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jeudi 28 mars 2024

[Salvayre, Lydie] Depuis toujours nous aimons les dimanches

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Depuis toujours nous aimons
            les dimanches

Auteur : Lydie SALVAYRE

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Depuis toujours nous aimons les dimanches.
Depuis toujours nous aimons nous réveiller sans l’horrible sonnerie du matin qui fait chuter nos rêves et les ampute à vif.
Depuis toujours nous aimons lanterner, buller, extravaguer dans un parfait insouci du temps.
Depuis toujours nous aimons faire niente,
ou juste ce qui nous plaît, comme il nous plaît et quand cela nous plaît. »

En réponse aux bien-pensants et aux apologistes exaltés de la valeur travail, Lydie Salvayre invite avec verve et tendresse à s’affranchir de la méchanceté des corvées et des peines. Une défense joyeuse de l’art de paresser qui possède entre autres vertus celle de nous ouvrir à cette chose merveilleuse autant que redoutable qu’est la pensée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lydie Salvayre a écrit une douzaine de romans, traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Compagnie des spectres (prix Novembre), BW (prix François-Billetdoux) et Pas pleurer (prix Goncourt 2014).

 

 

Avis :

Les arrimant solidement au fil de son humour au vitriol, Lydie Salvayre embarque de nouveau les rieurs dans l’une de ces narrations comme elle seule sait les trousser, irrévérencieuses et subversives, et qui, immanquablement, tout au long de l’envoi font mouche. Après son Irréfutable essai de successologie et son constat de la prime à la médiocrité commerciale en matière littéraire, la voilà qui s’en prend derechef au monde marchand pour un éloge de la paresse, cet art subtil et vagabond qui, en ouvrant la porte à l’inattendu et à la pensée, pourrait changer le monde en le ramenant à l’essentiel : l’épanouissement et le bien de chacun.

Autrefois simple moyen de subvenir à nos besoins, le travail est devenu à l’ère industrielle le moyen de produire et de générer des richesses, dans une surenchère de consommation menant à la nécessité de trimer toujours plus pour un bonheur toujours plus inaccessible. « Quel usage faisons-nous de l’énorme accumulation de moyens dont la société dispose ? Cette accumulation nous rend-elle plus riches ? plus heureux ? » La crise du Covid aidant, et avec elle celle du travail quand la souffrance au travail semble devenue le lot commun, Lydie Salvayre nous propose une réflexion dont, pour mieux se faire entendre, elle enrobe l’érudition dans l’insolence cinglante et railleuse d’un discours déclamatoire, à la première personne du pluriel, où elle n’hésite pas à persifler jusqu’à ses propres outrances.

« C’est le travail exagéré qui nous use et nous déglingue » et, poursuit cette fois Nietzsche, nous « soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves », nous plaçant « toujours devant les yeux un but minime [pour] des satisfactions faciles et régulières », car « une société où l’on travaille sans cesse durement jouira d’une plus grande sécurité. » Véritable opium du peuple, cette sécurité nous fait oublier notre condition de mortels pour remettre « à plus tard, à plus loin, à jamais, le temps de vivre qui nous est compté, car les jours s’en vont et… nous aussi » écrit déjà Sénèque. Alors qu’en vérité, constate Baudelaire, « c’est par le loisir que j’ai, en partie, grandi, – à mon grand détriment ; car le loisir, sans fortune, augmente les dettes, les avanies résultant des dettes ; mais à mon grand profit, relativement à la sensibilité et à la méditation ». Sans parler des « trente-six ans d’une paresse entêtée, sensuelle, mondaine, à la fois enchantée et coupable, délicieuse et inquiète, trente-six ans durant lesquels germera, mûrira et croîtra silencieusement la grande œuvre de Proust : À la recherche du temps perdu »

Multipliant sous couvert de plaisanterie les références artistiques, philosophiques et politiques – il n’y eut pas jusqu’au gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, pour réfuter le droit au travail de 1848 dans son « Droit à la paresse » –, Lydie Salvayre touche à une multitude de sujets essentiels pour nous inciter à repenser, avec d’autant plus d’à-propos que l’Intelligence Artificielle va considérablement rebattre les cartes, « l’organisation du travail en vue d’une meilleure répartition des tâches et des biens. »

Enlevé et hilarant, ce bref roman est, sous ses airs de boutade débridée, un manifeste pour une paresse qui ne serait finalement que sagesse et qui, nous débarrassant du mirage sclérosant de l’Argent, saurait, par un meilleur partage du travail, nous laisser enfin profiter du vrai bonheur d’être et de penser. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Nous aimons arracher ce mouchoir de dégoût que le travail contraint nous enfonce dans la bouche,
et nous délester des corsets qui nous enserrent et nous étouffent mais auxquels nous nous croyons stupidement soumis, (…)
puis grâce à cette décoïncidence, trouver justement la meilleure adéquation entre soi et soi, et une meilleure appréhension du monde.
Autant de choses qui s’apprennent,
autant de choses à oser,
Et qui demandent juste une once de courage.


Car vous l’avez compris, dans la situation actuelle, paresser c’est désobéir, c’est ne plus s’évertuer à donner adroitement le change, c’est trahir le modèle conforme auquel on se croit tenu, c’est jeter les pantoufles usées de l’habitude, c’est faire craquer les coutures du costume bien taillé, c’est traverser le mur qui fout l’infini à la porte, c’est fausser compagnie aux mensonges mielleux, c’est rompre l’enchaînement implacable des jours qui situe le dimanche tout au bout du tunnel de la semaine, bref, c’est quitter les rails d’une vie focussée sur le cravail, comme disent les enfants.
Puisque le cravail ça crève.


La paresse, nous l’affirmons, est le berceau de la pensée.
Et penser – nous aimons quelquefois faire les professeurs –, et penser c’est créer, c’est inventer d’autres configurations, c’est percer des fenêtres au sein de murs aveugles, c’est enfreindre les règles qui colonisent nos consciences et domestiquent nos émois, c’est n’obéir à rien ni à personne mais seulement au vrai, pour l’occasion soyons lyriques !
Et penser, nous insistons aussi sur ce point, penser n’est en rien la prérogative de certains, mais une faculté constamment présente en chacun de nous, quelles que soient sa classe, son éducation ou sa culture, pour peu qu’elle ne soit empêchée.
Raison pour laquelle les pouvoirs, qui ont compris que toute pensée portait en elle un germe affreux d’insoumission, la regardent comme ce qu’il y a de plus à craindre.
Que le peuple, à la faveur d’un break, se pique de penser, et les voilà tout épouvantés !
Ce qui nous amène à affirmer sans contredit que la paresse est politique.


C’est ce qui soulevait de dégoût le poète et écrivain libertaire anglais William Morris à la fin des années 1880, et dont les écrits bouillonnants furent redécouverts dans les années 1950. Lui qui révérait la beauté se désespérait de voir l’élite nantie se satisfaire d’un système fondé sur le culte du travail et une production de masse des plus médiocres et des plus laides. Il se désespérait de voir ce travail produire des objets inutiles et nuisibles, et la société se diviser entre : d’une part ces travailleurs sacrifiés, privés de perspective, parqués dans des faubourgs affligeants de hideur, vivant dans une crasse qui souillait le ciel même, soumis à la bassesse des hommes, reprenant sans cesse le même ouvrage et s’éreintant au bénéfice des autres, et d’autre part ceux-là qui vivaient dans le faste.  
Or cette division n’a cessé, depuis, de s’accroître. Une poignée de richissimes détiennent aujourd’hui la moitié du revenu mondial, tandis que des milliards d’hommes et de femmes, vivant de trois fois rien, n’ont que leur fiel à boire et leurs poings à ronger.
 
 
C’est le travail exagéré qui nous use et nous déglingue, au point que nous nous demandons chaque soir si nous pourrons, le lendemain, reprendre le collier, et si nous aurons assez de jus pour poursuivre.
C’est le travail qui prématurément nous fane.
C’est le travail qui nous épuise, qui nous brise, qui nous vide, qui nous avilit, qui nous humilie, qui nous lamine, qui nous effrite, qui nous dégrade et nous suce la moelle. Pouvez-vous l’entendre un instant ?
C’est le travail qui nous fait tristes, qui nous fait laids et qui nous fait méchants. Tu la veux ta baffe ! hurlons-nous, à peine revenus du chantier, à l’adresse du petit qui ne nous a rien fait, tant nous sommes à bout ; c’est le bordel ici ! hurlons-nous à l’adresse de notre femme afin de nous détendre les nerfs, et nous envoyons un grand coup de pied sur une chaise. Quant à prendre Ginette dans nos bras, caresser ses seins las, baiser ses joues ternies et voir son corps rompu à force de fatigues et de contrariétés, pas le courage, ni le cœur !


Mais ambition de quoi ? (…)
Ambition d’occuper un poste élevé d’où écraser à méchants coups de talon vos pauvres subalternes obligés de se taire ?
Ambition de grassement vous enrichir en graissant la patte à certains, puis de trembler de perdre votre magot bien gras ?
Ou de négliger vos amis vos amours vos amantes, à force de braquer vos yeux sur les dernières cotations du CAC 40, de comptabiliser vos dividendes Air Liquide, ou de suivre passionnément la dégringolade des actions Casino et l’entrée en Bourse toute récente de ChatGPT ?
Nous, Messieurs, pour incroyable que ça vous paraisse, on s’en bat lec de vos avidités (inutile de préciser qui est l’auteur de cette phrase).


L’un de nos slogans préférés (...) : TRAVAILLER MOINS POUR LIRE PLUS.  
Travailler moins pour lire plus, puisque la lecture s’acoquine merveilleusement à la paresse, puisque les bons et vrais lecteurs sont très souvent, sinon toujours, de fieffés paresseux. Travailler moins pour lire immodérément, insatiablement, jouissivement, certains diraient vicieusement, certains diraient dangereusement, voir la pauvre Bovary citée par Salvayre pour faire genre.


Une instruction triste est une instruction morte.


La masse pardonne moins à ceux qui nomment les malfaisances qu’à ceux qui les engendrent.


Vous nous vendez sans cesse le bonheur d’exister en consommant et consommant et consommant et consommant à perte de vie. Mais comment, Messieurs, concevez-vous le bonheur ? Comment ?
Vous êtes-vous demandé un seul jour : que fous-je de ma vie ? Qui ai-je vraiment aimé ? Par quoi fus-je comblé ? Qu’ai-je trouvé de beau et d’admirable dans ce cirque sauvage qu’est devenu le monde et qui me permette de l’endurer ? La mer ? L’enfance ? Cette étrangère à tout calcul qui s’appelle l’amitié ? L’imprudence insouciante ? Le pouvoir de dire non aux idées préconçues comme aux agenouillements ? 


Car c’est alors, dit-il, qu’on s’apprête à vivre que la vie nous abandonne… Or, la vie, pour qui sait l’employer, est assez longue. Mais l’un est possédé par l’insatiable avarice ; l’autre s’applique péniblement à d’inutiles labeurs ; un autre est plongé dans l’ivresse, ou croupit dans l’inaction, ou s’épuise en intrigues toujours à la merci des suffrages d’autrui, ou, poussé par l’aveugle amour du négoce, court dans l’espoir du gain sur toutes les terres, sur toutes les mers… Quel fol oubli de la condition mortelle que de remettre à cinquante ou soixante ans les projets de sagesse, écrit-il.
Sénèque rend compte avec talent, Messieurs-les-profiteurs, de ce dont nous ne voulons plus d’aucune façon : remettre à demain, à plus tard, à plus loin, à jamais, le temps de vivre qui nous est compté, car les jours s’en vont et… nous aussi.


Dans Aurore, il [Nietzsche] affirmait que le travail constituait la domestication et le contrôle social de masse, de loin les plus efficaces, ainsi que la meilleure des polices ; et que, grâce à lui, l’heure du grand contrôle universel avait sonné. Car le travail, écrivait-il, c’est-à-dire le dur labeur du matin au soir, use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l’on travaille sans cesse durement, jouira d’une plus grande sécurité : et c’est la sécurité que l’on adore maintenant comme divinité suprême.


L’opium du peuple dans le monde actuel n’est peut-être pas tant la religion que l’ennemi accepté… Un tel monde est à la merci, il faut le savoir, de ceux qui fournissent un semblant d’issue à l’ennui. (Georges Bataille)


Si vous chantonnez le matin en allant au travail, c’est que :
1. vous êtes millionnaire
2. vous vous droguez
3. vous êtes l’un des sept nains.


Des travaux de plus en plus nombreux portant sur le capitalisme actuel ont mis en relief de nouvelles modifications dans l’organisation du travail en vue d’une meilleure répartition des tâches et des biens.
Mais la plupart de ces travaux nous ont appris aussi que l’un des risques de ces changements était de rendre l’aliénation moins visible et presque désirable pour les uns, et de jeter dans une effroyable précarité tous ceux qui, restés en marge, n’avaient d’autre issue que de répondre aux fameux « services à la personne » autrement dit à enfiler la livrée du valet et à en accepter les gages.
Ces différents travaux s’accordent à reconnaître qu’un partage des revenus, des statuts et des protections du travail restait donc la grande question, la question décisive, la question cruciale, qu’une société soucieuse du bien commun devait impérativement se poser.


Que s’est-il passé pour que les choses s’inversent au point que, de nos jours, les seuls paradis désignés comme tels soient les paradis fiscaux ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 26 mars 2024

[Salvayre, Lydie] Irréfutable essai de successologie

 


 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Irréfutable essai de successologie

Auteur : Lydie SALVAYRE

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 176

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Comment se faire un nom ?
Comment émerger de la masse ?
Comment s’arracher à son insignifiance ?
Comment s’acheter une notoriété ?
Comment intriguer, abuser, écraser, challenger ?
Comment mentir sans le paraître ? Comment obtenir la faveur des puissants et leur passer discrètement de la pommade ? Comment évincer les rivaux, embobiner les foules, enfumer les naïfs, amadouer les rogues, écraser les méchants et rabattre leur morgue ? Comment se servir, mine de rien, de ses meilleurs amis ? Par quels savants stratagèmes, par quelles souplesses d’anguille, par quelles supercheries et quels roucoulements gagner la renommée et devenir objet d’adulation ?


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse.

Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans.

Lydie Salvayre est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt.


 

Avis :

S’il n’était autrefois que « la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action », les priorités se sont aujourd’hui inversées : « Le succès est la nouvelle religion. » C’est lui désormais « le but et non la conséquence », le Graal moderne accessible au plus commun des mortels, pourvu que, même sans talent aucun - « Tout vient prouver, en effet, que le caractère le plus propice au succès est de n’en avoir aucun (talent) et qu’écrire du rien sur du rien (...) ne dessert nullement votre ascension vers les cimes » -, il sache faire siennes certaines règles. Ces règles, Lydie Salvayre les a cyniquement rassemblées en une satire vitriolée, qui, prenant la forme d’un vrai-faux manuel du savoir-réussir, nous renvoie, grotesques Narcisses, à l’inanité de nos impostures.

Ecrivains de tout poil, éditeurs tendant à « privilégier les déjà privilégiés, et à négliger les déjà négligés », journalistes et animateurs dotés de « la désinvolture et de l’élégance crâne d’un Cyril Hanouna », hommes influents qui usent « de leur esprit comme de leur fortune : ne le dépensant que sciemment et à la seule condition qu’il rapporte », ou encore influenceuses « bookstagrameuses » aux « dimensions inversement proportionnelles à celles de l’esprit » et qui vouent « une dévotion toute particulière à leur gueule, à leurs seins, et par-dessus tout à leur cul, qui, comme le rumsteak chez le bœuf, semble constituer à leurs yeux le morceau de choix » : nul n’échappe aux féroces coups de griffe et de plume, gantés d’esprit et d’une élégance d’écriture volontiers désuète, qu’en exutoire à son exaspération et à sa révolte, l’auteur assène avec jubilation, dans un exercice rhétorique aussi sévère que railleur.

Sans même verser dans l’outrance ni la caricature, ses observations caustiques font mouche et construisent un inventaire, ô combien peu flatteur, des différents profils à l’oeuvre dans le monde des livres et de la littérature. Et même si le rire nous emporte, la consternation n’est jamais très loin sous le sarcasme, lorsque tout cela se résume en brochettes d’égos boursouflés, rassemblés en coteries motivées par l’arrivisme bien plus que par la promotion d’oeuvres de qualité, et en un marketing de l’inculture et de la médiocrité, où la notoriété se bâtit sur le brillant de l’apparence et grâce à la supercherie de ces « nouveaux territoires virtuels » où l’on peut « affirmer, sans preuves vérifiables, que vos produits s’arrachent ; les gratifier de vertus qu’ils ne possèdent en rien ; vendre pour authentiques de faux objets de marque ; cameloter la poudre dite de perlimpinpin ; gonfler outrageusement le chiffre de vos likes ; et faire accroire, pour résumer, n’importe quel bobard. »

Alors, comment atteindre au succès quand on est écrivain ? Les recommandations de Lydie Salvayre dans cette parodie de manuel pour les apprentis de la réussite les inciteront peut-être à réviser leurs priorités s’ils n’ont « pas de goût pour le tapin, ni pour les laisses autour du cou » et si, comme Marcel Proust, ils préfèrent penser que « les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Le succès possède d’excellentes facultés détergentes. (...)
En résumé, le succès, par un phénomène que je n’hésiterai pas à qualifier de transsubstantiation, fait passer pour intelligent l’individu le plus con, pour séduisant le plus moche, pour aimable le plus odieux, pour honnête le plus malhonnête et pour immortel le plus piètrement mortel. Autant de prodiges qui me permettent d’inférer que ce ne sont plus désormais ni l’art, ni la politique, ni les anciennes croyances qui déterminent notre présent. C’est, sans contredit, le succès. Le succès est la nouvelle religion.
 

La flatterie a ce double avantage de satisfaire la personne flattée et de prouver en même temps l’extrême discernement de son flatteur.
 

(…) rien ne lui [le puissant] répugne davantage que ces gens à sa botte, suspendus à ses ordres, cédant à ses caprices et accourant dès qu’il les siffle, mais qu’il ne pourrait supporter s’ils se comportaient autrement.
 

Il fut un temps où de grands esprits affirmaient que la célébrité n’était que le châtiment du talent, son fardeau, sa disgrâce. Il fut un temps où des artistes jugeaient vulgaire la moindre concession au grand nombre, considéraient que les vérités malséantes étaient les seules dignes d’être plaidées, foulaient aux pieds les lois sacrées de la renommée, et finissaient leur vie dans la dèche se nourrissant de pâtes et de sardines à l’huile. Une existence lamentable était, à leurs yeux, inséparable de leur vocation, puisqu’ils identifiaient le talent à l’échec, affichaient avec empressement le malheur où ils étaient plongés, cultivaient leur masochisme comme une marque d’humanité, et l’obscurité dans laquelle ils sombraient, comme un signe de profondeur. Un philosophe du nom de Nietzsche alla jusqu’à écrire que le refus de se plier aux conventions sociales et l’isolement qui en découlait conféraient aux esprits supérieurs la force nécessaire pour devenir ce qu’ils étaient !
 

Car s’il se disait autrefois que le succès était la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action, la doxa moderne, et j’irais jusqu’à dire : la doxa révolutionnaire dont je suis la matricielle conceptrice, est de postuler que : Le succès est le but et non la conséquence.
 

L’écrivain stupide, plus fréquent qu’on ne croit, rit fort, parle haut, s’échauffe, tant il est heureux de se retrouver parmi ses pairs, soliloque sans cesse sur un ton d’importance – c’est en partie à cela qu’on le reconnaît –, s’absorbe dans ses démonstrations, et s’indigne tout seul au nom de convictions dont il ne démord pas. (…)
Laissez-le asséner ses jugements sur le ton d’évidence qui est le sien, en vous interdisant de les approuver ou de les récuser. Un vague hochement de tête, un regard terne et quelques écholalies seront les meilleures réponses à sa stupidité. Il en déduira que vous partagez ses convictions et ne vous en estimera que davantage. Car Tous les imbéciles aiment à être approuvés. Si l’envie vous prend de bâiller à ses démonstrations et que vous ne savez la refréner, appliquez-vous à bâiller par les narines.
 

La tendance des éditeurs est de privilégier les déjà privilégiés, et de négliger les déjà négligés.
 
 
Lorsqu’un vrai génie apparaît dans le monde, vous le reconnaîtrez à ce signe que les sots sont tous ligués contre lui, écrivait un célèbre pamphlétaire anglais.


Pour paraphraser Baudelaire, dites-vous que : Le succès est l’adaptation d’un esprit à la médiocrité nationale.


Pour le dire de façon plus convenable : plus le public vous voit, mes chéris, plus il vous aime. C’est une règle mathématique qui ne souffre aujourd’hui aucune contestation.


Alors un conseil : si vous avez la chance d’attraper le succès, ne le laissez pas, par indolence ou paresse, s’enfuir. Exploitez-le à fond. Rentabilisez-le. Consolidez-le pierre à pierre. Faites-le prospérer. Et hâtez-vous, sur sa lancée, d’en produire aussi sec un deuxième. Chose aisée puisque : Le succès produit les succès, comme l’argent produit l’argent.


Il ne suffit pas d’être talentueux, il faut avant tout le paraître. De ce principe découlent tous les autres.


N’oubliez pas, c’est encore Balzac qui l’affirme, n’oubliez pas que L’élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu’est une perruque à des cheveux.


N’allez jamais contre l’opinion commune, vous soulèveriez des tollés, seriez condamné à la réprobation de tous, et finiriez votre vie seul, seul, aussi seul qu’un tyran. La singularité, je vous l’aurai répété ad nauseam, est odieuse au grand nombre. Or, tout succès repose sur son approbation (du grand nombre). C’est ce qu’ont parfaitement compris les hommes politiques qui vont chasser leur clientèle tous azimuts dans le but de se faire élire. Si bien que le premier zigoto venu, s’il a bien caressé l’opinion dans le sens de son poil et par tous les moyens possibles, peut se retrouver hissé à la tête d’un pays.


Il faut, écrivait Chateaubriand en expert, dispenser son mépris avec parcimonie tant il y a de nécessiteux.


Les humains d’aujourd’hui placent tous leur salut dans l’opinion publique. Ne vous insurgez donc pas contre sa tyrannie, si vous souhaitez que votre livre, ou tout autre objet ou cause à vendre, obtienne un véritable triomphe et devienne ce piège à foule que vous convoitez âprement. Enjôlez-la (l’opinion). Alléchez-la. Aguichez-la. Racolez-la. Appâtez-la. Et pour la mieux hameçonner, empressez-vous de l’émouvoir.  
Car la foule, mes cœurs purs, réclame à grands cris sa dose d’émotions, son alcool, son ivresse. Et les malheurs d’autrui, fussent-ils des fictions (enfants martyrisés, femmes en guerre, exils dévastateurs…), les malheurs d’autrui ont ce don singulier de la « divertir » au sens que Blaise Pascal accordait à ce verbe, c’est-à-dire d’occuper son esprit et son temps sans que cela n’apparaisse jamais comme une diversion ou un amusement, mais comme une chose noble, sérieuse, exemplaire, voire admirable. Cette foule affamée de choses qui asservissent se repaît, vous disais-je, de divertissements. Car en la détournant d’elle-même, ces divertissements colmatent le vide de sa vie, offrent à son mal-être une forme d’opium, et apaisent pour un temps sa conscience coupable. 


Notre homme influent a en effet compris qu’il fallait, pour triompher, dominer et asseoir son pouvoir, allier la ruse du renard à la férocité du fauve. Intriguer et faire peur. Capable donc de brutales transactions menées le plus souvent grâce à d’indécelables entourloupes et un opportunisme des plus ondoyants, il se félicite intérieurement à chacune de ses victoires et ne peut concevoir que tous ne soient, devant lui, confits d’admiration.
Il se pense considérable.   Son entourage, un quarteron de faibles qu’il a expressément choisis en raison de leur faiblesse, ne fait que l’en convaincre. Tous lui cèdent et tous le remercient de n’être pas infâme. Il peut néanmoins se montrer odieux, son passe-temps favori consistant à rappeler à ceux qui sont ses obligés qu’ils sont ses obligés ; à leur faire briller de grandes espérances, puis de but en blanc, comme ça, sans crier gare, à violemment les annuler ; à flatter leur ego pour mieux ensuite le flétrir ; à vanter le talent des uns pour amoindrir celui des autres ; à attiser leur inquiétude par quelques phrases énigmatiques ; ou à les rabrouer sans le moindre motif. (…)
Un autre enfin de ses plaisirs est de défendre mordicus un avis le lundi, et le mardi un avis tout contraire, sans autre motif que de déstabiliser ceux qui ont adhéré à sa première opinion. Façon de prouver que c’est lui, et lui seul, qui dicte le sens (dicter du latin dictare dont est issu dictatura). Lui seul qui décide des choses. Lui seul qui est craint et obéi. Et lui seul, donc, qui détient le pouvoir.


Le succès va principalement aux livres qu’on ne lit pas mais dont les réseaux sociaux se font abondamment l’écho. (…)
Gardez à l’esprit que seul, encore, un dernier carré de fanatiques et de vicieux s’emmerde à déchiffrer des ouvrages d’esprit, à les méditer, à les approfondir, à les comprendre amoureusement ou à les incomprendre. Leur extinction est proche.


 

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