lundi 20 mai 2019

[Zamir, Ali] Dérangé que je suis






J'ai beaucoup aimé

Titre : Dérangé que je suis

Auteur : Ali ZAMIR

Année de parution : 2019

Editeur : Le Tripode

Pages : 192








 

Présentation de l'éditeur :   

Sur l’île d’Anjouan, Dérangé est un humble docker. Avec son chariot rafistolé et ses vêtements rapiécés, il essaie modestement chaque jour de trouver assez de travail pour se nourrir. Mais un matin, alors qu’il s’est mis à la recherche d’un nouveau client, Dérangé croise le chemin d’une femme si éblouissante qu’elle « ravage tout sur son passage ». Engagé par cette femme dans un défi insensé qui l’oppose au Pipipi (trio maléfique des trois dockers Pirate, Pistolet et Pitié), le pauvre homme va voir son existence totalement chamboulée.

Avec ce troisième roman, Ali Zamir confirme la place très originale qu’il occupe dans la littérature francophone, son don pour les récits incongrus et l’usage de mots rares. Dans Dérangé que je suis, la vitalité de sa langue se met au service de l’histoire tragi-comique d’un pauvre docker. Le mélange survitaminé des genres (on passe en un clin d’œil du drame à la farce) et la puissance ininterrompue des scènes font de ce roman-film virevoltant un bonheur de lecture. 

Dérangé que je suis, c’est tout à la fois la folie du Surmâle d’Alfred Jarry ou de Wacky Races, la tendresse du Voleur de Bicyclette et la conviction d’avoir trouvé un nouveau Pagnol sur une île de l’océan Indien.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ali Zamir est né en 1987 aux Comores. Il vit actuellement à Montpellier. Il est l’auteur au Tripode de Anguille sous roche (2016 ; récompensé notamment de la mention spéciale  du prix Wepler et du prix Senghor) et de Mon Étincelle (2017). Dérangé que je suis est son troisième roman (prix Roman France Télévisions).



Avis :

Dérangé est un pauvre diable : il fait partie de la nuée de misérables dockers, qui, chaque jour, guettent l’arrivée des bateaux dans ce port des Comores, et se disputent les clients dont ils vont charroyer la marchandise ou les bagages en échange de quelque monnaie. Lorsque s’ouvre cette histoire, Dérangé gît dans un lieu obscur, où il est enfermé, ligoté et ensanglanté. Que lui est-il donc arrivé ?

D’emblée, le récit nous embarque dans une atmosphère remuante et colorée : en quelques mots, exactement comme en deux coups de crayon, se dessinent des personnages plus vrais que nature, saisis sur le vif avec un réalisme et une puissance d’évocation saisissants. Il n’est pas une ligne qui ne crée l’impression de voir et d’entendre, comme si on y était vraiment.

Pauvre Dérangé ! Alors qu’il nous relate ses aventures tragi-comiques dont on se demande jusqu’à la fin comment elles ont pu se refermer en un piège si cruel, nous sommes emportés par une verve pittoresque et chatoyante, où se déploie le plaisir des mots le plus pur. Car Ali Zamir use des mots rares comme il enfilerait des perles, ciselant un texte truculent et poétique, où chaque terme inattendu mais si bien choisi vous arrache un sourire.

Ce petit livre si bref est un condensé de plaisir qui change de tout ce que vous avez lu jusqu’ici : précipitez-vous sur cette histoire injuste et féroce mais si réjouissante, à l’atmosphère prenante et aux personnages criants de vérité, mais surtout, à la langue si magique. (4/5)




Citations :

Dans ma chienne de vie, j'ai toujours dérangé ceux que dérangent les vies rangées.

C’était des gens qui ne laissaient pas rouiller leurs dents. Ils ne trouvaient pas à manger tous les jours, mais quand ils en trouvaient, ils faisaient comme s’ils avaient à se venger.

Le meilleur des hommes, c'est celui qui cherche non seulement à étreindre un rayon de soleil, après avoir percé les voiles, mais surtout à le partager. Sans arrière-pensée. En inondant de lumière la nuit des autres. 


L’astre de la nuit brillait à ravir sur nos têtes illuminées et le ciel était majestueusement diamanté jusqu’aux entrailles. Cela donnait envie de partir, de partir loin de ce monde plein de fange où tout perd sa valeur et devient objet matériel, où l’objet matériel se fait idolâtrer beaucoup plus que l’être humain et où l’humanité au milieu du tout et du néant ne pèse point un grain.  



Le coin des curieux :

Si, au cours de votre lecture de Dérangé que je suis, vous vous inquiétez de l'épithète de "tardigrade" que se lancent les dockers, sachez que :


Les tardigrades, du latin tardus gradus (marcheur lent), aussi appelés oursons d’eau, sont de tout petits animaux invertébrés et translucides, mesurant d’un demi à un millimètre, comportant une carapace et huit pattes griffues.

Ils sont capables de survivre aux pires conditions : au vide spatial comme aux plus fortes pressions, aux radiations, à de nombreux produits toxiques, à de très fortes salinités, à la déshydratation, à des températures extrêmes et au manque d’oxygène. En environnement hostile, ils se replient en cryptobiose : ils stoppent quasiment tout processus métabolique, se mettant en état de mort clinique, jusqu’à ce que les conditions leur permettent de « ressusciter ».

On en trouve un peu partout sur la planète, sous tous les climats, à toutes les altitudes et même en eau profonde. Leurs habitats de prédilection sont les zones favorables au développement de la mousse et du lichen (forêts et toundras), dont ils se nourrissent. Ils vivent de 1 à 2,5 ans, sans compter les périodes de cryptobiose.

En 2016, des chercheurs japonais ont constaté la réanimation de tardigrades après plus de 30 ans de congélation. On a trouvé ces petites bêtes dans les profondeurs de la banquise du Groenland, dans de la glace datée de plus de 2000 ans : ils ont repris vie une fois la glace fondue. Peut-être sont-ils capables de résister bien plus longtemps encore : des scientifiques s’intéressent à leur ADN dans l’espoir de futures percées médicales.

dimanche 19 mai 2019

[Lunde, Maja] Bleue





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Bleue (Blå)

Auteur : Maja LUNDE

Traductrice : Marina HEIDE

Parution : 2017 en norvégien (Aschebourg & Co)
                2019 en français (Presses de la Cité)

Pages : 360






 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Norvège, 2017. Depuis son plus jeune âge, Signe a fait passer l’écologie avant tout. Ainsi a-t-elle préféré renoncer à Magnus, dont elle ne partageait pas les idées. Aujourd’hui, elle vit sur un bateau amarré dans un fjord, au plus près de l’eau.  Et c’est pour sauver l’eau qu’elle décide à soixante-sept ans d’entreprendre un dernier périple en mer, lorsqu’elle apprend qu’une opération commerciale, autorisée jadis par Magnus, menace son glacier natal. L’heure est venue pour Signe d’affronter son grand amour perdu. Pour cela, elle doit prendre la direction du sud de la France…

France, 2041. La guerre de l’eau bat son plein. Avec Lou, sa fille aînée, David a fui les Pyrénées ravagées par la sécheresse pour retrouver sa femme et leur bébé, dont il a été séparé. Mais les réfugiés climatiques sont bloqués à la frontière, et les ressources commencent à manquer. Un jour, à des kilomètres de la côte, David et Lou trouvent un voilier au beau milieu d’un champ desséché : le bateau de Signe…


Une intrigue sophistiquée et palpitante, au service d’une fable dystopique plus nécessaire que jamais.
 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1975 à Oslo, Maja Lunde a écrit des scénarios et des livres pour la jeunesse avant de se lancer dans la rédaction d’Une histoire des abeilles, son premier roman pour adultes, best-seller traduit en plus de trente langues, et succès de la rentrée littéraire française 2017. Bleue est son deuxième roman à paraître aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour m'avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de la Masse Critique Privilégiée.

La Norvégienne Signe vit sur son bateau. Militante écologique aujourd’hui septuagénaire, elle a consacré toute sa vie à lutter, sans grand succès, pour la défense de la planète. Lorsque le glacier qui surplombe son village natal, déjà bien rétréci par le réchauffement climatique, est condamné à une disparition accélérée en raison de son exploitation industrielle, elle choisit aussitôt la confrontation avec l’entrepreneur responsable, établi dans le sud de la France, et qui n’est autre que son amour de jeunesse.

Près de vingt-cinq ans plus tard, en 2041, les prévisions les plus alarmistes sont devenues réalité : les déserts ont gagné du terrain, les populations des pays du sud meurent de soif et tentent de migrer en masse vers les « pays de l’eau », qui ont fermé leurs frontières. Ainsi, David et sa petite fille Lou, chassés d’Argelès par des incendies meurtriers, sans nouvelles du restant de leur famille, ont trouvé provisoirement asile dans un camp de réfugiés, où tout ne tarde pas à manquer. A faible distance du camp, le père et la fille tombent par hasard sur le bateau de Signe, échoué à l’intérieur des terres après l’assèchement du Canal du Midi.

Cette fable dystopique met en scène un sujet d’actualité : l’indifférence des uns, l’impuissance des autres, face aux bouleversements climatiques liés à l’activité humaine. Elle nous confronte directement aux conséquences dramatiques de notre absence de réaction, mettant en scène le manque d’eau croissant dans certaines régions, les déplacements subséquents de populations, et les conflits internationaux en résultant.

L’histoire relatée ne manque pas d’un certain réalisme. Il faut saluer les efforts de documentation de l’auteur grâce auxquels le récit ne verse jamais dans le ridicule ni l’approximation, qu’il s’agisse d’évoquer la pratique de la voile et l’expérience de la mer, ou encore une usine de désalinisation. L’intrigue est elle-même bien ficelée, et même si les grands contours de l’issue se dessinent assez facilement avant la fin, certains détails du dénouement ont néanmoins réussi à me surprendre.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffit a m’épargner l’ennui, progressivement mais inexorablement apparu au fil de l’alternance des deux récits entrecroisés : la faute au manque d’épaisseur des personnages, à la platitude de leurs dialogues, et à l’absence de style de l’écriture, qui empêchent le roman de réellement décoller et de sortir du lot. Manque également à mon sens davantage de présence de la nature elle-même, sur un thème qui appelait quelques jolis passages contemplatifs.

Au final, Bleue est un roman sans prétention et empreint de bonnes intentions, pour un gentil moment de détente qui ne laissera pas de souvenir impérissable. (2/5)

 

 

Le coin des curieux :

Bleue m'a fait découvrir qu’il existe des moules perlières d’eau douce. Enfin, peut-être plus pour très longtemps, car cette espèce protégée est en voie d’extinction...

Elle s’appelle Margaritifera margaritifera, ou mulette perlière. Elle habite les rivières claires d’Europe, de Russie, du Canada et de l’Est des Etats-Unis, et fait preuve d’une longévité exceptionnelle puisqu’elle peut vivre jusqu’à 150 ans. Durant son cycle de développement, la larve de la moule perlière doit, pendant plusieurs mois, parasiter les branchies d’un saumon ou d’une truite – aucune autre espèce de poisson ne lui convient -, qui la nourrit et la transporte. Hôte et parasite entretiennent alors des interactions favorables réciproques.

La moule d’eau douce a été exploitée jusqu’au milieu du 20e siècle pour la production de perles utilisées en joaillerie, avant d’être supplantée par l’huître perlière tropicale, à la production plus grosse et plus régulière. Seulement une moule sur mille produirait une perle, souvent de forme irrégulière…

Lors du baptême de son fils, Marie de Médicis aurait porté une robe brodée de 32 000 perles de Margaritifera margaritifera, au prix donc du sacrifice de 32 millions de ces mollusques.

Au 19e siècle, la moule perlière abondait encore, par exemple en Bretagne : à Pont-Aven, la rivière était « pavée » de mulettes, les paysans en bêchaient le fond à la saison avec des pelles. Chacun pouvait en ramasser jusqu’à 10 000 par an, dont la chair et les coquilles étaient simplement abandonnées sur les berges, pour le grand bonheur des loutres et des oiseaux. A Rosporden, cette même activité était l’occasion de « joyeuses parties », qui voyaient les jeunes filles s’improviser pêcheuses et, mi-dévêtues, entrer dans l’eau pour ramasser les moules, les ouvrir aussitôt, et les rejeter ensuite.

Se nourrissant par filtration de particules en suspension dans l’eau des cours d’eau, la moule perlière est très sensible à la pollution aquatique. De nos jours, la pollution des rivières d’une part, la régression du saumon atlantique sauvage d’autre part, mettent en danger la Margaritifera margaritifera, en voie d’extinction imminente. Elle fait l’objet d’un programme de conservation, qui a notamment vu l’inauguration de la première station d’élevage dans le Finistère.

vendredi 17 mai 2019

[Vann, David] Un poisson sur la lune





J'ai aimé

 

Titre : Un poisson sur la lune
           (Halibut on the Moon)

Auteur : David VANN

Traductrice : Laura DERAJINSKI

Parution : 2019
                en américain chez Grove Press,
                en français chez Gallmeister

Pages : 288






 

 

Présentation de l'éditeur :   

“Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?” Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.
 

David Vann  revisite son histoire familiale et réussit une confession spectaculaire, mêlant subtilement réalité et fiction pour livrer une implacable réflexion sur ce qui nous fait tenir à la vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

David Vann est né en 1966 en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s'installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l'écriture d'un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d'un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n'accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu'il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu'il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 (...). Au total, moins de 3 000 exemplaires de cette édition seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd'hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l'auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L'Obscure clarté de l'air. Il partage aujourd'hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l'Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

 

 

Avis :

L’auteur raconte la dépression et le suicide de son père, lorsque lui-même avait treize ans. Pas à la première personne du singulier ni du pluriel, mais, comme dans une sorte de mise à distance ou d’autopsie, en mentionnant son père par Jim, et lui-même par David. Le récit n’en est pas pour autant froid le moins du monde, au contraire : avec une immense empathie, David reconstruit ce qui a dû se dérouler dans la tête de son père lors de ses derniers jours, lorsqu’il est venu d’Alaska où il résidait, seul, pour visiter une dernière fois sa famille en Californie : ses deux ex-femmes et ses enfants, ses parents, son frère et un ami d’enfance.

David n’a que peu de clés pour expliquer le mal-être paternel, juste quelques bribes d’observation familiale qui peuvent servir de début de pistes. L’objet du livre n’est pas d’expliquer, mais de plonger dans la peau et la tête de Jim pour tenter de ressentir la même chose que lui, dans une sorte d’introspection par procuration.

On imagine sans peine l’épreuve qu’à pu représenter pour l’auteur l’écriture de ce livre. Mais sans doute fut-elle moins pesante que l’écrasante interrogation que laisse un suicidé à ses proches. Cette lecture oppressante n’est pas une partie de plaisir : c’est une immersion dans un désespoir noir, un vide sans fond, une absence de sens qui n’a qu’une inéluctable issue.

Face à son délire suicidaire accompagné de pulsions meurtrières, en cette fin d’années soixante-dix, Jim ne rencontre guère de soutien : sa famille, effrayée et perdue, se réfugie dans un certain déni et ne réalise sans doute pas complètement la gravité de la situation. Le psychiatre ne prend pas les mesures qui aurait peut-être pu protéger Jim malgré lui. On s’effraye lorsque, entouré d’armes à feu dans cette famille passionnée de chasse, pour laquelle tirer semble aussi naturel et vital que respirer, Jim est maintes fois tenté, dans ses accès de colère désespérée, d’emmener ses proches ou des inconnus dans son dernier geste : il ne saurait y avoir de plaidoyer plus évident contre la légalisation du port d’armes aux Etats-Unis.

J’ai refermé ce livre sur une sensation glaçante de noir vertige et d’impuissance désolée, face à une double et incommensurable souffrance : celle de Jim qui n’a trouvé d’issue que fatale, et celle de David, son fils, marqué de manière indélébile au point de tenter de revivre le supplice paternel par le biais de l’écriture. (3/5)

 

 

Citations :

La peur existe seulement s’il y a quelque chose à sauver.

Ils pêchaient le flétan à la palangre dans un détroit entre les îles aléoutiennes, en bordure de la mer de Béring, et la ligne s’était accrochée au fond. Mais les vagues montaient à dix mètres, violentes, et la ligne les rivait au fond marin, quelque chose d’incroyable. Dès qu’une vague s’élevait sous eux, ils étaient comme aspirés en elle, une pression incommensurable.
— Tu sais, ça ressemble un peu à ça, dit Jim. La dépression, les creux. C’est un peu comme quand notre bateau était retenu, et à mesure que tout s’élève autour de toi, la pression ne fait qu’augmenter. C’est un peu comme ça. La description n’est pas parfaite, mais c’est quelque chose que tu as déjà connu. Tu t’en souviens ?
— Je m’en souviens. Mais un sentiment à l’intérieur de soi, ce n’est pas comme ça.
— Oh, c’est bien pire. Bien plus fort. Une vague de dix mètres, à côté, ce n’est rien. Quelques dizaines de tonnes d’aluminium maintenues par une vague, c’est léger, en comparaison.

À l’instant où mon père s’est enfui, ma mère n’était pas obligée de lever le fusil et de tirer. Elle aurait pu le laisser partir. Elle lui avait même écrit une lettre quand elle avait décidé de se suicider.
— Je pense qu’elle a appuyé sur la détente sans y penser. Sans y penser du tout.
— C’était un choix.
— Et si elle ne se contentait plus que d’observer, à ce moment-là ? Qu’elle ne vivait plus franchement sa vie, mais qu’elle la regardait se dérouler ? Un élan. Tout en mouvement.
— Ne crois pas ça. C’est dangereux de croire ça.
— Mais songe à ce qui se passait dans la vie de ta mère. La fin de leur mariage, contre son gré, aucun choix là-dedans, et il venait juste de lui dire qu’il avait eu une liaison avec quelqu’un d’autre pendant seize ans, c’est ça ?
— Oui.
— Et il lui a dit que toutes ces années n’étaient qu’un mensonge, comme si elle ne les avait jamais vécues. Seize années effacées, et la totalité de leurs années de mariage avant ça. C’est peut-être trop de choses à perdre d’un seul coup.
— C’est vrai. Mais elle n’était tout de même pas obligée de le tuer.
— Je pense que si, pour la simple raison qu’il avait une grande collection d’armes à feu. C’est simple. Les armes se trouvaient là, et plus rien n’était possible dans sa vie à elle, c’est dans ces instants qu’un fusil peut combler le fossé qui s’est creusé. Le fusil permet de recoller toutes les pièces. Il a le pouvoir de faire ployer le temps et les événements, c’est la seule chose qui peut contrer cet élan. Le monde retrouve sa logique. Et plus encore, ta mère peut redevenir réelle à cet instant. Après avoir appuyé sur la détente, elle réintègre sa vie. Elle est à nouveau présente, et c’est exactement ce qu’elle avait perdu.


Comme ça avait dû être incroyable d’appuyer sur la détente et de lui tirer dans le dos, et de tout changer. Et de refuser les conséquences, refuser de rester pour ce qui allait se produire ensuite, porter le pistolet à sa tempe. Si vite. Elle avait vécu en meurtrière l’espace de deux minutes, mais comme personne n’était au courant, elle n’avait pas vécu en meurtrière. Nous ne devenons quelque chose qu’à l’instant seulement où quelqu’un d’autre est au courant, et pas seulement une personne – il faut que ce soit un groupe. C’est alors que nous devenons ce quelque chose. Son acte n’était pas différent d’un rêve, avant que le groupe ne soit au courant.

— Elle n’est pas si horrible que ça. À t’entendre, on pourrait croire qu’elle est méchante.
— Elle l’est. Toujours à sourire, toujours à s’esclaffer parce qu’un rire paraît plus amical, mais derrière il n’y a que de la méchanceté pure et des jugements, elle sort sa fourchette et me retourne pour voir si l’autre côté est assez grillé. C’est exactement comme ça qu’elle me regarde.

Tout avait changé, à présent. L’Amérique était effectivement différente. Pas de drogue dans le coin, à l’époque. Pas de fusils, à part pour la chasse. Presque pas de criminalité. Pas seulement de la nostalgie, mais le sentiment d’une perte irrémédiable. Un coin dangereux, désormais, des ploucs de la pire espèce qui soit, au lieu de la meilleure.

C’est juste que le monde s’étire à l’infini, mais vide, comme la toundra en Alaska. Ça continue, loin et encore plus loin, et c’est comme ça à l’intérieur, une friche infranchissable, rien que du vent. De la pression tout autour mais rien au milieu. Alors ce qu’il me faut, c’est soit une façon de supprimer la pression, afin que je puisse errer sans fin dans le néant, ou alors il me faut quelque chose dans la toundra, un endroit où m’abriter et me cacher, où entrer pour m’y construire une vie. L’un des deux. Mais errer dans un néant sous pression, ce n’est pas un truc que je peux supporter. Je ne peux pas continuer comme ça, année après année.
  

jeudi 16 mai 2019

[Rash, Ron] Un silence brutal





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un silence brutal (Above the Waterfall)

Auteur : Ron RASH

Traductrice : Isabelle REINHAREZ

Parution : 2015 en américain chez Ecco,
                2019 en français chez Gallimard

Pages : 272






 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ce coin des Appalaches, entre rivière et montagnes, que l'œuvre de Ron Rash explore inlassablement depuis Un pied au paradis, un monde s'efface devant un autre : à l'enracinement des anciens à leur terre succède la frénésie de profit des entrepreneurs modernes.
Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard, contre les accusations de Tucker, propriétaire d'un relais pour riches citadins curieux de découvrir la pêche en milieu sauvage. Dans leur esprit, Gerald est incapable d'avoir versé du kérosène dans l'eau, provoquant la mort des truites qu'il aime tant. Mais alors, qui est le coupable?
La voix de Becky incarne la poésie infinie de la prose de Ron Rash, dont la colère s'exprime dans la description des ravages de la meth, fléau des régions frappées par le chômage et délaissées par les pouvoirs publics.

 

 

Avis :

Le Shérif Les s’apprête à prendre sa retraite dans les prochaines semaines, lorsqu’une dernière affaire vient bousculer ses préparatifs de départ : Gerald, un vieil homme du coin, dur-à-cuir irascible viscéralement attaché à ce coin de nature des Appalaches, refuse de respecter l’interdiction d’accès à la rivière, légalement décrétée par le propriétaire d’un tout récent et luxueux relais de pêche pour riches touristes. La dispute de voisinage s’envenime lorsque la rivière est soudain polluée par un déversement de kérosène, et que tout semble, bien trop facilement, accuser le vieillard.

Sur l’insistance de Becky, la directrice du Creek Park qui a fait de la protection de la nature sa raison de vivre et qui partage avec Gerald sa passion pour ce lieu, Les entreprend de soulever le drap des apparences pour innocenter leur ami.

Les est de l’ancienne école et a depuis longtemps appris à jouer son rôle avec discernement, quitte à appliquer parfois ses propres méthodes, celles qu’il juge plus aptes à remettre ses concitoyens sur les rails, lorsque le malheur ou la pauvreté les a envoyés dans le mur. Pas facile en effet de rester de marbre face aux fréquents drames du désespoir qui frappent ce district rural et déshérité, où l’addiction à la méthadone fait des ravages. Il semble qu’aucun des personnages ne soit indemne : tous ont gardé des traces psychologiques et affectives des épreuves qu’ils ont  vécues. Ce sont ces failles qui leur donnent tant d’humanité, dans ce roman qui parvient à rendre toute leur profondeur et leur complexité.

Au travers de ce qui n’est finalement qu’un fait divers, cette histoire met en scène la confrontation entre un mode de vie traditionnel, pauvre mais proche de la nature, et celui, plus bling bling, de sa transformation moderne motivée par le profit. Ici un promoteur s’empare d’un coin de nature pour l’encager dans les frontières d’une propriété privée réservée à une clientèle payante. Là, le départ en retraite de Les marque la fin d’une humanité professionnelle et son remplacement par l’efficacité toute neuve et toute réglementaire de son successeur.

Rien n’est ici manichéen, tout n’est que nuance et subtilité dans la restitution tant des caractères que de leur environnement. Le propre attachement de l’auteur pour cette région transpire à chaque page, en particulier chaque fois que Becky vient chercher l’apaisement au contact de la beauté sauvage du parc naturel dont elle a la garde. Ses envolées lyriques m’ont toutefois laissée un peu sur la réserve : sans doute vaut-il mieux apprécier ces poèmes dans leur langue d’origine, ce qui m’amène à saluer au passage le travail de la traductrice, dont ils ont dû sérieusement compliquer la tâche.

Ce roman est au final une œuvre aux multiples facettes, où l’enquête policière n’est que le miroitement en surface de complexités humaines suggérées avec sensibilité, poésie et une forte pincée de nature-writing. (4/5)

 

 

Citations :

Par des trouées dans la voûte des arbres, le ciel use de pailles de soleil pour aspirer et assécher le terreau de feuilles baigné d’humidité.

Au-dessus de ma tête hêtre et bouleau, chêne rouge et noyer blanc. Trouant l’épaisseur de la canopée, des échasses de soleil arpentent le sol. Le sentier se rapproche de la rivière en tanguant. Une crinière d’eau vive dégringole d’une saillie rocheuse, atterrit brutalement.

Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en dessous, puis reprendre sa place. Un pick-up arrive dans l’autre sens. La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré dans un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se change en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.

L’une des histoires que me racontait mon grand-père à propos de l’époque où il travaillait à construire des ponts avait paru invraisemblable, même à un gamin, mais j’avais découvert plus tard qu’elle était véridique. Dans les années qui avaient précédé l’électricité, il n’y avait pour tout éclairage dans les caissons immergés que des bougies. Aux plus grandes profondeurs, la pression était telle qu’il devenait impossible de souffler une chandelle. La flamme s’éloignait de la mèche et ricochait sur les parois en bois avant de revenir se poser dessus. Ce que mon grand-père ne m’avait pas dit, c’était qu’il arrivait parfois que les câbles rompent et qu’un homme se retrouve bloqué au fond. Il devait savoir que la bougie consommait de l’oxygène, et aussi que la flamme ne s’éteindrait pas, pourtant il s’évertuait à souffler dessus, jusqu’à son dernier soupir, en continuant à espérer, en dépit de tout, que d’une façon ou d’une autre elle s’éteindrait.


 

Le coin des curieux :

Dans le roman, Becky note dans son carnet : « Petrichor : l’odeur des premières gouttes de pluie sur la terre sèche depuis longtemps ».

Tout le monde a déjà respiré avec plaisir cette si agréable odeur qu’exhale la terre, l’été, lorsqu’elle vient juste d’être rafraîchie par la pluie. Cette odeur porte donc un nom, qu’il faut prononcer « petrikor », du grec ancien petra (pierre) et ichor (sang, fluide). 

Pour mieux supporter la sécheresse, certaines plantes sécrètent un liquide huileux, absorbé par le sol pendant les périodes sèches, et qui imbibe notamment les graines pendant la germination, leur permettant de mieux résister au manque d’eau. Lorsqu’il pleut, cette huile, combinée à des molécules sédimentaires et à celles libérées par certaines bactéries du sol, dégage des composés volatils, qui produisent cette odeur caractéristique et éphémère.

De par son odeur mais aussi en raison du goût terreux qu’il donne aux liquides, nous sommes capables de détecter le petrichor dès 25 à 60 ng/l, soit une goutte dans une piscine olympique. Cette hypersensibilité est le résultat d’une évolution, qui nous a permis d’associer ce goût à une contamination de l’eau ou du vin les rendant impropres à la consommation.

 

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mercredi 15 mai 2019

Interview de Véronique Lévy Scheimann - 14 Mai 2019


   

Bonjour Véronique Lévy Scheimann, vous avez publié trois recueils de poésie :
Poésies d'un autre temps (2016 - Editions Thierry Sajat)
Au-delà de la porte (2017 - Auto-édition)
Entre les rives (2018 - Editions Abordables)

 

 

Pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ? 

La vie serait tellement simple si on savait qui on était ! Et surtout je ne veux pas me mettre dans une case. J’ai découvert il y a assez peu de temps mon côté créatif et sensible. J’ai travaillé longtemps dans les chiffres, la rigueur, la modélisation comme si on pouvait mettre la vie dans une boîte avec des équations…


Quand et comment vous est venue l'envie d'écrire de la poésie ?

J’ai commencé à écrire des histoires il y a environ cinq ans et je me suis inscrite dans un atelier d’écriture. Un ami musicien avec une formation littéraire les a lues et m’a demandé de lui écrire des poèmes. Je n’avais jamais écrit de poésie, mon seul contact avec elle avait eu lieu à l’école, comme tout le monde. C’est grâce à cette demande que j’ai commencé à écrire. C’était d’abord un peu scolaire. Je m’efforçais d’avoir des alexandrins, des métriques. Et puis je me suis libérée, l’inspiration était là.


Comment vos poésies naissent-elles ? Quelles sont vos sources d'inspiration ?

L’enfance avec les jeux, la musique, les objets m’inspirent. Cela peut-être un livre dans un coin, une petite voiture au fond d’un coffre ou un fauteuil en fin de vie.
J’aime bien aussi créer un monde empreint d’imagination, par exemple des kangourous qui nagent ou un pique-nique avec des lions.
Les situations du quotidien me poussent également à écrire : le dentiste, le coiffeur et même la fourrière…


Que représente la poésie pour vous (et pour vos lecteurs) aujourd'hui ? 

C’est une grande porte vers la liberté. Personnellement, je pratique la poésie comme j’imagine la méditation. C’est une façon de me recentrer et je peux exprimer toute ma sensibilité et la partager.
Ma poésie est simple, dépouillée et en même temps complexe, raconte des histoires avec de l’émotion. Elle est universelle. Chacun peut se l’approprier et la lire au rythme de son humeur. Un de mes textes me semblait triste et, pour une amie, il était plutôt gai parce qu’elle y retrouvait son histoire de vie. Je pense qu’elle est accessible à tous, même à ceux qui pensent « ne rien connaître à la poésie ».


Avez-vous d'autres projets d'écriture en cours ?

Un 4ème livre de poésie est en cours.
Pour l’instant, j’ai beaucoup d’occupations …


Vous êtes très impliquée dans l'univers littéraire au sens large. Pouvez-vous décrire vos activités ?

J’écris dans une revue de poésie en ligne. J’ai répondu à des appels à textes très variés : sur le thème du handicap, Notre-Dame, un salon de thé.
Je suis membre de la Société des Poètes Français (très ancienne association) et sa correspondante sur Versailles.
Je suis aussi active sur un blog Versaillais, Instant V, où j’interviewe des auteurs.
Et je suis Présidente de « Ecrire à Versailles ».


Le 24 Mai prochain se tiendra la seconde édition du Salon du Livre Ecrire à Versailles, à l'organisation duquel vous contribuez activement et où il sera possible de vous rencontrer. Pouvez-vous nous présenter ce salon en quelques mots ?

Des auteurs de Versailles interviewés sur Instant V ont souhaité se rencontrer, d’abord entre eux, puis présenter leurs livres au public. Une association s’est ainsi créée (Ecrire à Versailles), et le premier salon du livre a eu lieu l’année dernière avec 15 auteurs.
Cette année le 24 Mai, nous aurons presque 40 auteurs. Le salon aura lieu dans le quartier des Antiquaires au centre de Versailles. Il y aura bien sûr des dédicaces mais aussi des ateliers pour les jeunes (écriture, lecture d’histoires), un « slow editing » (possibilité de présenter un manuscrit devant un jury d’éditeurs).
Je souhaite ce salon festif. Les acteurs du livre seront là. Il y aura de la musique et évidemment de la poésie !


Et pour finir, avez-vous d'autres passions que la littérature ?

J’illustre mes textes. J’aime beaucoup dessiner et peindre.
J’aime la musique. Je prends des cours de violoncelle depuis quelques années.
Le théâtre me plaît beaucoup surtout l’improvisation. Je peux imaginer et jouer (sans avoir à apprendre les textes).
Et bien sûr, je lis beaucoup.


Merci Véronique Lévy Scheimann d'avoir répondu à mes questions.
(Les Lectures de Cannetille - 14 Mai 2019)

 

 

Retrouvez sur ce blog la chronique de Poésies d'un autre temps

 

Site personnel de Véronique Lévy Scheimann 

Entre les rives aux Editions Abordables

Ecrire à Versailles


 

mardi 14 mai 2019

[Etxeberria-Lanz, Marc] Andoni (Tome1) : La fuite






J'ai moyennement aimé

Titre : Andoni (Tome1) : La fuite 

Auteur : Marc ETXEBERRIA-LANZ

Année de parution : 2018

Editeur : Publishroom

Pages : 260








 

Présentation de l'éditeur :   

Andoni et Telesforo se retrouvent, à l'âge de huit ans, expulsés au coeur de la guerre civile espagnole.

En ce mois de juillet 1936, Andoni et Telesforo deux enfants de huit ans jouent au football dans un square d'Irún. Cette partie sera leur dernière car quelques jours plus tard, le général rebelle Mola met le Pays basque à feu et à sang.

Le père d'Andoni, Iñigo Larunari-Atxeari, en bon soldat discipliné, s'en va rejoindre les milices basques restées fidèles à la République. À l'inverse, le père de Telesforo, le juge Gonzalo trahit sans vergogne la cause basque qu'il venait d'épouser, pour rejoindre le camp de la rébellion ! L'enfance d'Andoni et de Telesforo vient d'être plongée à tout jamais dans les affres de la violence indicible d'une guerre civile.

Il ne reste plus qu'à accompagner la fuite d'Andoni pour essayer de reconstituer ces temps de violence extrême, née de l'alliance discrète des élites économiques avec les militaires fascistes ! La Seconde Guerre mondiale vient de débuter en Euzkadi...

Découvrez sans plus attendre ce roman qui retrace l'existence de jeunes basques au coeur du conflit espagnol à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

C'est en explorant le grenier d'une vieille ferme basque que Marc Etxeberria-Lanz a découvert un étonnant « trésor » !
Ce jour-là, il a compris que le traumatisme de la guerre d'Espagne avait été enfoui dans une mémoire morte indéfinie puisque sa famille appartenait au camp des vaincus.
L'harmoniste reclusien a provisoirement posé son sac à dos pour avoir le temps de reconstituer puis d'écrire ce drame familial oublié.


Consultez ici mon interview de Marc Etxeberria le 27 Mai 2019.

 

 

Avis :

Merci à PartageLecture et à Publishroom de m’avoir permis de découvrir ce roman dans le cadre de leur partenariat.

Andoni, âgé d’une dizaine d’années, vit avec ses parents et ses deux frères aînés en pays basque espagnol, lorsque, en 1936, s’allume la guerre civile en Espagne. Pendant que son père, fidèle au camp républicain, se retrouve confronté à la violence des combats, qui divisent cruellement la communauté basque mais aussi souvent les familles-mêmes, sa mère décide de fuir en France pour protéger les trois enfants.

Après plusieurs jours de traversée clandestine des Pyrénées, à pied, mère et fils découvrent l’hostilité d’une population française, très réticente face à l’afflux de réfugiés étrangers étiquetés « rouges », dans un contexte général de montée des fascismes en Europe. Le quatuor rejoint bientôt un camp de réfugiés ouvert pour leurs compatriotes en Ardèche. Qu’adviendra-t-il d’eux alors que la seconde guerre mondiale éclate à son tour ? Reverront-ils leur mari et père, dont ils sont sans nouvelles depuis la défaite des Républicains et le triomphe de Franco en Espagne ?

L’auteur nous livre une histoire familiale vraie, forte et prenante, où l’on ne peut que s’attacher aux personnages, emportés malgré tout leur courage dans une tourmente irrépressible. C’est tout un pan d’Histoire qui se dévoile dans ce récit : la genèse puis le développement des luttes fratricides qui conduisirent à la dictature en Espagne, plus spécifiquement la volonté politique d’en profiter pour anéantir le nationalisme basque, et plus largement l’ombre du fascisme qui tenta de dominer le monde dans les années trente et quarante.


Très engagé et doté de convictions fortes, l’auteur a donné une grande importance au contexte politique. Fouillé et détaillé, celui-ci en devient malheureusement parfois difficile à suivre, et alourdit souvent la narration par des répétitions inutiles. Aussi intéressante soit-elle, il me semble que cette démonstration trop appuyée nuit au fil romanesque, tandis qu’à trop vouloir convaincre, elle finit presque par ennuyer. Le message aurait gagné en efficacité et en agrément à laisser davantage le récit et les personnages parler d’eux-mêmes.


Je conserve donc une impression mitigée de ce roman, porté par une histoire forte et intéressante, mais affaiblie à mes yeux par une rédaction trop politique et verbeuse. (2/5)

 

 

Citations :

"Diego, Pablo, Andoni, écoutez-moi bien ! Ce que je vais vous dire à présent est de la plus haute importance. Ce n'est ni facile à expliquer ni à comprendre surtout pour des enfants mais dès que j'en aurai fini, il n'y aura pas de retour en arrière. Vous êtes nés en Espagne, vous alliez devenir basques mais comme la guerre est annoncée au Pays basque, en Navarre et en Espagne même si ce ne sont que des rumeurs, nous allons quitter ce pays. Vous serez à tout jamais des exilés, des parias, car nous allons nous réfugier en France".
Elle s'arrêta pour reprendre son souffle.
"Vous trois, avec moi ! Papa reste en Espagne, il ne peut pas nous suivre, il serait considéré comme un déserteur en France !" 


Don Javier Gonzalo était un homme irritable qui haïssait presque tout le monde. Et si l'on ne devinait rien de ses incessants tourments lorsqu'on le croisait dans la rue, c'est tout simplement parce qu'il arrivait à masquer sa douleur derrière une composition agréable qu'accentuait un visage de papier glacé parfaitement lisse.


Le coin des curieux :

Marc Etxeberria-Lanz se revendique harmoniste reclusien.

Le terme harmoniste est utilisé par le théoricien anarchiste Elisée Reclus, pour désigner les libertaires ou anarchistes, la société anarchiste étant basée sur l'harmonie de tout le corps social et économique.

Elisée Reclus est un géographe et un anarchiste français de la seconde moitié du 19e siècle. Issu d’une fratrie de dix-sept enfants et destiné un temps à devenir pasteur, il voyage beaucoup, soutenant notamment les Nordistes pendant la guerre de Sécession. Rentré en France, il donne des cours de langues et entre à la Société de Géographie. Fervent socialiste, il est emprisonné presque un an et condamné à la déportation pour avoir rejoint les insurgés de la Commune. Sa peine étant commuée en dix ans de bannissement suite à une pétition internationale, il s’installe en Suisse. Il y poursuit ses activités politiques et entreprend la rédaction d’une abondante œuvre littéraire et scientifique, dont les ouvrages les plus connus sont Nouvelle Géographie universelle et L’homme et la terre. Considéré comme le plus grand géographe de son temps et un précurseur de l’écologie, remarquable pour ses idées très anti-conformistes à l’époque (Communard, végétarien, adepte de l’union libre, militant anti-esclavagiste et théoricien de l’anarchisme), il est aujourd’hui  tombé dans un relatif oubli en raison de son bannissement politique.


Quelques citations :
L’histoire nous dit que toute obéissance est une abdication, que toute servitude est une mort anticipée.

Un jour, aujourd’hui, demain, plus tard… nous abolirons l’argent.

L’opprimé a le droit de résister par tous les moyens à l’oppression et la défense armée d’un droit n’est pas la violence !

Celui qui commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse. La morale qui naît de la hiérarchie sociale est forcément corrompue.

Notre paix future ne doit pas naître de la domination indiscutée des uns et de l’asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons.

L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre.

La Terre devrait être soignée comme un grand corps, dont la respiration accomplie par les forêts se réglerait conformément à une méthode scientifique ; elle a ses poumons que les hommes devraient respecter puisque leur propre hygiène en dépend.



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dimanche 12 mai 2019

[Martin-Lugand, Agnès] Une évidence






Je n'ai pas aimé

Titre : Une évidence

Auteur : Agnès MARTIN-LUGAND

Année de parution : 2019

Editeur : Michel Lafon

Pages : 380








 

Présentation de l'éditeur :   

Reine mène une vie heureuse qu’elle partage entre son fils de dix-sept ans et un métier passionnant.
Une vie parfaite si elle n’était construite sur un mensonge qui, révélé, pourrait bien faire voler son bonheur en éclats…
Faut-il se délivrer du passé pour écrire l’avenir ?


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès Martin-Lugand est l’auteur de six romans, tous salués par le public et la critique : Les gens heureux lisent et boivent du café, Entre mes mains le bonheur se faufile, La vie est facile, ne t’inquiète pas, Désolée, je suis attendue, J’ai toujours cette musique dans la tête et À la lumière du petit matin. Avec plus de trois millions d’exemplaires vendus, elle a conquis le cœur des lecteurs en France comme à l’étranger.


Avis :

Reine travaille dans une agence de communication à Rouen. Elle élève seule son fils, aujourd’hui âgé de dix-sept ans. Lorsque son associé l’envoie chez un client à Saint-Malo, elle est loin de se douter que le passé va soudain lui sauter à la gorge et qu’elle va se retrouver face au père de son fils. Son précaire équilibre vole en éclats, surtout lorsqu’elle finit par décider de confronter le père et le fils, et dès lors que se pose avec une nouvelle acuité la question de ses choix amoureux.

Dieu que ces personnages m’ont agacée ! Je n’ai à vrai dire pas réussi à me laisser emporter par cette histoire dont j’ai trouvé les contorsions assez improbables et même ennuyeuses. Mais, surtout, j’ai eu constamment envie de secouer ses protagonistes, exaspérants d’indécision et d’auto-apitoiement, qui se mettent tour à tour à piquer leur crise, avant que tout rentre parfaitement dans l’ordre en un extraordinaire happy-end. Petit sourire juste en passant : avez-vous remarqué la prédilection des castings de romans sentimentaux pour les yeux gris et verts ?

En conclusion, une seule évidence : au vu de son succès, ce roman qui m’a fait osciller entre irritation et ennui a été écrit pour d’autres que moi. (1/5)