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jeudi 22 mai 2025

[Autissier, Isabelle] La fille du grand hiver

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La fille du grand hiver

Auteur : Isabelle AUTISSIER

Parution :  2025 (Paulsen)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Elle a sept ans et connaît déjà la faim. Dans la nuit polaire, sa mère assouplit la corde qu’elle devra lui passer autour du cou. Une bouche de moins à nourrir sauvera peut-être le reste de la famille. Mais au dernier moment, son frère s’interpose. Arnarulunguaq vivra.          

Des années plus tard, des Blancs se sont installés dans son village du Groenland. Le comptoir qu’ils ont ouvert modifie le quotidien des Inuits. Mais la jeune femme aux yeux pétillants n’a qu’une envie : participer à leurs expéditions. En 1921, Arnarulunguaq ose, et part en traîneau à travers le Grand Nord avec le charismatique Knud Rasmussen, à la rencontre des peuples d’au-delà de la mer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est notamment l'autrice de Seule la mer s’en souviendra (Grasset, 2009), Soudain, seuls (Stock, 2015), Le Naufrage de Venise (Stock, 2022), et avec Erik Orsenna, Salut au Grand Sud (Stock, 2006) ainsi que Passer par le Nord (Paulsen, 2014). Elle est présidente d'honneur de la fondation WWF France.

 

 

Avis :

Première navigatrice à avoir bouclé un tour du monde en course en solitaire, passionnée de nature et d’écologie, Isabelle Autissier est aussi un écrivain accompli. Après notamment le Grand Nord russe dans Oublier Klara, elle nous emmène cette fois au Groenland, lorsqu’au tournant du XXe siècle, cette terre encore libre, seul le Sud en ayant alors été colonisé par les Danois, découvre les comportements et les objets occidentaux. L’auteur nous décrit ce point de bascule vers un nouveau mode de vie, sans plus de famines mais massivement acculturé, au travers d’une figure réelle hautement symbolique : l’Inuite Arnarulunguaq qui, participant dans les années 1920 à la plus vaste expédition de l’explorateur Knud Rasmussen dans l’Arctique canadien, l’aida dans ses observations ethnologiques.

Dans l’espoir de sauver les plus solides et les plus aptes à assurer la survie de la famille, la coutume aurait voulu que, plus jeune fille de sa fratrie, Arnarulunguaq fût sacrifiée lorsqu’à ses sept ans en 1903, la mort du père les laissa, elle et les siens, sans soutien. Sauvée par les pleurs d’un de ses frères qui attendrirent la mère, l’enfant eut la vie sauve et devint une jeune femme si vive et déterminée que le Danois de mère inuite Knut Rasmussen l’emmena dans sa cinquième expédition Thulé, du nom de la base qu’il installa sur l’île où elle vivait avec son peuple. De 1921 à 1924, le jeune femme partagea  les conditions très difficiles d’un voyage qui devait traverser l’Arctique canadien d’Est en Ouest en traîneau et, au contact des différents peuples Esquimaux rencontrés, collecter des données ethnologiques et biologiques.

Inspiré du propre livre de Rasmussen, mais aussi d’écrits sur les us et coutumes des peuples de l’Arctique canadien, le roman redonne vie à Arnarulunguaq enfant, puis adulte, laissant une large place au mode de vie et aux représentations du monde de ces peuples si bien adaptés aux conditions critiques du Grand Nord. Le froid, la pêche et la chasse orchestrent un quotidien rude et précaire réchauffé par la vie de clan, ses festivités et l’ivresse d’une vie libre au contact d’une nature aussi extrême dans ses splendeurs que dans ses rigueurs. Mais surviennent les premiers Blancs, avec d’abord de la farine, du sucre et d’étranges tasses en porcelaine, puis tant d’autres marchandises qui facilitent l’existence. Bientôt, plus rien de la vie d’avant ne supporte la comparaison avec ce qu’apportent les étrangers. C’est le début d’une « dépendance que seul l’argent peut combler » et d’une assimilation par la déculturation.

Sans autre commentaires que les observations étonnées d’Arnarulunguaq, bien placée pour appréhender le fossé séparant la lutte pour leur survie des peuples de l’Arctique et l’abondance occidentale, le récit n’est autre que celui d’un point de bascule. Avant tout fascinée par les apports des Blancs, elle n’en perçoit pas moins la condescendance et le racisme plus ou mois ouverts, rit des étranges exigences de ces Catholiques quant au mariage et à la morale, et s’interroge sur ce qu’elle perçoit déjà de la transformation de son peuple. Son expérience s’avère d’autant plus touchante pour le lecteur que lui sait ce qu’il adviendra par la suite et qui n’est encore qu’embryonnaire ici : la christianisation et la sédentarisation, les maladies et l’alcool, l’accès au commerce global, et un mal profond né de la destruction de l’identité inuite.

Bel hommage à cette femme emblématique, un roman historique passionnant pour une immersion dans une culture qui avait su s’adapter aux rigueurs de son environnement avant de sombrer face aux Occidentaux, et qui, avec sa passion pour la nature, la neige et l’aventure, fera forcément penser au Rapt et à La dernière migration de Frison-Roche racontant la sédentarisation des Samis en Laponie. (4/5)

 

 

Citations :

Car lorsqu’il devient évident que tous ne peuvent survivre, un choix s’impose. Aleqasersuaq aussi se sait confrontée à l’inéluctable. Elle devra donner la mort pour qu’une partie d’entre eux conserve une chance. Unique adulte, il lui incombe de décider et d’accomplir les gestes fatals.
La désignation des sacrifiés répond à un ordre séculaire. Le privilège de la vie revient d’abord aux chasseurs adultes, seuls à même de rapporter de la nourriture, puis aux femmes capables de coudre, tanner, nourrir et soigner. Les vieux s’éloignent souvent d’eux-mêmes, quand leur vue ne porte plus assez pour détecter le gibier, que leurs dents usées ne peuvent plus mâcher les cuirs, que leur vie a déjà suivi son cours. Ils sautent du traîneau et partent sous les étoiles. Parmi les enfants, les petits mâles seront un jour chasseurs. Restent les filles. Celles proches de la puberté ont déjà occasionné bien des soins et une éducation, elles seront rapidement des épouses à la charge d’un autre foyer. Les plus jeunes figurent tout en bas de la liste.


Ensuite arrivent, selon les hôtes, quelques délices : des œufs d’eiders gelés croqués comme des pommes ; du gongulaq, ce foie de morue conservé un an dans du blanc de baleine, bien vert, servi chaud et qui sent si fort qu’il coupe la respiration ; du mattak, ces petits carrés de peau de narval, noirs et caoutchouteux sur le dessus et d’un blanc nacré en dessous, qui fondent sur la langue ; enfin les fameux mergules fermentés que l’on presse dans la bouche pour que gicle un gras au goût subtil. Selon la croyance, ces dons de la nature circulant dans le corps s’y mélangent et retissent ainsi une harmonie entre l’individu et le monde extérieur.


Un matin, la baie se couvre d’une fine pellicule, le frasil, qui apaise les vagues. Une gadoue mi-eau mi-glaçon chuinte sur la côte au gré des courants et la marée abandonne des cristaux translucides qui scintillent dans le soleil oblique, formant comme un pointillé entre terre et mer. Ensuite apparaissent des plaques de glace hexagonales qui ondulent encore, donnant l’impression qu’un animal respire sous la surface, aux portes de l’hibernation. Enfin, tout s’égalise, scellant pour de longs mois l’accès à la vie marine. En quelques semaines le froid s’installe. La banquise frêle et sombre cède la place à une solide couverture blanche qui donne le signal de la chasse hivernale.


Les vies de leurs amis s’étalent au gré des récits, crues, drôles, tragiques. La lutte incessante pour survivre quelques mois, parfois quelques jours, mobilise toute leur science et toute leur énergie. Ils racontent la vie ou la mort avec la bonhomie de ceux qui parleraient d’une farce de leurs enfants :
— La vieille Mequpaluk a les lèvres bleues, car elle a mangé de l’humain. Son mari était mort de faim, il devait être sacrément dur à mâcher !
— La famille ne voulait pas me donner l’épouse, alors je les ai tous tués. C’est une bonne épouse…
— C’est un bon mari, renchérit celle-ci. Ils en éclatent de rire.
Qu’il est bon de rire, au chaud dans l’igloo, une soupe de renne dans l’estomac ! Dehors la tempête hurle et gronde, mais ne réussit qu’à renforcer cette joie vitale. Certains ne passeront pas l’hiver, à bout de privations, mais d’autres gigotent déjà dans le ventre des femmes.
 
 
Autant Miteq reste le simple et avisé chasseur qu’il a toujours été, seulement intéressé par l’échange des techniques avec ses amis, autant Arnarulunguaq continue à s’interroger : ainsi ce sont eux, ses ancêtres vivants, qui auraient cheminé au gré des proies le long des rivages de l’Arctique, jusqu’à peupler le Groenland ? La rencontre est vertigineuse. Imagine-t-on des Européens côtoyer des chevaliers en armure ?
Ces hommes et ces femmes ne paraissent pas si différents d’elle. Ou plutôt, pas si différents de ce qu’elle était dans sa jeunesse. Soudain, elle mesure tout ce qui a changé depuis l’arrivée de Knud et Peter à Thulé. Le commerce a modifié les buts de chasse, l’irruption de nouveaux outils, d’ustensiles, de biens alimentaires a reconfiguré l’intérieur des igloos, le travail et même les menus. Il n’a suffi que de quelques années. Elle sait que ces changements permettent d’éviter fatigue et famine, mais elle se rend aussi compte que son peuple oublie petit à petit ses coutumes et ses techniques. Elle se sent comme au milieu d’un immense gué, loin d’une rive et encore incapable d’apercevoir l’autre.


Profitant de la dévalaison estivale, des Blancs en tous genres se sont répandus, marchands, trappeurs et aventuriers. Avec eux est arrivé le dieu dollar. Tout se vend, tout s’achète, bien au-delà de ce qu’Arnarulunguaq a connu à Thulé. Les Inuits se rengorgent de faire feu sur tout ce qui bouge : renards rouges et argentés, martres, lynx, castors, rats musqués, hermines… La concurrence fait monter les prix, instillant l’idée de thésauriser cette monnaie qui ne moisira jamais. D’une économie de pénurie au jour le jour, on en vient à une forme d’abondance où l’on se met à envisager les mois, parfois les années à venir. Miteq et Arnarulunguaq découvrent avec effarement des chasseurs qui envisagent sérieusement d’être un jour assez riches pour arrêter de travailler et jouir de leur argent jusqu’à leur vieillesse.
— Mais alors que feras-tu toute la journée ?
— Je chasserai pour mon plaisir !


Arnarulunguaq, qui a eu l’impression d’explorer son passé, a maintenant le sentiment d’être projetée dans son avenir. Voilà sans doute ce qui va advenir à Thulé. Elle écoute, perplexe :
— À quoi bon mâcher des peaux qui abîment les dents quand on peut avoir des tissus et une machine à coudre ? — Un bateau à moteur est plus rapide et moins fatigant que pagayer.
— Les lampes à pétrole éclairent mieux et sentent moins mauvais. En plus, les visiteurs blancs adorent nos vieilles lampes à huile et les achètent à bon prix.
— J’utilise un rasoir, c’est quand même plus élégant qu’une vilaine barbe.
Au hasard des rencontres et des discussions, ces phrases étonnent Arnarulunguaq, parfois la heurtent. Toute leur vie d’avant, jusque dans les moindres détails, semble devenue méprisable ou inutile, incapable de soutenir la comparaison avec les techniques des Blancs. Elle est frappée de constater que tous s’entourent maintenant d’objets qu’ils sont incapables de fabriquer, créant une dépendance que seul l’argent peut combler. Mais à Thulé aussi, on a eu vite fait de délaisser la lance pour le fusil. Tout se vend, tout s’achète, jusqu’aux légendes que les vieux commercialisent 25 dollars pièce. Dès que la nouvelle que Knud recherchait des objets anciens s’est propagée, des pilleurs de tombes se sont mis à l’ouvrage.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 


 

mercredi 20 octobre 2021

[Stassart, Gilles] Grise Fiord

 


 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Grise Fiord

Auteur : Gilles STASSART

Parution : 2019 (Rouergue)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’il sort du centre pénitentiaire d’Iqaluit, au nord du Nunavut, Guédalia retrouve ses démons familiers, l’alcool et la défonce, mais aussi les fantômes de ses aïeux, implantés de force par l’État canadien sur les terres hostiles de Grise Fiord. À Amarok, communauté de mille cinq cents âmes que l’été venu un réseau de chemins caillouteux peine à relier au monde, il travaille au magasin coopératif, y menant en parallèle de petits trafics. Alors que son frère aîné se bat pour les droits des autochtones, lui a tout perdu de l’ambition qui l’a mené jusqu’à Montréal où il n’a jamais terminé ses études. Des légendes que lui racontait son père n’émanent plus que des ombres sans force, rien qui puisse le retenir sur cette pente mauvaise. Peut-être Dalia, la vieille chamane venue du Groenland qui fréquente régulièrement le magasin, pourrait-elle l’avertir du destin qui menace. Bientôt, la seule solution qui s’offrira à lui sera de remettre son pas dans celui des anciens chasseurs, pour fuir la tragédie qu’il aura lui-même provoquée.
Avec ce grand roman du peuple des glaces où l’homme et le chien défient l’ours, l’orque et le béluga, Gilles Stassart ranime l’esprit du loup noir, Amarok le bien nommé, qui veille à la survie des Inuits. Guédalia, l’homme qui a goûté à la culture des Blancs et traverse l’Arctique comme une conscience perdue, saura-t-il trouver son chemin dans les périls de la mer gelée?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Écrivain et chroniqueur, Gilles Stassart s’est occupé des pages Goûts de Beaux-Arts Magazine avant de diriger le restaurant conceptuel Transversal au Mac/Val puis d’être le chef du restaurant Nomiya au palais de Tokyo. Il a publié plusieurs ouvrages sur l’alimentation et la photographie, notamment chez Autrement jeunesse.

 

Avis :

A Amarok, petite ville perdue du Nunavut, le territoire le plus septentrional du Canada, Guédalia est l’un des ces Inuits qui, depuis l'occidentalisation forcée de leur peuple, sombrent dans l’alcool et la drogue. Après l’arrêt de ses études et la prison, rien ne semble pouvoir enrayer la descente aux enfers du jeune homme. A moins qu'avec l'aide de la vieille Chamane Dalia, il ne retrouve la paix en renouant avec la tradition et en se lançant sur les traces des anciens chasseurs nomades de l’Arctique…

Aborigènes d’Australie, Evenks de Sibérie, Samis de Laponie, tribus amérindiennes bien sûr, mais tant d’autres encore : la main-mise « occidentale » a produit partout les mêmes désastres, imposant la substitution de son mode de vie consumériste aux autres types de relation au monde. Chaque fois, la conséquence est la déliquescence de ces peuples anciens, amenés à la détestation d’eux-mêmes par l’humiliation de leur destruction et par la perte de leur repères identitaires. Alcoolisme, toxicomanie, délinquance et taux record de suicide : le Nunavut n’échappe pas à la malédiction apportée par les blancs.

L’histoire de Guédalia est l’occasion de découvrir le sort de ces familles inuites, déportées à Grise Fiord en 1953 par le gouvernement canadien préoccupé de sa souveraineté en Haut-Arctique en pleine guerre froide. Une souveraineté aujourd’hui toujours hautement stratégique, puisque cette zone inhabitée, loin au nord du cercle polaire, regorge de ressources minières et pétrolières, et, surtout, donne sur le futur passage que le réchauffement climatique et la fonte de la banquise promettent d’ouvrir entre l’Asie et l’Europe, par le nord de l’Amérique. Face à ces enjeux, l’acculturation du peuple inuit passe aisément et majoritairement pour un dommage collatéral.

Perdu dans l’univers des blancs, Guédalia tente bien de renouer avec l’esprit de son peuple. Mais lui qui s’est frotté au monde occidental doit réapprendre tout ce qui fondait la vie de ses ancêtres. Sa fuite vers le passé prend vite les dimensions d’une aventure de tous les dangers, vers ce qui pourrait bien ne plus être qu’un mirage inaccessible. S’il ne trouve pas sa place au sein des villes canadiennes, il n’est pas plus adapté à ce qu'il reste de vie libre et sauvage dans les étendues arctiques. A concilier les contraires, l’on finit par n’être plus rien, avalé par le néant.

En nous racontant l’agonie du peuple et de la culture inuits sous la pression de notre monde consumériste, c’est notre appauvrissement général, par le pillage des ressources naturelles, la destruction de la vie sauvage et l’uniformisation des modes de vie que ce livre pointe du doigt. Un récit mélancolique, où la débâcle de la banquise, si singulièrement consécutive à celle des peuples qui avaient su l’habiter et la respecter, semble emporter dans ses eaux tout ce que l’humanité entière continue allégrement à détruire. (4/5)


 

Citations : 

En 1953, il y a peu finalement, en pleine guerre froide, une guerre de Blancs, qui s’étendait et frappait par capillarité les hommes de couleur. Une guerre qui allait nous faire connaître à nous ce que c’est que le froid : cynisme de cette guerre. Truman avait voulu installer des missiles sur nos terres. Mais le gouvernement d’Ottawa, soucieux de son indépendance, refusa cette protection qu’il estimait être une annexion. Dominer sans être sous domination. Et nous ? Comment pouvions-nous regarder et comprendre ce marché ? On nous a déportés, pour marquer la souveraineté canadienne au pôle, au nord. Des hommes pour remplacer les missiles. Un jeu, des pions, un petit drapeau collé sur un cure-dent et fiché sur une carte, au sommet arrondi de la planète où tous sont si proches. Le gouvernement nous a déportés là où nul d’entre nous n’avait jamais eu l’idée de vivre : au nord du Nord, bien au-delà de la limite du cercle arctique. Que peut bien être un chez-soi lorsqu’on est nomades, mis à part le monde ? Quel est le chez-soi d’une grande oie des neiges parcourant au vent 15 000 km pour se rendre dans ses quartiers d’été ? La propriété, la possession, est un poison comme l’alcool, inconnu de nous autres, dont la survie repose nécessairement sur la cohésion du groupe. Tout est à tous. La répartition, le partage des ressources et des espaces avec les autres espèces, celui des femmes et des hommes entre les femmes et les hommes, sont la clef. Les codes d’une loi tutélaire nous interdisent de revendiquer la propriété d’un lieu, d’étendre un pouvoir politique sur une zone de chasse. Nous passons sans nous arrêter, sans posséder, sans menacer les autres espèces, nous prélevons davantage que nous ne chassons, en respectant, en préservant la vie et la génération de ces animaux qui nous constituent. Nous ne possédons que nos vêtements, nos armes, nos traîneaux… Ironie du nord, que de nous déporter nous autres nomades, pour revendiquer le droit au sol de ce nouveau monde. Des familles inuites du Nord-du-Québec, porte-étendards de la nation canadienne. Tu seras chez toi et ce sera chez moi. Quelle idée stupide, quelle idée géniale. On nous a dit qu’on aurait des maisons, du gibier et, qu’au bout d’une année, on serait rentrés. Mais rien. Pas de maison, pas de faune connue, pas de retour. La nuit infinie de l’hiver et le jour infini de l’été. Une poignée de naïfs en provenance d’Inukjuak, des égarés dans un environnement inconnu, loin du caribou, du bœuf musqué et des espèces avec qui nous partagions habituellement le monde. Un point arbitraire, stratégique, un doigt posé sur une carte géopolitique. Les mots meurtriers d’un Premier ministre à la Chambre des communes et l’arrachement. Nourrir un jeu de dupes et contenir l’URSS, immense et menaçante. Nos corps ont survécu avec la voie providentielle des baleines, des ours, avec la petite dizaine d’espèces que l’on trouve de ce côté du cercle. Grâce à la forteresse repoussante de ce froid extraordinaire, nos âmes ont survécu aux avatars du progrès venus hypocritement nous sauver.
 
C’est pas parce qu’on te prive de ta liberté que lorsque tu la retrouves tu te sens libre. Au contraire, tu sors avec la prison en toi et tu la portes sur ta peau avec le reste des fardeaux que cette putain de vie a foutus sur ton dos.

Notre langue n’est pas seulement orale, c’est aussi une écriture dont les signes formant l’alphabet sont la nature qui nous environne. C’est notre livre à nous, comme la Torah est celui des Juifs.

L’entrée du sanctuaire du Nunavut intérieur, un passage naturel, un goulet incontournable pour toutes les espèces. La morue, les phoques barbus, du Groenland, annelés, les morses, les narvals, les bélugas, les baleines boréales, les orques et les oiseaux aussi, les sternes arctiques, les mouettes, les oies des neiges… Un espace luxuriant où tous et tout convergent et que tous convoitent pour sa richesse, pour ses accès, les routes qu’il distribue. Une zone de prédation et de reproduction, où l’on s’entre-tue, où l’on tente de s’échapper. Jack adorait cette bande de mer. (…)
À mon sens, la destruction de ce sanctuaire et de la culture inuite était bien évidemment un désastre pour les autochtones mais aussi pour l’ensemble de l’humanité qui perd ainsi la diversité de ses relations au monde.

Les Inuits perçoivent leur environnement naturel, la faune et la flore comme le prolongement de leur corps physique. Cet espace qui s’étale devant mes yeux est un morceau de moi. J’en suis responsable, comme je suis responsable de mon corps devant les générations qui en découleront. Comment ne pas essayer de faire passer cette idée, convaincre les climatosceptiques, les fous de la grande industrie, qui s’apprêtent à sacrifier l’avenir de leurs rejetons, voire le leur ? Comment l’humanité a-t-elle fait pour arriver à un tel niveau de détestation d’elle-même ?

Depuis, la banquise a perdu la moitié de sa surface. Bientôt la zone sera à découvert, les eaux libres. Ici se croiseront, sans discontinuer, allers et retours, des porte-conteneurs. Toutes les marchandises assemblées dans les usines asiatiques iront par Lancaster satisfaire la fringale des consommateurs de la côte est des États-Unis, de l’Europe, pourquoi pas de l’Afrique. Le goût du profit est plus fort que le plus fort des ours polaires. Tout ce qui ne crèvera pas s’adaptera à cette nouvelle ère. Il n’y aura, cette fois, plus aucun refuge, plus de pôles.
 
Mingoleq, couche de neige fine, Mingullaut, neige fine qui s’infiltre et se dépose sur les objets, Mituk, une pellicule de neige fine sur un trou, Munnguqtuq, la neige compressée qui s’adoucit au printemps, Nargrouti, un morceau de neige pour boucher un trou qui goutte dans un igloo, Nateq, le sol d’un igloo, Niktaalaq, neige portée par le vent. Cinquante-deux façons de désigner la neige en inuktitut. Pigangnuit, banc de neige formé par les vents du sud-est, Piqsiq, neige soulevée par le vent, Pukak, neige cristallisée qui s’effrite, Qaniktak, neige récemment tombée et qui s’accumule sur le sol, Qannialaaq, neige fine qui tombe, Qeoraliaq, neige brisée…

vendredi 27 septembre 2019

[Cournut, Bérengère] De pierre et d'os






Coup de coeur 💓

Titre : De pierre et d'os

Auteur : Bérangère COURNUT

Année de parution : 2019

Editeur : Le Tripode

Pages : 219






 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)

Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.

Édition augmentée d'un cahier de photographies.


Un mot sur l'auteur :

Bérengère Cournut est née en 1979.

Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l'eau se mêle à la terre (L'Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L'Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L'Oie de Cravan, 2013).

D'une autre manière, Bérengère Cournut a poursuivi sa recherche d'une vision alternative du monde : en 2017, avec Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d'immersion sur les plateaux arides d'Arizona, au sein du peuple hopi ; en 2019, avec De pierre et d'os (Le Tripode, prix du roman Fnac). Elle a bénéficié pour ce roman d'une résidence d'écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d'Histoire naturelle. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019.


Avis :

Lorsqu'une faille déchire soudain la banquise, la jeune Inuit Uqsuralik se retrouve séparée des siens, aussitôt confrontée à la question de sa survie, seule dans les conditions extrêmes de l'Arctique. Dans ce milieu hostile, sa seule chance est de parvenir à rejoindre un groupe de ses semblables, puis de s'en faire accepter. Commence alors pour elle le long apprentissage d'une vie rude, souvent éprouvante, mais riche de joies, d'amour et de tendresse au sein de son clan d'adoption, dans le respect d'un environnement naturel aussi magnifique que terrible, peuplé d'esprits omniprésents qu'elle apprend à connaître au travers du chamanisme.

Bérengère Cournut s’est livrée à un immense travail d’imprégnation, explorant les connaissances ethnologiques d’un très grand fond documentaire, avant de nous inviter à cette immersion dans l'ancestrale culture Inuit, en compagnie de personnages imaginés mais qui semblent profondément authentiques et représentatifs.

Le récit, porté par une écriture sobre et fluide, est aussi captivant que dépaysant, et ne peut que serrer le coeur quand on sait les difficultés rencontrées depuis un siècle par le peuple Inuit pour conserver un territoire et maintenir une culture et des traditions malmenées par la modernité.

Ce livre, véritable odyssée dans un monde aujourd’hui en voie de disparition, où s’organise une existence nomade, centrée sur la chasse, le partage et la vie communautaire, est à la fois un roman d’aventures, un récit d’apprentissage, une expérience ethnographique, un conte poétique, et, en tous les cas, un excellent moment de lecture. Coup de coeur. (5/5)


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