vendredi 18 avril 2025

[Jollien-Fardel, Sarah] La longe

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longe

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Chaque jour, au réveil, Rose lutte pour ne pas être assaillie par la réalité, dans la chambre aux parois boisées où elle vit désormais attachée à une longe. Tout a basculé trois ans auparavant, quand la police est venue lui annoncer l’accident : Anna, sa petite fille, a été fauchée par une camionnette. Depuis lors, Rose interroge le passé, tente d’élucider les circonstances du drame et, chemin faisant, nous révèle celles de son enfermement. Avant, l’existence était simple et belle, scandée par la phrase gravée sur une poutre du bistrot de sa grand-mère adorée : « Tu es d’une espèce qui aime la lumière et déteste la nuit et les ténèbres. » Rose a grandi dans un village haut perché des montagnes valaisannes. C’est là, alors qu’ils étaient encore des enfants, qu’elle a rencontré Camil, devenu bien plus tard son mari et son indéfectible soutien. Leurs lectures, leurs promenades dans une nature âpre et complice, leurs retrouvailles bien plus tard à Lausanne, la naissance de leur fille, leurs métiers qu’ils aiment : Rose, évoquant ce quotidien heureux, s’efforce d’y traquer les failles. Elle cherche désespérément à comprendre quels excès l’ont conduite à sa situation de recluse. Un jour pourtant, quand elle perçoit une présence inconnue derrière sa porte close et croit entendre la phrase d’un livre de Marguerite Duras lu naguère, nous, lecteurs, avons l’intuition que la lumière pourrait gagner.

Toute la force de ce roman est dans la manière dont son autrice parvient à domestiquer la violence de la situation et des personnages qu’elle a imaginés, construisant un magnifique portrait de femme et nous entraînant, à notre grande surprise, dans la plus pudique des histoires d’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine. Journaliste, elle a écrit pour bon nombre de titres en Suisse. Tout comme son premier roman, Sa préférée, qui a rencontré un magnifique succès lors de sa parution en 2022 (prix Fnac, choix Goncourt de la Suisse, Goncourt des détenus), La Longe, qui paraît en janvier 2025, est ancré dans l’âpre et somptueux paysage de montagne où elle vit.

 

 

Avis :

Après Sa préférée, premier roman coup de poing très remarqué sur les traces psychologiques laissées par la violence familiale subie dans l’enfance, Sarah Jollien-Fardel relève le défi d’un très attendu second ouvrage en explorant le sujet de la résilience après la mort d’un enfant.

Il est encore ici question de violence extrême, celle qui frappe une mère à la mort de son enfant. Pas le temps de respirer ni de se laisser aller à l’émotion, le lecteur est cueilli d’emblée par l’implacable brutalité du désespoir de Rose et par le choc d’une scène à peine concevable : cette mère foudroyée vit entravée par une longe dans la chambre où elle est enfermée. Que s’est-il donc passé ? L’on en vient même à se demander si, dangereuse, elle n’aurait pas commis quelque folie qui lesterait sa douleur du poids d’une terrassante culpabilité.

Commence alors, entrecoupé de brefs et douloureux retours au présent, le récit par Rose de tout ce qui a précédé et devait déboucher sur ce tableau d‘épouvante : une enfance heureuse dans les montagnes du Valais, cisaillée à onze ans par la maladie, puis la mort de la mère ; les années suivantes sauvées par les grands-mères quand père et frère n’étaient plus qu’affrontements amers ; les études d’ostéopathie et les retrouvailles, puis l’amour, avec Camil, l’ami d’enfance ; enfin, la naissance impromptue d’Anna, suivie huit ans plus tard de l’accident et de trois longues années à sombrer toujours plus profond dans un désespoir plombé par la culpabilité et la colère.

Forcées par la réclusion, les ruminations de Rose se font peu à peu l’occasion d’un début de prise de recul. Le passé avait ses failles que le drame a ouvertes en grand. Il fallait que Rose le comprenne pour sortir de l’aveuglement de la colère, contre le monde et surtout contre elle-même. L’armure de sa rage une fois fendue, alors seulement pourra-t-elle, avec le soutien résolu de Camil, d’une inconnue passée par les mêmes affres et des mots puisés dans la littérature, chez Duras ou Rilke, entreprendre enfin les premiers pas menant au long chemin de la résilience.

Sarah Jollien-Fardel évite heureusement l’écueil du sensationnalisme auquel sa longe aurait pu faire penser si elle n’en avait fait le symbole du contre-choc nécessaire à Rose pour se sortir de son impasse psychologique, aux confins de la démence. Davantage que le désespoir et la folie, l’on retient au final de magnifiques portraits de femmes, de Rose et de sa presque anonyme consœur dans le malheur, mais surtout des deux grands-mères, si dissemblables et pourtant mues par les mêmes ressorts, l’amour pour leur petite-fille et leur détermination silencieuse face à ce qui, à y bien regarder, relève d’un sort un jour où l’autre universellement partagé : la douleur et la perte.

Un roman court, dense et éruptif, menant progressivement, dans le superbe écrin des montagnes du Valais, à la prévalence de la lumière sur l’ombre, par la dure acceptation que la mort fait partie de la vie. (4/5)

 

 

Citations :

Écrire, c’est écouter. (Jon Fosse)


Contrairement à mes parents bohèmes et naturels, à ma grand-mère avant-gardiste et franche, eux compartimentaient leur existence. Ils avaient une vie domestique, une autre conjugale et une autre publique. Les coulisses et l’avant-scène : j’observais amusée, et aussi peinée pour grand-mère Lucie, cette distribution des rôles.
Partageant leur intimité, je découvre un autre visage à cette grand-maman raffinée et pincée, mais pas émancipée. Elle est plus tendre que son allure étudiée, curieuse, ouverte. Pas à pas, notre nouvelle complicité grandit, elle me raconte des bribes de son enfance, pas aussi flamboyante que je l’imaginais. Nous allons au cinéma une fois par semaine, elle m’inscrit au cercle des nageurs de la ville, elle pourrait s’encanailler, mais son éducation la rattrape toujours. Même ses désirs ne dépassent pas le cadre. Elle a un certain goût, dresse les tables comme personne, suit des cours de cuisine gastronomique, lit « pour se distraire », ne discute jamais les décisions de son mari, alors que, à la maison, débattre nous passionne. Elle avait voulu être fleuriste, son père a imposé une école de secrétariat. Elle a été formatée pour le mariage, élever les enfants, faciliter la vie de l’époux, qui, lui, a grimpé les échelons professionnels pour offrir à sa famille une vie idéalisée. Elle est sans rêves à elle.
 
 
Ce drôle de duo de grands-mères, la citadine dépendante et la fille de la montagne rebelle, m’entoure, me protège, m’encourage à croire que tout, vraiment tout m’est accessible. Sans conditions, elles me soutiennent, défendent mes projets. Elles m’exhortent, me couvent sans me contrôler, m’encouragent à entretenir mes conversations avec mon fantôme maternel. Nous nous sommes aimées. Absolument. Grâce à elles, je pensais survivre à tout.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 16 avril 2025

[Cheng, François] Une nuit au cap de la Chèvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une nuit au cap de la Chèvre

Auteur : François CHENG

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 80

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sachant son goût pour la solitude, une lectrice a offert à François Cheng un séjour dans une maison située sur le Cap de la Chèvre, pointe sud de la presqu’île de Crozon.
Seul au bout du monde occidental – lui qui vient de l’Extrême-Orient –, réveillé vers minuit par le bruit de la mer, il sort par cette nuit de pleine lune.
Il plonge alors dans une méditation sur la Vie, la Mort, l’Univers, et (dans une seconde partie) sur son propre destin de poète « orphique » - avec une vingtaine de poèmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

François Cheng, de l’Académie française, est à la fois poète (Entre source et nuage, 1990 ; Le Livre du vide médian, 2004), romancier (Le Dit de Tianyi Prix Femina 1998, L’Éternité n’est pas de trop, 2002) et essayiste (Cinq méditations sur la beauté, 2006, L’un vers l’autre, 2008, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, 2013, Assise, 2014). Il a publié De l’âme en 2016.

 

Avis :

A la pointe extrême de la Bretagne, le cap de la Chèvre est l’un de ces bouts du monde, battus par les éléments, qui vous rappellent votre fragilité et votre finitude. Presque centenaire et donc aussi à l’extrémité de sa vie, François Cheng y a passé une nuit à méditer dans le fracas des vagues et la lumière de l’immensité étoilée. Il en tire un ouvrage lumineux où, bouleversant d’humilité, il revient pudiquement sur son parcours et partage, en toute simplicité, ses réflexions sur la vie, le mal, l’univers, la mort et son destin de poète.

Sobre et limpide, la prose agrémentée de quelques vers de cet académicien venu d'Extrême-Orient n’a besoin que de très peu de pages pour exprimer l’essentiel. Face à l’immensité du cosmos, le vieil homme pense la mort comme une nécessité au renouvellement de la vie qui, puisque comptée sur cette terre, n’en prend que plus de prix, « nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. » Toutes uniques, « les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent », elles font partie d’un équilibre naturel où «  rien ne se perd et tout se féconde ». Et si le Mal « rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons » menace parfois « l’ordre de la Vie même », c’est le don sans réserve de l’amour, incarné notamment par le Christ, qui représente le véritable salut.

Vient alors naturellement la question du sens de la vie. Revenant sur son parcours, marqué par les guerres sino-japonaises, les guerres civiles et l’exil, il se souvient que, être en perdition, c’est la poésie qui l’a sauvé, plus précisément sa tradition orphique au travers notamment de Dante et de Rilke, mais aussi taoïste avec les chants de Qu Yuan, poète du IVe siècle avant notre ère encore commémoré en Chine lors du Duan-wu, la troisième plus grande fête du pays après le Nouvel An et la fête de la Lune. Et, tandis qu’à ses questionnements métaphysiques répond une philosophie rédemptrice et palingénésique, François Cheng de se sentir investi d’une mission : « accompagner toutes les âmes espérantes par son chant », son acte d’amour à lui pour les aider à traverser « les épreuves que comporte l’aventure de la Vie. »

Un texte magnifique, reflet d’une sagesse et d’une profondeur touchantes d’humilité et de générosité, pour nous rappeler, à l’instar d’André Malraux, qu’« une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». (4/5)

 

Citations :

Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou d’un couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous.


Que l’univers créé vaille d’être célébré, c’est l’évidence. Que la Vie vaille d’être révélée, c’est l’évidence aussi. La Vie foisonnante, enivrante, provocante, exaltante, à la fois joyeuse et tragique, avec ses envols parmi les nues, ses êtres qui tentent de survivre au fond du gouffre, ses douleurs étouffées, ses émotions tues, sa part invisible et transfigurante qui se prolonge au-delà de la mort. Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l’aventure de la Vie.


Disons sans tarder que la Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. Elle rend tout unique dans notre existence, unique chaque minute de notre temps, unique chaque acte de notre entreprise, unique notre existence. Elle se révèle ainsi le moteur le plus dynamique de ce que nous faisons. Elle confère, en fin de compte, une valeur inaliénable à chaque vie : ainsi Malraux a-t-il pu dire qu’apparemment une vie ne vaut rien, et que pourtant rien ne vaut une vie.


Entre eux, entente à demi-mot,                                             
Sans que le mot entier soit dit.                                             
Un jour pourtant, l’un le dira,                                            
Quand l’autre ne sera plus là


Le poète orphique apprend donc à devenir pur réceptacle. Devant porter dans sa chair les destins singuliers des autres, dont tant sont tragiques, il s’engage dans un processus où il se dépouille toujours davantage de lui-même. Son chant s’amplifie de cris étouffés venus de partout et qui composent l’immense pitié terrestre. Un grand nombre d’êtres m’habitent à présent, les hommes à l’esprit droit dont j’ai partagé passion et quête, les femmes à l’âme élevée qui sont pour moi des envoyées du Divin. D’eux je connais aussi bien les désirs, les élans, les accomplissements, que les épreuves et les souffrances. M’ayant poussé à creuser jusqu’au tréfonds les mystères de l’âme humaine, ils ont grandement contribué à faire de moi ce que je suis ; ils participeront, au-delà de la mort, de ce que je serai.


 

lundi 14 avril 2025

[Li, Wei Jing] Le bal des sirènes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des sirènes
            (Ren yu ji)

Auteur : LI Wei Jing

Traduction : Lucie MODDE

Parution : en chinois (Taïwan) en 2019
                   en français en 2024
                   (Mercure de France)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune trentenaire solitaire, Hsia-t’ien a une passion folle : la danse de salon de style latino-américain – cha-cha-cha, rumba, pasodoble et jive. Dans ce monde très hiérarchisé, aux interactions codifiées par le genre, elle doit trouver sa place entre amatrice et compétitrice, et surtout trouver un partenaire masculin. « Les hommes mènent, les femmes suivent », c’est la règle d’or de la discipline.
Pour Hsia-t’ien, danser est une bénédiction : cette école de la rigueur lui permet de reprendre possession de son corps, de surmonter ses complexes et de connaître d’intenses moments de bonheur. Mais l’exigence de ce sport la met aussi face à ses limites.
Li Wei Jing nous entraîne dans l’univers singulier de danseurs passionnés : analyses du style des champions, descriptions des costumes et des coiffures, confidences sur les coulisses... un monde fascinant et ignoré du grand public.

 

Un mot sur l'auteur : 

Li Wei Jing (1989 - 2018) est une directrice éditoriale, journaliste et romancière taïwanaise.

 

Avis :

Roman posthume d’une plume taïwanaise disparue à moins de trente ans, Le bal des sirènes raconte la solitude et le mal-être d’une jeune femme à travers sa passion pour la danse de salon, ses efforts pour trouver sa place dans l’univers corseté de la compétition de haut niveau semblant une métaphore de la difficulté à être femme et à disposer de son corps dans la société taïwanaise tout court.

« Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. »

Alors, on le comprend, se faire accepter dans ce sport de contact pour Hsia-t’sien, la trentenaire célibataire dont le corps se couvre d’allergies comme le signe de son mal-être habituel, relève bien plus que d’une simple passion pour la danse. Comme semble le suggérer l’auteur, l’enjeu pour elle, dans ce microcosme réglé comme du papier à musique, qu’il s’agisse de ses chorégraphies ou de ses codes et de sa hiérarchie aussi stricts qu’immuables, est fort symboliquement sa place de femme, autant physique que morale, dans une société où, encore et toujours, « l'homme conduit et la femme suit. »

Sans partenaire attitré et sans argent – les compétiteurs assument seuls les dépenses liées à leurs entraînements, y compris celles de leur enseignant –, sans un strict respect de la tradition chorégraphique et sans programmation, voire sacrifice, de la vraie vie amoureuse – peu importe l’amour, le mariage des partenaires simplifie grandement leur stabilité professionnelle – et des éventuelles grossesses, Hsia-t’sien découvre auprès des danseurs tant amateurs que professionnels qu’il n’y a point de salut et que l’apparente liberté des corps dans la danse cache en réalité un carcan de règles rigides rappelant en miniature le corpus de principes organisant la société dans son ensemble.

Découverte fort réaliste d’un univers sportif méconnu, un livre qui, symboliquement, en dit long aussi sur le rapport au corps, le poids des traditions et le délicat équilibre au sein des couples dans nos sociétés. (4/5)

 

Citations :

Pour que Tzu-en reste, Tony assume seul toutes les dépenses liées à leurs entraînements, des titres de transport aux costumes. Lorsqu’ils prennent un cours cher, c’est lui qui paie la part de Tzu-en. S’ils se produisent dans un cadre privé, il donne tout ce qu’ils gagnent à Tzu-en. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle continue à danser, qu’elle continue à danser avec lui. Il faut qu’elle danse pour qu’il puisse danser. Lui aimerait aller tous les ans à Blackpool pour pouvoir se confronter aux meilleurs danseurs du monde et se faire un nom dans le milieu. Si leur duo devait se stabiliser, il serait même prêt à se marier avec elle, ce qui simplifierait beaucoup les choses pour les compétitions internationales, tant sur le plan du voyage que de l’administratif. « Peu importe qu’on ait une relation amoureuse, l’important c’est tout le temps qu’on va passer ensemble, dans cette situation-là l’arrangement le plus simple c’est le mariage, c’est ce que tout le monde fait. Je ne pourrai pas coucher ni avoir des enfants avec elle, mais je pourrai m’occuper d’elle aussi bien qu’un hétéro. Je n’ai pas d’objection à ce qu’elle ait des relations avec d’autres hommes tant que cela ne nuit pas à notre pratique. »
S’il veut une bonne cavalière, c’est pour pouvoir briller à Blackpool, parce que ce sont les règles.
 

Lorsqu’un prof et son élève assistent à une compétition organisée à l’étranger, la règle veut que toutes les dépenses de l’enseignant – repas, hébergement, titres de transport – soient prises en charge par son élève. Les élèves les plus attentionnés donnent même un peu d’argent en plus à leur prof, qui a pris sur son temps pour les former ailleurs que dans le cadre habituel. Si un élève et son professeur deviennent partenaires de danse et participent ensemble à des compétitions ou des représentations d’envergure variable, c’est également à l’élève de payer toutes les dépenses de son enseignant, en plus de quoi il doit également le rémunérer.
(…) La marche est haute pour ceux qui souhaitent intégrer le monde de la danse. Il y a la règle du binôme, qui fait beaucoup souffrir les danseurs sans partenaire, mais il y a aussi cette nouvelle règle, qui fait beaucoup souffrir les danseurs pauvres.
 

Seuls les idiots se concentrent sur les mouvements de bras des danseurs ; quand on s’y connaît un peu plus, c’est aux pieds qu’on s’intéresse. Sur ce point-là, la danse et la vie sont étonnamment raccord : lorsqu’on est assommé, aveuglé par le joyeux bazar qui nous entoure et qu’on finit par se perdre soi-même de vue, la solution est de revenir aux pas de base, et donc de s’intéresser aux pieds.
 

Indiquer puis se mettre en mouvement. C’est par sa main que l’homme donne la direction, la femme reçoit le signal, il y a un décalage de deux petites secondes entre l’homme et la femme, un changement subtil qui s’opère dans l’orientation des muscles – contraction, extension –, un jeu poignant d’attraction-répulsion entre ces deux corps collés, comme un yo-yo contrôlé d’une main de maître ou une poulie suspendue tournant sur eux-mêmes en des cercles de plus en plus larges. Ces deux secondes représentent l’essence même de la danse de couple. Il n’y a que ceux qui en ont fait l’expérience, comme les juges au sourire sibyllin ou les danseurs ayant eu la chance de tomber sur un partenaire vraiment bon, qui sont capables de voir tout ce qui s’échange dans ce court intervalle.
 
 
Pour Tony, les très rares profs de sa génération ont beaucoup sacrifié pour pouvoir danser. À Taïwan, ce n’était pas autorisé. Avant les années quatre-vingt, aucun habitant n’avait le droit de danser, il y avait une prohibition de la danse. Ça voulait dire qu’on contrôlait les corps, que personne ne pouvait bouger comme il l’entendait, qu’il était interdit de laisser son corps osciller librement au rythme de la musique et du mouvement du sang. C’était un péché, un acte de dépravation, la danse n’était ni un instinct physique ni une activité normale dans les relations sociales, la danse c’était le règne du corps et celui du sexe, elle relevait de la catégorie des choses impures et donc nuisibles à tout point de vue.


Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. 


(…) entre la grossesse et le fait de devoir ensuite s’occuper d’un nourrisson, trois ans risquaient d’être sacrifiés. Ils ont décidé que leur cause ne souffrait aucune interruption, qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque et ont abandonné le projet d’avoir des enfants, préférant se dédier à leur art. Ils sont ainsi devenus des grands noms de la danse sportive et ont ouvert leur studio.
Les danseurs de la génération suivante, un peu plus jeunes que le prof de Tony et un peu plus âgés que lui, ont eux aussi fondé leurs studios. L’exemple de leurs prédécesseurs leur avait appris que danse et grossesse n’étaient pas compatibles : les hommes de cette génération-là ont donc opté pour se marier avec leur cavalière avant leur service militaire et avoir un enfant pendant leur service, qui dure un peu plus d’un an. Un plan parfait. À leur démobilisation, les hommes reprenaient leur carrière de danseur avec leur cavalière en faisant garder leurs enfants par les grands-parents ; c’est ainsi qu’ils ont pu continuer à participer à des compétitions et à faire des tournées un peu partout dans le monde, tout en sachant qu’ils pourraient confier leur studio à leurs enfants le temps venu.


On peut changer quelques petites choses mais il faut que la tradition reste la tradition, sinon ça ne marche pas.
— Sinon on ne peut pas gagner ?
— C’est ça.


 

samedi 12 avril 2025

[Groff, Lauren] Les terres indomptées

 


 

 

Coup de coeur 💓 

Titre : Les terres indomptées
            (The Vaster Wilds)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (l'Olivier) en 2025

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Sa capuche tombait bas sur son visage, frêle était-elle, osseuse, menue, telle une enfant, réduite par la faim à presque rien, à sa racine, ses nerfs, ses fibres, ses tendons. Bien qu’affamée et aveuglée par les ténèbres, elle était vive. »
Une jeune fille semble perdue au cœur de la forêt la plus obscure. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un territoire qui deviendra les États-Unis. Elle vient de s’échapper, elle court loin de la servitude et des brimades. Maintenant, il faut survivre.
Dans ce conte sauvage, une fille sans avenir s’affirme en désobéissant, pour devenir au gré des épreuves une véritable héroïne. Les terres indomptées est un grand roman d’aventures, haletant, lyrique, porté par une écriture en état de grâce.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

 

Avis :

Après Matrix où l’Angleterre du XIIe siècle et un personnage librement inspiré de la poète Marie de France servaient une fable féministe ancrée dans le rejet d’une société insupportable et violente, Lauren Groff poursuit sa trilogie sur les errements au cours des siècles d’une civilisation occidentale malade de ses désirs sur le monde avec une nouvelle héroïne en rupture de ban, une servante qui, vers 1609, fuit Jamestown, première colonie anglaise sur le sol des futurs Etats-Unis. 
 
Au coeur d’une nuit d’hiver sombre et glacée, une petite silhouette encapuchonnée quitte furtivement un fort anglais pour s’élancer, la peur au ventre et la besace bien vide face au froid, la faim et les multiples dangers de la forêt sauvage, dans une fuite éperdue dont l’urgence immédiate est d’échapper à un mortel poursuivant. Commencent une course effrénée, toujours plus loin d’on ne sait encore quelle monstruosité des hommes, et le récit d’une survie au jour le jour, à gratter l’écorce des arbres pour se nourrir de mousses et de larves entre menus gibiers et poissons gelés, à redouter ours et Indiens même si, comparés à ceux qu’elle fuit, les plus dangereux ne sont pas les plus « sauvages », enfin à surmonter les mille épreuves d’un quotidien ramené à un corps-à-corps des plus physiques avec une nature âpre et hostile.

Dans cette aventure où la solitude et la souffrance prennent aussi le goût enivrant de la liberté, l’hostilité de la nature s’avérant de toute façon préférable à la violence des hommes, les souvenirs affluent pour ne raconter qu’une existence malheureuse : sa petite enfance abandonnée aux soins d’un asile de pauvres, sa vie de domestique chez une riche famille anglaise et, sans qu’on lui demande son avis, son embarquement pour le Nouveau Monde et son installation avec ses maîtres dans une petite colonie terrée au sein d’un fort en proie à la famine, la maladie et la plus complète déréliction. En choisissant le point de vue de cette laissée-pour-compte, amenée à préférer fuir dans une nature encore intacte plutôt que de continuer à subir l’insupportable auprès de ses semblables, ce sont ni plus ni moins que les mythologies du progrès civilisationnel, et en particulier celle de la conquête du Nord américain, que ce récit prend à rebours dans un questionnement aux résonances très actuelles.

Si les jours passent et se ressemblent ici dans l’unique obsession de la survie et de la souffrance du corps entre faim, froid et épuisement, les péripéties ne s’en accumulent pas moins, excluant l’ennui, dans une tension de tous les instants. Cette prééminence très physique des besoins élémentaires n’empêche pas pour autant les questionnements existentiels et le tour de force d’une profondeur se profilant au détour de presque rien. Mais c’est la magnificence de la langue et de sa traduction, envoûtante d’expressivité, de musicalité et d’onirisme sous les fausses tournures du XVIIe siècle  - une Carole Martinez version américaine ? -, qui achève de conquérir le lecteur.

Experte à tirer de l’Histoire de fort parlants contes politiques et écoféministes, Lauren Groff dispose d’une arme imparable : l’immense séduction d’une plume superbement travaillée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans la nuit elle courait, courait, et le froid et le noir et la peur et l’ampleur de sa perte, les étendues sauvages, toutes ces choses rassemblées diminuaient en elle celle qu’elle connaissait, jusqu’à n’être plus rien.
Être rien, c’est ne point exister, être rien, c’est être sans passé.
Il était aussi vrai, pensa la jeune fille, qu’un rien sans passé pouvait se trouver libre.


La fillette découvrit plus tard qu’elle avait joué de chance, car une brèche venait juste de s’ouvrir dans l’attention de la maîtresse. Quelques jours plus tôt seulement, son singe de compagnie avait rassemblé sa laisse d’or entre ses mains, et sur la pointe des pieds, il s’en était allé au milieu de la rue, attendant tout tremblant d’être écrasé par un cheval car il ne pouvait plus supporter cette vie de servitude. La maîtresse lui cherchait un remplaçant, et bientôt, par plaisanterie, et puis sans y penser, elle appela l’enfant du nom du singe mort, Zed. Non, ma femme, protesta l’orfèvre consterné, cela n’est point correct, cette enfant est un être humain, votre animal de compagnie n’était qu’un singe pouilleux acheté sur les quais à un marin. Mais la maîtresse n’écoutait que son cœur plein de joie, elle trouvait amusant d’appeler l’enfant ainsi, de sorte que la fillette, pour la maîtresse, devint Zed, quant aux autres, ils luttaient pour se remémorer son véritable nom, Lamentations.


Néanmoins, disait la maîtresse dans ses rares moments de tendresse pour sa fille, même si elle est faible d’esprit, notre Bess porte bien une couronne sur la tête.
Car en effet la petite Bess montrait une luxuriance de boucles soyeuses et luisantes ; c’était son glorieux ornement.
Mais toute sa force allait dans ses cheveux, et il n’en restait goutte pour quoi que ce fût d’autre. Cependant elle maîtrisait une poignée de mots, elle était de nature joyeuse, et elle passait des heures dans le jardin, riant du vol irrégulier d’un papillon parmi les fleurs, sa bouche humide et rouge toujours ouverte, et tous les palefreniers la regardaient, bien qu’ils sussent qu’ils ne le devaient point. Il fallait du temps à un étranger pour deviner quelle bourbe elle avait dans la tête, car elle se taisait et souriait, et son visage et ses cheveux étaient d’une telle beauté que tous restaient muets devant elle, et la maîtresse, si d’aventure elle acceptait de poser les yeux sur sa fille, souriait amèrement et disait, Nous marierons cette fille à un vieil aristocrate riche, car ils aiment les femmes belles et blondes, et d’une bêtise monstrueuse. Et la petite Bess souriait à sa mère de sa bouche rose, béate et pleine de bave, ses dents déjà gâtées par le sucre qu’elle aimait tant et volait par poignées à la cuisine, la cuisinière faisant semblant de ne point voir ses gauches tentatives pour se rendre discrètement dans le cellier, elle qui lui laissait par-ci, par-là des friandises, quoiqu’on le lui eût interdit.


Elle songea tristement à tous ses autres noms, aucun n’ayant jamais été vraiment à elle : Lamentations Meretrix, la Fille, la Souillon, Zed. Son souffleur de verre l’appelait autrement dans sa langue, quelque chose comme Mineheleafda, et cela lui semblait plus proche de celle qu’elle était.
Seulement il était mort et allait en silence, derrière elle. Lamentations Meretrix était une insulte, pas un nom ; Zed aussi, une insulte, qui était morte là-bas au fort, en ces temps de famine.
Elle se donnerait un nouveau nom né de sa lutte pour survivre sur ces terres nouvelles. Il y avait quelque chose de mal à voyager sans nom à travers ce pays sauvage ; elle avait l’impression de traverser le monde sans peau.
 
 
Et peut-être, pensa-t-elle, dieu n’était-il ni singulier ni trinité mais démultiplié, aussi varié que les créatures qui vivaient sur cette terre.
Peut-être que dieu est tout.
Peut-être que dieu déjà vivait en tout.
Et que ces lieux, leurs habitants n’avaient pas besoin des anglais pour leur apporter dieu.
Et la voix qui de temps en temps lui parlait à l’oreille lui dit très doucement, Or donc, ma fille, si dieu est tout, cela signifie-t-il qu’au centre de ce tout, il n’y a rien ?


Il n’était point de rédemption, car aucun dieu n’était venu les rédimer.  
Un néant, un abcès, un grand trou qui grouillait. Les hommes de son pays avaient toujours senti ce néant au fond d’eux ; ils le sentaient se tordre et s’étirer aux tréfonds de leur être, et ils croyaient que cette sensation était l’éternité. Ils grandissaient, tordus autour de ce néant ; comme les cicatrices d’une blessure d’enfance qui se déforment ensuite tout autour, et ainsi pervertis, ils devenaient terribles, effrayés, bruyants et affamés. Cela créait en eux le besoin d’écraser tout ce qu’ils voyaient sous leurs bottes.


Et sa vision s’approfondit. Elle vit les fantômes de ce qui avait existé auparavant, ce qui avait vécu sous les rais du soleil.
Elle vit la force invisible et silencieuse qui animait toute la création. Naguère elle avait cru qu’au fond de toute chose il y avait un rien où les hommes avaient semé dieu ; à présent elle savait que plus profond encore dans ce rien, il y avait autre chose, une chose faite de lumière et de chaleur.
Et cette lumière et cette chaleur qui perduraient existaient à jamais. Au centre, il n’y avait pas rien, non. De cette lumière et cette chaleur se déversait toute bonté.


L’unique chose faite pour être seule, c’est le bon soleil qui brille et darde sans fin sa chaleur et sa lumière, l’unique grand créateur qui seul peut brûler contre le rien.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 10 avril 2025

[Boulouque, Clémence] Le sentiment des crépuscules

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le sentiment des crépusculest

Auteur : Clémence BOULOUQUE

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Londres, 19 juillet 1938. Stefan Zweig et Salvador Dalí rendent visite à Sigmund Freud, tout juste exfiltré de l’Autriche nazie. Proche de l’analyste, et lui aussi réfugié, Zweig a organisé ce rendez-vous sur l’insistance de son ami peintre, qui idolâtre Freud et trépigne de lui montrer une de ses toiles. Accompagnés de Gala, l’épouse de Dalí, et de son agent, ils sont accueillis par Anna Freud.
Leurs échanges sont ponctués par les extravagances et facéties de Salvador qui mystifient l’assemblée. Puis, à mesure, tous se dévoilent : la rencontre autour de Freud agit comme un révélateur, confrontant chacun à ses démons et à ceux de l’époque.
Mêlant biographie intime de figures d’exception et chronique de la fin d’un monde, Clémence Boulouque saisit ce moment suspendu, unique et méconnu, en un roman drôle et grave.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clémence Boulouque est professeure à l’université Columbia à New York. Romancière, elle a notamment publié Mort d’un silence (Gallimard, 2003) et Un instant de grâce (Flammarion, 2016).

 

Avis :

Le 19 juillet 1938, les trois monstres sacrés Freud, Zweig et Dali se rencontraient à Londres. Se nourrissant de la correspondance entre les deux premiers, des carnets de Zweig et des Mémoires de Dali, Clémence Boulouque redonne chair à ce moment comme si l’on y était, pour un roman crépusculaire.

Freud et Zweig ont tous deux quitté Vienne pour s’exiler à Londres. A quatre-vingt-deux ans, Freud souffre d’un cancer de la bouche et n’a plus qu’un an à vivre. Zweig est plus jeune d’un quart de siècle, mais porte déjà en lui la mort qu’il se donnera quatre ans plus tard. C’est lui qui, pour faire plaisir à un Dali de trente-trois ans déjà célèbre et fantasque, impatient de faire la connaissance du père de cette psychanalyse qui a tant à voir avec son œuvre, s’est démené pour que tous se retrouvent ce jour-là chez Freud, accompagné pour Dali de son épouse Gala et de son agent Edward James, assisté pour le vieil homme de sa fille Anna.

Engagée autour d’un thé, la conversation ne prend pas la tournure escomptée par les convives. Tourmenté par la douleur tout en s’attachant à donner le change, éternellement endeuillé par la mort de sa fille Sophie et préoccupé par son petit chien encore retenu en quarantaine, Freud n’accorde pas au remuant Dali, tout entier à ses crayonnages et à son personnage exubérant, l’attention impressionnée que celui-ci attendait. Déçu, le jeune homme s’irrite de l’embarras de Zweig, lui-même visé dans ses obsessions altruistes par le regard critique d’un Freud mal remis de figurer après Franz-Anton Mesmer et ses théories sur l’hypnose, et Mary Baker Eddy fondatrice de l’église scientiste, dans son recueil d’essais La guérison par l’esprit.

Toujours est-il que tous ont ceci en commun qu’ils ont conscience du crépuscule du monde d’alors, en passe de basculer dans un demain inquiétant. Si les deux plus âgés, étreints par la mélancolie et par l’angoisse, répugnent à en aborder les rivages, Dali se targue avec entrain de s’en faire le prophète, bien décidé à « participer à la crétinisation du monde » puisque, à n'en pas douter, l’avenir sera crétin.

Erudite et documentée, superbement écrite, la narration excelle à faire revivre, dans leurs oppositions d’esprit comme dans les gestes de leur présence physique, ces trois hommes et leur entourage proche, témoins d’une époque décadente. Plus encore que ces personnages d’exception, d’un rendu au final relativement convenu, c’est ce talent à leur redonner chair et vie dans l’atmosphère tendue d’une pré-apocalypse qui, sans rendre le livre tout à fait passionnant, le rend néanmoins remarquable. (3,5/5)

 

Citations :

« Nous voici donc. J’espère que notre visite sied toujours au Professeur. »  
Dalí réprime son énervement, roule des yeux en direction de Gala – pourquoi offrir la moindre ouverture à une annulation de dernière minute ? Ce type est sa propre encre sympathique : il trace sa volonté puis l’efface, il s’emploie à faire sa place auprès des gens puis n’aime rien tant que s’estomper ; voilà pourquoi il consent à se laisser maltraiter, voilà ce qu’il lui dira si jamais Anna a le malheur de profiter de sa politesse pour reporter la visite. « Arrêtez, arrêtez, on méprise les gens comme vous, Zweig, lui hurlera-t-il. Les faibles, les polis… » Alors que lui est un Hun, un taureau, évidemment, un taureau prêt à défoncer la porte si elle devait être refermée sur lui.
 

Freud était Vienne, Freud était la Berggasse et les volutes de fumée dans son appartement, avec ses brocarts de camp ottoman. Ici, le salon est presque chauve, l’accent autrichien du Professeur sonne grêle dans son français lent et soigné, et la maladie qui lui fore le palais en accentue la nasalité. Ce n’est plus le mythe, ce savant qui a cassé le miroir poli dans lequel se regardait l’humanité : ce n’est plus qu’un être aux épaules busquées, frissonnant sans le montrer, dans sa veste épaisse au cœur de juillet, qui rappelle ce manteau de loden accroché à la patère dans l’entrée, semblant vaguement étonné d’être ici, comme tout autour de lui, êtres et objets.
 

[Freud] : Devant les visiteurs se rejoue cette réticence à l’exil. Pourquoi avoir tant attendu ? Par orgueil, sans doute, mais pas celui qu’inspirerait sa propre personne. Orgueil de croire à l’intelligence humaine, même s’il n’arrêtait pas d’en ausculter les soubassements pourris. C’était l’une de ses contradictions : il était un scientifique, un fils du progrès, et sa foi en la raison avait failli le faire renoncer à partir. Contre toute rationalité, il était certain que l’esprit reviendrait à l’Autriche. Et puis il y avait l’orgueil de la vieillesse, qui insinuait en lui la conviction qu’on ne toucherait pas aux aînés, car personne dans la population ne l’accepterait. Ses années, qui le rendaient de plus en plus frêle, seraient au moins ses remparts.
Avoir tant vécu l’incitait à croire que le passé dicterait un futur sensé ; et cette illusion se doublait d’une fierté pour Vienne et d’une tendresse pour ses travers – cette sorte d’amateurisme, cette façon de vivre à la légère, entre opérette et flirt sur la grande roue du Prater, au contraire de cette maladive précision allemande. Ils avaient un terme, Schlamperei, pour décrire la mollesse du sud de l’Allemagne et de l’Autriche : cette incurie serait leur arme secrète, celle qui ferait dérailler les plans et les mécaniques nazis trop méticuleux. Mais c’était compter sans cette rage insoupçonnée, cette haine, cette psychose collective contre les Juifs qui, pourtant, avaient écrit la grandeur viennoise.
 

La plupart des gens n’ont que leurs rêves pour revisiter leurs mondes d’hier et ils les oublient au réveil. Peut-être est-ce aussi bien ainsi. Se souvenir d’un rêve où l’on a brièvement retrouvé ce qui a été perdu est une double peine, et le réveil, un assommoir : les yeux se posent sur tout ce qui vous entoure, réassemblent votre identité, et ces détails s’agrègent pour vous signifier que cette vie inhospitalière est la vôtre, une mort à crédit, et que retomber en titubant dans le sommeil n’y changera rien. [Zweig en exil]
 
 
Gala a consigné des notes sur son enfance, et elle en écrira un jour le livre qu’elle doit à son talent. Pour l’heure, elle bâtit l’oeuvre de Dalí et leur fortune. Elle n’est pas captive de son passé : elle n’est que le présent et l’avenir. Plus jamais ils n’auront faim. Plus jamais elle ne cuisinera avec rien, comme aux débuts de sa vie avec Salvador. Plus jamais elle n’aura de manteaux approximatifs. Elle ne se plaint pas, elle agit et pousse à agir. Elle transforme les humiliations en revanche, impassible.


L’alliage de ce trio est étrange. Gala donne l’impression de juger les deux hommes avec détachement et de leur en vouloir tout à la fois, car leur lien menacerait presque de l’exclure : James semble aimer les hommes, et Dalí, malgré sa dépendance envers Gala, aimer qu’on l’aime.


Zweig aussi s’imaginait être au-dessus de la mêlée. Ils ne s’encombraient pas de politique ou d’appartenances religieuses, ils avaient voulu être simplement dévoués à leur art et à leur science, corps et âme. Maintenant on le leur reprochait, peut-être à raison. Tous deux s’étaient abstraits des combats idéologiques, méprisaient les tribuns, même les libéraux, car même eux étaient souvent pris en flagrant délit de mensonges et de prébendes. Tous deux, face à la meute antisémite, s’étaient convaincus qu’après quelques excès le balancier retrouverait sa tare tandis qu’eux œuvraient à lever le mystère des êtres. Lorsque Freud lui avait dit que, pendant de nombreuses années, il n’était jamais allé voter, Zweig lui était presque tombé dans les bras, en une communion d’abstentionnistes. À présent, le résultat les accablait : ils étaient tous deux des Juifs viennois qui s’étaient pensés Viennois juifs et qui étaient enregistrés ici comme des exilés.
 

Rien n’est sacré. Et cela m’inquiète. Tout ce qu’aura à faire un despote sera de jouer du narcissisme collectif. Il suffira donc que quelqu’un surgisse pour leur dire combien ils sont géniaux, mais menacés par des barbares, alors qu’eux-mêmes sont des hordes venues d’ailleurs, et inévitablement l’Amérique sombrera dans le fascisme. »


C’est là qu’il a compris ce que serait Dalí : une attitude, et des toiles pour la justifier. La ville serait sa retraite d’hiver, son terrain de jeu. Il régalerait les journalistes de ses excès, les préviendrait de ses frasques, et ferait leur travail : les articles s’écriraient tout seuls. Le tout pour une obole : sa gloire. Deux ans après son arrivée, il était en couverture de Time Magazine. Des inconnus l’arrêtaient dans la rue pour lui demander des autographes. Et ce n’était qu’un début. Il avait provoqué sa chance. Il est son propre prophète. Et Gala, sa comptable. 


L’art est la procuration donnée à autrui pour parler de soi. Ainsi, la plupart des êtres laissent à d’autres le soin de les dévoiler à eux-mêmes, de se chercher dans d’obscurs recoins, de se prouver qu’ils sont en vie : Dalí le prouve pour eux en pétaradant d’exister. Alors, bien sûr, il participe à la crétinisation du monde, aime-t-il à penser, mais, puisque sa marche est inévitable, autant en diriger le cours. Comme à Cadaqués, sur son rocher face à la mer, lorsqu’il sortait orchestrer le vent au moment où il devenait violent, juste avant que ne s’abatte l’orage. À New York, il a élu le lieu de son triomphe, à deux pas du Museum of Modern Art : l’hôtel St. Regis, suite 1610. Il ne parlera jamais correctement la langue, mais la fera grésiller comme une noix de beurre tombée dans une poêle sur le feu, et aura la morgue d’offrir des cours de prononciation anglaise aux locuteurs natifs. Il lâchera des mouches achetées par boîtes, inspectées et certifiées par lui proprissimes dans les couloirs marbrés du palace. Il donnera jusqu’à l’épuisement des réceptions avec de la musique trop forte qui transformera toute conversation en performance physique, en cages thoraciques gonflées, en gorges râpées pour faire porter la voix, et en chef-d’œuvre de vacuité. Au cours de ces banquets, il verra des éphèbes tournoyer autour de Gala. Il vendrait son âme et quelques croûtes pour cela : être riche à New York. Mais eux, eux, là, tous deux, dans une Londres amidonnée, se lamentent sur une Vienne où on leur apprenait, jeunes, à être vieux. Alors que, dans son monde à lui, on laissera les vieux être infantiles, on leur permettra de régresser à l’envi. Et plus encore s’ils sont célèbres. Voilà le futur. Voilà son futur. Tandis qu’eux sont enlisés dans le passé, et devisent sur l’avenir. Sans comprendre qu’ils y seront inhumés.


Il n’y a que Dalí pour imaginer que la postérité prend sous votre dictée, qu’il peut l’entortiller à souhait comme il recourbe ses moustaches. Zweig baisse les yeux sur ses mains où des taches brunes sont apparues il y a quelques mois, il les retourne pour scruter ses paumes, et lève le regard sur Freud. Qui écrira son histoire, la leur, peut-être même ce moment, cet après-midi de Londres qu’il a tant réclamé à Freud, parce qu’il y devinait une coda, une dernière mesure que Dalí, obsédé par son Narcisse, rendrait brouillonne et joyeuse, où tous se refléteraient ? C’est ainsi qu’il s’en souviendrait. L’après-midi de Londres.


James sait que se murmurent d’autres choses aussi : que le roi ne serait pas uniquement son parrain, mais son père. Sa mère recevait les rois d’Espagne et du Portugal dans sa demeure du Sussex, et le souverain anglais faisait souvent partie des convives. Les médisances s’en sont repues. Or, c’était sa grand-mère qui avait eu une liaison avec le roi. Ainsi serait née sa mère. C’est en réalité sa fille adultérine qu’Édouard VII venait voir lors de ces garden parties. Le roi est donc son grand-père. Le propre père de James, un chevalier d’industrie, est mort lorsqu’il avait sept ans. Son oncle, peu après. Ils lui ont laissé une fortune immense, et un vide à sa mesure. Tout comme celui que lui inflige cette mère qui n’a pas jugé bon de mourir jeune, mais dont la froideur est pire qu’une pierre tombale. Une femme capable de demander à la nanny de lui confier un de ses enfants pour une visite en ville, en précisant avec un haussement d’épaules : « Peu importe lequel, ce qui compte, c’est qu’il aille bien avec ma robe. » 


À cet instant, son intuition est juste : les convictions de Zweig vacillent. Freud a cherché à rendre l’humanité plus lucide, pas plus heureuse. Il l’a entraînée dans ses noirceurs, mais ne dit pas comment en sortir ; il lui a mis sous les yeux ses illusions, mais ne l’a pas consolée de les lui avoir confisquées. Zweig l’accuserait presque de délit de fuite. Comment peut-on vivre sans foi ou sans chimère ? Cela, Freud ne le montre pas. Or, sans ces réconforts, on ne survit sans doute pas.


 

mardi 8 avril 2025

[Khadra, Yasmina] Coeur-d'amande

 





J'ai aimé

 

Titre : Coeur-d'amande

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2025 (Mialet Barrault)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au pied du Sacré-Cœur où il habite, la vie n’a pas gâté Nestor. Rejeté à sa naissance par sa mère qui n’a pas supporté qu’il soit anormalement petit, il vit chez sa grand-mère qui l’a recueilli et qu’il adore. Elle subvient à leurs besoins avec sa maigre retraite de professeur de français tandis que son petit-fils, animé d’une inlassable vitalité et d’un incurable optimisme, cherche et trouve mille occasions d’améliorer leur ordinaire dans ce quartier de Barbès où s’entremêlent tous les peuples, tous les destins, tous les désespoirs. Yasmina Khadra fait ici un portrait éblouissant de ce quartier singulier et de sa population.

Mais le jour où la vieille dame commence à perdre la tête et doit être placée dans une maison de retraite, sa fille décide de vendre l’appartement qui est le seul refuge de ce fils qu’elle ne veut toujours pas connaître. Pour Nestor, tout s’effondre. Il lui reste la violence de ses rêves et les mots que lui a appris sa grand-mère. Ces mots qu’il va jeter sur le papier pour crier cette rage de vivre qui l’habite. Dans le quartier, ses amis arabes le surnomment « Cœur-d’amande ». Ce sera le titre de son livre.
Et qui sait… Nul n’est à l’abri d’un succès. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis : 

Rompant avec la violence et les conflits au centre de ses précédents ouvrages, Yasmina Khadra s’inspire d’une pâtisserie algérienne,  « qaleb ellouz » ou « coeur-d’amande », très consommée pendant les soirées du Ramadan et évocatrice de douceur dans une période harassante, pour nous emmener dans un Montmartre populaire aux allures d’oasis d’amitié et de solidarité.

Rejeté par sa mère parce qu’atteint de nanisme, Nestor le narrateur n’en a pas moins toujours vécu avec bonheur auprès d’une grand-mère aimante, dans un modeste appartement de Barbès, au pied de la Butte Montmartre. Désormais âgée, celle qui, retraitée de l’éducation nationale, a su l’instruire quand l’école supportait mal son handicap et encourager chez lui l’amour des livres et de l‘écriture, commence toutefois à perdre la tête. D’abord licencié du magasin de chaussures qui l’employait, puis expulsé du logement où il vivait avec sa chère aïeule lorsque celle-ci est envoyée en maison de retraite par le juge des tutelles, Nestor voit sa vie, jusqu’ici précaire mais joyeuse, s’effondrer comme un château de cartes.

« On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ? »
Comme l’auteur a su faire avec les coups du sort grâce à ce qu’il explique d’un optimisme bâti sur l’amitié et sur des lectures qui l’ont marqué, Nestor, entouré d’indéfectibles copains et soutenu par les petites gens de son quartier, va réussir à affronter l’adversité et à reprendre son destin en main. « Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. » Et entre courage d’être soi, amitié et solidarité, la résilience sera au rendez-vous malgré la différence, la pauvreté et les duretés de la vie.

Conte à la tonalité feel-good aussi sucré que la pâtisserie de son titre, ce dernier ouvrage en date surprend dans l’oeuvre plutôt dramatique de l’auteur. La relative déception ressentie au premier degré de la lecture s’estompe toutefois face à la puissance de ses arômes particulièrement longs en bouche. Pris d’une vraie affection pour ses personnages – de petites gens comme souvent le coeur sur la main –, ému par la dédicace à la propre grand-mère de l’auteur et à toutes les autres, et comme toujours admiratif de cette plume si belle et si maîtrisée, l’on se laisse malgré soi emporter par le charme tendre et non dénué d’humour de cette histoire de résilience qui semble beaucoup emprunter au tempérament sincèrement optimiste de l’écrivain. Au point que ce nain devenu un géant des lettres à force de ténacité, de solidarité et d’amour de la littérature finit par paraître, d’une certaine façon, une sorte de projection du moi profond de l’auteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. Il n’y a pas de risque non négociable pour celui qui veut vivre pleinement sa vie. Celui-là doit savoir gérer les échecs, relever les défis et se désaltérer dans la sueur de son front comme dans une eau bénite. Le monde est une combinaison de hauts et de bas et nous en faisons partie. Personne n’y peut changer grand-chose, mais chacun doit composer avec.


Ce qui importe, c’est refuser crânement d’abdiquer, ne jamais renoncer à son rêve. Si on arrive à prendre son pied là où l’on traîne l’autre, on aura compris comment dépasser ce qui nous empêche d’avancer.


Lorsqu’il pleut sur Paris, c’est comme si on floutait une toile de maître. La plus belle ville du monde se voit délestée de sa féerie, pareille à une vieille diva en train de se démaquiller dans sa loge.


De tous ces moments-là, le plus abominable, le plus cruel est l’instant où je vois Mamie, de l’autre côté de la baie vitrée, pleurer en silence. Son visage est un masque mortuaire. Elle vient de comprendre que sa vie, toute sa vie, est restée là-bas, à Montmartre, refoulée au fond de la pénombre en train d’enténébrer notre petit appart, rue de Steinkerque. Le regard qu’elle m’expédie dans un ultime recours est d’une détresse absolue ; il m’anéantit presque. C’est le regard d’une partante, d’une agonie bâclée qui enclenche son compte à rebours – le regard effaré qui languit déjà des absences et des repères d’antan, et qui dit toutes les peines du monde en un seul mot que ses vieilles lèvres usées n’arrivent pas à évacuer de peur qu’il retentisse d’un bout à l’autre de la terre.
Deux infirmières aident Mamie à marcher vers son destin.

 
J’ai pesé le pour et le contre. Céder à la tentation ou bien me ressaisir ? Pas facile de trancher. J’ai dit à Françoise : « Si j’accepte de coucher avec toi, je vais me détester. Si je refuse, tu vas me détester. » Et Françoise a rétorqué : « Détestons-nous pour voir, et après on sera quittes. »


On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 6 avril 2025

[Cranor, Eli] Chiens des Ozarks

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chiens des Ozarks (Ozark Dogs)

Auteur : Eli CRANOR

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français en 2025 (Sonatine)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Taggard, Arkansas. Chômage et récession frappent durement cette petite ville des monts Ozarks. C'est là que vit Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, en compagnie de sa petite-fille, Joanna, qu'il élève seul au milieu de sa casse automobile. Pour protéger celle-ci d'un monde extérieur de plus en plus hostile, Jeremiah lui a transmis tout son savoir, en particulier sur le maniement des armes et l'autodéfense. Mais aucune ressource n'est suffisante quand les Ledford, une famille de suprémacistes blancs de la région, dealers de meth, décident de s'en prendre à la jeune fille. Jeremiah comprend alors que plus rien n'arrêtera la violence, sinon peut-être la violence. 

Avec Chiens des Ozarks, salué dès sa sortie par une critique unanime, Eli Cranor brosse avec un réalisme inquiétant, quasi documentaire, un portrait de la vie dans les monts Ozarks. Entre les forces brutes de la nature et une société plus sauvage que jamais, quel espoir reste-t-il pour l'humain ? Il fallait un écrivain de la trempe d'Eli Cranor pour répondre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eli Cranor a grandi à Russellville, dans l'Arkansas, élevé par deux parents enseignants qui lui ont transmis le goût de la lecture et de l'écriture. Sportif prometteur, il devient un temps footballeur professionnel en Floride puis entraîneur, avant de revenir s'installer à Russellville avec sa femme pour enseigner l'anglais et élever ses enfants. Il est l'auteur de deux romans, Don't Know Tough (2022) et Chiens des Ozarks (2023), tous deux salués par la critique et par ses pairs. Depuis 2023, il est également écrivain résident au département des arts et humanités de l'université Arkansas Tech, et professeur au département d'anglais de cette même université.

 

Avis :

Eli Cranor n’a que deux livres à son actif, mais déjà une longue liste de prix littéraires. Pour la première fois traduit en français, il nous plonge dans une Amérique profonde angoissée par le déclin et qui, aux prises avec le chômage, la prolifération des armes et l’addiction aux narcotiques, se replie sur elle-même dans un violent mélange de paranoïa et de racisme. En ces lendemains de réélection de Trump, portrait noir et sensible d’une Amérique qui ne rêve plus.

Depuis que la fermeture de sa centrale électrique a sonné le glas de sa prospérité, la petite ville de Taggard, dans l’Arkansas, n’est plus que l’ombre d’elle-même, hantée d’immigrants acceptant des salaires de misère et de groupuscules suprémacistes attisant haine et racisme sur fond d’abrutissement à la méthadone. C’est là que Jeremiah vit de sa casse automobile, terrible symbole des reliefs d’une splendeur américaine déchue. Vétéran du Vietnam traînant ses fantômes et les cicatrices d’un drame familial, il a transformé les lieux en bunker, les classiques littéraires y côtoyant les armes de guerre, pour, son addiction à l’alcool temporairement remisée, y élever sa petite-fille Joanna à l’abri de la violence du monde.

Sa mère disparue et son père condamné à perpétuité pour le meurtre d’un fils Ledford, une famille suprémaciste connue pour ses actes de violence et son implication active dans le trafic de drogue, la jeune fille n’a pour sa part que des préoccupations tout à fait ordinaires à la veille de son départ pour l’université. Favorite de l’élection qui doit consacrer la reine du Homecoming dans son lycée, elle vient d’arracher à son grand-père la permission de minuit dont, en lieu et place du bal, elle compte bien profiter pour rejoindre en secret son petit ami. Sauf que, sortie des radars de Jeremiah, la voilà une proie rêvée pour les Ledford assoiffés de vengeance. Le vieil homme qui pensait pourtant se contenter d’assurer passivement leur sécurité va devoir reprendre les armes pour sauver une Joanna à son tour rattrapée par la violence de réalités aux antipodes du rêve américain.

Efficace et enlevé de bout en bout, ce polar dans la plus pure tradition du rural noir s’inspire d’un fait divers. Sous la fulgurance de la violence qui vient faire voler en éclats tout espoir de vie rangée, comme si, dans ces contrées abandonnées à leur agonie, la tragédie n’était qu’une longue cascade sans échappatoire, le récit sans complaisance se fait miroir d’une Amérique oubliée et misérable, laissée à ses pires démons. Ici, pas de bons ni de méchants purs et durs, mais des hommes et des femmes malmenés par l’injustice, les épreuves et le malheur, des anti-héros réagissant avec les moyens du bord, vaillance solitaire et fatiguée pour les uns, bêtise et rancoeur désespérée pour les autres.

Au travers d’un drame humain aux complexités tout sauf manichéennes, Eli Cranor réussit une peinture forte et frappante du malaise des oubliés d’un rêve américain fracturé. Une lecture aussi haletante que d’actualité. (4/5)

 

Citations :

Jeremiah avait compris il y a fort longtemps qu’un livre pouvait être une arme et, fidèle à lui-même, il s’était constitué un arsenal.


Entergy Corps avait présidé au destin de Taggard pendant près de cinquante ans, attirant les familles aisées des États avoisinants : Mississippi, Tennessee, Missouri, Louisiane, Oklahoma et Texas. Même ces cinglés de cow-boys d’Alamo avaient fait le voyage et franchi les montagnes pour réclamer leur part du boom nucléaire. Dans les années 1960, Taggard affichait la plus forte croissance des villes du pays. Mais les gens s’étaient mis à tripoter leurs thermostats, à réfléchir à des trucs comme la « consommation d’énergie » sans parler de la compétition avec le gaz naturel, le vent et les panneaux solaires. Ce qui ne tarda pas à précipiter Nuclear One et Taggard dans un déclin inexorable.


Par le passé, Bunn avait essayé de se tenir à carreau, quand les garçons étaient petits. Il avait un boulot honnête à la centrale nucléaire, il colmatait les fuites sur les conduits, réparait les rivets de la vieille tour de refroidissement. Tout avait changé quand Nuclear One avait fermé ses portes et l’usine de poulets ouvert les siennes. Bunn avait perdu son emploi et les Mexicains avaient déferlé sur Taggard. Un afflux tel qu’il avait inspiré à Bunn l’idée de créer sa propre section locale du KKK.


Il s’était documenté sur l’histoire de sa famille et les origines du clan Ledford, des Écossais d’Ulster, un groupe ethnique communément appelé « Scotch-Irish » aux États-Unis. Des gens droit sortis du plus crasseux tonneau de scotch de toute l’Irlande du Nord. Des gens qu’on avait écrasés, ostracisés, piétinés depuis la nuit des temps. Ils étaient venus ici, au début du xixe siècle, avec l’espoir de dompter les Ozarks et de creuser leur propre sillon à partir de rien, en quête d’une terre dont ils pourraient faire leur patrie.