samedi 7 septembre 2019

[Benameur, Jeanne] Ceux qui partent





J'ai aimé

Titre : Ceux qui partent

Auteur : Jeanne BENAMEUR

Année de parution : 2019

Editeur : Actes Sud

Pages : 336







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.

Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines. Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.

Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais. Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.

L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle ?



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s'inscrit dans un rapport au monde et à l'être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L'enfant qui (2017).



Avis :

Un jour et une nuit à Ellis Island en 1910 : le temps pour les migrants juste débarqués de passer les contrôles, d’être acceptés ou rejetés. Pendant ce moment de flottement suspendu entre le monde d’avant et le monde d’après, plusieurs destins se croisent : Esther, l’Arménienne stigmatisée par le massacre des siens ; Gabor le gitan, qui fuit avec son clan la persécution en Europe ; Emilia et son père Donato, Italiens aisés qui ont choisi l’exil pour survivre à un deuil ; Andrew le photographe, Américain de la seconde génération à la recherche de ses racines ; Hazel la prostituée qui prépare obstinément son changement d’existence…

Tous ont en commun de se situer sur la brèche d’un nouveau départ, de trouver le courage de rompre avec le passé pour prendre leur destin en main et pour préserver ou redonner un sens à leur bien le plus précieux : la vie.

L’auteur a elle-même connu les affres de l’exil, son déchirement et son formidable espoir, autant d’émotions qu’elle restitue au fil d’une écriture sensible et poétique, toute en finesse et en profondeur, où chaque terme est soigneusement choisi, chaque questionnement intensément réfléchi. L’expression se fait passionnée, et se retrouve exaltée bien au-delà des mots, de manière très charnelle au travers de la passion amoureuse, ou de façon artistique par le biais de la photographie, de la peinture et de la musique.

Vibrant hommage à ceux qui partent, ou qui ont la force d’affronter les risques du changement et de la liberté pour vivre pleinement leur vie, quitte à tout perdre pour mieux se retrouver, ce roman d’une beauté indéniable est aussi d’une actualité brûlante : il nous rappelle les valeurs fondamentales qui font notre humanité, et que les préoccupations matérielles et le souci de sécurité nous font souvent perdre de vue.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffi à me séduire totalement : il ne se passe factuellement pas grand-chose dans ce récit avant tout introspectif, centré sur les combats intérieurs des protagonistes. Le poids de la réflexion a fini chez moi par nuire à la puissance de l’histoire, par ailleurs contrecarrée par un certain trop-plein d’exaltation autant intellectuelle que charnelle.

Ceux qui partent m’ont finalement plus ou moins laissée à quai, presque aussi déchirée qu’eux : avec l’envie d’aimer ce livre admirable de grande facture, mais que j’ai trouvé par moments un peu ennuyeux. (3/5)


Citations :

On est devenu américain et cela suffit. Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps. Où commence ce qu’on appelle “son pays” ? Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue” ? Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.

Tout ce que l’exil fissurera, tout ce qui sera ouvert puis refermé dans leurs cœurs, parce qu’on ne peut pas vivre le cœur ouvert sur le pays d’avant n’est-ce pas, parce que le fil a bien été rompu, ce fil relié au ponton et qui se tend au fur et à mesure que le bateau s’éloigne jusqu’à ce qu’il cède pour bien signifier que ça y est, on est parti. Parce que tout ce qui va distendre les attachements et faire de leur cœur un cerf-volant que plus rien ne reliera à une main familière, tout cela n’est pas encore à l’œuvre.


La douleur qui n'est pas écrite n'a pas de forme, elle peut envahir tout l'air et on peut en être envahi simplement en respirant.
 
Est-ce que toute sa vie désormais sera soumise aux deux envies contraires ? C’est cela alors “émigrer”. On n’est plus jamais vraiment un à l’intérieur de soi.

L’histoire ne fait que répéter les mêmes mouvements. Toujours. Les hommes cherchent leur vie ailleurs quand leur territoire ne peut plus rien pour eux, c’est comme ça. Il faut savoir préparer les bateaux et partir quand le vent souffle et que les présages sont bons. Tarder, c’est renoncer.

Le jeune photographe se dit que dans l’histoire de chacun, il y a ces failles dont aucun livre d’histoire ne parlera jamais. Oh, pas les failles de la grande histoire, non, mais celles qui fissurent implacablement la vie de ceux qui partent, et celles, peu spectaculaires, de ceux qui restent. Après tout, il suffit de bien peu parfois, une couleur sur un tableau, un sourire sur une photographie, un mot dans un livre, et nous voilà atteints dans l’une de nos failles, ramenés loin, loin, là où nous ne savions même plus que nous avions vécu et éprouvé. Et nous sentons se raviver et se réparer peut-être tout à la fois ce qui fut un moment de notre vie. Alors nous nous disons Comme c’est étrange, cette histoire, ou ce paysage, cette musique, sont si loin de ma vie et pourtant c’est aussi mon histoire, ce paysage c’est moi et cette musique, aussi. 

Elle regarde les dessins, les couleurs venues sur le papier, ne cherchant pas forcément à épouser les formes dessinées, les débordant ou les soulignant parfois, comme si traits et couleurs avaient leur vie propre, et pourtant créant quelque chose de cohérent. Elle se dit qu’en les regardant, on ne peut que plonger dans l’inconnu. Imaginer. Laisser venir à l’intérieur de soi, portées par quelque chose qu’on ignorait encore mais que révèle la peinture, les émotions profondes qui nous habitent. Comme si ce pouvoir à éveiller en soi une vie retenue, inconnue, naissait de la fragilité même de l’étrange assemblage de traits et de couleurs.

Ici les histoires se frottent et se heurtent comme les ballots et les valises. On ne peut pas se préserver. Non, on ne peut pas. Même si on se met à l’écart. Même si la tentation est grande de rester juste dans sa vie à soi, entre un passé qui lie encore à d’autres rives et un futur qu’on voudrait pouvoir rêver seul, à sa façon. Les visages des autres sont là, si près ; tous encore marqués sourdement des émotions intenses qui ont suscité le grand départ. Non, on ne peut pas rester indemne.

Quand le vent attise un feu de forêt l’été, les gens luttent tous ensemble comme on élève des digues contre les crues des fleuves. Mais quand ce sont d’autres êtres humains qui apportent la mort et la destruction, on est atteint au plus profond de soi parce qu’on est humain aussi. Et contre ça, on ne peut pas lutter. Alors même si on en réchappe, il n’y a plus rien après à quoi se tenir pour vivre encore. Dans les mains qui tiennent les torches enflammées, dans les poings qui serrent tout ce qui peut tuer, on a éprouvé la barbarie. Et on sait que la barbarie est humaine. Dans sa chair.

Andrew soupire. Il en a assez de tout ça. Sa vie est ailleurs. Sa vie lui manque, voilà ce qu’il se dit et il se rend compte que cette petite phrase est terrible et que c’est la première fois qu’il ose se formuler quelque chose aussi clairement à lui-même. Il pense à nouveau. Ma vie me manque et c’est une délivrance de l’avoir si nettement exprimé en si peu de mots. C’est cela qu’il apprend peu à peu en se rendant à Ellis Island. Au contact de ces gens qui arrivent, pauvres de tout, oui il apprend. La misère c’est quand votre vie vous manque. Ceux qui sont un jour partis ont voulu de toutes leurs forces sauvegarder leur vie. Et ils subissent toutes les épreuves pour cela.

Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout. 
Ils dérangeront le monde où ils posent le pied par cette quête même. Oui, ils dérangeront le monde comme le font les poètes quand leur vie même devient poème. Ils dérangeront le monde parce qu’ils rappelleront à chacune et à chacun, par leur arrachement consenti et leur quête, que chaque vie est un poème après tout et qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste. Ce sera leur épreuve de toute une vie car lorsqu’on dérange le monde, il est difficile d’y trouver une place. 
Mais leur vaillance est grande. Il y a tant de rêves dans les pas des émigrants qu’ils éveilleront les rêves dormants à l’intérieur des maisons. Cela effraiera peut-être des cœurs endormis. Des portes resteront closes. Mais ceux qui espéraient confusément, ceux qui sentaient que la vie ne doit pas s’endormir trop longtemps, regarderont à la fenêtre. Ils entrouvriront leurs portes et leur cœur battra plus fort. 
Les émigrants annoncent que c’est un temps nouveau qui commence. Un monde où pour mener et le souffle et le pas, il n’y a plus que la confiance. Ils apportent avec eux le monde qui va, le monde qui dit que les maisons et tout ce qu’on amasse n’est bon qu’à rassurer nos existences si brèves. Un monde qui est prêt à apprendre une langue nouvelle, même si la peur de perdre sa langue première fait vaciller les sons dans les gorges. Un monde qui sait que rien n’appartient à personne sur cette terre, sauf la vie.

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