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lundi 23 juin 2025

[Prudhomme, Sylvain] Coyote

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Coyote

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2024 (Minuit)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir écrit son livre Par les routes, l'auteur a réalisé un reportage en parcourant la frontière mexicaine des Etats-Unis en autostop. Il relate les rencontres qu'il a faites et les conversations qu'il a échangées à cette occasion avec les automobilistes, des femmes et des hommes ordinaires, qui incarnent cette région limitrophe et liminaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

Avis :

Pour les besoins d’un reportage publié en 2018 dans la revue America, Sylvain Pruhomme avait parcouru, en deux semaines de stop, les 2500 kilomètres de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, de Tijuana en Basse-Californie à Matamoros sur la côte Est. Sentant arriver la réélection de Trump, il a rouvert ses carnets pour tirer de ce voyage un livre plus que jamais d'actualité.

« Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre. »

Adoptant le format d’un journal de bord, l’écrivain s’efface le plus possible au travers d’un « je » elliptique pour laisser s’assembler la mosaïque de portraits que la retranscription fidèle, dans toute leur oralité, de ses conversations avec les automobilistes rencontrés dessine, photos polaroid à l’appui. Parmi eux figurent une majorité de Mexicains – quasiment les seuls à s’arrêter pour le prendre en stop en le traitant d’ailleurs de fou et en multipliant les avertissements pour sa sécurité –, régularisés, illégaux ou travailleurs transfrontaliers, et, parmi les rares Américains blancs, un « green bean » ou haricot vert en référence à la bande verte identifiant les véhicules de la Border Patrol chargée de poursuivre les « coyotes » et les « pollos », les passeurs et les « poulets », qui viennent chaque jour tenter la traversée clandestine de la frontière. 
 
Une constante marque toutes ces tranches de vies ordinaires : la présence obsessionnelle de la frontière, dans un climat pesant et tendu. Balafre scindant d’anciens territoires indiens – « Nous les Yaquis notre territoire est à cheval sur les deux pays. On n’est que quinze mille mais depuis toujours on circule, on va et vient du Nord du Mexique jusqu’à Phoenix. Maintenant il y a ce mur. Les troupeaux ne peuvent plus passer. Le vent, le sable, les serpents, les oiseaux, tous les petits animaux passent. Pas nous. » – et suppurant l’irrationalité – « De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. » ou encore « No quieren trabajar los gringos. On est tous des Mexicains. Et, parmi nous, 70 % d'ouvriers qui habitent au Mexique. 70 % d'ouvriers qui, tous les jours, se lèvent à 5 heures du matin, prennent le bus affrété par la plantation, viennent travailler, et le soir rentrent chez eux. La plantation est à plus de 100 bornes de la frontière mais ils font l'aller-retour. Ils ont pas le droit de rester dormir sur le territoire. » –, elle est un cauchemar pour les riverains aussi – « Y’a plus que la Border Patrol qui nous fatigue. 24 heures sur 24 ils font leurs rondes. On est dans la zone de passage des migrants. Pas loin du couloir de la mort où ils sont des centaines chaque année à mourir de soif. La Border Patrol les traque jour et nuit. Avec des hélicoptères, des jeeps, des troupes armées. » – et n’en finit plus de diviser tout comme celui qui en a fait un emblème et dont le nom est sur toutes les lèvres – « C'est faux de dire qu'il serait totalement crétin. Simplement, il regarde que la réussite. Il est raciste, c'est une évidence. Mais il est encore plus classiste que raciste. C'est-à-dire que tu peux être noir ou latino ou ce que tu veux, si tu réussis à t'enrichir, pas de problème : t'as ta place dans son Amérique. Le problème, c'est si t'es pauvre. » Quant à la question de la violence tant rebattue à propos du Mexique : « Est-ce qu'on s'inquiète pour la sécurité ? Sincèrement c'est plutôt ici qu'on s'inquiète. Au Mexique, il y a des règlements de compte entre bandes de narcos, c'est sûr. Il y a des morts, il y a beaucoup de violence entre membres des cartels. Mais tu verras jamais de fusillade dans un lycée. C'est aux États-Unis que le premier crétin venu peut acheter des armes au supermarché, c'est ici que presque chaque jour un malade débarque dans un lycée avec une arme et tire sur des gamins. Que chacun balaie devant sa porte avant de donner des leçons. »
 
Peu à peu, à mesure que les points de vue se répondent et se complètent et que le récit y entremêle les représentations véhiculées par la littérature et par le cinéma – 2666 de Roberto Bolaño, Paris-Texas, la série de narco-thrillers Sicario, ou encore les westerns des frères Coen  –, se précise sous tous les angles l’image d’une frontière de tous les enjeux et de tous les fantasmes.
 
Plus qu’un récit de voyage, Coyote se nourrit d’une démarche quasi sociologique et, procédant par collage de points de vue individuels, compose au final une œuvre littéraire originale, où la frontière se fait mythologie. (4/5)

 

Citations :

Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre.


Le long de la frontière États-Unis / Mexique, on appelle coyotes les passeurs qui conduisent les migrants à travers la zone frontalière, les rançonnent, parfois les abandonnent. Les passeurs sont les coyotes, les migrants les pollos, les poulets. Pendant ce voyage, est-ce que je serai un coyote ? Un poulet ? Pour le moment je rame, je cuis en plein soleil : je me sens poulet. Et les automobilistes qui me prendront : seront-ils mes coyotes ? Seront-ils les poulets que, très civilement, je plumerai de leurs récits, pour les transporter à mon tour dans ces pages. 


« L’auto-stop est-il légal aux États-Unis ? Oui, mais en fait non. Il n’y a pas, à ma connaissance, de loi fédérale à ce sujet. Mais la plupart des États ont des lois qui l’interdisent le long des principaux axes de circulation. D’autres l’interdisent de fait, par le biais de lois contre “l’obstruction du trafic”. De façon générale, je recommande catégoriquement d’éviter tout projet de ce genre, sauf cas d’extrême urgence. Les automobilistes aux États-Unis sont trop occupés, trop absorbés ou trop méfiants vis-à-vis des étrangers pour vous prendre à bord. Préparez-vous à faire tout le trajet à pied. » Mark A., forum internet Quora.


Tu sais combien d’illégaux il y a aux États-Unis ? Onze millions. Onze millions qui pourraient payer des impôts, contribuer à la richesse du pays. Il suffirait de lancer une grande régularisation. Même Reagan à l’époque l’avait compris. Moi je suis entré clandestinement en 1986. Et coup de chance : cette année-là ils ont décidé d’ouvrir les régularisations. On a été 2,7 millions à en profiter. Est-ce qu’ils ont pas eu raison, Silvano. Regarde. Est-ce que depuis 1986 j’ai cessé un seul jour de travailler. Maintenant j’ai des papiers. Je suis résident permanent. Je paie mes impôts. Est-ce que onze millions de travailleurs régularisés ça ferait pas une fortune pour le pays. Mais tout le monde s’en fout. Même parmi les dizaines de millions d’immigrés comme moi, tu sais combien ont voté Trump ? Presque trois sur dix. Ça veut dire des millions. Est-ce que tu peux le croire ? Et l’autre qui parle de son mur. Son mur, toujours son mur. Mais même s’il arrive à le faire, tu sais qui le construira ? C’est nous, les immigrés mexicains. Et parmi nous des illégaux, à tous les coups !


De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. Il est prêt à mettre 25 milliards de dollars pour ça. Ay El Trump, El Trump. C’est grave ce qu’il fait. Il détruit le pays. Il sépare les familles. Il réveille la colère des gens. Le géant du racisme dormait tranquillement, il l’a réveillé. Regarde comme il traite les Indiens de la région. Le Trump s’en fout. Il va faire son mur. Il va couper leur territoire en deux comme s’ils n’existaient pas. Il va séparer les familles, couper des gens de leurs proches, leur faire perdre à jamais les tombes de leurs ancêtres. Comment tu veux qu’ils se sentent pas humiliés. Il veut même virer les enfants d’illégaux nés ici. T’as entendu parler des dreamers. Des jeunes qui ont fait leurs études en Amérique, qui ne connaissent même pas le Mexique. Huit cent mille jeunes diplômés qui revendiquent le droit de rester aux États-Unis où ils sont nés. L’Obama avait construit tout un programme pour résoudre leur situation. Le Trump a tout arrêté. Il veut les jeter dehors. Il est fou. Mais ça il n’y arrivera pas. Ça franchement je vois pas comment il y arriverait.
 
 
Depuis dix jours que je voyage, je peux faire le compte : j’ai été pris en stop par 18 Mexicains, riches, pauvres, anglophones, hispanophones, illégaux, régularisés, résidents, naturalisés américains. Je peux aussi faire le compte des Blancs qui m’ont pris : 1. C’était il y a dix jours. Je me demande à partir de combien d’occurrences un échantillon devient représentatif. Combien de fois encore il faudra que des Mexicains me prennent et que des Blancs ne me prennent pas pour que cela commence à ressembler à une vérité objectivement énonçable : les Mexicains, ou les Américains d’origine mexicaine, pour ce qui est du stop au moins, sont beaucoup plus aidants que les Américains blancs.


Y’en a pas beaucoup des étrangers qui viennent ici. On les voit tout de suite. Ici c’est pas comme à Ciudad Juárez, à Tijuana, à Nuevo Laredo, dans les grandes villes. Ici c’est tout petit. La moindre souris qui passe la frontière, tout le monde la voit. Tout le monde le sait, qu’elle vient d’entrer. Ça c’est la place Che Guevara. Des photos tu peux en prendre, bien sûr. Vas-y. Te gêne pas. Surtout si t’as envie qu’on se fasse enlever tous les deux. C’est exactement ce qu’il faut faire. T’es bien parti, Silvano ! C’est la grande mode ces dernières années. Les enlèvements. Les demandes de rançon. C’est devenu le sport de la ville. Tu peux aussi le ranger ton appareil évidemment. C’est pas une mauvaise idée. Là tu vois il faut pas venir le soir. Surtout pas. Et tu vois ce bar ? C’est un bar de mafieux. Là surtout t’entres jamais, à moins de chercher de gros ennuis. Là c’est la cathédrale. Il y a deux ans ils ont fait péter une bombe sur le parvis. Pourquoi ? Pour rien. Juste pour faire peur à tout le monde. Pour terroriser un peu plus encore les gens. Pour montrer à tout le monde qu’ils sont partout. Qu’ils peuvent tout se permettre. Pour rappeler à chacun qu’il a intérêt à verser bien sagement la cuota, l’impôt. Devant la cathédrale ça te choque. Haha. Tu pensais qu’ils respectaient au moins ça, la religion, Dieu ? Qu’est-ce que tu crois. Qu’est-ce qu’ils respectent. Ils respectent rien. Bien sûr que non. Les journalistes osent même plus dire ce qui se passe dans la ville. Tous ceux qui osaient se sont fait tuer. Eh oui. C’est la mafia qui commande tout ici. Le cartel du Golfe. Les Zetas. Tu files doux, tu te fais tout petit, ou alors ça se passe très mal. Après, il y a la politique. Ça c’est un autre genre de mafia. Une mafia légale, avec plaques d’immatriculation ! Allez je te fais voir encore une ou deux rues et on s’en va. Regarde les voitures de la police. Non c’est pas l’armée, c’est juste la police. Avec des voitures blindées et des automitrailleuses sur le toit oui. Comme en Irak ! Regarde les voitures de sécurité privée. Agent de sécurité, garde du corps, c’est les boulots les plus florissants de la ville. Y’a que ça. Haha c’est les seuls qui sont pas au chômage. Ça rapporte gros mais l’espérance de vie est limitée.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 


 

vendredi 5 avril 2024

[Tudoret, Patrick] En marchant. Petite rhétorique itinérante

 

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En marchant
            Petite rhétorique itinérante

Auteur : Patrick TUDORET

Parution :  2023 (Tallandier), 2024 (MonPoche)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un livre qui mêle étroitement pérégrinations pédestres, vagabondage philosophique et littéraire, souvenirs personnels et interrogations sur le sens de l’existence, Patrick Tudoret, marcheur invétéré, convie le lecteur à le suivre, à s’interroger lui-même sur ce qu’est la marche.

Dans ce Vendômois qui lui est cher, sur les chemins de Compostelle, dans les forêts de Sologne ou les rues de Paris, mais aussi aux quatre coins du monde et dans ses métropoles, Patrick Tudoret réfléchit au sens de cette quête ambulante – si importante pour lui, et qui est le propre de l’homme. Car marcher n’est pas qu’utilitaire, mais participe de toute la vie humaine, de la découverte du monde à la flânerie nocturne, du corps à corps avec la nature jusqu’à la réflexion philosophique, la contemplation, la spiritualité, jamais aussi vivantes que lorsque l’homme met un pied devant l’autre.

Dans ce compagnonnage avec l’auteur, le lecteur trouvera la joie de rencontres pleines de surprises et le bonheur de se découvrir lui-même, en traçant son propre chemin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Tudoret est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre. Son roman, L’Homme qui fuyait le Nobel (2015), a connu un vif succès et obtenu, en 2016, le prix Claude Farrère et le prix des Grands Espaces. Il a publié, chez Tallandier, Petit traité de bénévolence (2019) et Juliette. Victor Hugo, mon fol amour (2020) a été adapté depuis au théâtre.

 

 

Avis :

Ecrivain et auteur dramatique, Patrick Tudoret aime aussi à larguer les amarres et partir, au gré des chemins, se griser de temps, d’espace et de silence. Il rassemble ici les réflexions, intimes et érudites, nées de ses pérégrinations pédestres, autant d’occasions pour lui, comme pour son esprit, de battre la campagne dans le meilleur sens de l’expression.

« Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. » Entre les marcheurs au long cours et volontiers de l’extrême, et ceux capables de s’évader en eux-mêmes en arpentant, concentrés, n’importe quel lieu, il y en a d’autres qui se contentent de s’échapper sur la pointe des pieds dès que l’occasion s’en présente. Patrick Tudoret est de ceux-là, ravis de mettre les pouces chaque fois que possible pour une parenthèse hors du temps et du tumulte ordinaire, et, « en marchant », de penser et de rêver, de contempler et de comprendre, de se connaître mieux et de se reconnecter à l’essentiel : le bonheur de sentir battre en soi le pouls de la vie en ressentant la profondeur d’un paysage. Ce que certains, comme l’auteur et ceux qui savent prier Dieu, nomment une « grâce », et Sylvain Tesson dans Avec les fées, le « merveilleux ».

Dans ses déambulations qui prennent le temps de se donner le temps, de faire un pas de côté pour « redécouvrir le sens de l’horizon », de s’écarter des contingences dont on finit par oublier qu’elles nous font courir comme des poulets sans tête, l'auteur a le goût de l’authenticité et de l’émerveillement, d’une « lenteur orchestrée qui fait durer le temps » et, dans un mouvement plutôt que dans l’atteinte d’une destination, vous replace face à vous-même et au simple bonheur d’exister, vous « lustrant l’âme et l’esprit » en laissant décanter pensées et sentiments. Et puis, le plaisir intellectuel et l’amour de la littérature n’étant jamais loin, marcher s’avère une excellente dynamo pour la réflexion et pour la tension créatrice. Comme à son habitude minutieusement documenté, Patrick Tudoret double la randonnée d’une promenade littéraire fort érudite et intéressante qui, de Sénèque, Dante et Pétrarque à Amin Maalouf, Nicolas Bouvier et même Raymond Devos, en passant par Balzac, Hugo, Proust et bien d’autres, dessine une philosophie de vie étayée par mille références toutes aussi marquantes les unes que les autres.

Erudit et admirablement écrit, un petit livre dense et revigorant, à conserver en toute complicité dans sa besace de randonnée, qu’elle soit pédestre ou simplement littéraire, comme une petite boussole philosophique. (4/5)

 

 

Citations :

Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous. (Paul Eluard)  


Il faut se hâter de flâner. Cette évidence résonne en moi comme jamais. Est-ce un effet paradoxal de l’âge – ou devrais-je dire, flirtant avec l’euphémisme – d’un certain mûrissement ? Je n’ai plus guère de patience. Possède-t-on dans ses jeunes années un stock de patience qui va s’épuisant, peu à peu, comme la force de contrition d’un pénitent ? Devrais-je au contraire gagner en sagesse et me confiner en patience comme d’autres en dévotion ? Et si cette impatience témoignait d’une autre sagesse, sagesse plus immédiate qui se heurte au grand large, celle dont Sénèque fut le héraut éloquent : «  Pendant qu’on la diffère, la vie passe en courant » ? Marcher n’est pas différer la vie, bien au contraire, c’est donner, par l’ébranlement de son corps, le mouvement même de la vie.  « Le monde est une branloire pérenne, rappelle Montaigne. Toutes choses y branlent sans cesse, je ne peins pas l’être, mais le passage. » Oui, devant cet écoulement inexorable du temps, la marche est école de patience et de lenteur. A cette impatience devenue chronique qui me vaut parfois des mouvements d’humeur, je ne sais, aujourd’hui, qu’un seul remède efficace : marcher.


A-t-on remarqué à quel point l’intelligence est souvent discrète, quand la bêtise s’étale, à la une des gazettes, dans les stades ou le bocal télévisuel ? N’oublions jamais que l’ennemi de la parole, ce n’est pas le silence, mais le bruit, le bavardage, le vacarme, l’insignifiance vibratoire.


Le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre. (Paul Ricoeur)


Il fut un temps où la vanité humaine se repaissait d’immobilité. Aujourd’hui elle s’étourdit dans la danse panique ou le catapultage aérien, dans le voyage, qui n’en est d’ailleurs plus un quand on se contente d’une ellipse dans le ciel au lieu d’aligner, une à une, les bornes milliaires du « dépaysement », au sens le plus fort du mot. Ce n’est que céder à l’évidence que de constater la disparition du voyage. Voilà déjà longtemps que cette ellipse que permet l’avion – souvent salutaire, soyons justes – a sacrifié le voyage au profit du séjour, du stationnement tarifé. (…) Sur l’ellipse du voyage, pourtant moins criante en son temps, Rousseau avait déjà ce verdict : « Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied. » (…) Dans ce même esprit, comme le déplore Le Breton, même s’il est une belle invention, le GPS (sauf bien sûr en cas de danger ou d’égarement sans remède) « est contraire à la philosophie de la marche. Il transforme le chemin en parcours. Il le subordonne au but et le dissout pour le transformer en pur passage indifférent. »


« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » (Nicolas Bouvier)


Sun Tsu disait : «  Nous serons invulnérables tant que nous serons en mouvement. ». (…)
[Et] Napoléon lui-même : «  Le meilleur soldat n’est pas tant celui qui combat que celui qui marche. »
 
 
Elle [la marche] est pour moi un monde dans le monde, une manière de bâtir une île autour de soi (c’est ce que j’appelle l’insularité du marcheur), une île protectrice sur laquelle nous sommes libres d’aller et venir à notre guise. Une manière aussi de rendre le monde habitable, ce pauvre monde tant salopé par des siècles d’indignité. 


La marche est, bien sûr, l’art de la tangente, de l’évitement, de cette distance que l’on met entre le monde – du moins ce qu’il y a de moins reluisant en lui – et soi. J’aime, à échéance régulière (pas toujours parce que je suis gourmand…), pratiquer une certaine ascèse, cet éloignement de soi et de ces « besoins » pas si nécessaires au fond. Marcher, c’est aussi se mettre à l’écart de soi, faire ce fameux pas de côté, cesser de tourner en boucle autour de son ego, sortir des gonds d’un narcissisme infantile, ne pas s’appesantir sur son petit sort, écoeurant de banalité quand tant croient y voir une apothéose. Marcher, c’est préférer les lointains nébuleux aux premiers plans trop nets, la perspective atmosphérique des peintres de la Renaissance, les sfumatos de Léonard ou de Raphaël, au motif principal qui s’offre trop facilement et jusqu’à l’écoeurement.


Il y a chez les marcheurs les hauturiers, les caboteurs et les insulaires. Sylvain Tesson, Alexandra David-Néel, Jen-Louis Etienne, Bruce Chatwin ou Nicolas Bouvier, d’autres encore, me font en effet penser à des marcheurs hauturiers quand je serais, plus modestement, un caboteur opportuniste ou un modeste insulaire. Entendons-nous bien : le marcheur hauturier dont j’admire l’audace, comme celle des terre-neuvas et autres navires de grande pêche, part volontiers loin de son port d’attache, pousse sa quête du monde jusqu’à ses limites – le terme est éloquent - les plus extrêmes (...). Il est en quête – pour faire écho au mot fameux de Sainte-Beuve – d’un Kamtchatka intime, métaphysique, et en infère que la marche confine aux marches. Les caboteurs (…) sont, eux, des opportunistes. Ils ne décident pas forcément de prendre l’avion pour aller marcher à 15 000 kilomètres de chez eux dans un espace précis, mais saisissent toute opportunité. (…) Quant à ceux que j’appelle les insulaires, bien sûr, ils n’arpentent pas exclusivement les îles (…) mais ont une certaine aisance à se bâtir une île intérieure. A l’abri des nuisances, des agressions multiples du monde, ils peuvent éprouver du plaisir à marcher partout, au coin de la rue, y compris dans les lieux les moins avenants de la terre, forts qu’ils sont – don suprême – d’y instiller de la poésie.


Parvenir à une telle intimité avec un lieu, se faire accepter de lui  prend souvent des années, des décennies même. Pourtant, il arrive que des villes s’offrent à nous plus facilement que d’autres, et c’est là tout leur mystère. La marche, la déambulation, la flânerie amoureuse, sont les armes hautement pacifiques de cette cour empressée que je m’autorise à leur faire, me coulant dans leurs lois intimes, leur haleine, leur respiration. Comme l’écrit Gracq, encore lui, chaque ville a sa « hauteur de regard ».


Je l’ai déjà dit, pour moi, trois choses nous sauvent des basses contingences du monde : le temps, l’espace et le silence. C’est exactement à quoi la marche permet d’accéder. Même dans une de ces « villes tentaculaires » au vacarme assourdissant que j’eus l’occasion de sillonner, le silence était là. Silence intérieur qui vaut largement tous les autres et même sans doute davantage. 


Je ne suis pas ce qui m’est arrivé, je suis ce que je choisis de devenir. (Jung)


« En marchant, tout redevient possible, on redécouvre le sens de l’horizon. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens de l’horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n’a pas d’horizon », dit encore Frédéric Gros.


Jean Follain écrit de Charles-Albert Cingria qu’il aimait manger – comme marcher, sans doute – avec « une lenteur orchestrée qui fait durer le temps ». Une lenteur orchestrée qui fait durer le temps : ne tient-on pas là une merveilleuse définition de la marche ? Oui, la marche est un fastueux déploiement de lenteur et de silence. Lenteur pour soi, silence en soi. Et comme elle nous l’enseigne souverainement : les trois seuls vrais luxes du monde, où superflu et vanité pullulent, sont le temps, l’espace et le silence. Le reste n’est que fumées.


Seuls se félicitent d’être arrivés ceux qui se savent incapables d’aller plus loin. (Amin Maalouf)


Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l’un avance, l’autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche… (Raymond Devos)


« Il était revenu de tout, sans doute pour n’y être jamais allé... », pourrait-on dire d’un être blasé. Rien de plus désastreux que cette banalisation qui, de fait, renvoie Homo sapiens à sa condition. Où que nous allions, ce ne sera jamais que nous-même que nous finirons par trouver… Marcher, c’est par essence dire, par la mise en mode ambulatoire, que l’on n’est pas blasé, qu’il y a toujours quelque chose qui nous attire, nous attend derrière telle colline toscane, telle crête alpine ou telle échancrure de la côte bretonne. Comme nous y exhorte Béatrice Commengé, il faut « voyager vers des noms magnifiques », des lieux magnifiques, des visages magnifiques, pour, justement, ne pas en revenir, se laisser capturer par eux, par ce que l’on pourrait appeler la grâce.

 

 

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