, l’île Maurice accède à l’indépendance après avoir cédé les Chagos aux Anglais, qui, l’archipel devant devenir une base militaire américaine, s’emploient à en expulser les habitants. Déportés sans explication ni préavis, sans indemnisation d’aucune sorte, les Chagossiens se retrouvent abandonnés dans les bidonvilles de Maurice…

Sensibilisée au drame des Chagos par sa mère mauricienne, l’auteur s’est inspirée de ses recherches et de ses rencontres pour créer les personnages de ce roman soigneusement fidèle aux faits historiques. Alors qu’un demi-siècle après l’arrachement des habitants à leur archipel, le Royaume-Uni n’a toujours pas donné suite à l’injonction de l’ONU en 2019 de restituer ce bout de territoire à l’île Maurice, ce livre porte l’espoir de sensibiliser l’opinion publique à la cause chagossienne, ultime levier sur la politique britannique.

De fait, Caroline Laurent parvient haut la main à émouvoir le lecteur, stupéfait du sort imposé il y a cinquante ans, dans le plus grand secret et dans le pire mépris humanitaire, aux 2000 autochtones, et scandalisé qu’aucun des jugements rendus par les plus hautes instances internationales n’ait pu, à ce jour, se voir appliqué. Tandis que le récit nous fait nous glisser dans la peau des îliens, chassés de leur terre arbitrairement et manu militari, emmenés à fond de cale après avoir dû tout abandonner en l’espace d’une heure, puis, sans autre forme de procès, laissés à leur misérable sort une fois débarqués sans bagages ni ressources à Maurice, comment ne pas partager leur désespoir, leur révolte et leur impuissance quand personne n’a d’abord conscience de leur cauchemar, puis quand aucune justice ne semble jamais pouvoir leur être enfin rendue ?

Par la voix de ses touchants personnages, ce captivant roman restitue une part de leur dignité à ces hommes et ces femmes honteusement bafoués par l’Histoire, et à qui le monde contemporain peine tant à rendre justice. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.

Je n’ai jamais été un touriste. C’est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu’il gagne de l’argent ?

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur.

Quand les gens devant moi s’émerveillent – Ton courage vraiment, ta force, depuis toutes ces années… –, je ne sais que répondre. Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vide. Nos maisons, inexistantes.
Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?
 
Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?
J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. Applicable aussi bien en politique que dans l’intimité. Je t’aime, je ne t’aime plus, si je ne t’aime plus je pars, ma vie ouverte aux quatre vents. Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas.
On est toujours le colonisé d’un autre.
Ce constat nous oblige.
Les Chagos dépendaient de Maurice, qui dépendait du Royaume-Uni, qui dépendait de l’Europe, qui dépendait des Nations unies, qui dépendaient du monde démocratique. Qui a entendu parler de nous ? Diego Garcia, Peros Banhos ? Non, connais pas. Qui sait ce que le monde démocratique nous a infligé ?
Croyez-moi. Notre sort vous concerne tous, et sans doute bien au-delà de ce que vous pourriez imaginer.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ? Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Ma mère n’a jamais pris l’avion. Si elle avait pu voler au-dessus des cieux, elle aurait compris qu’il n’y a pas d’autre paradis que celui dont on vous donne le regret. De même l’enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s’éloigne. C’est la perte, c’est la douleur qui crée l’idéal.

Un autre document, signé du 30 décembre 1966, révélait un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Diego Garcia serait loué aux Américains pour une période de cinquante ans, avec possible reconduction du bail durant vingt ans. Un projet de base navale était à l’étude.
Le dernier document établissait un calendrier prévisionnel d’évacuation de l’île. Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer la base militaire. Les Britanniques visaient un plan en trois étapes. D’abord, encourager les départs volontaires, sans préciser aux voyageurs que le retour sur l’île leur serait interdit. Ensuite, pousser les gens à partir d’eux-mêmes en stoppant l’acheminement de vivres et de biens via les navires de ravitaillement. Enfin, face à d’éventuels récalcitrants, ne pas hésiter à employer la force.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

lundi 3 mai 2021

[Rouchon-Borie, Dimitri] Le démon de la colline aux loups

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Le démon de la colline aux loups

Auteur : Dimitri ROUCHON-BORIE

Parution : 2021

Editeur : Le Tripode

Pages : 240

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.
Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière... Il dit sa solitude, immense, la condition humaine. 
Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dimitri Rouchon-Borie est né en 1977 à Nantes. Il est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (La Manufacture de livres, 2018). Le Démon de la Colline aux Loups est son premier roman.

 

 

Avis :

Du fond de sa prison et au bord de la mort, Duke, le narrateur, écrit fébrilement. Dans un dernier exutoire, il se hâte de jeter sur le papier la catastrophe qu’a été sa vie depuis le premier jour : une vie marquée par la violence, subie dès le plus jeune âge au sein de la cellule familiale, et qui ne s’est jamais éteinte, au-dehors, mais bientôt aussi, au-dedans de lui, comme par un inéluctable phénomène de vases communicants...

L’entrée dans ce livre ressemble à un uppercut. S’y succèdent des scènes choc, révélant une large fratrie traitée comme une portée d’animaux par des parents au paroxysme de la monstruosité. Séquestrés, dénutris et maltraités de toutes les manières possibles, les enfants sont des êtres sauvages, privés de langage et de développement mental, réduits à leurs instincts les plus primaires. Le narrateur nous fait vivre cette période de l’intérieur, alors qu’il nous la relate dans un langage fruste et sans ponctuation, caractérisé par une spontanéité naïve et sans fard, dans un tourbillon de sentiments qu’il tente d’ordonner et d’extérioriser. Le texte évolue ensuite vers l’impossibilité d’une vie sociale ordinaire pour l’enfant placé en famille d’accueil, puis pour l’adulte instable qu’il est devenu, sa quête d’une normalité impossible, sa fuite désespérée qui ne parvient pas à distancer un mal qui le poursuit et le pénètre, l’exposant à des crises de violence incontrôlable face à l’injustice.

La souffrance, la rage et la solitude de cet être, irrémédiablement relégué en marge de l’humanité par ses propres parents, frappent d’autant plus le lecteur qu’elles sont exprimées avec une sincérité et une impuissance confondantes. Duke évoque sa violence et ses fautes avec une absence de malignité et une ingénuité qui auréolent sa culpabilité d’innocence. Quelle est la part de la victime et du coupable chez cet homme torturé à qui la vie n’a laissé aucune chance ? Comment juger du bien et du mal quand viennent s’en mêler l’hérédité, l’éducation et l’incapacité collective à porter secours à un être martyrisé comme celui-là ? Quelles sont les limites de la responsabilité et des circonstances atténuantes ? A-t-on le droit de faire un mal pour un bien ? Enfin, la rédemption est-elle possible ?

En concluant par les interrogations mystiques de Duke en prison et par sa découverte, grâce à l’aumônier, des Confessions de Saint-Augustin, le texte achève de poser la question de la justice et du pardon. Constatant l’incapacité des hommes à combattre le mal inhérent à leur nature, n’est-ce pas Saint-Augustin qui les engagea à renoncer à leur justice, par trop manichéenne, et à régler leurs différents par le pardon, la grâce de Dieu seule pouvant les élever vers le bien ? Une réflexion qui en dit long sur les drames dont l’auteur a pu être témoin au cours de sa carrière de chroniqueur judiciaire, quand, de génération en génération, tant de victimes deviennent bourreaux à leur tour… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s’était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. 
 
Je crois que c’est ma souffrance qui m’a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. 
 
Elle m’a serré dans ses bras en disant des mots bizarres et celle qui m’accompagnait riait en disant enfin vous allez nous l’étouffer et la dame disait voyons voyons. On m’a montré une chambre et on a dit c’est à moi et les dames avaient les yeux qui brillent et je sentais ce qu’elles voulaient que je ressente parce qu’il y avait un lit et un coffre avec des jouets et c’était propre mais je ne voyais qu’un espace vide et sans lien je ne sais pas comment le dire j’étais trop absorbé par le manque du nid et de la chaleur et j’ai pleuré debout dans la pièce. Finalement c’était bien de pleurer car elles ont dit oh il est ému c’est rien c’est l’émotion et elles pensaient que je ne pouvais pas verbaliser surtout que ça aurait été vrai avec mon parlement de l’époque mais j’étais seulement gagné par la souffrance brute du manque. Tous ces gens pensaient me donner quelque chose mais moi j’étais juste un enfant qui n’avait rien et plus on me gâtait plus on me montrait que je n’avais rien. Tout ça n’était pas à moi et je ne pouvais pas le dire ces gens étaient si fiers de faire de leur mieux pour moi ce que je vivais ne pouvait pas être soigné ni guéri je ne pouvais pas leur dire.

(…) il savait qu’on peut faire tout ce qu’on peut on ne sauve pas les gens comme ça.

Le procès c’est une délivrance vous allez voir que ce sera dur mais après c’est un poids qui s’en ira l’avocate nous a rassurés. Mais non en fait si je la revoyais je lui dirais que c’est un vide qui se remplit d’un autre vide. On croit pouvoir se réjouir d’être vengé de voir ses parents plonger mais même si on ne les aime pas c’est comme les sourds qui iraient voir les aveugles se vautrer dans les escaliers.

Le prêtre était revenu je lui avais rendu le livre sur le Purgatoire et je lui avais dit ça me met la cervelle en feu de lire ça comme si j’essayais d’allumer l’intelligence mais rien n’est branché. Il a souri il a répondu que Dieu avait mis nécessairement ce qu’il fallait en chacun de nous pour qu’il le trouve et je n’avais pas besoin d’être ingénieur en théologie. Il a ajouté je ne veux pas que vous le preniez mal mais les imbéciles ont même plus leur chance que les autres et il citait la Bible mais je ne comprenais pas.

Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. 
 
J’ai cru que mes parents avaient mis une autre volonté en moi qui me dicterait ma vie mais maintenant je sais que j’ai fait des choix même si je n’ai pas tout décidé. Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix c’est comme si vous demandiez à l’éclopé de marcher mieux que les autres.

Un psychologue est arrivé je me souviens il avait fait des tests je devais ranger des dessins pour faire des histoires et raconter ce que m’inspiraient des taches d’encre je ne comprenais pas son charabia. Il m’avait dit l’important n’est pas que vous compreniez mais que moi je puisse en retirer quelque chose et j’avais dit bon courage. J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je serai psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage.