mercredi 15 novembre 2023

[Seethaler, Robert] Le café sans nom

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le café sans nom
           (Das Café ohne Namen)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Élisabeth LANDES
                       et Herbert WOLF

Parution :  2023 en allemand (Autriche)
                   et en français
                   (Sabine Wespieser)

Pages : 248

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l’intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l’effervescence qui s’est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l’espoir l’emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».

En cette fin d’été 1966, c’est avec un sentiment d’exaltation qu’il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d’habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.

En quelques traits, en quelques images saisissantes, l’écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d’un café, d’une bière ou d’un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d’amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.

Robert Seethaler puise en effet l’inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l’endroit qui l’a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l’ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l’âme, une tendresse et une saveur bien particulières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1966 à Vienne, Robert Seethaler est également acteur et scénariste. Il vit à Berlin.
Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020) et Le Dernier Mouvement (2022), tous parus chez Sabine Wespieser éditeur, l’ont imposé en France comme l’un des écrivains de langue allemande les plus importants de sa génération. Son œuvre est traduite dans le monde entier, et il jouit en Allemagne et en Autriche, où certains de ses livres ont atteint des ventes de plus d’un million d’exemplaires, d’une formidable notoriété.
Das Café ohne Namen (Le Café sans nom) paraît à Berlin, chez Claassen (Ullstein), en avril et en France, chez Sabine Wespieser éditeur, en septembre 2023.

 

 

Avis : 

Robert Seethaler aime les gens ordinaires, ces ombres de tous les jours qui ne laisseront ni  traces ni souvenirs mais qui n’en sont pas moins la chair et l’âme de leur époque. Déjà, son roman Le champ se faisait l’écho de la rumeur de leur vie en laissant les morts d’un petit cimetière raconter leurs existences oubliées et raviver un temps le souffle d’un passé éteint. Cette fois, il convoque les modestes habitués qui, en 1966 – l’année de sa naissance –, fréquentaient un petit bistrot de quartier, à Vienne, sa ville natale, pour évoquer en transparence les prémices d’un temps nouveau hésitant à fleurir sur les ruines encore visibles de la guerre et sur le souvenir d’un glorieux passé impérial.

Journalier au marché des Carmélites, un faubourg populaire proche du Prater et de son emblématique Grande Roue, le trentenaire Robert Simon réalise un vieux rêve en reprenant la gérance d’un vieux café abandonné. L’établissement qui, récuré à l’huile de coude, a fait peau neuve sans que le nouveau maître des lieux trouve à le baptiser – « Tout compte fait, le Danube existait avant que quelqu’un l’appelle Danube. Alors, ton café restera sans nom et c’est très bien comme ça », déclare tranquillement un ami boucher –, devient bientôt le point de ralliement du quartier, un havre où il fait bon s’attarder pour bavarder ou simplement se taire, boire un verre, et surtout partager un peu de chaleur humaine.

Croquant en quelques traits saillants les silhouettes attablées, restituant le bourdon sonore de leurs menus propos, c’est une peinture du rien et de l’ordinaire qui, par mille détails choisis, restitue peu à peu l’atmosphère et la trame, sans grand rêve et souvent pleine d’accrocs, de la vie des petites gens de ce quartier. Une vie insignifiante qui ne pèse pas lourd mais les écrase parfois, ne leur laissant plus guère que leur dignité fière et leur indéfectible magnanimité les uns envers les autres. Mais, îlot assiégé par la transformation de la ville – « Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable. » –, le café sans nom ne pourra empêcher bien longtemps la vie de quartier de s’éteindre. Avec lui disparaîtra un de ces « dernier[s] endroit[s] auquel se raccrocher », où l’« on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie ».

« Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin. Ceux-là, ce n’est pas le changement qui leur fait mal, mais tout le corps, parce qu’ils passent leur journée à crapahuter sur un chantier ou à se courber devant une machine, ou simplement parce qu’ils sont trop vieux ou trop abîmés ou les deux à la fois. »

De sa plume aisément reconnaissable, l’écrivain autrichien signe un nouveau roman tout en retenue et douce mélancolie, une ode d’une extrême humanité à la Vienne des années soixante. (4/5)

 

 

Citations :

Les gens qui ont des choses à dire, généralement ils ne parlent pas. 

Ils n’avaient pas eu d’enfants et jamais parlé d’amour, leur vie commune avait pris une certaine forme d’évidence qui leur suffisait. Elle s’était d’autant plus étonnée de l’allégresse avec laquelle il était parti à la guerre. Il rayonnait littéralement le jour de son départ, disait-elle. Et pour la première fois, l’idée l’avait effleurée que les hommes se languissaient leur vie durant d’être ailleurs que dans les bras d’une épouse ou derrière un guichet de l’administration des postes et des télégrammes.
Quand, un an et demi plus tard, lui parvint une lettre qui parlait d’accomplissement du devoir de soldat et de sincères condoléances, elle n’éprouva pas de chagrin, tout au plus une sorte d’amer ressentiment à l’encontre de cette guerre qui lui avait surtout pris l’illusion d’une vie réussie.

Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

lundi 13 novembre 2023

[Tompkins, JoAnne] Ce qui vient après

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ce qui vient après
            (What Comes After)

Auteur : JoAnne TOMPKINS

Traduction : Sophie ASLANIDES

Parution :  2021 en anglais (américain),
                   2023 en français (Gallmeister)

Pages : 528

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans l’État brumeux de Washington, Jonah a tué son meilleur ami Daniel, avant de se suicider sans laisser la moindre explication. Sidérés par cette tragédie, leurs parents, autrefois amis, s’évitent désormais, séparés par leur incommensurable douleur. Jusqu’à l’arrivée salutaire d’Evangeline, une vagabonde de seize ans, enceinte, que chacun souhaite aider et qui apporte de la lumière dans leur vie. Mais une révélation éclate, risquant de briser ce nouvel équilibre : la jeune fille a croisé le chemin des deux garçons quelques jours avant leur mort.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

JoAnne Tompkins s’est tournée vers l’écriture après avoir travaillé dans la justice comme médiatrice, où elle a pu observer les capacités de résilience humaines. Elle est diplômée en creative writing du Goddard College et a publié des textes dans divers journaux. Ce qui vient après est son premier roman. Elle vit à Port Townsend, État de Washington.
 

 

Avis :

Que peut-il advenir après un drame qui a coûté la vie à deux adolescents ? Quand l’un a tué l’autre avant de se suicider ? Et que leurs parents restent voisins sans plus désormais supporter de se croiser ? Ancienne médiatrice de justice, JoAnne Tompkins évoque la résilience et la rédemption après l’irréparable, dans un premier roman juste et délicat, tendu comme un thriller.

Mis à part le lecteur, qui lui aura accès, avant qu’il ne le détruise et par brefs chapitres intercalés tout au long du roman, au journal tenu par Jonah entre son crime et son suicide, personne ne saura jamais ce qui aura bien pu passer par la tête du lycéen, pour que lui, si effacé et à la dévotion de Daniel, son charismatique ami de toujours, s’acharne ainsi au couteau sur le jeune homme, abandonne son corps pour participer aux infructueuses battues pour le retrouver, et mette finalement fin à ses jours en se dénonçant sans plus d’explication. C’est donc tenu en haleine par le récit par Jonah des événements et de ce qui, en une longue et silencieuse maturation, les a précédés, que l’on assiste en parallèle au malheur, torturé de questions sans réponse, des parents des deux garçons. A vrai dire, des éléments de réponse, ils en ont malgré tout dont ils peuvent se douter, puisqu’eux savent bien, au fond, ce qui couvait de violence sous les apparences ordinaires de leur vie de famille.

Mais voilà qu’au beau milieu de ce champ de ruines surgit un personnage qui pourrait bien bouleverser ce qui semblait déjà scellé sous la dalle du chagrin et de l’hostilité muette. Evangeline a à peine seize ans, elle est enceinte, sans famille ni domicile. Lorsqu’elle frappe à la porte du quaker Isaac Balch, seul avec son deuil et son chien depuis la mort de son fils Daniel, elle et le futur bébé pourraient bien finir par combler le vide à leur manière, voire même briser la rancune qui a grandi entre lui et sa voisine, Lorrie, mère de Jonah. A moins que de nouvelles révélations ne viennent à nouveau tout compromettre quand il s’avère qu’Evangeline avait un peu plus que croisé les deux garçons peu avant le drame…

JoAnne Tompkins a trouvé le ton juste pour construire sans pathos ni sentimentalisme une histoire à la fois captivante et intelligente sur la solitude d’êtres enfermés dans leur incommunicabilité, entre jalousie et rancoeur, frustrations, remords et regrets, mais trouvant néanmoins suffisamment de bienveillance autour d’eux pour accéder au pardon et à la rédemption. Pas un des protagonistes à ne cacher quelque secrète ambivalence, les plus solaires gardant leur part d’ombre et les plus sombres leur lot d’humanité. Est-ce l’expérience de l’auteur dans la justice ? Dans son récit, le mal est une tumeur proprioceptive, une attaque de circonstances propres à vous faire perdre l’équilibre, mais, comme l'exprime Jonah, ce n’est pas parce la gravité vous fait tomber par terre qu’il faut en déduire que vous êtes la gravité – et donc le mal – incarnée. De l’ensemble sourd au final une lumière doucement réconfortante, discrètement alimentée par la touchante et fragile part d’âme de chacun, y compris celle de l‘affreux mais irrésistible Rufus, curieux croisement de labrador et de pitbull, et personnage à part entière du roman.

C’est ainsi que de la noirceur de ce sordide fait divers, JoAnne Tompkins réussit à extraire une histoire par contraste d’autant plus lumineuse, attachante et addictive. Ce qui vient après ? N’est-ce pas la bienveillance, indispensable terreau de résilience ? Un premier roman diablement bien campé, dénotant chez l’auteur une impressionnante acuité d’observation. (4/5)


 

Citations :

J’ai compris alors que le monde a besoin du vice. Le bien est toujours à la recherche d’un mal à anéantir, n’est-ce pas ? Est-ce que ça ne rend pas le mal au moins un tout petit peu bien, cette façon de donner au bien l’occasion de faire ses preuves ?
 

En biologie, M. Balch nous parlait parfois de désordres bizarres, comme des tumeurs qui vous font perdre votre proprioception, ce truc qui fait que vous savez comment se situe votre corps dans l’espace. Avec une tumeur comme celle-là, la gravité fiche la pagaille. Vous êtes toujours en train de tomber.
Et c’est ainsi que ça marche pour moi, il semblerait que ma proprioception pour le mal est cassée, à cause d’un défaut de câblage que j’ai hérité de mon père. Le problème, c’est que quand vous êtes la proie du mal, quelqu’un d’autre en paye le prix. C’est moi qui suis malade, mais c’est vous qui tombez.
Après chacune des crises de mal de papa, il jurait que ça n’arriverait plus. Mais il était plein de lignes de fracture cachées, alors il avait beau tout bien verrouiller, le monstre s’infiltrait et pénétrait chez nous, nous mettant tous par terre. Mon père ne pouvait pas empêcher le mal d’agir sur lui, tout comme les gens qui ont ces tumeurs ne peuvent pas empêcher la gravité de les mettre par terre.
M. Balch dit que des tas de chercheurs s’intéressent au problème de la proprioception. Certains ont même fabriqué un prototype de casque qui permet aux patients de tenir debout, de marcher et de mener une vie à moitié normale. Je voudrais tellement un casque pareil, un qui m’aiderait à résister au mal même s’il se réveille avec fureur. Mais personne n’étudie ça. Parce que, vous voyez, trop de gens pensent que quelqu’un comme moi est le mal incarné. Ce qui revient à dire que quelqu’un peut être la gravité incarnée si la gravité le fait tomber par terre.
 

J’ai la même chose que papa, ce monstre qui s’infiltre, qui vous fait faire des choses que vous ne faites jamais, des choses qui vous rendent malade. Papa ne voulait pas nous faire de mal. Il nous aimait. Et finalement, il nous l’a prouvé, non ? Il n’y avait qu’une seule façon de nous sauver de ce monstre, et il savait exactement comment faire. Il a renoncé à tout pour nous. C’est un héros. Vraiment.

 

samedi 11 novembre 2023

[Altan, Ahmet] Les dés

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les dés (Zarlar)

Auteur : Ahmet ALTAN

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2023 en turc
                   et en français (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ziya n’a que seize ans lorsqu’il est introduit en secret dans un recoin du tribunal où doit être entendu l’assassin de son frère aîné. Tireur d’exception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi d’une seule balle en pleine audience et gagne par ce geste l’admiration de tous. Après une année d’incarcération dans une prison où il découvre le jeu de dés, on l’envoie dans la campagne par-delà les frontières, non loin d’Alexandrie. Là, il rencontre une jeune fille, apprécie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble d’une étrange manière. De retour en Turquie, il n’oubliera jamais Nora. Très présent dans les nuits d’Istanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui l’approchent sont frappées par son regard inquiétant. Alors qu’une action d’éclat lui est proposée – il s’agit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir –, Ziya prend les rênes de l’opération. La lumière, toujours la lumière…
Après son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractère ambigu d’un
homme qui tout enfant apprend à refouler ses émotions. Pragmatique, avide de justice, réactionnaire, ce personnage insondable incarne l’engagement absolu de ceux qui sont prêts à tout pour défendre les leurs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ahmet Altan, né en 1950 à Ankara, est un des journalistes et romanciers les plus renommés de Turquie. Il est le fils de Çetin Altan, journaliste et homme politique, condamné à près de deux mille ans de prison pour ses articles contre l’autoritarisme du pouvoir militaire. Dès 1974, Ahmet Altan se lance dans le journalisme, lui aussi, et s’engage en faveur de la démocratie. Très vite, il commence à être connu dans son pays pour sa contestation du régime en place. Il publie en 1982 son premier roman qui rencontre un grand succès. Son deuxième roman est sanctionné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l’objet d’un autodafé. Ahmet Altan devient un journaliste de plus en plus influent, tant à la télévision que dans la presse écrite. En 1995, il est condamné à vingt mois de prison avec sursis à la suite de la publication d’un article satirique. Il est également accusé de soutenir le projet d’un Kurdistan indépendant. Son quatrième roman, Contes dangereux publié en 1996, est un véritable phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire. Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige, en 1999, une déclaration pour les droits de l’homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, qui est signée par Elie Wiesel, Günther Grass, Umberto Eco… Oh, Mon Frère, un article qu’il dédie aux victimes du Génocide arménien le fait inculper, en 2008, d’insulte à la Nation turque. Il reçoit trois ans plus tard le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné par un nationaliste turc). Entre 2007 et 2012, il dirige le quotidien Taraf qui joue un rôle central dans la presse d’opposition.

En 2016 commence son effroyable parcours judiciaire. Il est arrêté en septembre, accusé d’avoir participé à la tentative de putsch du 15 juillet. Deux ans plus tard, il est condamné à la perpétuité aggravée. Puis, en mai 2019, sa condamnation est confirmée en appel par la Cour Constitutionnelle tandis qu’en juin la Cour Suprême casse la condamnation tout en rejetant sa demande de remise en liberté. Cette année-là paraît en France, Je ne reverrai plus le monde, un récit de son emprisonnement qui reçoit le prix André Malraux. Le 4 novembre, la Haute Cour Pénale d’Istanbul le condamne à dix ans de prison mais ordonne sa remise en liberté sous contrôle judiciaire compte tenu des années qu’il a déjà passées en prison. Ahmet Altan est libéré. Le 12 novembre, l’écrivain est de nouveau arrêté sur décision de justice. C’est le 14 avril 2021 qu’Ahmet Altan est remis en liberté. La veille, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné la Turquie pour la détention de cet intellectuel depuis plus de quatre ans.

En septembre 2021 paraît en France son roman Madame Hayat qui est couronné par le prix Femina étranger et rencontre un magnifique succès dans la presse et en librairie.

Jusqu’à ce jour, Ahmet Altan vit en résidence surveillée dans son appartement d’Istanbul, sans autorisation de quitter le territoire turc. 

 

Avis :

Après Madame Hayat qui offrait à son jeune protagoniste l’apprentissage de la liberté, le dernier roman d’Ahmet Altan nous plonge cette fois dans le processus mental inverse : un adolescent assoiffé d’honneur et de justice devient un redoutable terroriste, tuant aveuglément au nom de la loi de son clan.

En ce début de XXe siècle où l’empire ottoman vacille, trois frères tcherkesses, Arif, Hakkî et Ziya, vivent à Istanbul. Ziya, le plus jeune, n’est qu’adoration pour son aîné, Arif, puissant et charismatique caïd de la pègre. Lorsque celui-ci est assassiné, l’adolescent de seize ans, très tôt façonné au code d’honneur des siens, entreprend aussitôt de le venger et abat le meurtrier en plein tribunal. Trop jeune pour la peine capitale, il est condamné à la perpétuité dans ces geôles semblables « aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour ». C’est dans cette mort à petit feu qu’il découvre la passion du jeu et l’ivresse de mourir et renaître sans fin à chaque roulement de dés. Quand, huilés par d’obscures tractations, les verrous de la prison laissent finalement échapper le jeune homme, le tueur doublé d’un flambeur est plus que jamais une mèche d’amadou...

L’intelligence de l’analyse rivalise avec les beautés de plume de cet auteur qui s’impose décidément comme un maître écrivain. Le plus grand talent préside à sa dissection psychologique de ce jeune homme construit dès le plus jeune âge dans le refoulement des émotions, pour lui comme autant de faiblesses. Ses tourments intérieurs dont, faute de les comprendre, encore moins de les verbaliser, il est le jouet inconscient, il prétend les faire taire, tuant l’humain en lui avec la force de sa haine, pour s’accrocher aux seuls repères qu’on lui ait jamais présentés, clairs et rassurants dans leur aveugle rigidité d’armure : le code d’honneur de son clan, le culte de sa toute-puissance et le devoir de le défendre coûte que coûte. « Mourir valait toujours mieux que de vivre dans le déshonneur. » 
 
Prêt à tout, il est le pion idéal dans le jeu des manipulateurs de tout poil. Ceux-ci, surtout à notre époque, auraient pu se draper dans des motifs religieux. En cette période d’instabilité du régime, il devient le jouet d’intérêts politiques, qui le dépassent mais qui savent... le faire rouler comme un dé ! Pour le joueur, peu importe de perdre ou de gagner, de vivre ou de mourir, l’essentiel est ailleurs. Ceux qui arment les terroristes l’ont bien compris aussi, qui jouent sur la colère et le désir de mort qui les consument : « La vie ne lui suffisait pas », « Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. »

Un nouveau très grand roman, aussi pénétrant que merveilleusement écrit, de l’auteur turc si attaché au « combat contre le mal causé par la perversion des sociétés ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La prison ressemblait aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour. Les meurtriers enfermés là, sachant qu’ils n’en sortiraient plus, n’hésitaient pas à se battre et à s’entretuer. Les méthodes étaient variées, du coup de pique ou de couteau à l’huile bouillante qu’on déverse ou au coussin qu’on presse sur la tête du voisin dans son sommeil. Tous vivaient dans l’angoisse et la crainte.


Un jour enfin, il s’assit à son tour au bord de la couverture. Il éprouva la dureté anguleuse des dés dans sa main. Il lança, perdit. Lança, perdit. Lança, perdit. Il apprit à couper sa respiration quand les dés roulent. Il apprit à sentir son existence et l’univers entier suspendus à ce minuscule instant. Il apprit à perdre, et connut le fabuleux espoir de gagner que fait naître l’expérience de perdre.


Ils avaient beau lui avoir tout confisqué, sa vie, sa jeunesse, son avenir, il avait découvert quelque chose qu’ils ne pourraient jamais lui arracher : les dés. Quand il les secouait dans sa paume, la vie s’arrêtait mais le temps s’accélérait. Les premiers jours, la chance se refusa à lui, il ne fit que perdre. Peut-être que si l’inverse s’était produit et qu’il n’avait fait que gagner, peut-être n’aurait-il pas aimé autant le jeu. Mais perdre lui insuffla bientôt à la fois l’appétit de gagner, le désir d’inverser la fortune, le plaisir d’oublier. Il s’attacha à ces émotions de manière irréversible.


Quand il ne jouait pas, la prison revenait, l’absence d’air et l’obscurité l’étouffaient.
Les jours n’avaient pas de nom. Personne ici ne demandait : “Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?” Cela n’avait aucune importance. Tous les jours n’en formaient qu’un seul. Leurs existences s’écoulaient toutes identiques, collées les unes aux autres, le temps d’un unique jour qui avalait les hommes pour les noyer dans ses ténèbres. Il n’y avait aucun mouvement pour faire remuer le temps. Cette immobilité les écœurait parfois tellement qu’ils se battaient et s’entretuaient juste pour en desserrer un peu l’étreinte. Tuer était le seul moyen qu’ils avaient de mettre le temps en mouvement et d’en signer le passage.


Personne ne peut connaître la valeur de la solitude, personne ne peut en concevoir le manque aussi bien qu’un homme qui est resté longtemps en prison. 


Il avait une intelligence innée du jeu, sans rapport avec son jeune âge, et même s’il lui arrivait de jouer comme un dément jusqu’à tout perdre et devoir attendre sans le sou la prochaine enveloppe à la fin du mois, il gardait généralement le contrôle, savourant autant le désir de gagner que suscitent les pertes que le “Maintenant je peux me permettre de jouer sérieusement” que font naître les gains, sachant jouer sans céder au désespoir ni se faire trop d’espoirs, mourant et renaissant à chaque main, dans une longue balade oublieuse aux confins d’une vie nouvelle.
 
 
À la table de roulette, les yeux rivés sur la bille d’ivoire qui tournoyait, il se dégageait lentement de son passé, du temps immobile, sa mémoire se vidait, les images s’effaçaient, la vie s’arrêtait, et pour un court instant il rejoignait la mort tant désirée.
Le silence et la paix intérieure qu’il éprouvait durant ce court instant faisaient naître en lui une sorte de gratitude. Ce n’était pas où la bille s’était arrêtée qui comptait, mais où elle s’arrêterait. Il attendait, le poing crispé sur les jetons. Tout son corps bandé, son esprit tout détendu. Si cela avait été possible, il ne l’eût jamais quittée, il eût passé sa vie à la table de roulette. Au casino il aimait tout, les odeurs, les bruits, les couleurs. En ce lieu d’où étaient exclus tous les sentiments, ou presque tous, il trouvait la sérénité, un grand bonheur.
C’était comme si l’ensemble des émotions de nature à affaiblir l’homme perdaient tout leur sens, tout leur poids à la porte du casino. Vous ne regrettiez personne. Vous ne ressentiez pas l’absence de l’autre. Vous n’étiez pas écrasé par le temps. Votre mémoire n’était pas votre ennemie. Vous ne vous rappeliez plus rien. Tout s’engloutissait dans un oubli parfait. Oublier, c’était le bonheur. 


La silhouette d’Istanbul qui se dessinait à la proue du bateau n’éveilla en Ziya ni excitation ni joie. Toute activité extérieure au globe transparent de son moi, si pauvrement doté en émotions, lui était à peu près indifférente. Istanbul ou Alexandrie, aucune différence. Les villes, les hommes, la foule ne comptaient que dans la mesure où ils lui renvoyaient son image. La vie n’étant pour lui rien d’autre qu’un miroir, c’était son propre reflet qu’il guettait dans toutes choses, et s’il ne le voyait pas, les considérait d’un œil vide, comme il regardait Istanbul à présent.


Il était de ces hommes nés pour s’autodétruire. La dynamite fatale était cachée au fond de son âme, la mèche pour l’allumer était son narcissisme. Il marchait à sa perte, bouffi par son moi, sourd et aveugle à tout ce qui n’était pas culte rendu à lui-même. Or son mode de vie était désormais désavoué, son narcissisme blessé par la passion pour une femme, et la blessure le laissait en piteux état. L’hypothèse même de devoir se reprendre, guérir, s’humaniser, ouvrait dans son âme confuse une plaie béante, qui l’inquiétait et le mettait en rage. Il ressentait à la fois le manque, et parce qu’elle en était la cause, le dégoût hostile de la femme qui lui manquait.
Il était comme ces blessés qui ne savent pas où ils ont été touchés, il sentait la douleur mais ne voyait pas la plaie. Cette impuissance le rendait fou. Blessé comme un pauvre bougre. Comme un ignoble pêcheur. Il n’avait pas mérité ça.
Il haïssait tout et tout le monde, Nora comprise.


Tous l’accueillaient avec le respect dû à un héros, “Tu es revenu, il était temps”, disaient-ils en lui donnant de l’argent, mais aucun ne restait longtemps à ses côtés. Ils ne l’invitaient pas chez eux, ne lui proposaient pas d’épouser leurs filles. Le crime qu’il avait commis pour venger son frère, et si jeune encore, faisait de lui un héros craint et redouté, mais il se retrouvait en même temps comme pieds et poings liés par cette renommée sanglante. La ronde de ses vieux amis ressemblait à ces cercles de flammes qu’on dresse autour des scorpions, ils l’empêchaient à la fois d’en sortir, et à quiconque d’entrer. Ils l’avaient abandonné, seul et esseulé, dans la prison de sa légende. 


Les dés roulaient et la mort était là, il se sentait voler dans le vide, immobile et froid, puis les dés s’arrêtaient et il revenait à la vie. Il ne voyait plus ni les hommes, ni la table, ni les billets. Il ne regardait que les dés qui tournaient, et mourait, ressuscitait, mourait à nouveau. Et dans ce tourbillon des morts et des résurrections qui s’enchaînaient à toute allure, il éprouvait une sensation d’infini, inouïe, incomparable à rien, sinon à l’acte de tuer. Il sombrait dans un puits scintillant, sans fond, puis revenait à la surface. Il avait oublié tout le reste. Il n’y avait plus que les dés, la mort, la vie. La nervosité, le doute avaient disparu, seuls demeuraient l’enthousiasme, le délire.


Il connaissait un flambeur, un vieil héritier raffiné, qui avait perdu toute sa fortune au jeu. Tous les soirs il venait au casino et attendait dans un coin. Les gagnants lui donnaient un peu d’argent. Et lui courait aussitôt à la table pour lancer les dés. Ziya aimait bien ce type. Un soir, il était venu lui parler : “Au jeu, on joue de l’argent, mais on ne joue pas pour l’argent, avait dit le vieux dandy. Avez-vous déjà vu un vrai joueur s’arrêter de jouer après avoir gagné beaucoup d’argent ? Serait-ce une chasse au trésor ? – Et de quoi s’agit-il alors ?”
L’homme était resté silencieux un moment, comme s’il n’avait jamais réfléchi à la question. “Il s’agit d’oublier”, avait-il répondu enfin. “Oublier quoi ? – La mort.”
Sa réponse avait surpris Ziya, qui s’attendait plutôt à “la vie”. Il lui avait alors confessé quelque chose que l’homme n’avait encore jamais entendu : “Moi, quand les dés roulent, je me sens comme mort.” Et l’homme avait ri : “Mais c’est précisément à ce moment-là que vous parvenez à oublier la mort, Ziya Bey, c’est quand on meurt qu’on oublie la mort. Vous devez quitter la vie pour oublier ce qui en est le terme.”


Au fond de lui, l’angoisse impatiente et nerveuse de l’avenir se manifestait parfois dans un tremblement, mais l’espèce de volonté autonome, propre aux fous, qui habitait Ziya, réussissait chaque fois à l’étouffer. Et cette folie, l’assurant qu’il était doué d’un pouvoir divin, émiettait toutes les émotions, enterrait toutes les craintes dans l’obscurité. En comparaison de ce pouvoir divin, si grand, si superbe, si brillant, la vie humaine, celle de l’homme qu’il allait tuer comme la sienne, n’avait plus aucune valeur.
Il mettait sa vie sur le tapis en même temps que celle de l’autre ; gagnait-il, il commanderait au destin, perdait-il, la vie l’abandonnerait. Tel était le jeu. Un jeu de hasard colossal, à en frémir d’excitation, à en oublier tout le reste. Impossible de résister à son attraction délirante.
Aucun joueur un peu courageux ne pouvait dire “Non” à ce jeu-là. D’ailleurs, sans hasard, la plupart des terroristes étaient des joueurs, et ils avaient scellé leur pacte dans la salle d’un casino.


Il savait ce qu’était le meurtre, il savait qu’en tuant il mourrait lui-même, puis ressusciterait. L’espace d’un court instant, il cesserait de vivre, puis la vie reprendrait. Un jeu taillé pour son âme. La vie ne lui suffisait pas, l’ambition et la colère qui l’animaient étaient étrangères à la vie, il brûlait d’un désir de mort.
Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. Plus il s’épuisait, plus il se sentait fort et maître de son destin. Il ne pouvait vivre à moins. La seule idée d’une existence sans honneur, faite de peur et d’humiliations, comme celle de l’informe masse humaine qui passait sous ses yeux, lui était insupportable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 9 novembre 2023

[Uzun, Maryna] Fière comme une batelière

 



 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Fière comme une batelière

Auteur : Maryna UZUN

Parution : 2023 (Le Livre Actualité)

Pages : 150

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Née en 1926, au bord de la Sambre, une gamine est négligée et presque haïe par sa mère, cultivée et distinguée. Sa chance se révèle d’être belle, rebelle et intelligente ainsi que d’hériter la gnaque de son père, illettré. Sa curiosité universelle l’élèvera peu à peu et créera sa personnalité autodidacte. Elle s’impose avec le temps et sera la seule, dans sa fratrie batelière de onze enfants, à évoluer aussi fort. Si son adoré Raffaele, venu d’un coin magique mais pauvre de l’Italie, a eu le privilège d’être instruit, il n’a pas la détermination d’Irène qui, dès l’adolescence, a pris soin de ses parents vieillissants…
Dans un risque-tout juvénile, cette fiction parcourt l’itinéraire d’une batelière et son « tohu-bohu » époustouflant. Ôtez rigueur, exactitude et objectivité ! Accordez votre clémence à un certain toupet et à quelques incartades qui l’habitent et qu’elle conte dans son ivresse, tantôt plus lyrique tantôt plus joyeuse ! C’est le roman de la vie de cette femme qui s’est si bien accommodée à toutes les couches de la société, sans honte et avec panache, simplement en étant elle-même : Irène. C’est la chanson de l’amour que sa petite-fille lui porte au-delà de l’âge et des frontières. Une amie a généreusement permis à Maryna Uzun de connaître l’histoire d’Irène. À elle vont les humbles remerciements de
l’auteure.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Odessa (Ukraine), Maryna Uzun vit en France depuis 1997. Elle est pianiste concertiste, lauréate de la Fondation Cziffra, et compose des musiques pour enfants. Elle est l’auteure des recueils de poèmes : Le Carnaval des majuscules (en deux volumes), Une femme dans le grand Paris, Souviens-toi de ton Odessa, Pianissimo féroce, Tableaux de l’amour au goût de yaourt, L’insomnie est couchée dans mon lit et Les poèmes d’amour pour des premiers venus. Elle a écrit quatre romans : Le voyage impaisible de Pauline, Les silences d'Isis, Au piano Bigorneau qui représente la suite de Vous aimez les poètes, ne les nourrissez pas !

 

Avis :

Après l’émouvant Voyage impaisible de Pauline dont les pudiques accents autobiographiques rendaient charmantes jusqu’aux imperfections et petites inexactitudes de langage d’une Ukrainienne à Paris, Maryna Uzun s’est lancée dans ce que l’on pourrait appeler une autobiographie par procuration : elle se fait la voix, disparue au moment de l’écriture de ce livre, de la grand-mère d’une amie, pour relater, à la première personne du singulier, le récit de sa vie mouvementée.

La matière du récit, c’est Alicia, jeune femme fascinée par la personnalité et par le parcours de sa grand-mère Irène, qui l’a rassemblée par bribes, au gré des confidences que, profitant de leur grande complicité, elle s’est attachée à encourager chez la vieille dame. La narration reconstitue donc ces échanges, dévidant chronologiquement les souvenirs égrenés par Irène elle-même, ponctués des commentaires souvent exclamatifs de la plus jeune, clairement en adoration. Il faut dire que la belle Irène, frondeuse et passionnée, ne devait pas avoir la langue dans sa poche et son récit, débordant de verve, coule comme le fit sa vie, en un fleuve se moquant des obstacles.  

Née au quart du XXe siècle, entre Sambre et Meuse, d’un couple de bateliers, Irène grandit avec ses dix frères et sœurs dans une vie de dénuement, rude et nomade, alors que les péniches avancent encore au pas des chevaux et des hommes de trait. Jamais scolarisée, elle parvient à l’âge adulte avec pour tout bagage une dureté au travail et un tempérament de feu qui vont lui faire empoigner son destin à bras le corps. Comme sa mère avant elle avait tout quitté pour un coup de foudre irraisonné qui devait lui coûter cher en désillusions, la voilà qui, à la fin de la guerre, s’enfuit avec son amoureux, un beau Calabrais lui aussi plein de déceptions à venir. Alors, puisque décidément les hommes sont faibles en ce bas monde, c’est elle qui endossera dorénavant le rôle de chef de famille, tournant le dos à cette Calabre, en ruines après-guerre, qui n’attendait d’elle qu’effacement et résignation, pour se tailler une vie à sa mesure dans sa Belgique natale. Les houillères y accueillant à bras ouverts les travailleurs immigrés, elle élèvera courageusement ses enfants dans la misère des corons, tandis que son homme troquera le soleil méditerranéen pour l’obscurité poussiéreuse des mines de charbon. Une fois ce dernier vaincu par la silicose, elle s’usera sans compter à coiffer les femmes du quartier, ouvrant son propre salon et accédant enfin à un statut et à une aisance acquis de haute lutte.

Sur un fond historique et social assez sommairement esquissé, la narration s’attache avant tout au portrait, volontiers superlatif, de cette indomptable battante qui, tout en assumant sans broncher les conséquences de ses choix passionnés, sut triompher avec humour et bonne humeur de ses origines sociales, de sa privation d’éducation et de sa condition de femme. Quelques nuances se font bien jour, aussi brèves que tardives, quand, Alicia peinant à se remémorer le détail de ses conversations avec sa grand-mère désormais décédée, récolte des sons de cloche un peu moins univoques chez d’autres membres de la famille. Peu importe, la légende de la fière batelière restera ce qu’en auront retenu, avec peut-être un brin de naïveté et surtout pas mal d’emphase, Alicia et sa plume Maryna Uzun. Ces deux-là ont en commun l’exaltation presque enfantine de leur admiration, encore exacerbée par le lyrisme poétique d’une écriture aux envolées exubérantes. Et comme, cette fois sans légitimité dans l’histoire, les petites bizarreries de langage nées d’une expression originellement non francophone viennent pour le coup jouer les trouble-fête, l’on finit malgré soi avec le sentiment qu’une correction plus attentive, en même temps qu'un peu moins de candide impétuosité, aurait pu rendre ce livre bien meilleur.

Malgré ses imperfections, La fière batelière reste une histoire attachante, pleine de la tendresse d’une jeune femme pour une aïeule qui, sans ce livre, serait restée l’héroïne invisible et oubliée d’un quotidien modestement anonyme. (2,5/5)

 

Citation :

Maman, depuis des décennies, tu n’as du ravissement que pour Irène, tandis que tu es le portrait craché de Raffaele, par le visage ! Réfléchis : la douceur de vivre méridionale lui a joué un mauvais tour ainsi qu’à beaucoup de jeunets, du moins à cette époque. A-t-il, un jour, choisi son chemin ? Un père lunatique à la suite de la mort de sa première femme adorée,  une mère merveilleuse mais aveuglée par un charlatan, un pensionnat autoritaire, une guerre affreuse, une prison en Afrique, un transfert en Alsace, une batelière qui, sans crier gare, le désire à la folie, des copains qui l’attirent dans un farniente permanent, une mine de charbon où il est obligé à ramper au lieu de souffler dans la clarinette… Sa dernière contrainte est indéniablement la pire pour lui : pendant que le manque de respiration lui arrache  la  vie, voir Irène toujours dynamique et convoitée…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 7 novembre 2023

[Modiano, Patrick] La danseuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La danseuse

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La danseuse arrivait, le matin, à sept heures quarante-cinq, gare du Nord. Ensuite le métro jusqu’à la place de Clichy. Le bâtiment du studio Wacker était vétuste. Au rez-de-chaussée, une dizaine de pianos d’occasion, rangés en désordre comme dans un dépôt. Aux étages, une sorte de cantine avec un bar et les studios de danse. Elle prenait des cours avec Boris Kniaseff, un Russe que l’on considérait comme l’un des meilleurs professeurs… Une odeur particulière de vieux bois, de lavande et de sueur. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano, né en 1945, est l'un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l'atmosphère et les détails de lieux et d'époques révolues, comme le Paris de l'occupation, dans son premier roman, La Place de l'étoile, paru en 1968. Avec Catherine Certitude, il nous fait pénétrer dans l'univers tendre d'une petite fille au nom étrange, dont l'enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960.
Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014.

 

Avis :

Chez Patrick Modiano, le temps n’est pas linéaire, ni même circulaire. C’est un millefeuilles dont les plans morcelés s’enchevêtrent, un caléidoscope qui, dans notre magma mémoriel, brasse des éclats de temps demeurés intacts, des instants vivant dans notre esprit un présent éternel. En ce très apaisé et lumineux roman tenant en une centaine de pages, il jette une fois de plus le filet dans les eaux du passé pour en exhumer, précieux butin à peine voilé par les brumes du souvenir, quelques images semblant un condensé de sa jeunesse.

Le narrateur, qui ressemble à l’auteur à s’y méprendre, ne se reconnaît plus dans le Paris trépidant d’aujourd’hui. A cette ville qui lui est devenue étrangère, il préfère substituer dans son esprit celle qui lui fut chère cinquante ans plus tôt. Tout jeune homme écrivant des chansons dans sa chambre de bonne non chauffée, sans savoir encore que certaines deviendraient célèbres, il y fréquentait un monde un peu décalé, presque interlope, entre un bar qui s’appelait Le Bastos et un restaurant La Boîte à Magie. Il venait juste de rencontrer « un étrange éditeur », Maurice Girodias, qui publierait plus tard le futur best-seller Lolita de Nabokov, refusé par toutes les maisons d’édition, et qui, pour l’heure, lui demandait d’ajouter des épisodes à des romans censurés dans les pays anglo-saxons. Et puis, de temps à autre, il s’occupait d’un garçonnet de dix ans, le fils d’une danseuse se formant au renommé studio Wacker, où enseignait alors Boris Kniaseff.

De cet enfant et de la danseuse ne subsistent aujourd’hui que des silhouettes fantomatiques, à la fois floues et précises, sans plus de nom. Leur surgissement du passé abolit soudain le temps, le passé est à nouveau présent, un passé qui n’aura jamais de futur puisque rien ne permet plus de savoir ce que tous deux sont devenus. Peu importe, à cet instant, la jeune ballerine et l’apprenti écrivain sont chacun au début de leur trajectoire, avec ceci de commun qu’à la force des bras, ils sont en train de s’arracher à la violence et aux mauvaises fréquentations de leur milieu d’origine. « La danse, disait Kniaseff, est une discipline qui vous permet de survivre. » De même, constate un autre personnage s’adressant au narrateur jeune : « Je suppose que vous travaillez à cette table sur toutes ces feuilles, parce que vous aussi vous avez besoin d’une discipline. » Subtile façon de laisser entendre combien l’écriture, ascétique discipline de l’esprit comme la danse peut l’être pour le corps, joua d’importance salvatrice dans l’existence de l’auteur, « donn[ant] vraiment un sens à [s]a vie et [l’]empêchant] de partir à la dérive. »

Réinventant inlassablement la mélodie du temps qui passe sans jamais vraiment s’en aller, la plume reconnaissable entre toutes de Patrick Modiano se joue si bien du passé et du présent qu’elle en devient intemporelle, l’ombre d’un souvenir et d’un personnage lui suffisant à incarner en un minimum de pages des thèmes aussi intimes et universels que l’écriture et la survie. On ne se lasse décidément pas du mystère Modiano… (4/5)

 

Citations :

Voilà qu'un instant du passé s'incruste dans la mémoire comme un éclat de lumière qui vous parvient d'une étoile que l'on croit morte depuis longtemps.

C'était la période la plus incertaine de ma vie. Je n'étais rien. Jour après jour, j'avais l'impression de flotter dans les rues et de ne pas pouvoir me distinguer de ces trottoirs et de ces lumières, au point de devenir invisible.

C'était cela, la danse, avait-il l'habitude de dire à ses élèves. Tant de travail pour donner l'illusion que l'on s'envole sans effort à quelques mètres du sol...

On a beau faire de son mieux et se croire hors d’atteinte, on n’échappe pas toujours aux fantômes.

Il n'y avait pas de passé, ni d'étoile morte, ni d'années-lumière qui vous séparent à jamais les uns des autres, mais ce présent éternel.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

dimanche 5 novembre 2023

[Dusapin, Elisa Shua] Le vieil incendie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le vieil incendie

Auteur : Elisa Shua DUSAPIN

Parution : 2023 (Editions ZOE)

Pages : 144

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après quinze ans d'éloignement, Agathe, scénariste à New York, retrouve Véra, sa cadette aphasique, dans la bâtisse du Périgord où elles ont grandi. Elles ont neuf jours pour la vider. Les pierres des murs anciens serviront à restaurer le pigeonnier voisin, ravagé par un incendie vieux d'un siècle. Véra a changé, Agathe découvre une femme qui cuisine avec agilité, a pris soin de leur père jusqu'à son décès, et communique avec sa sœur en lui tendant l'écran de son smartphone.

C'est dans une campagne minérale qu'Elisa Shua Dusapin installe son quatrième roman, peut-être le plus personnel à ce jour. À travers un regard précis et affirmé, empreint de douceur, elle confronte la violence des sentiments entre deux sœurs que le silence a séparées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1992 à Sarlat-la-Canéda d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Elle est diplômée de l’Institut littéraire suisse de Bienne. Son premier roman, Hiver à Sokcho (Zoé, 2016, Folio 2018) obtient les prix Robert Walser, Alpha, Régine-Desforges, Révélation SGDL. En 2021, sa traduction anglaise reçoit le National Book Award for Translated Literature. Plusieurs fois adapté au théâtre, le livre est en cours d’adaptation au cinéma par le réalisateur Koya Kamura, avec Roschdy Zem dans le rôle principal. Suivent Les Billes du Pachinko (Zoé, 2018, Folio 2020), prix suisse de littérature et Alpes-Jura, et Vladivostok Circus (Zoé, 2020, Folio 2022), sélectionné pour le prix Femina. Ses trois romans sont traduits dans plus de 35 langues.

 

 

Avis :

Corée du Sud, Japon, Russie… C’était jusqu’ici dans des décors très internationaux et multiculturels que, d’ascendance franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin avait cadré son inlassable exploration des thèmes de l’appartenance et de l’exil, des barrières de la langue et de l’incommunicabilité. Dans sa dernière fiction Le vieil incendie, elle poursuit cette fois sa quête au plus près de son lieu de naissance, un Périgord à la fois familier et étranger, plein de souvenirs incendiés.

Cela fait quinze ans – la moitié de sa vie –- que, devenue scénariste à New York, Agathe n’a plus mis les pieds dans la maison de son enfance, en Dordogne. Elle y avait laissé sa sœur cadette Véra, aphasique depuis l’âge de six ans, auprès de leur seul père, puisque leur mère avait quitté le domicile conjugal depuis longtemps déjà. Abandonnée en l’état après le décès paternel il y a maintenant quelques années, la vieille bâtisse a finalement été vendue. Elle sera démolie pour fournir les pierres manquant à la reconstruction d’un pigeonnier médiéval, détruit par un incendie cent ans plus tôt. Afin de la vider, les deux sœurs s’y sont donné rendez-vous. Elles disposent de neuf jours en tête-à-tête entre ses murs, neuf jours de confrontation aux vestiges du passé et de leur relation détruite...

Même la nature semble d’emblée s’en mêler, teintant d’une ambiance d’épouvante l’arrivée de Véra et de sa camionnette de location, un soir de novembre tempétueux, au bout du long chemin défoncé qui mène à la maison lugubrement isolée au fin fond de la campagne périgourdine. Rien ne viendra plus conjurer le sentiment d’étrangeté, vaguement teintée de répulsion, ressenti par la jeune femme en ces lieux qui gardent une part d’elle-même, interrompue par ce qu’elle a voulu une cassure nette, et dont elle réalise avec surprise qu’ils ont continué sans elle une existence différente de ce qu’elle en imaginait, surtout en ce qui concerne sa sœur. Cette sœur dont elle a fui le handicap, qui lui apparaît d’ailleurs monstrueuse au premier regard jeté dans l’oeilleton curieusement inversé de la porte d’entrée, n’est plus le terrifiant boulet qui suscitait les moqueries, mais une jeune femme sereine et accomplie, qui a trouvé son équilibre dans la région et communique avec aisance grâce au clavier de son smartphone.

Ainsi les deux fillettes unies par un lien fusionnel ont laissé la place à deux adultes crispées face à leur étrangeté mutuelle. Et, tandis qu’à l’opacité de leurs non-dits répond la lourdeur d’une atmosphère singulière, presque hostile – l’étang est si noir qu’il ne reflète même pas la lune, les feuilles de lierre rougies par l’automne « palpitent [tels des] petits coeurs venus s’éteindre en dehors de leur cage », de rébarbatifs chasseurs chatouilleux de la gâchette hantent l’épaisseur mousseuse de la forêt –, le texte, éblouissant de pudeur, de justesse et de précise concision, tisse à fleur de peau l’impalpable mais indéchirable toile qui, finalement bien davantage qu’une absence de langage, les tient toujours plus enfermées dans leur impossibilité de communiquer et de jeter le moindre pont entre leurs solitudes.

Point n’est donc besoin de naître biculturel ou dans l’exil pour expérimenter le cloisonnement de nos altérités. Dans le seul creux de la plus ordinaire fratrie fleurissent aussi d’indissolubles solitudes, coincées dans l’impossibilité de la relation à l’autre, cet autre d’autant plus inaccessible qu’on le pensait proche. Contrairement à ce que croyait Agathe, le plus grand facteur de solitude n’est pas l’absence ou la différence de langage, mais bien notre propre étrangeté au monde. Un thème qui la poursuit, puisque ses activités professionnelles du moment ont trait à l’adaptation du roman de Georges Perec, W ou Le souvenir d’enfance... (4/5)

 

Citations :

J’ai de la peine à me rappeler que nous avons été indissociables. Nous avions les mêmes timidités. Les mêmes craintes de la vie sociale. On ne se chamaillait pas. Notre langue de silence et de cris nous a réunies.

Je monte me coucher avec un album de Claude Ponti, L’arbre sans fin. Je n’ai pas oublié la scène où la petite créature endeuillée se retrouve prisonnière d’une planète sur laquelle règnent des milliers de miroirs. Chacun renvoie une image légèrement différente, on ne peut s’échapper qu’en trouvant celui qui nous reflète vraiment. Je me demande encore comment la petite créature y parvient si aisément.

Véra bouge sous ma paupière comme un cil qui ne s’en va qu’avec des larmes.

Quel territoire ? Un territoire on l’investit, on le défend, on le partage, on le détruit. Je n’en ai pas sauf ma langue, ma langue refuge dont les mots se cognent aux murs et se disloquent.

Tu sais, il y en a qui disent que c’est quand on aime le plus, qu’on dit les choses qu’on pense le moins.

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

vendredi 3 novembre 2023

[Désérable, François-Henri] L'usure d'un monde : une traversée de l'Iran

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'usure d'un monde :
            une traversée de l'Iran

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage. »
Fin 2022, au plus fort de la répression contre les manifestations qui suivent la mort de Mahsa Amini, François-Henri Désérable passe quarante jours en Iran, qu’il traverse de part en part, de Téhéran aux confins du Baloutchistan. Arrêté par les Gardiens de la révolution, sommé de quitter le pays, il en revient avec ce récit dans lequel il raconte l’usure d’un monde : celui d’une République islamique aux abois, qui réprime dans le sang les aspirations de son peuple.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur de quatre ouvrages, dont Un certain M. Piekielny et Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du romande l’Académie française.

 

Avis :  

Sans doute fallait-il une bonne dose de déraison pour, en dépit des avertissements, s’aventurer en Iran fin 2022, alors que le pays, en pleine implosion après la mort en détention de Mahsa Amini, faisait face à la féroce répression du régime islamique. Mais François-Henri Désérable désirait depuis longtemps marcher sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, l’écrivain-voyageur dont le livre L’usage du monde, devenu la référence de la littérature de voyage, relate le périple en Fiat Topolino, dans les années cinquante, de Belgrade à Kaboul en passant par l’Iran. Alors, une pandémie de Covid et l’obtention d’un visa plus tard, rien ou presque n’aurait pu retenir notre homme de s‘élancer enfin, à son tour, dans sa traversée de l’Iran.

Pendant cinq semaines donc – une de moins que prévu puisque, arrêté après quarante jours par les Gardiens de la révolution et sommé de quitter illico le territoire, il doit obtempérer pour éviter le pire –, son road trip en bus et en auto-stop lui fait parcourir la majeure partie du pays, du Kurdistan au Baloutchistan, à la frontière pakistanaise. Son but en voyage n’étant « pas tant [de] s’émerveiller d’autres lieux », mais d’« en revenir avec des yeux différents », c’est de rencontres qu’il emplit son carnet de route, formant peu à peu, au travers d’une ample galerie de personnages, le portrait d’un pays arrivé au point de non retour où la colère l’emporte sur la peur. Du nord au sud, d’est en ouest, alors que la répression contre les manifestations se déchaîne et que les milices du régime sont partout à exercer leur surveillance de tous les instants, l’auteur ne croise, à une exception près, que des habitants aspirant à la chute de l’ayatollah Ali Khamenei et de son gouvernement exécré. Aucune trace d’antiaméricanisme, pas de place démesurée accordée à la religion, mais un monde assoiffé de libertés, usé par une économie à bout de souffle, une inflation galopante et une monnaie en perdition. Et toujours et partout, le jour ou la nuit, d’une terrasse d’immeuble ou d’une voiture dans la rue, malgré la peur et le danger, le même cri repris en écho : « Marg bar dictator ! – « Mort au dictateur ! »
 
« Le problème, je vais vous dire, c’est que vous avez d’un côté un peuple déterminé à chasser du pouvoir un régime corrompu, et de l’autre un régime corrompu déterminé à s’y maintenir. Et les hommes qui composent ce régime ne reculeront devant rien, croyez-moi. Mais nous non plus. Et le bruit de leurs balles aura bien du mal à recouvrir celui de nos voix. » Et l’interlocuteur rencontré au hasard d’enchaîner sur le terrifiant décompte des morts, avant de conclure par ce slogan répété partout dans le pays : « derrière chaque personne qui meurt battent mille autres cœurs. » Témoin de tous ces petits actes de résistance anonyme qui, comme les ruisseaux font les grandes rivières, contribuent, chacun à leur façon, à ce qui apparaît désormais comme une inéluctable révolution, François-Henri Désérable s’interroge sur les notions, au plus près de l’ordinaire, de courage et de peur. Empli de mélancolie par la certitude de n’être pas près de retourner de sitôt en Iran, conscient qu’il ne saura jamais ce que deviendront tous ces gens croisés l’espace d’une conversation, il quitte ce pays en train de secouer quarante-trois ans de terreur avec le sentiment d’avoir traversé les dernières heures d’un monde usé de toute part. Un monde qui, en tous les cas, n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’a pu connaître Nicolas Bouvier, il y a seulement soixante-dix ans. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… Puisse un prochain voyageur, dans un Iran qui aura réussi son renouveau, bientôt s’en réjouir ! (4/5)

 

Citations : 

La découverte de Bouvier, vers vingt-cinq ans, fut une déflagration comme j’en ai peu connues dans ma vie de lecteur. C’était prendre la vraie mesure du monde, en même temps que son pouls. On s’avise qu’il est vaste, et grandiose, et terrible – et qu’on n’en a rien vu. Dès lors, on ne connaît pas de mot plus beau, plus enivrant que celui de voyage, et l’on est mû par une seule obsession : prendre la route. Mais bientôt c’est la route qui vous prend, vous happe, et trois mois, six mois, dix mois plus tard vous rejette à une vie sédentaire, à laquelle il faudra bien s’habituer. Les années filent, votre jeunesse prend le large ; votre sac, la poussière au fond d’un placard. Un matin, vous repartez. Et chemin faisant, vous en tirez une règle de vie à laquelle vous n’allez plus déroger : passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l’autre à l’écrire.
 

Depuis quarante-trois ans, et même bien davantage, la peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage.
 

Courage de faire la guerre à un régime qu’ils vomissaient. Car c’était bien d’une guerre qu’il s’agissait. Une guerre d’usure, asymétrique, avec d’un côté ceux qui avaient des matraques, des gaz lacrymogènes, des boucliers, des fusils-mitrailleurs, ceux qui pratiquaient les détentions arbitraires, les jugements expéditifs et les pendaisons à l’aube, et de l’autre, ceux qui n’avaient que leur voix. Comment fait-on la révolution quand on n’a que sa voix ? On descend dans la rue. 
 

La peur est l’arme la plus sûre du pouvoir. Mais depuis peu la peur, on l’a dit, se voyait damer le pion par le courage. De plus en plus souvent, au petit groupe qui se mettait à crier des slogans s’agrégeait un autre petit groupe, puis un autre, et encore un autre, et c’était déjà un attroupement. L’attroupement agglomérait d’autres hommes, d’autres femmes qui venaient scander leur colère, et bientôt ça n’était plus un attroupement : c’était une foule. Quand le phénomène se reproduit de ville en ville, la foule devient peuple. Ainsi se font les révolutions quand on n’a que sa voix.
 

En République islamique, le Guide suprême est le représentant de Dieu sur terre, c’est de Dieu lui-même qu’il tire son pouvoir. Le religieux prime sur le politique : il y a là tous les signes d’une théocratie. En réalité, la République islamique est une kleptocratie doublée d’une thanatocratie, une klepthanatocratie, c’est-à-dire un régime corrompu qui s’approprie les richesses d’un pays et se maintient au pouvoir en régnant par la mort et par la peur des mises à mort. La méthode est toujours la même : on vous arrête, on vous enferme, on vous torture, on vous extorque des aveux en vertu desquels on vous traduit devant un tribunal révolutionnaire pour « inimitié à l’égard de Dieu » ou « corruption sur terre » – chefs d’accusation assez vagues pour y inclure à peu près ce que l’on veut, et vous condamner à la peine capitale. L’audience se déroule à huis clos, sans avocat, devant des magistrats fantoches dont le jugement est expédié en quelques minutes, mais, pour donner à la procédure une apparence légaliste, on vous autorise à faire appel. La décision en appel est rendue par la Cour suprême un mois plus tard – merveilleuse célérité de la justice iranienne – et la sentence est la même : la mort.
 

Mais « derrière chaque personne qui meurt battent mille autres cœurs ». La phrase n’est pas de moi : c’est un slogan.
 
 
L’instabilité du rial, ses fluctuations incessantes, l’inflation qui vient rogner le porte-monnaie… Pas de révolution possible sans crise économique. Si l’on avait trouvé du pain à Paris le 5 octobre 1789, les femmes n’auraient jamais marché sur Versailles. Avec le plein emploi, une monnaie forte et une économie florissante ils ne seraient pas si nombreux, les Iraniens dans la rue. La question du voile est aussi le cache-misère d’un rial qui déjà ne valait pas grand-chose, et qui chaque jour vaut un peu moins que la veille.


On est mi-janvier 1979, et après un an de manifestations, de répression des manifestations, de manifestations contre la répression, le peuple a fait tomber le Shah. Le peuple : des laïcs, des nationalistes, des communistes, des anarchistes, des libéraux. Et des islamistes, qui vont confisquer la révolution et accaparer le pouvoir. Le Shah part en exil et Khomeini en revient – il rentre de Neauphle-le-Château. Les Iraniens pensent avoir chassé le diable au profit du bon Dieu : ils se retrouvent avec le diable grimé sous les traits du bon Dieu. L’avant-veille du 8 mars, avec un peu d’avance, Khomeini célèbre à sa façon la Journée internationale des femmes : « Il n’est pas interdit aux Iraniennes de travailler, proclame-t-il, mais elles doivent porter le hidjab. » Très vite, des miliciens veillent à ce que leurs sœurs aient les cheveux couverts. Et quatre ans plus tard, soixante-douze coups de fouet sont promis à celles qui s’aventurent tête nue dans la rue.


(…) « des paysages qui vous en veulent et qu’il faut quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables, il n’en existe pas beaucoup, mais il en existe. Il y en a bien sur cette terre cinq ou six pour chacun de nous ».


Chez nous, en Europe, on voyait des influenceuses lifestyle apporter leur soutien au peuple iranien dans des stories Instagram, pour nous vanter, dans les suivantes, les mérites d’un rouge à lèvres ou d’une crème hydratante, code promotionnel à l’appui. Celles-là, Firouzeh et moi étions d’accord : on les conchiait. Et puis il y avait celles qui se coupaient une mèche de cheveux en solidarité avec les femmes iraniennes. Investissement minimal, pensait Firouzeh, pour rendement maximal : ça demandait peu de temps, ça ne présentait aucun risque, ça rapportait des likes et ça donnait bonne conscience. Elle, tout ceci l’écœurait ; moi, je ne savais qu’en penser. Un jour, j’étais de ceux qui croyaient possible – et pas seulement possible : préférable – d’être révolté par les malheurs du monde sans en faire l’étalage, et je me disais qu’il y avait quelque chose de vulgaire et d’indécent à se parer publiquement d’indignation vertueuse ; un autre, je me rangeais derrière le pasteur Martin Niemöller, pour qui le silence n’est pas toujours porteur d’émois éloquents, mais peut aussi être lâche et coupable et funeste.


Si l’on voyage, ça n’est pas tant pour s’émerveiller d’autres lieux : c’est pour en revenir avec des yeux différents. Et dilater le temps qui passe : chez soi, les heures nous filent entre les doigts ; en voyage, un seul jour a l’épaisseur d’une semaine, une semaine d’un mois, un mois d’une année, une année d’une vie tout entière.


Est-ce que les dignitaires du régime ont lu 1984 ? En tout cas, ils en ont assimilé la leçon : la mesure la plus efficace pour étouffer les velléités de contestation intérieures, c’est encore de mobiliser sa population contre un ennemi extérieur. Dans la dystopie orwellienne, quand l’Océania n’est pas en guerre contre l’Eurasia, c’est qu’elle est en guerre contre l’Estasia, l’important, c’est d’avoir toujours un combat à mener, un ennemi à honnir. En Iran, l’Irak de Saddam Hussein a tenu ce rôle pendant la décennie 1980 (c’est grâce à l’invasion de l’Iran par l’Irak que Khomeini a pu consolider le régime). Aujourd’hui, le rival dans la région c’est l’Arabie saoudite, et puis bien sûr il y a « le petit Satan » et « le grand Satan », ennemis héréditaires de la République islamique. Et s’il paraît improbable d’imaginer Israël ou les États-Unis engager les hostilités, tout l’enjeu est de le faire croire à la population pour la maintenir dans un état de péril imminent. Résultat : service militaire de dix-huit à vingt-quatre mois, afin d’exacerber la fibre patriotique de la jeunesse iranienne. Obligatoire, sauf exception (si par exemple votre père est mort et que vous avez charge de famille), mais sinon, pas le choix. Ou plutôt, si, vous avez le choix, vous pouvez échapper au service militaire, mais alors vous serez considéré comme déserteur, ce qui veut dire privé d’un certain nombre de droits : celui de voyager à l’étranger (on ne vous délivrera pas de passeport), celui d’acheter une voiture, celui d’acheter une maison, celui de travailler dans la fonction publique, celui de bénéficier d’une assurance maladie, etc. Sauf à vivre en marginal jusqu’à la fin de ses jours, pour un jeune Iranien, remplir ses obligations militaires, ça fait partie des emmerdements auxquels on peut difficilement se soustraire, comme pour une jeune Iranienne le port du voile dans la rue.