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mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

Accès au livre : ISBN 9782823622058  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

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jeudi 23 novembre 2023

[Viel, Tanguy] Article 353 du code pénal

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Article 353 du code pénal

Auteur : Tanguy VIEL

Parution :  2017 (Editions de Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d'être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l'ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d'investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu'il soit construit.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire.

 

 

Avis :

Parce qu’au cours d’une partie de pêche au large de Brest, il a jeté et abandonné un homme à la mer, le narrateur Martial Kermeur a été déféré devant un juge. Il est auditionné, mais, dans le huis clos qui le place face à lui-même autant qu’au magistrat, sa confession se mue en implacable réquisitoire, et, sous les traits du meurtrier, se profile bientôt la victime d’une insupportable machination. L’on ne devient pas assassin du jour au lendemain. Victimes ou coupables, tout est parfois question de point de vue...

Son quasi monologue s’ouvre sur l’horizon modeste d’un ouvrier de l’arsenal de Brest, horizon encore raccourci par quelques vents contraires : opportunité manquée, divorce, chômage, et voilà notre homme seul avec son fils de onze ans et une prime de licenciement, de quoi investir dans un bateau de pêche et enfiler le ciré jaune, seule reconversion plausible dans cette région sans avenir économique. C’est dans cette grisaille que surgit une perspective inespérée, en la très avenante personne d’Antoine Lazenec, un promoteur immobilier vendeur de rêve et de standing, plein de projets dynamisants que plus personne ici n’aurait osé imaginer. Séduit comme beaucoup d’autres par la promesse d’un « Saint-Tropez du Finistère », Kermeur lui confie tout son argent. Le temps passe, mais aucun complexe immobilier ni touristique ne sort de cette terre fatiguée, usée jusqu’à la moelle par les vents et les flots.

Comme souvent les victimes de grosses arnaques, si bien prises à leurs espérances qu’elles préfèrent s’enfermer dans le déni malgré les évidences, les pigeons vont se laisser leurrer des années durant. Jusqu’à ce que les drames s’enchaînent, dans une cascade n’épargnant que l’escroc, plus que jamais plastronnant et occupé de son grand train, sans remords ni conscience dans son aplomb inoxydable et dans son intouchable toute-puissance. Enfin revenu de sa crédulité, dépouillé, trahi et humilié, mais surtout blessé au travers de son fils, victime collatérale, et désespérant d’une quelconque «  justice naturelle qui ne tombera peut-être jamais », Kermeur décide, dans sa colère, d’entrer en révolution pour inverser, ne serait-ce qu’une fois, le sempiternel cours de l’histoire qui veut qu’une poignée de puissants menteurs et corrompus impose ses dés pipés à une majorité d’éternels perdants.

Se dévidant en longues phrases qui reflètent à merveille les efforts d’ordonnancement de la pensée, entre incrédulité, lassitude et sentiment de délivrance, d’un homme droit, mené au meurtre par les circonstances, le texte est d’une virtuosité confondante, chaque tournure renversante de justesse, d’originalité et de vraie beauté. Et c’est l’âme troublée, qu’à la fois dans la tête du prévenu et dans la peau de son juge, on l’observe tenter de tracer « la ligne droite des faits », en réalité « la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies » et « comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire » qui ont fait déraillé sa vie. A moins que le dénouement ne réserve quelque surprise… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’est Le Goff qui avait raison, que j’étais trop isolé ces derniers temps, alors le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme. Voilà. C’est peut-être ça, la principale chose que j’ai apprise ces dix dernières années : qu’on finit toujours par aimer qui nous aime.


En tout cas, c’est comme ça qu’aujourd’hui je me représente la dernière décennie quand j’en amène toutes les lignes ici même devant vous, et ça fait comme un cerf-volant dont j’actionnerais les commandes depuis une plage, comme si soudain j’avais une vue claire et comme surnaturelle du temps qui passe, mais c’est toujours facile, j’ai dit, avec le recul, de tisser les choses en destin, et alors border les années avec je ne sais quels piquets ou poteaux d’angle et même une couleur qui en déciderait la teinte définitive. Seulement, quand on était dedans, dans chaque année ouverte sur quelle bouteille de champagne, il n’y a jamais eu de carte IGN
qu’on nous aurait distribuée le jour de l’an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d’autre que les lignes un peu floues qu’on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c’est tout. Et que tout le problème c’est qu’il faut encore prendre les virages soi-même. Encore que me concernant, je n’ai pas eu l’impression de prendre beaucoup de virages. C’est l’avantage de la bêtise : on reste au carrefour et on attend de se faire renverser par une voiture. Je veux dire : est-ce que c’est moi qui ai décidé que ma femme parte du jour au lendemain sans presque prévenir ? Est-ce que c’est moi qui ai décidé de licencier les trois quarts du personnel de l’arsenal ?


Médecin ou juge, j’ai pensé depuis, ce ne sont pas des gens qui marchent aux sentiments, au contraire, ils sont trop occupés à en écarter les branchages et briser l’épaisseur des sous-bois qu’ils habitent. Même, quelquefois, quand il me regardait, le juge, on aurait plutôt dit qu’il avait une machette dans les yeux et qu’avec elle il frayait son chemin à l’intérieur de moi, comme s’il visait un point central que je ne connaissais pas moi-même, quelque chose qu’il aurait peut-être simplement appelé « les faits » et parce qu’il pensait qu’à l’intérieur d’eux, « les faits », il y avait la vérité. Comme si elle, la vérité, elle allait émerger toute seule hors de l’eau, sèche et sans rides.


Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l’absence de phrases il y a toujours tant d’air chargé qui va de l’un vers l’autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l’un en face de l’autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s’enchaînent, tous ces repas où il m’a raconté sa journée de collège et le métier qu’il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l’écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille comme une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n’est pas la peine d’essayer de mentir, ce n’est pas la peine de dire « si, bien sûr, je t’écoute » parce qu’il sait, n’importe quel enfant sait parfaitement si on n’écoute pas, si on refait à l’infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l’air de vous emmurer, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l’abandonnez sur place.
 
 
Erwan devant la télévision éteinte. Erwan dans la cuisine à me regarder penser. Erwan derrière la vitrine du banquier. Erwan derrière la porte de sa chambre. Erwan sur les pontons à regarder le gros bateau de Lazenec. Et moi je dis que chaque scène est devenue une image fixe dans son cerveau, au point de faire comme la lame d’un cutter qui a fini par lui déchirer la peau ou non pas la peau mais la chair dessous, tirant sur elle en l’effleurant et à la fin son visage intérieur, il fut comme lacéré. Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.


Au fond, plus vous faites une chose absurde et plus vous avez de marge de manœuvre, parce que l’autre en face, l’autre, tant qu’il n’a pas mis ça dans sa machine à calculer à lui, tant qu’il n’a pas fabriqué une petite machine à lui pour domestiquer l’absurdité, il est paralysé. Les grands boxeurs le savent, que seulement quand le jeu de l’autre est dans leur boîte, c’est-à-dire seulement quand il est enfin enfermé dans leur cerveau comme sur le plateau d’une petite boîte à musique, là, oui, ils savent qu’ils peuvent combattre mais avant ça, avant ça vous prenez des coups, et puis c’est tout. Et plus vous prenez des coups, moins vous êtes lucide, et moins vous êtes lucide, plus vous prenez des coups, vous comprenez ?


Le plus étrange peut-être, c’est qu’il ne m’apprenait rien, mais plutôt comme s’il avait apporté la dernière pièce qu’on pose en haut d’un château de cartes, celle dont on sait qu’elle fera tout s’écrouler, mais dont on a compris depuis longtemps que chaque étape précédente nous menait vers lui, l’écroulement.


Comme quoi on n’est pas toujours les mêmes, les pères et les fils, et si j’ai compris quelque chose dans cette histoire, c’est bien qu’il y a un moment vos enfants, ils ne sont pas le prolongement de vous. Mais combien d’années il faut pour se rendre compte de ça, oh pas tant nous, mais eux, combien d’années il leur faut pour un jour comprendre qu’ils ne sont pas le bras armé de nos rêves et de tout ce que nous n’avons pas fait dans la vie, oui, qu’ils ne sont pas là pour rattraper nos conneries ?


On a marché dans le vent de la nuit et c’était clair que j’avais rattrapé mon retard, je veux dire, là, dans l’air humide, j’étais aussi soûl que lui, aussi léger que lui, avec l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

vendredi 17 décembre 2021

[Barbéris, Dominique] Un dimanche à Ville-d'Avray

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un dimanche à Ville-d'Avray

Auteur : Dominique BARBERIS

Parution : 2019 (Arléa)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le titre, Un dimanche à Ville-d’Avray, est un lointain écho du film féérique – et mystérieusement inquiétant –, sorti en 1962, qui a marqué, tel un météore, le cinéma français.
Même sentiment d’inquiétude dans le livre de Dominique Barbéris : deux sœurs se retrouvent, alors que fléchit la lumière, dans un pavillon de Ville-d’Avray, avec chacune dans le cœur les rêves et les terreurs de l’enfance, le besoin insatiable de romanesque, de landes sauvages dignes de Jane Eyre et d’un amour fou, tout cela enfoui dans le secret d’une vie sage.
L’une se confie à l’autre. Lui raconte une invraisemblable rencontre dans le décor en apparence paisible de Ville-d’Avray, de ses rues provinciales. L’autre découvre, stupéfaite, son errance entre les bois de Fausse-Repose, les étangs de Corot, les gares de banlieue et les dangers frôlés...
Ce sont des pages à la Simenon. Les grands fonds de l’âme humaine sont troubles comme les eaux des étangs.
 
Deuxième sélection Prix Goncourt 2019.
Finaliste Prix Femina 2019.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Barbéris est une romancière française. Elle enseigne à Sorbonne-Université et y anime des ateliers d’écriture. Son premier livre La Ville a été publié chez Arléa en 1996. Ses huit autres livres sont chez Gallimard : Les Kangourous a été adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains. Quelque chose à cacher a eu le Prix des Deux Magots et le Prix de la Ville de Nantes en 2008. Et L’Année de l’éducation sentimentale le Prix Jean-Freustié / Fondation de France en 2018.

 

 

Avis :

Après une enfance étriquée et morose dont elles s’évadaient par de grandes rêveries romanesques inspirées de Jane Eyre, deux sœurs, l’une parisienne, l’autre habitant Ville-d’Avray, mènent désormais une vie rangée, sans éclat ni surprise, entre mari et enfant. Un dimanche d’ennui, l’aînée et narratrice rend visite à sa cadette. Au cours de leur tête à tête au jardin, le soir tombant, elle recueille avec stupéfaction les confidences de sa sœur sur ses envies vagues et réprimées d’autre chose, qui l’ont un jour conduite à une rencontre inattendue, à quelques rendez-vous secrets, et à l’éternel regret d'un possible finalement repoussé.

Il se passe peu de choses dans cette histoire, à l’image de l’existence étale de ces deux femmes engluées dans un quotidien morne et sans vie. Pourtant, bien des courants serpentent dans les profondeurs de ses non-dits, venant soudain troubler la surface apparemment sans ride de ce qui semblait un bonheur tranquille. Un bonheur dont avait d’ailleurs fini par se persuader la narratrice, perturbée que sa sœur ose laisser le doute s’infiltrer. Etait-ce donc finalement cette vie à laquelle aspiraient les deux fillettes romantiques, quand elles rêvaient de grands sentiments passionnés dans leur quotidien gris ? En toute honnêteté, n’ont-elles pas refoulé au fond de leur âme bien des élans déçus, piétinés par une réalité aussi morne aujourd’hui qu’autrefois ?

Par simples allusions où insidieusement le doute affleure, se laissent peu à peu deviner désenchantement et regrets, d’autant plus prégnants que l’une des deux femmes aura cru croiser un parfum d’aventure, presque tendu la main pour l’attraper, pour finalement reculer au moment de confronter rêve et réalité. Au gré de petites touches presque sans couleur, imprégnées des ombres du couchant et de l’odeur de la pluie d’automne, se dessinent deux silhouettes de femmes restées en marge de leur vie, portant au plus creux d’elles-mêmes les rêves et les aspirations qu’elles auront laissé échapper.

Un texte délicat, subtilement et poétiquement empli de sensations et d’impressions mouvantes, où la nostalgie du temps passé et des possibles à jamais perdus donnent vie à une très vraisemblable Bovary contemporaine. (4/5)

 

Citations :

La saison s’avançait. C’était, je me souviens, un dimanche du début de septembre, un de ceux où passe la frontière entre l’automne et l’été.
Dans les quartiers que je traversais, certaines maisons restaient fermées – preuve que leurs propriétaires n’étaient pas rentrés –, mais il y avait des fleurs dans les jardins. Des fleurs qui fleurissaient toutes seules dans ces jardins inoccupés. On sentait partout, davantage qu’à Paris, cette sorte d’étirement languide et d’immobilité propre aux végétaux en automne. Il y avait moins de roses rouges que de roses claires, les roses rouges, quoique de couleur plus affirmée et de parfum plus robuste, tenaient moins. Elles semblaient s’épuiser.
Peut-être que la couleur épuise les roses.

Le voisin tondait sa pelouse ; le bourdon du moteur concurrençait le piano ; j’imaginais que de temps en temps, en jouant, ma nièce se tournait vers la fenêtre, agacée. Elle rêvait certainement d’être une pianiste élégante et raffinée que les hommes admireraient. Elle était peut-être amoureuse de son professeur de piano. Un classique.
Et malheureusement, le professeur de piano dirait : « Ce n’est pas fameux ; mais pas fameux du tout. »
C’était ainsi, la vie ; on essayait de porter vaillamment ses rêves ou ceux des autres.

En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure. Il y a quelque chose en eux d’un trompe-l’œil.

Qui nous connaît vraiment ? Nous disons si peu de choses, et nous mentons presque sur tout. Qui sait la vérité ? Ma sœur m’avait-elle vraiment dit la vérité ? Qui la saura ? Qui se souviendra de nous ? Avec le temps, notre cœur deviendra obscur et poussiéreux comme le cabinet de consultation du docteur Zhang.
Une salle d’attente où on attendait toute sa vie. Aucun bruit de l’autre côté. Aucun signe.
Je sentais une sorte d’angoisse. Je me disais toujours : Si elle s’était trompée ? Qui est-ce que j’attends, moi aussi ? Qui, pour moi, est venu ?

 

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vendredi 2 juillet 2021

[Duquesnoy, Isabelle] La Pâqueline ou les mémoires d'une mère monstrueuse

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : La Pâqueline ou les mémoires d'une
            mère monstrueuse

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Année de parution : 2021

Editeur : La Martinière

Pages : 400






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Maudite année 1798 pour la Pâqueline ! D’abord le procès de son fils Victor, qui lui vaut une réputation ignominieuse. Et maintenant l’incendie de sa maison ! Réfugiée chez son rejeton, qui a fait fortune de son métier d’embaumeur et de trafics d’organes, exaspérée, elle accouche d’une idée diabolique : elle va lui jeter au visage les secrets dramatiques de son enfance, en couvrant les murs de ses écritures. Et ira jusqu’à le dépouiller de ses richesses...

Mais quelle est cette femme, qui suscite le dégoût autant que l’éclat de rire et l’émotion ? Et quel est donc ce roman extraordinaire, qui marie finesse et outrance, méchanceté et tendresse, érudition et imagination – jusqu’à l’apothéose finale ? Un chef-d’œuvre étonnant et drôle, qui porte la patte d’un très grand écrivain, assurément.

Après le succès de L’Embaumeur, prix Saint-Maur en poche et prix de la ville de Bayeux, Isabelle Duquesnoy nous livre le portrait d’une mère abominable, qu’on se surprendra étrangement à aimer, écrit dans une langue époustouflante, entre préciosité du XVIIIe siècle et démesure rabelaisienne. Un écrivain inclassable et majeur de ce début du XXIe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Duquesnoy est restauratrice d'art et écrivain. Elle vit entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle est l'auteure de L'Embaumeur (La Martinière, 2017) et des Confessions de Constance Mozart (Points).


Avis :

Déjà couverte d’opprobre par le procès et l’emprisonnement de Victor, son fils embaumeur enrichi par un trafic d’organes, la Pâqueline se retrouve à la rue après l’incendie de sa maison, cette même année 1798. Elle investit alors la demeure bourgeoise de ce rejeton exécré, et, faute d’autre moyen de subsistance, s’emploie à son pillage méthodique. Emplie d’aigreur par le contraste entre l’opulence de son fils et sa propre indigence, elle est prise d’une irrépressible impulsion : jeter le drame de sa propre vie et le secret des origines de Victor à la figure de l’absent. Ce qu’elle entreprend en couvrant d’écritures les murs du riche appartement.

J’avais apprécié L’embaumeur au-delà du coup de coeur et ne pouvais donc que me précipiter sur cette suite, que l’on peut d’ailleurs lire indépendamment. Victor croupissant désormais dans les immondes profondeurs de son cachot, où seul le paiement d’une pension peut assurer un régime adouci, le voici plus que jamais dépendant de son épouvantable mère et des méchancetés dont elle l’a depuis toujours poursuivi. La narration quitte le point de vue du fils pour embrasser cette fois celui de la mère, dont on va peu à peu comprendre les raisons de sa rancoeur et de son aversion maternelle. L’odieuse figure de cette femme sans vergogne ni morale, qui souvent choquera le lecteur pris d’une répugnance horrifiée, laisse bientôt entrevoir une existence misérable, jalonnée d’épreuves, ainsi qu’une personnalité qui, aussi fruste et bestiale soit-elle, n’en finit pas moins par révéler des facettes humaines et attachantes.

Au travers de la Pâqueline se profilent les réalités de la vie quotidienne du petit peuple de Paris et des campagnes à la fin du XVIIIe siècle, en particulier celui des femmes les moins favorisées, prostituées, servantes ou orphelines. L’on retrouve avec plaisir l’érudition de l’auteur, qui sait distiller les menus détails de la vie de l’époque dans une restitution toujours surprenante, souvent choquante et repoussante, tant elle accumule de sordide et d’horrible dans l’ordinaire misérable qui prévaut alors dans les basses couches de la société. Nombreux sont les passages qui plissent le nez du lecteur de dégoût incrédule, notamment en ce qui concerne les ahurissantes utilisations de matières humaines, le terrifiant manque d’hygiène et les crasses ignorances médicales.

Dans la même veine que L’Embaumeur, La Pâqueline m’a sensiblement moins séduite. Peut-être parce que l’effet de surprise s’y est mué chez moi en une diffuse sensation de réchauffé, et surtout à cause des éléments beaucoup plus burlesques de ce second ouvrage qui donne parfois l'impression d'une surenchère au détail écoeurant. Cette suite n’en demeure pas moins un excellent roman, original et documenté, bien écrit et agréable à lire, dans un genre inclassable qui vaut le détour. (4/5)


Citations :

Elle comprit comment ce ministre de Dieu distribuait bons points et pardons à ses brebis baveuses : un ragoût de fouine, en échange de son indulgence pour une mauvaise action. Une tarte aux nèfles, en absolution d’une galipette dans les fourrés. Son curé avait une grosse bedaine : la paroisse était une pécheresse profitable.

Pourrait-il croire, ce cher fils, que, durant mon enfance, je ne connaissais pas les serviettes de toilette ? J’utilisais un frottoir en peau de bête, afin de gratter mes bras et faire tomber ma crasse en petites boulettes oblongues. Après quoi, je changeais de chemise et me coulais dans l’une de mes deux robes. Ce qui dépassait de mes vêtements pouvait être passé à l’eau : mes mains, mon visage et mes pieds. Je ne me lavais jamais les cheveux, on m’avait affirmé que cela risquait de me rendre chauve. Ma mère enduisait mes boucles d’une “cire d’Espagne” dont les effluves de jonquille et de cannelle embaumaient la maison.

Je garde en mémoire le souvenir d’une énorme cargaison de Noirs que l’armateur se lamentait d’avoir perdue, ces gens capturés et enchaînés étaient morts les uns après les autres durant la traversée. La saleté avait causé une épidémie de fièvre dont les passagers avaient tous souffert, sans que nul n’ait pu les en guérir. Sur les cinq cents Noirs que le capitaine se vantait d’avoir entassés dans les cales du navire, il n’en restait que vingt-trois, dont la santé semblait chancelante.          
– Allez-vous en acheter un, Monsieur Delamarre ?          
– Ici, on ne les paie pas en argent, répondit-il. On les échange contre des marchandises plus onéreuses. Je doute que mes plantes médicinales intéressent cet armateur…          
– Et que deviennent ces gens, une fois qu’ils ont été choisis par quelqu’un ?         
 – Ils sont utilisés comme domestiques, mais ils ne sont pas payés. C’est un comportement que je réprouve, même si Voltaire lui-même n’y voit rien de mal. D’ailleurs on raconte qu’il a investi une petite fortune dans un navire négrier ; je t’avoue que, après avoir lu son majestueux Traité sur la tolérance, je ne comprends plus les raisonnements de ce grand esprit.



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mardi 27 avril 2021

[Slimani, Leïla] Le parfum des fleurs la nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parfum des fleurs la nuit

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Stock

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère ?

Autour de cette « impossibilité » d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.

C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place : « Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle ». 
 
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras : « Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l'auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l'ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres.

 

Avis :

Invitée à contribuer à la collection Une nuit au musée, Leïla Slimani a accepté de se laisser enfermer, un soir venu, à la Punta della Dogana, musée d’art contemporain situé dans les anciennes douanes de Venise. De ce tête-à tête nocturne avec les œuvres exposées dans ce lieu chargé d’histoire, est sorti ce texte très personnel sur la création littéraire.

S’avouant assez peu réceptive à l’art moderne, l’écrivain nous livre néanmoins quelques réflexions subtiles et poétiques sur son ressenti face aux œuvres de ce musée, dont l’une a d’ailleurs joliment inspiré le titre de ce livre. Sa sensibilité artistique trouve chaque fois un prolongement littéraire, chacune de ses sensations et de ses idées la ramenant à ce qui aimante sa vie : l’écriture. Sacerdoce éminemment solitaire mais aussi incommensurable espace de liberté, l’écriture relève chez Leïla Slimani du viscéral. C’est avec une lucidité parfois douloureuse qu’elle explore, au tréfonds de son être, ce qui l’attache tant à l’expression écrite. Elle est ainsi amenée à évoquer par exemple l’expérience d’emprisonnement de son père, ou encore l’absence d’ancrage résultant de sa double appartenance culturelle. Ecrire devient pour Leïla Slimani une quête quasi ascétique, une lente décantation du bouillonnement de la vie et du monde dans l’espoir d’en saisir l’impalpable essence. Ses références littéraires illustrent son propos avec le plus grand naturel. Et c’est avec simplicité qu’elle nous livre un texte impressionnant de sensibilité et de profondeur.

Pause d’une nuit dans un espace artistique, cet intermède entre deux romans est l’occasion d’une réflexion intime sur la création littéraire qui confirme, une fois de plus, le talent et la brillante personnalité de Leïla Slimani. (4/5)

 

Citations :

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. (...)
Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. (...)
« À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. Un combat physique où il faut mater, sans cesse, le désir de vivre et celui d’être heureux.

Parfois, je me dis que si je ne parlais à personne, si je gardais toutes mes pensées pour moi, elles ne prendraient pas ce tour banal que je leur trouve quand je les partage avec les autres. La conversation est l’ennemi d’un écrivain. Il faudrait se taire, se réfugier dans un silence obstiné et profond. Si je m’astreignais à un mutisme absolu, je pourrais cultiver des métaphores et des envolées poétiques comme on fait pousser des fleurs sous les serres. Si je devenais ermite, je verrais des choses que la vie mondaine empêche de voir, j’entendrais des bruits que le quotidien et la voix des autres finissent toujours par couvrir. Il me semble, quand on vit dans le monde, que nos secrets s’éventent, que nos trésors intérieurs s’émoussent, que nous abîmons quelque chose qui, gardé secret, aurait pu faire la matière d’un roman. Le dehors agit sur nos pensées comme l’air sur les fresques murales que Fellini filme dans Rome et qui s’effacent en même temps qu’elles prennent la lumière. Comme si l’excès d’attention, l’excès de lumière, loin de préserver, amenaient à la destruction de notre nuit intérieure.

Ce que l’on ne dit pas nous appartient pour toujours. Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle. La littérature est un art de la rétention. On se retient comme dans les premiers moments de l’amour quand nous viennent à l’esprit des phrases banales, des déclarations enflammées que l’on se force à ne pas dire pour ne pas abîmer la beauté du moment. La littérature consiste dans une érotique du silence. Ce qui compte, c’est ce qu’on ne dit pas. En vérité, c’est peut-être notre époque et pas seulement mon métier d’écrivain qui me pousse à désirer la solitude et le calme. Je me demande ce qu’aurait pensé Stefan Zweig de cette société obsédée par l’étalage de soi et la mise en scène de son existence. De cette époque, où toute prise de position vous expose à la violence et à la haine, où l’artiste se doit d’être en accord avec l’opinion publique. Où l’on écrit, sous le coup de la pulsion, cent quarante caractères. (...)
Il écrit : « Notre époque n’est-elle pas précisément celle qui ne permet pas le silence même aux plus purs, aux plus isolés, ce silence de l’attente, de la maturation, de la méditation et du recueillement ? »

Dans tous les hauts lieux du tourisme mondial, des comités d’habitants s’insurgent contre la marchandisation de leur cadre de vie, contre le sacrifice de leur tranquillité aux intérêts financiers. À Venise, plus que n’importe où ailleurs, on est frappé par ce que Patrick Deville appelle « la déréalisation du monde, le refus de l’histoire et de la géographie ». Le touriste n’est plus qu’un consommateur parmi d’autres qui veut « faire » Venise et ramener de son voyage des autoportraits pris avec une perche où la ville n’est qu’un décor d’arrière-plan. Nous sommes condamnés à vivre dans l’empire du même, à manger dans des restaurants identiques, à arpenter les mêmes boutiques sur tous les continents. En trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année. Les Vénitiens, eux, sont comme des Indiens dans une réserve, derniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux.

Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte alors que je suis intimement convaincue que l’écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ? D’ailleurs, quand les journalistes me demandent pourquoi j’ai choisi tel sujet pour mon roman, je me trouve toujours en peine de répondre. J’invente quelque chose, un mensonge crédible. Si je leur disais que ce sont nos sujets qui nous choisissent, et pas l’inverse, ils me prendraient sans doute pour une snob ou une folle. La vérité, c’est que les romans s’imposent à vous, ils vous dévorent. Ils sont comme une tumeur qui s’étend en vous, qui prend le contrôle de tout votre être et dont vous ne pouvez guérir qu’en vous abandonnant. De la beauté peut-elle surgir d’un texte qui ne vient pas de nous ?
 
Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder. (...)
Ce n’est donc pas l’objet qui compte mais l’expérience qui en résulte. C’est par la magie du regard, par l’interactivité, qu’un objet devient une œuvre d’art. Soit. Mais c’est précisément parce que l’art peut être partout, dans un urinoir ou une pelle à tarte, que les artistes contemporains et le monde qui gravite autour sont aussi jaloux de leur travail. Cette insularité les protège d’un risque évident de dilution voire de ridicule. Moins l’œuvre en elle-même est le produit d’une technique ou d’un travail complexe et plus on a besoin de créer ce cercle de « connaissants » qui valident : oui, c’est bien de l’art. Et si je me retrouvais un jour admise dans ce cercle confidentiel, si j’étais initiée à mon tour, je finirais peut-être par dire moi aussi : « Non, ce n’est pas un simple ballon, abruti. C’est de l’art ! »

L’eau, la neige, le vent ne tiennent pas au creux de la main. Aussi fort qu’on veuille les saisir, ils restent rétifs à notre volonté de les emprisonner. C’est assez semblable à l’expérience que fait tout écrivain lorsqu’il commence un roman. Au fur et à mesure qu’il avance, un monde se crée mais l’essentiel demeure inaccessible comme si en écrivant on renonçait en même temps, à chaque fois, à ce que l’on voulait écrire. (...)
Souvent, on me demande ce que peut la littérature. C’est comme demander à un médecin ce que peut la médecine. Plus on avance et plus on mesure notre impuissance. Cette impuissance nous obsède, nous dévore. On écrit en aveugle, sans comprendre et sans que rien soit explicable. 
 
Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée, le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit, au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est inversé, sens dessus dessous, l’artiste là encore se fait démiurge, apprenti sorcier, illusionniste. Je pense à ce que Tchekhov dit des grands écrivains. Ce sont ceux qui font surgir la neige en plein été et qui décrivent si bien les flocons que vous vous sentez saisi par le froid et que vous frissonnez.

Les hommes ont du mal à accepter la cruauté du hasard. On se révolte, on cherche un sens, un signe, une explication. On s’imagine parfois que c’est un complot ou bien que c’est Dieu qui nous lance un avertissement. Comme l’écrit Kundera, « l’homme moderne triche ». Il ne veut pas regarder la mort en face et fait semblant de croire que les choses dureront, qu’il y a une place pour l’éternité. Nos sociétés, qui vénèrent le « principe de précaution », le « risque zéro », détestent le hasard car il vient briser nos rêves de contrôle. La littérature, au contraire, chérit les cicatrices, les traces de l’accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes.

Ahmet Altan écrivait : « Je ne suis pas en prison. Je suis écrivain. » (…)
En lisant le texte d’Ahmet Altan, ce sont ces souvenirs qui ont ressurgi. Je me suis dit : « Mon père est en prison. Et je suis écrivain. » Il est mort et je vis. Par mes histoires j’essaie de regagner sa liberté. J’écris et je creuse un trou dans le mur d’une cellule. J’écris et chaque nuit je lime les barreaux d’une prison. J’écris et je le sauve, je lui offre des échappatoires, des paysages, des personnages aux extraordinaires aventures. Je lui offre une vie à sa mesure. Je lui rends le destin qu’on lui a refusé.
 
Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions.

Je me suis souvent vue comme l’avocate de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. C’est même la présomption tout court : on présume que quelque chose de commun nous unit au reste de l’humanité. On présume que ce personnage, sorti de notre imagination, qui a vécu telle expérience que nous n’avons jamais vécue, a ressenti en la vivant une émotion que nous pouvons comprendre sans pourtant la connaître. Depuis toujours, j’éprouve pour les autres plus que de la curiosité. Un appétit féroce. Un désir d’entrer au-dedans d’eux, de les comprendre, de prendre leur place pour une minute, une heure, toute la vie. Le destin des autres me fascine et il me fait souffrir quand j’ai le sentiment qu’il est cruel ou injuste. Jamais je n’ai pu me reposer dans le confort froid de l’indifférence. Le passant dans la rue, la boulangère qui parle trop fort, le petit vieux qui marche lentement, la nounou qui rêve sur un banc, tous m’émeuvent. Lorsqu’on écrit, on prend en affection les faiblesses, les défauts des autres. Nous comprenons que nous sommes tous seuls mais que nous sommes tous les mêmes.

Je ne crois pas qu’on écrive pour se soulager. Je ne pense pas que mes romans viendront à bout du sentiment d’injustice que j’ai vécu. Au contraire, un écrivain est maladivement attaché à ses peines, à ses cauchemars. Rien ne serait plus terrible que d’en être guéri.
 
Ce qui m’a longtemps préoccupée, c’est la possibilité d’écrire sans ancrage solide, sans fondations sur lesquelles m’appuyer. Peut-on être écrivain sans terroir ? Qu’a-t-on à raconter quand on ne se sent de nulle part ?
(…)
Déchirée entre mes communautés, écrivant dans un équilibre instable, il me manquait un territoire matriciel qui me nourrirait. Salman Rushdie a, à ce titre, occupé une place importante dans ma vie. J’avais huit ans et je vivais dans un pays musulman quand cet homme se retrouva sous le coup de la fatwa. Il était un traître, un apostat, la pire engeance que la terre puisse porter. Il était un vendu à l’Occident, un mécréant, qui avait renié la religion de ses ancêtres pour faire l’intéressant devant les Blancs. Plus tard, j’ai lu ses livres, ses entretiens, son autobiographie et mon admiration pour lui n’a cessé de croître. C’est lui qui m’a enseigné qu’on n’était pas obligé d’écrire au nom des siens. Que cette bâtardise, ce métissage, il faudrait l’explorer jusqu’à la lie. Écrire, ce n’était pas exprimer une culture mais s’en arracher quand celle-ci se refermait en injonctions, en diktats. « Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises. » À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation.
 
C’est en France que je suis devenue une Arabe. Une beur. La première fois que j’ai entendu ce mot, je ne l’ai pas compris. On m’a dit : « Les beurs, c’est les Arabes d’ici. » D’un coup, en arrivant en France, j’étais d’origine maghrébine, issue d’un territoire indéterminé, sans frontières, sans différences ou subtilités. Pire encore, je découvrais avec les années que j’étais, comme l’a si bien formulé mon ami Olivier Guez, « l’Arabe comme ils l’aiment ». Une Arabe qui mange du porc et boit de l’alcool, une femme émancipée et pas inquiétante, plus attachée encore que les Français eux-mêmes aux idées de laïcité et d’universalité. J’étais une Maghrébine, aux cheveux frisés et à la peau mate, avec un prénom étranger, mais qui pouvait citer Zola et qui avait grandi bercée par les films hollywoodiens des années 1950. J’étais comme eux mais avec une pointe d’exotisme, aimaient-ils me faire remarquer. On ne me demande pas d’où je viens ni où j’ai grandi. On me demande de quelle origine je suis et je réponds parfois que n’étant ni une pièce de viande ni une bouteille de vin je n’ai pas d’origine mais une nationalité, une histoire, une enfance. Jamais tout à fait d’ici, plus tout à fait de là-bas, je me suis longtemps sentie comme dépossédée de toute identité. Comme une traître aussi car je ne parvenais jamais totalement à embrasser le monde dans lequel je vivais. C’étaient toujours les autres qui décidaient pour moi de ce que j’étais.

Dans le pays où je vivais, on nous apprenait à courber l’échine devant les plus illuminés, à ne pas faire d’esclandre, à ne rien risquer. Quand le conservatisme augmente, quand le fanatisme tisse sa toile dans une société, on passe sa vie à mentir. Surtout, ne dis pas qu’ils sont concubins, ne parle pas de son homosexualité, n’avoue pas qu’il ne fait pas le ramadan, cache les bouteilles d’alcool et jette-les la nuit, à quelques kilomètres de chez toi, bien emballées dans des sacs en plastique noirs. On se méfie des enfants qui ont la fâcheuse tendance à dire la vérité et mes parents ont passé des heures à m’expliquer que je devais me refréner. Je détestais cela. Je haïssais ma lâcheté, ma soumission à leur vérité. Rushdie m’a appris qu’on ne pouvait pas écrire sans envisager la possibilité de trahir, sans dire ces vérités que l’on cache depuis l’enfance.

Cela peut sembler paradoxal mais il me semble qu’on ne peut habiter un lieu que si on a la possibilité de le quitter, d’en partir. Habiter c’est le contraire de l’emprisonnement, de l’immobilité forcée, de l’inertie. « Si tu ne peux pas quitter l’endroit où tu te trouves, c’est que tu es du côté des faibles », écrit Fatima Mernissi. Lorsqu’elle écrit cette phrase, elle pense bien sûr aux femmes enfermées dans les harems mais aussi, j’en suis certaine, à ces jeunes Marocains qui, depuis les hauteurs de Tanger ou sur les rivages de l’Atlantique, rêvent d’un ailleurs et sont prêts à mourir pour y arriver. Être dominé, être du côté des faibles, c’est être contraint à l’immobilité. Ne pas pouvoir sortir de son quartier, de sa condition sociale, de son pays. (…)
Depuis, cette injustice fondamentale m’obsède : des millions d’hommes sont condamnés à ne pas pouvoir sortir de chez eux. Ils sont interdits de voyage, empêchés, enfermés. C’est ainsi qu’est structuré notre monde contemporain : sur l’inégal accès à la mobilité et à la circulation.
 

 

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