mardi 21 mars 2023

[Baglin, Claire] En salle

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En salle

Auteur : Claire BAGLIN

Parution : 2022 (Editions de Minuit)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.
En deux récits alternés, la narratrice d’En salle raconte cet écart. D’un côté, une enfance marquée par la figure d’un père ouvrier. De l’autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l’épreuve, le vide, l’aliénation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Claire Baglin est née en 1998. En salle est son premier roman.

 

Avis :

Lorsque la narratrice et son petit frère étaient enfants, leur plus grand plaisir était un repas au fastfood, les rares fois où leur famille, très serrée financièrement, s’autorisait un extra. Mais voilà que, désormais étudiante, la jeune femme décroche un job d’été dans ce même restaurant…

En d’incessants ricochets entre passé et présent, sur un ton lapidaire alignant en rafales, comme autant de flashes stroboscopiques, des images sèches, sans psychologie ni sentiments, le récit met d’emblée en place un frappant jeu de miroirs où, la magie de l’enfance envolée, la narratrice découvre l’envers du décor du fastfood, les gestes répétitifs et la cadence à tenir en cuisine dans la chaleur et l’odeur de friture, le stress des commandes au Drive et l’infernale pression en salle, prenant du même coup toute la mesure, alors que les souvenirs remontent, de l’usure subie par son père à l’usine, au fil d’une vie toute entière aliénée par son labeur d’ouvrier.

De l’usine au fastfood et du fastfood à l’usine, Claire Baglin dissèque ainsi, avec une précision froide et ironique qui n’empêche pas la tristesse de percer dans une sensation d’étouffement révolté, les conditions de travail au bas de l’échelle, l’épuisement dans l’obsession du rendement et dans la répétition de tâches déshumanisées, la mesquinerie de la compétition et des rapports de force sous l’égide de petits chefs redoutables, la violence et l’humiliation d’une pression sociale de plus en plus assise sur la précarité de contrats à temps partiel ou de rémunérations à la tâche, comme dans le cas des livreurs à vélo.

Dans son observation quasi documentaire et totalement factuelle, sans parti-pris ni commentaire, qui nous laisse entièrement libres de nos ressentis et de nos conclusions, la seule chose qui fait toute la différence avec l’expérience de son père, c’est qu’elle quittera ce laminoir à la fin de l’été, pour reprendre ses études et s’échapper, on l’espère, vers d’autres horizons…

Un premier roman dont la froideur clinique redouble l’efficacité, pour un tableau choc de notre société au travers d’un monde du travail absolument terrifiant. (4/5)

 

 

Citations : 

La pelle à frites dans la main, je remplis les cornets, racle les bacs mais les alarmes m’arrêtent, je lâche tout, réponds à l’appel. J’appuie, la sonnerie s’arrête, je secoue la panière, j’en plonge une nouvelle et mon soulagement dure quatre secondes, il faut valider, vingt secondes, il faut secouer, trois minutes, il faut sortir les frites. Une équipière me reprend pourquoi tu lâches ta pelle, je veux que tu ne la relâches que quand tu as fait toute ta prod’. Je ne suis plus seule avec mes frites, ils surveillent mon travail, de la façon dont je tiens la pelle aux mouvements des panières, je dois enchaîner. Reprendre l’outil, remplir, les cornets partent sitôt prêts, je tasse dans les sachets, dans les boîtes, je coule, les commandes s’alignent. Quelqu’un me dit en fait il faut que tu plonges dès que tu relèves une panière, tu vois ? tac, tac, tu vois ou ? pourquoi tu le fais pas alors ?        
Les signaux sonores, lents, deux en même temps, rapides, au début j’hésite, c’est les friteuses qui sonnent ou les poissons panés plus loin dans la cuisine ? À la fin je sais, le bruit vient de ma poitrine comme quand les basses la font vibrer, comme quand je posais ma main d’enfant sur mon cœur avec l’impression qu’il allait exploser au son des Démons de minuit. De nouvelles alarmes, les commandes internet sur le tableau de bord derrière moi, mes mains sont trop grasses, le bruit me fatigue, je secoue la panière, lâche, reprends, ça sonne, volte-face, la pelle avec le sachet au bout, la panière suspendue au-dessus des cuves, égoutter, secouer doucement, l’huile crépite et vient pincer mes avant-bras, allez c’est bon là, il faut pas y passer des heures non plus, je la vide, je la jette avec les autres. Les clients qui renvoient leurs frites trop froides, envie de plonger leurs mains dans l’huile bouillante, les miennes rouges, le sel griffe.        
Un équipier a besoin d’une moyenne frite en urge et je la fais. Merci moyenne frite ! Ils ne connaissent toujours pas mon prénom. Je tasse, secoue, relâche enfin. Une alerte, il faut secouer secouer secouer mais pas le temps. Quelqu’un appuie sur le bouton à ma place, agite brutalement la panière pour me reprocher de ne pas l’avoir fait et les autres reviennent. Ils disent en fait il faut que tu, mais je n’écoute plus, il y a une énième explication au bout et je n’ai pas le temps. Dans mon dos, le directeur chante qu’on ira tous au paradis, on ira.
 

Jérôme tient les deux bouts, essuie son front, il ne démine pas une bombe, il n’est pas stressé, il a froid et la transpiration roule sur son front, de la fièvre. Il se dit qu’il a chopé la crève et très vite, t’as pas oublié de couper le courant ? comme quand on change une ampoule, éteindre la lumière, t’as pas oublié ? Il pense au copain qui a gardé son alliance et le doigt est parti avec, à celui qui a vu ses jambes se faire écraser sous une presse. Le courant passe, 220 volts, traverse les câbles et le corps de Jérôme, suit le circuit enfin rétabli. (…)
Jérôme se fatigue, il se dit je vais tomber dans les pommes, j’en peux plus. La radio grésille, depuis combien de temps il est là, à recevoir du courant, il ne sent plus ses pieds qui lui faisaient si mal, il veut que ses pieds lui fassent mal de nouveau mais seul son cœur bat à toute vitesse, le reste est engourdi, un corps étranger. Alors il se penche et sans vraiment savoir comment, il parvient à se sortir de l’emprise, libérant un de ses deux bras. Le premier bras dégagé, tout lâche soudain.
À l’infirmerie, la secrétaire dit il faut l’inscrire en accident de travail, mais il sait que l’erreur va lui être imputée, qu’il peut se faire licencier pour avoir négligé ce point de sécurité, alors non non c’est bon. Un chef est présent et insiste pour le ramener chez lui comme on fait pour un enfant qui a mal au ventre. Dans la voiture le chef ne cesse de parler pour anéantir le temps. Quinze minutes plus tard, devant l’immeuble, avant que Jérôme sorte de la voiture, le chef pose enfin la question qui le brûle depuis le début, c’était ta faute non ?


 

dimanche 19 mars 2023

[Claro] Sous d'autres formes nous reviendrons

 


 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Sous d'autres formes
            nous reviendrons

Auteur : CLARO

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 120

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Le 7 février 1497, le moine Savonarole fait édifier à Florence un immense bûcher, dans lequel sont jetés œuvres d’art et accessoires frivoles ; le même jour, Josquin Des Prés compose un lamento à la mémoire du maître de chapelle Johannes Ockeghem. Là où l’un décompose, l’autre propose ; d’un côté les flammes rageuses de la destruction, de l’autre l’eau vive de la déploration.

Partant de ces deux conceptions opposées de la vanité humaine, Sous d’autres formes nous reviendrons déroule un fil, celui qui va de la reconnaissance d’un vide en nous à notre rapport ambigu face à la mort. Qu’il s’agisse des ensevelis de Pompéi, de l’enfant pétrifié de Sens, des amphithéâtres d’anatomie, des peintures de vanités flamandes, du film La Momie de Karl Freund, ou bien d’événements intimes comme la mort du père, Claro s’interroge – et interroge la poésie – sur le lien qu’entretient l’écriture avec le célèbre adage memento mori – qu’il conviendrait de traduire ainsi : n’oublie pas de mourir.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1962, Claro est l’auteur d’une vingtaine de fictions et de textes critiques – dont Livre XIX, CosmoZ, Le Clavier cannibale, La Maison indigène, amour laine –, ainsi que de nombreuses traductions de l’anglais (Lucy Ellmann, William T. Vollmann, William H. Gass, Kathy Acker, Salman Rushdie, Alan Moore…).


 

Avis :

Dérivé de la phrase d'ouverture du Livre de l'Ecclésiaste de l'Ancien Testament, Vanitas vanitatum et omnia vanitas (Vanité des vanités, et tout est vanité), souvent associé à la locution Memento mori (Souviens-toi que tu vas mourir), le terme vanité nous rappelle l’éphémère condition de l’existence. Parfois prétexte à de sévères positions moralisatrices dont on peut trouver un paroxysme dans le bûcher des vanités du moine Savonarole au XVe siècle, le thème a aussi de tout temps obsédé la création artistique, en particulier la littérature.

Nous entraînant, entre fascination et répulsion, des corps pétrifiés de Pompéi aux stupéfiants lithopédions - ces fœtus extra-utérins calcifiés dans le ventre maternel faute d’un terme possible à la grossesse - , des théâtres anatomiques aux peintures de vanités flamandes, enfin du film d’épouvante La Momie de Karl Freund à l’inconcevable mort de son père, Claro s’en empare à son tour, dans une exploration de notre rapport à la mort et de son influence sur l’écriture, en particulier la poésie.

De cette méditation résulte une mélopée en quatre longs couplets, se concluant chacun par leur « précipité », soit une suite obsédante de mots clés qui semblent le fruit d’une écriture automatique. Scandée sur un rythme poétique où les strophes déferlent en une vaste respiration, la prose s’écoule telle une rivière en une phrase unique, sans majuscule initiale ni point final, créant sa propre ponctuation comme pour mieux simuler cet infini passage de la vie dont chaque homme n’est qu’un maillon. Et comme il réinvente - à point on ne peut plus nommé - le jeu surréaliste du cadavre exquis en mêlant à sa logorrhée les vers d’innombrables de ses prédécesseurs, sa propre voix semble se fondre dans la clameur déploratoire de tous ces poètes depuis longtemps retournés à la poussière, avant que d’autres ne viennent à l’infini prendre le relais.

Indéniable et géniale prouesse littéraire, cet ouvrage bluffant que l’on se plaît à imaginer déclamé sur une scène de théâtre - en compatissant volontiers pour la mémoire du récitant -, nécessite aussi quelque effort côté lecture. Très peu conventionnel, parfois même assez hermétique, il pourra séduire autant que rebuter, mais n'en restera pas moins une expérience littéraire de qualité. (3/5)

 

 

Citations : 

::: comme si nous ne savions pas, ne sentions pas le danger lié à l’oubli de mourir, comme si nous pensions qu’oublier de mourir pouvait nous rendre, quoi ? immortels ? mais qui ose le croire le dire l’écrire, qui est dupe de cette fausse foi • au fond de moi je vous avoue que je suis sûr d’être immortel / vanité essentielle • [pierre jean jouve]
 
 

::: si les objets sont pareils à des morts, et qu’une fois déposés sur la toile ils deviennent ce qu’on appelle des vanités, se peut-il que sur la page – celle-ci ? – certaines choses finissent par prendre une teinte autre, une teinte en creux mais non moins éloquente, disons en vrac : la figure du père ou l’ombre de la mère, tel souvenir d’enfance tel dépôt de savoir, ce qui fait qu’une maille un jour s’est défaite, disons le vrac et tout ce qui va à l’avenant d’une vie mal vécue, et qui ici, tracé à l’encre noire, serait susceptible de trôner tel un crâne caressé par la lumière d’un Philippe de Champaigne, et aussitôt s’impose à moi une analogie, qu’à raison sans doute j’ai qualifiée plus haut d’inquiétude : un livre en sa somme, la somme qu’un livre assume, n’est-elle qu’un impur ramassis de vanités ?   
 
::: de même que le peintre ordonne sur la toile les divers attributs de la vie vaine, de même l’écrivain ne fait-il pas de la page un autel, une branlante prédelle sur laquelle exhiber, maquillées, ses icônes intimes, otages du vide de la page qui tremble et ne tremble pas,  
 
::: aveugle métier que celui d’écrivain, aveugle celui qui de ce métier fait et défait sa vie, amer ce cœur vinaigre qu’il presse éponge, ce cœur de rouille qu’il démonte rouage après rouage, le jour entier décanté en un bloc de nuit qu’il voudrait baroque, carrossé de mille palpitations, aveugle et sourd, imbécile, hanté de tout et de rien, et si ce métier est le mien c’est bien qu’en lui un vide m’attire, et que par sa pratique je cherche à faire rendre gorge à je ne sais quel horrible vacuum encombré de mots, à moins qu’il s’agisse d’éprouver la résistance d’une membrane, de percer cette drôle de peau de pourceau raclé qui enveloppe protège quoi recèle quoi interdit quoi – le secret de soi sûrement pas, la mémoire de ce qui me précède j’en doute – mais quoi alors, quel infâme couac, serait-ce l’énigme de la mort vivante qui scintille dans le travail d’écriture, comme si écrire c’était épouser une spirale descendante où se vrillant soi-même on pourrait s’extraire tout entier de soi-même, afin de laisser s’exprimer, une fois expulsé tout ce qui fait office de soi, l’être-trou, • la tristesse hideuse du vide, / du trou où il n’y a rien, / il ne souffle pas le rien, / il n’y a rien, / c’est autour du trou, / au point où les mots se retirent, / un trou sans mots, / syllabes sans sons • [artaud]
 
::: écrivant-écrivain au fond du vain cherchant à passer outre, est-ce là une ruse du vain, qui veut croire qu’en deçà il y a quelque chose, autre chose, ni vérité ni mensonge, juste un brin, un grain, une graine, à cultiver envers et contre tout, pour mieux recommencer, ne pas capituler, tant pis si c’est à rebours de soi qu’il faut désormais s’avancer • je me dis que quelqu’un qui n’est plus un vivant et, le temps de quelques lignes, pas un mort, ce doit être ça un écrivain • [fourcade]
 
 

::: allégeance ou révolte, quel parti prendre à force de voir mourir l’autre, rongé par les mites d’une maladie plus vicieuse que la jalousie, usé en paillassons de chair par les ans devenus dominos qui dans leur chute entraînent les pauvres numéros que nous sommes et dont l’addition fait pitié,
 
 
 
::: (...), et de même qu’il existe des vierges encloses sous verre, ou plutôt des statuettes représentant la vierge que mouche une cloche, comme si on voulait en préservant cette sainte icône de la moindre poussière établir la preuve irréductible de sa virginité, et peut-être par là même changer son immaculée réclusion en éternité de solitude,   

::: de même certaines de nos idées, forgées sans doute par le mensonge, nous les enfermons dans une bulle d’apparat, interdisant ainsi aux autres d’y toucher, les mettant au défi de déposer à leur surface l’insultante crasse de leur suspicion, jusqu’au jour où, soit maladresse, soit agacement, l’ensemble soudain bascule, le verre en mille éclats se disperse, et sur le sol c’est-à-dire sous nos yeux c’est-à-dire dans notre esprit voilà l’idée naguère pérenne réduite à sa plus concrète expression dispersion reddition, gisante parmi les gisantes,   

::: les oubliées, et de même que Marie dé-transfigurée par quelque vandale apparaîtra sous la forme d’une femme en plastique enduite de peinture phosphorescente et pourvue d’une auréole amovible, de même l’idée, une fois dessertie de son socle de vaine évidence, nous semblera un piètre artefact, ou mieux, ou pire, une poupée sotte et qui plus est contenant peut-être, contenant encore, l’être tout aussi sot qui la crut à jamais à l’abri du calcaire du temps, le débile démiurge qui l’espéra pure alors qu’elle n’était que corruption manufacturée, plastique en sursis, enduit verdâtre, aussi verdâtre que les organes qui en elle et en nous à chaque seconde apprennent l’art de pourrir en silence • car nous allons comme des vessies soufflées, nous ne sommes pas plus qu’une bulle d’air • [pétrone]
 


::: sous terre on le sait les défunts pompéiens durent patienter sous trois mètres de terre pesante, calés voûtés pliés sous des tombereaux de lave, de pierres ponces, blanches puis gris verdâtre, de couches de sable volcanique et de lapilli, de cendre et de sable mêlés de bois calciné, et encore de la cendre, encore des lapilli, puis, enfin, couronnant le tout, la terre, rien que la terre, à fouler mille fois sous d’autres temps par d’autres hommes d’autres mémoires, d’autres mémoires d’hommes nus eux aussi,   

::: et il faut attendre 1860 pour qu’une parodie de renaissance soit offerte aux cadavres vésuviens, et qu’un inspecteur des fouilles du nom de Giuseppe Fiorelli injecte du plâtre liquide sous pression dans les cavités ménagées par leurs corps défendus, travaillant ainsi à creux perdu, puisque telle est la formule de rigueur, confectionnant un moule à partir de celui, naturel, créé par l’alliage de roches et de cendres, n’ayant plus alors qu’à détruire le moule ainsi obtenu pour mettre à nu le plâtre originel, et dans ce travail à creux perdu se joue peut-être l’impossible résurrection, l’ultime avatar de la chose humaine tour à tour surprise effrayée asphyxiée ensevelie calcinée décomposée moulée exhumée démoulée et enfin exposée, son être transitoire renonçant à la vanité de sa présence sur terre pour s’épanouir dans la vacuité de son absence sous terre, renaissant alors, à la faveur d’une archéologique prestidigitation, sous forme  statuaire, comme si vivant l’enterré l’était en soi-même, sa mort à jamais protégée • car c’est tout de suite, c’est à présent, c’est maintenant à chaque instant que s’accomplit sous nos yeux la tombée en cendres de nos existences • délivrés de nos souffles, [frédéric boyer]


 

vendredi 17 mars 2023

[Assouline, Pierre] Le paquebot

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le paquebot

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Février 1932. Jacques-Marie Bauer, libraire spécialisé en ouvrages de bibliophilie, s’embarque à Marseille sur le Georges Philippar, un paquebot flambant neuf en route vers le Japon. Nouant des liens avec les autres passagers — le commandant Pressagny et sa petite-fille, l’assureur Hercule Martin, le pianiste russe Sokolowski, ou encore la séduisante Anaïs Modet-Delacourt —, il demeure mystérieux sur le motif de son voyage. Lorsque entrent en scène des Allemands, des camps ennemis se forment au sein de cette petite société cosmopolite : l’ascension d’Hitler divise l’assemblée. Aux sombres rumeurs du monde fait écho, sur le bateau, une suite d’avaries techniques inquiétantes…
À travers l’histoire épique et dramatique de cette croisière pendant laquelle le grand reporter Albert Londres trouva la mort, c’est le naufrage de l’Europe que Pierre Assouline retrace en un tableau saisissant.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1953 à Casablanca, Pierre Assouline est écrivain, journaliste et chroniqueur de radio. Il est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Considéré à son lancement comme un fleuron de la navigation moderne, le paquebot Georges Philippar n’en coula pas moins après un incendie survenu au large d’Eden, alors qu’en mai 1932, il s’en retournait de sa croisière inaugurale à destination du Japon. Quarante-neuf passagers y laissèrent la vie, dont le journaliste Albert Londres. Pierre Assouline nous embarque dans ce tragique voyage, aux côtés d’un personnage fictif, Jacques-Marie Bauer, libraire spécialisé en livres anciens, toutefois très discret sur le véritable motif de son déplacement.

Dès l’embarquement à Marseille, commence une série d’incidents techniques qui font gloser les passagers, chacun ayant clairement à l’esprit la série noire du Titanic, du Lusitania, du Britannic et du Fontainebleau. Mais, de même que l’Europe vogue alors au-devant d’une catastrophe dont on pressent de plus en plus sûrement les inquiétants contours en refusant d’y croire encore, la petite société enfermée dans son huis clos flottant choisit de se rasséréner en n’écoutant que les ronronnantes réassurances du personnel de bord et en se pelotonnant dans le confortable raffinement d’une première classe qu’elle voudrait croire à l’abri de toute menace.

Tuant le temps à « bastinguer » face à la mer, à s’observer les uns les autres et à débattre sans fin dans un entre-soi, certes cosmopolite, mondain et cultivé, mais si replié sur lui-même et ses privilèges qu’il n’a même aucune idée des invisibles deuxième et troisième classes, ne parlons donc pas des réalités du monde, cette élite qui se veut éclairée vit suspendue dans ce faux calme qui précède la tempête, sans savoir comment réagir. Et pendant qu’elle étouffe ses pressentiments dans le déni ou s’enflamme sporadiquement dans de stériles prises de bec, elle s’achemine inexorablement vers un double naufrage annoncé, celui d’un paquebot dont on préfère ignorer les évidentes malfaçons, et celui d’une Europe incapable de se positionner face à la montée d’un nationalisme prêt à la jeter dans la barbarie.
 
Récit historique, Le paquebot est surtout un remarquable roman d’atmosphère, peuplé d’une galerie de portraits magnifiques, et merveilleusement rédigé dans la langue soignée d’un érudit un peu plus lucide que ses congénères parce ses lectures de La Montagne magique de Thomas Mann lui font entrevoir le gouffre qui les guette tous dans leur attente confinée. Il est aussi une puissante métaphore, questionnant nos réactions face à la montée des nationalismes, d’hier comme d’aujourd’hui. (4/5)

 

 

Citations :

Si tout paquebot est une ville flottante, et le nôtre possédait même une cellule, une salle de quarantaine et une cabine capitonnée pour aliénés, son pont-promenade en est le boulevard à ragots. Dans cette microsociété flottante, les reclus que nous étions s’accommodaient de la mise en jugement permanente de chacun par tous. On a beau y être hors du monde, certains s’y croient le centre du monde. À peine risquent-ils une confidence qu’ils redoutent sa diffusion internationale. Il est vrai que les passagers viennent d’un peu partout, mais tout de même. Ce n’est jamais qu’un microcosme qui se donne pour une élite. Ils devraient savoir que tout saignement de nez dans la Méditerranée ne provoque pas nécessairement un effet papillon dans l’océan Indien.
 

La croisière a quelque chose de toxique, mais d’une toxicité douce, molle, apathique. Elle nous plonge dans l’ivresse d’un opium qui ne dit pas son nom, fait de houle et d’embruns, de mondanité et de conversation, de roulis et de tangage, et de cette mise hors du temps qui dispense de regarder sa montre, sinon d’en posséder une.
 

— Alors, c’est vous le sauveur de ma petite-fille, dit-il aussitôt assis. J’espère que sa manière de faire et de parler ne vous a pas trop choqué. Moi, j’adore. Elle est drôle, si libre, pétulante et puis brillante, brillante, brillante, si vous saviez. Elle est elle-même sa propre dot. Son mari devra la mériter.
 

Une silhouette toute de blanc vêtue se rapprocha de nous, celle du commandant Vicq, le « pacha » du paquebot. Il tenait à saluer en personne la présence à bord de son collègue. À la chaleur de leur effusion, on comprenait qu’ils se connaissaient au moins depuis leur service militaire, aussi je me mis en retrait pour les laisser bavarder. Quand Pressagny revint vers moi, je ne pus m’empêcher de m’étonner de la déambulation de Vicq sur le pont-promenade à toute heure, comme s’il n’avait pas mieux à faire ; à quoi mon nouvel ami rétorqua que sa présence y était au contraire indispensable car un commandant de paquebot a ceci de commun avec la Sainte Vierge que, s’il n’apparaît pas de temps en temps, le doute s’installe.
 

Mon père avait un point commun avec Dieu : il était toujours occupé ailleurs ; quant à ma mère elle avait le cœur innombrable. Voilà mes parents : des êtres charmants, dans leur genre. Mais ça ne donne pas envie de rester quelque part.
 

Malgré tout ce que je lis, ou plutôt en dépit de toute cette culture littéraire que l’on me prête parce que je suis, depuis toujours, dans les livres jusqu’au cou, j’éprouve une estime sans mélange pour ces gens qui n’ont jamais rien lu, vraiment rien, pas l’ombre d’une ébauche de littérature, mais qui n’en sont pas moins intelligents, dotés d’un instinct puissant et d’une intuition sans faille, forts d’une belle expérience de la vie, et qui ont très bien réussi leur vie, à défaut de réussir dans la vie selon les canons en vigueur. Combien de fois ai-je eu envie de lancer à la figure de piliers de bibliothèques : « Délivrez-vous ! », ou plutôt : « Dé-livrez-vous, lâchez les bouquins ! », mais je n’ai jamais osé.
 
 
À bord, on se persuade que vivre sur un paquebot, c’est comme vivre dans un grand hôtel, en mieux ; on s’y déleste du poids des choses, on échappe aux pesanteurs qui assombrissent tant les terriens, on met à distance les soucis de propriétaires mais, en plus, on a l’illusion de changer d’hôtel en permanence dans une atmosphère de totale fluidité. Tout paquebot est une ville flottante ; d’ailleurs, Jules Verne en a fait un roman bâti autour du Great Eastern et de sa traversée Liverpool - New York ; je l’avais lu dans ma jeunesse et j’avais savouré son portrait mordant du microcosme ; j’avais eu l’occasion de le relire des années après, ayant acquis dans une vente l’édition Hetzel de 1871 pour le compte d’un collectionneur et, cette fois, une remarque m’avait frappé : les récits de grandes traversées sont le fait de voyageurs de première classe, éventuellement d’ecclésiastiques en seconde, mais rarement de passagers de troisième, émigrants démunis ou soldats du rang. Ils ont d’autres soucis.


Il y a comme ça des gens qui se laissent à peine deviner. Certains, lorsqu’ils parlent, on entend les points ainsi que les virgules et même, chez les plus pontifiants, les points-virgules. Chez cet homme qui avait voué sa vie à l’étude du droit tenu pour une science intangible, à son respect et à son culte, au langage figé des normes, on entendait les notes en bas de page. Tout ce qu’il disait était référencé, documenté afin que nul ne s’avise de le prendre en défaut. 


Une fois passé le mitan de sa vie, on croit que l’on a fait le tour de l’humanité dans tous ses registres, on s’imagine en posséder l’universelle palette jusqu’à ce que surgisse un échantillon inconnu, prototype d’un genre nouveau qui nous prend au débotté, échauffe notre curiosité, et finalement nous rassure sur l’infinie créativité de l’esprit humain. On n’épuise jamais le sort et on ne touche jamais le fond.


Je voulais croire que la diversité des opinions exprimées au fumoir serait moins source de conflit que source de richesse ; n’empêche que nos échanges m’avaient légèrement assombri, au point de me rendre mélancolique. Dans ces moments-là, la présence des morts, les miens surtout, revenait m’envahir et me voiler le regard d’un halo de tristesse. Personne ne m’avait appris à laisser partir les morts qu’on a en soi. C’est pourtant la première chose que l’on devrait enseigner à tout être qui se lance dans le métier de vivre. Mais qui connaît la formule, le truc ?


Même s’il ne faut pas en abuser, la perspective du suicide existe, heureusement ; elle nous conforte dans l’illusion du libre arbitre. Sans cette chimère selon laquelle chacun peut disposer de sa vie comme il l’entend, on sombrerait dans la folie.


Curieusement, alors que la vie que l’on a laissée sur terre obéissait à un rythme international, à bord, où il n’y a que des étrangers, il est absent. La mer dicte son propre rythme. Une autre nationalité s’impose : nous sommes tous des passagers. 
 
 
L’ex-commandant Pressagny semblait taillé dans l’écorce des choses. Un personnage gothique. Son masque endurci reflétait cette forme d’hébétude que l’on prête aux vieux marins. Ayant épuisé le champ des possibles, il n’aspirait plus à la vie éternelle – qui nierait que c’est l’acmé de la sagesse ? Il devenait plus lent que la lenteur, et refusait de se plier à une ambiance qu’il jugeait frénétique. Lentement, il mangeait, parlait, lisait, marchait. Son grand luxe, invisible à l’œil nu. Quand il racontait sa vie de haute volée, il prenait son temps au motif que, le passé, il faut y aller à pied, fût-ce pour évoquer « ses » paquebots et leurs lignes, comme un général de la Grande Armée ses campagnes. Question de tempo. Rien d’égoïste dans son attitude, rien d’indifférent aux autres vies que la sienne. Il ne prenait son temps que pour mieux le donner aux autres. Ne jamais se faire violence pour complaire. Aux autres de s’accorder à son rythme, ou pas, car on ne voyait pas ce qui aurait pu perturber le sien, sinon une catastrophe en mer, et encore…


Mais comment une jeune femme, fût-elle aussi fine que Salomé, aurait pu comprendre les tourments d’un homme qui, avec le temps, se rend compte que l’essentiel n’est pas ce que l’on possède mais ce à quoi l’on renonce ?


Lorsqu’il noie tout au loin, le brouillard témoigne de ce qu’un abîme peut être horizontal, alors l’horizon n’en est que plus effrayant. 


Parfois, quand on serre la main d’un homme, c’est tellement mou, flasque, une poignée d’eau, qu’on se demande s’il y a quelqu’un au bout. Puis, à l’épreuve de la fréquentation, la première impression se vérifie : il n’y a personne. Juste un squelette vibrionnant et bien habillé, mais pas la moindre trace d’une âme.


Le temps était redevenu neuf. Le ciel claquait d’un bleu irréel. La mer se renflait tout autour de l’horizon. On aurait dit qu’elle allait déborder vers le ciel et que notre navire avançait dans une cuve d’outremer pur. J’avais lu quelque chose comme ça dans un volume de poèmes de Cendrars qui m’était passé entre les mains. Ce qu’il ne disait pas, c’est que sur un paquebot où tout est fait, en première classe, pour que l’on ne manque de rien, ce qui manque le plus, c’est la présence d’arbres. Des arbres agitant désespérément leurs bras. Les voir tous les jours, les toucher, les respirer. Je n’aurais pas cru. L’arbre, c’est le territoire de l’enfance et de la liberté, lorsqu’une promenade matinale dans la campagne fleure bon un fumet de houblon mêlé à la rosée. Resterait-on des mois à bord d’un paquebot pour une longue traversée que l’on ne sentirait pas le passage des saisons, faute d’arbres, leurs sentinelles. Le fait est que parfois, en plein milieu de l’océan, il me prend une folle envie de balade dans le bocage et d’errances entre les rivières ombragées et les chemins touffus. En mer il manque quelque chose de cette douceur végétale, de cette vibration de la pierre et des feuilles, de cette densité minérale qui font le bel ordinaire de la vie sur terre. 


Grand et si mince qu’il aurait pu se faufiler entre le mur et l’affiche, il semblait moins porter son costume qu’être porté par lui.
 
 
L’une des dames s’enfonçait dans son raisonnement, fondé sur un malentendu pathétique. Le genre de personne persuadée de dire la vérité parce qu’elle dit ce qu’elle pense. La chose eût été anodine si elle ne relevait pas aussi de la funeste catégorie de ces gens convaincus d’avoir toujours raison ; on a beau leur expliquer qu’à la longue une telle attitude mène au cabinet de l’aliéniste, rien n’y fait. Sur tous sujets relevant de leur incompétence, ils ont raison. Même quand ils mentent effrontément, ils disent la vérité – du moins le prétendent-ils et l’argument coupe court à tout débat tant il désarme la raison et l’esprit critique. Gardons-nous de croire celui qui se présente comme un menteur. Le problème avec l’ignorance, c’est qu’elle soit parfois si bruyante. 


Souvent on fait fausse route à attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer.


Concernant une partie de notre table, ma religion était faite : certaines personnes, plus on les écoute parler, plus on doute que la langue soit vraiment un système de sons porteurs de sens. Sans oublier le détail qui tue. Elle ne se contentait pas de prendre des feuilles de salade à même le saladier une à une avec ses doigts, fins, racés, délicats il est vrai mais tout de même, manière de dire que l’éducation bourgeoise lui était aussi étrangère que le mérite républicain, deux qualités jugées médiocres, nul ne réagissant parce que c’était elle : au lieu d’utiliser un morceau de pain comme tout un chacun, ladite Clotilda sauçait son plat avec ses doigts qu’elle léchait puis suçait bruyamment, comme une aristocrate qui se permet tout car elle a tous les droits, façon de dire merde aux bourgeois, leur éducation, leur savoir vivre. Ce qui fait la force de ces gens, c’est qu’ils s’en fichent. D’où le sentiment de supériorité. Qui ne leur envierait une telle insouciance ? Quel pied de nez adressé à tous ceux qui sont persuadés que, justement, une telle ancienneté dans la noblesse, cela l’oblige – alors que pour elle, manifestement, cela l’autorise. Du genre à abandonner un pourboire à un mousse de sonnerie comme on octroie des grâces. Ils étaient ainsi quelques-uns comme elle, à bord de ce paquebot, à se vivre comme des privilégiés par leur naissance, mais qui avaient fini par l’oublier tant cela leur paraissait à la longue un sort naturel. Cette amnésie les dispensait de toute obligation envers quiconque. (…)
Nous étions quand même entre gens d’en haut, pris dans une ivresse exclusivement préoccupée d’elle-même.


Un tel homme ne devait avoir avec le monde que des rapports de seconde main, des connaissances mais par ouï-dire. Ses propos à courte vue avaient quelque chose d’irresponsable. (…) Seul l’instant présent lui importait, pas l’histoire à venir. Or nul ne devrait être en mesure de faire un pas sans être capable de le justifier devant le tribunal de sa conscience. 


Incrédule, il secoua la tête de droite à gauche puis retourna à son poste d’observation face à la mer. Soudain son corps se mit à trembler de tous ses membres. Les premiers signes d’une détresse respiratoire se manifestaient par le saccadé de son souffle. Un médecin accourut, l’allongea au sol et lui fit une piqûre qui le calma aussitôt. Quelqu’un derrière moi évoqua le syndrome du lac Ladoga. Cette légende rapporte qu’un cavalier poursuivi par une horde de cavaliers qui voulait le lyncher, une fois parvenu aux rives des eaux glacées, n’hésita pas à les franchir pour se réfugier de l’autre côté et échapper à ses poursuivants ; une fois en sécurité, il se retourna, contempla cette glace qui aurait pu mille fois se briser sous les sabots de sa monture ; et c’est seulement après avoir pris conscience du danger que la peur s’abattit sur lui ; alors, pris de frayeur rétrospective, son cœur cessa de battre.            
En regardant autour de moi, je croyais reconnaître sur tant de visages l’effroi de ce cavalier.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 
 


 

mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782234084230  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

lundi 13 mars 2023

[Benameur, Jeanne] La patience des traces

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La patience des traces

Auteur : Jeanne BENAMEUR

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Cette fois encore le nouveau roman de Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté. Pour Simon, le voyage intérieur passe par un vrai départ, et – d’un rivage à l’autre – par le lointain Japon : ses rituels, son art de réparer (l’ancestrale technique du kintsugi), ses floraisons…
Quête initiatique qui contient aussi tout un roman d’apprentissage bâti sur le feu et la violence (l’amitié, la jeunesse, l’océan), c’est un livre de silence(s) et de rencontre(s), le livre d’une grande sagesse, douce, têtue, et bientôt, sereine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1952 en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne, Jeanne Benameur arrive en France, avec sa famille, à l’âge de cinq ans. Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s'inscrit dans un rapport au monde et à l'être humain épris de liberté et de justesse.

Parmi ses romans publiés chez Actes Sud : Profanes (2013, grand prix du roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L’Enfant qui (2017), et plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

 

Avis :

Lorsqu’il casse le bol qui le reliait à d’anciens souvenirs, Simon, psychanalyste qui a passé sa vie à écouter les autres, prend conscience qu’il a lui aussi des choses à régler avec lui-même. Pour prendre du champ avec son quotidien, il entreprend un voyage au Japon, où quelques rencontres autour du Kintsugi – art de réparer les porcelaines et les céramiques en sublimant leurs cassures par une jointure en or, devenu une métaphore de la résilience sous-tendant toute une philosophie de vie -, favorisent son cheminement introspectif personnel.

Le talent de Jeanne Benameur est indéniable. C’est une plume magnifique d’élégance, de finesse et de poésie qui vient sublimer l’intelligence et la profondeur d’une réflexion qu’elle mène de livre en livre, dans une quête que l’on sent aussi essentielle pour elle que pour ses personnages. Dans son précédent roman, Ceux qui partent, elle célébrait la force et la liberté du nouveau départ, l’élan qui vous fait tout quitter pour l’aventure de l’exil et pour l’espoir de rebond. Elle y revient d’une autre façon dans ce nouvel ouvrage, qui métaphoriquement s’émerveille du « magnifique saut de la raie Manta », cet « élan qui fait prendre le risque de quitter son eau ». Cette fois, elle fait de ces impulsions qui nous poussent au-delà de notre zone de confort, toujours plus loin dans la connaissance de nous-mêmes et des autres, des tentatives d’atteindre ce qu’elle appelle « des moments d’âme », fugaces sensations d’harmonie « quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous » : une finalité qui ne semble quelque part pas si étrangère à celle des approches du Zen ou du Tao.

C’est en tout cas au Japon que Simon, après avoir épuisé les ressources de la psychanalyse, va chercher la réparation de ses fêlures et la réconciliation avec lui-même et son entourage, passé et présent. Dans le petit paradis subtropical des îles Yaeyama, archipel japonais semé dans de splendides eaux turquoise, il découvre la collection de tissus ancestraux de son hôtesse Itô Akiko ; l’art Kintsugi de son mari céramiste Daisuke ; la tradition purificatrice du Onsen, ces bains dans des sources d’eau chaude volcanique ; enfin les antiques techniques de fabrication et de teinture des tissus à base de fibre de bananier que s’arrache la haute couture du monde entier. Patience et longueur de temps produisent leurs effets : dans le silence et la proximité discrète et bienveillante de ses très sages hôtes, Simon apprend à faire la paix avec lui-même et avec son passé, et s’apprête plus sereinement à un nouvel avenir.

Et c’est là que le bât blesse et qu’emporté par ce texte si merveilleusement écrit, l’on se s’en retrouve que plus déçu de la vague sensation de creux ressenti à propos de l’histoire de Simon. Tandis que l’on se laisse charmer par le sens général du propos, par son splendide hommage au métier de psychanalyste, par la découverte de très belles pratiques japonaises aux prolongations aussi poétiques que philosophiques, enfin par le si délicat et attachant couple Itô, se renforce aussi, à mesure que le passé de Simon se dévoile, le sentiment un peu dérouté de ne pas parvenir à comprendre totalement l’impact à retardement de cette vieille histoire plutôt tordue et montée en épingle, et encore moins la miraculeuse rapidité avec laquelle tout cela se résout au Japon, dans une tonalité bien trop feel good. N’est-il pas bien chanceux, cet occidental auquel se révèlent du premier coup, et par hasard, certains aspects les plus confidentiels de la culture nippone, au point de le transformer en quelques jours ?

Cette deuxième rencontre avec les livres de Jeanne Benameur me laisse donc encore, à contrecoeur, sur une impression mitigée. Si la plume est un régal d’intelligence, de poésie et de délicatesse, et si la réflexion, illustrée d’images magnifiques, ne manque pas d’intérêt, le lecteur peine à prendre son envol dans une histoire curieusement un peu trop « simpliste » pour la hauteur de son propos. (3/5)

 

 

Citations : 

Tant d’années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s’en approcher.
Tant d’années pour accepter qu’au fond de toute clarté, l’opaque subsiste. C’est le plus difficile. Pour l’analysant comme pour l’analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n’a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n’y échappe pas.
Son métier, c’est pour ceux qui ne s’en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l’énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu’à l’inconnu.
Un Charon pour l’autre rive. Pas la mort encore, non. Juste la fin de la souffrance qui, un jour, a fait pousser la porte du cabinet de l’analyste ; et la venue à une rive d’où l’on voit la vie autrement. Vivable.
Mais c’est une fois cette étape franchie que l’énigme, la vraie, celle qu’on est seul à déchiffrer, vous attend. Qu’est-ce qui fait se lever chaque matin et affronter le jour, travailler, aimer alors qu’on sait que tout cela s’arrêtera. Forcément.
Lui, il aide à débroussailler la route. En plongeant dans les entrailles du familier, du répétitif, il a fait son travail. Tracé les limites du connu.
Reste alors l’inconnu.
C’est jusque-là qu’il a tenté d’accompagner chacun.
Juste derrière, les confins ignorés. Il aime les peintures chinoises anciennes. Chacun doit imaginer ce qui ne se laissera jamais dessiner. Il y a là autre chose, de plus vaste, qu’on ne voit pas.
C’est peut-être ça une analyse réussie après tout. Accepter, au plus profond de soi, qu’on est limité et que pourtant, il y a de l’infini. Inatteignable mais imaginable. I-ma-gi-nable. Elle est là, l’énigme. C’est celle du désir. Tout ce qu’on se cache ne retourne qu’à ce mystère bien plus grand.


À quoi bon trier, ranger, archiver ? préparer son départ, c’est le retarder, c’est tout. À trop attendre, on ne fait plus.


Il y a des lettres qu’on devrait savoir écrire. Pas pour convaincre ni pour changer les choses. Juste pour tracer les mots. Les inscrire. Et qu’on les envoie ou pas ça n’a pas d’importance. Les morts lisent par-dessus votre épaule.


Il y a des phrases qu’on entend un jour pour ce qu’elles sont. Vraiment. Elles sont restées au fond de notre mémoire, intactes. On les a prononcées un jour, sans bien savoir. Elles attendaient.
Comme si notre propre parole nous attendait toujours.
Une phrase lancée en l’air, pas entendue vraiment. Remisée dans ces limbes étranges où flottent les paroles gelées. Un jour, on ne sait pas pourquoi, elles reprennent vie. De toute leur force. Elles at­­teignent notre attention profonde, celle qu’on ignore la plupart du temps, et c’est le bon moment. Ce ne sont pas nos mains qui les ont réchauffées, comme le font les marins chez Rabelais, c’est le temps, la friction avec d’autres mots, d’autres phrases entendues, ou lues, enveloppées du silence des livres. Les mots alors adviennent avec toute leur puissance. Il fallait juste attendre d’avoir la force de les enten­­dre.
 
 
Une femme, la cinquantaine élégante et détendue, attire son regard. Elle lit et le monde lui appartient. Comme chez elle. Elle a retiré ses chaussures, à l’aise, enveloppée dans une étole, un léger sourire aux lèvres. La lecture fait d’elle dans cet aéroport agité une vraie reine solitaire et heureuse.


Oublier on ne peut pas.
Il sait que tout peut devenir vivable. Tout. C’est son métier. C’est miraculeux comme les êtres humains peuvent se rétablir.


Un jour au xvie siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu’il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L’objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l’art du kintsugi est né. Kin c’est l’or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l’histoire. Daisuke boit lentement l’alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s’appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l’or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque.
Et la poudre d’or.
Entre chaque étape, le patient séchage.


Simon respire lentement, profondément. Dans le calme de cette nuit, il voudrait que le sommeil l’emporte par magie. Mais il sait bien qu’on ne peut pas faire l’économie de ce qui nous habite par un acte de volonté. Les émotions violentes sont empreintes. On ne peut que les circonscrire pour qu’elles n’envahissent pas tout. L’informe, c’est ce qui empêche de se laisser aller à la nuit, au sommeil. C’est la peur sans nom. Il soupire. Oui il sait tout ça. Mais quelque chose en lui dit Pas ce soir. Pas ce soir. 


Toute ma vie, j’ai été celui par qui la parole intime d’un autre advient enfin. Pour quelqu’un qui ne faisait pas partie de ma vie, dont je ne connaîtrai jamais l’histoire réelle. Je n’ai eu que la vérité ra­­contée sur le divan et j’ai dû m’en contenter. La vérité et la réalité ça fait deux. Je n’ai pas fait profession d’enquêteur et ce n’étaient pas non plus des amis qui venaient me confier leur peine ou leur joie.
C’est autre chose et aujourd’hui je mesure que c’est bien plus à mes yeux finalement.
C’est la profondeur tue de toute une existence. Quel­­que chose qui ne se dira jamais ailleurs que là, sur un divan.
 
 
Il écrit dans son carnet On dit “prendre son temps”, ou bien “je n’ai pas le temps”. Moi aussi j’ai dit ces phrases-là, comme tout le monde. Et comme c’est faux. On ne peut ni prendre ni perdre ni avoir le temps. Le temps n’est pas un objet, on le sait bien pourtant. Simon sourit. Toutes ses lectures de Bergson et d’autres… Non, le temps en dehors de nous n’existe pas. C’est nous qui sommes le temps. Nous nous égrenons. 


Avant d’apprendre à tisser, explique Akiko, elles apprennent à filer le fil de bananier. Il écoute les étapes imposées, leur utilité. Il découvre qu’il y a trois sortes de bananiers, ceux pour les fruits, ceux pour les racines qui se mangent aussi et ceux pour le fil. Il faut aller chercher les troncs vers les mangroves, les bananiers résistent aux typhons et forment une bonne protection. Ils sont précieux ici. Il faut trouver ceux qui seront les meilleurs, ne rien gâcher, en détacher les fibres, comme si on les épluchait. Puis diviser les lanières obtenues jusqu’à faire apparaître de grands fils. C’est un travail qui demande aux doigts d’être habiles et résistants. Enfin, il faut attacher les fils les uns aux autres pour pouvoir les tisser. Nara a tout appris de sa mère qui le tenait aussi de sa mère, elle sait comment rouloter les extrémités les unes aux autres de façon à ne faire aucun nœud. L’une des jeunes filles est assise sur le sol et elle fait tourner une roue de bois sur lequel le fil s’enroule pour faire une bobine.


La mort de Mathieu n’appartient qu’à Mathieu. Elle n’appartient ni à lui ni à Louise. On s’empare des actes qui nous font du mal. On croit, on voudrait, y avoir joué le rôle principal même si ça fait mal, juste pour ne pas être totalement impuissant face à ce qui arrive. Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de la plante. On n’est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu’est le fil de l’eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c’est un travail et c’est une paix que de s’y accorder enfin. La seule vraie liberté.


Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l’âme, c’est un instant, c’est tout. Juste un instant.
Ce n’est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence.
L’âme, c’est un mouvement. Fugace.
On l’atteint quand tout de notre être s’unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n’est pas nous. Il n’y a pas d’état d’âme. Il y a des moments d’âme. 


Maintenant seulement il comprend le magnifique saut de la raie Manta. Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau. L’élan qui rassemble tout. Il n’y a pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie.

 

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