jeudi 8 octobre 2026

Critique : "Un marché noir" de Bérénice Pichat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un marché noir" de Bérénice Pichat




J'ai aimé

 

Titre : Un marché noir

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2026 (Les Avrils)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782383110415  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté. Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonciations font rage. Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Après l’immense succès de La Petite Bonne (Les Avrils, 2024, Le Livre de Poche, 2026, Prix des libraires 2025), elle nous entraîne dans la zone grise de l’Occupation avec une inventivité romanesque éblouissante. Ni héros ni salauds, ses personnages déchirants questionnent nos dilemmes moraux et notre humanité quand tout vacille.

 

 

Avis :

Après le succès de La Petite Bonne et son exploration des traumatismes des gueules cassées, Bérénice Pichat consacre son nouveau roman aux dilemmes moraux engendrés par le marché noir sous l'Occupation. 

Dans ce Paris de 1943 étouffé par les privations, chacun se débrouille comme il peut avec ses scrupules pour survivre. Servane, dix-sept ans et des idéaux encore neufs, accepte de livrer des colis pour un réseau clandestin. Paul, trafiquant aguerri et cynique, navigue dans les eaux troubles du marché noir sans plus s’embarrasser de moralité. Le danger rôde, qui serre tout le monde de près, résistants comme profiteurs.

Sans chercher à distribuer les rôles entre coupables et innocents, le récit s'attache surtout à montrer comment la faim et la peur en temps de guerre peuvent finir par brouiller les repères habituels, bousculant convictions et principes dès lors qu’il s’agit de parer aux nécessités les plus immédiates. Entre résistance, débrouille et compromission, s’ouvre un espace trouble, empli de choix impossibles et d’arrangements consentis, où, loin d’un affrontement binaire, bien et mal apprennent à mêler leurs eaux. Ainsi des deux personnages, l’une cherchant la lumière, l’autre se nourrissant de l’obscurité, dont les trajectoires en arrivent à converger vers un dénouement commun qui leur échappe.

Rythmée par l’alternance des voix de Servane et Paul, la narration, pourtant assez classique et prévisible dans son déroulement, conserve une efficacité certaine. Le récit retrouve cette alternance de prose et de vers libres propre à l'auteur, tandis que les phrases brèves, les changements réguliers de perspective et la montée constante du péril entretiennent une fluidité et une tension narratives suffisantes pour tenir le lecteur en haleine. L’on reste néanmoins beaucoup plus circonspect quant à plusieurs choix romanesques qui relèguent l'ouvrage bien en-dessous de l’immense réussite de La Petite Bonne, à commencer par l’improbable romance qui, en fait d’illustrer l’ambivalence des personnages, ne fait qu’accentuer leur manque de crédibilité générale. Entre une Servane faisant preuve d’une naïveté d’enfant tout en agissant avec une maturité d’adulte et un Paul dont la tardive rédemption morale paraît un peu trop commode pour faire croire à une vraie dualité, le livre s’englue dans une maladresse qui échoue à caractériser les ambiguïtés et les contradictions humaines. 

La déception est d’autant plus au rendez-vous que Bérénice Pichat restitue avec beaucoup de justesse le climat de pénurie et de méfiance propre à l'Occupation. Dans son souci de la zone plus ou moins grise où chacun s’est alors retrouvé pour sauver sa peau, la romancière en vient à faire glisser son propre livre dans une presque mièvrerie pétrie d’apaisement et de réconciliation, quand le véritable propos était justement de souligner combien cette période fut glauque et perturbante. Dommage, l'on aurait tant aimé ressortir troublé de cette narration. (3/5)

 

 

Citations :

C’est insidieux, la faim. Au début, ça paraît négligeable. Une fringale qui dure, un creux sans fond. Faute d’être jamais satisfait, ce désir latent s’organise et progresse. On prend sur soi, on se serre la ceinture, comme si de rien n’était. Mais ça ne fait que croître : la voix du manque vire, trouble, tourne à la hantise. Face à l’estomac vide depuis trop longtemps, plus rien ne paraît important, plus rien ne tient. À part le prochain repas.


Le marché noir est combattu, très bien – mais les autorités sont bien conscientes qu’une famine absolue provoquerait des émeutes. De ce fait, le marché gris reste toléré : police et occupant ferment les yeux sur les petits trafics vivriers des familles. 

 

 

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