mardi 17 mars 2026

Critique de "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une forêt

Auteur : Jean-Yves JOUANNAIS

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L’Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans oeuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l’auteur du cycle de conférences-performances, L’Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

 

Avis :

Fidèle à son exploration obstinée des formes de la guerre et de leurs survivances, Jean‑Yves Jouannais imagine ici une fable dérisoire et vertigineuse : la dénazification appliquée à des oiseaux. Ce point de départ incongru lui permet d’exposer, avec un sens aigu du détail historique et une ironie feutrée, la vulnérabilité de la mémoire collective et l’absurdité de vouloir dissoudre la persistance des idéologies par une simple logique administrative. L’audace de la transposition de Jakob Michael Reinhold Lenz – le dramaturge du XVIIIᵉ siècle que Georg Büchner saisissait en 1835 au bord de la folie – dans l’Allemagne de 1947 ajoute au récit une profondeur supplémentaire, le désarroi et le vacillement mental du personnage trouvant un écho troublant dans les ruines de l’époque.

Dans l’immédiat après‑guerre, le capitaine Lenz se voit confier une mission aussi absurde que solennelle : déterminer si des mainates ayant appris des chants nazis peuvent être tenus pour responsables de leur répertoire et, le cas échéant, « dénazifiés ». La situation se complique lorsqu’on découvre qu’ils transmettent ces chants à leurs oisillons, faisant planer la menace d’une survivance involontaire du Reich au sein même du règne animal. Autour de Lenz, magistrats hésitants, experts embarrassés et témoins désemparés tentent de donner une forme juridique à l’inqualifiable, tandis que les oiseaux, véritables protagonistes malgré eux, leur tendent le reflet d’une société qui cherche à extirper les derniers échos du nazisme sans savoir comment traiter ce qui relève à la fois de l’imitation, de l’instinct et d’une contamination symbolique. L’ensemble forme un théâtre réduit, presque claustrophobe, où chaque personnage révèle à sa manière l’embarras d’une époque face à ses propres fantômes.

En concentrant son récit sur cette situation volontairement minime, presque un cas d’école, l’auteur fait glisser la satire vers un registre où l’absurde sert de révélateur. L’enquête autour des mainates relève certes du comique bureaucratique, mais elle bouscule surtout les catégories mêmes qui permettent d’ordinaire de penser la responsabilité, l’héritage idéologique ou la réparation. Confrontées à un phénomène qui excède leur cadre – des oiseaux qui perpétuent malgré eux un passé criminel –, les institutions humaines dévoilent la fragilité des outils conceptuels censés garantir la maîtrise du sens historique. Le roman interroge ainsi, en creux, la tentation de purifier le réel par des procédures et montre combien cette volonté se heurte à l’opacité du vivant, à ce qui dévie ou se transmet en dehors de toute intention. 

Pure invention littéraire, cette fable allégorique qui déplace la dénazification vers un terrain volontairement improbable révèle une intelligence narrative maniant avec acuité précision historique, humour discret et finesse d’observation des dérèglements symboliques. En faisant de quelques oiseaux le foyer d’un trouble idéologique, l’auteur renvoie, à travers un dispositif minuscule, aux larges questions de la responsabilité, de la transmission et de la persistance des idéologies, et, entre tragique et dérisoire, nous confronte aux paradoxes d’une société qui cherche à purifier son passé. Une fantaisie érudite qui, par l’absurde, questionne la prétention, hier comme aujourd’hui, de corriger pensée et mémoire à coups de procédures. (4/5)

 

 

Citations : 

Il aurait voulu l’interrompre, mais ce Georg Niege, sans le regarder, continuait à jacasser. Sa parole était en crue, tandis que sa physionomie demeurait figée. Ses lèvres bougeaient, mais tellement peu comparées aux flots qu’elles débitaient. Un ventriloque. Son visage évoquait une boîte aux lettres en fer-blanc, une simple boîte fendue mais armoriée. Ce blason apposé à froid sur le mauvais métal avait quelque chose d’un lion ouvrant sa gueule sous le mors qu’une amazone lui imposait. Le regarder en face s’avérait compliqué. Comment décrypter ses traits d’ustensile rehaussés du lustre de son héraldique ? Les autres pantins, dans son dos, posés sur leurs chaises, ne bougeaient pas.


Cette curiosité décorative était la marque des villes bombardées. Cela avait commencé avec le bombardement de Hambourg fin juillet 1943. À cette époque-là, le système radar allemand s’avérait d’une efficacité redoutable pour déceler très tôt les formations ennemies et diriger la chasse. Les Alliés firent alors usage de bandes de papier d’aluminium. En lâchant ces leurres, on saturait une zone par des échos innombrables. Le 25 juillet, tandis que le flot de bombardiers dépassait Heligoland, les premières liasses furent larguées. Les stations radars allemandes signalèrent un phénomène anormal : l’armada britannique semblait compter des dizaines de milliers de bombardiers ! Lorsque les Lancaster de la première vague se trouvèrent à l’aplomb de la ville, les projecteurs égaraient leurs faisceaux dans la nuit. Les premiers pathfinders jalonnèrent l’objectif avec des fusées jaunes ; une deuxième vague précisa la zone avec des fusées rouges ; les suivants entretinrent la visibilité des marqueurs à l’aide de fusées vertes. C’est sur ces marqueurs que les vagues successives de bombardiers lâchèrent leurs cargaisons. Hambourg connut l’enfer. Les leurres en aluminium avaient joué leur rôle. La cité avait baissé la garde, livrant cinquante mille personnes à la mort. Maintenant, il faut faire l’effort d’imaginer les abords de Hambourg bombardée, puis bombardée de nouveau le 28 et le 30 juillet, et le 3 août, et ensuite les autres villes, toutes les autres, jusqu’en 1945, leurs environs noyés sous des millions de flocons argentés. Une infinité de bandes brillantes multipliées par le nombre de missions sur la même cité. Et cette nappe déposée, épaisse en certains endroits, recouvrant le sol de la campagne alentour. Un tel paysage a existé des centaines de fois. Il est apparu dès qu’un matin se levait après une nuit de bombardement. Il est apparu chacun de ces matins-là, c’est-à-dire chaque jour, quelque part en Allemagne. Et un tel paysage ne devait pas disparaître immédiatement, restant visible des semaines durant. Cela ne fondait pas, ni ne s’évaporait. Sur les arbres, les champs, les chemins aussi, jusqu’au plus intime de leurs fossés, ces centaines de kilomètres carrés de décor de crèche rutilaient à la périphérie des villes calcinées. Pendant deux ans encore, de telles ondées se sont répétées, acclimatant le pays à une météorologie inédite, et les paysages à de nouveaux décors. Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d’aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu’il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l’égout d’un hammam de Khartoum.


Croyez-vous que les mainates aient conscience de ce qu’est l’après-guerre ? Ils ne connaissent qu’un seul règne, celui de la nature. Surtout, ils peuvent vivre de quinze à trente ans. Beaucoup, nés sous le nazisme, ont encore une longue vie devant eux. Leurs nichées sont habituellement de trois œufs. Ils se reproduisent vite. Ce qu’il faut souligner, et qui concerne notre affaire au premier chef, c’est que comme tous les animaux les mainates transmettent leur langage à leur descendance. Aujourd’hui même, demain encore, dans des décennies, les mainates enseigneront à leur progéniture ce chant nazi. Celui-ci n’aura donc jamais rien d’ancien, n’appartiendra jamais au passé. Il ne saurait s’éteindre, du fait de ces oiseaux qui l’entonneront, de génération en génération. J’en viens au fait, ce pour quoi, précisément, nous sommes réunis dans cette commission. Ces oiseaux, en perpétuant ce chant, violent une loi. Depuis 1945, selon l’article 86 du Code pénal allemand, “le Horst-Wessel-Lied”, je cite, “fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste”. – Vous voulez dire que par ce moyen étrange, il se pourrait que le Troisième Reich, dans au moins l’une de ses parcelles boisées, dure effectivement mille ans. »
 
 
Mais il pressentait que s’il s’était accordé le droit d’écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C’est-à-dire qu’il n’était pas un écrivain du genre qu’il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu’il se sentait capable d’écrire. Ce qu’il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l’aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu’il n’aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s’il l’avait apprécié, qu’il n’aurait pu être son vin préféré.


« J’ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l’abri, sauf s’il est éclairé par un projecteur. 
– Oui, on n’a pas le droit d’abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. » 
 

2 commentaires:

  1. Et les oies ? Vous avez vu comment elles marchent ?! A rôtir, au four ! Euh...

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    1. Tréve de plaisanterie, le sujet évoqué ici est très sérieux :)

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