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mercredi 16 octobre 2024

[Talaouit, Vincent - Nicolas, Bernard] Ils ont failli me tuer

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Ils ont failli me tuer

Auteur : Vincent TALAOUIT
                Bernard NICOLAS

Parution : 2010 (Flammarion)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Que s’est-il passé au sein de France Télécom Orange, fleuron de la technologie française, pour que des dizaines de ses salariés choisissent de mourir ? Vincent Talaouit peut répondre à cette question. Durant treize ans, il a travaillé au sein de cette grande entreprise. Jeune ingénieur, il intègre une filiale du groupe en 1996 et vit avec passion cette entrée dans le monde du travail. Il se dit qu’il va pouvoir assouvir son appétit de connaître et d’inventer. Mais, en 2004, tout bascule. Vincent voit peu à peu fondre les effectifs de son service sans comprendre, puisque la hiérarchie ne donne aucune explication. Il saura plus tard que, dans une stratégie purement financière, usant de méthodes de management d’une dureté rare, les responsables de France Télécom Orange ont planifié la suppression de 22 000 emplois en trois ans. Parce qu’il a failli mourir, Vincent Talaouit raconte ce qu’il a subi des années durant dans une entreprise à laquelle il était si fier d’appartenir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Vincent Talaouit est né en 1972. C’est son premier livre.
Bernard Nicolas, journaliste-réalisateur indépendant, auteur de nombreux documentaires d’investigation, a déjà publié plusieurs ouvrages dont Un juge assassiné (Flammarion, 2006), avec Élisabeth Borrel.

 

 

Avis:   

En 2005, France Télécom déploie un programme de redressement incluant la suppression de 22 000 emplois en trois ans : pour que cela ne coûte rien, pas de licenciements, mais un plan managérial visant à dégrader les conditions de travail et à pousser psychologiquement les salariés au départ volontaire. Sur le terrain, les opérations sont si violentes qu’elles déclenchent une vague de suicides – 35 en 2008 et 2009. Suite au dépôt de plainte de deux syndicats, une enquête est ouverte qui aboutit à un procès et, en 2019, à la condamnation de la société et de ses dirigeants à la peine maximale prévue en matière de harcèlement moral. Orange ouvre alors une commission de réparation en charge d’indemniser les victimes.

Lorsqu’en 2010 Vincent Talaouit publie son livre, l’action en justice ne fait encore que commencer. Ingénieur passionné par les innovations particulièrement disruptives dans ce secteur d’activité, il s’est longtemps refusé à se sentir concerné par les incitations au départ. Jusqu’à ce que, malgré son acharnement à poursuivre son travail, on lui fasse comprendre de plus en plus clairement qu’il n’occupe en réalité plus aucun poste officiel chez France Télécom, qu’il est temps pour lui d’en « faire son deuil » comme le lui signifient lettres recommandées et convocations en entretiens, d’ailleurs aucune place pour lui n’est prévue dans les nouveaux locaux et le voilà seul, sans bureau ni matériel, à se rendre jour après jour dans un bâtiment déserté transformé en chantier.

Son récit décrit son parcours de « work-addict » et son incapacité à décrocher de ses missions malgré tous les signes l’annonçant désormais persona non grata. Enfermé dans l’incompréhension et le déni, lui qui avait sans doute toutes les armes et le bagage pour rebondir ailleurs, préfère croire au malentendu et obtempère à tout, ce qui lui fera déclarer bien plus tard, deux ans en fait après son plongeon dans une dépression peuplée d’idées noires : « C’est seulement aujourd’hui, avec le recul, que je réalise ma soumission à la règle du jeu : jamais je n’ai songé à refuser de me rendre à l’une de ces convocations. (…) Ayant toujours été un bon petit soldat, comme on me donne un ordre, j’obéis. » C’est ainsi que, non sans sidération, le lecteur ne découvre pas seulement des pratiques managériales inhumaines, abusives et condamnables, mais aussi l’étrange soumission qui les accompagne.

L’on assiste dans l’histoire que nous conte Vincent Talaouit au déploiement d’un processus totalitaire, un univers impersonnel et déshumanisé de violence où le mal devient banal – les bourreaux d’ailleurs souvent eux-mêmes victimes – et la soumission si bien la règle que plus personne ne réagit, comme face à une fatalité. Par peur, chacun subit dans le silence et la solitude, espérant, comme l’auteur, passer au travers des mailles du filet, alors que, vu de l’extérieur, tout semble évidemment insupportable et perdu d’avance. Et c’est bien l’aperçu de ce schéma général, au-delà du cas particulier inévitablement partial d’une manière ou d’une autre ici, qui fait aussi l’intérêt de ce livre.
 
Devenue un symbole de la souffrance au travail, l’affaire France Télécom a conduit en France à des actions générales de prévention des risques psychosociaux et à une meilleure prise en compte des situations de harcèlement moral. Ces dernières restent toujours très difficiles à prouver et les cas de souffrance au travail de plus en plus nombreux. (3,5/5)

 

 

Citations :

C’est seulement aujourd’hui, avec le recul, que le réalise ma soumission à la règle du jeu : jamais je n’ai songé à refuser de me rendre à l’une de ces convocations (…) Ayant toujours été un bon petit soldat, comme on me donne un ordre, j’obéis.


L’objectif présenté dans ces brochures n’est pas discuté et, d’ailleurs, il pourrait servir plusieurs objectifs.                                   
Ce n’est pas un ordre qui va être donné, c’est là toute la nuance.                                    
Le but, il faut le masquer, le dissimuler : et ce but, c’est de faire partir le salarié. Il s’agit donc d’un document destiné à présenter les méthodes qui permettent au manager d’apprendre à manier la relation qu’il devra développer avec les salariés.                                    
A priori, on peut penser que les gens auxquels on va dire de prendre la porte n’ont pas envie de s’en aller. Donc il faut les manipuler, afin qu’ils admettent peu à peu l’idée de ce départ et qu’ils finissent par participer à leur propre départ. C’est là l’enjeu. On va faire quelque chose qui n’est pas rien, faire partir 22 000 personnes, et que cela se passe sans remous.                                    
C’est très particulier d’amener les gens à être consentants. Il faut les manipuler afin qu’ils acceptent de partir, il faut donc des manipulateurs. Les manipulateurs seront formés et accepteront de mettre leur énergie, leur imagination, au service d’une stratégie mise en place par leur direction.                                    
On a donc entraîné une grande quantité de managers dans des actions très discutables d’un point de vue moral. Bien sûr, rien de tout cela n’est formulé de cette manière.                              
Afin d’être efficace, la manipulation doit d’abord s’appliquer aux managers, afin qu’ensuite ils puissent manipuler leurs subordonnés, et le tout sans remous. C’est pour cela que tout est “euphémisé”, que tout est allé très vite, comme si on prenait le personnel de vitesse pour éviter le moindre mouvement social.


 

lundi 3 mai 2021

[Rouchon-Borie, Dimitri] Le démon de la colline aux loups

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Le démon de la colline aux loups

Auteur : Dimitri ROUCHON-BORIE

Parution : 2021

Editeur : Le Tripode

Pages : 240

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.
Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière... Il dit sa solitude, immense, la condition humaine. 
Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dimitri Rouchon-Borie est né en 1977 à Nantes. Il est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (La Manufacture de livres, 2018). Le Démon de la Colline aux Loups est son premier roman.

 

 

Avis :

Du fond de sa prison et au bord de la mort, Duke, le narrateur, écrit fébrilement. Dans un dernier exutoire, il se hâte de jeter sur le papier la catastrophe qu’a été sa vie depuis le premier jour : une vie marquée par la violence, subie dès le plus jeune âge au sein de la cellule familiale, et qui ne s’est jamais éteinte, au-dehors, mais bientôt aussi, au-dedans de lui, comme par un inéluctable phénomène de vases communicants...

L’entrée dans ce livre ressemble à un uppercut. S’y succèdent des scènes choc, révélant une large fratrie traitée comme une portée d’animaux par des parents au paroxysme de la monstruosité. Séquestrés, dénutris et maltraités de toutes les manières possibles, les enfants sont des êtres sauvages, privés de langage et de développement mental, réduits à leurs instincts les plus primaires. Le narrateur nous fait vivre cette période de l’intérieur, alors qu’il nous la relate dans un langage fruste et sans ponctuation, caractérisé par une spontanéité naïve et sans fard, dans un tourbillon de sentiments qu’il tente d’ordonner et d’extérioriser. Le texte évolue ensuite vers l’impossibilité d’une vie sociale ordinaire pour l’enfant placé en famille d’accueil, puis pour l’adulte instable qu’il est devenu, sa quête d’une normalité impossible, sa fuite désespérée qui ne parvient pas à distancer un mal qui le poursuit et le pénètre, l’exposant à des crises de violence incontrôlable face à l’injustice.

La souffrance, la rage et la solitude de cet être, irrémédiablement relégué en marge de l’humanité par ses propres parents, frappent d’autant plus le lecteur qu’elles sont exprimées avec une sincérité et une impuissance confondantes. Duke évoque sa violence et ses fautes avec une absence de malignité et une ingénuité qui auréolent sa culpabilité d’innocence. Quelle est la part de la victime et du coupable chez cet homme torturé à qui la vie n’a laissé aucune chance ? Comment juger du bien et du mal quand viennent s’en mêler l’hérédité, l’éducation et l’incapacité collective à porter secours à un être martyrisé comme celui-là ? Quelles sont les limites de la responsabilité et des circonstances atténuantes ? A-t-on le droit de faire un mal pour un bien ? Enfin, la rédemption est-elle possible ?

En concluant par les interrogations mystiques de Duke en prison et par sa découverte, grâce à l’aumônier, des Confessions de Saint-Augustin, le texte achève de poser la question de la justice et du pardon. Constatant l’incapacité des hommes à combattre le mal inhérent à leur nature, n’est-ce pas Saint-Augustin qui les engagea à renoncer à leur justice, par trop manichéenne, et à régler leurs différents par le pardon, la grâce de Dieu seule pouvant les élever vers le bien ? Une réflexion qui en dit long sur les drames dont l’auteur a pu être témoin au cours de sa carrière de chroniqueur judiciaire, quand, de génération en génération, tant de victimes deviennent bourreaux à leur tour… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s’était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. 
 
Je crois que c’est ma souffrance qui m’a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. 
 
Elle m’a serré dans ses bras en disant des mots bizarres et celle qui m’accompagnait riait en disant enfin vous allez nous l’étouffer et la dame disait voyons voyons. On m’a montré une chambre et on a dit c’est à moi et les dames avaient les yeux qui brillent et je sentais ce qu’elles voulaient que je ressente parce qu’il y avait un lit et un coffre avec des jouets et c’était propre mais je ne voyais qu’un espace vide et sans lien je ne sais pas comment le dire j’étais trop absorbé par le manque du nid et de la chaleur et j’ai pleuré debout dans la pièce. Finalement c’était bien de pleurer car elles ont dit oh il est ému c’est rien c’est l’émotion et elles pensaient que je ne pouvais pas verbaliser surtout que ça aurait été vrai avec mon parlement de l’époque mais j’étais seulement gagné par la souffrance brute du manque. Tous ces gens pensaient me donner quelque chose mais moi j’étais juste un enfant qui n’avait rien et plus on me gâtait plus on me montrait que je n’avais rien. Tout ça n’était pas à moi et je ne pouvais pas le dire ces gens étaient si fiers de faire de leur mieux pour moi ce que je vivais ne pouvait pas être soigné ni guéri je ne pouvais pas leur dire.

(…) il savait qu’on peut faire tout ce qu’on peut on ne sauve pas les gens comme ça.

Le procès c’est une délivrance vous allez voir que ce sera dur mais après c’est un poids qui s’en ira l’avocate nous a rassurés. Mais non en fait si je la revoyais je lui dirais que c’est un vide qui se remplit d’un autre vide. On croit pouvoir se réjouir d’être vengé de voir ses parents plonger mais même si on ne les aime pas c’est comme les sourds qui iraient voir les aveugles se vautrer dans les escaliers.

Le prêtre était revenu je lui avais rendu le livre sur le Purgatoire et je lui avais dit ça me met la cervelle en feu de lire ça comme si j’essayais d’allumer l’intelligence mais rien n’est branché. Il a souri il a répondu que Dieu avait mis nécessairement ce qu’il fallait en chacun de nous pour qu’il le trouve et je n’avais pas besoin d’être ingénieur en théologie. Il a ajouté je ne veux pas que vous le preniez mal mais les imbéciles ont même plus leur chance que les autres et il citait la Bible mais je ne comprenais pas.

Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. 
 
J’ai cru que mes parents avaient mis une autre volonté en moi qui me dicterait ma vie mais maintenant je sais que j’ai fait des choix même si je n’ai pas tout décidé. Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix c’est comme si vous demandiez à l’éclopé de marcher mieux que les autres.

Un psychologue est arrivé je me souviens il avait fait des tests je devais ranger des dessins pour faire des histoires et raconter ce que m’inspiraient des taches d’encre je ne comprenais pas son charabia. Il m’avait dit l’important n’est pas que vous compreniez mais que moi je puisse en retirer quelque chose et j’avais dit bon courage. J’aurais dû me méfier il disait des choses pénibles sur ma construction de personnalité et que je serai psychopathique et que mon niveau de langage était faible je l’ai interrompu mais on ne m’a pas laissé dire. Quand j’ai pu avoir mon tour j’ai dit que j’avais un parlement qui n’était pas celui des gens et que je sentais bien que mes idées allaient plus loin que mes mots j’avais l’impression d’un type qui a la tête infatigable alors que ses jambes supportent pas le voyage.


 

lundi 8 mars 2021

[Paris, Gilles] Certains coeurs lâchent pour trois fois rien

 






J'ai aimé

Titre : Certains coeurs lâchent pour trois
            fois rien

Auteur : Gilles PARIS

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 224





 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. »

Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l'auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. «Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une Courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multi-récompensé en 2016.

 

Avis :

De la trentaine à aujourd’hui, soit sur un intervalle de quelque trente ans, l’auteur a surmonté huit dépressions et survécu à une dizaine de tentatives de suicide. Il revient dans ce livre sur ce parcours de vie accidenté, laissant entrevoir quelques pistes d’explication dans son histoire familiale, marquée notamment par le divorce de ses parents et la violence de son père, mais surtout nous donnant à percevoir la terrible lutte qu’il lui a fallu mener, chaque fois, pour s’arracher des ténèbres et retrouver la lumière.

Ce récit n’est pas une autobiographie et n’entre pas dans le détail de ce qui, chez Gilles Paris, a pu lui faire perdre l’équilibre de façon si persistante. Le but n’est pas tant ici d’expliquer les causes, que de faire comprendre, avec la plus grande pudeur et le minimum de bribes de vie personnelle, la réalité de ce trouble revenu régulièrement empêcher le cours de sa vie. Bien sûr, l’on ne peut que rester pétrifié devant tant de souffrance, alors que le texte laisse entrevoir les années folles d’une jeunesse brûlée par les deux bouts, dans l’ivresse du sexe et de la drogue, le vertige d’une vie noctambule débridée débouchant au petit matin sur une solitude hagarde et glauque, puis, à trente-trois ans, l’effondrement, total et incommensurable, le premier séjour en hôpital psychiatrique, le combat de titan pour revenir des abysses, et les rechutes, désespérantes et interminables, étalées sur trois décennies.

De loin, la vie de Gilles Paris ressemble à une succession d’extinctions brutales de la lumière, chaque fois suivies d’une longue et pénible réémergence du néant, des passages de «vie sans magie et sans couleurs» dont il parvient à s’extirper comme à l’issue d’un combat de boxe. Que dire de son courage et de celui de Laurent, son conjoint, pour garder malgré tout le cap d’une vie commune et de la réussite professionnelle, puisque ces épreuves n’ont au final pas empêché l’auteur de mener une carrière dans l’édition et de connaître le succès littéraire avec ses huit romans. Si l’écriture n’a pas pour lui de vertu thérapeutique, nul doute qu’elle s’est nourrie, inconsciemment ou non, de cette vie en forme de montagnes russes, et de l’extrême sensibilité de cet homme brutalisé par la maladie jusqu’au plus profond de son être.

Mes appréhensions initiales face à la thématique très sombre de ce livre se sont évaporées dès les premiers mots, incisifs et bien tournés. Sobre, sincère et courageuse, cette mise à nu ne peut que toucher le lecteur et le faire s’interroger sur les sidérants mystères de notre fonctionnement psychique. (3/5)


 

Citations :

Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.

Je suis incapable de me souvenir du nombre. Une dizaine, peut-être ? Je me suis heurté à l’incompréhension de mes proches. Rien de plus normal. A priori, une tentative de suicide est une manière brutale d’interrompre les souffrances. Mais pas pour moi. Chaque suicide est une manière de défier la mort et une comédie. Une manière de dire « ça suffit » et de repartir de zéro. Tut-tut, je vous ai bien eus. Je mélange les somnifères, les anxiolytiques, les antidépresseurs et une bonne dose d’alcool pour avaler ces bonbons du malheur. Je lance un pari sur une rasade de Martini rouge ou de whisky. Juste après, je me rends chez mon psychanalyste. Je ne sais pas où je trouve la force d’arriver jusqu’à son cabinet. Je tombe dans la rue, plusieurs fois. Mon front saigne et tache ma chemise. Je m’écroule sur le divan et perds conscience.

Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. Parfois l’écriture est machinale, parfois non. Elle devient une adéquation parfaite entre le clavier (ou la plume) et l’auteur. Une osmose proche de celle que provoquent les endorphines après une séance de sport. Écrire, parfois, c’est faire l’amour. L’emballement. L’excitation. Trouver le mot juste, entendre la phrase résonner comme une partition réussie. C’est aussi une part de magie que nul n’explique.

 Je n’imagine jamais que le monde puisse être foncièrement mauvais. Le mien est un miroir imaginaire où se reflète la bonté des gens que j’aime. Avoir de l’empathie, c’est voir l’autre comme il est et cesser de l’imaginer comme un personnage de roman. Toute ma vie, j’ai rencontré des anonymes exceptionnels, particulièrement dans les hôpitaux psychiatriques, dénués de toute malveillance, et je sais bien qu’en dehors de ces hauts murs la vérité est tout autre. La bienveillance est rare.

Je pense à toute l’énergie qu’il me faut pour écrire un livre, à cette sensation de vide ensuite, le vertige. Si la fatigue est bien un des facteurs de la dépression, je m’interroge sur la partie inconsciente du travail d’écriture. J’ai été journaliste une dizaine d’années. J’ai notamment interviewé un écrivain vénitien qui m’a expliqué, dans une chambre d’hôtel, rue Vaneau, que pour tous ceux qui n’écrivent pas, une feuille blanche a juste une longueur et une largeur. Pour l’écrivain, elle a surtout une profondeur, dans laquelle l’auteur va chercher les personnages et l’histoire. Mon inconscient, de toute façon, a toujours quelque chose à dire.

Antidépresseurs, neuroleptiques et somnifères m’enfoncent dans un sommeil sans rêves. Parfois, au lever, tout revient comme un cauchemar. Bien sûr, ce pourrait être pire. Je pourrais être paralysé, me battre contre un cancer ou le Sida. C’est souvent ce que mes proches me rappellent. Autant m’enfoncer la tête sous l’eau. C’est oublier combien le dépressif culpabilise en permanence.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 29 septembre 2019

[Berest, Claire] Rien n'est noir






 

Coup de coeur 💓💓

Titre : Rien n'est noir

Auteur : Claire BEREST

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 250





 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages ? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.»


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Claire Berest publie son premier roman Mikado à 27 ans. Suivront deux autres romans : L’Orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais : La Lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs. En 2017, elle écrit Gabriële avec Anne Berest qui fut un grand succès.


Avis :

Je ne m’étais jamais réellement penchée sur la peinture parfois déroutante de Frida Kahlo, célèbre peintre mexicaine de la première moitié du 20ème siècle. Ce livre a donc été pour moi l’occasion de découvrir la femme en même temps que son œuvre : et quelle claque !

Frida Kahlo eut une vie hors norme : atteinte enfant de la polio, victime à dix-huit ans d’un grave accident de bus qui lui laissa de terribles séquelles, elle se forma elle-même à la peinture, épousa Diego Rivera, peintre mexicain mondialement connu pour ses fresques murales, devint elle-même célèbre pour ses œuvres uniques, avant de connaître une fin dramatique quasi consécutive à l’aggravation de son état de santé.

Avec finesse et sensibilité, Claire Berest fait revivre une femme à la personnalité solaire et au tempérament de feu, qui se consuma toute entière dans sa passion pour un monstre sacré, un homme charismatique, volage et insaisissable, qui l’aima avec la même intensité mais sans jamais vouloir sacrifier sa liberté.

Frida et Diego furent deux étoiles dont l’éclat et l’exubérance masquaient des failles intérieures abyssales, deux trous noirs aux antipodes l’un de l’autre s’attirant irrépressiblement, deux flammes dans la brillance desquelles ils se sublimèrent au travers de leur œuvre respective, mais où ils se brûlèrent aussi mutuellement.

Frida fut de tous les excès, croquant la vie sans modération, noyant ses tourments dans un tourbillon de passions, de fêtes et d’alcool, ne connaissant aucune demi-mesure et fascinant le monde entier par son exubérance et son excentricité. Peindre fut pour elle un besoin essentiel, un moyen vital d’exprimer sans filtre sa souffrance physique et morale. « Elle ne peint pas pour être aimée. Elle est transparente, c’est-à-dire qu’elle ouvre grand la fenêtre vers l’intérieur. »

Ce livre-tempête magnifiquement écrit vous emporte dans une bourrasque de passion, d’exaltation et de folie, une lame qui vous dépose étourdi et sans voix devant une œuvre soudain éclairée de tout son sens, fenêtre sur l’âme de Frida Kahlo. Très grand coup de coeur. (5/5)



Citations :

Chaque couple a ses pierres d’achoppement ; on presse un bouton, on allume l’orage. Pour vider la rancœur, croit-on, on remet sur le métier le tissu des discordes qui n’ont pas d’issue ; on dit les mots agaçants, on souligne les évidences, on gratte les plaies, on cherche le point de rupture. Un jeu malsain d’enfants. On joue à être bête, on joue à être naïf, on soulève les sujets cent fois évoqués, qu’on attaque par un angle nouveau, on s’affronte. Frida veut rentrer au Mexique. Diego veut rester en Amérique. Est-ce le véritable enjeu ? On a perdu l’enjeu, on ne l’a jamais su, on confond les douleurs et les raisons des douleurs, ou l’inverse, on cristallise.

Le grand peintre gavé d’honneurs n’aime rien tant que sa femme lui vole la vedette, par ses coups d’État lunatiques, ses tenues extraordinaires, son vocabulaire de charretier, son humour décapant et surtout son talent inouï à dire en images le déchirement de l’intime, et le sacerdoce de vivre, c’est-à-dire de ne pas mourir. Diego peint le monde entier sur des murs en cherchant un éclat transcendant. Frida peint le détail sur des toiles minuscules et ne cherche rien. Pourtant elle capture le monde entier. Ils ne s’aiment pas parce qu’ils sont peintres. Diego a été séduit par une poupée avec des couilles de caballero, qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentée par son regard unique. Une liberté violente aux couleurs nouvelles. Frida a choisi d’être choisie par l’Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drôle. Toute la montagne.

Sais-tu que le colibri ne peut pas marcher, parce que c’est le seul oiseau qui parvient à voler en arrière ?

Frida peint d’un seul tenant, comme on recouvre un petit mur blanc d’une fenêtre en trompe-l’œil. Elle commence par le haut et déroule son tissu en vagues comme pour ajuster au regard des autres ce qu’elle voit dans sa tête. Les contours sont vite tracés, elle est une peintre de couleurs et de fluides, comme si elle habillait sa toile, drapait, coupait, tendait pour vêtir au plus juste les habitants de son esprit.

Elle ne peint pas pour être aimée. Elle est transparente, c’est-à-dire qu’elle ouvre grand la fenêtre vers l’intérieur.

Il (André Breton) n’a rien compris, il ne voit pas, Frida ne peint pas ses rêves, ni son inconscient, elle peint une nécessité intérieure. La vérité du désarroi. Et elle n’a pas besoin d’étiquette ni de définition.
 


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