Affichage des articles dont le libellé est Armes à feu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Armes à feu. Afficher tous les articles

vendredi 27 août 2021

[Jones, Robert F.] L'agonie des grandes plaines

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'agonie des grandes plaines
            (Tie my Bones to her Back)

Auteur : Robert F. JONES

Traductrice : Béatrice VIERNE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1996,
                   en français (Editions du Rocher)
                   en 2021

Pages : 368

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Wisconsin 1873. À la mort de ses parents victimes de la grande crise financière, Jenny Doussmann part dans les Grandes Plaines rejoindre son frère, Otto, vétéran de la guerre de Sécession devenu chasseur de bisons. Ceux-ci commencent à se faire rares, sans compter les rivalités entre chasseurs et la plupart des tribus indiennes entrées en guerre. Le premier hiver de ces deux émigrants allemands, seuls dans l'immensité, tourne au cauchemar. Ils seront sauvés par une vieille connaissance, Two Shields, un Cheyenne du Sud qui s'engage à veiller sur eux. Devenus membres de sa tribu, Jenny et Otto devront combattre à la fois d'autres chasseurs et des tribus ennemies des Cheyennes. Dans ce roman sauvage et lyrique, les Grandes Plaines sont le réceptacle d'un monde à l'agonie et font corps avec l'Indien et le bison décimés. Ce tableau de l'Ouest américain, avec ses descriptions crépusculaires, mais réalistes, n'épargne personne, animaux et humains : Indiens comme Blancs.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Robert F. Jones (1934-2002), romancier, éditorialiste au Men's Journal et journaliste pour Sports Illustrated et Fields & Stream, a écrit plusieurs ouvrages, documents comme romans, dont Jake et Upland Passage qui ont reçu des prix.

 

 

Avis :

Au lendemain du suicide de ses parents, petits fermiers du Wisconsin d’origine allemande, ruinés par la grande crise qui éclate en 1873, la toute jeune Jenny Doussman rejoint son frère Otto, chasseur de bisons dans les Grandes Plaines de l’Ouest américain. Dans ces étendues encore sauvages, entre attaques indiennes et rixes avec des chasseurs rivaux, le frère et la sœur ne vont bientôt plus devoir leur salut qu’à la protection de Two Shields, Cheyenne métissé de sang allemand, dont ils vont rejoindre la tribu.

Vaste fresque historique mais aussi roman d’aventures, cette épopée commence dans le sang des bisons et s’achève dans celui des hommes. Car, après la colonisation de tout l’est américain, c’est maintenant dans les grandes plaines inhospitalières de l’ouest, grillées l’été, glacées l’hiver, mais toujours lacérées par les vents, qu’il faut aller tenter sa chance et chercher la fortune. Dans ces espaces encore vierges, vivent paisiblement d’immenses hordes de bisons, et, dans leur sillage, une multitude d’autres espèces participant à l’équilibre de la prairie. Parmi elles, et non des moindres, les Amérindiens, dont tout le mode de subsistance repose sur la chasse des bovidés bossus. Dès lors, pour les conquérants venus de l’est, commence un massacre à grande échelle, pour le commerce des peaux, mais aussi pour affecter les tribus indiennes. Des dizaines de millions de ces animaux sont abattus, souvent laissés à pourrir sur place. Par endroits, poussent des montagnes de crânes de bisons… Menacés par l’extinction imminente de ces grands bovidés, la plupart des Indiens partent sur le sentier de la guerre : une autre hécatombe ensanglante la prairie, flèches contre balles de mitrailleuse…

Après une première partie exposant le point de vue des blancs et leur insouciant pillage qui transforme la prairie en gigantesque abattoir à ciel ouvert, dans d’hallucinantes scènes de carnage qui m’ont rappelé celles des Crépuscules de la Yellowstone de Louis Hamelin, la narration s’intéresse au ressenti des Amérindiens, dans une immersion au sein d’une tribu cheyenne, de ses coutumes et de ses croyances, enfin de sa colère impuissante face à l’avidité incontrôlable des « araignées » blanches. Pot de terre contre pot de fer, la confrontation donne lieu, là aussi, à de dantesques tableaux où se déchaîne le flamboyant lyrisme de Robert F. Jones.

Avec ses mises en scène et ses décors aussi impressionnants que réalistes, ses personnages forts et bien campés aux dialogues saisissants de vérité, et le rythme intense de ses péripéties, ce récit d’aventure historique, lucide et documenté, assène bon nombre de sombres vérités, quant à l’abjection et à la cruauté dont l’espèce humaine sait faire preuve. (4/5)

 

Citations :

Dans nos rapports avec les Indiens, nous ne devons jamais oublier que nous sommes plus puissants qu'eux… Nous partons, à juste titre, me semble-t-il, du principe que notre civilisation devrait prendre la place de leurs habitudes barbares. Nous revendiquons, par conséquent, le droit de contrôler les terres qu' ils occupent, et nous estimons qu' il est de notre devoir de les contraindre, s' il le faut, à adopter et à suivre nos mœurs et nos coutumes… Quant à moi, eu égard à son effet sur les Indiens, je ne regretterais pas sérieusement la disparition totale du bison de nos prairies de l'Ouest, la considérant plutôt comme un moyen de hâter chez eux l' éclosion du sentiment qu' ils doivent dépendre des produits de la terre. Columbus Delano, Ministre de l'Intérieur des États-Unis (1873).

Quand les chevaux meurent de faim, les hommes leur donnent de la viande, et ils l'avalent avec autant d'appétit que si c'était du foin. Vous les verrez, de loin en loin, au-delà de la lueur du feu de camp, entravés, mâchonnant les os de voyageurs morts depuis longtemps, tantôt terrassés par le gel, tantôt rôtis tout vifs par le soleil ; peu importe à votre monture.

Pas un bison en vue. Pas même un arbre. Il n'y avait pas d'horizon. À moyenne distance, le ciel et les pâturages se fondaient en une masse monochrome beige pâle. Vers l'est, très bas, le soleil matinal luisait comme la tête argentée d'un clou de tapissier, fiché dans le bois du ciel.

Aujourd'hui, tu vois les résultats. Des bisons de tous les âges et toutes les tailles, abattus en toute saison, partout où ils vont. Ils ont disparu dans toute la région qui va de la Republican River jusqu'au Cimarron, alors à présent nous filons vers le sud pour mettre à mal les troupeaux du Texas. C'est pire que la guerre. Pendant la guerre au moins, on enterrait les morts. L'Ouest tout entier est un véritable Schlachthof, un abattoir. Mais on y gaspille beaucoup plus que dans un abattoir. Parce que la viande, personne ne la mange.

Croyez-moi, Miss Dousmann, continua le général d'une voix moins forte, plus raisonnable, si nous voulons une paix durable dans ces prairies — si nous voulons voir de hautes cités s'élever sur ces plaines, et y entendre bourdonner des ruches d'hommes industrieux — et nous le voulons bien entendu —, nous devons autoriser les chasseurs de peaux à tuer, à dépouiller et à vendre, jusqu'à ce que le dernier bison ait disparu. Ce n'est qu'alors que ces étendues d'herbe — les plus grands, les plus riches, les plus beaux pâturages du monde — pourront se couvrir de bétail domestique et de ceux que les bellâtres de l'Est appellent, avec tant de cynisme, “les cow-boys en liesse". Car il est vrai de dire que la civilisation suit le chasseur, aussi sûrement que la pluie suit la charrue. 
 
La seule façon dont nous pouvons espérer empêcher toutes ces femmes d'être violées, toutes ces maisons d'être incendiées, la seule façon de mettre fin à cette guerre d'escarmouches, où le Peau-Rouge excelle, c'est de l'exterminer dans l'Ouest, racines et branches. Ou de l'obliger à se soumettre en l'affamant. Vous autres chasseurs de bisons faites exactement ce qu'il faut pour cela, en détruisant son moyen de subsistance.

Tu ne comprends donc pas ce qui se passe ? C'est exactement ce que m'a dit le général Sheridan, là-bas à Fort Dodge. Le gouvernement veut parquer les Indiens dans des réserves, sous son contrôle. Les chasseurs de peaux tuent les bisons afin d'être sûrs que les Indiens devront dépendre pour leur subsistance du bœuf américain. Les cow-boys sont déjà en train d'amener leurs troupeaux dans le coin pour remplacer les bisons. Toutes ces bêtes sont marquées, et même les Blancs peuvent être pendus pour vol de bétail. Le fil de fer barbelé permettra aux propriétaires d'enclore leurs pâturages et d'en interdire l'accès à quiconque, Blanc ou Rouge, n'aura pas les moyens d'acheter leur viande.


 

samedi 22 juin 2019

[Tallent, Gabriel] My Absolute Darling





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : My Absolute Darling

Auteur : Gabriel TALLENT

Traductrice : Laura DERAJINSKI

Parution : 2017 en américain (Harper Collins),
                 2018 en français (Gallmeister)

Pages : 464





 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

My Absolute Darling a été le livre phénomène de l’année 2017 aux États-Unis. Ce roman inoubliable sur le combat d’une jeune fille pour devenir elle-même et sauver son âme marque la naissance d’un nouvel auteur au talent prodigieux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gabriel Tallentest né en 1987 au Nouveau-Mexique et a grandi en Californie. Il a mis huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman qui a aussitôt été encensé par la critique et fait partie des meilleures ventes aux États-Unis. Il vit aujourd’hui avec sa femme à Salt Lake City.

 

 

Avis :

Julia, surnommée Turtle ou Croquette, vit seule avec son père au fin fond de la Californie. Sous la coupe de cet homme violent et incestueux, l’adolescente mène une vie marginale, repliée sur son calvaire et fermée à toute aide extérieure, avec pour seul exutoire ses longues divagations dans les coins de nature sauvage des environs et son entraînement quotidien au maniement des armes dont leur maison quasi en ruines regorge.

Déchirée entre haine et amour envers ce père cultivé, lecteur des grands philosophes, adepte du survivalisme, et qui oscille constamment entre tendresse et cruauté, Julia se verra finalement acculée au terrible choix entre tuer ou mourir.

Voici un livre fort dérangeant, qu’on aimera ou qu’on détestera, et peut-être les deux à la fois.

Entre les séquences au sein d’une nature assez hostile dont on découvrira une foule d’espèces animales et végétales inconnues en Europe, entre les séances de tirs et de maniement d’armes à feu dans une maison criblée de balles, monte peu à peu une tension entretenue par une succession de scènes toutes aussi insoutenables les unes que les autres : inceste, pédophilie, maltraitance physique et psychologique, « chirurgie » à domicile dans les pires conditions…, le tout assaisonné de l’ordurier langage paternel.

Ce qui fait l’intérêt de cette histoire est le talent de l’auteur : bien construit, bien écrit et bien traduit, le roman instille une atmosphère sombre et glauque, dans un contexte typiquement américain, où évoluent des personnages ambivalents, englués dans leurs failles et contradictions, incarnés avec précision et réalisme. Le lecteur se retrouve embarqué dans un huis-clos vénéneux et perturbant, dont il ressortira presque autant meurtri que son personnage principal.

L’on peut toutefois se demander à quelle fin : tant de témoignages réels rapportent la véritable souffrance des victimes d’inceste et de pédophilie, pourquoi et comment en imaginer une autre, sans tomber dans le travers d’une violence gratuite et d’une surenchère complaisante ? Car, globalement, c’est quand même bien une certaine fascination pour l’horrible et le goût du sensationnel qui pourraient risquer de l’emporter dans ce livre, à l’image de son final explosif, digne des scenarios d’action les plus musclés, et un peu « too much » pour demeurer crédible.

Vous risquez donc fort de garder de cette lecture l’impression déroutante d’une insoluble ambivalence : celles des personnages, mais surtout, la vôtre, si, comme moi, vous restez incapable de décider si vous aimez ou pas ce premier roman, quoi qu’il en soit révélateur de l’indéniable talent de son auteur. (4/5)

 

 

Le coin des curieux :

Le survivalisme désigne le comportement d'individus qui se préparent à une catastrophe naturelle, économique, sanitaire…, en apprenant des techniques de survie en milieu sauvage et hostile, en stockant de la nourriture et des armes, en construisant des abris antiatomiques…

Né aux États-Unis dans les années 1960 sur fond de Guerre froide, le mouvement a plus récemment évolué en néo-survivalisme, davantage préoccupé d'autonomie économique et de proximité à la nature.

Dans les années 1960 aux États-Unis, ce sont l'inflation et la dévaluation qui incitent certains à conseiller de se préparer au pire. Au début de la crise pétrolière de 1973, apparaissent des recommandations de thésaurisation de l’or en prévision d’un imminent effondrement économique, tandis que sont publiés de nombreux livres de survie, notamment inspirés des méthodes des pionniers du 19e siècle. Dans les années 1980, John Pugsley publie La Stratégie Alpha, best-seller encore aujourd’hui considéré comme une référence parmi les survivalistes américains : certain d’un crash financier à venir, Pugsley prône le développement de capacités autarciques et le repli sur des valeurs d’usage propices au troc. Certains évènements sont venus régulièrement raviver le courant survivaliste, comme le bogue de l'an 2000, les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre le terrorisme, le séisme de 2004 dans l'océan Indien, la crise financière de 2007-2009, ou la prédiction d’un grand changement en décembre 2012 issue d’une interprétation du calendrier maya...

Plus récemment, le besoin d'être simplement prévoyant chez des personnes ne se reconnaissant pas dans les connotations sectaires et extrémistes du survivalisme américain, a donné naissance à des réseaux de preppers (de prep = préparation) au Canada et aux États-Unis, faisant émerger le Néo-survivalisme, décrit par l’observateur de tendance Gerald Celente :

 « [dans] les années 70, la seule chose que l'on voyait était un seul élément du survivalisme : la caricature, le gars avec son AK-47, se dirigeant vers les collines avec assez de munitions, de porc et de haricots pour traverser la tempête. Le Neo-survivalisme est très différent de ça. On observe des citoyens ordinaires, prenant des initiatives ingénieuses, se diriger dans un sens intelligent afin de se préparer au pire. […] Il s'agit donc d'un survivalisme de toutes les façons possibles : se cultiver soi-même, être auto-suffisant, faire autant que possible pour se débrouiller aussi bien que possible par soi-même. Et cela peut se faire dans des zones urbaines, semi-urbaines ou à la campagne. Cela veut dire également : devenir de plus en plus solidement engagé avec ses voisins, son quartier. Travailler ensemble et comprendre que nous sommes tous dans le même bain. Le meilleur moyen d'avancer c'est en s'aidant mutuellement.[…] »

Gageons que l’accélération des constatations de l’évolution climatique réserve de beaux jours au mode de vie néo-survivaliste...

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 17 mai 2019

[Vann, David] Un poisson sur la lune





J'ai aimé

 

Titre : Un poisson sur la lune
           (Halibut on the Moon)

Auteur : David VANN

Traductrice : Laura DERAJINSKI

Parution : 2019
                en américain chez Grove Press,
                en français chez Gallmeister

Pages : 288






 

 

Présentation de l'éditeur :   

“Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?” Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.
 

David Vann  revisite son histoire familiale et réussit une confession spectaculaire, mêlant subtilement réalité et fiction pour livrer une implacable réflexion sur ce qui nous fait tenir à la vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

David Vann est né en 1966 en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s'installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l'écriture d'un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d'un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n'accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu'il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu'il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 (...). Au total, moins de 3 000 exemplaires de cette édition seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s'est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd'hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l'auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L'Obscure clarté de l'air. Il partage aujourd'hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l'Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

 

 

Avis :

L’auteur raconte la dépression et le suicide de son père, lorsque lui-même avait treize ans. Pas à la première personne du singulier ni du pluriel, mais, comme dans une sorte de mise à distance ou d’autopsie, en mentionnant son père par Jim, et lui-même par David. Le récit n’en est pas pour autant froid le moins du monde, au contraire : avec une immense empathie, David reconstruit ce qui a dû se dérouler dans la tête de son père lors de ses derniers jours, lorsqu’il est venu d’Alaska où il résidait, seul, pour visiter une dernière fois sa famille en Californie : ses deux ex-femmes et ses enfants, ses parents, son frère et un ami d’enfance.

David n’a que peu de clés pour expliquer le mal-être paternel, juste quelques bribes d’observation familiale qui peuvent servir de début de pistes. L’objet du livre n’est pas d’expliquer, mais de plonger dans la peau et la tête de Jim pour tenter de ressentir la même chose que lui, dans une sorte d’introspection par procuration.

On imagine sans peine l’épreuve qu’à pu représenter pour l’auteur l’écriture de ce livre. Mais sans doute fut-elle moins pesante que l’écrasante interrogation que laisse un suicidé à ses proches. Cette lecture oppressante n’est pas une partie de plaisir : c’est une immersion dans un désespoir noir, un vide sans fond, une absence de sens qui n’a qu’une inéluctable issue.

Face à son délire suicidaire accompagné de pulsions meurtrières, en cette fin d’années soixante-dix, Jim ne rencontre guère de soutien : sa famille, effrayée et perdue, se réfugie dans un certain déni et ne réalise sans doute pas complètement la gravité de la situation. Le psychiatre ne prend pas les mesures qui aurait peut-être pu protéger Jim malgré lui. On s’effraye lorsque, entouré d’armes à feu dans cette famille passionnée de chasse, pour laquelle tirer semble aussi naturel et vital que respirer, Jim est maintes fois tenté, dans ses accès de colère désespérée, d’emmener ses proches ou des inconnus dans son dernier geste : il ne saurait y avoir de plaidoyer plus évident contre la légalisation du port d’armes aux Etats-Unis.

J’ai refermé ce livre sur une sensation glaçante de noir vertige et d’impuissance désolée, face à une double et incommensurable souffrance : celle de Jim qui n’a trouvé d’issue que fatale, et celle de David, son fils, marqué de manière indélébile au point de tenter de revivre le supplice paternel par le biais de l’écriture. (3/5)

 

 

Citations :

La peur existe seulement s’il y a quelque chose à sauver.

Ils pêchaient le flétan à la palangre dans un détroit entre les îles aléoutiennes, en bordure de la mer de Béring, et la ligne s’était accrochée au fond. Mais les vagues montaient à dix mètres, violentes, et la ligne les rivait au fond marin, quelque chose d’incroyable. Dès qu’une vague s’élevait sous eux, ils étaient comme aspirés en elle, une pression incommensurable.
— Tu sais, ça ressemble un peu à ça, dit Jim. La dépression, les creux. C’est un peu comme quand notre bateau était retenu, et à mesure que tout s’élève autour de toi, la pression ne fait qu’augmenter. C’est un peu comme ça. La description n’est pas parfaite, mais c’est quelque chose que tu as déjà connu. Tu t’en souviens ?
— Je m’en souviens. Mais un sentiment à l’intérieur de soi, ce n’est pas comme ça.
— Oh, c’est bien pire. Bien plus fort. Une vague de dix mètres, à côté, ce n’est rien. Quelques dizaines de tonnes d’aluminium maintenues par une vague, c’est léger, en comparaison.

À l’instant où mon père s’est enfui, ma mère n’était pas obligée de lever le fusil et de tirer. Elle aurait pu le laisser partir. Elle lui avait même écrit une lettre quand elle avait décidé de se suicider.
— Je pense qu’elle a appuyé sur la détente sans y penser. Sans y penser du tout.
— C’était un choix.
— Et si elle ne se contentait plus que d’observer, à ce moment-là ? Qu’elle ne vivait plus franchement sa vie, mais qu’elle la regardait se dérouler ? Un élan. Tout en mouvement.
— Ne crois pas ça. C’est dangereux de croire ça.
— Mais songe à ce qui se passait dans la vie de ta mère. La fin de leur mariage, contre son gré, aucun choix là-dedans, et il venait juste de lui dire qu’il avait eu une liaison avec quelqu’un d’autre pendant seize ans, c’est ça ?
— Oui.
— Et il lui a dit que toutes ces années n’étaient qu’un mensonge, comme si elle ne les avait jamais vécues. Seize années effacées, et la totalité de leurs années de mariage avant ça. C’est peut-être trop de choses à perdre d’un seul coup.
— C’est vrai. Mais elle n’était tout de même pas obligée de le tuer.
— Je pense que si, pour la simple raison qu’il avait une grande collection d’armes à feu. C’est simple. Les armes se trouvaient là, et plus rien n’était possible dans sa vie à elle, c’est dans ces instants qu’un fusil peut combler le fossé qui s’est creusé. Le fusil permet de recoller toutes les pièces. Il a le pouvoir de faire ployer le temps et les événements, c’est la seule chose qui peut contrer cet élan. Le monde retrouve sa logique. Et plus encore, ta mère peut redevenir réelle à cet instant. Après avoir appuyé sur la détente, elle réintègre sa vie. Elle est à nouveau présente, et c’est exactement ce qu’elle avait perdu.


Comme ça avait dû être incroyable d’appuyer sur la détente et de lui tirer dans le dos, et de tout changer. Et de refuser les conséquences, refuser de rester pour ce qui allait se produire ensuite, porter le pistolet à sa tempe. Si vite. Elle avait vécu en meurtrière l’espace de deux minutes, mais comme personne n’était au courant, elle n’avait pas vécu en meurtrière. Nous ne devenons quelque chose qu’à l’instant seulement où quelqu’un d’autre est au courant, et pas seulement une personne – il faut que ce soit un groupe. C’est alors que nous devenons ce quelque chose. Son acte n’était pas différent d’un rêve, avant que le groupe ne soit au courant.

— Elle n’est pas si horrible que ça. À t’entendre, on pourrait croire qu’elle est méchante.
— Elle l’est. Toujours à sourire, toujours à s’esclaffer parce qu’un rire paraît plus amical, mais derrière il n’y a que de la méchanceté pure et des jugements, elle sort sa fourchette et me retourne pour voir si l’autre côté est assez grillé. C’est exactement comme ça qu’elle me regarde.

Tout avait changé, à présent. L’Amérique était effectivement différente. Pas de drogue dans le coin, à l’époque. Pas de fusils, à part pour la chasse. Presque pas de criminalité. Pas seulement de la nostalgie, mais le sentiment d’une perte irrémédiable. Un coin dangereux, désormais, des ploucs de la pire espèce qui soit, au lieu de la meilleure.

C’est juste que le monde s’étire à l’infini, mais vide, comme la toundra en Alaska. Ça continue, loin et encore plus loin, et c’est comme ça à l’intérieur, une friche infranchissable, rien que du vent. De la pression tout autour mais rien au milieu. Alors ce qu’il me faut, c’est soit une façon de supprimer la pression, afin que je puisse errer sans fin dans le néant, ou alors il me faut quelque chose dans la toundra, un endroit où m’abriter et me cacher, où entrer pour m’y construire une vie. L’un des deux. Mais errer dans un néant sous pression, ce n’est pas un truc que je peux supporter. Je ne peux pas continuer comme ça, année après année.