vendredi 17 décembre 2021

[Barbéris, Dominique] Un dimanche à Ville-d'Avray

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un dimanche à Ville-d'Avray

Auteur : Dominique BARBERIS

Parution : 2019 (Arléa)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le titre, Un dimanche à Ville-d’Avray, est un lointain écho du film féérique – et mystérieusement inquiétant –, sorti en 1962, qui a marqué, tel un météore, le cinéma français.
Même sentiment d’inquiétude dans le livre de Dominique Barbéris : deux sœurs se retrouvent, alors que fléchit la lumière, dans un pavillon de Ville-d’Avray, avec chacune dans le cœur les rêves et les terreurs de l’enfance, le besoin insatiable de romanesque, de landes sauvages dignes de Jane Eyre et d’un amour fou, tout cela enfoui dans le secret d’une vie sage.
L’une se confie à l’autre. Lui raconte une invraisemblable rencontre dans le décor en apparence paisible de Ville-d’Avray, de ses rues provinciales. L’autre découvre, stupéfaite, son errance entre les bois de Fausse-Repose, les étangs de Corot, les gares de banlieue et les dangers frôlés...
Ce sont des pages à la Simenon. Les grands fonds de l’âme humaine sont troubles comme les eaux des étangs.
 
Deuxième sélection Prix Goncourt 2019.
Finaliste Prix Femina 2019.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Barbéris est une romancière française. Elle enseigne à Sorbonne-Université et y anime des ateliers d’écriture. Son premier livre La Ville a été publié chez Arléa en 1996. Ses huit autres livres sont chez Gallimard : Les Kangourous a été adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains. Quelque chose à cacher a eu le Prix des Deux Magots et le Prix de la Ville de Nantes en 2008. Et L’Année de l’éducation sentimentale le Prix Jean-Freustié / Fondation de France en 2018.

 

 

Avis :

Après une enfance étriquée et morose dont elles s’évadaient par de grandes rêveries romanesques inspirées de Jane Eyre, deux sœurs, l’une parisienne, l’autre habitant Ville-d’Avray, mènent désormais une vie rangée, sans éclat ni surprise, entre mari et enfant. Un dimanche d’ennui, l’aînée et narratrice rend visite à sa cadette. Au cours de leur tête à tête au jardin, le soir tombant, elle recueille avec stupéfaction les confidences de sa sœur sur ses envies vagues et réprimées d’autre chose, qui l’ont un jour conduite à une rencontre inattendue, à quelques rendez-vous secrets, et à l’éternel regret d'un possible finalement repoussé.

Il se passe peu de choses dans cette histoire, à l’image de l’existence étale de ces deux femmes engluées dans un quotidien morne et sans vie. Pourtant, bien des courants serpentent dans les profondeurs de ses non-dits, venant soudain troubler la surface apparemment sans ride de ce qui semblait un bonheur tranquille. Un bonheur dont avait d’ailleurs fini par se persuader la narratrice, perturbée que sa sœur ose laisser le doute s’infiltrer. Etait-ce donc finalement cette vie à laquelle aspiraient les deux fillettes romantiques, quand elles rêvaient de grands sentiments passionnés dans leur quotidien gris ? En toute honnêteté, n’ont-elles pas refoulé au fond de leur âme bien des élans déçus, piétinés par une réalité aussi morne aujourd’hui qu’autrefois ?

Par simples allusions où insidieusement le doute affleure, se laissent peu à peu deviner désenchantement et regrets, d’autant plus prégnants que l’une des deux femmes aura cru croiser un parfum d’aventure, presque tendu la main pour l’attraper, pour finalement reculer au moment de confronter rêve et réalité. Au gré de petites touches presque sans couleur, imprégnées des ombres du couchant et de l’odeur de la pluie d’automne, se dessinent deux silhouettes de femmes restées en marge de leur vie, portant au plus creux d’elles-mêmes les rêves et les aspirations qu’elles auront laissé échapper.

Un texte délicat, subtilement et poétiquement empli de sensations et d’impressions mouvantes, où la nostalgie du temps passé et des possibles à jamais perdus donnent vie à une très vraisemblable Bovary contemporaine. (4/5)

 

Citations :

La saison s’avançait. C’était, je me souviens, un dimanche du début de septembre, un de ceux où passe la frontière entre l’automne et l’été.
Dans les quartiers que je traversais, certaines maisons restaient fermées – preuve que leurs propriétaires n’étaient pas rentrés –, mais il y avait des fleurs dans les jardins. Des fleurs qui fleurissaient toutes seules dans ces jardins inoccupés. On sentait partout, davantage qu’à Paris, cette sorte d’étirement languide et d’immobilité propre aux végétaux en automne. Il y avait moins de roses rouges que de roses claires, les roses rouges, quoique de couleur plus affirmée et de parfum plus robuste, tenaient moins. Elles semblaient s’épuiser.
Peut-être que la couleur épuise les roses.

Le voisin tondait sa pelouse ; le bourdon du moteur concurrençait le piano ; j’imaginais que de temps en temps, en jouant, ma nièce se tournait vers la fenêtre, agacée. Elle rêvait certainement d’être une pianiste élégante et raffinée que les hommes admireraient. Elle était peut-être amoureuse de son professeur de piano. Un classique.
Et malheureusement, le professeur de piano dirait : « Ce n’est pas fameux ; mais pas fameux du tout. »
C’était ainsi, la vie ; on essayait de porter vaillamment ses rêves ou ceux des autres.

En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure. Il y a quelque chose en eux d’un trompe-l’œil.

Qui nous connaît vraiment ? Nous disons si peu de choses, et nous mentons presque sur tout. Qui sait la vérité ? Ma sœur m’avait-elle vraiment dit la vérité ? Qui la saura ? Qui se souviendra de nous ? Avec le temps, notre cœur deviendra obscur et poussiéreux comme le cabinet de consultation du docteur Zhang.
Une salle d’attente où on attendait toute sa vie. Aucun bruit de l’autre côté. Aucun signe.
Je sentais une sorte d’angoisse. Je me disais toujours : Si elle s’était trompée ? Qui est-ce que j’attends, moi aussi ? Qui, pour moi, est venu ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

mercredi 15 décembre 2021

[Thùy, Kim] Em

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Em

Auteur : Kim THUY

Parution : 2020 (Québec)
                   2021 (Liana Levi)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La vérité de cette histoire est morcelée, incomplète, inachevée dans le temps et dans l’espace. Elle passe par les colons implantés en Indochine pour y exploiter les terres et les forêts. Par les hévéas transplantés et incisés afin de produire l’indispensable caoutchouc. Par le sang et les larmes versés par les coolies qui saignaient les troncs. Par la guerre appelée «du Vietnam» par les uns et «américaine» par les autres. Par les enfants métis arrachés à Saigon par un aigle volant avant d’être adoptés sur un autre continent. C’est une histoire d’amour qui débute entre deux êtres que tout sépare et se termine entre deux êtres que tout réunit ; une histoire de solidarité aussi, qui voit des enfants abandonnés dormir dans des cartons et des salons de manucure fleurir dans le monde entier, tenus par d’anciens boat people.
Avec ce livre, Kim Thúy nous découvre, au-delà des déchirements, l’inoubliable pays en forme de S qu’elle a quitté en 1975 sur un bateau.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kim Thúy est née en 1968 à Saigon en pleine guerre du Vietnam. À l’âge de dix ans, elle fait partie des centaines de milliers de boat people fuyant le régime communiste. Installée à Montréal, elle exerce différents métiers – couturière, interprète, avocate ou encore restauratrice – avant de se consacrer à l’écriture. En 2010, Ru devient un best-seller en France et au Québec. Traduit dans plus de vingt pays, il obtient le Prix du Gouverneur général et le Grand Prix RTL-Lire. Avec Mãn (2013), Vi (2016) et Em (mars 2021), Kim Thúy poursuit l’exploration de son identité double, liant avec force et légèreté le passé et le présent, la mémoire et l’intime. Elle a reçu plusieurs prix, dont le Prix littéraire du Gouverneur général 2010, et a été l’une des quatre finalistes du Nobel alternatif en 2018.

 

 

Avis :

En 1973, le photographe Chick Harrity émut l’Amérique avec une image prise pendant la guerre du Viêt Nam : une toute petite fille endormie dans une boîte en carton, donnant la main à son frère couché à ses côtés dans une rue de Saigon. Ces deux orphelins ont inspiré à Kim Thuy les personnages de cette histoire : Em Hong, bébé abandonné recueilli par Louis, lui aussi enfant des rues de Saigon, évacués de la capitale au cours de l’opération Babylift qui, en 1975, envoya aux Etats-Unis trois mille enfants vietnamiens, orphelins de guerre ou nés de GI‘s.

L’histoire d’Em et de Louis, adoptés puis devenus adultes en Amérique, est l’occasion de nous plonger dans la guerre du Viêt Nam, en une série de flashes où resurgissent tour à tour l’exploitation des coolies dans les plantations d’hévéas de l’Indochine française, le massacre de My Lai jugé plus tard comme « l'épisode le plus choquant de la guerre du Viêt Nam », les épandages d’agent orange - ce défoliant qui empoisonna durablement les populations locales -, et enfin le sauve-qui-peut et l’évacuation d’enfants lors de la prise de Saigon par les communistes.

Chaque scène est marquante et comporte son lot d’émotions. Les mots de Kim Thùy alignent une série d’images fortes qui n’ont rien à envier à la photographie à l'origine de ce livre. Pourtant, le ton est calme, presque apaisé, sans rancune ni colère. Car ce qui l’emporte dans ces pages est au final l’affection tendre contenue dans le mot em : « petit frère » ou « petite sœur », homonyme du mot « aime ». Du carton de la photographie à la boîte pleine de fils de la couverture illustrée par l’artiste canadien Louis Boudreault, l'accent est mis sur les liens d’amour entre deux enfants qui, par delà la guerre et les continents, tissent peu à peu la toile de leur résilience.

Cette lecture m’a ramené à l’esprit la vaste fresque quasi documentaire Sud lointain d’Erwan Bergot, mais aussi le terrifiant Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire, qui débouche sur l’infinie culpabilité de faire partie des survivants. Kim Thùy a, elle, choisi de s’attacher à la part d’humanité sauvée de l’enfer, dans une narration éclair, ciselée jusqu’à l’épure, d’une rare et bouleversante intensité. (4/5)

 

Citations :

COOLIE  
Ce mot était utilisé dans de nombreux pays sur les cinq continents depuis le siècle précédent. Il désigne d’abord et avant tout les ouvriers en provenance de Chine et d’Inde, transportés dans les mêmes bateaux, par les mêmes capitaines qu’au temps des esclaves.  
Une fois arrivés à destination, les coolies travaillaient aussi fort que des bêtes dans les plantations de canne à sucre, à l’intérieur des mines, à la construction des chemins de fer, et mouraient souvent avant la fin de leur contrat de cinq ans sans avoir touché le salaire promis et rêvé. Les compagnies qui en faisaient la traite acceptaient d’avance que vingt, trente ou quarante pour cent des «lots» périssent pendant le voyage en mer. Les Indiens et les Chinois qui ont survécu au-delà de leur contrat dans les colonies britanniques, françaises et néerlandaises se sont établis aux Seychelles, à Trinité-et-Tobago, aux îles Fidji, à la Barbade, à la Guadeloupe, à la Martinique, au Canada, en Australie, aux États-Unis... Avant la révolution cubaine, le plus grand quartier chinois d’Amérique latine se trouvait à La Havane.  
Contrairement aux coolies indiens, qui comptaient dans leurs rangs des femmes ayant fui des maris abusifs ou des situations extrêmes, les coolies chinois étaient sans femmes : les Chinoises ne mordaient pas à l’hameçon. Les Chinois exilés dans ces colonies lointaines sans possibilité de retour au bercail se sont consolés dans les bras des femmes locales. Tous ceux qui ont résisté au suicide, à la malnutrition et aux abus se sont organisés pour publier des journaux, créer des clubs et ouvrir des restaurants. Grâce à la dispersion de ces hommes, le riz sauté, la sauce de soja et la soupe wonton sont devenus des célébrités planétaires.  
Quant aux coolies indiens, ils avaient une chance sur trois de courtiser une Indienne, partie elle aussi à l’aventure, ce qui a bouleversé le statut des femmes et la distinction entre les castes. Elles étaient en position de choisir et même de recevoir la dot au lieu de l’apporter. Ce nouveau pouvoir a entraîné la crainte des hommes de n’avoir pas de femme ou de la perdre. Ils étaient menacés par les voisins, les passants et les femmes elles-mêmes. Certains hommes ont enfermé leur épouse dans des maisons coffres-forts, d’autres les enlaçaient de cordes comme on passerait un ruban autour d’une boîte-cadeau. Du pouvoir des femmes confronté à la peur des hommes résulte la mort, le fatal.  
Les esclaves et les coolies chinois et indiens étaient déplacés de leur habitat naturel alors que les coolies vietnamiens sont restés chez eux dans des conditions comparables, imposées par des colons expatriés.

Les Américains parlent de «guerre du Vietnam», les Vietnamiens, de «guerre américaine». Dans cette différence se trouve peut-être la cause de cette guerre.
 
Un mois avant que les chars d’assaut de l’armée communiste du Vietnam du Nord ne roulent dans les rues de Saigon en arborant un nouveau drapeau, un mois avant le décollage du dernier hélicoptère du toit de l’ambassade américaine, un mois avant la victoire des uns et la défaite des autres, le président Gerald Ford débloque deux millions de dollars pour sortir du Vietnam les orphelins nés de soldats américains. C’est l’opération Babylift.
(…)
Au final, plus de trois mille enfants ont bénéficié d’un nouveau départ dans un nouveau pays avec de nouveaux parents. Les militaires et les bénévoles qui les avaient nourris à la bouteille ont remis les premiers enfants aux parents adoptifs qui les attendaient sur le tarmac à San Francisco.
Entouré de bénévoles, de militaires, de parents et de bébés, le président Ford berçant un nourrisson dans ses bras sourit généreusement aux caméras. Il sait que les yeux hagards de ces enfants habituellement ignorés l’aident à offrir une dernière image glorieuse des États-Unis avant leur retrait définitif du Vietnam. C’est pourquoi il a déroulé le tapis rouge pour accueillir ces «poussières de vie».

J’ai évité de vous attrister avec la bande sonore qui dévoile l’ordre du président Nixon de procéder au bombardement malgré l’hésitation du général qui vient de l’informer que le ciel est trop nuageux pour qu’il n’y ait pas de victimes civiles; et le document qui présente les raisons pour lesquelles il fallait continuer la guerre: 
1)10% pour soutenir la démocratie ; 
2)10% pour prêter main-forte au Vietnam du Sud ; 
3)80% pour éviter l’humiliation. 


lundi 13 décembre 2021

[Belpois, Bénédicte] Saint Jacques

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Saint Jacques

Auteur : Bénédicte BELPOIS

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

 

Un mot sur l'auteur :

Bénédicte Belpois est sage-femme à Besançon. En 2019, son premier roman Suiza a rencontré un vif succès et a été couronné par le Prix Marcel Aymé et par le Prix des Lecteurs de la ville de Brive-Suez.

 

 

Avis :

Paloma ne sait rien de son père et, de sa mère, n’a jamais connu que le rejet, initié dans un déni de grossesse. Aussi, grande est sa surprise lorsqu’à son décès, cette mère lui laisse en héritage une maison délabrée dans les Cévennes et un cahier dévoilant le secret de sa naissance. Incapable de se séparer de la bâtisse, elle s’y installe et se lance dans sa restauration, nouant bientôt des liens avec quelques habitants du cru, comme Jacques, un entrepreneur local, et Rose, une vieille voisine qui vit seule.

Rien n’est spectaculaire dans ce roman, mais tout y est de la plus grande vérité. Ce qui, traité plus superficiellement, aurait pu résulter en un feel good sans grand intérêt, s'avère ainsi doté de profondeur sous son apparente simplicité. Les personnages, parfaitement  justes, évoluent avec le plus grand naturel. Leur rapprochement s’effectue dans une narration sobre et pavée de non-dits, loin de tout pathos et de la moindre once de complaisance ou de naïveté. Et c’est convaincu que l’on se laisse envahir par la discrète tendresse qui se tisse peu à peu entre ces êtres ordinaires, cabossés par la vie, dans le cadre de Cévennes évoquées avec un joli lyrisme.

L’on ressort de cette histoire charmé par sa mélancolie, et plein d’interrogations quant à sa récurrence de destins féminins, à jamais marqués par les cicatrices laissées par la perte et le deuil des hommes qui les ont traversés. (4/5)

 

Citations :

On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles.

Une fois le café bu avec les parents, Fernand et Rose étaient partis marcher un peu sur les chemins, sans dire un mot, juste pour sentir l’épaisseur du silence entre eux. Ce silence, c’était celui des gens de la terre où l’on sent bien mieux qu’on ne parle.

Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé à maman autrement, je me suis demandé ce qu’elle avait dû vivre, elle, pour être si dure, si désabusée. On ne naît pas pervers, Paloma, c’est la vie qui vous détruit petit à petit, avec plus ou moins de force, plus ou moins d’insistance. Je ne sais pas pourquoi elle s’attaque à certains et pas à d’autres. Comment elle choisit ses victimes. Comment elle décide du modus operandi, si elle va s’acharner à coups de pied, à coups de sexe, à coups de pierre, ou si elle va décider de frapper d’un seul coup, avec une balle en plein cœur. Je la soupçonne d’être perverse et de préférer la torture.

Je ne suis qu’une simple femme. Une simple femme, qui n’aime que les héros. C’est la punition pour celles qui ont ce penchant : les héros meurent jeunes et les femmes qui les ont aimés vivent vieilles pour les pleurer encore plus longtemps. 
 

samedi 11 décembre 2021

[Ardone, Viola] Le train des enfants

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le train des enfants
           (Il treno dei bambini)

Auteur : Viola ARDONE

Traductrice : Laura BRIGNON

Parution : 2019 en italien,
                   2021 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial. Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?

S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manqué entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d’exception.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1974, Viola Ardone est diplômée de lettres. Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications. Le train des enfants est son troisième roman.

 

 

Avis :

En 1946, Amerigo, huit ans, vit misérablement avec sa mère Antonietta dans un des quartiers les plus populaires de Naples. Sur une initiative du Parti Communiste, et comme des milliers d’autres enfants du Sud de l’Italie, il est envoyé pour quelques mois dans une famille du Nord de la péninsule, où il découvre un tout autre mode de vie, plein d’appréciables avantages malgré la séparation et le dépaysement. Après une telle expérience, le garçon se retrouve d’autant plus déchiré entre son amour pour sa mère et son attachement à sa famille d’adoption, qu’il vient soudain d’entrevoir à Modène un avenir bien différent de celui qui l’attend à Naples…

S’inspirant d’un épisode de l’après-guerre en Italie, l’auteur s’est glissée par l’imagination dans la tête et le coeur d’un de ces enfants transplantés du jour au lendemain des rues pouilleuses de Naples, où pieds nus et le ventre vide, ils vivaient de mille expédients, à l’aisance confortable d’une famille du Nord, où même la langue est différente, et où l’avenir passe par l’école. Après les angoisses de l’inconnu, le choc du dépaysement et le déchirement de la séparation, l’acclimatation se fait assez avantageusement lorsqu’elle ne prend pas trop le goût amer de la charité. Mais, dès lors, c’est le chemin inverse qu’il faut parcourir six mois plus tard, lorsque sonne l’heure d’un retour parfois cruel à une réalité dont ils perçoivent désormais l'aspect sordide et l’absence d’avenir.

Rédigé à hauteur d’enfant, puis avec la mélancolie d’un homme mûr se retournant sur son parcours, le récit choisit de nous embarquer dans une histoire faite de déchirement et de culpabilité, où, pour grandir, le personnage principal se voit contraint de « troquer ses désirs contre tout ce qu’il a », avec le sentiment de trahir les siens dans ses efforts pour devenir autre. En mettant l’accent sur la dualité d’Amerigo et sur sa relation d’amour manqué avec sa mère, la narration se fait poignante sur tout le dernier quart du roman. Mais servie avec générosité, l’émotion ne suffit pas à masquer la vague sensation de creux de cette dernière partie, peu consistante quant à la personnalité et à la vie d’Amerigo adulte, mais aussi assez peu crédible quant à sa tendre pirouette finale.

Un tant soit peu trop romanesque et sentimentale sur un sujet historique intéressant qui aurait mérité un traitement plus approfondi, cette jolie histoire tendre, fluide et sans temps mort, reste une lecture agréable et facile qui ne manquera pas de faire couler bien des larmes. (3,5/5)

 

Citations :

Je prends le vico Figurella a Montecalvario, je tourne dans la via Speranzella et je me retrouve dans le vico Tre Re a Toledo, devant l’église Santa Maria Francesca, où il y a la chaise miraculeuse de la Sainte. Tommasino et moi, on est souvent venus là écouter les histoires, mais je n’y suis jamais entré.                                                          
En fait, c’était toujours la même histoire. Les femmes venaient de toute la ville et des alentours pour demander qu’un enfant leur arrive, elles étaient accompagnées par leur mère ou par une autre femme de leur famille, une sœur, une belle-sœur, leur belle-mère. Des femmes pauvres et des femmes riches, sans distinction. C’est la loterie, je me disais. Ma maman Antonietta qui meurt de faim, elle a eu mon frère Luigi et puis moi, mais sans père. Ces dames qui portent des robes colorées et des chaussures cirées, qui ont un mari et tout ce qu’il faut, elles n’ont même pas un seul enfant. S’il y avait une justice, comme dit toujours la Jacasse, les enfants viendraient à ceux qui peuvent se le permettre.

Je mange avec un appétit indécent en temps de deuil, gratte de la pointe de ma cuillère tous les résidus de fromage. La faim est sournoise, elle n’a cure des bonnes manières et des sentiments.

Sur le visage de Maddalena se dessine une expression étrange, dont je ne trouve pas d’équivalent dans mes souvenirs. « On ne peut pas tout choisir, on fait certains choix par défaut, parce que les autres nous obligent à les faire…                                                          
– C’est à moi, qui ai été mis dans un train à l’âge de sept ans, que tu dis ça ? D’un côté il y avait ma mère, de l’autre tout ce dont je rêvais : une famille, une maison, une chambre rien que pour moi, des repas chauds, le violon. Un homme prêt à me donner son nom de famille. J’ai été aidé, c’est sûr, mais j’ai aussi eu horriblement honte. L’accueil, la solidarité, comme tu dis, ça a aussi un goût amer, à la fois pour ceux qui en font preuve et pour ceux qui en bénéficient. C’est pour ça que c’est si dur. Je rêvais d’être comme les autres. Je voulais faire oublier d’où je venais et pourquoi. J’ai beaucoup reçu mais j’en ai payé le prix en faisant une croix sur pas mal de choses. D’ailleurs, je n’ai jamais raconté mon histoire à personne.

Je n’ai plus le sentiment d’être un touriste, pas non plus celui d’être d’ici. Peut-être que je ne serai toujours que quelqu’un qui est parti.

Le train siffle encore, c’est le départ. Je remonte à bord et gagne la fenêtre, tends le bras, mais sans parvenir à toucher la main de l’enfant. Je lui ai offert mon violon, celui que tu as fait en sorte que je retrouve. Il est exactement à la bonne taille pour lui, on verra s’il a envie d’apprendre. Il pourrait le faire ici, sans avoir à s’échapper, sans avoir à troquer ses désirs contre tout ce qu’il a.


 

jeudi 9 décembre 2021

[Perruchas, Christophe] Revenir fils

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Revenir fils

Auteur : Christophe PERRUCHAS

Editeur : Rouergue

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Depuis la mort de son père, le narrateur, un collégien de quatorze ans, vit seul avec sa mère, qui montre les signes grandissants d’un syndrome de Diogène : elle accumule les objets qui envahissent peu à peu la maison. Tandis que le fils adolescent continue de grandir et d’explorer, la mère se replie jour après jour dans un monde où un premier enfant, Jean, touché par la mort subite du nourrisson, reprend vie.
Dans deux séquences séparées par une vingtaine d’années, Christophe Perruchas fait entendre les deux voix de la mère et de son fils : le récit d’une folie qui se referme sur une maison-paysage, monstrueuse matrice ; le portrait d’un fils qui bute sur l’impossible. D’abord adolescent puis jeune père lui-même, on le voit se confronter à cette mère inaccessible, qui l’a « orpheliné de son vivant ».
Après «Sept gingembres,» paru en 2020, Christophe Perruchas montre ici encore un sens aigu de la composition et explore l’indicible de l’homme contemporain.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christophe Perruchas est né en 1972 à Nantes. Directeur de création, il a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a également ouvert des épiceries et un restaurant avec trois amis. Il est aussi papa et allergique au pollen de platane. Sept gingembres est son premier roman.

 

Avis :

Orphelin de père, le narrateur, âgé de quatorze ans, grandit tant bien que mal auprès d'une mère de plus en plus inaccessible. Réfugiée dans un monde où revit son premier né, que la mort subite du nourrisson a emporté, elle présente des signes croissants du syndrome de Diogène et accumule maladivement les objets. Deux décennies plus tard, devenu père à son tour après avoir été finalement élevé par son oncle et sa tante, le fils tente désespérément d'établir le contact avec sa mère, désormais terrée dans une maison débordante d'immondices.

Le roman commence par la genèse du drame, lorsqu’au décès du père dans un accident de voiture, se met en place un nouveau trio, constitué de la mère, du fils adolescent et, cette fois, du fantôme de plus en plus envahissant d’un bébé mort bien avant. La narration se partage entre le « je » du garçon, progressivement évincé par ce frère qui n’est plus, et le curieux « on » de la mère, qui, dans sa confusion croissante, s’est mise à dériver à distance du monde réel, abordant les rivages d’une folie sur le point de l’engloutir. Plus l’adolescent, à l’âge des premières expériences sexuelles et sentimentales, se lance à la découverte de la vie, plus la mère se replie dans un cocon peuplé de fantasmes, matérialisé par les objets qu’elle accumule en barricades protectrices et rassurantes.

Vingt ans plus tard, c’est au plus épais de la tragédie que le récit nous projette directement. « Orpheliné de son vivant », le fils rayé de l’univers maternel, mais décidé à forcer les barrages que sa mère a construits entre elle et lui, tente de retrouver une existence pour cette femme. A ses côtés, l’on découvre avec effroi l’état de décrépitude dans lequel elle est désormais plongée. Le narrateur se retrouve spéléologue lorsqu’il pénètre la maison de son enfance, devenue le sarcophage d’un esprit malade. Il n’y déterrera guère que les bribes vivaces de ses propres souvenirs, enfouis sous les montagnes de déchets puants qui ont colonisé tout l’espace.

Bouleversant quant à sa thématique, le roman ne se lit paradoxalement pas le coeur lourd. Car, si le récit a le tranchant d’un réalisme parfois cru, il l’amortit le plus souvent avec une pudeur pleine de tendresse et d’humour. Et c’est avec la même affection pour l’un comme pour l’autre que le lecteur entre dans la tête des deux personnages principaux, emportés dans leur vie et leur souffrance sans jamais s’appesantir sur eux-mêmes. Face à l’impossibilité du deuil, tout s’efface pour cette mère, rendue à un tel état de confusion que seul y surnage un prénom, celui de l’enfant mort. Elle-même n’a plus de consistance que celle de ce « on » par lequel elle se désigne, aux côtés d’autres concepts génériques comme « l’Homme » pour le mari mort et « le fils » pour le garçon vivant, tous trois ayant perdu pour elle leur réalité concrète. Abandonné pour un fantôme, le fils vivant tente d’exister. Dans sa colère, perdra-t-il lui aussi l’équilibre ?

Avec ses scènes marquantes, sa construction autour du ressenti de deux personnages, et son écriture modelée sur leurs modes d’expression et de pensée, ce roman désenchanté à l’ironie mordante possède une vraie originalité, en même temps qu’une parfaite justesse. C’est dans un grand frisson que l’on s’empresse de regagner la surface, après cette plongée dans les eaux troubles de la maladie mentale. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mme Morisset est mariée à M. Morisset, mais allez savoir pourquoi, lui, on l’appelle Jacques. C’est un grand qui parle fort et qui bricole mal, le genre à monter les robinets à l’envers, froid à la place de chaud, ce qui fait que tu t’ébouillantes la bouche quand tu te rinces les dents. Il dit que c’est fait exprès, ne jamais se reposer tout à fait, rester aux aguets, être à l’affût. Même aux toilettes, il a mis le ballon d’eau chaude dans une position pas faite pour lui, pour gagner de la place, depuis, il fuit, dégouline de sous le faux plafond, ça fait ploc, ça goutte sur l’épaule droite quand on ne s’y attend pas. Et aux toilettes, avec personne qui vous regarde, on ne s’attend à rien. Chez les Morisset, c’est pas possible, il faut s’attendre.

(…) un jeune, tout en verticales, sec, avec des lunettes à la John Lennon et des grands pulls qu’on dirait des toiles de tente mal montées avec ses os comme piquets (…)

Je m’étais inscrit en début d’année, en même temps qu’Isabelle, deux jours de voile, loin sur l’Erdre, après la plaine de Mazerolles, là où c’est plus une rivière, presque un lac. Du 420, jamais fait encore, il y a trois ans, j’avais essayé l’Optimist, qui est au bateau ce que le poisson pané est au poisson. Un rectangle. Augmenté d’une petite voile et c’est tout. Le moment le moins ennuyeux, c’était quand le Zodiac nous ramenait à la queue leu leu le soir pour goûter.

Il y a des choses un peu confuses, le docteur a dit que c’était normal, avec ce qui s’est passé.
Les nerfs, il s’est passé, voilà. On a gardé, gardé, et puis un jour, tout est sorti d’un coup, comme les images de Fréjus aux actualités du cinéma, on s’en souvient bien, toute cette eau et toute cette boue, les digues qui cèdent, la catastrophe. On a fait comme un Fréjus de la tête, voilà la vérité. Maintenant, on est à peu près tirée d’affaire, le niveau de l’eau ne monte plus, ça va gentiment descendre et puis sécher, on va retrousser les manches et construire d’autres digues. Les médicaments vont aider, comme une béquille quand on a une patte cassée. Et puis quand ça ira mieux, on s’en passera. Rien de plus, rien de moins.

Les enfants, je crois que ça sert à ne pas se suicider quand on arrive à la trentaine, inconcevable de ne pas en avoir avant, donner un sens à la vie, ne plus être englué dans un petit narcissisme confortable. Et stérile, justement.
 
Même Olivier, mon meilleur ami, ne trouve pas grâce. Ne rentre dans aucun moule, pas d’alliance au doigt, pas assez d’ambition et ses histoires de filles sur internet, le lieu de toutes les débauches, l’endroit où pullulent les sites nazis et les pédophiles, le nœud où communiquent les terroristes barbus, là encore où l’on peut acheter de la drogue et louer des prostituées, plexus de vices. De tout ça, on parle à voix basse quand les enfants sont couchés. Si je donne mon point de vue, si je l’ouvre, ne serait-ce qu’un peu, beau-papa, du bout de sa table, sourit, indulgent, ça lui passera, c’est encore de son âge, être socialiste.              
Son monde est petit, moche, étriqué, son monde sent le renfermé, l’entre-soi, le moisi et le consanguin. Dans son monde, on ne salue pas ses voisins, mais on va à l’église. Son monde n’aime pas ce qui n’est pas comme lui, les Arabes, les juifs, les musulmans, les manouches et leurs grosses voitures, voleurs, nationalités et religions, tout se confond, tout ce qui est plus brun qu’Espagnol est suspect.              
Son monde actuellement, c’est aussi le mien.

Quatre mille personnes y habitent, y travaillent, d’abord la classe moyenne, un Premier ministre de la République y a vécu quelques années, jeune marié. Et puis, de ravalements ratés en concentration d’une population de plus en plus déclassée, le lieu a fini, raccourci des banlieues, par avoir mauvaise réputation. La petite bourgeoisie de la périphérie ouest ne s’y aventurant plus que pour lécher les vitrines de la hideuse route de Vannes, But, Cuir Center, Darty, Truffaut, PicWic à ce que je vois, longue litanie colorée, obscène, les parkings vides, Gifi des idées de génie, le fond du seau, Courtepaille la tristesse, Castorama, piscines Caron, presque en ordre alphabétique. Les parkings déserts, siphonnés par Atlantis, la gigantesque zone commerciale à moins de trois kilomètres.
Déclin de cette périphérie qui avait pourtant participé à celui du centre-ville, le désert avance, paradoxalement, à mesure que le béton et les lampadaires, minimalistes, design, déplacés, gagnent du terrain.             
Ces lumières droites, rigides girafes de fer, sont les éclaireurs du vide, les marqueurs de la pourriture urbaine.

La porte s’écarte de quelques centimètres, bientôt retenue par une chaîne d’acier qui se tend.              
Quelques centimètres et autant de secondes de vide avant que l’espace ne se remplisse. De cheveux jaunes et longs, pas très fins, grossiers fils de pêche, d’une paire d’yeux juste en dessous et de peau ravinée, autour. De pilosité aussi, véritable contrefaçon masculine, le menton surtout. De plus près, les yeux me semblent encore plus petits que l’autre jour, plus fixes aussi, peut-être le manque de place les force-t-il à restreindre leurs mouvements. La bouche s’ouvre, découvrant une improbable rangée de dents, jaunes et plâtreuses, des trous çà et là, mats et noirs, comme les touches d’un vieux piano, la vie qui perd des points. La voix qui s’en échappe, ferraille éraillée, met quelques mots à se stabiliser et à devenir audible. 
 
Dans toutes les pièces, le relief obéit à des règles identiques, dictées par la logique de la sédimentation, au centre rien ou presque, en tout cas, rarement plus haut que le mollet, un étroit passage permet de faire quelques mètres, puis, quand on s’éloigne du cœur, l’altitude change, d’abord les collines puis les Préalpes. Et enfin, les sommets qui tutoient les plafonds, stalagmites qui dansent de tous leurs contours accidentés. On comprend ici ou là quelques glissements de terrain, un carton déformé qui ne retient plus ses intestins de feutre, une camarguaise, en plein centre de la vallée alors que sa jumelle est restée en équilibre tout là-haut.             
J’ai l’impression d’avoir autant de liberté qu’une rivière, je dois me contenter de suivre le chemin que la géographie m’ordonne. On m’impose le sens de la visite, comme dans ces grands magasins bleu et jaune, avec leurs meubles de Suède, j’évite de justesse un radiateur, rouillé, en plein dans le passage. Je suis à la croisée d’Ikea et d’Emmaüs.

J’ai fait le chemin à pied, soleil et pollens, je sens le sexe des arbres quand je passe sous leurs jupes de feuilles, leurs ébats immobiles.

La maison des parents, c’est comme un corps qui expulse, ça se referme et ça se modifie pour qu’on ne puisse plus y revenir.
Les parents, ça efface les traces des enfants, ça neige dessus. Un jour, on revient et exit, disparue la chambre de nous, môme. Papa a refait la tapisserie, acheté un joli clic-clac dans les tons bigarrés, tout plein de rayures et voilà le travail, une nouvelle chambre, ou autre chose, une salle de billard, un endroit pour l’aquarium ou les livres, un lieu pour les loisirs, maintenant qu’on a du temps.

Si on faisait venir des archéologues, qu’on leur demandait d’investir la maison avec leurs pinceaux et leurs burins, ils ne retrouveraient aucune trace de moi dessous, et diraient au monde entier leur certitude : ma mère n’a eu qu’un fils.
Mon absence, sa permanence, tout cela au contraire valide ma théorie, on efface les enfants qu’on a eus, quand on sanctuarise les autres. Dans les musées, on ne conserve jamais que ce qui échappe. Si le petit Jean était vraiment un fils, un hobby aurait pris sa place. Si le petit Jean était vraiment un fils, la mère aurait croisé les jambes, comme toutes les autres, pour l’empêcher de remonter et d’investir à nouveau la matrice, mais il n’existe tellement pas qu’elle l’idolâtre et lui ouvre les bras par-dessus les années.
Tous les deux, à distance, on joue aux chambres musicales, les non-fils, les pas-fils ou les plus-fils. À ce jeu-là, je suis plus le fils de la mère que Jean ne le sera jamais. 
 
L’espace où vit ma mère n’est constitué que de minutes arrêtées, d’époques qu’elle a traversées autant qu’elles l’ont traversée. Ma mère immobile au centre de son univers, dans son big-bang à l’envers, les murs toujours plus proches, toujours moins de place où circuler. Son univers est en contraction, il s’effondre sur lui-même. Il arrivera un moment où il l’engloutira. Fatalement. Quand elle ne pourra plus accumuler, et plus encore, quand elle ne pourra plus bouger, enkystée dans son sarcophage.

Personne n’a pu éteindre cette colère, je la sens quelquefois encore, acide, tapie, tout juste endormie, prompte à escalader n’importe quel prétexte, un chauffard, une facture injustifiée, une attitude ambiguë de Sandrine, pour sortir sa tête monstrueuse et mordre, déchirer, mâcher ceux qui passent à sa portée, les proches, ceux qui aiment et qu’elle lacère sans retenue. Personne n’a réussi, ni Mme Naigre, ni les pédopsychiatres, ni Robert, encore moins Jacqueline, les dîners.             
Ce que je leur balançais, avec force, autour de la table, dans la salle à manger – démesuré tout ce bois, comme des habits du dimanche. Furieux contre eux, contre elle, contre un dieu auquel je ne croyais pas, sûr de mon bon droit mais vaguement coupable de la facilité du procédé, ma colère injuste, et terriblement excité, de plus en plus, par leur attitude, la compréhension mielleuse qu’ils opposaient à mes écarts. Cet immense ressentiment, qui mettrait des années à se canaliser, à s’éteindre de lui-même n’était que de la peur, le résultat de ce que je percevais comme une injustice, de l’angoisse face à la disparition de l’avenir, notion floue jusque-là, mais qui prenait toute sa réalité dans son prochain effacement. Juste avant la chute, je continuais à courir comme ces personnages stupides de dessins animés, j’étais une mouche, tout le reste était vitre.

mardi 7 décembre 2021

[Augusto, Edyr] Casino Amazonie

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casino Amazonie (Bellhell)

Auteur : Edyr AUGUSTO

Traducteur : Diniz GALHOS

Parution : en portugais (Brésil) en 2020,
                   en français (Asphalte) en 2021

Pages : 208

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bélem, dans le nord du Brésil. Dans ce pays où tout jeu d’argent est illégal, le docteur Clayton Marollo associe sa passion des cartes et son carnet d’adresses bien garni pour ouvrir des salles clandestines qui accueillent, nuit après nuit, hommes politiques, notables, trafiquants et vrais joueurs.
Gio, jeune homme élevé quasiment dans la rue, se fait remarquer par le tout-puissant Marollo, qui en fait son bras droit. Il se rend vite indispensable, jusqu’à l’arrivée de Paula, jeune joueuse de poker extraordinairement douée, qui fait tourner les têtes et suscite bien des convoitises dans ce milieu très fermé.
Roi, dame, valet : ces trois-là vont se convoiter, se haïr, se perdre.
Bienvenue dans les eaux troubles de Belém.

Edyr Augusto nous plonge à nouveau dans les bas-fonds de la capitale de l’Amazonie, lieu de tous les trafics, en multipliant les portraits d’une humanité-mosaïque.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Natif de Belém, Edyr Augusto est journaliste, écrivain et dramaturge. Très attaché à sa région, l’État du Pará, il y ancre tous ses récits.

 

 

Avis :

Loin de se contenter de régner sur son empire médical et son réseau de cliniques à Belém, au nord du Brésil, le richissime docteur Clayton Marollo complète ses confortables revenus en ouvrant des casinos clandestins. Viennent s’y presser, dans ce pays où tout jeu d’argent est prohibé, aussi bien le gratin de la ville, notables et hommes politiques, que les malfrats en tout genre. Parmi les familiers, deux figures incontournables, Gio, que Marollo a sorti de la rue pour en faire son bras droit, et Paula, jeune joueuse professionnelle de poker, vont apprendre à leurs dépens qu’il est dangereux de se faire remarquer dans ce milieu infesté par la pègre…

Journaliste natif de Belém, c’est à la manière d’un correspondant de guerre, au travers d’un personnage reporter et romancier amené à recueillir, à ses risques et périls, les confidences de première main d’un redoutable caïd, que l’auteur déroule son récit. Il en résulte une crédibilité qui rend fiction et réalité inextricables. Autour de Marollo, Gio et Paula, se tisse bientôt un faisceau de fils narratifs, faisant apparaître une myriade de protagonistes, tous aussi peu recommandables les uns que les autres, et dessinant un tableau sans fard de la violence et de la corruption qui, loin de demeurer l’apanage de ses malfrats, gangrènent en réalité toutes les couches de la société de cette grande ville. Argent, pouvoir, plaisir : tout est motif de meurtre et rien n’y fait obstacle, puisque les forces de l’ordre elles-mêmes ont perdu le droit chemin. Ne demeurent que rapports de force et terreur, dans une escalade où le plus fort d’aujourd’hui rencontrera forcément son maître demain.

Sidéré par le tourbillon sans fin de brutalité et d’abjection dans lequel s’enfonce la narration, souffleté par l’écriture sèche, mêlée d’oralité, qui restitue sans filtre la vulgarité et la cruauté des protagonistes, le lecteur ressort d’autant plus assommé de cette immersion en enfer que tout y paraît plausible et authentique. Jamais auparavant le Brésil ne m’était apparu sous un jour aussi noir, assez comparable à ce qu’il me semblait jusqu’ici le paroxysme mexicain. (4/5)


Citation :

Tous les jours, il naît un million d’abrutis pour un petit malin. Et quand tout ce beau monde se rencontre, on peut faire des affaires, tu me suis ? (…) 
Tu sais, ce jeu ne repose que sur le talent des joueurs. En principe, c’est neuf personnes autour d’une table, deux cartes par joueur, cinq cartes sur la table, les mises de chacun, et c’est la meilleure main qui gagne. Mais il y a le bluff.


 

dimanche 5 décembre 2021

[Coulon, Cécile] Seule en sa demeure

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Seule en sa demeure

Auteur : Cécile COULON

Editeur : L'Iconoclaste

Parution : 2021

Pages : 333

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Une histoire d’espoirs fous et de désirs, dans un XIXe siècle dominé par les interdits.

Cécile Coulon nous plonge dans les affres d’un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid de Candre Marchère, un riche propriétaire terrien du Jura. Pleine d’espoir et d’illusions, elle quitte sa famille pour le domaine de la Forêt d’Or. Mais très vite, elle se heurte au silence de son mari, à la toute-puissance d’Henria, la servante. Encerclée par la forêt dense, étourdie par les cris d’oiseaux, Aimée cherche sa place. La demeure est hantée par le fantôme d’Aleth, la première épouse de Candre, morte subitement peu de temps après son mariage. Aimée dort dans son lit, porte ses robes, se donne au même homme. Que lui est-il arrivé ? Jusqu’au jour où Émeline, venue donner des cours de flûte, fait éclater ce monde clos. Au fil des leçons, sa présence trouble Aimée, éveille sa sensualité. La Forêt d’Or devient alors le théâtre de désirs et de secrets enchâssés.
Seule en sa demeure est une histoire de domination, de passions et d’amours empêchés.
Le roman haletant d’une autrice confirmée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire de Clermont-Ferrand, Cécile Coulon publie son premier livre à seize ans. Depuis, elle ne cesse de nous surprendre, de nous émerveiller. En quelques années, elle a publié sept romans dont Une bêteau paradis, un grand succès de librairie, récompensé par le prix littéraire du Monde, et deux recueils de poèmes dont l’un, Les Ronces a reçu le prix Apollinaire en 2018. Cécile Coulon est également éditrice à l’Iconopop, une collection de textes brefs et poétiques à l’Iconoclaste.

 

Avis :

Unie au riche propriétaire du lointain domaine Marchère par l’un de ces mariages arrangés si courants au 19ème siècle, Aimée se découvre un mari austère mais courtois, absorbé par l’exploitation de ses forêts du Jura. Elle apprend bientôt qu’elle succède à une première épouse, morte peu après ses noces. Troublée par l’épais silence entourant cette disparition, la jeune femme accumule les noirs pressentiments et se met à considérer son nouvel environnement sous un jour de plus en plus menaçant...

C’est d’abord la prégnance soigneusement entretenue de son cadre oppressant qui ancre cette histoire dans une angoisse diffuse. Encerclée par une épaisse forêt qui l’isole aussi sûrement qu’elle semble vouloir l’étouffer dans le silence bruissant de ses obscures futaies et de ses brouillards aveugles, la demeure des Marchère prend déjà des allures de manoir écossais ou de château des Carpates, quand on la découvre en plus le théâtre d’une tragédie scellée dans le secret du passé. La présence fantomatique de celle qui l’a devancée dans la position d’épouse devient pour Aimée d’autant plus insidieuse et troublante, qu’elle s’assortit d’un mystère que l’énigmatique comportement des hôtes du domaine a tôt fait de faire paraître suspect. C’est donc désormais avec l’obsédante sensation d’une menace incertaine que, piqué par l’intrigue, le lecteur s’achemine peu à peu vers des révélations inattendues.

Au fil des pages, viennent à l’esprit de nombreuses références de la littérature britannique du 19ème siècle, comme Jane Austen et les sœurs Brontë, avec en particulier Jane Eyre. Cécile Coulon joue avec les thèmes gothiques et sentimentaux, y associe une pointe de critique sociale et de féminisme en évoquant le mariage et la condition des femmes dans la société conventionnelle d’alors. Le ton restant moderne, sans la tournure des dialogues de l’époque, l’on se sent immergé dans l’un de ces contes contemporains en vogue, versions revisitées de grands classiques intemporels. Chez le lecteur, l’amusement en finit presque par l’emporter sur l’inquiétude et le suspense…

Si ce nouveau roman de Cécile Coulon, moins âpre et légèrement plus fantaisiste qu’Une bête au paradis, se lit peut-être avec moins de passion, il possède un charme qui, à défaut de foudroyer, se savoure avec quelques frissons d'angoisse. (4/5)  

 

 

Citations :

Candre était un jeune homme riche, orphelin, et veuf. À vingt-six ans, sa vie ressemblait à celle d’un vieillard, les traits de son visage suivaient le cours de son histoire familiale, ils tiraient sa bouche et ses paupières, comme pour rentrer, aussi vite que sa mère et sa première femme, sous terre, là où la famille Marchère, et ceux qui la fréquentaient, finissaient, plus vite que les autres.  

– Vous parlez à vos chevaux comme vous parlez à mon père, c’est une drôle de façon de faire. (…)
– Dieu a créé l’homme et les animaux terrestres le même jour, répondit-il. Il n’y a aucune raison que je les traite différemment. Sans compter qu’on n’est jamais trahi par un cheval, un cochon ou une abeille.

Avant de passer devant l’écurie, Aimée sentirait passer dans son cou ce vent qui mordait, même au cœur des étés forts, tantôt sec et brûlant, tantôt dur et glacial, elle aviserait, avant le dernier virage, la grande croix d’un bois sombre et perlé qui marquait l’entrée de la forêt d’Or. Mme Marchère frissonnerait, comme chaque fois qu’un étranger pénétrait les terres de Candre en sa compagnie. Aimée apprendrait que cette forêt deviendrait son empire ; sa noirceur et ses secrets avaient éduqué, formé, protégé Candre dès son enfance. Son époux ne travaillait pas ses bois comme ses scieurs, ses renardiers et ses colporteurs, non, mais comme un homme qui aime plus la forêt que ses semblables.

Une bâtisse de pierre et de bois, aussi large qu’un couvent, aussi haute qu’une église, trônait au cœur du paysage. Le toit était de tuiles rouges ou noires qui tombaient sur des fenêtres rondes à l’étage supérieur, puis rectangulaires et longues. Les volets, de bois huilé, mangeaient la façade et le lierre courait de haut en bas, enroulant sur les vantaux de longs doigts verts et noueux. (…)
Le château se fondait dans la végétation, comme s’il était né de la forêt, protégé par elle sans qu’elle le dévore, habillé par ses feuilles et ses plantes grimpantes, bourdonnant d’abeilles, et pourtant étincelant et propre comme les costumes et chevaux de Candre. Elle imaginerait un œil géant, de lumière et de verdure, tandis que la voiture s’arrêterait devant l’escalier, usé, vestige des caprices de Jeanne Marchère. Un œil immense posé sur elle, aux cils de vantaux plats, aux cernes de vitres impeccables.

Amand Deville avait été fait général de cavalerie trente ans plus tôt. Maniant les rênes et l’arme avec la même souplesse, on l’avait affecté au 56e régiment de cavalerie légère, au commandement des carabiniers, et lorsque la guerre éclata, que les Prussiens avancèrent en nombre sur la France, Amand, fier d’être appelé, guida ses troupes à travers les rases lignes de la plaine. Il quitta son domaine sous les hourras des villageois, et quand il revint, un mois plus tard, sur quatre jambes, on laissa le jeune général éclopé rejoindre sa chambre sans poser de questions. Il apprit lentement à tenir sur ce corps de bois, haïssant ses cannes. Le temps passa sur lui comme une eau glacée : il devint maigre et tendu, ne souffrant plus de ses jambes mais de son âme.

Les arbres chuchotèrent jusqu’à l’aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d’être brûlés.  

La lettre était courte. L’écriture minutieuse et tremblante. Celle d’une bonne élève fatiguée par son devoir. Aimée devinait la maladie qui immobilisait le bras, elle imaginait cette jeune femme aux yeux mauves, dans ce décor à la fois sublime et cauchemardesque. Les premiers sanatoriums, ouverts une dizaine d’années plus tôt, faisaient parler d’eux : on envoyait les malades en montagne pour les habituer au paradis.

La chambre était petite. Aménagée pour recevoir un mort, au premier étage, elle donnait sur l’étang à l’arrière de la maison, au bord duquel Aimée et Candre avaient cheminé ensemble. Le ciel s’arrêtait aux vitres. Aimée, en montant l’escalier, avait pensé que la mort aurait envahi la chambre. Elle se trompait : seule l’absence nichait dans cette pièce aux murs verts. La mort, elle, attendait dehors qu’on lui amène enfin son nouveau passager.

Depuis que son cousin était rentré, Aimée l’avait trouvé dur. Cassé. Il avait à peine frôlé sa cousine. Il parlait par à-coups – « oui », « nous ferons cela », « ce sera à telle heure » –, sa voix était comme une porte claquée par le vent, elle battait au grand air, désespérée. Claude avait perdu plus que son oncle ; sa vie, déjà mutilée, s’effritait un peu plus, et dans ces saccades Aimée voyait comme les hommes restaient, à jamais, des garçons, vifs, chahuteurs, déséquilibrés par la perte. En elle, le chagrin creusait des galeries : Amand était parti, elle avait vécu à ses côtés des jours forts et heureux, dont elle emplissait ces chemins intérieurs. Dans sa douleur, une voix apaisée lui murmurait qu’elle avait eu de la chance ; elle aimait son père mort autant qu’elle l’avait aimé vivant. Claude, lui, comprenait ce qu’il perdait, et sous son âme s’ouvrait un vide immense, au bord duquel sa fierté reculait. Alors il ruait.

En cette saison, les arbres se rapprochaient des hommes : leurs doigts attrapaient les vestes, grattaient les cheveux, froissaient les pantalons, les feuilles rousses dessinaient sous le ciel un deuxième toit pourpre, les ouvriers marchaient sous une mer de sang suspendue aux branches, l’air circulait à peine, prisonnier entre les troncs larges comme des cercueils. La terre suffoquait, écrasée par ces géants, et les hommes, moins agiles que les bêtes, plus violents que les cieux, se contorsionnaient, ils brûlaient de désir et de mélancolie dans des maisons fragiles qu’ils croyaient solides, ils s’enfonçaient dans des femmes à la peau malade, qui voyaient, elles, la forêt d’en haut, lui parlant dans la nuit, comme on parle à Dieu ou à une meilleure amie.

Mon père est mort, ma mère vit seule sur le peu de rentes qu’il a laissé. Mon cousin est parti faire la guerre. Il ne me reste personne, et vous savez bien ce qui arrive aux femmes qui fuient leurs époux, vous savez bien ce qu’il en est, ensuite, de leur réputation et de celle de leur famille.

 

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